Virmaître, 1894 : Vieille femme Au temps de sa jeunesse Théophile Gautier, en compagnie d’un de ses amis, se promenait dans le jardin des Tuileries. Il avisa une vieille femme vêtue d’une robe à ramages qui datait au moins du Directoire. Il s’approcha d’elle, le chapeau à la main.
— Madame, lui dit-il, je raffole des antiquités, voulez-vous me permettre de baiser le bas de votre robe ?
Elle répondit fièrement :
— Si monsieur veut embrasser mon cul, il a vingt cinq ans de plus que ma robe (Argot du peuple).
Antiquité
Bas
d’Hautel, 1808 : Un petit bas du cul. Terme de mépris. Bambin, marmouset ; homme extrêmement petit de taille, qui fait le j’ordonne et l’entendu.
Déchirez-vous les jambes, vous aurez des bas rouges. Baliverne usitée en parlant à un homme oisif et désœuvré, qui se plaint continuellement de ne savoir que faire.
Descendez, on vous demande en has. Se dit par raillerie lorsque quelqu’un monte sur une échelle ou sur un arbre, vient à tomber par terre.
Il a le cœur haut et la fortune basse. Se dit d’un homme qui veut prendre un ton au-dessus de ses moyens, et faire des libéralités quand il n’a pas lui-même de quoi subsister.
Les eaux sont basses. Pour, dire qu’on n’a presque plus d’argent ; que les moyens et les ressources sont presqu’épuisées.
À bas couvreur, la tuile est cassée. Se dit pour faire descendre quelqu’un d’un lieu élevé.
À bas la motion. Cri d’improbation qui, des assemblées révolutionnaires, est passé dans la conversation du peuple ; et qui signifie qu’une chose proposée doit être rejetée sans appel. On dit à peu-près dans le même sens, À bas la cabale.
Il y a du haut et du bas dans son esprit, dans sa conduite, dans son humeur. Signifie qu’un homme est inconstant et rempli d’inégalités.
Il est bien bas percé. Pour il est dans un grand dénûment. Se dit aussi en parlant d’un malade, pour faire entendre qu’il est en très-grand danger.
Les hirondelles volent basses. Un usage vicieux fait continuellement employer l’adjectif féminin pour l’adverbe bas, dans cette locution. Il faut dire pour bien parler, Les hirondelles volent bas.
Bas-bleu
Delvau, 1866 : s. m. Femme de lettres, — dans l’argot des hommes de lettres, qui ont emprunté ce mot (blue stocking) à nos voisins d’outre-Manche.
Alphonse Esquiros (Revue des Deux Mondes, avril 1860) donne comme origine à cette expression le club littéraire de lady Montague, où venait assidûment un certain M. Stillingfleet, remarquable par ses bas bleus. D’un autre côté, M. Barbey d’Aurevilly (Nain jaune du 6 février 1886) en attribue la paternité à Addison. Or, le club de lady Montague ne date que de 1780, et Addison était mort en 1719. Auquel entendre ?
France, 1907 : Nom donné aux femmes de lettres, traduction littérale de l’anglais Blue stocking. Alphonse Esquiros raconte que cette expression prit naissance dans le club littéraire de la célèbre lady Montague qui vivait au commencement du XVIIIe siècle. Dans sa résidence de Twickenham, près de Londres, elle réunit toutes les célébrités littéraires du temps, Pope, Addison, Steele, Young, etc., et dans le nombre se trouva un certain Stillingfleet, auteur ignoré aujourd’hui, qui avait l’habitude de porter des bas bleus. Quantité de femmes de lettres ou aspirant à le devenir fréquentaient le salon de lady Montague, et le public railleur appela ces réunions le club des Bas bleus, nom qui fut bientôt donné à chacune des habituées.
D’après Barbey d’Aurevilly, ce serait Addison qui aurait baptisé le club.
Mills, dans son History of Chivalry, raconte d’autre part qu’il se forma à Venise, en 1400, une société littéraire sous le nom de Société du Bas (Società della Calza) et dont tous les membres devaient, comme signe distinctif, chausser des bas bleus. Cette société fut connue plus tard en Angleterre, et c’est sans doute à elle qu’Addison fit allusion en baptisant de ce nom celle de Lady Montague. Quoi qu’il en soit, la provenance est bien anglaise, et c’est en Angleterre que pullule, plus qu’en aucun pays du monde, cette variété excentrique de la race humaine.
Dans tous les temps et dans toutes les nations, les femmes savantes ont excité les railleries, et, les hommes s’étant attribué l’universelle toute-puissance, nombreux sont les proverbes à l’adresse de celles qui essayent de se tailler une part de la masculine souveraineté.
Nos pères surtout se sont égayés à ce sujet :
La femme qui parle latin,
Enfant qui est nourri de vin,
Soleil qui luisarne au matin,
Ne viennent pas à bonne fin.
C’est une chose qui moult me déplait,
Quand poule parle et coq se tait.
(Jean de Meun)
« Femme qui parle comme homme, geline qui chante comme coq, ne sont bonnes à tenir. »
Ne souffre à ta femme pour rien
De mettre son pied sur le tien,
Car lendemain la pute beste
Le vouloit mettre sur ta teste.
(G. Meurier, Trésor des sentences)
Qui n’a qu’une muse pour femme faict des enfans perennels.
(Adages français, XVIe siècle)
Napoléon Ier qui ne se piquait pas de galanterie et qui avait des idées particulières sur les femmes au point de vue de leur rôle social, avait coutume de dire :
« Une femme a assez fait quand elle a allaité son fils, ravaudé les chaussettes de son mari et fait bouillir son pot-au-feu. »
Aussi aimait-il peu les bas-bleus ; les femmes s’occupant de littérature lui paraissaient des monstres.
À une soirée des Tuileries, Mme de Staël demandait à l’empereur :
— Quelles femmes préférez-vous, sire ?
— Celles qui ont beaucoup d’enfants, répondit brutalement Napoléon.
Oui, mais elles ruinent leur mari.
En aucun pays du monde on aime les bas-bleus, que ce soit en France, en Chine ou au Japon.
Lorsque la poule chante, dit un proverbe japonais, la maison marche à sa ruine. Je suppose que chanter signifie, en ce cas, écrire des poèmes.
Si vous êtes coq, disent les Persans, chantez ; si vous êtes poule, pondez.
Et les Russes : Ça ne va jamais bien quand la poule chante.
Les Chinois : Une femme bruyante et une poule qui chante ne sont bonnes ni pour les Dieux ni pour les hommes.
Terminons par ce verset tiré du Talmud, et saluons, car c’est le meilleur :
Dieu n’a pas tiré la femme de la tête de l’homme, afin qu’elle le régisse ; ni de ses pieds afin qu’elle soit son esclave ; mais de son côté, afin qu’elle soit plus près du cœur.
Mais le dernier mot et le plus féroce sur les bas-bleus a été dit par Barbey d’Aurevilly, dans la Revue critique :
Ces bas-bleus ne le sont plus jusqu’aux jarretières. Ils le sont par-dessus la tête ! Leurs bas sont devenus une gaine. Les femmes maintenant sont bleues de partout et de pied en cap ; égales de l’homme, férocement égales, et toutes prêtes à dévorer l’homme demain… Vomissantes gargouilles de déclarations bêtes ou atroces, elles sont bleues jusqu’aux lèvres, qu’elles sont bleues comme de vieilles négresses !
Albert Cim a écrit un volume très documenté sur les bas-bleus.
Câble
Rigaud, 1881 : Mari, — dans le jargon des voyous ; par allusion au câble du ballon captif de la cour des Tuileries, une des curiosités de l’Exposition de 1878. Aujourd’hui une gloire crevée comme tant d’autres.
Chass d’Af
France, 1907 : Abréviation de chasseur d’Afrique.
Il avait deux mètres, une poignée d’épis sous de nez, l’air terrible, et il avait gardé du métier au calotte de chass d’Af : une tuile, un fez piqué tout droit sur ses cheveux comme une grande rose.
(Georges d’Esparbès)
Chaud (être)
Rigaud, 1881 : Se tenir sur ses gardes.
Rossignol, 1901 : Malin. Ce mot me rappelle un beau nègre, nomme Barca, qui était soldat aux zouaves de la garde. Étant en faction dans l’intérieur des Tuileries, l’Empereur passa près de lui et lui causa. Barca ne répondit pas, et Napoléon III demanda à l’officier de Service si ce nègre ne comprenait pas le français. Lorsque Barca fut relevé de faction, on lui demanda pourquoi il n’avait pas répondu à l’empereur.
Lui chaud, dit Barca, mais moi je brûle ; le Kibir voulait me faire parler étant de faction pour me f… iche dedans.
Il est vrai que la consigne interdit aux sentinelles de causer. J’ai rencontré en Kabylie, en 1871, lors de l’insurrection, Barca qui regrettait les madames la France et la barrière Zobi : barrière de l’École, ainsi nommée par les Arabes ayant tenu garnison à Paris, en raison d’un grand nombre de maisons à grand numéro qui y existaient avant 1870.
France, 1907 : Avoir l’œil au guet, se tenir sur ses gardes.
Connaissance
Delvau, 1864 : Maîtresse, concubine.
Ah ! vous avez une connaissance, monsieur !
(De Leuven)
Larchey, 1865 : Maîtresse.
Ah ! vous avez une connaissance, monsieur !
(De Leuven)
Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, — dans l’argot des ouvriers, qui veulent connaître une fille avant de la prendre pour femme.
Rigaud, 1881 : Amant, maîtresse ; fiancé, fiancée, — dans le jargon des ouvriers, des militaires et des bonnes d’enfants.
T’nez M’sieu, j’aime mieux vous dire tout d’ suite, j’ai z’une connaissance.
(Grévin)
France, 1907 : Bonne amie, maîtresse.
— Tu l’aim’s donc bien, c’te connaissance ?
— N’m’en parl’ donc pas, j’m’en frais crever !
(Chant d’atelier)
La connaissance est la compagne obligatoire du pioupiou et même du cavalier et du pompier. C’est elle qui vous fait passer agréablement les heures de promenade entre la soupe et la retraite ; elle qui vous refile une petite fiole de fine et de la bonne, prélevée sur la bouteille du bourgeois ; elle qui vous fait pénétrer dans la boîte par l’escalier de service, afin de vous donner le tendre bécot qu’elles n’a pas épanché sur votre joue aux Tuileries ; elle qui vous nourrit du quartier de poulet qu’elle mis en réserve à votre intention et qu’elle arrose, la chère amie, d’une bouteille de vin cacheté et de ses plus ineffables tendresses ; elle qui vous donne la clé de sa chambre lorsque vous avez la permission de la nuit ; elle qui vous paye de bons cigares avec son sou du franc, si toutefois son singe ne fume pas ; elle encore que vous verrez au premier rang de la foule, derrière le cipal, aux jours de revue, fière de vous voir si beau sous l’uniforme, admirant votre air crâne et martial, et vous électrisant avec ses œillades pleines de promesses.
(Traité de civilité militaire et d’honnêteté, enseignée par Dache)
Le boursier X…, l’homme le plus riche, mais le plus connu pour sa paillardise, allait rendre le dernier soupir.
Son neveu arrive en toute hâte de Nice pour le voir une dernière fois.
— Savez-vous, demande-t-il au valet de chambre, si mon oncle a encore sa connaissance ?
— Certainement, monsieur, ils sont même ensemble depuis ce matin.
(Tintamarre)
— Laisse-moi parler ; tu vois bien que c’est la dernière fois que j’t’embête… Dis donc, Albert, comment que ça se fait que tu parles toujours de tes connaissances, et qu’j’aurais pas eu l’droit d’aimer aussi, moi…
(L.-V. Meunier, Chair à plaisir)
Côté cour, côté jardin
Rigaud, 1881 : Côté cour, les coulisses à la droite du spectateur, côté jardin, les coulisses de gauche.
Autrefois, et jusqu’à Louis XVIII, on désignait ces mêmes côtés par les noms de côté de la Reine et côté du Roi. Le duc d’Angoulême, traversant la scène pour se rendre à sa loge, entendit un ordre que donnait, à ses hommes d’équipe, le chef machiniste : Chargez le Roi, disait celui-ci : Appuyez sur la Reine. Le lendemain, sur l’ordre du duc, on baptisa côté cour le côté qui donnait sur la cour des Tuileries et côté jardin celui qui donnait sur le jardin.
(E. Montagne, Le Manteau d’Arlequin)
France, 1907 : Coulisses de droite et coulisses de gauche, c’est-à-dire le côté droit et le côté gauche de la scène.
Demi-castor
Delvau, 1864 : Femme de moyenne vertu.
Deux de ces filles qu’on appelle dans le monde demi-castors, se trouvèrent, par hasard, assises près de moi l’autre jour au jardin des Tuileries.
(Correspondance secrète)
Fustier, 1889 : « Demi-castor est devenu un terme courant sous lequel on désigne une personne suspecte, équivoque, sous des dehors soignés ; mais en grattant le castor on trouverait le lapin. »
(Figaro, janvier 1887)
France, 1907 : Fille qui commence à se lancer dans le monde de la haute noce. Le mot est du XVIIIe siècle.
Les carpes de ces messieurs, turbineuses d’amour, rôdeuses de bitume, splendeurs fleuries d’Opéra, noctambules des cabinets particuliers, demi-castors, marquises complaisantes, toutes sont égales au pied de l’autel du grand Saint Alphonse. Celle qui donne cent louis et celle qui donne cent sous, les ont gagnés du même travail.
(Fin de Siècle)
Encore un ménage de demi-castor qui se lézarde. À vrai dire, presque tous finissent de la sorte. Du reste, comment voudriez-vous qu’il en fut autrement ? Est-ce qu’une femme qui a vécu pendant vingt ans de la vie libre et indépendante, changeant d’amant comme de chemise, peut supporter longtemps la vie de ménage ?
(Gil Blas)
Demoiselle des tuileries
Delvau, 1864 : Vieille fille en quête d’un mari.
La demoiselle des Tuileries appartient aux Tuileries à titre de meuble, comme la statue de Méléagre ou comme celle de Spartacus. — Elle avoue vingt-cinq ans et en a trente bien sonnés. Elle est arrivée à cette époque fatale de la vie ou l’on dit : Voilà une femme qui a dû être fort bien. De trente à trente-cinq ans, elle dissimule la tristesse qui la gagne, elle s’efforce de sourire. Quand elle voit passer à sa portée un bel enfant avec des cheveux blonds, elle l’attire a elle, l’embrasse tendrement et pousse un profond soupir qui veut dire : J’aurais été si bonne mère ! — Les trente-cinq ans arrivent : oh ! alors, c’est l’énergie du désespoir, c’est la rage, une fureur. La demoiselle des Tuileries s’accroche à tout ; elle est prête à tout ; elle épousera, si on le veut, avec un égal empressement, un jeune homme de dix-huit ans qui veut s’émanciper, ou un vieillard qui cherche une garde-malade… — À quarante ans, le rôle de la demoiselle des Tuileries est fini ; elle prend le mariage en horreur, elle est vieille fille et restera vieille fille…
(E. Glorieux)
Drôle (pas ou peu)
Delvau, 1866 : adj. Expression de l’argot du peuple, qui l’emploie à propos de tout et de rien, d’un événement qui l’afflige ou d’une histoire qui l’ennuie, d’une bretelle qui se rompt ou d’une tuile qui tombe sur la tête d’un passant, etc., etc.
Être en fine pégraine
Delvau, 1866 : v. n. Être à toute extrémité, — dans l’argot des prisons.
Virmaître, 1894 : Être sur le point de mourir.
— Le ratichon vient d’être epprené au castu, pour faire avaler le père la Tuile au frisé, il va tourner de l’œil (Argot des voleurs).
France, 1907 : Mourir de faim. On dit aussi : caner la pégraine.
Faïence, poterie
Rigaud, 1881 : Tuile, — dans le jargon des couvreurs.
Francs-bourgeois ou drogueurs de la haute
Vidocq, 1837 : s. m. — Les pauvres diables que l’on rencontre sur la voie publique, sales et éclopés, accroupis les genoux dans la boue au coin d’une borne, et auxquels on jette un sol sans seulement daigner laisser tomber sur eux un regard de commisération, ne sont pas les seuls mendians que renferme la bonne ville de Paris. Il y a des mendians là où on ne croit trouver que des gens possédant pignon sur rue, ou une inscription sur le grand livre ; au café de Paris, au concert Musard, par exemple, quelquefois même au balcon de l’opéra, assis entre un diplomate qui lorgne les tibias de Fanny Essler, ou un banquier qui se pâme aux roulades de Mlle Falcon. Ces mendians, il est vrai, ne sont pas couverts de haillons, ils ne sont ni tristes, ni souffreteux ; bien au contraire, leur linge est d’une blancheur éblouissante, leurs gants d’une extrême fraîcheur, le reste à l’avenant ; leur teint est fleuri et leur regard fixe.
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable,
a dit quelque part le régent du Parnasse, et jamais ce vers ne fut cité plus à propos. Comment ! me direz-vous, ce jeune dandy, cette petite maîtresse pimpante et minaudière, ce vieillard à cheveux blancs qui porte à sa boutonnière une brochette de décorations, tous ces individus qui paraissent si gais, si contens, si insoucieux du temps qui passe, sont des mendians ? Eh ! mon Dieu oui ! Prenez seulement la peine de lire cet article, vous connaîtrez tous les mystères de leur existence ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous avez rompu avec tous les nobles sentimens, vous pourrez suivre leur exemple, et mener bonne et joyeuse vie sans vous donner beaucoup de peine.
C’est un agent de police, dit-on de l’homme qui mène, dans la moderne Babylone, la vie d’un sybarite, et auquel on ne connaît ni revenus ni industrie. Quelle profonde erreur ! Quelqu’élevé que soit le chiffre des fonds secrets, le nombre des agens soldés du ministère de l’intérieur, de la préfecture de police et de l’état-major de la place des Tuileries, du Palais-Royal, est trop considérable pour que chacun d’eux puisse recevoir mensuellement une bien forte somme ; l’individu dont l’existence paraît un problème insoluble, est tout simplement un Franc Bourgeois, ou Drogueur de la Haute, et voici comment il procède.
L’Almanach du Commerce, l’Almanach Royal, celui des vingt-cinq mille adresses, sont les mines qu’il exploite, et dans lesquelles il trouve tous les jours quelques nouveaux filons. Après avoir choisi une certaine quantité d’adresses, il se met en course et bientôt il arrive chez un personnage de haute volée ; il a décliné au valet-de-chambre de Monsieur ou à la camériste de Madame un nom bien sonore, toujours précédé de la particule aristocratique ; et, comme il serait malséant de faire faire antichambre à un noble personnage, on l’a immédiatement introduit près de la personne qu’il désire voir ; c’est ici que la comédie commence. Je vais prendre pour type certain personnage très-connu dans Paris, qui se dit le dernier rejeton d’une ancienne famille de la basse Normandie, famille si ancienne en effet qu’il serait vraiment impossible à tous les d’Hozier de l’époque de découvrir son écusson.
Monsieur le Baron, monsieur le Comte, monsieur le Duc (le Drogueur de la haute ressemble beaucoup au tailleur du Bourgeois Gentilhomme, il n’oublie jamais les titres de celui auquel il s’adresse, et, s’il savait que cela dût lui faire plaisir, il lui dirait très-volontiers votre majesté), je n’ai point l’honneur d’être connu de vous, et cependant je viens vous prier de me rendre un important service ; mais tout le monde sait que vous êtes bon, généreux, c’est pour cela que je me suis adressé à vous, ici il parle de ses aïeux : s’il s’adresse à un des partisans de la famille déchue, ce sont de vieux bretons, son père qui était un des compagnons de Sombreuil, est mort à Quiberon ; s’il s’adresse à un des coryphées du juste-milieu, il se donne pour le neveu ou le cousin de l’un des 221 ; s’il veut captiver les bonnes grâces d’un républicain, son père, conventionnel pur, est mort sur la terre étrangère, son frère a été tué le 6 juin 1832 à la barricade Saint-Merry. Après avoir fait l’histoire de sa famille, le Drogueur de la haute passe à la sienne, venu à Paris pour la première fois, dit-il, j’ai donné tête baissée dans tous les pièges qui se sont trouvés sur mes pas : j’ai été dépouillé par d’adroits fripons, il ne me reste rien, absolument rien, je ne veux pas demeurer plus longtemps dans la capitale, et je viens, Monsieur, vous prier de vouloir bien me prêter seulement la somme nécessaire pour payer ma place à la diligence, plus quelques sous pour manger du pain durant la route, cela me suffira ; je dois supporter les conséquences de ma conduite, et sitôt mon arrivée, mon premier soin sera de m’acquitter envers vous. J’aurais pu, pour obtenir ce que je sollicite de votre obligeance, m’adresser à monsieur le Comte, à monsieur le Marquis un tel, intime ami de ma famille ; mais j’ai craint qu’il ne jugeât convenable de l’instruire de mes erreurs.
Il est peu d’hommes riches qui osent refuser une somme modique à un gentilhomme qui s’exprime avec autant d’élégance. Au reste, si sur dix tentatives deux seulement réussissent, ce qu’elles produisent est plus que suffisant pour vivre au large pendant plusieurs jours. Quelquefois, et ici le cas est beaucoup plus grave, ce n’est point pour leur compte que les Drogueurs de la haute mendient, c’est pour une famille ruinée par un incendie, pour un patriote condamné à une forte amende. Sous la restauration, ils quêtaient pour les braves du Texas, pour les Grecs ; ils ont, à cette époque reçu d’assez fortes sommes, et les compagnons du général Lefebvre Desnouettes ou d’Ypsilanti n’en virent jamais la plus petite parcelle.
Il vaut mieux, sans doute, lorsque l’on est riche, donner quelques pièces de vingt francs à un fripon que de refuser un solliciteur dont la misère peut-être n’est que trop réelle, aussi je n’ai point écrit cet article pour engager mes lecteurs à repousser impitoyablement tous ceux qui viendront les implorer, mais seulement pour leur faire sentir la nécessité de ne point donner à l’aveuglette, et sans avoir préalablement pris quelques renseignemens, et surtout pour les engager à ne point perdre un instant de vue ceux de ces adroits et audacieux solliciteurs qui sauront leur inspirer le plus de confiance ; car les événemens qui peuvent résulter de leur visite sont plus graves qu’on ne le pense ; plusieurs d’entre eux sont liés avec des voleurs de toutes les corporations, auxquels ils servent d’éclaireurs ; il leur est facile de savoir si les concierges sont attentifs, si les domestiques se tiennent à leur poste, si les clés dont, à l’aide de la Boîte de Pandore, ils chercheront à prendre les empreintes, restent sur les portes ; s’ils ont remarqué un endroit vulnérable, ils pourront l’indiquer à un voleur praticien du genre qu’ils auront jugé le plus facile à exécuter, et au premier jour on sera volé avec des circonstances telles, que l’on sera pour ainsi dire forcé de croire que le vol a été commis par des habitans de la maison.
Que conclure de ce qui précède ? Qu’il ne faut recevoir personne, et ne point soulager l’infortune ? Non, sans doute, ce serait se priver du plus doux de tous les plaisirs ; mais on peut sans inconvénient avoir continuellement l’œil ouvert, et ses portes constamment fermées.
Lambert (ohé) ! As-tu vu Lambert ?
Rigaud, 1881 : Apostrophe, cri, scie qui s’est produit pour la première fois le 15 août 1864, le jour de la fête de Napoléon III. Du bout d’une rue à l’autre, sur les impériales des omnibus, dans les gares, dans les wagons, on n’entendait que le cri de : Ohé Lambert ! As-tu vu Lambert ? Cela dura trois ou quatre mois. Depuis on a passé à d’autres exercices. — Étymologie : Une femme de la campagne, venue à Paris pour la fête du 15 août, perdit ou égara, au débarcadère du chemin de fer de l’Ouest, son mari qui s’appelait Lambert ; et, pendant plus d’un quart d’heure, on entendit cette épouse éplorée demander à tous les échos : « Lambert ! » Les détracteurs de l’Empire prétendirent que le mot était un mot d’ordre venu de la rue de Jérusalem, et mis en circulation par la police, à la seule fin de distraire le peuple des idées politiques, dont on trouvait, aux Tuileries, qu’il s’occupait un peu trop.
Larbin
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Mendiant.
Clémens, 1840 : Domestique.
un détenu, 1846 : Domestique, valet.
Delvau, 1866 : s. m. Domestique, — dans l’argot des faubouriens, qui ont emprunté ce mot à l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Domestique.
Nous avons perdu le domestique, nous avons créé le larbin. Le larbin est an domestique ce que le cabotin est au comédien.
(N. Roqueplan)
Le mot avait primitivement le sens de mendiant. C’est ainsi qu’il est expliqué dans le glossaire d’argot des Mémoires d’un forçat ou « Vidocq dévoilé ». — D’ailleurs les domestiques se livrent plus ou moins à la mendicité vis-à-vis de leurs maîtres.
La Rue, 1894 : Domestique. Suce-larbin, bureau de placement.
Virmaître, 1894 : Domestique (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Domestique.
France, 1907 : Domestique, valet. Corruption de lardin, en bas latin lardinus, gras à lard. Le peuple a appliqué par raillerie ce vocable aux laquais de bonne maison, gens d’ordinaire luisants de santé, bien nourris, bien vêtus et fainéants.
Le mot larbin, dit Dervilliers dans l’Écho du Public, me parait avoir pour origine un nom propre attribué à un personnage de comédie ou de roman populaire et personnifiant le laquais fainéant et insolent des maisons riches, tels que gavroche, gamin de Paris, et pipelet, concierge, types créés par de célèbres écrivains et dont les noms sont restés dans la langue courante synonymes des personnages qu’ils désignent.
Ancien valet de pied aux Tuileries, il laissait voir le hideux larbin qu’il était, âpre au gain et à la curée.
(A. Daudet, Les Rois en exil)
Nombre de femmes, et des plus huppées, éprouvent la même sensation de plaisir à se sentir désirée par le jeune et beau homme qui respectueusement leur ouvre la portière de leur voiture que par les freluquets et les roquentins qui fréquentent ses salons. C’est au siècle dernier surtout que l’amour des gens de maison fit des ravages, et l’on pourrait citer, si l’on consultait les chroniques de l’Œil-de-Bœuf, les noms de pas mal de nos plus fiers gommeux dont l’ancêtre fut un larbin.
Devant l’larbin qui s’esclaff’ d’aise,
Aux camaros grinchis la braise.
(Hogier-Grison)
Maculature (attraper une)
Rigaud, 1881 : Se griser, — dans le jargon des ouvriers pressiers.
France, 1907 : S’enivrer. Les synonymes sont nombreux, ce qui indique la fréquence du vice. En voici les principaux : s’allumer, se cingler le blair, se cardinaliser, se coller une biture, se coaguler, se culotter, s’empoivrer, s’empaffer, écraser un grain, s’émerillonner, s’émécher, s’enluminer, se flanquer une culotte, faire cracher ses soupapes, se farder, se foncer, mettre son nez dans le bleu, partir pour la gloire, se poisser, se pocharder, prendre une barbe, se piquer le nez, se piquer le tasseau, se schniquer, se tuiler, etc.
Milord l’arsouille
France, 1907 : Sobriquet donné à lord Seymour qui, vers la fin de la Restauration et au commencement du règne de Louis-Philippe, se rendit célèbre à Paris par ses excentricités. C’était un homme accompli, jeune, gai, d’une force herculéenne, spirituel et immensément riche, écrasant tons les jeunes gens qui voulaient rivaliser avec lui par son luxe inouï et ses excentricités colossales. Il purgea par la seule force de son poing la Courtille de tous ses batailleurs, de ses terreurs, de ses mangeurs de nez.
Lorsque sa voiture, attelée de six chevaux, accompagnée de piqueurs donnant de la trompe et de courriers enrubannés, montait le boulevard, c’était un grand hourra, comme aux jours de feu d’artifice, quand part des Tuileries la fusée signal. On s’arrêtait, on se pressait, on se bousculait pour voir passer la mascarade modèle. Tous les gens de la suite, les cavaliers, les amazones, les cavalcades et les voitures de masques lui faisaient cortège : ils étaient glorieux de faire croire au bon public massé sur les trottoirs, aux femmes qui paradaient dans les calèches des deux files, et même aux municipaux, qu’ils faisaient partie de cette aristocratique saturnale. Et lui, calme et tranquille comme un dieu antique, il inondait de bonbons et de dragées tous ses obscurs admirateurs…
— C’est Milord l’arsouille ! Vive Milord l’arsouille ! exclamaient les gamins… Les excentricités de Milord l’arsouille n’ont pas duré plus de trois ou quatre ans.
(A. Privat d’Anglemont)
Mouchard
Delvau, 1866 : s. m. Agent de police, — dans l’argot du peuple qui a eu l’honneur de prêter ce mot à Molière. Se dit aussi de tout individu qui a l’air d’espionner, de tout ouvrier qui rapporte, etc.
Delvau, 1866 : s. m. Portrait peint, parce qu’il a l’air de vous regarder, où que vous vous mettiez.
Rigaud, 1881 : Portrait à l’huile. (Delvau).
La Rue, 1894 : Agent de la police de sûreté. Espion. Portrait.
France, 1907 : Portrait. Il aide à découvrir.
France, 1907 : Vers la fin du XVIIe siècle, on donnait le nom de mouchard aux petits-maîtres qui fréquentaient les Tuileries, pour voir autant que pour être vus. C’est maintenant l’injure que l’on adresse à tout espion, à tout dénonciateur, qu’il appartienne ou non à la police. Il y a des mouchards partout et dans tous les rangs de la société, à l’école, à l’atelier, dans les régiments, dans le monde. Qui n’a été dans sa vie la victime de quelque mouchard ?
— Moi, j’étais déjà en chemise, et lui, il ôtait son pantalon pour se mettre au lit. « Mouchard ! Mouchard ! Sale mouchard ! » J’en bavais ! Ah ! il a beau être fort, j’ai été plus forte que lui. Je l’ai empoigné à bras-le-corps, je l’ai jeté dans l’escalier, je lui ai fait descendre les marches à coups de pied dans les reins, et je l’ai fichu hors de la maison. Non, dire que j’ai couché pendant quatre ans avec cette crapule ! que je l’ai embrassé partout, ce salaud-là ! Si j’avais eu un couteau, je te les lui aurais coupé les… !
(Catulle Mendès, La Maison de la vieille)
Oignon
Vidocq, 1837 : s. f. — Montre.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Larchey, 1865 : Montre (Vidocq). — Allusion de forme. — Aux petits oignons : Très-bien. — On sait combien le peuple aime ce légume. — On dit par abréviation : Aux petits oignes ! — V. Aux pommes. — Il y a de l’oignon : Il y a du grabuge. — Allusion aux pleurs que l’oignon fait verser.
S’prend’ de bec c’est la mode,
Et souvent il y a de l’oignon.
(Dupeuty)
Rigaud, 1881 : Montre d’argent épaisse et large.
La Rue, 1894 : Grosse montre démodée. Aux petits oignons, très bien.
Virmaître, 1894 : Montre énorme. Argot du peuple qui dit : ognon.
— Ton ognon marque-t-il l’heure et le linge ? (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Grosse montre.
France, 1907 : Argent. « Tu peux l’épouser, elle à de l’oignon. » L’expression est très ancienne ; on la trouve dans les vieux poètes :
Ainsi parloyent les compaignons
Du bon maistre Françoys Villon,
Qui n’avoyent vaillant deux ougnons,
Tentes, tapis ne pavillon.
(Les Repenes franches)
Les Dannois jadis et Saxons
À vous, Anglois, firent grans armes ;
Ils n’y gagneront deux oygnons,
Non obstant leurs grans vuaquarmes.
(Robert Gaguin, Le Passe-temps d’oysiveté)
France, 1907 : Bruit, tapage, grabuge. « Il a de l’oignon » est le refrain d’une chanson populaire fort en vogue sous le consulat et les premières années de l’empire. Cette expression s’emploie aussi pour dire qu’il y a quelque chose de désagréable, que des difficultés vont surgir, métaphore tirée de ce que les vapeurs d’oignons piquent les yeux et arrachent les larmes.
Le comte Jaubert raconte que, l’empereur Napoléon Ier rentrant un jour aux Tuileries de très mauvaise humeur, le suisse dit tout bas à son voisin : « Il paraît qu’il y a de l’oignon. » L’empereur, qui l’avait entendu, se dirigea vers lui et lui dit : « Eh bien ! oui, il y a de l’oignon ! » Le malheureux faillit tomber à la renverse.
On disait autrefois, quand on se jouait de quelqu’un, qu’on lui baillait de l’oignon :
— Par nostre Dame ! on m’a baillé de l’oignon, et si ne m’en doubtoye guères…. Le dyable emporte la gouge… !
(Les Cent Nouvelles nouvelles)
France, 1907 : L’anus, autrement dit le trou de balle ; argot des souteneurs. On dit aussi oignon brûlé.
France, 1907 : Montre épaisse, telle qu’on les faisait autrefois, ce qui leur donnait quelque similitude avec un oignon.
Père la Tuile
France, 1907 : Dieu ; argot des faubouriens sur lesquels il fait tomber plus de tuiles que de brioches.
Père la Tuile (le)
Delvau, 1866 : Dieu, — dans l’argot des faubouriens, qui ne sont pas plus irrévérencieux que les peintres qui l’appellent le Père Eternel.
Rigaud, 1881 : Dieu.
Virmaître, 1894 : Dieu. Il n’est pourtant jamais tombé sur personne. Cette expression est en usage dans le monde des prisons.
— As-tu entendu le ratichon balancer sa jasante au Père la Tuile (Argot des voleurs).
Plombes
Virmaître, 1894 : Heures.
— Voilà dix plombes qui se décrochent au tintamarre de l’antonne ; le ratichon va grimper à son zinc pour débagouler sa jasante au père la Tuile.
Plombes, allusion au marteau qui tombe d’aplomb sur la cloche (Argot des voleurs).
France, 1907 : Pièces d’or ou d’argent.
De vieux marmiteux de la haute lui ont offert de l’épouser. Mais ils n’avaient que le titre, et elle veut, dit-elle, le titre avec les plombes.
(Louise Michel)
Protecteur
Delvau, 1864 : Monsieur bien mis qui consent à mettre une fille dans ses meubles et à oublier tout les mois, dans le tiroir de l’un d’eux, quelques billets de banque destinés à l’entretien de cette fille — de de son amant de cœur.
Ces belles drôlesses… qui viennent de la rive droite de la Seine, du pays où les protecteurs fleurissent.
(A. Delvau)
Delvau, 1866 : s. m. Galant homme qui entretient une femme galante. On dit aussi Milord protecteur. Les actrices disent Bienfaiteur.
France, 1907 : Amant payant d’une fille entretenue.
France, 1907 : Personnage en vue grâce à l’influence duquel on obtient l’ouverture d’un cercle, qui le protège quand il est menacé et pare quand il le peut les tuiles qui pourraient s’y abattre.
… Dans une ville comme Paris, tous les paresseux, tous les ratés, tous les déclassés, tous les révoqués et tous les défroqués savent s’arranger pour vivre des cercles… Le protecteur est un personnage officiel ou officieux. Il est sénateur, député, conseiller municipal, général, préfet, magistrat, homme de lettres, journaliste, académicien, etc., etc. Il touche pour ses… voitures une somme ronde, une redevance mensuelle et reçoit des actions libérées du cercle. Il existe à Paris un grand nombre de ces protecteurs, et, s’il nous était permis d’en publier les noms, il y aurait de grandes surprises !…
(Hogier-Grison, Pigeons et Vautours)
Puppy
France, 1907 : Petit chien ; anglicisme.
Tout sportsman qui se respecte est tenu d’aller passer quelques heures au Jardin des Tuileries en compagnie des setters-gordon, des clumbers, des laveracks, et de hérisser son langage de locutions d’outre-Manche, dût-il ne pas être compris de ceux qui l’écoutent.
Remarque-t-il un dogue de Bordeaux ou d’ailleurs : « Oh ! le beau mastiff ! » s’écrie-t-il. En huntsman consommé, il traitera de pointers les chiens d’arrêt, de setter ou de spaniel tout épagneul et de harrier (prononcez : hairieur) le plus vulgaire briquet. Est-il permis encore de se servir de ce mot d’autrefois : lévrier ? Non, c’est greyhound qu’il faut dire. De même ce n’est plus ni basset que l’on emploie pour chasser le lapin dans les bois, l’expression est archaïque, surannée ; c’est un terrier (tirieur) qui devient ici l’auxiliaire du chasseur. Quant au chiot, il s’est métamorphosé pudiquement en puppy, comme le mâtin en mastiff ou en bull.
(Pontarmé, Petit Parisien)
Putain
d’Hautel, 1808 : Courtisane, prostituée, fille publique.
Miroir à putain. Expression libre dont on se sert par mépris, en parlant d’un damoiseau à belle tournure.
Delvau, 1864 : Professeur femelle de philosophie horizontale.
Il m’est comme aux putains malaisé de me taire.
(Régnier)
De toutes ses putains la Lebrun entourée.
(L. Protat)
J’avais résolu
Pour n’être plus libertin,
De prendre une honnête femme
Qui ne fût pas trop putain.
(Collé)
Les marbres de nos Tuileries,
Eux-mêmes se sentent atteints
Par toutes les galanteries
Que nous débitons aux putains.
(Parnasse satyrique)
Et tu m’laisses… — Faut-y pas t’tenir compagnie ? Merci ! — Sans rien et les manches pareilles ! Eh ben, c’est gentil ! — Pas l’temps. — Me v’là putain pour l’honneur.
(H. Monnier)
Auquel les grandes dames et princesses faisant état de putanisme étudiaient comme un très-beau livre.
(Brantôme)
Tu as voulu me pourchasser,
Mâtine, pour te putasser.
(Théophile)
Toutes estes, serez ou fustes,
De fait ou de volonté putes.
(Jean de Meung)
Car aussi bien que vous j’eusse fait l’amour, et j’eusse été pute comme vous.
(Brantôme)
Pute, où avez-vous tant été ?
Vous venez de vo puterie.
(Anciens Fabliaux)
Delvau, 1866 : s. f. Femme qui vend l’amour — ou qui le donne trop facilement. Argot du peuple. L’expression est vieille, comme la légèreté du sexe féminin. Il n’est peut-être pas un seul poète français — un ancien — qui ne s’en soit servi. Putain comme chausson. Extrêmement débauchée. On dit aussi en parlant d’un homme dont l’amitié est banale : C’est une putain. Avoir la main putain. Donner des poignées de main à tout le monde, même à des inconnus.
La Rue, 1894 : Femme dévergondée. Putain comme chausson, femme extrêmement dévergondée.
Virmaître, 1894 : Femme qui va à tous, soit à l’œil, soit par métier. La putain est vieille comme le monde ; depuis le lupanar antique elle existe. Malgré la brutalité de cette expression, on la retrouve chez tous les poètes anciens. Le Dict des rues de Paris, par Guillot (1270), publié en 1754 par l’abbé Fleury.
Y entrai dans la maison Luce
Qui maint en la rue Tyron,
Des Dames hymnes vous diron,
Une femme vi destrecié
Pour toi pignier qui me donna
Au bon vin ma voix a donné
Où l’on trouve bien por denier
Femmes, par son cors solacier
Où il a maintes tencheresses
Qui ont maint homme pris au brai. (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Mot bien français.
France, 1907 : Femme ou fille qui trafique de ses charmes, et, dans l’argot des bourgeoises, toute femme qui a un amant.
Le moindre petit froid au cu
Maudissait cent fois le cocu
Comme aussi sa putain de femme
Qui causait cette guerre infâme.
(Scarron, Virgile travesti)
Comme il était fils de putain,
I’savait pas beaucoup d’latin,
Ni d’aut’ chose ;
I’savait juste assez compter
Pour savoir c’que peut rapporter
La p’tit’ Rose.
(Aristide Bruant)
Rouen (faire un)
Fustier, 1889 : Argot des commis de nouveauté. Id est faire l’article à un client qui part sans acheter ; le Rouen c’est le client.
Ça paraît vouloir s’allumer un peu, dit Hutin à Favier ; je n’ai pas de chance, il y a des jours de guignon, ma parole. Je viens encore de faire un Rouen ; cette tuile ne m’a rien acheté.
(Zola, Au bonheur des Dames)
Samaritaine (frère de la)
France, 1907 : Filou, coupeur de bourses. Ce nom vient d’une machine hydraulique placée autrefois sur le Pont-Neuf, et destinée à fournir de l’eau aux Tuileries et au Louvre. Sur la façade, on voyait un groupe de figures en bronze doré, représentant Jésus-Christ et la Samaritaine auprès du puits de Jacob, d’où est venue l’appellation de Samaritaine du Pont-Neuf. Cet endroit fut longtemps le rendez-vous des filous et des vide-goussets.
Serin
Larchey, 1865 : Naïf comme un serin.
Tu ne sais pas ce que c’est que d’être l’amant d’une femme… Es-tu serin à ton âge !
(E. Sue)
Seriner : Loger dans la mémoire certaine chose à force de la répéter. — Allusion à l’influence quotidienne de la serinette sur l’éducation du canari.
Nucingen avait seriné Rastignac.
(Balzac)
Serinette : Enfant ayant plus de mémoire que d’intelligence. — Cet exemple donne un dernier sens.
On appelle serinette les infâmes qui font contribuer un passant en le menaçant de divulguer (seriner) au public ou même à l’autorité de coupables dépravations.
(Paillet)
Delvau, 1866 : s. et adj. Imbécile, ou seulement Homme naïf, — dans l’argot des faubouriens.
Delvau, 1866 : s. m. Gendarme de la banlieue, — dans l’argot des voyous. S’est dit aussi, à une certaine époque du règne de Louis-Philippe, des compagnies de voltigeurs de la garde nationale qui avaient des parements jaunes, des passe-poils jaunes, des torsades jaunes, tout jaune, au point qu’en les passant un jour en revue dans la cour des Tuileries, et les voyant se débander, le maréchal Lobau s’écria : « Fermez donc les grilles, mes serins vont s’envoler ! »
Rigaud, 1881 : Gendarme départemental. Allusion au jaune baudrier.
La Rue, 1894 : Gendarme.
France, 1907 : Gendarme, allusion aux buffleteries jaunes que les gendarmes portaient autrefois.
France, 1907 : Niais, benêt, dupe.
La maman et le bébé.
— Eh bien ! as-tu été sage ?
— Oui, maman.
— Alors, viens que je t’embrasse.
— Je veux bien, et puis tu verras que je suis plus poli que la bonne !…
— ???
— Oui, car chaque fois que papa l’embrasse, elle l’appelle vieux serin.
Ses dimanches (en faire)
France, 1907 : Faire une fête.
Pierre. — T’est-il arrivé quelque chose d’agréable, un dimanche ?
Jean. — Oh ! bien souvent ! C’est même de là qu’est venue cette expression : « Madame une telle ? J’en ferais mes dimanches. »
Pierre. — Tant mieux pour toi. Moi, jamais. Rien que des tuiles. La lettre embêtante, la sale dépêche, la facture… dimanche. Invariablement ! chaque fois que j’ai été mis en retenue quand j’étais petit… dimanche !
(Henri Lavedan)
Tablette
Vidocq, 1837 : s. f. — Brique, tuile.
Delvau, 1866 : s. f. Brique, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 / France, 1907 : Brique.
Teulot
France, 1907 : Morceau de tuile.
Tuile
d’Hautel, 1808 : Il ne trouveroit pas du feu sur une tuile. Se dit d’un homme mal famé, qui n’inspire aucune confiance, et auquel on ne rendroit pas le moindre service.
M.D., 1844 : Une assiette.
Larchey, 1865 : Accident. — Allusion à la tuile qui tombe d’un toit sur la tête du premier passant venu.
La tuile est forte, Mais on peut s’en relever.
(L. Reybaud)
Delvau, 1866 : s. f. Accident, événement désagréable, visite inattendue, qui tombe dans votre existence comme une tuile sur votre tête. Argot du peuple.
Delvau, 1866 : s. f. Assiette, — dans l’argot des francs-maçons. Ils disent aussi Platine.
Delvau, 1866 : s. f. Chapeau, — dans l’argot des voyous, qui prennent la tête pour le toit du corps humain. Les voyous anglais ont le même mot : Tile.
Rigaud, 1881 : Chapeau. — Assiette, — dans l’argot des francs-maçons. — Tuileau, casquette.
Rigaud, 1881 : Contre-temps, événement fâcheux.
La Rue, 1894 : Accident, événement fâcheux. Chapeau. Assiette.
Virmaître, 1894 : Malheur qui arrive à quelqu’un.
— J’ai perdu mon porte-monnaie, quelle tuile !
Quand il arrive inopinément une douzaine de personnes à dîner, lorsqu’il n’y en a que pour deux, la ménagère dit :
— Quelle tuile nous tombe sur la tête (Argot du peuple).
France, 1907 : Accident, obstacle, chose imprévue. Il y a tuiles et tuiles. On nomme tuile, par exemple, un gros lot qui tombe du ciel ou un oncle d’Amérique qui arrive au moment où l’on y pense le moins.
Un ennui qui vous arrive, s’appelle tuile aussi. Un fâcheux, quelle tuile !!!
Ces tuiles-là sont bien distinctes ; on les nomme, au figuré, bonnes ou mauvaises tuiles.
La Providence, que vous n’attendiez pas là sans doute, mais qui est partout et qui nous aime encore plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, ne manque pas pourtant de nous gratifier d’une foule de désagréments subits, vulgairement appelés tuiles.
(P. Bernard, L’Homme à tout faire)
Tuileau
Delvau, 1866 : s. m. Casquette.
La Rue, 1894 : Casquette.
France, 1907 : Casquette ; argot populaire.
Tuiler
Larchey, 1865 : Toiser, dévisager. — Terme maçonnique.
Delvau, 1866 : v. n. Mesurer quelqu’un ou quelque chose ; juger du caractère ou de la qualité. Argot du peuple.
Fustier, 1889 : Regarder quelqu’un d’un œil soupçonneux.
La Rue, 1894 : Regarder avec méfiance. Se tuiler, s’enivrer.
France, 1907 : Toiler, observer avec méfiance. Questionner.
Tuiler (se)
Delvau, 1866 : v. réfl. S’enivrer ; succomber sous l’ivresse comme sous une averse de tuiles, ou boire à en avoir bientôt le visage érubescent, c’est-à-dire couler de tuile neuve.
Rigaud, 1881 : Se soûler à fond ; arborer les tons rouges de la brique.
France, 1907 : S’enivrer ; argot populaire.
Tuileries
M.D., 1844 : Les toits.
Tuileur
Delvau, 1866 : s. m. Frère examinateur, — dans l’argot des francs-maçons.
Tuileur (frère)
France, 1907 : Officier d’une loge maçonnique dont les fonctions consistent à examiner les visiteurs d’un temple, à s’assurer qu’il ne s’introduit pas de profanes dans les loges, à tuiler enfin les nouveaux venus.
Le frère tuileur des Philadelphes était un farouche mangeur de prêtres qui ne cessait de tonner contre la calotte, l’œil furibond et l’écume aux lèvres, mais il avait mis ses deux filles au couvent, son fils chez les frères ignorantins et laissait chaque matin sa jeune femme courir à la messe.
(Hector France)
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