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Assiette au beurre

France, 1907 : Figure populaire pour signifier les honneurs, les places, les pots-de-vin que se partagent les gens au pouvoir, députés, sénateurs, ministres, etc.

Une poignée d’intrigants, de tripoteurs, d’aventuriers au passé louche ont barboté la fortune de la France. Ils se partagent les emplois, les honneurs, les distinctions, les sinécures. Rien ne peut contre eux, ni les concussions avérées, ni les honteux trafics, ni le népotisme éhonté, ni les scandales, ni le discrédit qu’ils nous attirent devant les nations, ni même leur propre médiocrité. Comme l’hydre de Lerne qui multipliait ses têtes à mesure qu’on en abattait, il semble que chaque honte nouvelle les raffermisse au pouvoir.
Et le peuple, qui a d’abord assisté avec indignation et stupeur à ce spectacle de nos hontes, retombe dans sa fataliste indifférence jusqu’à ce que le coup de fouet d’un suprême scandale vienne le secouer de sa torpeur. Alors, d’un formidable coup de pied, il enfoncera la porte de la salle où l’on se partage l’assiette au beurre et chassera la tourbe aux gémonies.

(Hector France, Lettres rouges)

Bérengerisme

France, 1907 : Maladie particulière aux protestants qui se manifeste par des accès de rage vertueuse, comme en ont été atteints les sénateurs Bérenger. Jules Simon et autres bibassons refroidis par l’âge. La récente aventure du sénateur-pasteur évangélique Dide, ardent apôtre du Bérengerisme, démontre suffisamment que la morale publique et officielle de ces bibards n’a rien de commun avec leur morale privée.
Dans son Dictionnaire fin de siècle, Charles Virmaître a donné place à ce mot nouveau :

Le Père la Pudeur qui fonctionne au bal de l’Elysée-Montmartre, bérengérise les danseuses qui lèvent la jambe à hauteur de l’œil sans pantalon :
— Veux-tu cacher ton prospectus ? dit le vieil empêcheur de danser en rond.
— Ça m’est recommandé par mon médecin de lui faire prendre l’air, répond la « Môme Cervelas ».

Bouffe-galette

France, 1907 : Budgétivore, sénateur, député, riche bourgeois ; argot populaire.

Les bouffe-galette sont en train d’accoucher d’une loi.

(Le Père Peinard)

Boxon

un détenu, 1846 : Maison de filles.

Delvau, 1864 : Bordel, probablement parce que, comme on y va gris, on s’y boxe souvent, — et non comme l’avance Francisque Michel, sans preuves à l’appui, parce qu’il y avait autrefois, à la porte de ces maisons-là, comme à la porte des cabarets, un rameau de buis (en lat. buxus).

Y dit qu’dans tous les boxons
On le r’çoit en paillasson.

(Dumoulin)

Delvau, 1866 : s. m. Mauvais lieu habité par de jolies filles, — dans l’argot des faubouriens.

Virmaître, 1894 : Maison de tolérance. Maison mal famée, dit le sénateur Bérenger, sans doute parce qu’il y a de fort jolies femmes. Question d’appréciation (Argot du peuple). V. Bocard.

Rossignol, 1901 : Voir bocard.

Hayard, 1907 : Maison de tolérance.

France, 1907 : Maison de prostitution.

Chambardement

Fustier, 1889 : Renversement, bris.

Gambetta, vil objet de mon ressentiment,
Ministres ennemis de tout chambardement,
Sénateurs que je bais…

(Événement, 1881)

Rossignol, 1901 : Faire du chambard.

France, 1907 : Bouleversement, destruction.

Les sociétés se succèdent et disparaissent, englouties tour à cour dans de formidables débâcles. Que reste-t-il des antiques civilisations de l’Asie, des Amériques et de celles dont ou découvre, çà et là, des traces au-delà des déserts africains ?
Comme elles, la nôtre ne sera plus qu’un souvenir.
Sur nos débris, d’autres races surgiront, qui ne comprendront ni notre histoire, ni nos mœurs, ni nos sottises, ni nos crimes.
Table rase ! Le jour du grand chambardement est proche, Les bruits précurseurs des tempêtes s’élèvent de toutes parts.

(Hector France, Lettres Rouges)

Chéquard

France, 1907 : Nom donné, depuis les scandales financiers de la Société de Panama, à tous ceux qui avaient reçu des chèques pour faire prendre des actions et des obligations dans cette gigantesque volerie, ministres, députés, journalistes, sénateurs et autres voleurs.

À quoi bon toutes ces turlutaines ? Y eut-il jamais des chéquards et des pots de Chambre ? Quel est celui qui ose parler de dix-huit cents millions escroqués à l’épargne française ? L’actionnaire doit courber la tête et se taire, sans murmurer ! Quel est donc cet empêcheur de chambrer en rond ?

(Henry Bauër)

Rendons-nous justice nous-mêmes, puisque aucune justice ne nous est réservée d’un gouvernement qui ne songe qu’à populariser les chéquards par les moyens les plus monstrueux.

(La Corse)

Claque-dents

La Rue, 1894 : Cabaret du plus bas degré. Prostibulum. Tripot.

France, 1907 : Maison de jeu de bas étage, cercle ou tripot clandestin.

— Voulez-vous donner un coup d’œil au Lincoln, le plus beau claque-dents de Paris, comme qui dirait Le Chabannais des tripots… Les grands tripots sont à couvert… beaucoup de gens importants sont les obligés du patron… et l’on assure même que plus d’un légume de la préfecture a son couvert mis, sans parler d’un crédit ouvert à la caisse, dont on ne parle jamais, dans chaque tripot sérieux…
— Mais alors que faites-vous dont, vous autres agents de la brigade des jeux ? À quoi se borne votre fonction ?
— Nous donnons la chasse aux pauvres diables… nous surveillons et nous déférons aux tribunaux les petits cafés, les crèmeries, les liquoristes où par hasard une partie s’est organisée… Oh ! pour ceux-là, nous sommes impitoyables. Dame ! ils ne se sont pas mis en règle avec la préfecture et n’ont pas les moyens de se payer le luxe d’un sénateur on d’un homme de lettres célèbre comme président…

(Edmond Lepelletier, Les Secrets de Paris)

Et, par là-dessus, des difficultés à son cercle, un convenable claque-dents, fréquenté par des rastaquouères et des grecs, mais bien tenu, et dont, la veille, le commissaire des jeux lui avait fait interdire l’entrée jusqu’à nouvel ordre, sous prétexte qu’il ne jouait pas assez gros. Plus de tripot et pas de position sociale : que devenir ?

(Paul Alexis)

On entend dire tout d’un coup que le chef du cabinet du préfet de police était le protecteur attitré d’un claque-dents de la dernière catégorie. Il était en rapport avez des croupiers de bas étage ; on l’avait vu s’attabler avec eux et traiter, sans la moindre gène, ses petites affaires.

(Hogier-Grison, Les Hommes de proie)

France, 1907 : Maison de prostitution.

Ce qui fit enfin le triomphe de Zola dans la foule, ce ne fut pas assurément la précision d’une analyse impitoyable, non plus que la force d’un style merveilleusement net et brillant. Ce fut la langue verte de certains de ses héros qu’il avait surpris dans l’ignominie des assommoirs et des claque-dents, et qu’il coula tout vifs dans le moule de sa terrible observation.

(Abel Peyrouton, Mot d’Ordre)

Zola va dans les claque-dents, au fond des ateliers, dans les ruelles des faubourgs, il descend dans la nuit des mines, et, des ténèbres de ce monde de misères, de vices, de déchéances, de vertus aussi, il tire les acteurs puissants de son drame.

(Henry Fouquier)

Louise Michel a écrit un volume intitulé Le Claque-dents : « Il y a, dit-elle, le vieux monde, le claque-dents de l’agonie ; Shylock et satyre à la fois, ses dents ébréchées cherchent les chairs vives : ses griffes affolées fouillent, creusent toutes les misères aiguës, c’est le délire de la faim. »

Credo

Delvau, 1866 : s. m. Aveu, — dans l’argot des ouvriers, qui ne sont pas tenus de savoir le latin. Faire son credo. Avouer franchement ses torts.

Delvau, 1866 : s. m. Potence, — dans l’argot des voleurs, qu’ils aient voulu faire soit une anagramme de Corde, soit une allusion à la confession du condamné à mort, qui récite son Credo avant de réciter son mea culpa.

La Rue, 1894 : Potence. Aveu. Crédit.

France, 1907 : Aveu, emplové dans ce sens : faire son credo. Latinisme. Credo est évidemment mis là par le populaire, qui n’y regarde pas de si près, pour Confiteor. C’est aussi une profession de foi, une affirmation de principes.

D’un an à dix-huit mois, on soumet déjà l’enfant aux fatigues. Des marmots de cet âge trottent nu-pieds dans la neige sans s’en porter plus mal. Leur faire subir des fatigues qui tueraient un petit blanc, est le principe de leur éducation. Ils n’ont qu’un but : exceller dans l’art de la guerre. C’est une sorte de Credo, et la peine et la patience déployées à enseigner cet art aux enfants seraient dignes d’une cause meilleure.

(Hector France, Chez les Indiens)

Le Credo de ces gens-là est le Syllabus, et le Syllabus est le testament du jésuitisme. C’est lui qui l’a emprunté à de Maistre, formulé, rédigé, dicté à son vieillard du Vatican. Or, qu’est-ce que le Syllabus, ce chef-d’œuvre du genre qui ne dit pas directement ce qu’il dit, qui ne le dit que par voie inverse pour dérouter l’esprit du lecteur ? C’est le double esclavage du corps et de l’esprit. Mort à la science, mort à l’industrie, sa fille aînée, mort à la liberté, mort à la souveraineté nationale, mort enfin au siècle tout entier et au progrès de l’esprit humain ! Ne pense pas, je pense pour toi, et si tu t’avises de penser par toi-même, prends garde à toi ; l’inquisiteur est là, qui a toujours une allumette dans la poche de son capuchon. Il ne faut à une société bien organisée que le gendarme, le bourreau, le prêtre et le roi, et encore le roi n’est qu’une doublure, le prêtre du dehors.
Autrement dit, c’est l’Europe en général, et la France en particulier, décapitées, abruties, bestialisées, transformées en une jésuitière laïque, où chacun de nous ne serait plus qu’une variante du perinde ac cadaver, un bloc de cinq pieds quatre pouces, plus ou moins, de matière organisée, confessé et fessé régulièrement de la main paternelle d’un révérend pour tout ce qu’il lui plairait d’appeler un péché.
Voltaire, où es-tu ? Ta tombe est vide ; il ne reste plus de toi que ton cœur, — et c’est un sénateur clérical qui l’a reçu en héritage et qui le garde sous clé au fond d’un tiroir.

(Eugène Pelletan)

France, 1907 : Crédit, par changement de finale.

France, 1907 : Potence ; Anagramme de corde.

Déplumé

Delvau, 1866 : s. m. et a. Homme chauve, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Sénateur. La cambuse aux déplumés, le sénat, — dans le jargon du peuple.

Rossignol, 1901 : Celui qui n’a plus ou peu de cheveux.

Hayard, 1907 : Chauve.

Dernier bateau (être du)

France, 1907 : Être dans le mouvement, suivre la mode.

Je sais bien que l’employé de bureau n’a plus les manches de lustrine et le toquet de velours des romans de Paul de Kock. Je le veux aussi du dernier bateau, jeunet, habillé aux laissés pour compte des grands tailleurs, cachant même Bourget dans le fond de son pupitre, ce qui indique, ce me semble, une jolie culture intellectuelle. Pris individuellement, il est charmant, spirituel même, sachant joliment tourner une lettre agressive.

(Mentor, Le Journal)

Un membre du Jockey, tout à fait dernier bateau et converti au sport moderne, sollicite la concession d’une grande piste pour bicyclettes. Je le sais par la veuve d’un officier supérieur, qui postule elle-même la location des chaises sur la piste. Les chances de cette dame respectable étaient, jusqu’ici, à peu près nulles. Elle n’avait dans sa manche qu’une douzaine de sénateurs et de députés, personnages de second plan, sans grande influence, pas même compromis dans le Panama. Mais je viens d’apprendre avec plaisir qu’elle est sérieusement recommandée par le concierge de la maîtresse du beau-frère du fameux Terront.

(François Coppée)

Émile

Delvau, 1864 : Nom donné aux pédérastes que précédemment l’on appelait Tantes (V. ce mot). Les Émiles étaient en société, à Paris, en 1864. Leurs statuts ont été imprimés. La police, avertie de ces réunions, y fit une descente et fit fermer un établissement de marchand de vins de la Barrière de l’École, où ils se réunissaient. De hauts fonctionnaires furent compromis. Une chanson fut faite à cette occasion. Les patients s’habillaient en femme pour recevoir leur Émile. — Un dessinateur avait consenti à reproduire les poses lubriques de toutes ces scènes de sodomie.

Extrait d’une lettre du baron de Heeckeren, sénateur, saisie : « … Je ne pourrai venir à la réunion qu’à minuit, réservez-moi Dupanloup… »
— Duc de Mouchy. Jeune attaché d’ambassade, très connu pour ses goûts non-conformistes…, comme patient… S’habille ordinairement en femme, — Général d’Herbillon (Émile), général de division et sénateur.
Étaient encore acteurs dans la pièce : — Duc de Valmy, secrétaire d’ambassade. — Davilliers (J.-P.-E.), chef du deuxième bureau, première division, ministère de la guerre. Lieutenant d’état-major. Proxénète et mignon. On faisait des cancans sur lui dans son bureau ; indigné de bruits qui ternissaient son honneur, il fut s’en plaindre à son protecteur, le général Castelnau, chef de sa division au ministère. Le général, qui ne voulait pas que son protégé eût la réputation d’une putain, lui promit de faire cesser les bruits qui couraient. Il pria le préfet de police de faire use enquête ; pour toute réponse, le préfet lui montra une photographie représentant son protégé dans l’exercice de ses fonctions.
Plusieurs dénonciations étaient arrivées à la préfecture de police ; la plus drôle est celle d’un propriétaire qui, voyant arriver une masse de soldats dans la maison folichonne, et apprenant qu’on y avait apporté des uniformes de préfets, de sénateur, d’évêques, crut à un complot et en écrivit à la préfecture.

(La Sultane Rozréa, p. 21.)

France, 1907 : Souteneur ; pédéraste.

Être avec une femme ou un homme

France, 1907 : Vivre en concubinage.

Une cuisinière venait de se présenter. M. Bérenger l’interrogea d’abord, sur le service.
Ensuite, passant à la question des bonnes mœurs :
— Et, demanda M. Le sénateur, et comme conduite privée ?
Un moment, la cuisinière garda le silence.
— Oh ! dit-elle tout à coup, pour cela, monsieur peut être tranquille… Il y a quatre ans que je suis avec de même homme !

(Le Journal)

Faire fi

France, 1907 : Dédaigner, Dom Carpentier, cité par Charles Nisard, croit que l’expression fi, fi, par laquelle on exprime le dégoût ou le mépris qu’inspire une personne, vient de ficus ou figue. C’est très probable, ajoute l’auteur des Curiosités de l’étymologie française : mais ce qui est certain, c’est que les expressions je m’en fiche, pour je m’en moque, va te faire fiche, en viennent également. Voir Faire la figue.

Le programme des revendications me semble formel ! Plus d’ostracisme ! Étant assujetties au devoir envers les hommes, les dames réclament tous les droits.
Autrefois nous avions l’habitude de récompenser leurs complaisances et leurs gentillesses eu petits cadeaux et en sacrifices de toutes sortes, mais ce n’est plus de cette façon qu’elles l’entendent. Elles dédaigneront les diamants, mépriseront les toilettes et feront fi des chapeaux neufs. Ce qu’elles exigeront à partir du 1er janvier prochain est de devenir sénateurs, receveurs d’enregistrement, payeurs généraux et même plénipotentiaires… près la tribu des Amazones ou chargés d’affaires à Mytilène.

(Louis Davyl)

Faire Lisette

France, 1907 : Faire l’amour. Allusion à la Lisette chantée par Béranger (ne pas confondre avec le sénateur).

Le sénateur Bérenger, licencié ès rues, qui a porté la plainte que l’on sait, aurait mieux fait de se taire.
Notre brave population parisienne s’est tout entière mise du côté des prévenus. Ce Bérenger qui n’aime pas qu’on fasse un brin Lisette, n’est pas pour nous satisfaire et combien nous lui préférons celui dont la grand’mère regrettait sa jambe bien faite et le temps perdu !

(Maurice Donnay)

Fort comme un Turc

France, 1907 : La force extraordinaire des matelots et des portefaix de Constantinople a de tous temps frappé les voyageurs.
« Les Turcs, écrit Blaise de Montluc (Commentaires, liv. I) à propos de l’assaut qu’unis aux Provenceaux ils donnèrent en 1543 à Venise, les Turcs méprisaient fort nos gens : aussi crois-je qu’ils nous battraient à forces pareilles ; ils sont plus robustes, obéissants et patients que nous, mais je ne crois pas qu’ils soient plus vaillants ; ils ont un advantage, c’est qu’ils ne songent qu’à la guerre. » Quelques écrivains ont attribué au croisement des races, aux alliances des Turcs avec les Géorgiennes et les Circassiennes cette vigueur qui les a toujours caractérisés.
Au XVIe siècle, pour fournir le service des galères, le nombre de forçats n’étant pas toujours suffisant, il fallait à tout prix des rameurs ; et à Gênes, à Venise, à Naples, en Sicile, on recrutait la chiourme sur les côtes du Grand Seigneur, s’emparant de tout ce qui tombait sous la main, Turcs ou Grecs, que l’on mettait aussitôt à la chaîne. Mais les Turcs étaient plus recherchés que les Grecs à cause de leur force et de leur résistance à supporter les horribles fatigues des bancs de galères.
En 1570, dit l’amiral Jurien de la Gravière, le sénateur Zane général de la flotte vénitienne, ne remplaça pas autrement les rameurs qu’il avait perdus. Il détacha, pendant qu’il hivernait dans les ports de Candie, le provéditeur Marco Quirini avec une division de choix vers les îles de l’Archipel. Marco Quirini s’acquitta de sa mission avec une activité et un zèle qui lui méritèrent les éloges du Sénat : il est vrai que les Grecs des Cyclades se souviennent encore de son passage.
Nos rois furent plus honnêtes que les doges et les amiraux de Venise : ils ne volèrent pas les esclaves, ils les achetèrent. Un Turc se payait au XVIIe siècle de 400 à 450 livres, argent comptant. « Ces esclaves disait-on alors, sont extrêmement vigoureux, très endurcis à la fatigue, fort grands, infiniment plus propres pour cette raison que les forçats à servir d’espaliers et de vogue-avant. » C’est très probablement des galères de Louis XIV que nous est venue l’expression : fort comme un Turc. Les Anglais disent dans le même sens : fort comme un Tartare.

Fructidorisation

France, 1907 : Acte ressemblant à celui du 18 fructidor (4 septembre 1797), c’est-à-dire mettre MM. les députés sous clef ou les expulser de France, châtiment bien doux pour nombre d’entre eux.

Si le général Boulanger n’avait pensé qu’à lui, il aurait pu sans peine, à Paris, prendre dans un coup de filet tous ces députés, tous ces sénateurs, tout ce gouvernement qui le traitait en suspect. Les faubourgs démocrates eussent applaudi à la fructidorisation, et dans le gouvernement qui eût fait les élections pour la Constituante, « Augereau » aurait eu la première place. C’est donc juste de reconnaître qu’il fit passer l’intérêt du pays avant son ambition.

(Mermeix, Les Coulisses du boulangisme)

Il faut tirer l’échelle (après lui)

France, 1907 : Se dit de quelqu’un qu’on ne peut surpasser, qui est le premier dans sa profession, qui mérite le prix. Cette expression vient du temps où la potence se dressait en maints carrefours. L’échelle en question est celle de la plate-forme patibulaire. L’usage était, quand il y avait plusieurs condamnés, de pendre le plus coupable le dernier, comme on le pratique encore pour la guillotine. Après le dernier pendu, on retirait l’échelle, dont on n’avait plus besoin. Ce dicton, désignant d’abord le plus criminel, s’appliqua à quiconque surpassait les autres, soit en mal, soit en bien. « C’est un maître paillard que le curé de Saint-Marlou : après lui, il faut tirer l’échelle ! » ou bien : « M. le sénateur Bérenger est un homme d’une haute vertu ; après lui, il faut tirer l’échelle ! »

De retour à Paris, las de tant de combats,
Je régale mes gens d’un splendide repas,
Lesquels me font présent d’une très riche épée,
Où tout au long ma vie étoit développée ;
L’art y brilloit partout du haut jusques en bas ;
Surprise, guerre ouverte, embuscades, combats,
Ruse, fuite, retour, mariage, amourettes,
Délibérations, tentatives, retraites,
Quel chef-d’œuvre ! Il falloit tirer l’échelle après,
Le bouclier d’Achille étoit guenille auprès.

(Nicolas Racot de Grandval, Cartouche)

Joseph (faire le)

France, 1907 : Faire le pudibond, le sot, jouer au moraliste comme le sénateur Bérenger.

Loi de nature

France, 1907 : L’amour, ce qui horripile M. le sénateur Bérenger qui, parait-il, en sa jeunesse, ne laissait pourtant pas sa part aux cochons.

Sages à face doctorale,
Qui, sous une inepte morale,
Voulez étouffer la Raison,
Digue don daine, digue don don !
Ce que vous appelez : Luxure,
Mais c’est la loi de la nature,
C’est l’amour en sa floraison,
Digue don daine, digue don don !

(Eugène Lemercier)

Mal blanchi

Larchey, 1865 : Nègre.

Va donc ! mal blanchi, avec ta figure de réglisse.

(Bourget)

Delvau, 1866 : s. et adj. Nègre, — dans l’argot des faubouriens.

Virmaître, 1894 : Nègre. Une plaisanterie populaire très usitée consiste à dire à un nègre :
— Si on te conduit chez le commissaire, je ne te vois pas blanc (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Celui qui a la peau noire.

Hayard, 1907 / France, 1907 : Nègre.

France, 1907 : Sobriquet infamant donné aux députés et aux sénateurs compromis dans des affaires véreuses et avant bénéficié d’une ordonnance de non-lieu. Dans les tripotages du Panama, le nombre des mal blanchis fut considérable. On prétendit que, s’il avait fallu poursuivre, les trois quarts des députés et des sénateurs eussent été mis à Mazas.

Ce serait une injustice historique de méconnaître en Grévy un patron, un précurseur. Certes, avant lui, nous avions eu pas mal de députés et sénateurs pris en flagrant délit de vol ; c’est un risque professionnel ; mais il a créé un genre, le genre des non-lieu.
Comme l’honorable M. Schœlcher fut surnommé « le père des nègres », le peu honorable Grévy peut être dit « le père des mal blanchis ».

(Maurice Barrès, La Cocarde)

Marmiteux

d’Hautel, 1808 : Pour, taciturne, triste, piteux de mauvaise humeur, qui est mal dans ses affaires.

Delvau, 1866 : s. et adj. Piteux, ennuyé, malade, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Souffrant, pleurnicheur. L’épithète de « marmiteux » a été accolée au nom d’un de nos hommes politiques, ancien ministre, sénateur, académicien, orateur disert, mais larmoyant.

Virmaître, 1894 : Homme qui a sans cesse la larme à l’œil. Corruption par extension du mot miteux (qui a la cire aux yeux) (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Pleurnichard, qui cherche à apitoyer sur lui.

La Révolution a livré la France aux hommes d’argent qui, depuis cent ans, la dévorent. Ils y sont maîtres et seigneurs. Le gouvernement apparent, composé de pauvres diables piteux, miteux, marmiteux et calamiteux, est aux gages des fins renards. Depuis cent ans, dans ce pays empanaché, quiconque aime les pauvres est tenu comme traître à la société. Et l’on est un homme dangereux quand on dit qu’il est des misérables.

(Anatole France, Les Lys rouges)

Marmiteux, honteux d’être né,
Rongé d’ennui et de vermine,
Au hasard le gueux mit son nez,
Malgré soucis, pluie et famine.

(André Gill, La Muse à Bibi)

On condamne à mort un malheureux qui érafla les nez d’une demi-douzaine d’honorables ; par la terreur d’un engin opportunément déposé, à 2 heures du matin, au seuil d’un grand magasin, on refrène le mouvement de pitié publique. Donc, on va couper le cou de l’anarchiste Vaillant à l’aube prochaine. Et maintenant, apprenez, maîtres gueux, à respecter les justes du Parlement et à ne pas mépriser les dieux de la République !

(Henry Bauër)

Michelet (faire le)

France, 1907 : Se glisser dans les foules pour palper les parties charnues des femmes.

Le vieux sénateur ne manquait jamais un de ces sermons mondains qui, pendant le carême, attirent les dames du noble faubourg ; il attendait pieusement la sortie et, perdu dans la foule, il se livrait avec une ardeur toute juvénile à ces manœuvres qu’on appelle en termes vulgaires faire le michelet.

(Les Propos du Commandeur)

Ministresse

France, 1907 : Femme de ministre.

— Comment est-elle devenue ministresse, après avoir porté tant de bonheur chez tant d’étudiants ?
— Elle est devenue ministresse le plus simplement du monde. Le sénateur Dumas avait l’habitude de passer ses soirées au café de la Source. Lorsque Dumont lâcha Gabrielle, il la recueillit. Il était jovial, ce brave Dumas. Ces deux gaietés se convinrent et ça fit un beau petit collage.

(Edgar Monteil, Le Monde officiel)

Monôme polytechnicoprotestant

France, 1907 : Entente spontanée de tous les protestants pour cacher les histoires scabreuses qui surgissent dans leur parti. L’on sait en effet que rien n’est plus moral que les protestants ; ce sont eux qui sont à la tête de toutes les sociétés pour l’extinction du vice ! Cependant c’est surtout dans les pays protestants, témoin l’Angleterre et l’Allemagne, qu’il semble fleurir le plus, mais il se cache… ce qui n’empêche pas les scandales comme ceux de la Pall Mall Gazette et celui des petits télégraphistes d’éclater quelquefois. Le pudibond Bérenger, le pasteur Dide, et le pieux Jules Simon, tous sénateurs, faisaient partie du monôme polytechnicoprotestant.

Toujours le monôme polytechnicoprotestant !… si… l’accident fût arrivé à… à la femme d’un officier catholique par exemple… ça n’eût pas fait tant d’histoires, et toute cette boue, — comme vous dites, — n’eût pas été remuée… mais ici il s’agit d’une protestante !… une protestante, songez donc ! est-ce qu’une protestante peut faillir ?… (il n’y a qu’à Mme de Staël que ça a été permis… et il y a si longtemps…) une protestante !… allons donc !… et tous les protestants, orthodoxes ou pas, se dressent comme un seul homme… on évoque l’ombre des illustrations du parti… tout le monde est fourré dans l’affaire, depuis Luther jusqu’à Guizot… en passant par Mélanchthon, Wolf, Leibniz, Schelling, Fichte, etc., etc…

(Gil Blas)

Monsieur Jules

France, 1907 : La brigade des mœurs.

Ce soir-là, des individus à l’œil louche, à la face patibulaire quoique bourgeoisement mis, s’étaient entassés de bonne heure dans le poste de police de la rue Bochard-de-Saron, sorte de caverne creusée dans les bâtiments du collège Rollin. C’était Monsieur Jules au grand complet, c’est-à-dire la brigade des mœurs, mobilisée à la requête de quelque sénateur pudibond et ami de ses aises.

(Aristide Bruant, Les Bas-fonds de Paris)

Morphée (être dans les bras de)

France, 1907 : Dormir, Morphée étant le dieu du sommeil.

Chez un sénateur très collet monté, et membre de la Société pour l’extinction du vice, un ami se présente à 10 heures du matin.
— Monsieur le sénateur est-il visible ?
— Oh ! non, Monsieur, répond le domestique, il est… très occupé.
— Très occupé ! s’exclame l’ami… Je comprends ; il est dans les bras de Morphée.
— Ah ! dame, Monsieur, je ne sais pas si elle s’appelle Morphée ; mais elle est entrée hier soir et je ne l’ai pas vue ressortir.

Mouler un sénateur

France, 1907 : Faire un étron. Les Anglais disent : enterrer un quaker.

Mouler une Vénus

France, 1907 : Même signification que ci-dessus.

Mouscailler

Vidocq, 1837 : v. a. — Aller à la selle.

Larchey, 1865 : Aller à la garde-robe (Vidocq). — De mousse.

Delvau, 1866 : v. a. Alvum deponere.

Rigaud, 1881 : Se défaire de la matière fécale.

France, 1907 : Faire ses besoins. L’esprit gaulois, vivement porté vers la scatologie, s’est exercé à plaisir sur les fonctions naturelles de l’humaine nature, et les périphrases exprimant l’acte de mouscailler sont des plus nombreuses. Voici les principales : aller à la selle, aller faire une ballade à la lune, aller au numéro cent, aller quelque part, aller à ses affaires, aller où le roi va seul, aller chez Jules, aller où le roi n’envoie pour lui personne, aller voir Bernard, aller au buen-retiro, cracher de la fesse, déponer, déposer une pêche, une médaille de papier volant ; débourrer une pipe, defalquer, enterrer son colonel, écrire à un juif, envoyer une dépêche à Bismarck, fogner, flaquer, flasquer, faire des cordes, faire le grand, faire une commission, faire une moulure, filer, flaquader, fuser, filer le câble de proue, faire un pruneau, un pêche ; faire ronfler le bourrelet, la chaise percée, faire corps neuf ; gazonner, gâcher le gros, galipoter ; mousser, mouler un sénateur, une Vénus ; poser un pépin, un factionnaire, une sentinelle ; mettre une lettre à la poste ; pousser son rond, tarter.

Non decet

France, 1907 : « Cela ne convient pas. » Locution latine, par laquelle ou avertit quelqu’un de l’inconvenance d’un acte ou d’une parole.

M. le sénateur Bérenger passe sa vie à lancer des non decet.

Nunquam non paratus

France, 1907 : Toujours prêt. Locution latine ; littéralement : jamais non préparé.

Du résultat de cette visite dépendait l’avenir du mari, de tous les siens ; aussi, pour séduire le vieux sénateur, déploya-t-elle tous ses artifices. Coquettement vêtue d’un peignoir aux provocatrices transparences, elle le fit asseoir à ses côtés, et, à demi couchée sur l’ottomane, elle prenait les plus troublantes poses.
Il vit bien la manœuvre, mais se contenta de plonger un regard goulu dans l’échancrure du corsage et soupira.
— Eh bien, quoi ? lui demanda-t-elle à la fin, dépitée.
— Hélas ! Madame, si vous saviez le latin, je vous répondrais que le temps est passé où je disais fièrement aux dames : Nunquam non paratus.
— Je ne sais pas de latin, répliqua-t-elle, mais je comprends que vous voulez dire : « Petit bonhomme ne vit plus. »

(Les Propos du Commandeur)

Olibrius (faire l’)

France, 1907 : Faire le méchant, se poser en homme terrible et n’être que ridicule. C’est un souvenir du rôle effrayant que l’on faisait jouer dans quelques mystères, notamment dans celui de Sainte Reine, à Anicius Olibrius, époux de Placidie, fille de Valentinien III, et qui fut gouverneur des Gaules vers 472, sous Léon III. Suivant la légende, devenu amoureux de sainte Reine et ne pouvant arriver à ses fins, il la fit mettre à mort, sous prétexte qu’elle refusait de sacrifier aux dieux. On la suspendit à un chevalet, on la fouetta de verges et on lui déchira les chairs avec des griffes de fer. « Et, raconte Anatole France, qui redit cette légende semblable à toutes les légendes de saints et de martyrs, le sang coula du corps de la vierge comme d’une source pure. » Les assistants pleuraient et Olibrius, pour ne pas voir ce sang, se couvrit le visage de son manteau. Le martyre de sainte Reine, d’autres disent sainte Marguerite, fut le sujet de grand nombre de mystères et de chansons où Olibrius était représenté comme un fanfaron, un glorieux, un faux brave, un occiseur d’innocents.
Dans l’Étourdi Molière fait dire à Mascarille :

Courage, mon garçon, tout heur nous accompagne,
Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne ;
Faisons l’olibrius, l’occiseur d’innocents.

On trouve dans un conte de Bonaventure Desperriers : « Mon mary, passez votre colère, et au lieu de faire ainsy l’olibrius, remerciez maître Itace. »
L’histoire cite un autre Olibrius, sénateur romain, proclamé empereur par surprise en 462 et que son incapacité fit, après trois mois, descendre du trône ; mais, comme l’a fort biem remarqué Ed. Thierry, « quand un nom se répand parmi les bonnes gens, ce n’est pas de l’histoire qu’il vient, c’est du théâtre ». C’est donc plutôt du gouverneur des Gaules que de l’empereur éphémère que nous vient le dicton.

Opiner du bonnet

France, 1907 : Acquiescer sans mot dire. Cette locution vient de l’ancien usage des assemblées de soulever son bonnet en signe d’assentiment à une résolution prononcée. Dans les établissements religieux où des questions étaient débattues, les anciens opinaient de vive voix, tandis que les novices ne pouvaient approuver qu’en soulevant leur bonnet ou calotte. Les Athéniens opinaient de la main, c’est-à-dire levaient la main dans les assemblées publiques en signe d’acquiescement. Les sénateurs de Rome se plaçaient, pour manifester leur vote, du côté de la personne dont ils partageaient l’opinion.

Pas permis à tout le monde d’aller à Corinthe (il n’est)

France, 1907 : Vieux dicton grec passé en latin, puis en français : Non licet omnibus adire Corinthum. Ou encore, suivant l’adage d’Horace :

Non cuivis homini contingit adire Corinthum.

Traduction vulgaire : L’on ne fait pas ce que l’on veut. L’on ne peut se lancer dans telle ou telle entreprise, car il en coûte des efforts et de l’argent. Corinthe, dans l’antique Grèce, étant autrefois, à cause de son temple de Vénus, habitée par nombre de courtisanes. Le poète Anacréon, qui ne comptait à Athènes que trente-cinq maîtresses, en avait une légion à Corinthe. C’est lui qui le dit ; il est à présumer qu’il se vante comme un simple Marseillais, car il ajoute : « Compte-m’en de Lesbos, d’Ionie, de Carie et de Rhodes deux mille. Mais quoi, tu parais surpris de me voir tant de maîtresses ! Je ne t’ai pas encore nommé celles de Syrie, de Canope ni de Crète où le fils de Vénus cache ses mystères. Et je ne pourrais entreprendre de nombrer celles que j’ai eues au delà de Gadès, de la Bactriane et des Indes ! » Et encore le jeune Bathilde n’est pas dans le tas ! Voilà des mœurs qui effaroucheraient fort M. le sénateur Bérenger ! Quoi qu’il en soit, s’il faut s’en rapporter au voluptueux poète de l’Amour mouillé, c’était à Corinthe que l’on trouvait les plus belles filles de la Grèce. Le lieu était donc très couru et, en conséquence, la vie fort chère. On y poussait le luxe à l’extrême et Aspasies et Phrynés, les horizontales de l’époque, y trafiquaient de leurs charmes à des prix exagérés. Les opulents seuls pouvaient se permettre d’affronter un voyage dans la capitale de l’Achaïe et les dépenses excessives d’un séjour dans cette ville de plaisirs. De là le dicton passé à travers les âges.

Sapho, qui va trop loin se perd,
Je crains un labyrinthe ;
Le chemin ne m’est point ouvert
Pour aller à Corinthe.

(De Coulanges)

Érasme donne une autre version. D’après lui, l’aphorisme grec viendrait de ce qu’il était très difficile et dangereux d’entrer dans le port de Corinthe à cause des nombreux écueils qui l’entouraient. Nous préférons la première version.

Père la Pudeur

France, 1907 : Pudibond, grotesque. Le père La Pudeur appartient généralement à l’une des nombreuses sectes protestantes où l’on s’effarouche du mot et où l’on se délecte en secret de la chose. C’est un fâcheux hypocrite et grotesque, un empêcheur de danser en rond. Le prototype du père La Pudeur est de nos jours le sénateur Bérenger. Il s’appelait autrefois Tartufe.

Tous ces dépravés de la Ligue contre la licence des rues, que Séverine appelle avec juste raison de « vieux dégoûtants piqués de cantharides », ces pères La Pudeur n’ont assurément nulle goutte de sang gaulois dans les veines et, si l’on remontait aux origines, on y reconnaitrait de copieuses infusions saxonnes, suisses ou belges, à moins que le pesant marteau du huguenotisme n’ait aplati un coin de leur cervelet. Pas de notre race, Gaulois et Francs, tous ces gens-là ont besoin d’être recuits !

Pignouf

Larchey, 1865 : Chez les cordonniers, le maître s’appelle pontif, l’ouvrier gniaf, et l’apprenti pignouf.

Larchey, 1865 : Homme grossier, mal élevé.

Cet animal d’Amédée n’a pas le sou. — Prends-en un autre. — Où ça ! tous des pignoufs ici.

(1860, À bas le quartier latin)

Rigaud, 1881 : Apprenti cordonnier. — Grossier personnage, malappris.

En voilà un petit pignouf de calicot, qui m’a fait boire de la groseille quand j’avais demandé du madère !

(G. Lafosse, Petit journal amusant)

Le Pignouflard, c’est le pignouf dans toute sa beauté, la dernière expression du goujat.

Fustier, 1889 : Élève reçu à l’École normale, mais qui n’a pas encore subi l’épreuve du canularium. (V. ce mot.)

La Rue, 1894 : Grossier. Avare. Goujat. Apprenti cordonnier.

Virmaître, 1894 : Un miché qui pose un lapin à une fille est un pignouf (Argot des filles).

France, 1907 : Individu grossier, avare, égoïste, glouton. Terme de mépris que l’on adressait autrefois dans les régiments à ceux qui buvaient seuls, qui faisaient suisse. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux donne, sous la signature Ego E-G, l’explication de ce mot :

D’après nos professeurs de langue verte, ce mot s’applique à tout individu considéré comme un goujat, un grossier personnage, comme un homme malpropre et malappris ; c’est le dernier échelon, en outre, de l’échelle sociale des savetiers, au sommet de laquelle trône le chef de l’atelier du pontife, tandis que l’ouvrier ou gniaf siège plus bas ; telle est, au figuré comme au sens propre, la signification générale de cette grotesque locution. Quant à son étymologie, faut-il la voir dans le vieux mot français pigne (peigne), dont se servaient jadis Rabelais, Regnier, Villon et leurs émules, afin de mieux adapter une portée dédaigneuse à leur pensée et qui s’est implanté plus tard, chez nous, dans une conception identique, accompagné d’une interjection (ouf) capable de lui donner à la fois un son moins vague et radical ? Doit-on, au contraire, le puiser avec un peu plus de succès dans les pinons (pommes de pin), dont la corruption a fait pignons et même peignons, afin de désigner directement ce qui reste de la laine, après qu’elle a été peignée (postquam carminata fuit tana) comparaison qui nous conduit à regarder toujours le mot dans son acception présente ? ou bien, en remontant jusqu’au celtique pen (tête, sommet), faut-il y voir le motif d’une allusion portée jusqu’au comble du mépris pour l’individu qu’elle frappe ? Quelle que soit l’origine que l’on préfère, on y trouvera toujours une portée presque identique et qui se résume dans la désignation frappante de l’homme sale comme un peigne et malappris.

 

Quelques coryphées très jeunes causent au foyer de la danse :
Qu’est-ce que c’est que les sénateurs ?
— Un tas de vieux, répondent les mieux renseignées.
— Et les députés… sont-ils plus jeunes ?
— Ils sont moins vieux.
D’où cette réflexion surnaturaliste d’une petite marcheuse, ayant déjà beaucoup marché :
— C’est donc ça qu’ils sont plus pignoufs !

Poil

d’Hautel, 1808 : Avoir un poil dans la main. Être disposé à ne rien faire, se laisser gagner par l’oisiveté.
Il y a laissé son poil. Se dit en parlant d’un homme qui dans une affaire a eu du dessous, ou un grand désavantage.
Poil de Judas. Cheveux ou barbe rousse.
Être au poil et à la plume. Être bon et habile à plusieurs choses.
Un brave à trois poils. Fanfaron, homme qui dit plus qu’il n’en fait.
C’est un gaillard à poil, un luron à poil. Se dit d’un homme fort, vigoureux, et bien taillé ; ou fin, habile et rusé.
Il a de beaux poils. Se dit par ironie de quel qu’un qui n’a pas de beaux cheveux.
Reprendre du poil de la bête. Se remettre au travail, reprendre ses travaux accoutumés après plusieurs jours de féerie.
Un poil ne passe pas l’autre. Se dit d’un homme ajusté, vêtu avec recherche.
Il se laisseroit arracher la barbe poil à poil. Se dit d’un poltron, qui souffre et passe sous silence les offenses les plus graves.

Larchey, 1865 : Réprimande.

Delvau, 1866 : s. m. Courage, — dans l’argot du peuple, qui, sans croire, comme les Anciens, aux gens qui naissent avec des poils sur le cœur (V. Pline, Histoire naturelle), a raison de supposer que les gens velus de corps sont plus portés à l’énergie que ceux à corps glabre. D’où les deux expressions : Avoir du poil, c’est-à-dire du courage, et Être à poils, c’est-à-dire résolu.

Delvau, 1866 : s. m. Paresse, envie de flâner, — dans le même argot [du peuple]. Avoir un poil dans la main, ou tout simplement le poil. N’avoir pas envie de travailler. Nos pères disaient d’un homme fainéant : « Il est né avec un poil dans la main, et on a oublié de le lui couper. »

Delvau, 1866 : s. m. Réprimande, objurgation, — dans l’argot des ouvriers paresseux.

La Rue, 1894 : Paresse. Avoir un poil dans la main. Réprimande. Courage. Faire le poil, surpasser, tromper. Tomber sur le poil, battre.

France, 1907 : Réprimande. « Recevoir un poil. »

— Comment être sûr que celle-ci ou celle-là, à qui je devrais adresser des observations, flanquer un poil, sur la manière dont elle s’acquitte de son service, ne… fréquente pas les genoux d’un député ou d’un sénateur, aussi amoureux qu’influent ? Dans le doute, je préfère rengainer mon speech et supprimer mon poil !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Pornologue

France, 1907 : Synonyme de pornographe ; néologisme.

Ne pouvant se résigner à croire que des sénateurs fulminassent à blanc contre les pornologues et gaspillassent de façon si légère les bonnes foudres de la vertu, le voyageur se mêla de plus près au groupe des divins Parisiens et se fit présenter aux plus formidables.

(Émile Bergerat)

Poser pour la galerie

France, 1907 : Faire le beau ; prendre devant le public des poses avantageuses de façon à se faire admirer.

Des degrés du Parlement descendirent les ratés de a politique et les libidineux sénateurs. Ils causaient entre eux, plaisantaient, se montraient le public. Ils étaient gras, bien portants, robustes, en face de cette hâve multitude, tel un bon morceau de bifteck devant un lion maigre, et j’admirais la barrière morale qui sépare l’oppresseur de l’opprimé. De quoi parlaient-ils ? Qu’agitaient-ils dans leurs cervelles vides et confuses ? Les uns avaient des favoris, d’autres de la barbe ; d’autres étaient imberbes comme des comédiens et ils posaient pour la galerie, s’arrêtant sur les marches, pérorant à grands gestes… On les accusait de tripotages et de déprédations innombrables ; mais, comme ils servaient d’intermédiaires entre les autres pouvoirs et qu’ils faisaient les lois, ils se soustrayaient toujours eux-mêmes à des châtiments d’ailleurs illusoires !

(Léon Daudet)

Poser sa chique

Larchey, 1865 : Garder le silence. — V. Chique.

Le roi règne sans gouverner. Si le nôtre un jour s’en écarte, Qu’il aille interroger la Charte ! Elle lui répondra d’abord : Pos’ta chique et fais l’mort.

(Paris chantant, Jules Leroy)

Rossignol, 1901 : Se taire, s’abstenir.

France, 1907 : Se taire.

J’entendrais parler d’République,
Généraux, miniss’s, sénateurs,
Députés… enfin toute la clique
D’ceuss’ qui nous promett’nt el’ bonheur,
Et sous prétesqu’ qu’i’s sont nos maîtres,
Faudrait tair’ ma gueul’ devant eux ;
Faudrait que j’pos’ ma chiqu’ ; peut-être
Qu’i’s prenn’nt le peupl’ pour un mmerdeux !

Protecteur

Delvau, 1864 : Monsieur bien mis qui consent à mettre une fille dans ses meubles et à oublier tout les mois, dans le tiroir de l’un d’eux, quelques billets de banque destinés à l’entretien de cette fille — de de son amant de cœur.

Ces belles drôlesses… qui viennent de la rive droite de la Seine, du pays où les protecteurs fleurissent.

(A. Delvau)

Delvau, 1866 : s. m. Galant homme qui entretient une femme galante. On dit aussi Milord protecteur. Les actrices disent Bienfaiteur.

France, 1907 : Amant payant d’une fille entretenue.

France, 1907 : Personnage en vue grâce à l’influence duquel on obtient l’ouverture d’un cercle, qui le protège quand il est menacé et pare quand il le peut les tuiles qui pourraient s’y abattre.

… Dans une ville comme Paris, tous les paresseux, tous les ratés, tous les déclassés, tous les révoqués et tous les défroqués savent s’arranger pour vivre des cercles… Le protecteur est un personnage officiel ou officieux. Il est sénateur, député, conseiller municipal, général, préfet, magistrat, homme de lettres, journaliste, académicien, etc., etc. Il touche pour ses… voitures une somme ronde, une redevance mensuelle et reçoit des actions libérées du cercle. Il existe à Paris un grand nombre de ces protecteurs, et, s’il nous était permis d’en publier les noms, il y aurait de grandes surprises !…

(Hogier-Grison, Pigeons et Vautours)

Pudirarderie

France, 1907 : Pudibonderie outrée et ridicule, comme celle d’un célèbre sénateur.

Sainte Canaille

France, 1907 : Le peuple.

Ancien ministre des travaux publics et toujours habile financier, celui-ci, depuis un quart de siècle au moins, volait tel qu’un vautour et plumait tous les oisillons qui lui tombaient entre les serres et sous le bec : à présent sénateur, ce pillard, ce goulu, ce brigand, siégeait au palais du Luxembourg, au milieu des Pères conscrits, et celui-là, naguère marchand de vins et déclaré plusieurs fois en faillite, ayant été depuis, nonobstant, décoré de la Légion d’honneur et même élu député, tempêtait à la chambre basse, composée de non moins de nullités et de fripons que la haute, et dirigeait trois ou quatre feuilles vénales vendues successivement à tous les chefs de parti : radicaux, opportunistes et réactionnaires.
Sans cesse ils me soupiraient la même litanie en m’offrant, avec une louable émulation, un des millions qu’ils avaient extorqués à la sainte canaille.

(Léon Cladel, La Juive errante)

Sénateur

Rigaud, 1881 : Ouvrier qui fréquente les sénats.

Dans le temps, les tourneurs de roues étaient nommés sénateurs ; le mot s’est généralisé depuis.

(Idem).

Rigaud, 1881 : Taureau, — dans le jargon des bouchers qui disent également « pacha ».

Rigaud, 1881 : Tout individu vêtu d’un paletot ou d’une redingote, — dans le jargon des voyous.

Fustier, 1889 : On appelle ainsi les malheureux qui, dans les garnis du dernier degré, ont des planches particulières au lieu de coucher à la corde. Ce sont les richards de l’hôtel. La planche coûte un sou par jour. (Voltaire, 1882)

France, 1907 : Bourgeois, bien habillé ; argot faubourien.

Sénateurs

Rossignol, 1901 : Vieux commissionnaires non médaillés des marchés aux fleurs.

Talon rouge

Larchey, 1865 : Aristocrate. Le droit de porter des talons rouges était un signe de noblesse.

Tous les talons rouges de l’ancien régime qui trahissent le peuple.

(1793, Hébert)

Delvau, 1866 : s. m. Aristocrate. Être talon rouge. Avoir la suprême impertinence.

France, 1907 : Élégant, distingué, aristocrate.
Dans l’ancienne cour, tous les hommes présentés (c’est-à-dire ceux qui montaient dans les carrosses du roi) avaient des souliers à talons rouges. De là est venue l’expression talon rouge, qui, par une assimilation facile à saisir, signifiait homme de cour, homme présenté, homme montant dans les carrosses du roi.

Un des phénomènes sociaux qui ne consternent le plus par les temps troublés que nous traversons, c’est la disparition de ces belles manières qui firent longtemps à la France une réputation méritée.
Hélas ! en fait de talons rouges, il ne reste plus que ceux des garçons d’abattoir.

(Alphonse Allais)

On dit aussi d’un libertin qu’il est talon rouge, allusion aux mœurs relâchées des anciens seigneurs.
D’après un article de Lucius dans la Liberté du 9 juillet 1866, le talon rouge descendrait des Romains. « Le sénat, dit-il, étant le conseil de la noblesse, les sénateurs portaient le costume distinctif de la noblesse romaine : la tunique à large bande de pourpre et par-dessus la toge, également à large bande rouge, l’anneau d’or au doigt, et au pied la bottine de pourpre, dont le rouge, de plus en plus rétréci, a fini, chez nous, par se réfugier au talon de notre noblesse, proportion à peu près équivalente à celle dans laquelle le français est resté latin. »

Tripatouillage

France, 1907 : Retouche maladroite d’une œuvre.

France, 1907 : Tripotage, voleries ; néologisme mis en cours par Émile Bergerat. Voir Soireux.

Il fut compromis dans une affaire véreuse, quelque tripatouillage panamiste en petit, où ne furent englobés qu’une demi-douzaine de sénateurs et députés.

(Hector France, L’Outrage)

Truc (débiner le)

Rigaud, 1881 : Révéler le secret d’un métier, les ruses d’un métier, la manière d’opérer.

Je vois que vous êtes du métier : ne débinez pas le truc.

(G. Escudier, Les Saltimbanques)

Maquiller le truc, organiser une affaire.

France, 1907 : Dévoiler le secret.

… Vous prenez un de ces vases d’élection et vous y jetez un petit carnet de coulissier bien gras ; puis vous en fermez le couvercle et vous le laissez fermenter dans un coin sans y penser davantage : tous les cinq ans, vous l’ouvrez, et avec une cuillère à pot, vous en ramenez de la représentation nationale, soit une infinité de petits députés députants, de petits sénateurs sénatorisants qui, au moindre rayon de soleil, grandissent en dansant et deviennent des ministres ministrants tels que nous, que dis-je, des candidats à la présidence, pour ensuite se répandre et pulluler dans l’administration, les postes lucratifs, les fonctions honorifiques, les consulats, ambassades et perceptions. Et voilà, Messieurs et Mesdames, tel est le truc du système et le système du truc. Nous avons l’honneur de vous le débiner, afin que vous sachiez par quoi nous avons remplacé les vagues régimes, monarchies ou empires…

(Émile Bergerat)

Vote (chevalier du)

France, 1907 : Sénateur, député ; néologisme créé par Guy de Maupassant.


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique