Entrez le mot à rechercher :
  Mots-clés Rechercher partout 


Aguicher

Rigaud, 1881 : Attirer, — dans le jargon des voleurs. — Aguicher un sinve pour le dégringoler, attirer un imbécile pour le voler.

Hayard, 1907 : Prendre, saisir.

France, 1907 : Exciter, agacer, mettre en humeur, appeler.

… Il appelle la femme de chambre… et comme il la trouve jolie, il le lui dit… très clairement, sous le nez de sa femme… il a raison, du reste, d’aguicher la petite femme de chambre, car elle est diablement jolie !… des yeux !… et un sourire !… et une façon de regarder à travers les cils !… et un tact dans la canaillerie !…

(Samp, Gil Blas)

anon., 1907 : Chercher à attirer l’attention.

Baiser Lamourette

France, 1907 : Réconciliation de peu de durée.

Un baiser historique célèbre et dont le souvenir fait sourire à tort, c’est le baiser Lamourette.
L’Assemblée législative de 1792 était divisée. Des députés, les uns voulaient la paix, les autres la guerre. Un parti soutenait la constitution monarchique, un autre parti essayait de la renverser pour rétablir la République.
Cependant les armées ennemies allaient passer la frontière, entrer en France.
Devant ce cri : « La patrie est en danger ! » Les discordes civiles devraient-elles continuer à troubler les discussions de l’Assemblée ? Une pensée commune ne devrait-elle pas réunir tous les citoyens ?
Un brave homme, l’abbé Lamourette, monta à la tribune et fit un appel à la conciliation.
— Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment ! Jurons-nous fraternité éternelle ! Que l’ennemi sache que ce que nous voulons, nous le voulons tous, et la patrie est sauvée !
À ces mots, un souffle d’enthousiasme passa sur l’Assemblée. Les députés des opinions les plus opposées se jetèrent dans les bras les uns des autres. Il n’y eut plus ni droite ni gauche, mais des hommes confondus, échangeant un baiser fraternel. Ce ne fut qu’une trêve dans la guerre implacable entre l’ancien régime et le nouveau ; et pourtant le baiser Lamourette s’impose à l’histoire par sa grandeur, car il représente, dans la Révolution, la tolérance philosophique : des hommes épris du bien, combattant pour le triomphe de leurs idées sans cesser de s’aimer, oubliant, à un moment donné, leurs querelles dans l’élan d’un sentiment de justice et d’amour.

Becqueter

un détenu, 1846 : Manger avec faim.

Larchey, 1865 : Manger. De bec.

J’ai vendu ce que j’avais pour becqueter.

(Lynol)

Boutmy, 1883 : v. a. Manger ; synonyme de boulotter.

La Rue, 1894 : Manger. Becquetance, nourriture.

Virmaître, 1894 : Manger.
— J’ai encore cent ronds à becqueter. Viens-tu manger une friture à Auteuil (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Manger.

France, 1907 : Manger.

Les yeux éraillés et rougis, la lèvre molle, un plat sourire collé sur la face, voûtés, rachitiques, puant l’ylang-ylang, des bagues aux doigts, des diamants à la chemise. Rassemblés pour becqueter finement ensemble, et tâchant, par le vin et la boustifaille, de combler le creux, le vide, le trou de leur existence bêtement gâchée. Pas de femmes. Les femmes, c’est gênant.

Bonjourier, ou chevalier grimpant

Vidocq, 1837 : s. m. — Voleur au bonjour. La Gazette des Tribunaux a souvent entretenu ses lecteurs des Bonjouriers ou Chevaliers Grimpans ; les vols au bonjour, à la tire, à la détourne, qui peuvent être classés dans la catégorie des délits simples, justiciables seulement de l’article 401 du Code Pénal, sont ordinairement les premiers exploits de ceux qui débutent dans la carrière ; aussi la physionomie des Bonjouriers, des Tireurs, des Détourneurs n’a-t-elle rien de bien caractéristique. Le costume du Bonjourier est propre, élégant même ; il est toujours chaussé comme s’il était prêt à partir pour le bal, et un sourire qui ressemble plus à une grimace qu’à toute autre chose, est continuellement stéréotypé sur son visage.
Rien n’est plus simple que sa manière de procéder. Il s’introduit dans une maison à l’insu du portier, ou en lui demandant une personne qu’il sait devoir y demeurer ; cela fait, il monte jusqu’à ce qu’il trouve une porte à laquelle il y ait une clé, il ne cherche pas long-temps, car beaucoup de personnes ont la détestable habitude de ne jamais retirer leur clé de la serrure ; le Bonjourier frappe d’abord doucement, puis plus fort, puis encore plus fort ; si personne n’a répondu, bien certain alors que sa victime est absente ou profondément endormie, il tourne la clé, entre et s’empare de tous les objets à sa convenance ; si la personne qu’il vole se réveille pendant qu’il est encore dans l’appartement, le Bonjourier lui demande le premier nom venu, et se retire après avoir prié d’agréer ses excuses ; le vol est quelquefois déjà consommé lorsque cela arrive.
Il se commet tous les jours à Paris un grand nombre de vols au bonjour ; les Bonjouriers, pour procéder plus facilement, puisent leurs élémens dans l’Almanach du Commerce ; ils peuvent donc au besoin citer un nom connu, et, autant que possible, ils ne s’introduisent dans la maison où ils veulent voler, que lorsque le portier est absent ; quelquefois ils procèdent avec une audace vraiment remarquable ; à ce propos on me permettra de rapporter un fait qui s’est passé il y a quelques années. Un Bonjourier était entré dans un appartement après avoir frappé plusieurs fois ; et, contre son attente, le propriétaire était présent, mais il était à la fenêtre, et paraissait contempler avec beaucoup d’attention un régiment qui passait dans la rue, enseignes déployées et musique en tête, il venait probablement de se faire la barbe, car un plat d’argent encore plein d’eau était sur le lavabo placé près de lui ; les obstacles ne découragent pas le Bonjourier, il s’approche, prend le plat, le vide et sort : le domicile du receleur n’était pas éloigné, et il est à présumer que le plat à barbe était déjà vendu lorsque son propriétaire vit qu’il avait été volé. L’auteur de ce vol, qui s’est illustré depuis dans une autre carrière, rira bien sans doute si ce livre tombe entre ses mains.
Rien ne serait plus facile que de mettre les Bonjouriers dans l’impossibilité de nuire ; qu’il y ait dans la loge de chaque concierge un cordon correspondant à une sonnette placée dans chaque appartement, et qu’ils devront tirer lorsqu’un inconnu viendra leur demander un des habitans de la maison. Qu’on ne permette plus aux domestiques de cacher la clé du buffet qui renferme l’argenterie, quelque bien choisie que soit la cachette, les voleurs sauront facilement la découvrir, cette mesure est donc une précaution pour ainsi dire inutile : il faut autant que possible garder ses clés sur soi.
Lorsqu’un Bonjourier a volé une assiette d’argent ou toute autre pièce plate, il la cache sous son gilet ; si ce sont des couverts, des timbales, un huilier, son chapeau couvert d’un mouchoir lui sert à céler le larcin. Ainsi, si l’on rencontre dans un escalier un homme à la tournure embarrassée, tournant le dos à la rampe, et portant sous le bras un chapeau couvert d’un mouchoir, il est permis de présumer que cet homme est un voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier, et de ne le laisser aller que lorsqu’on aurait acquis la certitude qu’il n’est point ce qu’il paraît être.
Les Grinchisseurs à la desserte sont une variété de Bonjouriers, dont il sera parlé ci-après. (Voir Grinchir à la desserte.)

Cascadeur

Rigaud, 1881 : Farceur qui professe la cascade.

France, 1907 : Faiseur de cascades.

Il y a une dizaine d’années, mon oncle de Châlons-sur-Marne… voulait me céder son magasin de corsets plastiques. Que n’ai-je accepté ? Au lieu de lasser mes lecteurs, j’aurais lacé bien des petites dames qui m’auraient remercié le sourire aux lèvres, tandis que mes lecteurs, mes idiots de lecteurs, épluchant mes phrases, scrutant ma pensée ne s’écrient que ceci chaque dimanche : Quel cascadeur que ce Rossignol !

(Léon Rossignol, Lettres d’un mauvais jeune homme à sa Nini)

Casser sa pipe

Delvau, 1866 : v. a. Mourir, dans l’argot des faubouriens et des rapins.

Boutmy, 1883 : v. Mourir. Cette expression est passée dans le langage du peuple parisien.

La Rue, 1894 : Mourir.

Virmaître, 1894 : Mourir. On donne pour origine à cette expression qu’un fumeur, attablé dans un cabaret, mourut subitement. Sa pipe lui tomba des lèvres et se cassa. Quand on le releva, un des assistants s’écria :
— Tiens il a cassé sa pipe (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Mourir.

France, 1907 : Mourir.

Mais voilà que le vieux a cassé sa pipe, lui aussi. Ce matin on l’a cloué entre six planches et on l’a placé sur le char funèbre pour le voiturer au lieu du repos. Les petits ont beaucoup pleuré en voyant leur grand-père ne plus leur sourire, et en le sentant froid comme la glace. Ils ont crié, la frimousse rougie et ruisselante de larmes : « Grand-père, réveille-toi donc ! Grand-père, réveille-toi donc ! »

(Jacques d’Aurélle)

Quand Mirecourt sentit venir sa fin prochaine,
Tournant ses yeux mourants, pleins d’une sombre haine,
Vers le clan des écrivassiers,
Il s’écria : « Je vais casser ma pipe ! Était-ce
La peine d’amasser tant d’amers tristesse,
Et de dechaîner tant d’huissiers ! »

(A. Glatigny)

L’argot populaire est riche en expressions de ce genre, tant il parait plaisant de mêler le grotesque au lugubre : on dit : casser son câble, sa canne, son crachoir, son fouet.

Bob, sur les genoux de grand-père, joue avec la montre du vieillard. Il en écoute le mouvement, s’extasie sur la richesse de la boîte.
— Quand je serai mort, elle sera pour toi, dit le grand-père.
Quelques jours après, Bob s’amuse de nouveau avec le chronomètre. Puis, soudain :
— Dis donc, grand-papa, est-ce que tu ne vas pas bientôt casser ton crachoir ?

Cœur (joli)

France, 1907 : Bellâtre, coqueluche des dames : l’amant d’Amanda. C’est aussi un mot d’amitié dont se servent les travailleuses de nuit :

— Dites donc, joli cœur, vous ne montez pas… je serai bien gentille.

Ils n’y manquaient pas, les jolis cœurs, vous savez, les commis de magasin, les miroirs à farceuses, qui logent le diable dans leur porte-monnaie et ont, quand même, une cravate fraîche.

(François Coppée, Le Journal)

Faire le joli cœur, prendre des mines, rouler des yeux pâmés, débiter des sornettes pour séduire de naïves jouvencelles. Faire la bouche en cœur, sourire amoureusement.

Dans ce qu’on appelle le beau monde, les femmes qui se détestent le plus ne s’abordent jamais qu’en se faisant la bouche en cœur.

Courante

d’Hautel, 1808 : Avoir la courante. Pour avoir le dévoiement, la diarrhée.

Delvau, 1866 : s. f. Fluxus ventris, — dans l’argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Diarrhée. — Se payer une courante, se sauver au galop.

France, 1907 : Diarrhée, sans doute appelée ainsi parce qu’elle oblige à courir.

La discussion commençait à devenir générale, chacun ayant un exemple à citer ou ayant fait soi-même la triste épreuve des sévérités militaires à l’égard des fricoteurs. Verginon écoutait toujours, dans un mutisme ahuri de pauvre diable tombé du haut de ses illusions. Mais tout à coup il se frappa le front, un front plat comme la main, étroitement logé entre l’épaisse ligne des sourcils et le retroussis des cheveux tailles à l’ordonnance.
— Des fois, insinua-t-il avec un fin sourire, y aurait pas un moyen pour em’ flanquer une bonne courante ?

(G. Courteline, Les Gaîtés de l’escadron)

Le mot est vieux : on le trouve dans le Virgile travesti de Scarron.

Demoiselle des tuileries

Delvau, 1864 : Vieille fille en quête d’un mari.

La demoiselle des Tuileries appartient aux Tuileries à titre de meuble, comme la statue de Méléagre ou comme celle de Spartacus. — Elle avoue vingt-cinq ans et en a trente bien sonnés. Elle est arrivée à cette époque fatale de la vie ou l’on dit : Voilà une femme qui a dû être fort bien. De trente à trente-cinq ans, elle dissimule la tristesse qui la gagne, elle s’efforce de sourire. Quand elle voit passer à sa portée un bel enfant avec des cheveux blonds, elle l’attire a elle, l’embrasse tendrement et pousse un profond soupir qui veut dire : J’aurais été si bonne mère ! — Les trente-cinq ans arrivent : oh ! alors, c’est l’énergie du désespoir, c’est la rage, une fureur. La demoiselle des Tuileries s’accroche à tout ; elle est prête à tout ; elle épousera, si on le veut, avec un égal empressement, un jeune homme de dix-huit ans qui veut s’émanciper, ou un vieillard qui cherche une garde-malade… — À quarante ans, le rôle de la demoiselle des Tuileries est fini ; elle prend le mariage en horreur, elle est vieille fille et restera vieille fille…

(E. Glorieux)

Écoper

Delvau, 1866 : v. n. Boire, — dans l’argot des typographes.

Delvau, 1866 : v. n. Recevoir des coups, — dans l’argot des gamins.

Rigaud, 1881 : Boire, — dans le jargon des typographes.

Rigaud, 1881 : Recevoir. — Recevoir un coup, se heurter.

On se rencontre dans la rue, on se saute dessus, on se tape, il y en a un qui écope.

(A. Bouvier, Mademoiselle Beau-Sourire, 1880)

Merlin, 1888 : Être puni, ou battu.

La Rue, 1894 : Être victime. Boire. Écoper la centrouse, être condamné à la centrale.

France, 1907 : Boire ; d’écope, petite soucoupe profonde.

France, 1907 : Recevoir des coups, ou, dans l’argot militaire, une punition.

Au coup de midi, l’officier de semaine Mousseret, — un petit, tout petit sous-lieutenant sorti quelques mois auparavant de l’école, — donna ordre de faire rassembler. Il dit qu’on allait procéder à l’appel des réservistes, et que les retardataires écoperaient de quatre jours.

(Georges Courteline)

Écoper se dit aussi dans le sens d’attraper : écouper une contravention. Écoper la centrousse, être condamné à une prison centrale.

Chaque soir, quand il n’y voyait plus, le peintre Bonvin coiffait un chapeau plus que mou, bourrait et allumait sa pipe, et s’en allait, en vareuse et en galoches, à la gare de Sceaux, où il achetait régulièrement son journal.
Un soir, il arrive au moment où sortent les voyageurs d’un train, une dame l’aperçoit, lui place une valise dans les bras, et en route. Bonvin suit respectueusement à trois pas. Enfin, la dame s’arrête devant un petit hôtel, reprend sa valise et tend une pièce blanche à l’artiste, qui refuse.
— Est-ce que vous n’êtes pas médaillé ? lui demande la dame.
— Hélas ! madame, je n’ai que des médailles de peinture. Et, si un agent passait, ça ne m’empêcherait pas d’écoper une bonne contravention !
Combien de peintres ayant pignon sur rue et rentes sur l’État sont loin de cette bonne humeur !

(Théodore Massiac)

— Ce qu’il nous faut ? Je le sais bien, et je vais vous le dire. Une bonne petite paroisse avec pas trop de dévotes. Les dévotes ça ne vaut rien. Ça ne pense qu’à se fourrer dans les jambes du curé. De là propos, jalousies, médisances, un tas de vilaines histoires, jusqu’à ce qu’un beau jour, patatras, le pauvre monsieur écope. Si vous voulez m’en croire, nous nous arrangerons dans notre nouvelle paroisse à ne pas nous laisser envahir par cette vermine.

(Hector France, Marie Queue-de-Vache)

Fignard

Delvau, 1864 : Le cul (inusité).

Il écouta la vieille et lui laissa tout dire,
Pencha son front rêveur ; puis, avec un sourire,
Lui foutit sa botte au fignard.

(Dumoulin)

Delvau, 1866 : s. m. Le podex, — dans l’argot des voyous.

Rigaud, 1881 : Le fondement ; c’est troufignard, par abréviation.

Hayard, 1907 : Postérieur.

Gigolette

Delvau, 1864 : Drôlesse de quinze à seize ans qui débute dans la vie en même temps que dans le vice et qui est du bois — pourri — dont on fait les putains.

La gigolette est une adolescente, une muliérocule… qui tient le milieu entre la grisette et la gandine, — moitié ouvrière et moitié-fille.

(A. Delvau)

Delvau, 1866 : s. f. Jeune fille qui a jeté sa pudeur et son bonnet pardessus les moulins, et qui fait consister son bonheur à aller jouer des gigues dans les bals publics, — surtout les bals de barrière.
Je crois avoir été un des premiers, sinon le premier, à employer ce mot, fort en usage dans le peuple depuis une quinzaine d’années. J’en ai dit ailleurs (Les Cythères parisiennes) ; « La gigolette est une adolescente, une muliéricule. Elle tient le milieu entre la grisette et la gandine, — moitié ouvrière et moitié fille. Ignorante comme une carpe, elle n’est pas fâchée de pouvoir babiller tout à son aise avec. le gigolo, tout aussi ignorant qu’elle, sans redouter ses sourires et ses leçons. »

Rigaud, 1881 : Apprentie ouvrière doublée d’une danseuse de bals publics. Comme son mâle, le gigolo, type éteint, la gigolette est venue à l’époque du succès des Mystères de Paris. C’est Rigolette encanaillée, bastringueuse, avec changement de la première lettre.

Virmaître, 1894 : Fille des faubourgs qui, à l’âge ou les autres vont encore à l’école, a déjà jeté son bonnet par dessus la Tour Eiffel. La gigolette travaille pour l’amour de l’art. Comme elle fréquente les bals publics où elle gigotte avec frénésie, l’expression gigolette est indiquée (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Femme légère, au point de vue mœurs.

France, 1907 : Grisette, coureuse de bals publics, maîtresse de souteneur.
D’après Jean Richepin, autorité en la matière, gigolette viendrait de gigue qui signifie non seulement en argot, mais en français, jambe. Une gigolette est donc une femme qui joue des jambes, c’est-à-dire qui danse. Mais dans le sens attaché à ce mot, une gigolelte n’est pas seulement une danseuse, c’est surtout une gourgandine, la maîtresse d’un gigolo, une raccrocheuse enfin. Nous trouvons alors son étymologie en anglais dans les mots giglot et gigglett signifiant tous deux coureuse, fille lascive, impudique, ce qui répond à notre cas. Giglot et gigglett dérivent du saxon geagl, folâtre, gai, bruyant, peu scrupuleux en matière de morale.
Cette origine nous semble plus naturelle que celle donnée par Berey, connu comme poète argotique sous le pseudonyme de Blédort :
« Ce mot, dit-il, avec l’acceptation actuelle, existe en argot depuis une quinzaine d’années. Dans le numéro 36 du Chat Noir (sept. 1882), on trouve ce vers :

… En f’sant masser ma gigolette.

Gigolo, dont c’est le féminin, vient des pronoms personnels moi, toi, soi ; en patois, mé, té, sé ; en argot, mézigo, tésigo, sézigo ou mézig, tésig, sézig. L’argot déforme les mots par addition ou suppression ; ainsi s’est formé le mot zig, devenu par altérations successives : zigoyo, gigoyo, et enfin gigolo. »
M. François Deloncle, qui se rallie à l’opinion de Jean Richepin, a trouvé dans différents textes du XVIIe et du XVIIIe siècle les mots gigole, gigolan et gigolard, danse, dansant et danseur. Gigolette, d’après lui, n’a paru qu’en 1836.
Tout cela ne fait que confirmer l’étymologie anglaise de giglot et gigglett, femme qui aime à lever la jambe.

Autrefois, femme de rapport,
D’un’ Terreur d’la Villette
J’étais l’unique et cher trésor ;
J’étais la gigolette
À Totor,
J’étais sa gigolette…

(L’Imagier : L. D)

Dire que pendant qu’à Nanterre
Les couples se roulent à terre,
Avec des gestes immoraux
À la Morgue les gigolettes,
En voyant nos tristes binettes,
Rigolent devant les carreaux !!!

(Georges Prud’homme)

Godiche

Delvau, 1866 : s. et adj. Niais, ou seulement timide. On dit aussi Godichon.

France, 1907 : Niais, nigaud, benêt. Corruption de Claude.

Un jour, elle était revenue au Culot, en robe de velours, des bagues à tous les doigts, si joliment astiquée que le village entier avait processionné devant les fenêtres pour la voir ; même le vieux et la vallée, interloqués par ses airs de grande dame, n’avaient su quoi lui offrir à manger. C’est ça qui s’appelait avoir de la chance ! Elle aurait pu en faire autant si elle avait été moins godiche.

(Camille Lemonnier, Happe-Chair)

— Si, au lieu d’avoir fait de mes deux grandes, de mon Adèle comme de ma Victoire, ce que j’en ai fait, de leur avoir mis à toutes les deux le balai et l’aiguille à la main, j’avais été assez godiche pour leur faire étudier un tas de belles choses comme celles qu’on a enseignées aux princesses d’ici, de la pédagogie qu’elles appellent ça, de la géométrie… de l’anatomie, de la… mythologie, je ne sais plus quoi ! je les aurais encore sur les bras.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

— Si tu crois que c’est amusant d’être là comme une godiche de jeune fille… et de se heurter la cervelle à un tas d’affaires qu’on devine à moitié… et auxquelles on n’ose pas croire tout de même… parce que c’est tellement fort ! tellement fort ! Alors, dans ces moments-là, on pense à ses amies qui sont mariées… on va les trouver ; on les interroge tout doucement, gentiment, comme je le fais… et puis elles, qui savent à présent tout ce qu’on peut savoir et qui en font de toutes les couleurs… puisque ça leur est permis !…

(Henri Lavedan)

…Nous nous sommes regardés profondément… un de ces regards qui déshabillent le corps et fouillent l’âme… Puis, dans ses yeux, un sourire ineffable, car elle s’apercevait que, douze ans après, je la trouvais toujours belle et désirable… Puis, tout à coup, elle devint distraite… Et, à la vue d’un tout jeune homme, à l’air à la fois malin et godiche, qui l’accompagnait, j’ai compris qu’il n’était plus temps de réparer une erreur de ma jeunesse.

(Paul Alexis)

Comme autrefois, l’amour, cachant ses ailes,
Sur son blason met deux cœurs enflammés ;
Comme autrefois, les femmes sont fidèles,
Comme autrefois, les maris sont aimés.
Les amoureux seront toujours godiches ;
Les innocents seront toujours dupés ;
Les daims courront toujours après les biches,
Mais ce sont eux qui seront attrapés.

(La Toile ou mes quat’ sous, Revue de 1859)

Gosse

Clémens, 1840 / un détenu, 1846 : Enfant.

Delvau, 1866 : s. f. Bourde, menterie, attrape, — dans l’argot des écoliers et du peuple. Voilà encore un mot fort intéressant, à propos duquel la verve des étymologistes eût pu se donner carrière. On ne sait pas d’où il vient, et, dans le doute, on le fait descendre du verbe français se gausser, venu lui-même du verbe latin gaudere. On aurait pu le faire descendre de moins haut, me semble-t-il. Outre que Noël Du Fail a écrit gosseur et gosseuse, ce qui signifie bien quelque chose, jamais les Parisiens, inventeurs du mot, n’ont prononcé gausse. C’est une onomatopée purement et simplement, — le bruit d’une gousse ou d’une cosse.
Conter des gosses.
Mentir. Monter une gosse. Faire une arce.

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti, — dans l’argot des typographes. Ils disent aussi Attrape-science et Môme.

Delvau, 1866 : s. m. Enfant, petit garçon, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Enfant, — dans le jargon du peuple, qui dit tantôt le gosse, tantôt la gosse, selon le sexe. — Dans le jargon des voyous, une gosse, une gosseline, c’est une fillette de quinze à seize ans ; sert encore à désigner une amante. Il est à remarquer que mion de gonesse signifiait, autrefois, petit jeune homme. (V. Oudin, Cur. franc.) Gosse pourrait bien être un diminutif de mion de gonesse.

Rigaud, 1881 : Mensonge, plaisanterie, mauvaise farce.

Boutmy, 1883 : s. m. Gamin. Dans l’imprimerie, les gosses sont les apprentis ou les receveurs.

La Rue, 1894 : Femme. Enfant. Mensonge.

France, 1907 : Enfant, et par amplification, adolescent ou fillette.

Le ménage était déjà chargé d’un gosse de dix-huit mois et la victime trouvait que c’était assez de cette sale graine qui lui suçait le sang et lui disputait la pâture. Quand elle se vit de nouveau enceinte, avec 125 francs par mois pour nourrir la maisonnée, elle se dit qu’expulser ce fœtus incapable de souffrir n’était pas un crime, mais une délivrence ; qu’arracher de sa chair cette superfétation encombrante était un droit aussi légitime, aussi imprescriptible que le suicide, puisqu’elle ne violentait que son corps et courait seule les risques.

(Marie Huot, L’Endehors)

Dans le peuple, en général — je parle surtout d’autrefois — le souvenir du temps de régiment, dépouillé de ses amertumes, éveille un regain de bonhomie et de belle humeur. On était jeune ; on n’avait que soi à penser, ni femmes, ni gosses ; on se sentait bâti à chaux et à sable… et l’on s’imaginait que ça durerait toujours !

(Séverine)

On est gosse ; on n’a pas quinze ans,
On croit ses charmes séduisants
Et l’on s’aligne :
On lance des coups d’œil luisants
Et des sourires suffisants,
Le bec en guigne.

(Blédort)

— Oui, monte, monte.
— Pas chez elle ! chez moi.
— Non, cher moi.
— J’suis la plus gosse.
— J’suis la plus cochonne.
— J’me fends de deux louis.
— Moi aussi…

(Jean Richepin)

Goton

France, 1907 : Abréviation de Margoton ; fille vulgaires, malpropre et de mœurs relâchées.

— Je ne vois qu’une chose, c’est qu’un garçon qui court les bastringues et les gotons ne risque que ses deux oreilles, tandis qu’une fille, en voulant agir comme lui, s’expose à en rapporter quatre au logis, d’oreilles.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Les deux brutes se collètent et se culbutent dans le sable. Leurs muscles craquent !
Maintenant, le maigre est dessous. Le gros, pour décrocher la victoire, allonge la patte entre les cuisses de l’adversaire : il guigne les parties sexuelles… Veine ! S’il réussissait, ce serait le triomphe certain !
Et tous les pleins-de-truffe et les gotons, de jubiler au spectacle sinistre. Ça leur donne des émotions pas ordinaires… Une castration est opération rare et savoureuse.

(La Sociale)

On écrit quelquefois, mais à tort, gothon.

Or, partout, j’ai vu que les verres,
Tout larges qu’ils sont, ont un fond,
Que le sourire des chimères
Voile un ricanement profond ;
Que la plus belle des Lisettes
Finit par tourner en gothon ;
Qu’on se dégrise des grisettes
Comme on se blase du flacon.

(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)

Pleins de pudeur, nous constatons
Qu’au théâtre quelques gothons
Montrent leurs cuiss’s et leurs tétons.

(Catulle Mendès, Le Journal)

Goualer en douce

France, 1907 : Fredonner.

Mais ce qui le rendait plus beau que tout, c’est que sa fatuité avait un air de souveraine indifférence.
L’air, et aussi la chanson, ma foi !
Car il ne se contentait pas de répondre aux sourires, aux œillades et aux pst pst, en n’y répondant pas. Il y ripostait, quand il avait fini de goualer, en gouaillant, par un haussement d’épaule, un clignement de paupière qui rigolait, un méprisant retroussis de lèvre qui disait très clairement :
— Ce n’est pas pour vous que le four chauffe, mes petites chattes !

(Jean Richepin)

Gougnotte

Delvau, 1864 : « Fille ou femme qui abuse des personnes de son sexe », dit M. Francisque Michel — qui, par pudeur, manque de clarté ; la gougnotte est une fille qui ne jouit qu’avec les filles, qu’elle gamahuche ou qui la branlent ; une gougnotte préfère Sapho à Phaon, le clitoris de sa voisine à la pine de son voisin.

Delvau, 1866 : s. f. « Femme ou fille qui abuse des personnes de son sexe, — d’où le verbe gougnotter, » dit Francisque Michel. On dit aussi Gusse.

La Rue, 1894 : Lesbienne, disciple de Sapho. Femme dégradée qui recherche les individus de son sexe. Synonymes : Gusse ou gousse, magnuce, chipette, puce travailleuse ponifle, satin, etc.

Virmaître, 1894 : Femme qui déteste les hommes et qui a des mœurs à part. On dit aussi gousse (Argot des filles). V. Accouplées.

France, 1907 : Créature adonnée au vice qui rendit les Lesbiennes célébres ; on dit aussi gousse.

Les personnes qui ont vu les choses de près sont unanimes à déclarer que, dans les lupanars de la plus haute classe, l’espèce des marlous jouant le rôle d’amants des pensionnaires est totalement inconnue, et que toutes les filles, sans exception, sont des tribades ; c’est le nom qu’on donne aux femmes qui se signalent par cette passion contre nature ; on dit aussi gougnottes, mais en style familier.

(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)

Sur sa lèvre un sourire essayant d’être acerbe
Passe niaisement rêveur ;
Une gougnotte, en ce tambour-major imberbe,
Seule trouve quelque saveur.

(A. Glatigny, Joyeusetés galantes)

L’autre soir, deux cocottes de grande marque se sont prises au chignon dans un cabaret de nuit.
Et savez-vous la cause de cette bataille ? Vous croirez peut-être que ces dames se sont battues pour un jeune homme brun ou blond, ou bien pour un « boïard » enlevé par l’une des deux à sa camarade ?
Nullement. La cause en est beaucoup plus compliquée. Ces dames sont amoureuses, toutes deux, d’une blonde enfant pleine de charmes qui s’appelle Jeanne.
La petite Jeanne, qui n’a aucun goût pour visiter Lesbos, envoya promener ses aspirantes peu platoniques, ce qui ne les a pas empêchées de se jeter des carafes sur la tête et de se crier l’une à l’autre : « Oui, tu n’es qu’une g… ! »

(Gil Blas)

Goujon

d’Hautel, 1808 : Faire avaler le goujon à quelqu’un. V. Avaler.

Delvau, 1864 : Le membre viril, — qui frétille dans le con de la femme comme poisson dans l’eau.

Mais surtout prenez ce goujon,
Et mettez-le dans la fontaine
Qu’on voit tout le long, le long de la bedaine.

(Chanson anonyme moderne)

Delvau, 1866 : s. m. Homme facile à duper, — dans l’argot des filles, qui ont pour hameçons leurs sourires et leurs regards ; — ainsi que dans l’argot des faiseurs, qui ont pour hameçons des dividendes invraisemblables.

Rigaud, 1881 : Jeune voyou qui vit aux crochets d’une pierreuse ou de toute autre prostituée ignoble. « Petit poisson deviendra grand / Pourvu que Dieu lui prête vie. »

Rigaud, 1881 : Petit morceau de fil de zinc dont les marbriers se servent, en guise de clou, pour ajuster les plaques de marbre.

La Rue, 1894 : Petit souteneur. Homme facile à duper.

France, 1907 : Dupe. Avaler le goujon, mourir. Lâcher son goujon, vomir.

France, 1907 : Petit souteneur.

Graphomane

France, 1907 : Écrivassier. Individu qui sans talent, sans instruction, sans expérience, est poussé par la tarentule littéraire. Les nouvelles lois sur l’instruction ont encombré le pays d’une multitude de ratés, de déclassés et de graphomanes.

Comme tant de gens, sans état fixe, il rêve de cet état illusoire qui s’appelle la carrière des lettres. Il est ou se croit littérateur, ou plutôt sa manie d’écrire a un nom scientifique : il est graphomane.
Le graphomane pullule dans notre société, où la mêlée est si rude, les places à conquérir sont si rares. Le graphomane se croit du génie et mesure son œuvre à sa prétention. Il est fiévreux, nerveux, pressé, féroce. Il n’entend ni les conseils de la patience, ni ceux même du bon sens. Il a hâte d’arriver. De quel droit n’arrive-t-il pas ? Un tel est bien là, debout, devant lui, qui lui barre le chemin et qui n’a pas plus de droits que lui à la renommée et à la vie !
Mais cet homme qui est là a travaillé trente ans de suite pour occuper le pauvre coin qu’il a conquis, de par son labeur et son talent — aidés aussi d’un peu de chance, je le veux bien, car le don n’est rien souvent sans un sourire de la capricieuse fortune.

(Jules Claretie)

Grisette

d’Hautel, 1808 : Terme injurieux et de mépris. Petite ouvrière à mise simple et bourgeoise. Fille de moyenne vertu, qui prête l’oreille aux discours des garçons.

Virmaître, 1894 : Jeune fille, ouvrière plumassière, fleuriste, modiste ou polisseuse qui fit la joie de nos pères et le désespoir des leurs. Depuis qu’elle a passé les ponts, ce n’est plus qu’une vulgaire cocotte.

Type charmant, grisette sémillante,
Au frais minois, sous un piquant bonnet
Où donc es-tu, gentille étudiante
Reine sans fard de nos bals sans apprêts.

Ainsi s’exprime la chanson en vogue autrefois au quartier latin (Argot du peuple).

France, 1907 : Fauvette grise, appelée aussi syriot, et, en Provence, passerine.

France, 1907 : Jeune ouvrière galante, appelée ainsi de la petite étoffe légère de ce nom que portaient les jeunes filles du peuple.
Le mot est vieux de près de trois siècles. On le rencontre souvent dans La Fontaine :

Sous les cotillons des grisettes
Peut loger autant de beauté
Que sous les jupes des coquettes,
D’ailleurs, il n’y faut point faire tant de façons.

(Joconde)

Une grisette est un trésor ;
Car sans se donner de la peine,
Et sans qu’aux bals on la promène,
On en vient aisément à bout ;
On lui dit ce qu’on veut, bien souvent rien du tout.

(Ibid.)

Ce type charmant et essentiellement parisien, célébré dans les romans de Paul de Kock et qui est maintenant complétement disparu, à été magistralement décrit par Jules Janin :

De tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans contredit, est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins royaux, des musées, des cathédrales, des églises plus ou moins gothiques ; comme aussi, chemin faisant, partout où vous conduira votre humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des prélats, et des capitaines, des manants et des grands seigneurs ; mais nulle part, ni à Londres, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Berlin, ni à Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu’on appelle la grisette. Que dis-je, en Europe ? vous parcourriez toute la France que vous ne rencontreriez pas dans toute sa vérité, dans tout son abandon, dans toute son imprévoyance, dans tout son esprit sémillant et goguenard, la grisette de Paris.
Les savants (foin des savants !), qui expliquent toute chose, qui trouvent nécessairement une étymologie à toute chose, se sont donné bien de la peine pour imaginer l’étymologie de ce mot-là : la grisette. Ils nous ont dit, les insensés ! qu’ainsi se nommait une mince étoile de bure à l’usage des filles du peuple, et ils en ont tiré cette conclusion : « Dis-moi l’habit que tu portes, et je te dirai qui tu es ! »…
Pour se vêtir, pour se nourrir, pour se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fenêtre, pour le mouron de l’oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes qu’elle achète chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien tenue, pour cette élégance soutenue des pieds à la tête, dont serait fière plus d’une reine de préfecture, la grisette parisienne gagne à peine de quoi fournir chaque jour au déjeuner d’un surnuméraire du ministère de l’intérieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien, elle est bien plus que riche, elle est gaie, elle est heureuse ; elle ne demande en son chemin qu’un peu de bienveillance, un peu d’amour.

 

Il est ainsi des œuvres — les seules vraiment populaires — assez banales et veules pour se prostituer aux lubies du lecteur. Celle de Murger s’affirma complaisante jusqu’à l’invraisemblance. Rien de plus étrange que la déformation de sa Mimi. Le livre la montre avide et coquette, infidèle et cruelle, torturant Rodolphe, exposant le vicomte Paul. De tendresse, pas un témoignage ; de charme, de poésie, nul indice. Si elle s’attendrit enfin, c’est sur elle-même, lorsque, dévorée par la phtisie elle agonise sur un lit d’hôpital. Eh bien ! de cette créature odieuse et lamentable, de cette fille banale entre toutes, le publie à fait la grisette, — sa grisette, la femme en qui il met toutes ses complaisances, maîtresse idéale de l’étudiant et du calicot, compagne élue des cœurs secs de la vingtième année. Rire et sourire, esprit et joliesse, elle a tous les petits charmes qui attirent sans retenir. Et que d’autres avantages ! Un regard la conquiert, un geste la congédie, un ruban l’habille. Elle s’en va si elle lasse, revient dès qu’on la rappelle, jamais ne coûte ni n’encombre. Et, lorsque sonne pour le jeune homme l’heure grave de l’établissement et du mariage, elle disparaît, pour toujours cette fois, discrète jusqu’au mystère, sans laisser le souci de ce qu’elle va devenir, sa vie avant le frêle et le vague du destin d’un oiseau.

(Joseph Caraguel)

— Et moi ! dit un grave professeur de philosophie, comment n’ai-je pas pleuré sur la dernière lettre que m’a écrite l’unique femme que j’aie adorée. C’était une grisette aussi, que je trahissais pour deux marquises. Je crois que je me souviendrai d’elle à mon dernier jour, et que je la regretterai dans l’autre monde. Cette lettre, que je conserve tendrement, elle se terminait ainsi : « Adieu, Monsieur, vous êtes un cochon. » Et il y avait en prost-scriptum : « Ah ! Gustave, je te croyais le cœur plus sensible. »

(H. de Latouche, Grangeneuve)

Les garçons de ces cafés — de mon temps du moins, hier — étaient des filles, plaisantes quelquefois, avatars de la grisette métamorphosée en tireuse de bocks.
Les grisettes, que sont-elles devenues ? Je sais bien une Parisienne, jolie, fine, essentiellement artiste, qui prétend avoir, à l’occasion, une âme de grisette, sans adresse, oui, si celle y tient, mais si mondanisée et si spirituelle qu’elle semble plutôt une reine de Petit-Trianon. — Que sont devenues les vraies grisettes, celles que les amoureux d’antan serrèrent dans leurs bras ? Où sont les jeunes créatures qui faisaient leur bonheur des feuilles qui leur tremblaient sur la tête, dans les charmilles de Fontenay-aux-Roses, des saladiers où bleuissait le vin des barrières, des rayons de soleil où dansent les papillons, d’un brin de chèvrefeuille arraché à la haie du chemin, et d’un baiser sonore cueilli sur la pourpre de leurs lèvres où sur la printanière fraicheur de leurs joues doucement teintées ?

— Te voilà veuf pendant une semaine,
Lui dit-il ; viens, nous dînerons ce soir
En devisant des heures envolées,
De ce beau temps où nous étions garçons,
Où nous laissions mille folles chansons
Jaillir sans fin de nos lèvres brûlées
Par les baisers de ces démons d’amour
Qu’on appelait, en ces temps, des grisettes,
Viens ! nous ferons au passé des risettes ;
Soyons garçons et libres pour un jour !

(A. Glatigny)

Horizontale

Fustier, 1889 : Femme galante. Il y a plusieurs sortes d’horizontales. D’abord l’horizontale de haute marque, celle dont certains journaux narrent les faits et gestes et qui fait partie du Tout-Paris où l’on s’amuse ; puis, l’horizontale de moyenne marque, moins haut cotée sur le turf de la galanterie ; enfin l’horizontale de petite marque qui n’a pas su réussir comme ses sœurs.
Le mot horizontale a été bien accueilli et s’est aujourd’hui répandu un peu partout. Il date de 1883 et fut mis à cette époque en circulation par M. Aurélien Scholl. Voici comment, d’après l’auteur même de Denise, les horizontales virent le jour.

Depuis longtemps le baron de Vaux (un rédacteur du Gil Blas) qualifiait du doux nom de tendresse les marchandes de sourire. Il disait « une tendresse » comme on dit un steamer, par abréviation.
Désireux de trouver une formule nouvelle, je cherchais un vocable qui pût détrôner la tendresse. Le Voyage autour de ma chambre, de X. de Maistre consacre un chapitre entier à la position horizontale. J’ai pris le mot de X. de Maistre pour l’appliquer à celles qui sont de son avis. L’horizontale fit fortune. Le baron de Vaux lui servit de parrain… Je n’en ai pas moins le droit de revendiquer ce mot dans l’intérêt des glossateurs…

Cette explication n’a pas été trouvée suffisante par certains étymologistes et d’aucuns veulent que ce mot horizontale soit une réminiscence de ce passage des Reisebilder où Henri Heine parle de la femme qui enseigne à Rauschenwasser la philosophie horizontale. Un abonné de La République française fait remonter jusqu’à Casanova l’emploi de ce mot horizontale dans l’acception spéciale qu’il a ici. Je trouve, en effet, dans le numéro du 10 mars 1887 de ce journal la note suivante : « On a discuté ces jours derniers la paternité du mot horizontale qui désigne les vieilles et jeunes personnes d’accès facile. On ne s’est pas avisé, au milieu de tous ces débats, de rechercher si le mot tant revendiqué n’appartient pas de prime-abord à l’un de nos grands amoureux. Celui-ci est Casanova qui parle deux fois des horizontales. V. à ce sujet l’édition italienne de Périno, à Rome. »

Les grandes dames, les cocodettes et celles que, dans leur langage extraordinaire, les mondains appellent les horizontales de la grande marque…

(Illustration, juin 1883)

D’horizontale est dérivé horizontalisme, désignant les usages, les habitudes, les mœurs des horizontales et aussi l’ensemble de ce monde spécial.

Le vrai monde ma foi, tout ce qu’il y a de plus pschutt… et aussi tout le haut horizontalisme…

(Figaro, juillet 1884)

La Rue, 1894 : Fille galante. V. Biche.

France, 1907 : Qualification inventée par Aurélien Scholl pour désigner les marchandes d’amour d’une certaine catégorie, celles qui vendent cher ce que d’autres plus humbles donnent pour presque rien.

Horizontale plaît aux gens de goût ; horizontale n’évoque des images gracieuses et séduisantes ; horizontale a du chic, de la ligne, et nous ouvre des horizons d’un parallélisme tout à fait aimable.
Mais en pareils sujets rien ne dure et les bons esprits ont toujours dû se torturer à l’extrême pour étiqueter, au gré de la mode, les ravissantes personnes qui veulent bien livrer ce qu’elles ont de plus cher à l’indiscrète volupté de contemporains.
Du plus loin qu’il me souvienne (je ne veux pas remonter au delà, histoire d’éviter de faire de l’histoire), celles que l’Académie qualifie de grenouilles, que Sarcey traite de Babyloniennes et que Bourget considère comme autant de dévoyées furent appelées cocottes.
La fortune de ce mot fut telle qu’il est encore employé dans certaines provinces de l’Ouest.
Belle-petite n’obtint qu’un succès de mésestime ; tendresse se fit apprécier pendant quelques mois seulement et mouquette passa.
De piquants sobriquets d’agenouillées et de pneumatiques avaient le tort d’être un jeu spéciaux.
Divers qualificatifs : momentanées, éphémères, impures, hétaires modernes, tours-de-lac, spongieuses, égarées, n’eurent qu’une notoriété éphémère.
Je ne signalerai que pour mémoire certaines définitions peu courtoises : filles du désert, porte-carres, monte-charge, déraillés, déraillés, paillassons, etc., etc. que, seuls, les gens sans éducation se permirent d’infliger à la courtisane parisienne.

(Maxime Boucheron, Écho de Paris, 1881)

Recherches et fouilles faites, je crois pouvoir affirmer que le mot n’est pas nouveau et que ce n’est, en somme, que du neuf retapé.
Je lis, en effet, dans la Petite Encyclopédie bouffonne, publiée par Passard en l’an de grâce 1853, le dialogue que voici :

Dans un boudoir de Bréda-Street, en attendant Mondor.
Ophélia, rêveuse. — La terre est ronde.
Héloise, idem. — C’est donc pour cela qu’il est si difficile de s’y tenir en équilibre ?
Ophélia. — Et d’y gagner sa vie autrement que penchée d’un côté ou d’un autre…
Héloise. — Le bureaucrate obliquement en avant…
Ophélia. — Le laquais de tilbury obliquement en arrière…
Héloise. — Le fantassin verticalement au port d’armes…
Ensemble. — Et nous ?…
— Serait-ce horizontalement ? fit observer Mondor en entrouvrant la porte…
 

On voit aux horizontales
Et même aux femmes comme il faut,
Des croupières monumentales…
Par ce temps-ci, ça doit t’nir chaud.

(Victor Meusy)

Jésus

Vidocq, 1837 : s. m. — Les voleurs donnent ce nom aux jeunes garçons que les Tantes, les Chanteurs, les Rouspans (Voir ces divers articles), prostituent à leur gré, et dressent en même temps au vol et à la débauche.

Halbert, 1849 : Grand jeune homme payé pour satisfaire aux passions d’un vieillard.

Larchey, 1865 : « Jeune et beau garçon lancé comme appeau près des sodomistes que veut exploiter le chanteur. »

(Canler)

Grippe-Jésus : Gendarmes. — Le jésus n’est ici qu’un homme garrotté comme le Christ, lorsqu’il fut conduit devant Pilate.

Delvau, 1866 : s. m. « Enfant dressé au vol et à la débauche, » — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. m. Innocent, — dans l’argot souvent ironique du peuple. D’où le grippe-Jésus de l’argot encore plus ironique des voleurs, puisqu’ils appellent ainsi les gendarmes.

Rigaud, 1881 : Innocent, — dans le jargon des voleurs.

Rigaud, 1881 : Jeune filou. — Tout jeune Éphestion de trottoir.

La Rue, 1894 : Innocent. Jeune Voleur. Nouveau-né. Adolescent du troisième sexe.

Virmaître, 1894 : Jeune homme à l’aspect efféminé, frisé, parfumé, qui sert d’appât pour attirer les individus à passions honteuses. Souvent il travaille réellement pour son compte (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Jeune chatte qui sert d’appât pour faire chanter les individus portes à cette passion.

Hayard, 1907 : Jeune garçon de mœurs pédérastiques.

France, 1907 : Adolescent du troisième sexe.

Dans cette catégorie d’individus (les pédérastes) on désigne deux classes : les amateurs, ceux qui recherchent dans la pédérastie la seule satisfaction de leurs sens ;
Les prostitués qui trafiquent de leur corps ; ceux-ci prennent le nom de Jésus…
Vêtu d’un costume étriqué qui lui permet d’étaler à tous les regards ses avantages, la raie allant du front à la nuque, maquillé, une cigarette aux lèvres, le Jésus va et vient, le regard en coulisse, la bouche ou cœur, le sourire aux lèvres ; il joue avec une mince badine — qu’on peut lui arracher des mains et lui casser sur la figure si prompte fuite vous en laisse le temps.

(Jules Davray, L’Armée du vice)

Le persillard, une fois d’accord avec le chanteur pour duper son douillard, devient alors son compère, c’est-à-dire son Jésus ! Tel est dénommé aujourd’hui le persillard exploiteur.

(Mémoires de M. Claude)

Le Jésus est un jeune et beau garçon lancé comme appeau près des sodomites que veut exploiter le chanteur.

(Mémoires de Canler)

France, 1907 : Innocent, et aussi jeune voleur.

Lapin (manger un)

Boutmy, 1883 : v. Aller à l’enterrement d’un camarade. Cette locution vient sans doute de ce que, à l’issue de la cérémonie funèbre, les assistants se réunissaient autrefois dans quelque restaurant avoisinant le cimetière et, en guise de repas des funérailles, mangeaient un lapin plus ou moins authentique. Cette coutume tend à disparaître ; aujourd’hui, le lapin est remplacé par un morceau de fromage ou de la charcuterie et quelques litres de vin. Nous avons connu un compositeur philosophe, le meilleur garçon du monde, qui, avec raison, se croyait atteint d’une maladie dont la terminaison lui paraissait devoir être fatale et prochaine. Or, une chose surtout le chiffonnait : c’était la pensée attristante qu’il n’assisterait pas au repas de ses funérailles ; en un mot, qu’il ne mangerait pas son propre lapin. Aussi, à l’automne d’antan, par un beau dimanche lendemain de banque, lui et ses amis s’envolèrent vers le bas Meudon et s’abattirent dans une guinguette au bord de l’eau. On fit fête à la friture, au lapin et au vin bleu. Le repas, assaisonné de sortes et de bonne humeur, fut très gai, et le moins gai de tous ne fut pas le futur macchabée. N’est-ce pas gentil ça ? C’est jeudi. Il est midi ; une trentaine de personnes attendent à la porte de l’Hôtel-Dieu que l’heure de la visite aux parents ou aux amis malades ait sonné. Pénétrons avec l’une d’elles, un typographe, « dans l’asile de la souffrance ». Après avoir traversé une cour étroite, gravi un large escalier, respiré ces odeurs douceâtres et écœurantes qu’on ne trouve que dans les hôpitaux, nous entrons dans la salle Saint-Jean, et nous nous arrêtons au lit no 35. Là gît un homme encore jeune, la figure hâve, les traits amaigris, râlant déjà. Dans quelques heures, la mort va le saisir ; c’est le faux noyé dont il a été question à l’article attrape-science. Au bruit que fait le visiteur en s’approchant de son lit, le moribond tourne la tête, ébauche un sourire et presse légèrement la main qui cherche la sienne. Aux paroles de consolation et d’espoir que murmure son ami, il répond en hochant la tête : « N-i-ni, c’est fini, mon vieux. Le docteur a dit que je ne passerais pas la journée. Ça m’ennuie… Je tâcherai d’aller jusqu’à demain soir… parce que les amis auraient ainsi samedi et dimanche pour boulotter mon lapin. » Cela ne vaut-il pas le « Plaudite ! » de l’empereur Auguste, ou le « Baissez le rideau la farce est jouée ! » de notre vieux Rabelais ?

France, 1907 : Aller à l’enterrement d’un camarade ; argot des ouvriers. Cette locution vient de l’habitude qu’avaient autrefois les ouvriers, en revenant de l’enterrement d’un camarade d’atelier, de se réunir dans un des cabarets avoisinant le cimetière et d’y manger une gibelotte. Le lapin est généralement remplacé maintenant par un morceau de charcuterie.

Au bruit que fait le visiteur en s’approchant de son lit, le moribond tourne la tête, ébauche un sourire et presse légèrement la main qui cherche la sienne. Aux paroles de consolation et d’espoir que murmure son ami, il répond en hochant la tête : « N-i-ni, c’est fini, mon vieux. Le docteur a dit que je ne passerais pas la journée… Ça m’ennuie… Je tâcherai d’aller jusqu’à demain soir vendredi, parce que les amis auraient ainsi samedi et dimanche pour boulotter un lapin. »

(Eugène Boutmy, Argot des typographes)

Locati

France, 1907 : Voiture de louage.

Les respectables familles dont le landau austère croise, aux Acacias, le locati discret du lutteur à la boutonnière leurs ne se doutent pas, dans la sécurité de leur optimisme appuyé sur quarante mille livres de rentes, des prodiges d’invention, des dépenses de génie faites par ces jeunes hommes pour la gloire de paraître. Tandis que l’équipage débonnaire qui porte M. Perrichon et sa fortune poursuit son train-train paisible, au trot mesuré de chevaux auxquels la dignité de leur allure confère déjà une sorte de solennité bourgeoise, le subtil locati glisse au milieu des voitures, menant aux hasards de la chasse, à travers ce marché de l’Amour et de l’Argent, le viveur d’appétit violent et de bourse plate qui quête un salut, un sourire ou une affaire.

(Francis Chevassu)

Périclès avait bien été accusé, dans le temps, d’avoir un peu filouté les deniers de l’État ; mais au moins il pouvait montrer Aspasie se rendant au temple plein des statues de Phidias, dans un char d’argent. Nos Périclès sont également suspects d’avoir triché dans les comptes du budget ; mais ils vont au Bois dans des locatis. Ils aiment l’argent pour l’argent, ce qui est la dernière des hontes pour un civilisé.

(Colombine)

Loriot (compère)

France, 1907 : Furoncle à l’œil. Appelé ainsi à cause de sa couleur qui tire sur le jaune, du latin aureolus, couleur d’or ; l’article s’est agglutiné avec le substantif, l’oriot est devenu loriot.
On disait autrefois leurieul. On trouve dans l’Évangile des grenouilles, XVe siècle :

Pour pissier entre deux maisons ou contre le soleil, on en gaigne le mal des yeulx qu’on appelle le leurieul.

L…, un artiste très pauvre, a été indisposé.
Il est rétabli et se retrouve au milieu de ses amis.
Quand on lui demande ce qu’il a eu, il répond avec un sourire tristement philosophique :
Le seul mal que l’état de ma fortune me permette sans ironie, un compère-loriot… on a ça à l’œil.

(Ange Pitou)

Loucher de la bouche

France, 1907 : Sourire hypocritement.

Loucher de la jambe

Delvau, 1866 : v. n. Boîter. Loucher de l’épaule. Être bossu. Loucher de la bouche. Avoir le sourire faux.

France, 1907 : Boiter.

Manger la grenouille

Virmaître, 1894 : Caissier qui mange le contenu de la caisse. Notaire qui vole les fonds qui lui sont confiés. Sergent-major qui lève le pied avec la solde de sa compagnie. Se dit en général de tous ceux qui mangent l’argent qui ne leur appartient pas. Cette expression vient de ce que, en Hollande, les banquiers avaient pour emblème protecteur, sur la serrure de leur coffre-fort, une grenouille en bronze ; lorsque le coffre-fort était fracturé, la grenouille était déplacée. De là, manger la grenouille (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Voler la caisse. Dissiper les fonds dont on est dépositaire.

Cette expression, dit Ch. Virmaître, vient de ce que, en Hollande, les banquiers avaient pour emblème protecteur, sur la serrure de leur coffre-fort, une grenouille en bronze ; lorsque le coffre-fort était fracturé, la grenouille était déplacée. De là, manger la grenouille.

 

On vient de servir une fricassée de grenouilles.
— Vous aimez ça ? demande un monsieur à son voisin de table.
— Les grenouilles ! je crois bien ! J’en mange fort souvent.
Le monsieur, avec un aimable sourire :
— Vous êtes dans la banque ? Caissier, sans doute ?

 

— Alors, tu as volé comme un gratte-papier, et pour ce grand chameau !… Encore, si tu avais volé pour ta mère, ce serait honorable. Mais, nom de Dieu ! aller manger la grenouille et apporter la monnaie dans cette baraque, c’est ça qui m’enrage !… Dis ? qu’as-tu donc dans le coco pour te crever à ton âge, avec un pareil gendarme ? Ne mens pas, je vous ai vus tout à l’heure faire vos saletés.

(Émile Zola, Le Capitaine Burle)

Momignard

Delvau, 1866 : s. m. Petit garçon, plus petit encore que le môme. On dit au féminin Momignarde.

Virmaître, 1894 : Diminutif de môme. Petit enfant (Argot des voleurs). V. Abéqueuse.

Rossignol, 1901 : Petit enfant.

France, 1907 : Diminutif de môme.

Pauvre momignarde ! à l’âge où tous les gosses devraient jouer, courir, sauter, offrir aux baisers du soleil leur front en liberté, être déjà maman ; remplacer, qui sait ! la mère partie, peut-être pour le tombeau.
… Aussi nul enjouement, nulle gaieté, un sourire grave, un regard lent, comme en ont les vieux. Déjà « grande personne », déjà expérimentée, déjà mère de famille, l’aspect connu de la femme « qui à souffert » — à huit ans !

(Montfermeil, La Nation)

Monsignori

France, 1907 : Pluriel de monsignore.

Il y a dans l’Église, des hommes — on n’ose pas dire des prêtres — cousus de violet, galonnés d’or et de vert, que les naïfs prennent pour des évêques, et que les experts appellent, avec un ironique sourire, des monsignori. Quant au clergé sérieux, il ne fait pas plus attention à ces hommes que s’ils n’existaient pas ; car il les voit ayant sous les oripeaux de la prélature la même physionomie d’excommuniés qu’ils eurent toujours depuis le séminaire.
La moitié de ces monsignori vient de Rome avec des titres achetés.

(Jean de Bonnefond, Le Journal)

Nymphe

d’Hautel, 1808 : Mot ironique dont on qualifie souvent les filles publiques, les femmes galantes, et généralement les femmes de mauvaise vie.

Delvau, 1864 : Déesse qui consent à sortir de son nuage pour entrer dans le lit d’un homme qui la paie pour cela.

Il avait pris je ne sais quelle habitude vituperosa avec une nymphe de la rue des Gravilliers.

(Tallemant des Réaux)

Une nymphe, jeune et gentille.
Par un matin déménageait.

(Grécourt)

Nous entrâmes dans la salle où se trouvaient renfermées beaucoup de nymphes.

(Louvet)

Chez nos nymphes gentilles,
Aller négocier ;
Avoir toutes les filles,
Quand on est financier…

(Collé)

Delvau, 1866 : s. f. Fille de prostibulum, — dans l’argot des bourgeois.

France, 1907 : Fille publique.

Nous entrâmes dans la salle où se trouvaient renfermées beaucoup de nymphes.

(Louvet, Faublas)

— Ah ! comme je comprends bien que les hommes de la Révolution, les géants de la Convention, pour éviter toutes ces mendiantes et ces intrigantes, toutes ces vendeuses de sourires et joueuses de croupe, aient interdit aux représentantes du beau sexe, en général, et en particulier aux nymphes et muscadines, l’entrée des ministères et autres services de l’État ! Je ne désespère pas de voir, dans quelques années d’ici, une femme à la place que j’occupe aujourd’hui ; et je n’ai pas besoin d’ajouter que ce sera nécessairement et fatalement la moins capable, mais la plus catin qu’on élira.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

France, 1907 : Nénuphar des marais.

Partir à l’anglaise

France, 1907 : S’en aller sans prendre congé de la compagnie. Les Anglais nous retournent le compliment en disant to take a french leave. Mais ce mot french n’est que le résultat d’une ignorance étymologique. French est une corruption de franc, franche, libre, aisée. Prendre un franc congé, s’en aller sans rien dire, n’est-ce pas encore ce qu’il y a de plus discret, car quoi de plus ennuyeux pour soi-même et tous les autres que d’interrompre une conversation dans le seul but de s’incliner devant la maîtresse de maison et de faire mille sourires et autant de grimaces ; la vraie politesse est de ne gêner personne et de s’éclipser sans qu’on fasse attention à vous.

Patte d’oie

Larchey, 1865 : Triple ride qui imprime au coin de chaque œil, trois sillons d’apparence palmipède.

Aux tempes la patte d’oie caractéristique et au front les marches du palais montraient des rides élégantes, bien prisées à la cour de Cythère.

(Balzac)

La Rue, 1894 : Carrefour. Rides près de l’œil.

France, 1907 : Carrefour.

France, 1907 : Rides qui partent du coin des paupières et s’étendent triangulairement sur les tempes.

Puis, quand les années arrivèrent, quand le corsage devint plus riche et moins ferme, quand la patte d’oie brida les yeux, quand les lèvres, plus molles, eurent perdu leur fraîcheur, elle se vit subitement délaissée pour d’autres aussi folles qu’elle, qui arrivaient, radieuses, avec le sourire de leurs vingt ans.

(Edmond Deschaumes)

Petite Provence

France, 1907 : « Il y a, dans le jardin du Luxembourg, derrière l’ancienne Orangerie, aujourd’hui arrangée en Musée des artistes vivants, une allée large, bien sablée, sans arbres, et doucement baignée de soleil, dans les heures, trop rares, où il daigne sourire aux Parisiens. Le long du bâtiment, règne une série de bancs de pierre encastrés dans la muraille, exposés en plein midi, abrités du vent froid et tout de suite tiédis par le moindre rayon. On trouve des coins semblables dans la plupart des promenades publiques, et tous ont reçu, comme celui-ci, le nom de Petite Provence. Les nourrices et les bonnes d’enfants s’y donnent, naturellement, rendez-vous et l’on y rencontre aussi quelques vieilles gens qui viennent là distraire leur tristesse oisive et chauffer leurs rhumatismes. »

(François Coppée)

Purée

d’Hautel, 1808 : C’est comme de la purée. Pour exprimer qu’une eau est trouble et bourbeuse.

Vidocq, 1837 : s. m. — Cidre.

Delvau, 1866 : s. f. Cidre, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Cidre. Absinthe. Une purée, un verre d’absinthe.

Rigaud, 1881 : Misère, — dans le jargon des voyous qui, pour en désigner l’étiage, disent tantôt dix de purée et tantôt vingt-cinq de purée. Être dans la purée, être dans la misère.

La Rue, 1894 : Cidre. Absinthe (V. hussarde). Misère.

Virmaître, 1894 : Absinthe. Quand elle est forte, la liqueur épaisse ressemble, en effet, à une purée de pois cassés (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Absinthe carabinée est une purée de pois.

Rossignol, 1901 : Misère.

Tu as des enfants tous les ans, tu seras toujours dans la purée, tu ne peux donc pas t’abstenir ? — Ce sont mes seuls bons moments, car quand le bonheur vient, la misère s’en va.

Hayard, 1907 : Absinthe.

France, 1907 : Misère, gène excessive. Avoir le dix de purée, être réduit à la dernière misère.
Voici, sous forme de commandements de l’Église, les conseils donnés par une dame du quart-de-monde aux jeunes personnes qui se trouvent dans cette pénible situation :

Dans la purée quand tu seras,
Mets ta robe à triple volant,
Et, laissant retomber les bras,
Marche mélancoliquement,
Les chaines d’or tu lorgneras
Et, les hommes de cinquante ans,
D’un doux sourire accueilleras
L’offre d’un rafraîchissement,
Un léger pleur tu verseras
En contant tes égarements.
Bouquets, voiture accepteras
Et plus encor, s’il a des gants.
Mais, surtout tu te garderas
De l’amour d’un étudiant,
Toujours d’avance exigeras
Qu’il fasse tinter son argent,
Sinon, tu le balanceras…
On ne vit pas de l’air du temps.

 

Puis, quand vint la dèche, même la purée et la déveine noire, Solange connut des sensations toutes spéciales, des émotions cuisantes, mais non sans volupté. Devenue bohème elle-même, il lui arriva de diner d’une absinthe et de souper enfin, à 4 heures du matin, d’un sandwich procuré par le hasard.

(Paul Alexis)

France, 1907 : Verre d’absinthe où l’eau se trouve en quantité médiocre. On dit aussi purée de pois.

Racoleuse

France, 1907 : Prostituée.

Marchandes de sourires, ouvrières en chemises — ou sans — demoiselles dans les draps, pierreuses, rouleuses ou racoleuses, quel que soit le sobriquet qui les dénomme, elles sont évidemment trop nombreuses maintenant pour que leur commerce galant prospère. La concurrence fait rage.

(Alexandre Duchemin, La Nation)

Ramponer

Delvau, 1866 : v. n. Boire, s’enivrer. L’expression date évidemment du fameux Ramponneau, le cabaretier de la Courtille.

France, 1907 : Boire à la guinguette. Cet archaïsme, fort usité au XVIIIe siècle, est à peu près ignoré aujourd’hui. Il mérite d’être rappelé. Ramponneau était le nom d’un cabaretier qui abreuvait la populace toujours altérée des faubourgs à raison de trois sous et demi la pinte de vin ; modération, dit Mercier, étonnante dans un cabaretier et qu’on n’avait point encore vue jusqu’alors.

Sa réputation fut aussi rapide qu’étendue. Une affluence extraordinaire rendit son cabaret trop étroit ; et l’emplacement s’élargit bientôt avec sa fortune. Je ne parlerai point ici des princes qui le visitèrent, Le sourire du peuple, a dit Marmontel, vaut mieux que la faveur des rois.
La fortune vint à la suite de la renommée ; il enrichit la langue d’un mot nouveau, et, comme c’est le peuple qui fait les langues, ce mot restera : on dit ramponer, pour dire : boire à la guinguette hors de la ville, et un peu plus qu’il ne faut

(Mercier, Tableau de Paris)

Rire aux anges

Delvau, 1866 : Sourire doucement en dormant, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Rire seul et sans sujet ; allusion au rire des tout petits enfants dans leur berceau.

Risette

Delvau, 1866 : s. f. Sourire, — dans l’argot des bourgeois. Faire des risettes. Faire des avances aimables.

Virmaître, 1894 : Surnom donné à une jeune fille rieuse et aimable qui a toujours le sourire sur les lèvres. C’est un vieux boniment employé dans les foires :
— Entrez, mesdames et messieurs, vous verrez la femme colosse ; cent kilos sur l’estomac et le sourire sur les lèvres.
Quand une amie est fâchée, qu’elle boude, on l’embrasse et on lui dit :
— Allons, fais une petite risette à papa, il revient d’Afrique.
Quand une femme vous fait des risettes, on peut y aller carrément (Argot du peuple). N.

Risette (faire)

France, 1907 : Faire des agaceries, sourire.

Vous faites mille misères aux pauvrettes qui, ne sachant encore rien de l’existence, se laissent aller à la bagatelle et font des gosses sans vous demander la permission.
Mais voilà, vous êtes plus furieux de leur désobéissance que joyeux de voir naître un môme qui deviendra votre proie !
Tas de crétins !
Or, si vous en pincez réellement pour que le populo repeuple, faites risette aux filles-mères et supprimez la misère.

(Le Père Peinard)

Struggle

France, 1907 : Lutte : anglicisme.

Toutes les fois que je viens à Paris, avant d’affronter la Rive droite et ses tempêtes, j’ai cette hygiénique habitude de faire escale sur notre adorable Rive gauche, de préférence au Luxembourg, jardin accueillant où l’homme du struggle est inconnu, l’horrible homme qui n’a plus d’âge, inquiet, fiévreux, brûlé de soucis, affolé d’affaires, et où le flâneur ne rencontre, autour du petit lac peuplé de canards mandarins, que des jeunes gens aux yeux joyeux tout illuminés d’espérance, et de pacifiques vieillards déjà résignés à ne plus être et promenant, avec un sourire, les souvenirs de leur passé.

(Paul Arène)

Sucrer

Rigaud, 1881 : Maltraiter ; gagner quelqu’un au jeu et se moquer de lui, — dans le jargon des grecs.

France, 1907 : Donner de l’argent. Sucrer sa pomme, offrir en même temps que sa personne son porte-monnaie. Voir Sucre.

Par ces mots que voulez-vous dire :
Sucre ta pomme ? Osez m’instruire
En quel sens on doit les traduire…
Ma question vous fait sourire ?
Rions, alors : le rire aime les francs échos.

(Jules Célès)

Tandem

France, 1907 : Bicyclette pour deux personnes placées l’une derrière l’autre. Bi-tandem, tandem à deux sièges, nom emprunté au cabriolet découvert avec deux chevaux en flèche.

Une dame se présente dans un magasin pour y acheter un de ces objets de toilette intime qui ont quatre pieds, comme l’animal dont ils portent le nom.
— Alors, fait la dame, étonnée qu’on lui montre un modèle unique, vous n’avez que cet article-là ?…
Et l’employé, avec son plus gracieux sourire :
— Hélas ! oui, Madame ; nous ne fabriquons pas le tandem !

(Le Journal)

La femme dont la jambe est
Bien faite, bien ronde,
Par coquetterie irait
Jusqu’au bout du monde.
Et la femme laide, idem,
Car, c’est une rage,
Seule ou bien sur un tandem,
Elle a le courage
D’exhiber de fins mollets
Qu’on prend pour des manches
De pelles ou de balais,
Et ses maigres hanches.

(Victor Leca, L’Écho de la Pédale)

Atteler en tandem, atteler deux chevaux l’un devant l’autre.

Tante

Ansiaume, 1821 : Femme concierge de prison.

Ma tante est encore girofle, ma foi, si elle m’ouvroit la lourde.

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a les goûts des femmes, la femme des prisons d’hommes. Je dois l’avouer, ce n’est pas sans éprouver un vif sentiment de crainte que je me suis déterminé à donner place dans cet ouvrage, à ce mot que l’ordre alphabétique amène sous ma plume ; mais cet ouvrage n’est destiné ni aux filles, ni aux femmes ; on le trouvera peut-être entre les mains de celles qui assistent, parées comme pour le bal, aux audiences de la cour d’assises lorsque l’acte d’accusation promet des détails sanglans ou critiques, ou qui sont allées par une froide matinée d’hiver, enveloppées de fourrures et nonchalamment étendues sur les coussins moelleux de leur landeau, acheter bien cher une place de laquelle elles pussent voir commodément tomber les têtes de Lacenaire et d’Avril ; mais à celles-là je n’apprendrais rien qu’elles ne sachent déjà, elles savent ce que c’était que la Tante Chardon, c’est tout au plus si la pile galvanique pourrait agacer leurs nerfs, et peut-être que si l’on cherchait sous leur oreiller on y trouverait les ouvrages du marquis de Sade.
Cependant ce n’est point pour -elles que j’écris ; aussi je d’aurais pas publié ces quelques lignes si je n’avais pas cru qu’il en dût résulter quelque bien.
Il ne faut pas croire que la pédérastie soit toujours le résultat d’une organisation vicieuse ; les phrénologistes qui ont trouvé sur notre crâne la bosse propre à chaque amour, n’y ont point trouvé celle de l’amour socratique ; la pédérastie n’est autre chose que le vice de toutes les corporations d’hommes qui vivent en dehors de la société ; les quelques hommes vivant dans le monde que l’on pourrait me citer, sont des êtres anormals qui ne doivent pas plus prouver contre ce que j’avance, que les boiteux, les bossus, les culs de jatte, ne prouvent que la nature de l’homme est d’être boiteux, bossu, ou cul de jatte ; ainsi donc quelques soldats, un peu plus de matelots, et beaucoup de prisonniers, seront atteints de ce vice, et cela, du reste, est facile à concevoir : tous les besoins de la nature sont impérieux, il faut que l’on trompe ceux qu’on ne peut satisfaire.
Il serait souvent plus juste de plaindre que de blâmer celui que l’on voit mal faire, car il est fort rare que l’homme succombe sans avoir combattu ; c’est presque toujours la nécessité qui conduit la main de celui qui commet un premier crime, et peut-être que si à côté des lois répressives de notre Code, le législateur avait placé quelques lois préventives, tel individu qui languit dans un bagne ou dans une maison centrale, posséderait la somme de bien-être à laquelle tous les hommes ont le droit de prétendre, et qui doit être le prix de toutes facultés utilement employées.
Je-ne me suis pas éloigné de mon sujet, ce que je viens de dire doit me servir à constater un fait qui malheureusement n’est que trop prouvé, et qui déjà a été signalé par des hommes vraiment recommandables : c’est que la pédérastie est la lèpre des prisons ; ce vice ignoble, que l’imagination ne peut que difficilement concevoir, est le plus saillant de tous ceux qui infestent des lieux placés aous la surveillance immédiate de l’autorité ; cependant les hommes dont la mission est d’améliorer le régime pénitenciaire, ne daignent pas seulement chercher les moyens de l’extirper.
Il y a plus même, dans les bagnes et dans les prisons, on voit souvent sans peine les voleurs audacieux s’attacher à de jeunes pédérastes, car alors ils ne cherchent plus à s’évader ; les directeurs et surveillans de maison centrale ont même quelquefois souffert que des mariages* fussent célébrés avec une certaine pompe ; cet abus n’existe plus, il est vrai, on se cache aujourd’hui pour faire ce qu’autrefois on faisait ouvertement, mais le mal existe toujours.

* Les prisonniers qui contractaient de semblables mariages ne faisaient, au reste, que ce que fit Henri III qui passa avec Maugiron, celui de ses mignons qu’il aimait le plus, un contrat de mariage que tous ses favoris signèrent, et qui donna naissance à un pamphlet intitulé : La Pétarade Maugiron. J’ai extrait de cet ouvrage le quatrain suivant, destiné à servir d’épitaphe à un des seigneurs de la cour de ce monarque, ainsi qu’à sa famille :
Ci gist Tircis, son fils, sa femme,
Juge passant qui fis le pis,
Tircis prit son fils pour sa femme,
Sa femme eut pour mari son fils.

Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas sans avoir combattu que l’homme succombe ; mais, comme les mauvaises habitudes ont plus de force que les bonnes, il ne s’est pas plus tôt laissé séduire par l’exemple, qu’il aime ce que d’abord à ne pouvait concevoir, et bientôt son esprit affaibli, du reste, par une nourriture malsaine et insuffisante, et par une tension continuelle, ne lui permet plus de discerner les objets ; alors il croit avoir trouvé ce qu’il désire ; il flatte, il adule, il courtise les malheureux qu’il convoite, et qui, eux aussi, croient souvent être ce que l’autre cherche.
Oh ! il est de ces spectacles qu’il faut avoir vu, pour savoir jusqu’où peut descendre l’homme ; il faut être doué d’une organisation bien vigoureuse, et ne jamais s’être arrêté aux surfaces pour ne pas dire ruca à ses frères, lorsque l’on s’est couché sur le banc d’un bagne ou dans la galiote d’une maison centrale ; car n’est-ce pas un spectacle à dégoûter l’humanité toute entière, que de voir des hommes renoncer aux attributs, aux privilèges de leur sexe, pour prendre le ton et les manières de ces malheureuses créatures qui se vendent au premier venu, de les voir lècher la main de celui qui les frappe, et sourire à celui qui leur dit des injures ? et cela cependant se passe tous les jours, et dans toutes les prisons, sous les yeux de l’autorité qui, disent ses agens, ne peut rien y faire. Vous ne pouvez rien y faire ? dites-vous. Pourquoi donc le peuple paie-t-il grassement des philantropes et des inspecteurs-généraux ? Vous ne pouvez rien, mais il faut pouvoir ; le prisonnier est toujours un membre de la famille : la société qui vous a chargé de le punir, vous a en même temps donné la mission de le rendre meilleur, car s’il n’en était pas ainsi, le recueil de vos lois ne serait qu’un recueil d’absurdités ; la peine qui ne répare rien est une peine inutile. Rendez meilleurs les hommes vicieux, voilà la réparation que la société vous demande.
Les pédérastes, à la ville, ont un signe pour se reconnaître ; il consiste à prendre le revers de l’habit ou de la redingotte avec la main droite, le hausser à la hauteur du menton, et à faire une révérence imperceptible.

Delvau, 1864 : Homme qui sert de femme aux pédérastes actifs.

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Christophe)

Larchey, 1865 : « Homme qui a des goûts de femmes, la femme des prisons d’hommes. »

(1837, Vidocq)

Pour donner une vague idée du personnage qu’on appelle une tante, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d’une maison centrale a feu lord Durham qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Hao ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — C’est le troisième sexe, milord.

(Balzac)

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Moreau Christophe)

Dans le chapitre détaillé qu’il a consacré à cette espèce de gens, M. Canler reconnaît quatre catégories appartenant à diverses classes sociales : persilleuses, honteuses, travailleuses et rivettes. Cette dernière est seule exploitée par les chanteurs.

Larchey, 1865 : « Tous mes bijoux sont chez ma tante, comme disent mes camarades lorsqu’elles parlent du Mont de Piété. » — Achard. — C’est, comme oncle, un terme ironique à l’adresse de ceux qui croient déguiser la source d’un emprunt en disant qu’ils ont eu recours à leur famille.

Delvau, 1866 : s. f. Individu du troisième sexe, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Tapette.

Rigaud, 1881 : Être hybride que Balzac a nommé le troisième sexe, et Vidocq la femme des prisons d’hommes. — Toutes les tantes ne sont pas des assassins, mais tous les assassins sont des tantes.

Homme ou femme ? On ne sait. Ça rôde, chaque soir,
En tous lieux où le gaz épargne un peu de noir,
Et ça répond au nom de : La Belle Guguste.

(J. Dementhe)

La Rue, 1894 : Individu ignoble. Le troisième sexe. Signifie aussi dénonciateur.

Virmaître, 1894 : Le Mont-de-Piété
— Je porte ma toquante chez ma tante, mon oncle en aura soin (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Pédéraste, homme à double face qui retourne volontiers la tête du côté du mur (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Voir chatte.

Hayard, 1907 : Pédéraste.

France, 1907 : Faux frère ; dénonciateur ; lâche.

Et quand faut suriner un pante
Ej’ reste là… les bras ballants…
I’s ont beau m’dir’ : Va donc… eh ! Tante !
Ej’ marche pas… j’ai les foies blancs.

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Individu appartenant au troisième sexe dont était exclusivement composée la légion thébaine. On dit aussi tapette.

Il suffira, dit Balzac, de rapporter ce mot du directeur d’une maison centrale à feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : « Je ne mène pas là votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Aaoh ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — Le troisième sexe, milord. »

 

Alfred Tennyson, le barde national, étant mort, et sa succession ouverte, Oscar Wilde passait pour l’un de ceux qui devaient y prétendre et pouvaient y appéter. Pour qu’il soit devenu le chantre subventionné de la Grande-Bretagne et des Indes, il ne s’en est fallu peut-être que du lapin trop fort posé à un grand-oncle, je veux dire au père d’une jeune tante. Londres ne demandait au divin que de ne pas étaler sa « divinité », et, pour le reste, elle lui faisait crédit, sur la foi des aèdes antiques, ses maîtres et ses modèles.

(Émile Bergerat)

Tireur

Ansiaume, 1821 : Filoux.

Il y a là deux tireurs qui nous entravent, décarrons de rif.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Filou.

Vidocq, 1837 : Le vol à la Tire est très-ancien, et a été exercé par de très-nobles personnages, c’est sans doute pour cela que les Tireurs se regardent comme faisant partie de l’aristocratie des voleurs et membres de la Haute Pègre, qualité que personne au reste ne cherche à leur refuser.
Le Pont-Neuf était autrefois le rendez-vous des Tireurs de laine ou manteaux, et des coupeurs de bourse, qu’à cette époque les habitans de Paris portaient suspendue à la ceinture de cuir qui entourait leur corps. Ces messieurs, qui alors étaient nommés Mions de Boulles, ont compté dans leurs rangs le frère du roi Louis XIII, Gaston d’Orléans ; le poète Villon, le chevalier de Rieux ; le comte de Rochefort ; le comte d’Harcourt, et plusieurs gentishommes des premières familles de la cour ; ils exerçaient leur industrie à la face du soleil, et sous les yeux du guet qui ne pouvait rien y faire. C’était le bon temps ! Mais maintenant les grands seigneurs qui peuvent puiser à leur aise dans la caisse des fonds secrets, ce qui est moins chanceux et surtout plus productif que de voler quelques manteaux rapés ou quelques bourses étiques, ont laissé le métier aux manans ; et, à l’heure qu’il est, grâce à l’agent Gody, ces derniers sont très-souvent envoyés en prison par leurs compagnons d’autrefois.
Les Tireurs sont toujours bien vêtus, quoique par nécessité ils ne portent jamais ni cannes ni gants à la main droite ; ils cherchent à imiter les manières et le langage des hommes de bonne compagnie, ce à quoi quelques-uns d’entre eux réussissent parfaitement. Les Tireurs, lorsqu’ils travaillent, sont trois ou quelquefois même quatre ensemble ; ils fréquentent les bals, concerts, spectacles, enfin tous les lieux où ils espèrent rencontrer la foule. Aux spectacles, leur poste de prédilection est le bureau des cannes et des parapluies, parce qu’au moment de la sortie il y a toujours là grande affluence ; ils ont des relations avec presque tous les escamoteurs et chanteurs des rues qui participent aux bénéfices de la Tire.
Rien n’est plus facile que de reconnaître un Tireur, il ne peut rester en place, il va et vient, il laisse aller ses mains de manière cependant à ce qu’elles frappent sur les poches ou le gousset dont il veut connaître approximativement le contenu. S’il suppose qu’il vaille la peine d’être volé, deux compères que le Tireur nomme ses Nonnes ou Nonneurs, se mettent chacun à leur poste, c’est-à-dire près de la personne qui doit être dévalisée. Ils la poussent, la serrent, jusqu’à ce que l’opérateur ait achevé son entreprise. L’objet volé passe entre les mains d’un troisième affidé, le Coqueur, qui s’éloigne le plus vite possible, mais, cependant sans affectation.
Il y a parmi les Tireurs des prestidigitateurs assez habiles pour en remontrer au célèbre Bosco, et les grands hommes de la corporation sont doués d’un sang-froid vraiment admirable. Qu’à ce sujet l’on me permette de rapporter une anecdote bien ancienne, bien connue, mais qui, cependant, est ici à sa véritable place.
Toute la cour de Louis XIV était assemblée dans la chapelle du château de Versailles ; la messe venait d’être achevée, et le grand roi, en se levant, aperçut un seigneur qui tirait de la poche de celui qui était placé devant lui une tabatière d’or enrichie de diamans. Ce seigneur, qui avait aperçu les regards du roi attachés sur lui, lui adressa, accompagné d’un sourire, un signe de la main pour l’engager à se taire. Le roi, qui crut qu’il s’agissait seulement d’une plaisanterie, lui répondit par une inclination de tête qui pouvait se traduire ainsi : Bon ! Bon ! Quelques instans après, celui qui avait été volé se plaignit ; on chercha l’autre seigneur, mais ce fut en vain. « Eh ! bon Dieu, dit enfin le roi, c’est moi qui ai de servi de compère au voleur. »
Il y avait entre les Tireurs du moyen-âge beaucoup plus d’union qu’entre ceux de notre époque. Ils avaient, pour n’être point exposés à se trouver en trop grand nombre dans les lieux où ils devaient opérer, imaginé un singulier expédient. Le premier arrivé mettait dans une cachette convenue, un dé qu’il posait sur le numéro un, le second posait le dé sur le numéro deux, et ainsi de suite jusqu’à ce que le nombre fût complet. Bussi Rabutin, qui rapporte ce fait dans ses Mémoires secrets, ajoute que plusieurs fois il lui arriva de retourner le dé qui était sur le numéro un, pour le mettre sur le numéro six, ce qui, dit-il, empêcha que beaucoup de personnes fussent volées.
Méfiez-vous, lecteurs, de ces individus qui, lorsque tout le monde sort de l’église ou du spectacle, cherchent à y entrer ; tordez le gousset de votre montre, n’ayez jamais de bourse, une bourse est le meuble le plus inutile qu’il soit possible d’imaginer, on peut perdre sa bourse et par contre tout ce qu’elle contient ; si, au contraire, vos poches sont bonnes vous ne perdrez rien, et dans tous les cas la chute d’une pièce de monnaie peut vous avertir du danger que courent ses compagnes. Ne mettez rien dans les poches de votre gilet, que votre tabatière, que votre portefeuille soient dans une poche fermée par un bouton, que votre foulard soit dans votre chapeau, et marchez sans craindre les Tireurs.

Clémens, 1840 : Voleur de bourse.

Larchey, 1865 : Voleur à la tire, dont la spécialité est de tirer, dans la foule, ce que contiennent les poches des voisins.

Delvau, 1866 : s. m. Pick-pocket.

Rigaud, 1881 : Voleur à la tire.

La Rue, 1894 : Voleur à la tire, pick-pocket.

France, 1907 : Voleur à la tire.

Touffeur

France, 1907 : Touffe ; néologisme.

Ses jambes croisées laissaient deviner la touffeur de dentelles des dessous, de sa nuque folle de piments roux et voletants, à sa cheville de soie noire, elle était bien le simple corps d’amour fauve, la possédante forme de désir qui tord les nerfs et sèche la gorge. Et sur ses lèvres flottait l’indécis sourire d’inconscience, le beau sourire de perversion naïve.

(Gabriel Mourey)

Elle l’attendait en levant vers l’espéré, en un devancement de l’étreinte, de lents bras gras, qui offrent dans un recul d’ombre fauve, la double promesse touffue d’une plus intime touffeur !

(Catulle Mendès)

Tournée

Larchey, 1865 : Pile, correction faisant tourner et retourner la victime.

Après, je donne une tournée à la Chouette. Je tiens à ca.

(E. Sue)

Danse et Walse offrent la même image.

Larchey, 1865 : Rasade offerte à l’assistance devant le comptoir du marchand de vins. — La tournée est une rasade qui fait le tour de la compagnie assemblée. On a voulu y voir une allusion à la petite roue qui offre aux buveurs le moyen de jouer leur consommation sans quitter le comptoir du marchand de vins. mais alors le terme offrir ou payer une prochaine tournée, qui est fort usité, serait un non sens. ce qui se joue ne peut s’offrir.

il offre une tournée au café Robert.

(Monselet)

Delvau, 1866 : s. f. Coups reçus ou donnés. Payer une tournée. Battre.

Delvau, 1866 : s. f. Rasade offerte sur le comptoir du marchand de vin, — dans l’argot du peuple. Offrir une tournée. Payer à boire.

Rigaud, 1881 : Politesse à coups de canon sur le comptoir du marchand de vin. Chaque camarade offre, à son tour, à la société, la consommation ; c’est ce qui constitue le tour ou tournée ; puis la tournée recommence. D’autres fois elle se joue au tourniquet. Certaines tournées du lundi, inaugurées à neuf heures du matin, ne sont pas terminées à une heure. — Tournée du mastroquet, le moment où le mastroquet s’exécute à son tour.

France, 1907 : Consommation offerte à plusieurs.

Oui… elle attend tout le monde : aux arrivants elle sourit, avec l’espoir qu’on lui offrira une tournée de la liqueur dorée qui miroite dans les flacons étagés au-dessus du comptoir. Si on lui parle, elle essaie de fixer son regard hébété sur son interlocuteur : ses lèvres ébauchent un sourire qu’elle veut rendre gracieux, et de sa voix trainante, enrouée et presque éteinte, elle murmure la même phrase stéréotypée dans sa bouche : « T’es bien gentil, paie-moi un verre de cognac. »

(G. Macé, Un Joli Monde)

France, 1907 : Raclée.

Un jour, exaspéré, Jean, voyant que le calme et la douceur n’amenaient aucun résultat, flanqua très carrément une gifle à sa femme, puis, comme elle s’obstinait, il réédita et, finalement, lui servit ce qu’en langage vulgaire on nomme une tournée.

(Henri Germain)

Tune ou tunebée

Vidocq, 1837 : Bicêtre, prison du département de la Seine. C’est de Bicêtre que partent les condamnés destinés aux divers bagnes de la France. Le spectacle hideux du départ de la chaîne attire toujours un grand concours de spectateurs empressés d’ajouter encore quelques souffrances à celles que doivent éprouver ces malheureux qui, cependant, n’ont pas été condamnés à servir d’aliment à la curiosité publique. Dès le matin du jour fixé pour le départ de la chaîne, des masses immenses envahissent le quartier Mouffetard, la barrière du Midi, et les environs de l’ancien manoir de Charles VII. Il pleut, l’éclair sillonne la nue, la foule ne se retire pas, et cependant cette foule n’est pas composée seulement d’hommes du peuple, il y a dans ses rangs des dandys et des petites maîtresses qui, le soir peut-être, étaleront leurs grâces au balcon du Théâtre-Italien. Voici, au reste, en quels termes s’exprimait, à l’occasion du départ de la chaîne, un journal qui cependant n’a pas l’habitude de s’apitoyer sur les misères des malheureux que la société repousse de son sein : « Jamais pareil concours de spectateurs, dit la Gazette des Tribunaux, ne s’était réuni pour contempler les traits des malheureux que la loi a justement frappés. On remarquait sur six files de voitures marchant de front, de brillans équipages blasonnés ou armoiriés, confondus avec des voitures omnibus, des cabriolets de maître, de régie ou de places, des coucous, des charrettes, des tapissières, etc., etc. Le nombre de ces chars, numérotés ou non, et plus ou moins élégans, dépassait quinze cents.
On ne voyait pas sans étonnement parmi les plus brillans équipages, des calèches remplies de dames en élégante toilette du matin. Les robes de soie, les chalys, les châles français, les écharpes de barèges, les chapeaux ornés de fleurs ou de plumes ont dû être singulièrement compromis par la poussière.
Il en était de même des hommes, devenus méconnaissables par les flots poudreux qui souillaient leurs vêtemens. La descente de la Courtille, au mardi gras, ne présente peut-être pas un spectacle aussi ignoble que celui qu’offraient aujourd’hui nos fashionables. »
Un poète, qui faisait partie de cette chaîne, a composé une sorte d’hymne dont je crois devoir citer ici les deux couplets les plus saillans.

Entendez notre voix, et que nos fiers accens.
À notre suite enchaînent la folie.
Adieu Paris ! adieu, nos derniers chants
Vont saluer notre patrie.
Des fers que nous portons nous bravons le fardeau,
Un jour la liberté reviendra nous sourire,
Et dans notre délire
Nous redirons encor ce chant toujours nouveau.
Renommée, à nous les trompettes,
Dis que joyeux nous quittons nos foyers,
Consolons-nous si Paris nous rejète,
Et que l’écho répète
Le chant des prisonniers.
Regardez-nous et contemplez nos rangs :
En est-il un qui répande des larmes ?
Non, de Paris nous sommes tous enfans ;
Notre douleur pour vous aurait des charmes.
Adieu, car nous bravons et vos fers et vos lois ;
Nous saurons endurer le sort qu’on nous prépare,
Et, moins que vous barbare,
Le temps saura nous rendre et nos noms et nos lois.
Renommée, etc., etc.

Les condamnés qui doivent faire partie de la Bride (chaîne), sont amenés dès le matin dans la grande cour de la prison de Bicêtre ; ils ont ordinairement passé une partie de la nuit à boire et à chanter*, aussi leur teint est pâle, et ils paraissent ne point devoir supporter les fatigues de la route. Ceux qui ont obtenu soit à prix d’argent, soit parce qu’ils ont la protection de quelques-uns des employés de la prison, une place aux premières loges, et peuvent voir des hommes vêtus d’un habit militaire et l’épée au côté, occupés à choisir et à examiner les colliers qui doivent servir aux forçats. Lorsqu’ils ont achevé leur tâche, ils placent par rang de taille et font asseoir vingt-six individus auxquels ils lâchent les plus dégoûtantes épithètes.

*Il y a toujours parmi les forçats qui doivent faire partie de la chaîne, quelques forçats qui se chargent de faire quelques chansons de circonstance qui sont destinées à charmer les ennuis de la route. Outre ces poésies nouvelles, les condamnés n’oublient pas de chanter quelques-unes de ces vieilles chansons argotiques chantées déjà par plusieurs générations de voleurs, la Marcandière, le Tapis de Montron, par exemple ; mais celles qui obtiennent le plus de succès, celles dont les refrains sont répétés avec une sorte de frénésie, sont celles qui sont destinées à tourner en ridicule la police ou ses agens. La chanson en vogue maintenant dans les bagnes et dans les prisons, est dirigée contre M. Allard, chef de la police de sûreté, et les agens qu’il emploie. Il est inutile de dire que cette chanson ne prouve absolument rien. Aussi je ne donne place ici à quelques-uns de ces couplets que pour donner un échantillon du style épigrammatique des voleurs.
Ce fameux Allard entra,
Sa brigade l’entoura ;
Tous scélérats,
Voyez ces agens,
Ils livreraient leur père
Pour un peu d’argent.
La chaine toute entière
Ne fait qu’un cri :
Ah ! Ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Allard dit à un voleur,
Je suis un homme d’honneur,
C’est un menteur.
On lui a prouvé
Que l’un de ses deux frères,
Depuis peu d’années
Est sorti des galères,
Il en rougit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Les agens vont dés l’matin
Chez un tailleur peu malin,
Louer un frusquin.
Voyez ces friquets
En habit du dimanche,
Ce gueux d’Hutinet,
Et ce gouépeur de Lange
En vieil habit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit, etc., etc.

C’est alors que commence le ferrage. Cette opération fait quelquefois frémir ceux qui en sont spectateurs, car elle est vraiment terrible, et si le marteau ne tombait pas d’aplomb sur le rivet du collier, il est évident que le crâne du condamné serait infailliblement fracassé. Au reste, plusieurs fois des forçats ont été blessés très-grièvement. Lorsque l’opération du ferrage est terminée, et quelle que soit la rigueur de la saison, on fait déshabiller complètement chaque forçat, et les plaisanteries, assaisonnées de quelques coups de bâton, ne leur sont pas épargnées, ce qui paraît réjouir infiniment les grandes dames qui ne quittent pas les fenêtres auxquelles elles sont placées. On distribue alors à tous ceux qui doivent faire le voyage une paire de sabots, des vêtemens de grosse toile grise qui les couvrent à peine ; ensuite vient le perruquier qui taille en échelle les cheveux de chaque forçat, tandis que les argousins coupent le bord des chapeaux et la visière des casquettes.
Quelle que soit la saison, les forçats sont ensuite placés sur les voitures découvertes, attelées chacune de quatre chevaux, qui doivent les conduire au lieu de leur destination. Au signal du capitaine de la chaîne, le triste convoi se met en marche, accompagné de quelques dandys à cheval qui veulent être spectateurs du dernier acte du triste drame qui se joue devant eux, et assister au Grand Rapiot.
Le Grand Rapiot, ou fouille générale, a lieu ordinairement à la fin de la première journée de marche. On fait alors descendre les forçats des voitures sur lesquelles ils sont juchés, on les fait déshabiller, les vêtemens et les fers sont visités avec la plus scrupuleuse attention ; les condamnés sont ensuite fouillés dans les endroits les plus secrets.
Cette opération se fait très-vite et au commandement des argousins. Ceux des forçats qui n’exécutent pas la manœuvre avec assez de promptitude, ou qui se montrent maladroits lorsqu’il faut passer par-dessus le cordon, reçoivent des coups de bâton.
Tousez, Fagots. À ce commandement d’un argousin, les forçats doivent faire leurs nécessités.
Lorsque le cordon est arrivé au lieu où la première nuit doit être passée, on fait entrer deux cents cinquante à trois cents forçats dans une écurie ou dans tout autre lieu semblable, d’une capacité propre à en contenir seulement cinquante ou soixante. Ils trouvent dans cette écurie quinze ou vingt bottes de paille. Des argousins sont placés à toutes les extrémités de cette écurie, et ceux qui sont chargés d’aller relever les factionnaires sont obligés de marcher sur les forçats qui sont étendus sur le sol, et ils les accueillent par des coups de bâton. Le bâton est la logique des argousins.
Si, l’été, un forçat a soif, et qu’il ose demander à boire, un argousin dit aussitôt : « Que celui qui veut boire lève la main. » Le forçat qui n’est pas encore au fait des us et coutumes de ces Messieurs, obéit ; alors, un des argousins de garde se rend auprès de lui, le frappe rudement en lui disant : « Bois un coup avec le canard sans plume, potence. »
Les vivres distribués aux forçats, sont, sauf le pain qui, est assez passable, de très-mauvaise qualité ; le vin est détestable, et la viande n’est autre chose que de sales rogatons.
La manière dont ces vivres sont distribués ajoute encore, s’il est possible, à leur mauvaise qualité. Les baquets qui contiennent la soupe et la viande semblent n’avoir jamais été lavés. Un cuisinier distribue les portions, et compte ainsi les condamnés : « Un, deux, trois, quatre ; voleurs, tendez votre gamelle. » Les forçats obéissent ; et le cuisinier jette dans leur gamelle environ une demi-livre de viande.
La distribution des vivres faite, le chef des argousins fait entendre un coup de sifflet ; le plus grand silence s’établit aussitôt. « Avez vous eu du pain ? — Oui. — De la soupe ? — Oui — De la viande ? — Oui. — Du vin ? — Oui. — Eh bien ! voleurs, dormez ou faites semblant, si vous ne voulez pas recevoir la visite du Juge-de-Paix. » (Le Juge-de-Paix est une longue et grosse trique de bois vert.)
Cet ordre une fois donné, le plus léger bruit excite la colère de MM. les argousins, qui se mettent à une table très-bien servie qu’ils ne quittent que pour aller bâtonner le malheureux forçat auquel la souffrance arrache quelques plaintes.

Turlutaine

Delvau, 1866 : s. f. Fantaisie, caprice, lubie.

France, 1907 : Baliverne.

Au premier choc, au moindre frôlement, à l’attaque d’une phrase équivoque, d’une prière libertine, elle avait une façon de dévisager les gens de ses prunelles calmes, emplies comme de l’eau morte et limoneuse d’une mare, de sourire comme si on lui eût murmuré de l’hébreu, de retirer doucement ses mains des doigts qui essayaient de les emprisonner, de parler aussitôt de n’importe quelle turlutaine qui retournait les plus téméraires, qui les rendait soudainement respectueux.

(René Maizeroy)

France, 1907 : Toquade, rengaine ; argot populaire.

Je pense comme M. de Rémusat, quand il disait qu’un gouvernement n’à guère rien de mieux à faire que de jouer le même air de flute que le gouvernement précédent, mais à condition de le jouer mieux ; et c’est ma turlutaine de vouloir qu’on ne remplace définitivement un pouvoir qu’en lui empruntant quelque chose et même beaucoup de ses traditions.

(Henry Fouquier)

Tutu

France, 1907 : Caleçon ; maillot que portent les danseuses.

Pour tout le monde, une belle fille est une belle fille, et qu’une danseuse appétissante, avec des cuisses, des bras et des seins, se fasse mieux valoir en tutu, cela ne m’étonne guère.
Ce qui me laisse rêveur, c’est la monomanie de ces astronomes de la petite comète, qui recherchent non pas une danseuse — mais la danseuse.

(Montjoyeux, Gil Blas)

Aujourd’hui, s’il vous plaît,
Au grand corps de ballet
Elles sont en régie.
Si bien sont leurs tutus
Et leurs jetés-battus
Sont de telle énergie
Que tous les vieux messieurs
— À l’orchestre — des yeux
Dévorent nos poulettes,
Et plus d’un, en pacha,
Veut après l’entrechat
Frotter leurs allumettes.

(Blédort, Chansons de faubourg)

France, 1907 : Danseuse.

Malgré ses cinquante ans bien sonnés, X… n’a pas encore désarmé. Son fils, un délicieux potache, âgé de 16 ans, ne dégénère pas et marche glorieusement sur ses traces. Dernièrement, il s’est échappé da colère pour aller retrouver certain tutu dont il fit la connaissance un soir d’Hippodrome.
Son père le sermonne :
— Tu n’es pas honteux… à ton âge !.. Tu me la feras connaître, cette dame… j’irai lui parler.
— Jamais de la vie… tu me la soufflerais…

France, 1907 : Le derrière. Terme enfantin.

C’était gentil, c’était mignon,
C’était le tutu d’un trognon !
De la Lolotte, de Zézèle !
Puis un jour on fut renversé
Lorsqu’on s’aperçut que c’é-
Tait celui d’une demoiselle !

(Miguel Zamacoïs, Le Sourire)

France, 1907 : Souffle.

Il donne quatre notes à la fois, le do, le mi, le sol et le contre-ut, par un seul tutu des lèvres à l’orifice du tube !

(Émile Bergerat)

Veuf

France, 1907 : Vieux souteneur sans marmite, ou souteneur dont la maîtresse est à Saint-Lazare.

Comme les filles soumises ont un grand intérêt à connaitre l’emploi que la brigade des mœurs fait de ses soirées, elles ont recours pour le savoir au plus pratique de tous les moyens : elles font espionner les agents par des gens à elles. C’est ainsi que fonctionnent régulièrement des compagnies de fileurs qui surveillent les abords des gares, qui font le guet sur les boulevards. Ces compagnons recrutés parmi les veufs, c’est-à-dire les anciens beaux hommes qui ont passé le temps où l’on vous aime, ont formé entre eux un syndicat. À la disparition ou à l’arrestation d’un des membres, la place se vend à l’enchère ; il y à, bien entendu, beaucoup de candidats, car le métier n’est pas difficile et il est lucratif. Il suffit d’avoir les jambes assez bonnes pour faire les cent pas sur les boulevards, d’une guérite à l’autre ; dès qu’apparait à l’horizon un visage suspect, on allonge l’allure, on frôle, en jetant un avis mystérieux à voix basse, les promeneuses qui encombrent l’asphalte de leurs sourires peints, de leurs éclats de rire.
— Méfie-toi, v’là l’Gros Jules, Col-Cassé, Tête-de-Mort, le Loufiat, Martin-l’Blond !

(Hugues Le Roux, Les Larrons)

Vie de polichinelle

France, 1907 : Vie désordonnée, conduite sans frein. Synonyme de vie de patachon ou de bâtons de chaise.

C’était une bourgeoise fort appétissante, blonde, blanche, dodue, beaucoup de malice bonne enfant, dans l’œil très vif et dans le sourire qui découvrait de fort jolies dents. Elle manquait assurément de race, mais était néanmoins charmante dans son bel épanouissement de jeunesse et de santé. Putois la négligeait, d’ailleurs, pour mille raisons dont la plus effective était qu’il avait mené, en son temps, une vie de polichinelle et était médiocrement conservé.

(Armand Silvestre)

Vol au vent

Vidocq, 1837 : s. f. — Plume.

France, 1907 : Variété pittoresque de vol qui l’on trouvera décrite par E. Frébault dans les lignes suivantes : « L’opérateur choisit son sujet parmi les passants qui n’ont pas leur chapeau bien assujetti sur la tête. Il s’élance alors vers lui, le heurte, reçoit son couvre-chef entre les mains et le lui rend avec un gracieux sourire. Pendant que le monsieur se confond en remerciements, l’escroc lui fait son porte-monnaie avec une adresse exquise. »

Wilsonisme

France, 1907 : Trafic de charges publiques, des décorations ; néologisme créé sous la présidence de M. Grévy, dont Wilson était le gendre.

De Germiny nous avons fait Germinisme et ce mot est accroché comme un écriteau infamant au souvenir du misérable. De Wilson nous ferons Wilsonisme, et nous demanderons au Parlement de combler la lacune de la loi en votant un article ainsi conçu :
« Quiconque se sera rendu coupable de Wilsonisme… »

(Mot d’Ordre)

M. Gilly, on le comprend, était fort embarrassé. Il ne savait que dire. Il avait devant lui un millier d’électeurs qui commençaient à sourire de son attitude décontenancée. C’est alors que, d’un ton bonhomme, il prononça quelques mots pour expliquer et excuser son inaction : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? dit-il. Y a moyen de rien faire avec tous ces gens-là ! Ils tripotent tous ensemble ! On ne comprend rien à ce qu’ils font. Ils discutent toujours le budget, de gros volumes où le diable n’y connait goutte ! Dans cette commission du budget, il y a au moins vingt Wilson ! »

(Le Parti Ouvrier.)

Zarf

France, 1907 : Tasse ; mot turc.

Par flots, des familles arrivent, les mères, les jeunes filles, et tranquillement assis devant mon zarf de café à la turque, ma canne entre les jambes, les deux paumes et le menton dessus, à plein yeux je regarde s’approcher cette rareté de la rue et de la vie extérieure ici, — des femmes.
Ah ! la volupté de se rafraîchir le regard, d’être comme rapatrié dans la douceur du sexe ! On a beau penser, écrire et dire contre les femmes, ce sont elles qui créent l’atmosphère et font le sourire des choses.

(Alexandre Hepp)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique