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Abruti de Chaillot

France, 1907 : Lourdaud, tête de pioche. Cette expression est très vieille ; on disait autrefois :

Aheury de Chaliéau,
Tout estourdy sortant du bateau.

Cette expression vient évidemment de l’époque où Chaillot, avant d’être un faubourg de Paris, était un petit village tourné en ridicule par les citadins.
On connait l’air étonné et ahuri des paysans qui arrivent pour la première fois dans une grande ville, et si ceux de Chaillot ont eu les honneurs du proverbe, c’est sans doute pour l’unique raison que Chaliéau rimait à peu près avec bateau, ou qu’il est peut-être le plus ancien village de la Seine.
Quant au mot aheury, il appartient, suivant Ch. Nodier, au patois de Paris et de sa banlieue, et parait être une onomatopée des sons que font entendre les campagnards dans l’ébahissement.
Il convient d’ajouter, avec Lorédan Larchey, que le village de Chaillot fut toujours le point de mire des mauvais plaisants. Quand on parlait d’une Agnès de Chaillot, c’était pour désigner une fille suspecte.
On dit : « À Chaillot, les gêneurs ! »

Badines

Rigaud, 1881 : Jambes.

Un gros terrier, sortant d’une porte cochère, avait voulu lui boulotter les badines.

(La Petite Lune, 1879)

Bahut

d’Hautel, 1808 : Un petit bahut. Nom que l’on donne par raillerie à un homme court et trapu ; à un bambin.

Delvau, 1864 : La nature de la femme, dans laquelle l’homme serre — pour un instant — sa pine, comme chose précieuse.

Dans son bahut je flottais bien au large.

(Chanson anonyme moderne)

Larchey, 1865 : Institution académique.

Je te croyais au bahut Rabourdon. Jamais j’aurais pensé qu’t’étais devenu potache. Et Furet, as-tu de ses nouvelles ? en v’là un bahuteur. Il a fait la moitié des bahuts au Marais et une douzaine au moins dans la banlieue.

(Les Institutions de Paris, 1858)

Quelques fils de famille disent, par extension : le bahut paternel, en parlant du logis de leurs auteurs. Bahut spécial : École de Saint-Cyr.

L’École de Saint-Cyr ! j’ai le bonheur d’être admis à ce bahut spécial.

(La Cassagne)

Bahuter : Faire tapage. Terme propre aux élèves de Saint-Cyr. Pour eux, « ceci est bahuté » veut dire aussi : « Ceci a le chic troupier. » Bahuteur : Tapageur.

Cette écorce rude et sauvage qui allait au bahuteur de Saint-Cyr.

(La Barre)

Vient du vieux mot bahutier.

Quand un homme fait plus de bruit que de besogne, on dit qu’il fait comme les bahutiers. Car en effet les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de marteau inutiles avant que d’en cogner un autre.

Delvau, 1866 : s. m. Collège, — dans l’argot des collégiens. Se dit aussi de la maison du préparateur au baccalauréat, et, par extension de toute maison où il est désagréable d’aller. Bahut spécial. Saint-Cyr.

Delvau, 1866 : s. m. Les meubles en général. Argot des ouvriers.

Rigaud, 1881 : École, pensionnat, — dans le jargon des écoliers. — École de Saint-Cyr.

On est heureux en sortant du bahut d’avoir sa chambre, son ordonnance, son cheval.

(Vte Richard, Les Femmes des autres, 1880)

Rigaud, 1881 : Mobilier. — Bazarder tout le bahut, vendre tout le mobilier.

La Rue, 1894 : École. Mobilier.

France, 1907 : Pension, collège.

J’ai gardé bien des souvenirs du bahut, quelques-uns agréables et joyeux, un plus grand nombre, je ne dirai pas mauvais, mais mêlés d’amertume et souvent d’un certain étonnement sur la façon dont on entendait — je parle, hélas ! de plus d’une demi-douzaine de lustres — l’éducation de la jeunesse militaire.

(Hector France, Souvenirs du Prytanée)

Bouchon

d’Hautel, 1808 : Faire sauter le bouchon. Pour dire boire dru et sec, sans se griser.
On appelle un petit cabaret un bouchon ; et l’on dit À bon vin, il ne faut point de bouchon, parce qu’un cabaret, ou tout autre lieu en bonne renommée n’a pas besoin d’enseigne.

Vidocq, 1837 : s. f. — Bourse.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Delvau, 1864 : Le membre viril, que la nature a destiné à fermer hermétiquement le goulot de la femme.

Larchey, 1865 : Qualité, genre. — Allusion aux produits sortant des débits de vins appelés bouchons. On a dit ironiquement : Ceci est d’un bon bouchon, comme : Ceci est d’un bon tonneau, — ou : Ceci est du bon coin.

Delvau, 1866 : s. m. Acabit, genre, — dans l’argot du peuple. Être d’un bon bouchon. Être singulier, plaisant, cocasse.

Delvau, 1866 : s. m. Bourse, — dans l’argot des voleurs, dont les ancêtres prononçaient bourçon.

Delvau, 1866 : s. m. Cabaret. On sait que les cabarets de campagne, et quelques-uns aussi à Paris, sont ornés d’un rameau de verdure, — boscus.

Rigaud, 1881 : Bourse, — dans le jargon des voleurs.

Fustier, 1889 : Bouteille de vin cacheté. (Richepin)

Virmaître, 1894 : Bourse. Allusion à l’argent qu’elle contient, qui sert à boucher des trous. Pour payer une dette, on dit : boucher un trou (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Mauvaise gargote où l’on vend du vin sans raisin. Allusion à l’usage ancien de placer comme enseigne, au-dessus de la porte d’entrée, une branche de sapin ou de houx ; cela se nomme un bouchon (Argot du peuple).

France, 1907 : Bourse, argot des voleurs, corruption de pouchon, pochon, poche. On disait aussi bourçon. — Bouteille de vin cachetée et, par métonymie, cabaret. — S’emploie aussi pour acabit, qualité : Être d’un bon bouchon, être amusant, de bonne humeur, gai compagnon. S’asseoir sur le bouchon, s’entendre condamner à la prison ; argot des voleurs.

Cambriolleur, -euse

Vidocq, 1837 : s. — On reconnaît un soldat, même lorsque qu’il a quitté l’uniforme pour endosser l’habit bourgeois, on peut se mettre à sa fenêtre, regarder ceux qui passent dans la rue et dire, sans craindre de se tromper, celui-ci est un tailleur, cet autre et un cordonnier ; il y a dans les habitudes du corps de chaque homme un certain je ne sais quoi qui décèle la profession qu’il exerce, et que seulement ceux qui ne savent pas voir ce qui frappe les yeux de tout le monde ne peuvent pas saisir ; eh bien, si l’on voulait s’en donner la peine, il ne serait guère plus difficile de reconnaître un voleur qu’un soldat, un tailleur ou un cordonnier. Comme il faut que ce livre soit pour les honnêtes gens le fil d’Ariane destiné à les conduire à travers les sinuosités du labyrinthe, j’indique les diagnostics propres à faire reconnaître chaque genre ; si après cela ceux auxquels il est destiné ne savent pas se conduire, tant pis pour eux.
Les Cambriolleurs sont les voleurs de chambre soit à l’aide de fausses clés soit à l’aide d’effraction. Ce sont pour la plupart des hommes jeunes encore, presque toujours ils sont proprement vêtus, mais quel que soit le costume qu’ils aient adopté, que ce soit celui d’un ouvrier ou celui d’un dandy, le bout de l’oreille perce toujours. Les couleurs voyantes, rouge, bleu ou jaune, sont celles qu’ils affectionnent le plus ; ils auront de petits anneaux d’or aux oreilles ; des colliers en cheveux, trophées d’amour dont ils aimeront à se parer ; s’ils portent des gants ils seront d’une qualité inférieure ; si d’aventure l’un d’eux ne se fait pas remarquer par l’étrangeté de son costume il y aura dans ses manières quelque chose de contraint qui ne se remarque pas dans l’honnête homme ; ce ne sera point de la timidité, ce sera une gêne, résultat de l’appréhension de se trahir. Ces diverses observations ne sont pas propres seulement aux Cambriolleurs, elles peuvent s’appliquer à tous les membres de la grande famille des trompeurs. Les escrocs, les faiseurs, les chevaliers d’industrie, sont les seuls qui se soient fait un front qui ne rougit jamais.
Les Cambriolleurs travaillent rarement seuls ; lorsqu’ils préméditent un coup, ils s’introduisent trois ou quatre dans une maison, et montent successivement ; l’un d’eux frappe aux portes, si personne ne répond, c’est bon signe, et l’on se dispose à opérer ; aussitôt, pour se mettre en garde contre toute surprise, pendant que l’un des associés fait sauter la gâche ou jouer le rossignol, un autre va se poster à l’étage supérieur, et un troisième à l’étage au-dessous.
Lorsque l’affaire est donnée ou nourrie, l’un des voleurs se charge de filer (suivre) la personne qui doit être volée, dans la crainte qu’un oubli ne la force à revenir au logis ; s’il en est ainsi, celui qui est chargé de cette mission la devance, et vient prévenir ses camarades, qui peuvent alors s’évader avant le retour du mézière.
Si, tandis que les Cambriolleurs travaillent, quelqu’un monte ou descend, et qu’il désire savoir ce que font dans l’escalier ces individus qu’il ne connaît pas, on lui demande un nom en l’air : une blanchisseuse, une sage-femme, une garde malade ; dans ce cas, le voleur interrogé balbutie plutôt qu’il ne parle, il ne regarde pas l’interrogateur, et empressé de lui livrer le passage, il se range contre la muraille, et tourne le dos à la rampe.
Si les voleurs savent que le portier est vigilant, et s’ils présument que le vol consommé ils auront de gros paquets à sortir, l’un d’eux entre tenant un paquet sous le bras ; ce paquet, comme on le pense bien, ne contient que du foin, qui est remplacé, lorsqu’il s’agit de sortir, par les objets volés.
Quelques Cambriolleurs se font accompagner, dans leurs expéditions, par des femmes portant une hotte ou un panier de blanchisseuse, dans lesquels les objets volés peuvent être facilement déposés ; la présence d’une femme sortant d’une maison, et surtout d’une maison sans portier, avec un semblable attirail, est donc une circonstance qu’il est important de remarquer, si, surtout, l’on croit voir cette femme pour la première fois.
Il y a aussi les Cambriolleurs à la flan (voleurs de chambre au hasard) qui s’introduisent dans une maison sans auparavant avoir jeté leur dévolu ; ces improvisateurs ne sont sûrs de rien, ils vont de porte en porte, où il y a ils prennent, où il n’y a rien, le voleur, comme le roi, perd ses droits. Le métier de Cambriolleur à la flan, qui n’est exercé que par ceux qui débutent dans la carrière, est très-périlleux et très-peu lucratif.
Les voleurs ont des habitudes qu’ils conservent durant tout le temps de leur exercice ; à une époque déjà éloignée, ils se faisaient tous chausser chez une cordonnière que l’on nommait la mère Rousselle, et qui demeurait rue de la Vannerie ; à la même époque, Gravès, rue de la Verrerie, et Tormel, rue Culture-Sainte-Catherine, étaient les seuls tailleurs qui eussent le privilège d’habiller ces messieurs. Le contact a corrompu les deux tailleurs, pères et fils sont à la fin devenus voleurs, et ont été condamnés ; la cordonnière, du moins je le pense, a été plus ferme ; mais, quoiqu’il en soit, sa réputation était si bien faite et ses chaussures si remarquables, que lorsqu’un individu était arrêté et conduit à M. Limodin, interrogateur, il était sans miséricorde envoyé à Bicêtre si pour son malheur il portait des souliers sortis des magasins de la mère Rousselle. Une semblable mesure était arbitraire sans doute, mais cependant l’expérience avait prouvé son utilité.
Les voleuses, de leur côté, avaient pour couturière une certaine femme nommée Mulot ; elle seule, disaient-elles, savait avantager la taille, et faire sur les coutures ce qu’elles nommaient des nervures.
Les nuances, aujourd’hui, ne sont peut-être pas aussi tranchées ; mais cependant, si un voleur en renom adopte un costume, tous les autres cherchent à l’imiter.
Je me suis un peu éloigné des Cambriolleurs, auxquels je me hâte de revenir ; ces messieurs, avant de tenter une entreprise, savent prendre toutes les précautions propres à en assurer le succès ; ils connaissent les habitudes de la personne qui habite l’appartement qu’ils veulent dévaliser ; ils savent quand elle sera absente, et si chez elle il y a du butin à faire.
Le meilleur moyen à employer pour mettre les Cambriolleurs dans impossibilité de nuire, est de toujours tenir la clé de son appartement dans un lieu sûr ; ne la laissez jamais à votre porte, ne l’accrochez nulle part, ne la prêtez à personne, même pour arrêter un saignement de nez ; si vous sortez, et que vous ne vouliez pas la porter sur vous, cachez-la le mieux qu’il vous sera possible. Cachez aussi vos objets les plus précieux ; cela fait, laissez à vos meubles toutes vos autres clés : vous épargnerez aux voleurs la peine d’une effraction qui ne les arrêterait pas, et à vous le soin de faire réparer le dégât que sans cela ils ne manqueraient pas de commettre.
es plus dangereux Cambriolleurs sont, sans contredit, les Nourrisseurs ; on les nomme ainsi parce qu’ils nourrissent des affaires. Nourrir une affaire, c’est l’avoir toujours en perspective, en attendant le moment le plus propice pour l’exécution ; les Nourrisseurs, qui n’agissent que lorsqu’ils ont la certitude de ne point faire coup fourré, sont ordinairement de vieux routiers qui connaissent plus d’un tour ; ils savent se ménager des intelligences où ils veulent voler ; au besoin même, l’un d’eux vient s’y loger, et attend, pour commettre le vol, qu’il ait acquis dans le quartier qu’il habite une considération qui ne permette pas aux soupçons de s’arrêter sur lui. Ce dernier n’exécute presque jamais, il se borne seulement à fournir aux exécutans tous les indices qui peuvent leur être nécessaires. Souvent même il a la précaution de se mettre en évidence lors de l’exécution, afin que sa présence puisse, en temps opportun, servir à établir un alibi incontestable.
Ce sont ordinairement de vieux voleurs qui travaillent de cette manière ; parmi eux on cite le nommé Godé, dit Marquis, dit Capdeville ; après s’être évadé du bagne, il y a plus de quarante ans, il vint s’établir aux environs de Paris, où il commit deux vols très-considérables, l’un à Saint-Germain en Laye, l’autre à Belleville ; cet individu est aujourd’hui au bagne de Brest, où il subit une condamnation à perpétuité.
Les vols de chambre sont ordinairement commis les dimanches et jours de fête.

Chouette

d’Hautel, 1808 : Malin comme une chouette. Pour dire sans finesse, sans esprit, gauche et dépourvu d’industrie.

Vidocq, 1837 : ad. — Excellent.

Clémens, 1840 : Jolie, belle.

un détenu, 1846 : Quelque chose de bien. Largue chouette, femme qui est bien. Cela est chouette.

Halbert, 1849 : Beau, remarquable.

Delvau, 1866 : adj. Superlatif de Beau, de Bon et de Bien, — dans l’argot des ouvriers. On dit aussi Chouettard et Chouettaud, — sans augmentation de prix.

Rigaud, 1881 : Beau, excellent. Chouette, alors ! — très bien alors ! Femme chouette, belle femme. Repas chouette, bon repas.

Rigaud, 1881 : Malin.

(Le Sublime)

— Faire la chouette, jouer à l’écarté, à l’impériale, seul contre plusieurs adversaires qui prennent les cartes à tour de rôle et qui parient de concert.

La Rue, 1894 : Beau, joli. Jolie prostituée.

Virmaître, 1894 : Superlatif de tout ce qu’il y a de plus beau, le suprème de l’admiration. Chouette (être fait) : être arrêté par les agents. Ce n’est pas chouette : ce n’est pas bien. Elle n’est pas chouette : elle est laide (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Beau, belle, bien, bon, bonne.

Hayard, 1907 : Beau, bien.

France, 1907 : A aussi la signification de chic.

— Pas étonnant, reprend le pantalon percé, si les gens chouettes deviennent rosses, on fait tout pour les dégoûter de donner.
— Les gens chouettes, répond le titi, t’en connais, toi, des gens chouettes ? Regarde un peu à Saint-Eustache, c’était ouvert dès le matin et on pouvait aller s’y chauffer en sortant d’ici. Ben, maintenant, on nous fout à la porte.

(Guy Tomel, Le Bas du Pavé parisien)

Dans l’aube qui naissait, chétive silhouette,
La « veuve » lui semblait piteuse et pas chouette,
Et cabotin hideux, peut-être à son insu,
Polyte murmurait : « Non, vrai ! si j’avais su… »

(Paul Nagour)

France, 1907 : Joli, agréable.

De cent métiers en mon pouvoir
J’ai choisi le plus chouette :
Adèle faisait le trottoir
Et m’offrait la galette.

(Georges Prud’homme)

Beaujean, assez épris de l’étroite banlieue, n’aimait pas beaucoup la province ; même la grande ceinture paraissait arriérée à son parisianisme aigu. Et il se plaint d’être ainsi relégué, pour son dernier acte, hors de son cadre et de son milieu habituel : « Ce qui m’embête, c’est d’être fauché à Versailles. J’aurais préféré place de la Roquette : au moins, là, on a une chouette galerie et l’on peut reconnaître des copains… »

(Séverine)

J’crach’ pas sur Paris, c’est rien chouette,
Mais comm’ j’ai une âme d’poête,
Tous les dimanch’s j’sors de ma boîte,
Et j’m’en vais, avec ma compagne,
À la campagne !

(Paul Verlaine)

Ce mot s’emploie ironiquement : Nous sommes chouettes ! Nous voilà bien lotis.

— Ah ! la riche idée qu’il a eue, l’idiot, d’introduire des femmes chez nous, des femmes au rabais ! de leur faire faire concurrence aux hommes et d’avilir ainsi le prix du travail… Toutes les souffrances, les larmes, les hontes, les désespoirs, les vices et les crimes de toutes ces pauvres petites s’élèvent contre lui, l’accablent et le maudissent. Quand il aurait si bien pu, en donnant à son personnel mâle plus d’argent en échange de plus de travail, l’encourager à se marier, à ne pas laisser vieillir, se faner et s’avilir toutes ces filles de petits bourgeois et d’ouvriers ! Ah ! le monstre ! Mais ce n’est même pas un bordel qu’il nous a légué, ce misérable, c’est un égorgeoir et un dépotoir ! Ah ! c’est superbe ! chouette, le résultat !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Être chouette, dans l’argot des voleurs, c’est être pris. Faire une chouette, jouer seul contre deux : terme de billard.

anon., 1907 : Beau, belle.

Comble

France, 1907 : Quelque chose d’outré, le nec plus ultra d’un défaut, d’un vice. C’est un jeu de mots qui se fait par des appositions d’idées tout à fait inattendues.
Le comble de la distraction est, en sortant de table, au lieu de s’essuyer la bouche, d’essuyer le derrière de sa voisine.
Le comble de l’embarras pour un tuteur ? Avoir une pupille qui lui tape dans l’œil.
Le comble du zèle pour un sergent de ville ? Arrêter sa montre et la mettre au clou.

Aujourd’hui, tout ce qui n’est pas un comble est l’exception.

(Dr Grégoire, Turlutaines)

Dames (ces)

Delvau, 1864 : On appelle ainsi un groupe de femmes, célibataires ou non, qui vivent, travaillent ou se divertissent ensemble : Ces dames du corps de ballet, ces dames au théâtre, ces dames les étudiantes, ces dames du Casino, de Mabille, etc., etc. — En famille, le fils sortant avec sa mère et ses sœurs dit : Je vais au théâtre avec ces dames. — Dans les ateliers de femmes, chez les couturières, les modistes, les lingères, etc., on dit mesdemoiselles… ces demoiselles. — Au bordel, on dit : « Toutes ces dames au salon ! » — Être dame est le rêve que caresse toute jeune fille sage qui désire sa liberté.

Décarrant

Clémens, 1840 : Sortant.

Enterver

France, 1907 : Écouter : comprendre. Argot des voleurs. Du vieux mot entrever, entrevoir.

Le rupin sortant dehors vit cet écrit, il le lut, mais il n’entervait que floutière ; il demanda au ratichon de son village ce que cela voulait dire, mais il n’entervait pas mieux que sézière.

(Le Jargon de l’argot)

Fume et qui ne crache pas (un qui)

Rigaud, 1881 : Tabatière humaine sortant du four.

Gâteux

Delvau, 1866 : s. m. Journaliste sans esprit, sans style et sans honnêteté, — dans l’argot des gens de lettres, qui n’y vont pas de plume morte avec leurs confrères.

Rigaud, 1881 : Très sot, énormément bête.

France, 1907 : Imbécile.

J’ai reçu des volumes stupides avec dédicaces et sortant pour la plupart de l’usine Michel Lévy ; mes amis ont dit beaucoup de mal de moi, et quelques-uns de mes amis intimes quelque bien ; plusieurs cabotins m’ont demandé des réclames et plusieurs drôlesses des lettres, des recommandations : j’ai avalé des bocks frelatés, fumé des londrès douteux, lu des journaux idiots ; et enfin j’ai coudoyé une centaine de gâteux…

(Léon Rossignol)

Guincher

Delvau, 1866 : v. n. Danser.

Rigaud, 1881 : Danser dans un bal public. Guinche, guincharde, danseuse de bals publics.

Virmaître, 1894 : (et non Guinguer) Danser, fréquenter la guinche (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Danser.

France, 1907 : Danser.

Ah ! Ah ! la pauv’ Margot la belle,
Elle eut dans le cou le couteau.
Oh ! Oh ! l’Frisé guincha sur elle
Et puis s’lava des patt’s dans l’eau.

(Jean Richepin)

Si j’avais quelque rond
Je t’offrirais, aimable,
De sucer un litron,
Puis, en sortant de table,
Au bastringue ineffable
Nous guincherions, joyeux.

(Alfred Marquiset, Rasures et Ramandons)

anon., 1907 : Danser.

Ilot

France, 1907 : Tas de maisons autour desquelles les batteuses de bitume vont à la recherche du client. Elles parcourent ainsi toujours le même chemin aux mêmes heures de façon à laisser croire qu’elles sont d’honnêtes ouvrières sortant de leur atelier. On dit dans ce sens : faire l’ilot.

Laïus

Larchey, 1865 : Discours.

Dans le dialecte de l’École polytechnique, tout discours est un laïus, depuis la création du cours de composition française en 1804. L’époux de Jocaste, sujet du premier morceau oratoire traité par les élèves, a donné son nom au genre. Les députés à la Chambre, les avocats au barreau, les journalistes dans les premiers-Paris, piquent des laïus.

(La Bédollière)

Pour les officiers sortant de Saint-Cyr, le laïus est un broutta, du nom d’un professeur de l’École, doué d’une certaine facilite d’élocution. Ce qui a fait le verbe broutasser et le substantif broutasseur.

(De Vauvineux)

Delvau, 1866 : s. m. Discours quelconque, — dans l’argot des Polytechniciens, chez qui ce mot est de tradition depuis 1804, époque de la création du cours de composition française, parce que le sujet du premier morceau oratoire à traiter par les élèves avait été l’époux de Jocaste. Piquer un Laïus. Prononcer un discours. Les Saint-Cyriens, eux, disent Brouta (du nom d’un professeur de l’École), broutasser et broutasseur.

France, 1907 : Composition française et, par extension, discours ; argot des Écoles militaires, Polytechnique, Saint-Cyr, La Flèche.
Cette locution vient — disent MM. Albert Lévy et G. Pinet — de la fidélité rare avec laquelle le professeur de littérature Arnault revenait souvent sur Œdipe et sur les malheurs de Laïus, roi de Thèbes. « Allons, bon ! se disait-on, aussitôt que la leçon commençait, roulant toujours sur les tragédies grecques, voilà le Laïus qui recommence. » Et le mot est resté.
Arnault, de l’Académie française, occupait la chaire de littérature à l’École polytechnique, de 1830 à 1834. Le mot ne date donc pas de 1804, comme l’écrivait de La Bédollière.

Ce qu’il marmotte entre ses dents, c’est le petit laïus qu’il a pignoché la veille et qu’il appris par cœur. Mais, comme le brave homme a la mémoire rebelle, il a eu soin de transcrire ledit laïus et, de temps en temps, il tire de sa poche on morceau de papier qu’il examine attentivement.

(La Nation)

Faire un discours, c’est pousser ou piquer un laïus.

Pour mes adieux au fauteuil présidentiel, n’est-il pas convenable que je leur pousse aussi mon petit laïus, à mes chers « pays » ? Que pourrais-je bien leur raconter ?

(Le Journal)

Les députés à la Chambre, les avocats au barreau, les journalistes dans les premiers-Paris, piquent leur laïus.

(Émile de La Bédollière)

Lamper

d’Hautel, 1808 : Boire à grands coups, sabler, avaler tout d’un trait les verres de vin.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Boire abondamment. On disait, il y a deux siècles : Mettre de l’huile dans la lampe pour emplir un verre de vin.

France, 1907 : Boire à longs traits.

— Il lampa coup sur coup deux verres d’eau-de-vie et, se levant brusquement, se précipita sur moi, laissa tomber sa face empourprée dans ma chevelure, y mit d’ardents baisers, et comme je rejetais cette tendresse trop violente, il s’affala à mes pieds on m’enlaçant la taille.

(Louis de Caters, L’Amour brutal)

Il avait soif d’avoir bavardé tout le jour, toute la soirée, et il s’arrêta devant sa commode, se versa un verre d’eau que, d’un trait, il lampa.

(Paul Bonnetain, Le nommé Perreux)

Il fallut en passer par une tournée générale, et comme j’avais déjà fortement lampé au déjeuner, ma tête était très échauffée en sortant du mastroquet.

(Sutter-Laumann)

Manicle

d’Hautel, 1808 : Pour, manège, manigance.
Il entend la manicle. Pour, il est adroit, rusé, il comprend toutes les finesses.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Bracelet. (Manicle signifie aussi l’anneau que l’on rive au bas de la jambe des forçats, et auquel est attachée la chaîne qu’ils ne quittent qu’en sortant du bagne.)

Delvau, 1866 : s. f. Se dit de toutes les choses gênantes, embarrassantes, comme le sont en effet les manicles des prisonniers. Ce mot vient de manicæ, menottes. Les forçats, qui ne sont pas tenus de savoir le latin, donnent ce nom aux fers qu’ils trament aux pieds ; en outre, au lieu de l’employer au pluriel, comme l’exigerait l’étymologie, ils s’en servent au singulier : c’est ainsi que de la langue du bagne il est passé dans celle de l’atelier. Frère de la manicle. Filou.

La Rue, 1894 : Toute chose gênante, comme les menottes. Frère de la manicle, confrère en vol.

Mayeux

Larchey, 1865 : Bossu. — Un peu avant 1830, d’innombrables charges, parmi lesquelles on distinguera celles de Traviès, eurent pour objet un bossu du nom de Mayeux : c’est le type d’un homme ridiculement contrefait, vaniteux et libertin, mais brave et spirituel à ses heures. De là son nom donné à tous ceux qu’affligent la même infirmité.

Ici d’affreux petits mayeux.

(De Banville)

Delvau, 1866 : s. m. Bossu, — dans l’argot du peuple, qui se souvient du type créé par le caricaturiste Traviès, vers 1830. Se dit, par extension, de tout Homme laid au physique et au moral.

France, 1907 : Bossu, contrefait ; argot populaire. Le type de Mayeux est une création du caricaturiste Traviès, qui, de 1830 à 1840, obtint un succès colossal. Libertin, frondeur, chauvin, blasphémateur, et de plus homme à bonnes fortunes, il suivait les femmes, leur débitait des propos cyniques, donnait des sérénades, sortant, avec un air de comique lascivité, d’un rendez-vous : « Adieu. farceuse, sois tranquille, je reviendrai ! » faisant l’empressé, les jours de pluie, en venant au secours d’une « beauté » à demi noyée : « Je suis Français, n… de D… ! » s’adressant des compliments : « Il faut convenir que ma maîtresse est une femme gaillarde », ou encore, surpris par sa légitime épouse en flagrant délit. Traviès n’a créé que ce type de Mayeux, il y est resté rivé. D’autres silhouettes légendaires l’ont détrôné ensuite, qui étaient plus au goût du jour.

Miseloque

Vidocq, 1837 : s. m. — Théâtre.

France, 1907 : Le monde des gens de théâtre, acteurs, chanteurs, danseurs et leurs congénères féminins ; tout ce monde qui s’affuble de loques. Jean Richepin explique ce terme d’argot dans une spirituelle ballade :

Croire que l’on a du génie,
Et même en avoir, et pourtant
Rester de la race honnie
Que jusqu’en nos jours va fouettant
L’envie ou le rire insultant
Du bourgeois faisant l’Archiloque
Contre ceux qui l’amusent tant,
Voilà, c’est ça la misloque.

Prince ou larbin, en en sortant
Devenir une triste loque
Que l’oubli tout entier attend,
Voilà, c’est ça la misloque.

Jouer la misloque, jouer la comédie.

Moukère, mouquère

France, 1907 : Femme. Même provenance que ci-dessus, corruption de l’espagnol mujer, passé en langue sabir.

Et le père du condamné se souvenait des beaux jours d’Afrique, des galons de sergent, des moukères sortant de leur gourbi, chaque nuit, pour vendre de l’amour aux zouaves dans les camps ; il se souvenait d’autre chose !

(Auguste Marin)

— Ah çà ! qu’est-ce qu’ils fricotent donc, ces bougres-là ! Pas de factionnaire ? Hé ! Brigadier ! Vous allez finir la nuit au clou, mon bel ami. Et gare le motif ! Et le salaud de factionnaire, donc ! Ah ! nom de Dieu ! En voilà des fumistes… Tas de Parisiens, va ! Je donne ma tête à couper qu’ils ont trouvé une mouquère. Nous allons rire.

(Hector France, Les Mystères du monde)

Nopeuse

France, 1907 : Ouvrière qui nope, c’est-à-dire qui enlève les nœuds du drap sortant du tissage.

Nounou

Delvau, 1866 : s. f. Nourrice, — dans l’argot des enfants et des mamans.

France, 1907 : Nourrice. Redoublement enfantin de la première syllabe. Dans le Midi et principalement Le Béarn, nounou signifie dormir, dans la langue des nourrices et des enfants : Ha nounou, faire dodo. A na a nounou, aller à dodo ; nana en espagnol.

Soudain il avisa sur un banc une petite nounou… Oh ! mes enfants ! ce qu’elle était chouette ! mille baïonnettes ! avec son petit tablier blanc bien plissé, son grand bonnet et sa robe noire qui moulait d’une façon avantageuse les rondeurs de la poitrine… et des rondeurs, oh ! là là !…

(La Baïonnette)

C’étaient les académiciens. En sortant de l’Institut, par ce beau jour de soleil, ils s’étaient rendus en bande aux Champs-Élysées, sans doute afin de rencontrer les nounous aux fortes mamelles qui étalent aux passants les richesses de leurs corsages.

(Don Juan)

Quelle est gentill’ ma p’tit’ nounou,
Elle arriv’ tout droit du Poitou ;
A son p’tit quand ell’ donne à boire,
Y en a pas deux comm’ ma Victoire :
Rose et joufflu’, rond’ comme un chou,
Qu’elle est gentill’ ma p’tit’ nounou !

(Villemer-Delormel)

Olympien

France, 1907 : Membre d’une société secrète qui comptait de nombreux adhérents dans l’armée et qui s’organisa dans les premiers temps de l’empire, c’est-à-dire vers 1805, pour combattre le régime impérial. Le symbole consistait en un bras armé d’un poignard sortant de la nue et, au-dessous, le buste renversé de César. Cette société comptait près de deux ans d’existence sans que le gouvernement parût s’en inquiéter. En 1806, un commissaire général de police à Boulogne fut le premier qui signala les Olympiens à Fouché, qui le remercia de son zèle en lui disant que depuis longtenrps il avait l’œil sur eux ; qu’ils n’étaient que des idéologues dont l’empereur ne se souciait nullement. Cependant il manda l’un des principaux chefs de la police secrète et le lança sur la piste des Olympiens.

— L’on m’écrit de Boulogne, lui dit-il, qu’il vient de se former dans l’armée une espèce de société sous le titre d’Oympiens : on ne me fait pas connaître le but de l’association, mais on m’annonce qu’elle a des ramifications très étendues. Peut-être se rattache-t-elle aux conciliabules qui se tiennent chez Bernadotte ou chez la Staël. Je sais bien ce qui se passe ici : Garat, qui me croit son ami, et qui a la bonhomie de supposer que je suis encore patriote, ni plus ni moins qu’en 94, me raconte tout.

Paille au cul (avoir la)

Larchey, 1865 : Être mis à la réforme. On sait qu’on expose, après y avoir attaché un bouchon de paille, les objets dont on veut se défaire isolément.

La paille au cul, repassez la frontière, Cafards Bourbons.

(La Paille au cul, ch., 1832)

Delvau, 1866 : Être réformé, congédié ; mis hors de service, par allusion au bouchon de paille qu’on met aux chevaux à vendre.

Rigaud, 1881 : Être vendu ou à vendre comme homme politique. Le journaliste qui vend sa plume, le député qui trafique de son vote, ont la paille au cul. Allusion au bouchon de paille que les maquignons mettent au derrière des chevaux qui sont à vendre.

Virmaître, 1894 : Être mis à la réforme. L. L. S’en aller la paille au cul, c’est quitter le régiment en ayant encore de la salle de police ou de la prison à faire. Allusion à la paille sur laquelle couchent les prisonniers (Argot des troupiers). N.

Hayard, 1907 : Quitter le régiment en sortant de prison.

Paille de fer (atoi, z’ à moi la)

Rigaud, 1881 : Chacun à notre tour. Expression dont on se sert pour se stimuler. Deux ouvriers attelés à la même besogne, deux forgerons, principalement, qui frappent à tour de rôle sur le fer sortant de la forge, s’excitent au cri de : À toi, à moi la paille de fer ! La paille de fer c’est la barre de fer.

Tout d’un coup le drapeau tombe. On se jette dessus… À toi z’ à moi la paille de fer !

(Alph. Arnault et L. Judicis, Les Cosaques)

Passer devant la glace

Delvau, 1866 : v. n. Payer, — dans l’argot des faubouriens, qui savent que, même dans leurs cafés populaciers, le comptoir est ordinairement orné d’une glace devant laquelle on est forcé de stationner quelques instants.

Virmaître, 1894 : Payer. Allusion à la glace qui est toujours derrière le comptoir, chez le marchand de vin (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Payer en sortant d’un débit.

France, 1907 : Payer ; allusion à la glace placée généralement derrière le comptoir des cafés et restaurants.

Pet honteux

Rigaud, 1881 : Exhalaison fondamentale sortant sans tambour ni trompette. L’éclair sans le tonnerre.

France, 1907 : Vesse.

Piquer un chien

Larchey, 1865 : Dormir. — Rabelais l’écrit dormir en chien dans son livre IV, page 159. C’est, dit le Duchat, son annotateur, Dormir indifféremment à toute heure et en tous lieux.

Lorsque la nuit est sombre, que les voyageurs pioncent ou piquent leur chien.

(Paillet)

Larchey, 1865 : Dormir. On trouve dans Rabelais un exemple de dormir en chien.

Sur l’étude passons. Il n’est qu’un seul moyen de la bien employer, c’est de piquer son chien.

(Souvenirs de Saint-Cyr)

France, 1907 : Dormir. Voir Pioncer. « S’il faut en croire M. J. Duflot, cette expression, dit A. Delvau, viendrait de l’argot des comédiens et sortant de l’Aveugle de Montmorency, une pièce oubliée. Dans cette pièce, l’acteur qui jouait le rôle de l’aveugle, tenant à ne pas s’endormir, avait armé l’extrémité de son bâton d’une pointe de fer qui, par suite du mouvement d’appesantissement de sa main, devait piquer son caniche placé entre ses jambes, et chaque fois que celui-ci grognait, c’est qu’il avait piqué son chien, c’est-à-dire qu’il s’était laissé aller au sommeil. »

Poire

d’Hautel, 1808 : Garder une poire pour la soif. Économiser, épargner pour les besoins à venir.
Entre la poire et le fromage, on parle de mariage. Parce qu’à cet instant on est plus disposé à la gaieté.

Rigaud, 1881 : Tête, figure. — Tambouriner la poire, porter des coups au visage.

Il se contentera de vous tambouriner la poire, le cul et les côtes.

(L’art de se conduire dans la société des pauvres bougres)

La Rue, 1894 : Tête, visage.

Virmaître, 1894 : Tête. On dit d’un homme naïf et simple :
— Il a une bonne poire, il est facile à acheter.
— Vous n’allez pas longtemps vous moquer de ma poire, je suppose ?
Se payer la tête de quelqu’un est synonyme de se payer sa poire (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Celui qui est confiant ou bon enfant et qui se laisse tromper facilement est une poire.

Rossignol, 1901 : Tête. Sa poire, lui ; ma poire, moi.

Hayard, 1907 : Électeur, un naïf.

France, 1907 : Tête, figure ; argot populaire. Quand le fameux assassin Pranzini attendait son exécution, une foule sauvage sortant des cabarets d’alentour venait chaque nuit, rue de la Roquette, hurler sous les murs de la prison :

C’est sa poire, poire, poire,
C’est sa poire qu’il nous faut !

Ce mot est aussi employé dans le sens de niais, imbécile.

Après des platitud’s notoires
Pour obtenir de qu’on voulait,
L’usage est de traiter de poires
Ceux à qui l’on doit un bienfait !

(Henri Bachmann)

On dit en partant d’une physionomie honnête, confiante, facile à duper : bonne poire.

— Je m’en doutais, se dit le grand maître de la police : ce marin a une tête à se faire rouler par tous les intrigants et surtout les intrigantes ! … ce que nos amis les Français appellent une bonne poire !

(Hector France, La Vierge russe)

Poire était le sobriquet donné à Louis-Philippe.

Pomponnette

France, 1907 : Chanson grivoise.

Le second candidat, député sortant, est le docteur Dumuffle, opportuniste ou radical, on ne sait pas au juste — en tout cas, personnage officiel.
Enfant du pays, il s’est, jadis, longtemps attardé au quartier Latin, où personne ne lui damait le pion pour chanter une pomponnette jusqu’à 2 heures du matin, au fond d’une brasserie, devant une pile de ronds de feutre rappelant l’architecture de la colonne Trajane.

(François Coppée)

Prisonnier

Boutmy, 1883 : s. m. Coin qui ne peut sortir ou qui force en sortant.

Raccrocher

d’Hautel, 1808 : Raccrocher quelqu’un. L’arrêter en passant, l’accoster librement ; il ne se dit, guères que des prostituées qui arrêtent les passans dans les rues.
Se raccrocher aux branches. Regagner en tout ou en partie les avantages que l’on avoit perdus.

Delvau, 1864 : Arrêter un homme sur le trottoir, la nuit, et l’inviter à monter pour baiser et jouir.

J’ai été un an à l’hôpital. Une autre que moi, en sortant de là, aurait raccroché.

(Rétif de la Bretonne)

Delvau, 1866 : v. a. Se promener sur le trottoir en robe décolletée et en bas bien tirés, — dans l’argot du peuple.

La Rue, 1894 : Appeler les hommes dans la rue, dans l’argot des filles.

France, 1907 : Arrêter les hommes pour les convier à fêter Vénus.

La prostituée qui raccroche sur les bancs, la femme adultère où la concubine qui trompent soit le mari, soit l’amant, et la courtisane de haute marque qui descend de cheval à l’avenue des Poteaux, se fait trainer au Bois dans son équipage ou assiste à toutes les premières dans l’avant-scène de gauche, toutes ces créatures sont du même monde, du même acabit et finiront toutes par puer le même relent.

(Louis Davyl)

Ras de bottes

France, 1907 : Officier mécontent et en défaveur ; argot des polytechniciens.

Loin des terrains tremblants du sol français, cet officier trouva moyen de faire de la politique. Il est vrai qu’il avait rencontré en Afrique exilé comme lui, un ras de bottes, comme on dit à l’École polytechnique, un mécontent comme tous les officiers du génie qui trouvent étonnant qu’on ne les nomme pas maréchaux en sortant de l’école.

(Ivan de Wœstine)

Refaite

Vidocq, 1837 : s. m. — Repas.

Delvau, 1866 : s. f. Repas, — dans l’argot des voleurs. Refaite du mattois. Déjeuner. Refaite de jorne. Dîner. Refaite de sorgue. Souper. Refaite de coni. Extrême-onction, ou, plus cyniquement, la nourriture que prend le condamné à mort avant son exécution.

Rigaud, 1881 : Repas, réfection. — Refaite du matois, déjeuner ; refaite de jorne, dîner ; refaite de sorgue, souper ; refaite du séchoir, collation prise en sortant du cimetière.

La Rue, 1894 : Repas. Refaite de matois, déjeuner. Refaite de sorgue, dîner.

France, 1907 : Repas. Refaite du matois, déjeuner. Refaite de jorne, dîner. Refaite de sorgue, souper. Refaite de séchoir, croûte cassée chez le marchand de vin au retour du cimetière. Refaite de coni, extrême-onction. Argot des voleurs.

— Lorsque j’ai quitté le tapis, il allait acheter sa refaite de sorgue et venait de donner l’ordre de seller son gaye.

(Mémoires de Vidocq)

Repiquer

Larchey, 1865 : Recommencer, reprendre le dessus, se tirer d’une mauvaise passe.

On repique son chaste cancan.

(1846, Privat d’Anglemont)

Delvau, 1866 : v. n. Reprendre courage, se tirer d’embarras. Signifie aussi : Revenir à la charge ; retourner à une chose. Repiquer sur le rôti. En demander une nouvelle tranche.

Rigaud, 1881 : Redoubler. — Repiquer sur le rôti ; renouveler une consommation. — Nous avons bu trois bocks : si nous repiquions ? — Redoubler d’ardeur à l’ouvrage après un moment de repos. — Rétablir ses affaires, recouvrer la santé.

Rigaud, 1881 : Se rendormir. C’est-à-dire piquer de nouveau son chien.

La Rue, 1894 : Revenir à la charge. Reprendre son travail. Se rendormir. Reprendre faveur.

Virmaître, 1894 : Deux joueurs font une partie ; l’un joue pique, l’autre répond : repique. Repiquer de riffe : rappliquer d’autorité (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Recommencer.

Je t’ai défendu de faire telle chose, tâche de ne pas repiquer.

Hayard, 1907 : Recommencer.

France, 1907 : Recommencer, se rengager.

On le vit pendant ses sept premières années toujours maugréant, rechignant et tempêtant, mais, en définitive, faisant assez bien son service tout en disant chaque jour : Chien de métier  ! Quand mon congé viendra-t-il ? Mais le dernier jour de la septième année, il repiqua pour trois ans, à la grande déception des brigadiers de son escadron qui comptaient sur ses galons de maréchal des logis.

(Hector France, L’Homme qui tue)

France, 1907 : Répondre.

— Des gens chouettes, t’en connais, toi, des gens chouettes ? Regarde un peu à Saint-Eustache, c’était ouvert dès le matin et on pouvait aller s’y chauffer en sortant d’ici. Ben maintenant, on nous fiche à la porte. Même que, jeudi, j’étais sur le calorifère, le sacristain rapplique. « Qu’est-ce que vous faites ? — Je me chauffe. — C’est pas un chauffoir ici, c’est la maison du bon Dieu, faut vous en aller. — Mon vieux, que j’y réponds, vous saurez qu’au moyen âge les églises étaient des lieux d’asile. » Il en est resté bleu ! « Mâtin ! qu’y repique, vous avez de l’instruction, vous ! — Sûr ! que je réponds, c’est pas parce que j’ai froid que j’ai pas été à l’école. »

(Guy Tomel, Le Bas du pavé parisien)

Retailler

Ansiaume, 1821 : Examiner de la tête aux pieds.

Il m’a retaillé jusqu’en sortant du tapis.

Sortie d’hôpital

Rigaud, 1881 : Longue capote en forme de robe de chambre. Les variantes sont : Gâteuse, ulster.

France, 1907 : Pardessus tombant jusqu’aux talons et qui fait ressembler celui qui le porte à un malade sortant avec sa capote d’hôpital.

Sub rosa

France, 1907 : Sous la rose, En secret. Cette expresse est fort ancienne et fort usitée en différents pays. Elle vient de la coutume qu’avaient les Grecs et les Romains de se couronner de fleurs dans les festins et de garder le silence absolu sur ce qui s’était dit ou fait sub rosa, pendant les agapes. Sage discrétion que n’imitèrent pas les frères de Goncourt qui, dans leur manie de petits papiers et de documents prétendus humains, consignèrent au sortir de banquets littéraires un tas de propos lâchés sous l’influence des boissons et l’entrainement de discussions libres. C’était, dit l’Intermédiaire des chercheurs et curieux (20 décembre 1848), au point de vue littéraire, une véritable trahison ; les très aimables et spirituels convives réunis chez Brébant se laissaient précisément aller au charme de la libre parole, parce que celle-ci, ils le croyaient du moins, devait ne jamais dépasser le seuil. Renan, qui était des convives, et non des moins spirituels et paradoxaux, assurément, prit assez mal la publication de ces comptes rendus sommaires, et sortant pour une fois de son calme souriant, rappela un peu vivement au survivant des deux frères, que l’on ne devait jamais répéter ni surtout écrire, encore moins imprimer, ce qui est ainsi dit sub rosa.

Sucre

France, 1907 : Argent ; il adoucit les amertumés de la vie. Argot populaire.

Tantôt, sortant d’chez ma modiste,
Un vieux monsieur, à l’improviste,
M’abord’ soudain. Je lui résiste,
Et lui m’soupir’ d’un ton bien triste :
« Ah ! vous voulez donc voir tous mes rêves déçus ! »
Je réponds au bonhomme :
Tu m’la fais à la gomme ;
Mais si tu veux, en somme,
Me régaler d’ta pomme,
Faut mettre du sucr’ dessus !

(Chanson fin de siècle)

Tomber de Charybde en Scylla

France, 1907 : Vouloir échapper d’un mal pour tomber dans un pire. Allusion à un tourbillon et à un rocher dangereux du détroit de Sicile. Les vaisseaux des anciens, d’une manœuvre difficile, n’échappaient au gouffre que pour se briser sur le rocher, ou vice versa.

Nous sommes, sortant de Sicile,
De Charybde tombés en Scylle,
C’est tomber de fièvre en chaud mal.

(Scarron, Virgile travesti)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique