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Cancan

Larchey, 1865 : Danse. — Du vieux mot caquehan : tumulte (Littré).

Messieurs les étudiants,
Montez à la Chaumière,
Pour y danser le cancan
Et la Robert Macaire.

(Letellier, 1836)

Nous ne nous sentons pas la force de blâmer le pays latin, car, après tout, le cancan est une danse fort amusante.

(L. Huart, 1840)

M. Littré n’est pas aussi indulgent.

Cancan : Sorte de danse inconvenante des bals publics avec des sauts exagérés et des gestes impudents, moqueurs et de mauvais ton. Mot très-familier et même de mauvais ton.

(Littré, 1864)

Delvau, 1866 : s. m. Fandango parisien, qui a été fort en honneur il y a trente ans, et qui a été remplacé par d’autres danses aussi décolletées.

Delvau, 1866 : s. m. Médisance à l’usage des portières et des femmes de chambre. Argot du peuple.

Rigaud, 1881 : La charge de la danse, une charge à fond de train… de derrière.

La Rue, 1894 : Danse excentrique, un degré de moins que le chahut et la tulipe orageuse.

France, 1907 : Danse de fantaisie des bals publics, particulière à la jeunesse parisienne, et qui n’a d’équivalent dans aucun pays, composée de sauts exagérés, de gestes impudents, grotesques et manquant de décence. Ce fut le fameux Chicard, auquel Jules Janin fit l’honneur d’une biographie, l’inventeur de cette contredanse échevelée, qu’il dans pour la première fois dans le jardin de Mabille, sous Louis-Philippe. Il eut pour rival Balochard, et ces deux noms sont restés célèbres dans la chorégraphie extravagante. Nombre de jolies filles s’illustrèrent dans le cancan ; Nadaud les a chantées dans ces vers :

Pomaré, Maria,
Mogador et Clara,
À mes yeux enchantés
Apparaissez, chastes divinités.

Le samedi, dans le jardin de Mabille,
Vous vous livrez à de joyeux ébats ;
C’est là qu’on trouve une gaité tranquille,
Et des vertus qui ne se donnent pas.

Il faut ajouter à ces reines de Mabille, Pritchard, Mercier, Rose Pompon et l’étonnante Rigolboche, qui, toutes, eurent leur heure de célébrité. Parmi les plus fameuses, on cite Céleste Venard, surnommée Mogador, qui devint comtesse de Chabrillan, et Pomaré, surnommée la reine Pomaré, dont Théophile Gautier a tracé ce portrait :

C’est ainsi qu’on nomme, à cause de ses opulents cheveux noirs, de son teint bistré de créole et de ses sourcils qui se joignent la polkiste la plus transcendante qui ait jamais frappé du talon le sol battu d’un bal public, au feu des lanternes et des étoiles.
La reine Pomaré est habituellement vêtue de bleu et de noir. Les poignets chargés de hochets bizarres, le col entouré de bijoux fantastiques, elle porte dans sa toilette un goût sauvage qui justifie le nom qu’on lui a donné. Quand elle danse, les polkistes les plus effrénés s’arrêtent et admirent en silence, car la reine Pomaré ne fait jamais vis-à-vis, comme nous le lui avons entendu dire d’un ton d’ineffable majesté à un audacieux qui lui proposait de figurer en face d’elle.
Pomaré a eu les honneurs de plusieurs biographies. La plus curieuse est celle qui a pour titre :
   VOVAGE AUTOUR DE POMARÉ
   Reine de Mabille, princesse de Ranelagh,
   grande-duchesse de la Chaumière,
   par la grâce du cancan et autres cachuchas.
Le volume est illustré du portrait de Pomaré, d’une approbation autographe de sa main, de son cachet… et de sa jarretière — une jarretière à devise.

Le mot cancan est beaucoup plus ancien que la danse, car on le trouve ainsi expliqué dans le Dictionnaire du vieux langage de Lacombe (1766) : « Grand tumulte ou bruit dans une compagnie d’hommes et de femmes. »
La génération qui précède celle-ci, connaît, au moins pour l’avoir entendu, ce vieux refrain de 1836 :

Messieurs les étudiants
S’en vont à la Chaumière
Pour y danser l’cancan
Et la Robert-Macaire.

Nestor Roqueplan, dans des Nouvelles à la main (1841), a fait la description du cancan :

L’étudiant se met en place, les quadrilles sont formés. Dès la première figure se manifestent chez tous une frénésie de plaisir, une sorte de bonheur gymnastique. Le danseur se balance la tête sur l’épaule ; ses pieds frétillent sur le terrain salpêtré : à l’avant-deux, il déploie tous ses moyens : ce sont de petits pas serrés et marqués par le choc des talons de bottes, puis deux écarts terminés par une lançade de côté. Pendant ce temps, la tête penchée en avant se reporte d’une épaule à l’autre, à mesure que les bras s’élèvent en sens contraire de la jambe. Le [beau] sexe ne reste pas en arrière de toutes ces gentillesses ; les épaules arrondies et dessinées par un châle très serré par le haut et trainant fort bas, les mains rapprochées et tenant le devant de sa robe, il tricote gracieusement sous les petits coups de pied réitérés ; tourne fréquemment sur lui-même, et exécute des reculades saccadées qui détachent sa cambrure. Toutes les figures sont modifiées par les professeurs du lieu, de manière à multiplier le nombre des « En avant quatre ». À tous ces signes, il n’est pas possible de méconnaître qu’on danse à la Chaumière le… cancan.

Déjeuner à la fourchette

Merlin, 1888 : Se battre en duel. C’est le matin qu’on se rend, en effet, généralement sur le terrain ; mais comme dans le métier militaire on se bat parfois pour des motifs futiles et qu’avec les précautions prises, le duel n’a, la plupart du temps, aucun résultat fâcheux, il n’est pas rare que l’incident soit suivi d’un véritable déjeuner à la fourchette.

France, 1907 : Duel au sabre ou au fleuret ; argot militaire.

Déporter

Rigaud, 1881 : Renvoyer, — dans le jargon des ouvriers. — Être déporté, être renvoyé de l’atelier.

Rossignol, 1901 : Renvoyer quelqu’un de chez soi ou le mettre à la porte, c’est le déporter.

France, 1907 : Mettre à la porte.

Les rixes sont fréquentes dans la salle du Sénat, mais tout se passe en famille, et rarement la police intervient. Si, par hasard, une affaire prend trop mauvaise tournure, le garçon, solide gaillard, déporte (c’est le mot consacré) les combattants dans la rue, où un cercle de curieux les protège, pendant qu’ils s’administrent une peignée en règle ; ensuite, comme les duellistes renommés, ils se réconcilient sur le terrain et rentrent dans l’établissement, où ils se font servir une tournée de tord-boyaux qui cimente la paix conclue.

(G. Macé, Un Joli monde)

Par la venterne on te déporte,
Au claq renquille par la porte.

(Hogier-Grison)

Flirt

France, 1907 : Action de flirter, de coqueter, de badiner avec le sexe différent. Vieux mot revenu dans notre langue après avoir passé par l’anglais.

Qu’est-ce donc que le flirt ? — Un mot, un simple mot si freluquet d’apparence, si inoffensif d’allure, qu’on ne songeait pas même à s’en méfier… Aussi a-t-il fait son chemin dans le monde et aujourd’hui, établi dans notre vocabulaire, installé dans nos boudoirs, blotti dans nos canapés, il règne en maître dans nos salons après en avoir chassé l’amour, son concurrent et son rival, dont il est la contrefaçon : le flirt n’est ni aveugle, ni meurtrier, un monocle a remplacé le classique bandeau de Cupidon et un jeu d’épingles le carquois aux flèches traîtresses. Comme de caporal on devient général, le flirt de substantif est passé verbe et désormais on le conjugue à tous les temps et à toutes les personnes.

(Le Journal)

— Mais ce n’était pas de l’amour, Laurette, il ne manquerait plus que ce fût de l’amour, je n’aurais aujourd’hui qu’à prendre le deuil… Un flirt, un simple flirt qui m’occupait, qui me plaisait, qui durant… Vous ne comprenez pas très bien cela, vous autres, vous n’avancez pas suffisamment ou vous vous lancez trop loin…

(René Maizeroy, Âmes tendres)

Je me souviens qu’entre douze et quatorze ans, j’eus un fort béguin pour la grand’mère d’un de mes petits amis.
Afin d’effacer tout de suite ce que cet aveu pourrait avoir de scabreux, j’ajouterai qu’à l’époque de notre flirt, l’excellente dame était morte depuis dix ans.

(Fernand Vandérem)

— Je vous disais donc que depuis deux mois que vous flirtez avec moi, vous devez juger dans quel état d’âme je suis.
— Je l’ai deviné, votre état d’âme… il était assez visible.
— Il faut pourtant que ça finisse, que je sache à quoi m’en tenir.
— Vous êtes trop impatient… il faut toujours commencer par le flirt. Le flirt est la leçon que prend une femme avec des fleurets mouchetés avant d’aller sur le terrain avec des épées véritables.
— Oui, mais si elle va sur le terrain avec un autre… sans compter que c’est la plupart du temps ce qui arrive !

(Maurice Donnay)

— Et j’ai bien senti, en ce long après-midi d’attente et d’angoisse, que ce flirt tournait à l’amour et au sentiment, que je me mentais à moi-même, que je suis pris et bien pris.

(Champaubert)

Jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un

France, 1907 : Médire, calomnier, ou simplement critiquer, ou encore l’attaquer par des paroles à double entente. Allusion à une coutume superstitieuse des anciens qui consistant à jeter des pierres enchantées sur le terrain d’un ennemi pour l’empêcher de produire.

Entre gens de lettres :
— J’ai vu que dans son dernier feuilleton le critique Z… jetait pas mal de pierres dans votre jardin…
— Oui, en effet… c’est sans doute ce que l’aimable homme appelle écrire en style lapidaire !…

(Le Domino rose)

Noix (gauler des)

France, 1907 : Faire de grands gestes à l’escrime ou sur le terrain avec le fleuret, l’épée ou le sabre ; terme militaire.

— À ce compte-là, on ne doit pas faire de grands progrès en escrime ?
— Eh ! justement… On a beau être cavalier et avoir toujours le bancal au côté… on barbotte… on gaule des noix.

(Dubois de Gennes)

Pré (aller sur le)

France, 1907 : Se battre en duel, synonyme d’aller sur le terrain.

Il avait été malmené par un sous-officier et voulait à toute force se battre avec lui… Je mis le holà en lui expliquant qu’il risquait le conseil de guerre, attendu que pour un brigadier-fourrier, un maréchal des logis était un supérieur hiérarchique. Quelques jours plus tard, il se prenait de bec avec un brigadier et voulut encore aller sur le pré. Je m’y opposai, en lui disant que le brigadier-fourrier était le premier brigadier de l’escadron, qu’il commandait aux autres et devait être considéré comme leur supérieur. Alors de s’écrier avec un désespoir comique : « Mais, mon capitaine, vous ne voulez pas que je me batte avec des sous-officiers ; vous ne voulez pas que je me batte avec les brigadiers Avec qui voulez-vous que j’aille sur le pré ? »

(Général Du Barail, Mes Souvenirs)

Saxe (le mulet du maréchal de)

France, 1907 :

Quand le général Changarnier, à cheval, à la tête de sa brigade, vit l’ennemi s’engouffrer dans les ravins, jugeant le moment venu d’attaquer, il se jeta sur lui vigoureusement, lui fit subir des pertes cruelles et le mit en fuite dans le plus grand désordre, mais sans attendre le signal des trois coups de canon. Le général Bugeaud aimait à faire sur le terrain même une sorte de conférence aux généraux et aux chefs de corps pour leur faire comprendre sa pensée, lorsqu’il s’agissait d’entreprendre une opération délicate, ou pour juger une manœuvre quand elle était exécutée. Nous croyons bonnement avoir emprunté aux Allemands la critique après les manœuvres, tandis qu’elle est au contraire, chez eux, une importation toute française. Le soir de cette affaire, il réunit ses officiers au bivouac pour faire devant eux l’examen de la journée. « Nous avons, dit-il, infligé à ces Kabyles un traitement dont ils se souviendront ; mais notre succès eût été plus complet si la brigade, postée en embuscade, avait attendu le signal que je devais donner. De la place que j’occupais, j’embrassais tout le théâtre de l’action, et j’étais mieux à même que personne de juger quand il convenait d’attaquer.
— Mais, mon général, s’écria aussitôt le général Changarnier, c’est moi qui commandais cette brigade. C’est par mon ordre qu’elle a attaqué avec une fougue et une impétuosité dont vous avez pu juger les résultats.
— Eh bien, si c’est vous qui avez commis la faute, c’est à vous que s’adresse mon observation.
— Il y a six ans, mon général, que je fais la guerre en Afrique sans interruption. Je crois y avoir acquis quelque expérience, et jamais on ne m’a adressé un pareil reproche. »
Le général Bugeaud, émoustillé par le ton que prenait la conversation, lança alors cette réplique célèbre dont il ne calculait pas la portée : « Qu’est-ce que cela fait ? Le mulet du maréchal de Saxe avait fait la guerre vingt ans, et il était toujours un mulet. »
Il est facile de s’imaginer l’effet que produisirent ces paroles sur les assistants et surtout sur un interlocuteur dont l’excès de modestie n’était pas le défaut saillant, qui avait au contraire conscience de son incomparable valeur et dont l’amour-propre était encore excité par les éloges qu’on lui avait justement prodigués.

(Général du Barail, Mes Souvenirs)

Tirer une botte

France, 1907 : Faire un assaut à la salle d’armes et, par extension, donner un coup d’épée.

— Pour lors, nous allâmes sur le terrain avec nos témoins. Aussitôt alignés, je lui tire une botte ; mon particulier tombe à moitié évanoui.
— Sapristi ! sergent, si vous aviez encore tiré la seconde, pour sûr il serait resté asphyxié.


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique