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Aller en Germanie

Boutmy, 1883 : v. Remanier. Cette expression, d’allure si preste, s’applique pourtant, comme on voit, à une chose très désagréable pour le compositeur. Lorsqu’il qu’il a commis un bourdon ou un doublon et qu’il est forcé de remanier un long alinéa, on dit qu’il va en Germanie. Cette locution, récemment introduite dans quelques ateliers, vient-elle des nombreux remaniements que la Prusse a fait subir, depuis 1866, à la carte d’Allemagne, et même, hélas !, à la carte de France ? Un vieux typographe nous fait remarquer que cette locution : Aller en Germanie, dont on n’aperçoit pas distinctement l’origine, que nous venons tout à l’heure de chercher au-delà du Rhin, est purement et simplement une corruption. Quand un compositeur a commis un bourdon, il s’écrie de mauvaise humeur : Allons ! bon ! Il faut que je remanie. D’où aller en je remanie, puis en Germanie.

Américain (œil)

Larchey, 1865 : Œil investigateur. — L’origine du mot est dans la vogue des romans de Cooper et dans la vue perçante qu’il prête aux sauvages de l’Amérique.

Ai-je dans la figure un trait qui vous déplaise, que vous me faites l’œil américain ?

(Balzac)

J’ai l’œil américain, je ne me trompe jamais.

(Montépin)

Œil américain : œil séducteur.

L’œillade américaine est grosse de promesses, elle promet l’or du Pérou, elle promet un cœur non moins vierge que les forêts vierges de l’Amérique, elle promet une ardeur amoureuse de soixante degrés Réaumur.

(Ed. Lemoine)

Rigaud, 1881 : Œil auquel rien n’échappe. Dans une ronde des bagnes, on parle de cet œil américain qui fait le succès des charrieurs.

Pour être un voleur aigrefin il faut un œil américain. Pour détrousser un citadin, Ah ! vive un œil américain.

(Léon Paillet, Voleurs et Volés)

Rigaud, 1881 : Œil fascinateur. Dans le monde de la galanterie, longtemps l’Américain a passé pour avoir le double mérite de posséder de l’argent et d’être généreux. Lorsqu’un homme paraissait réunir les conditions de générosité requises, il ne manquait pas de plaire à ces dames qui lui trouvaient l’œil américain.

Oh ! voilà deux petites femmes qui s’arrêtent… Elles s’asseyent devant nous… La brune me fait un œil américain.

(Paul de Kock, Le Sentier aux prunes)

Aujourd’hui, quand une femme dit à une autre : un tel a l’œil américain, traduisez : Méfie-toi, ou méfions-nous, c’est un floueur. Elles en ont tant vu de toutes les couleurs et de tous les pays, qu’elles ne croient plus ni aux Russes, ni aux Américains.

Assommer

d’Hautel, 1808 : Quand l’un dit tue, l’autre dit assomme. Pour exprimer que deux personnes enchérissent l’une sur l’autre de sévérité et de dureté dans les punitions qu’ils infligent à leurs subordonnés.
On dit grossièrement et méchamment des femmes qui sont parvenues à un âge avancé, et qui semblent promettre une longue vieillesse, que Pour qu’elles mourussent, il faudroit les assommer.
Assommer se prend aussi, par exagération, pour fatiguer, ennuyer, accabler. On dit d’un bavard, d’un importun, qu’Il assomme par la longueur et l’ennui de ses discours.

Assommoir

Delvau, 1866 : s. m. Nom d’un cabaret de Belleville, qui est devenu celui de tous les cabarets de bas étage, où le peuple boit des liquides frelatés qui le tuent, — sans remarquer l’éloquence sinistre de cette métaphore, que les voleurs russes semblent lui avoir empruntée, en la retournant pour désigner un gourdin sous le nom de vin de Champagne.

Rigaud, 1881 : Débit de liqueurs, comptoir de marchand de vin.

Les assommoirs sont des mines à poivre ou boîtes à poivre.

(Le Sublime)

J’entrerai en face, au petit assommoir.

(Ad. d’Ennery, Les Drames du cabaret, 1864)

Merlin, 1888 : Cabaret où l’on vend de la mauvaise eau-de-vie, ou cette boisson même.

Virmaître, 1894 : Boutique où l’on vend des liqueurs vitriolées qui assomment les buveurs. Le premier assommoir, bien avant celui du fameux Paul Niquet, fut créé vers 1810, rue de la Corderie, près du Temple, par un nommé Montier. Cet empoisonneur charitable avait fait établir dans son arrière-boutique une chambre spéciale pour les assommés ; la paille servait de litière, des pavés servaient d’oreillers. Cette chambre s’appelait la Morgue (Argot du peuple).

France, 1907 : Cabaret. — Voir Abreuvoir.

Avoir son plaisir

Delvau, 1864 : Employé dans un sens obscène pour faire l’acte vénérien.

Et sachez bien que je mourusse
Si mon plaisir de lui n’eusse.

(Anciens Fabliaux)

Mais Marguerite eut de moi son plaisir.

(Maroy)

Polyxène, sans être vue de personne, tira le prêtre en sa maison pour en avoir son plaisir.

(P. De Larivey)

Baba

Rigaud, 1881 : Pour ébahi, — dans le jargon du peuple ; en ôtant la première et les deux dernières lettres et doublant la syllabe BA.

Rossignol, 1901 : Étonné, surpris, ne savoir quoi répondre.

Il était tellement épaté, qu’il en est resté baba.

France, 1907 : Ébahi, stupéfait. Rester baba, rester bouche bée. Baba, en russe, veut dire vieille. Peut-être ce mot a-t-il été rapporté de la campagne de Russie, où les vieilles, sur leurs portes, regardaient d’un air ahuri passer nos soldats.

Donner du travail aux ouvriers, ce n’est pas bien difficile. Il suffirait, pour cela, d’une poussé de générosité, d’un élan du cœur, chez les marchands de paroles, là-bas, au bout du pont de la Concorde.
Vous m’objecterez que ce serait la première fois, depuis plus de vingt ans, qu’ils s’occuperaient sérieusement du pauvre monde et que nous en resterions tous baba.

(François Coppée)

Bas-bleu

Delvau, 1866 : s. m. Femme de lettres, — dans l’argot des hommes de lettres, qui ont emprunté ce mot (blue stocking) à nos voisins d’outre-Manche.
Alphonse Esquiros (Revue des Deux Mondes, avril 1860) donne comme origine à cette expression le club littéraire de lady Montague, où venait assidûment un certain M. Stillingfleet, remarquable par ses bas bleus. D’un autre côté, M. Barbey d’Aurevilly (Nain jaune du 6 février 1886) en attribue la paternité à Addison. Or, le club de lady Montague ne date que de 1780, et Addison était mort en 1719. Auquel entendre ?

France, 1907 : Nom donné aux femmes de lettres, traduction littérale de l’anglais Blue stocking. Alphonse Esquiros raconte que cette expression prit naissance dans le club littéraire de la célèbre lady Montague qui vivait au commencement du XVIIIe siècle. Dans sa résidence de Twickenham, près de Londres, elle réunit toutes les célébrités littéraires du temps, Pope, Addison, Steele, Young, etc., et dans le nombre se trouva un certain Stillingfleet, auteur ignoré aujourd’hui, qui avait l’habitude de porter des bas bleus. Quantité de femmes de lettres ou aspirant à le devenir fréquentaient le salon de lady Montague, et le public railleur appela ces réunions le club des Bas bleus, nom qui fut bientôt donné à chacune des habituées.
D’après Barbey d’Aurevilly, ce serait Addison qui aurait baptisé le club.
Mills, dans son History of Chivalry, raconte d’autre part qu’il se forma à Venise, en 1400, une société littéraire sous le nom de Société du Bas (Società della Calza) et dont tous les membres devaient, comme signe distinctif, chausser des bas bleus. Cette société fut connue plus tard en Angleterre, et c’est sans doute à elle qu’Addison fit allusion en baptisant de ce nom celle de Lady Montague. Quoi qu’il en soit, la provenance est bien anglaise, et c’est en Angleterre que pullule, plus qu’en aucun pays du monde, cette variété excentrique de la race humaine.
Dans tous les temps et dans toutes les nations, les femmes savantes ont excité les railleries, et, les hommes s’étant attribué l’universelle toute-puissance, nombreux sont les proverbes à l’adresse de celles qui essayent de se tailler une part de la masculine souveraineté.
Nos pères surtout se sont égayés à ce sujet :

La femme qui parle latin,
Enfant qui est nourri de vin,
Soleil qui luisarne au matin,
Ne viennent pas à bonne fin.
C’est une chose qui moult me déplait,
Quand poule parle et coq se tait.

(Jean de Meun)

« Femme qui parle comme homme, geline qui chante comme coq, ne sont bonnes à tenir. »

Ne souffre à ta femme pour rien
De mettre son pied sur le tien,
Car lendemain la pute beste
Le vouloit mettre sur ta teste.

(G. Meurier, Trésor des sentences)

Qui n’a qu’une muse pour femme faict des enfans perennels.

(Adages français, XVIe siècle)

Napoléon Ier qui ne se piquait pas de galanterie et qui avait des idées particulières sur les femmes au point de vue de leur rôle social, avait coutume de dire :
« Une femme a assez fait quand elle a allaité son fils, ravaudé les chaussettes de son mari et fait bouillir son pot-au-feu. »
Aussi aimait-il peu les bas-bleus ; les femmes s’occupant de littérature lui paraissaient des monstres.
À une soirée des Tuileries, Mme de Staël demandait à l’empereur :
— Quelles femmes préférez-vous, sire ?
— Celles qui ont beaucoup d’enfants, répondit brutalement Napoléon.
Oui, mais elles ruinent leur mari.
En aucun pays du monde on aime les bas-bleus, que ce soit en France, en Chine ou au Japon.
Lorsque la poule chante, dit un proverbe japonais, la maison marche à sa ruine. Je suppose que chanter signifie, en ce cas, écrire des poèmes.
Si vous êtes coq, disent les Persans, chantez ; si vous êtes poule, pondez.
Et les Russes : Ça ne va jamais bien quand la poule chante.
Les Chinois : Une femme bruyante et une poule qui chante ne sont bonnes ni pour les Dieux ni pour les hommes.
Terminons par ce verset tiré du Talmud, et saluons, car c’est le meilleur :

Dieu n’a pas tiré la femme de la tête de l’homme, afin qu’elle le régisse ; ni de ses pieds afin qu’elle soit son esclave ; mais de son côté, afin qu’elle soit plus près du cœur.

Mais le dernier mot et le plus féroce sur les bas-bleus a été dit par Barbey d’Aurevilly, dans la Revue critique :

Ces bas-bleus ne le sont plus jusqu’aux jarretières. Ils le sont par-dessus la tête ! Leurs bas sont devenus une gaine. Les femmes maintenant sont bleues de partout et de pied en cap ; égales de l’homme, férocement égales, et toutes prêtes à dévorer l’homme demain… Vomissantes gargouilles de déclarations bêtes ou atroces, elles sont bleues jusqu’aux lèvres, qu’elles sont bleues comme de vieilles négresses !

Albert Cim a écrit un volume très documenté sur les bas-bleus.

Bibelot

Delvau, 1866 : s. m. Havresac, porte-manteau, — dans l’argot des soldats.

Delvau, 1866 : s. m. Objet de fantaisie, qu’il est de mode, depuis une vingtaine d’années, de placer en évidence sur une étagère. Les porcelaines de Saxe, de Chine, du Japon, de Sèvres, les écailles, les laques, les poignards, les bijoux voyants, sont autant de bibelots. Par extension : Objet de peu de valeur. Ce mot est une corruption de Bimbelot, qui signifiait à l’origine jouet d’enfants, et formait un commerce important, celui de la bimbeloterie. Aujourd’hui qu’il n’y a plus d’enfants, ce commerce est mort ; ce sont les marchands de curiosités qui ont succédé aux bimbelotiers.

Rigaud, 1881 : Objet de peu de volume et peu de valeur. Objet de peu de volume et de beaucoup de valeur. En général, tous les menus objets, plus ou moins artistiques, depuis les bijoux anciens jusqu’aux vieilles seringues prétendues historiques, prennent la dénomination très élastique de « bibelots ».

J’ai été aussi fort bousculé par mon propriétaire, auquel je dois deux termes, et il m’a fallu vendre toutes sortes de bibelots pour m’acquitter d’un.

(H. Murger, Lettres)

Les deux peuples les plus passionnés, aujourd’hui, pour les bibelots sont le Français et le Chinois, — signe de décadence, — prétendent les philosophes. Pour satisfaire à toutes les exigences, il s’est établi des fabriques de vieux neuf qui déversent journellement leurs produits à l’hôlel Drouot.

Boutmy, 1883 : s. m. En imprimerie, on donne ce nom aux travaux de peu d’importance, tels que factures, adresses, étiquettes, prospectus, circulaires, lettres de mariage, billets de mort, etc. Ces travaux sont aussi appelés bilboquets, et mieux ouvrages de ville.

Fustier, 1889 : Argot d’imprimerie. Travaux de peu d’importance ; factures, prospectus, têtes de lettre, etc.

France, 1907 : Objet de curiosité ou de fantaisie dont il est de mode, depuis quelques années, d’encombrer ses appartements ; du mot bimbelot, jouet d’enfant.

L’appartement est somptueux. Le temple est digne de l’idole. Le lit est anglais, la commode est russe, l’armoire est italienne, le sofa est turc, les fauteuils sont allemands, les bronzes sont espagnols, mais les bibelots sont parisiens.

(Albert Dubrujeaud)

Ces objets, la plupart de cuir ouvragé, ressemblaient, tous, à ces affreux bibelots connus sous le nom d’article-Paris ; ils en avaient la forme laide et sans art, la destination vague, l’insupportable clinquant.

(Octave Mirabeau, Gil Blas)

Travaux de peu d’importance, dans l’argot des typographes.

Birbette

Delvau, 1866 : s. m. Archi-vieillard, — dans l’argot des petites dames, qui ont dû connaître plus d’un birbante italien, anglais, russe ou suédois.

Bizet

Merlin, 1888 : Garde national ou réserviste.

France, 1907 : Garde national réfractaire ou qui persiste ou qui se refuse à porter un uniforme. Cette appellation viendrait du beau-frère de Bourrienne qui, en 1815, refusa d’obéir aux ordres du général russe qui exigeait que les patrouilles de Paris fussent composées d’un nombre égal de Russes, de Prussiens et de gardes nationaux. De là on donna le nom de Bizet d’abord aux gardes nationaux récalcitrants, puis à ceux qui persistaient à faire leur service vêtus en civil.

Bourdon

d’Hautel, 1808 : On dit de quelqu’un qui parle continuellement, que c’est un bourdon perpétuel.
Bourdon. En terme d’imprimerie, omission que fait le compositeur dans le manuscrit qu’il compose.

Halbert, 1849 : Femme prostituée.

Delvau, 1864 : Le membre viril, — sur lequel s’appuie si volontiers la femme qui va en pèlerinage a Cythère.

La croix et le bourdon en main.

(B. de Maurice)

Extasiée, fendue par l’énorme grosseur du vigoureux bourdon de mon dévirgineur, les cuisses ensanglantées, je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

(Mémoires de miss Fanny)

Delvau, 1866 : s. m. Fille publique, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. m. Mots oubliés, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Fille de joie, — dans le jargon des voleurs.

Boutmy, 1883 : s. m. Omission d’un mot, d’un membre de phrase ou d’une phrase. Ces omissions exigent souvent un grand travail pour être mises à leur place quand la feuille est en pages et imposée dans les châssis. V. Jacques (Aller à Saint-), Aller en Galilée, en Germanie. Le bourdon défigure toujours le mot ou la phrase d’une façon plus ou moins complète. On raconte que la guerre de Russie, en 1812, fut occasionnée par un bourdon. Le rédacteur du Journal de l’Empire, en parlant d’Alexandre et de Napoléon, avait écrit : « L’union des deux empereurs dominera l’Europe. » Les lettres ion furent omises et la phrase devint celle-ci : « L’UN des deux empereurs dominera l’Europe. » L’autocrate russe ne voulut jamais croire à une faute typographique. Avouons-le tout bas, nous sommes de son avis ; car trois lettres tombées au bout d’une ligne, c’est… phénoménal. L’exemple suivant n’est que comique : il montre que le bourdon peut donner lieu quelquefois à de risibles quiproquos ; nous copions textuellement une lettre adressée au directeur du Grand Dictionnaire : « Monsieur, accoutumé à trouver dans votre encyclopédie tout ce que j’y cherche, je suis étonné de ne pas y voir figurer le mot matrat, qui est pourtant un mot français, puisqu’il se trouve dans le fragment de la Patrie que je joins à ma lettre. Agréez, etc. », Voici maintenant le passage du journal auquel il est fait allusion : « La cérémonie était imposante. Toutes les notabilités y assistaient ; on y remarquait notamment des militaires, des membres du clergé, des matrats, des industriels, etc. » M. X*** ne s’était pas aperçu du bourdon d’une syllabe et s’était torturé l’esprit à chercher le sens de matrats, quand un peu de perspicacité lui eût permis de rétablir le mot si français de magistrats.

Virmaître, 1894 : Fille qui fait le trottoir. Cette expression vient de ce que les filles chantent sans cesse, ce qui produit aux oreilles des passants un bourdonnement semblable à celui du petit insecte que l’on nomme bourdon (Argot des souteneurs).

Virmaître, 1894 : Quand le metteur en page ne s’aperçoit pas qu’un mot a été oublié en composant un article, ce dernier devient incompréhensible. S’il s’en aperçoit et qu’il faille remanier le paquet, c’est enlever le bourdon (Argot d’imprimerie).

Rossignol, 1901 : Nom donné à un mauvais cheval par les cochers et charretiers. Une fille publique qui ne gagne pas d’argent est aussi un bourdon.

France, 1907 : Prostituée, dans l’argot des voleurs, sans doute à cause des paroles basses qu’elle murmure à l’oreille des passants et qui ressemblent à un bourdonnement. Faute typographique, argot des imprimeurs.

L’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom de bourdons. Les dits bourdons exigent un grand travail pour être replacés, lorsque la feuille est imposée, ou serrée avec des coins de bois dans un cadre de fer.

(Jules Ladimir, Le Compositeur-typographe)

Boyar

France, 1907 : Riche étranger, polonais, valaque ou russe, noble ou vilain, pourvu qu’il finance ; argot des petites dames. Le mot, tombé en désuétude, a été remplacé par Brésilien. Slavisme : le boyar étant le grand seigneur russe, généralement fort riche, car la plupart des grands manufacturiers sont des boyars.

La noblesse (en Russie) est un corps non seulement de négociants et d’industriels, mais de véritables exploiteurs dans tous les genres. Le général N… un descendant de Pierre le Grand, était directeur de l’Opéra italien d’Odessa, et avait en même temps un navire marchand en mer. Un autre boyar, un G…. s’il vous plaît ! avait établi à Odessa une sorte de Closerie des Lilas ou de Château des Fleurs, tout à la fois guinguette, bal et restaurant, où l’on était servi par les esclaves du prince. C’était le rendez-vous des femmes galantes de la ville, qui venaient y boire le punch, fumer la cigarette et danser le cancan. Le prince y remplissait lui-même, s’il faut en croire le capitaine anglais Jesse (Russia and the war), l’office de maître des cérémonies ; il visitait les tables et s’assurait que tout le monde était servi. Et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que loin de trouver sa conduite blâmable, les autres boyars louaient son idée comme fort ingénieuse et disaient tout haut qu’il faisait de bonnes affaires.

(Léon Deluzy, La Russie, son peuple et son armée, 1850)

Cartonneur ou cartonnier

France, 1907 : Joueur de cartes passionné.

…De tous les jeux, c’est le baccara qui se prête le mieux aux tricheries : elles se comptent par milliers et les Russes, — ces maîtres dans l’art de corriger la déveine, — en inventent tous les jours. Les Marseillais et les Toulousains, ces redoutables cartonneurs, en apportent chaque saison à Paris et les expérimentent dans les casinos des stations balnéaires et thermales.

(Hogier-Grison, Le Monde où l’on triche)

Chanter (faire)

Vidocq, 1837 : v. a. — (Voir ci-après Chanteur.)

Delvau, 1866 : Faire donner de l’argent à un homme riche qui possède un vice secret que l’on connaît, ou à un artiste dramatique qui tient à être loué dans un feuilleton. L’expression est vieille comme le vice qu’elle représente.

Rigaud, 1881 : Battre monnaie à l’aide d’un secret. — Aux XVIIe et XVIIIe siècles l’expression avait le sens de soumettre, faire entrer en composition.

Porteront le fer et le feu au cœur de la France et la feront chanter.

(Lucien, trad. Per. d’Ablancourt)

Les voleurs modernes emploient le verbe « charrier » dans le sens de faire chanter.

France, 1907 : Extorquer de l’argent à quelqu’un sous la menace de révélations scandaleuses, en lui faisant peur, en le menaçant de publier certains faits qui pourraient nuire à sa considération, et qu’il a par conséquent intérêt à tenir ignorés. Faire chanter signifiait, autrefois, faire payer une chose qu’on ne doit pas.

Le chantage existe partout, et celui que l’en punit n’est pas toujours le plus dangereux. Il y a le chantage en gants paille qui s’exerce dans un salon, qui prend des airs de vertu, qui, du haut de son équipage, éclabousse le passant ; celui-là on ne l’atteint pas ! Mais le tribunal est la terreur de ces exploiteurs de bas étage qui proposent aux gens craintifs et aux pusillanimes une terrible alternative : la bourse ou le déshonneur !

(Figaro)

— Jouons cartes sur table. Qu’est-ce que tu veux ?… de l’argent ?… je t’en donnerai aujourd’hui… tu reviendras demain… après-demain… dans une semaine… dans un mois… tu reparaitras toujours. Tu me feras chanter, enfin… Regarde-moi bien en face. Ai-je l’air de ces timorés que les menaces effrayent ?…

(Hector France, La Vierge russe)

Chaussettes polonaises ou russes

France, 1907 : Bandes de linge dont les pauvres diables et les soldats, faute de chaussettes, s’enveloppent les pieds.

Ils dormaient, les sans logis, à plat sur le sol, la tête, en guise d’oreiller, un peu haussée par leurs souliers. Leurs pieds blessés, leurs pieds d’errants, s’enveloppaient comme dans un bandage avec les croisés de la chaussette polonaise.

(Hugues Le Roux, Les Larrons)

Il colla, d’une goutte de suif, une chandelle au bout de sa patience dont il introduisit l’autre extrémité sous la pile des vêtements que contenait sa charge, et ayant enlevé ses bottes à la lueur de ce chandelier improvisé, il commença, assis de côté sur son lit, a déligoter ses chaussettes russes.

(Georges Courteline, Le 51e chasseurs)

Chaussettes russes

Merlin, 1888 : À défaut de chaussettes dont le gouvernement n’a jamais songé à les munir, les troubades s’enveloppent tant bien que mal les pieds de morceaux d’étoffes qu’ils découpent principalement dans leurs vieilles culottes. Ces chiffons prennent le nom pompeux de chaussettes russes ou polonaises : serait-ce une invention des Cosaques, ou simplement un nom donné en raison du…. suif dont elles sont imprégnées et qui, affirmait-on jadis, était un régal pour les soldats moscovites ?

Virmaître, 1894 : Être nu-pieds dans ses souliers (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Chiffons dont on s’entortille les pieds en guise de chaussettes. Ce n’est qu’à la rentrée de Crimée en 1851, que j’ai entendu pour la première fois dénommer ces chiffons, dont on faisait à cette époque grand usage dans l’armée, des. chaussettes russes.

Courir

d’Hautel, 1808 : Je l’attraperai bien sans courir. Espèce de menace que l’on fait à quelqu’un dont on a reçu quelqu’offense, et qui signifie que tôt ou tard on trouvera infailliblement l’occasion de s’en venger.
Il est bien loin, s’il court toujours. Se dit d’une personne qui est partie d’un lieu depuis long-temps, et dont on demande des nouvelles en la croyant dans le lieu où l’on est.
Courir la pretentaine. Chercher les bonnes fortunes, aller de côté et d’autre sans nécessité.
Cela court les rues depuis long-temps. Pour dire qu’une chose devient très-commune ; qu’on la, voit partout.
Ce n’est pas le tout que de courir, il faut partir de bonne heure. Signifie qu’il ne suffit pas de mettre du zèle et de l’ardeur dans une affaire, préalablement, on ne saisit point l’occasion lorsqu’elle se présente.
Courir après son éteuf. Se donner beaucoup de mal pour récupérer un bien ou un avantage que l’on a perdu par négligence.
Courir sur les brisées ou sur le marché de quelqu’un. Faire des démarches pour avoir ce qu’un autre a demandé le premier, ou pour lui en lever un avantage quelconque.

Delvau, 1864 : Baiser en ville et chez soi ; changer volontiers de maîtresses quand on est homme, d’amants lorsqu’on est femme.

Monsieur n’est pas heureux quand il court.

(Henry Monnier)

J’aimerois mieux que tous les laquais de la cour courussent sur le ventre de ma femme, que d’être astreint à ne point faire l’amour.

(Les Caquets de l’accouchée.)

Delvau, 1866 : v. n. Libertiner, — dans l’argot des bourgeois. On dit aussi Courir la gueuse et Courir le guilledou.

Crampton

France, 1907 : Wagon appelé ainsi du nom de Thomas Russell Crampton, ingénieur anglais inventeur des locomotives à grande vitesse.

Dabesse

Delvau, 1866 : s. f. Reine.

Rigaud, 1881 : Reine.

Hayard, 1907 : Mère.

France, 1907 : Reine, mère, patronne ; maîtresse de souteneur.

— Je ne te demande rien, Roland, je respecte tes secrets, fit-elle d’une voix douce, quoique entre nous il ne devrait pas y en avoir. Ne suis-je pas ta gonzesse, ta dabesse, ta femme enfin… ?

(Hector France, La Vierge Russe)

Darbe

France, 1907 : Le père ou la mère. Grand ou grande darbe, l’aïeul ou l’aïeule. Sans darbe, orphelin.

— Il est de son intérêt de se réconcilier avec sa mère… d’autant plus que son père… inconnu au bataillon.
— Ah ! s’exclama la Noire, regardant le jeune homme avec un vif intérêt, monsieur est enfant de l’amour ?
— Oui, répondit Paméla, sa canaille de darbe s’est tiré les flûtes après s’être donné de l’agrément avec mademoiselle sa maman. Tous les mêmes, ces salauds d’hommes !

(Hector France, La Vierge Russe)

Desiderata

France, 1907 : Choses désirées. Latinisme : pluriel de desideratum.

Les ouvriers de toutes les nations ont forcément des desiderata communs et dans la lutte qu’ils soutiennent contre leurs exploiteurs, vrais ou supposés, ils se servent des armes qui sont à leur disposition.
Mais que dire de ces nobles qui ont un pied en France, et l’autre en Allemagne, qui pourraient siéger un jour au Palais-Bourbon et le lendemain à la Chambre des seigneurs de Prusse ?

(Camille Dreyfus, La Nation)

Domange (marmite à)

France, 1907 : Voiture de vidanges, du nom du grand fabricant de poudrette. Marmiton de Domange, vidangeur. Travailler pour monsieur Domange, manger.

— Tu m’es tombé sous la main au moment où je cherchais un homme, où j’avais besoin d’un homme… non pas un miché, entends-tu bien… un gigolo, des michés et des gigolos, je puis en remuer à la pelle et les jeter ensuite à la marmite à Domange, mais d’un meg d’attaque, sur le bras duquel une fille de ma trempe, qui n’a pas froid aux yeux, est fière de s’appuyer.

(Hector France, La Vierge Russe)

Écorcher

d’Hautel, 1808 : Être écorché. Être rançonné ; payer trop cher ce que l’on achète.
On dit d’un traiteur chez lequel il faut donner beaucoup d’argent pour dîner, qu’on est écorché quand on va chez lui.
Beau parler n’écorche point la langue.
Signifie qu’il ne coûte pas plus de parler civilement qu’avec arrogance.
Écorcher un auteur. L’entendre mal, ou le traduire à contre-sens.
Il est brave comme un lapin écorché. Se dit d’un poltron ; d’un homme pusillanime et lâche.
Écorcher le renard. Pour dire, vomir, dégobiller, regorger.
Écorcher les oreilles. Prononcer mal ; parler mal devant quelqu’un qui est instruit.
Autant fait celui qui tient que celui qui écorche. Signifie que le recéleur est aussi coupable que le voleur même.
Il crie comme si on l’écorchoit. Se dit d’une personne délicate, et aimant à crier ; qui fait beaucoup de bruit pour rien.
Faire quelque chose à écorche cul. En rechignant ; de mauvaise grace.
Il faut tondre les brebis, mais non pas les écorcher. Il faut plumer la poule, etc. Voyez Crier.

Delvau, 1866 : v. a. Surfaire un prix, exagérer le quantum d’une addition, de façon à faire crier les consommateurs et à les empêcher de revenir.

Rigaud, 1881 : Faire payer un objet deux ou trois fois sa valeur ; c’est la qualité dominante chez la plupart des boutiquiers de Paris dont les boutiques sont placées, sans doute, sous le patronage de Saint Barthélémy.

France, 1907 : Surfaire un prix ; présenter un compte d’apothicaire. Écorcher une langue, la mal parler. Écorcher les auteurs, les mal traduire.

Pour signer la paix, la Prusse a exigé de la France une indemnité de guerre de cinq milliards.
Ce n’est pas seulement en parlant que les Allemands écorchent le français.

On dit aussi écorcher un rôle.

À cette époque aussi, Albert Glatigny, dégingandé, si long qu’il était sans fin, si souple qu’il était sans consistance, Glatigny écrivait ses poèmes archi-lyriques ; mais il était, en même temps, acteur à un petit théâtre de banlieue, ce qui lui dont à manger à peu près chaque jour. Or, un matin, Théodore de Banville surpris ledit Glatigny en train de répéter le rôle d’Achille dans l’Iphigénie de Racine.
— Eh quoi ! sécria-t-il, tu vas jouer une pièce de ce… monsieur ?
— Parbleu ! répondit Glatigny ; et c’est précisément parce que je l’exècre que je le joue. Car personne, songes-y bien, personne ne lui fit plus de tort que je ne lui en prépare à ce moment.
Alors comme Banville demeurait soupçonneux :
— Théodore, ajouta Glatigny, viens seulement, ce soir, au théâtre de Montmartre : et tu verras comment je le joue, ce polisson, tu verras comment je l’écorche !

Enculer une femme

Delvau, 1864 : La baiser par derrière au lieu de la foutre par devant, se servir du moule à merde au lieu d’employer le moule à enfants.

Le Russe gamahuche et l’Italien encule.

(L. Protat)

Enflaqueur

France, 1907 : Personnage désagréable, ennuyeux, gênant.

— Encore les enflaqueurs de ce matin ! Tu n’as pas de veine, mon pauvre vieux ! Dis-moi donc ce que c’est ? Le jeune à l’air d’un jobard sournois. Mais l’autre est de la flique, pour sûr.

(Hector France, La Vierge russe)

Faire ripaille

France, 1907 : Mener joyeuse vie. Boire et manger outre mesure, s’adonner aux plaisirs de la table.
On raconte au sujet de cette expression une histoire du dernier et huitième comte et premier duc de Savoie, Amédée le Pacifique, connu comme antipape sous le nom de Félix V. Il prit le monde en dégoût à la mort de sa femme et céda ses États à son fils aîné (1439), pour se retirer, à l’âge de 56 ans, sur les bords du lac de Genève, dans le Chablais, en un château dépendant d’un prieuré de l’ordre de Saint-Maurice, fondé par l’un de ses prédécesseurs, et qu’il avait fait remettre à neuf. Le château se nommant Ripaglia.
Amédée prit l’habit de moine, ainsi que quelques seigneurs qui l’avaient suivi dans sa retraite pour renoncer, comme lui, au monde, aux pompes et aux œuvres de Satan. Mais ils n’avaient, parait-il, nullement renoncé à la bonne chère, car l’ermitage de Ripaglia devient le théâtre d’agapes homériques. On dit bientôt : faire grande chère comme à Ripaglia, par contraction Ripaille, et enfin faire ripaille. Les Italiens disent : audare a Ripaglia.
Dans une de ses épîtres, Voltaire s’exprime ainsi :

Ripaille, je te vois ! Ô bizarre Amédée !
Est-il vrai que dans ces beaux lieux,
Des soins et des grandeurs écartant toute idée,
Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux,
Et que, lassé bientôt de ton doux ermitage,
Tu voulus être pape et cessas d’être sage !
Lieux sacrés du repos, je n’en ferais pas tant ;
Et malgré les deux clefs dons la vertu nous frappe,
Si j’étais ainsi pénitent,
Je ne voudrais point être pape.

Dans l’épître 64, il dit au roi de Prusse :

Lorsque deux rois s’entendent bien,
Quand chacun d’eux défend son bien
Et du bien d’autrui font ripaille…

Mais en dépit de Voltaire et des étymologistes qui ont trouvé cette fable, elle est controuvée. Ripaille vient tout simplement du vieux français ripuaille, dérivé lui-même de ripue, bonne chère.

Si bien que vers minuit, on cause, on fait ripaille,
Puis la discussion dégénère en bataille ;
Lors, laissant au défunt l’un d’eux pour le veiller,
Les autres titubants regagnent leur foyer.

(Alfred L. Marquiset, Rasures et Ramandons)

Flambeau

Fustier, 1889 : Factionnaire. Argot des soldats.

La Rue, 1894 : Affaire. Métier. Aventure. Bath flambeau, belle invention. Avoir le flambeau, être habile.

Rossignol, 1901 : Jeu. — « fait voir ton flambeau, je vais te dire si tu as gagné. » Flambeau veut aussi dire la chose, l’affaire : ce qu’il a fait n’est pas un chouette flambeau.

France, 1907 : Idée, projet.

— Voilà le mic-mac… Rogareff nous avait signalé un Russe comme lui, mais un douillard, arrivant de son pays pour rechercher une jeune fille… une héritière qui se trouvait à Paris… chez lui, Rogareff… il s’agissait, vous saisissez bien le flambeau, il s’agissait de supprimer le Russe et de chauffer la gonzesse…

(Edmond Lepelletier)

Foutre (se)

Delvau, 1866 : Se moquer, — dans l’argot du peuple, qui ne mâche pas ses mots, et, d’ailleurs, n’attache pas à celui-ci d’autre sens que les bourgeois au verbe se ficher. D’un autre côté aussi, n’est-il pas autorisé à dire ce que le bibliophile Jacob n’a pas craint d’écrire dans Vertu et tempérament, — un roman fort curieux et fort intéressant sur les mœurs de la Restauration, où on lit : « Quand un lâche nous trahirait, nous nous en foutons ! »

La Rue, 1894 : Se moquer. Le mot est grossier. Se ficher est une atténuation. Signifie aussi jeter, placer, donner, faire, s’habiller. Ficher au poste (on prononce fich’), ficher sa montre au clou, ficher une gifle, mal fichu (mal habillé), ne rien fiche. Allez vous faire ficher (allez au diable), ficher dedans (tromper) ; ficher la paix (laisser tranquille) ; ficher le camp (partir).

France, 1907 : Se moquer de quelqu’un ou de quelque chose, ne pas y tenir.

— Je me fous de la philosophie, en sommes, vous savez ! Et je donnerais tout l’œuvre d’Aristote, voire Platon et son Banquet, pour tenir longtemps, — toujours ! — dans mes bras, une taille souple comme la vitre, prolongée comme la tienne, ô mon idole, par un de ces derrières royaux qui démolissent si éloquemment toutes les ratiocinations des Strindberg !…

(Fin de Siècle)

Ça m’est égal, v’là tout’ l’histoire ;
Je n’vous désire ni bien ni mal ;
Ne m’gênez pas, c’est l’principal ;
Buvez sitôt qu’j’ai fini d’boire.
J’suis pas méchant, ça m’dérang’rait ;
J’suis pas bon, un autr’ me mang’rait ;
J’mijot’ dans mon indifférence !
Dites noir, dites rouge ou blanc,
Moi je n’dis rien—c’est bien plus franc —
Criez : Viv’ le roi ! Viv’ la France !
Viv’ la Prusse ! Engueulez-vous tous…
J’m’en fous !

(Paul Paillette)

— Non, papa serait en colères…
D’ailleurs, je n’ai que trente sous,
— Garde ton argent ! je m’en fous !
Est-ce qu’à ton âge on éclaire ?

(Albert Glatigny)

Sous la Restauration, le couplet suivant était chanté par les bonapartistes :

Je me fout du Roi,
Du comte d’Artois,
Du duc d’Angoulème,
Du duc de Berry,
D’la duchesse aussi
Et de qui les aime.

Frère

d’Hautel, 1808 : Un bon frère. Bon vivant ; homme qui aime à faire bombance, à se divertir.
Partager en frères. De bon cœur ; partager également.
Frère coupe-chou. Sobriquet que l’on donnoit autrefois dans les communautés au religieux qui étoit chargé des plus bas détails.

Delvau, 1866 : s. m. Citoyen, — dans l’argot des Jacobins de la première révolution.

Delvau, 1866 : s. m. Initié, — dans l’argot des francs-maçons. Faux frère. Franc-maçon qui joue de la franc-maçonnerie comme d’un instrument.

Delvau, 1866 : s. m. Philosophe, — dans l’argot des encyclopédistes. On sait que Diderot était, en religion philosophique, frère Platon, Frédéric II, roi de Prusse, frère Luc, etc.

Rigaud, 1881 : Typographe qui fait partie de la société typographique.

Boutmy, 1883 : s. m. Typographe qui fait partie de la Société typographique. Un vrai frère est aussi celui qui ne refuse jamais de prendre une tasse, et qui ne laisse jamais un autre vrai frère dans l’embarras.

Gousli

France, 1907 : Mot importé du russe ; harpe horizontale.

Grand Turc

Larchey, 1865 : Le Grand Turc et Le roi de Prusse jouissent d’un égal degré de la faveur d’être employés lorsqu’il s’agit d’une fin de non-recevoir.

Ma chère, il pense à toi comme au Grand Turc.

(Balzac)

À qui voulez-vous que je le dise donc ? au Grand Turc ?

(Murger)

Delvau, 1866 : s. m. Personnage imaginaire qui intervient fréquemment dans l’argot des bourgeois. S’en soucier comme du Grand Turc. Ne pas s’en soucier du tout. Travailler pour le Grand Turc. Travailler sans profit. Ce Grand Turc est un peu parent du roi de Prusse, auquel il est fait allusion si souvent.

Grattez le russe

France, 1907 : On ajoute généralement : vous trouverez le cosaque ; grattez le cosaque, vous trouverez l’ours. Ce dicton peu flatteur indique qu’il ne faut pas se fier aux belles manières et aux séduisants dehors de la race slave, et qu’en dépit de son vernis de civilisation, il est resté le sauvage qu’il était au temps de Pierre le Grand.

Jingoïsme, jingoïste

France, 1907 : Synonymes anglais de chauvinisme et chauvin. Lorsque des menaces de guerre grondèrent entre la Russie et la Grande-Bretagne, il courut dans les cafés-concerts une chanson patriotique qui obtint un grand succès dans l’armée et le peuple. On la chanta longtemps dans les casernes, les rues et les ateliers. By dingo, corruption de by Gingoulph (par Gingoulph), vieux saint saxon, juron ou forme de serment très usité, terminait chaque couplet de l’un desquels nous donnons la traduction :

Nous ne demandons pas à nous battre,
Mais, par Jingo ! si nous nous battons,
Nous avons les vaisseaux,
Nous avons les hommes,
Nous avons l’argent aussi ;
Nous avons battu l’ours une fois
Et nous battrons l’ours encore,
Mais les Russes n’auront pas Constantinople,
Par Jingo !

Kléber

Virmaître, 1894 : Manger. Ce mot vient du russe kleb (manger). Nos soldats l’ont rapporté de la guerre de Crimée, et il est resté en usage dans le peuple (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Manger.

Klebjer

Delvau, 1866 : v. n. Manger, — dans l’argot des marbriers de cimetière, qui parlent russe (kleb, pain) sans le savoir. Ils disent aussi Tortorer.

France, 1907 : Manger : dérivé du russe hleb, pain. Mot introduit par les soldats revenus de Crimée.

Kwas

France, 1907 : Boisson nationale des Russes et de plusieurs contrées du Nord. La base est la farine de seigle.

Cette boisson fortifie, nourrit, engraisse et préserve des maladies. Les Russes boivent du kwas pour conserver leur santé, et aussi quand ils sont malades pour se guérir… Qu’on interroge les milliers de Français, dit Percy, qui ont été prisonniers de guerre en Russie, ils diront que, s’ils ont eu le bonheur de revoir leur patrie, c’est en grande partie au kwas qu’ils en ont été redevables.

(Dr A.-F. Aulagnier)

Landwehr

France, 1907 : Nom donné en Allemagne à une partie de la population appelée à servir d’auxiliaire aux troupes en cas de guerre ; de land, pays, et wehr, défense.

Alors que nous n’avions que l’armée active, — car je ne compte pas la mobile qui n’était à ce moment qu’une fantaisie, et la garde nationale qui n’existait que pour rire — la Prusse ayant, elle, sa landwehr sérieuse, sa landsturm prête à entrer en ligne.
Landwehr et Landsturm étaient disséminées un peu partout… Le capitaine Fitreman était bottier rue de la Paix, à Paris ; le lieutenant Sanfans était marchand de vins à Belleville ; le caporal Shobig était balayeur municipal ; le sergent Sudelkock était cuisinier dans un grand restaurant du boulevard.

(Hogier-Grison, La Police)

Lapin

d’Hautel, 1808 : Un lapin ferré. Nom burlesque que le peuple donne à un cheval.
Il trotte comme un lapin. Se dit de quelqu’un qui met une grande promptitude dans ses courses.
On dit par dérision d’une femme qui fait beaucoup d’enfans, que c’est une lapine.

Larchey, 1865 : Apprenti compagnon.

Pour être compagnon, tu seras lapin ou apprenti.

(Biéville)

Larchey, 1865 : Bon compagnon.

Ils ont appelé dans leurs rangs Cent lapins quasi de ma force.

(Festeau)

C’est un fameux lapin, il a tué plus de Russes et de Prussiens qu’il n’a de dents dans la bouche.

(Ricard)

L’homme qui me rendra rêveuse pourra se vanter d’être un rude lapin.

(Gavarni)

Au collège, on appelle lapins des libertins en herbe, pour lesquels Tissot eût pu écrire un nouveau Traité. Lapin a aussi sa signification dans le monde des messageries.

et puis le jeune homme était un lapin, c’est-à-dire qu’il avait place sur le devant, a côté du cocher.

(Couailhac)

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti compagnon, — dans l’argot des ouvriers.

Delvau, 1866 : s. m. Camarade de lit, — dans l’argot des écoliers, qui aiment à coucher seuls. On sait quel était le lapin d’Encolpe, dans le Satyricon de Pétrone.

Delvau, 1866 : s. m. Homme solide de cœur et d’épaules, — dans l’argot du peuple. Fameux lapin. Robuste compagnon, à qui rien ne fait peur, ni les coups de fusil quand il est soldat, ni la misère quand il est ouvrier.

Rigaud, 1881 : Voyageur, — dans le jargon des conducteurs d’omnibus. — En lapin, placé sur le siège d’une voiture, à côté du cocher.

La Rue, 1894 : Voyageur d’omnibus. Fameux compagnon. Lapin ferré gendarme à cheval. Poser un lapin, abuser de la confiance d’une fille en oubliant de la payer, ou bien donner un rendez-vous galant à une femme et ne pas s’y rendre.

Rossignol, 1901 : Connu des conducteurs d’omnibus qui en étouffent le plus possible ; si ce n’est pas une grosse affaire pour le dividende des actionnaires de la compagnie, c’est toujours une augmentation de salaire pour le lapineur. Chaque voyageur qui n’est pas sonné au cadran par le conducteur, c’est pour celui-ci 30 centimes de gain, et un lapin pour la compagnie. J’en ai connu un qui trouvait que ce système n’allait pas assez vite : il avait deux clés et avant d’arriver à la tête de ligne, il descendait le cadran de vingt ou trente places. Il y a aussi le lapin pour le cocher de maison bourgeoise : c’est lorsqu’il prend un client pour une petite course pendant que son maître est au cercle ou ou en visite.

Rossignol, 1901 : Homme fort, courageux. Sans doute pour faire allusion aux quarante lapins du capitaine Lelièvre, qui tinrent à Mazagran tête pendant plusieurs jours à des milliers d’Arabes. C’est à la suite de ce fait d’armes que les zéphirs ont été autorisés a porter la moustache.

Rossignol, 1901 : Promettre une chose et ne pas la tenir est poser un lapin. Un homme qui promet de l’argent à une femme et qui ne lui en donne pas lui pose un lapin.

France, 1907 : Enfant ou adolescent vicieux qui remplit dans les collèges le rôle des mignons de Henri III ou celui d’Alcibiade près de Socrate. Corruption du vieux mot lespin, prostitué, giton. Dans le Satyricon de Pétrone, on trouve le type d’un joli lapin.

France, 1907 : Individu qui s’offre gratuitement les faveurs d’une fille galante, l’ennemi intime du chameau, dit la Vie Parisienne. On a dit de l’une de ces dames :

Adore le clicquot, très bonne fille, air mièvre,
Mais ne dînerait que de pain
Plutôt que de manger du civet ou du lièvre,
Tant elle à l’horreur du lapin.

Ab una disce omnes.

— Filou ! rasta ! lapin ! Parbleu, je m’en étais doutée. Tu étais trop malin au lit ! Mais, voyez un peu, ça se promène dans les bals, ça reluque les femmes, ça a des bagues au doigt, ça offre à souper, — à l’œil, je parie ! tu es sorti pour parler au maître d’hôtel ! — ça promet des cinq louis, ça laisse sur la cheminée des albums avec des princes et des rois… et ça n’a pas de quoi payer ses chapeaux !

(Catulle Mendès, Gog)

Luce de B…, qui vient de s’installer très luxueusement sur les grands boulevards, a baptisé l’une des pièces de son appartement du nom de « Salon de l’affichage ».
En lettres d’or sont inscrits, dans un tableau spécial, les noms de tous ces grelotteux qui passent, à tort ou à raison, pour des lapins.

(Gil Blas)

France, 1907 : Luron, homme fort ou courageux, solide et vaillant gaillard. On disait autrefois vieux lapin. Plus un lapin avance en âge, dit le Dictionnaire des Ménages, plus il augmente en chair, en peau et en poil. De là l’expression vulgaire par laquelle on désigne un homme fort et solide, en disant : « C’est un vieux lapin. » Après la défense de Mazagran, du 2 au 6 février 1840, où 123 hommes des compagnies légères d’Afrique, commandés par le capitaine Lelièvre, défendirent le fort contre 12,000 Arabes, l’on dit que Lelièvre avait sous ses ordres de fameux lapins.

On ne voit pas bien ce que la France, par exemple, a gagné à ce que les vieux lapins de l’Empire aient semé leurs germes triomphants chez les peuples vaincus de l’Iliade napoléonienne, car, de ses germes, quelques-uns ont pris, soit en Allemagne, soit en Italie, — Stendhal, là-dessus, est formel — et nous avons des frères et des cousins dans les armées de la Triplice.

(Émile Bergerat)

— Eh bien ! reprit Hulot, qui possédait éminemment l’art de parler la langue pittoresque du soldat, il ne faut pas que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y en a ici ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre les deux côtés de cette route… Tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela vivement.

(Balzac, Les Chouans)

Par derrière un bois de sapins,
On installe souvent la cible ;
Ce qui n’empêch’ pas qu’on la crible
Par-dessus le bois de sapins.
Nous sommes de fameux lapins !
C’est l’tir pratiqu’, car à la guerre
Nos enn’mis ne s’montreront guère,
Nous sommes de fameux lapins !

(Capitaine Du Fresnel, Chants militaires, chansons de route et refrains de bivouac)

France, 1907 : Maître de dessin à l’École polytechnique.

France, 1907 : Voyageur supplémentaire que prennent les conducteurs de diligence ou d’omnibus. C’était, en terme de messagerie, toute place ou tout port d’article perçu en fraude par le conducteur au détriment de son administration. De là l’expression poser un lapin.

Loufoquerie

France, 1907 : Folie, absurdité, bizarrerie.

Comme loufoquerie conservatrice, la religion du Christ était complète.
Je sais bien que Tolstoï, un chouette écrivain russe, qui n’a pas le militarisme à la bonne, prétend en tirer des conséquences révolutionnaires ; et voici son raisonnement :
« Le Christ a défendu de tuer ; il a défendu de rendre le mal pour le mal ; dès lors, s’il n’y avait que de vrais disciples du Christ, il n’y aurait plus de soldats, plus de guerres, plus d’autorité : autrement dit, si tous les hommes seraient doux comme des moutons, il n’y aurait plus de loups. »
En théorie, c’est peut-être vrai, mais dans la pratique ça change, et l’on voit an contraire que plus le contribuable et le prolo se laissent faire, plus on les tond, plus on les opprime et plus on les égorge.

(Le Père Peinard)

Macédoine

Rigaud, 1881 : Combustible, en terme de chauffeur de chemin de fer.

Virmaître, 1894 : Combustible. L. L. Macédoine est une salade composée de toutes sortes de légumes ; on la nomme salade russe. Macédoine est également synonyme d’arlequin (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Combustible ; allusion aux briquettes d’agglomérés où entrent quantité de matières. Argot des chemins de fer.

France, 1907 : Salade russe. Elle est composée de toutes sortes de légumes ; c’est aussi un arlequin, composé de toutes sortes de viandes.

Milord

Delvau, 1864 : L’entreteneur — anglais ou toulousain — d’une femme galante.

Le notaire est son milord.

(H. de Balzac)

J’allons fair’ sauter les sacoches
De ce bon mossieu, son milord.

(L. Festeau)

Une demoiselle entretenue ne se contente pas de son seul entreteneur appelé ordinairement Mylord Pot-au-feu. Elle a un amant en titre, qui ne paye que les chiffons ; un Guerluchon, c’est un amant qu’elle paye ; un Farfadet, c’est un complaisant ; et un Qu’importe est une personne qui vient de temps en temps, qui est sans conséquence ! et paye au besoin les petites dettes criardes.

(Correspondance d’Eutylie, 1,132)

Larchey, 1865 : Cabriolet à quatre roues.

On vote vingt-deux sous à Clémence pour un cabriolet milord.

(Méry)

Larchey, 1865 : On donne moins ce nom aux Anglais qu’à ceux dont les largesses rappellent l’opulence britannique. Au moyen âge, milourt avait déjà le même sens, avec une acception plus ironique encore. C’est, comme Anglais, un fruit de nos anciennes guerres.

Ce sont milourdz qui ne voulsissent point d’hostes avoir.

(Cretin, Épitre à Charles VIII)

Et je vous attise un beau feu au dessoubs et vous flambois mon milourt comme on faict les harencs sorets à la cheminée.

(Rabelais, Ch., 14)

Le gros tailleur se dit négociant. À sa tournure il n’est pas milord russe.

(Sénéchal, Ch., 1852)

Être sur le boulevard de Gand, se donner un air milord.

(Ed. Lemoine)

Milord est souvent synonyme du miché sérieux décrit plus haut. exemple :

Le notaire est son milord.

(Balzac)

Delvau, 1866 : s. m. Cabriolet à quatre roues, — dans l’argot des cochers.

Delvau, 1866 : s. m. Entreteneur, — dans l’argot des petites dames. Leurs mères, plus prosaïques et moins vaniteuses, disaient Milord pot-au-feu, comme en témoigne ce couplet de Désaugiers :

Lorsque nous aimons,
Nous finançons
Afin de plaire.
D’où vient qu’en tout lieu
On dit : « Un milord pot-au-feu. »

Delvau, 1866 : s. m. Homme riche, en apparence du moins, — dans l’argot du peuple, qui emploie cette expression depuis l’occupation de Paris par les Anglais.

Rigaud, 1881 : Entreteneur, à l’époque où les Anglais passaient our être généreux avec les dames qui vivent de la générosité publique.

France, 1907 : Cabriolet à quatre roues

France, 1907 : Entreteneur d’une petite dame.

J’allons faire sauter les sacoches
De ce bon monsieur, ton milord.

(Festeau)

On disait autrefois de l’entreteneur : Milord Pot-au-feu ; c’est en effet lui qui fait bouillir la marmite.

Lorsque nous aimons,
Nous finançons
Afin de plaire ;
D’où vient qu’en tout lieu
On dit : Um milord Pot-au-feu.

(Désaugiers)

France, 1907 : Nom que les voyous donnent à tout Anglais ou tout Américain qui paraît riche.

Mômier

France, 1907 : Cafard, hypocrite religieux, faiseur de momeries et débiteur de patenôtres.
C’est le sobriquet donné autrefois aux calvinistes, principalement aux calvinistes suisses.

Il paraît qu’avoir sauvé une femme russe de la potence et un républicain français du peloton d’exécution constitue un crime aux yeux des mômiers protestants, décidément aussi abjects que les sacristains catholiques.

(Henri Rochefort)

Moscobo

France, 1907 : Moscovite, Russe.

— Attention, les enfants, préparons-nous à fabriquer le moscobo.

(Edmond Lepelletier, Les Secrets de Paris)

Mouche (prendre la)

France, 1907 : Se fâcher, se piquer, se formaliser pour peu de chose. On dit d’une personne trop susceptible qu’elle prend souvent la mouche. Les Français passent pour être dans ce cas. Un psychologue allemand s’est demandé quelle était l’attitude d’un homme découvrant qu’on lui a servi une mouche dans son verre de bière. Il a obtenu, à la suite d’observations réitérées, les résultats suivants :
« L’Espagnol paie et sort. Le Français prend d’abord la mouche du bout des doigts et l’écrase puis il prend la mouche — au figuré — et couvre le personnel d’invectives ! L’Anglais répand la bière sur le plancher, s’écrie : « Garçon, encore un bock ! » et parle aussitôt d’autre chose. L’Allemand retire la mouche, puis boit la bière. Le Russe ne s’inquiète pas pour si peu : il avale la mouche et la bière. Enfin de Chinois savoure d’abord la mouche en gourmet, puis hume lentement le bock. »

Je fis un soir la connaissance
D’un aimable petit tendron,
Qu’avait une tell’ redondance
Qu’on aurait dit deux p’tits bidons !…
Ell’ ne fut pas du tout farouche,
Et quand… dans l’cou je l’embrassai,
La belle, au lieu de prendr’ la mouche,
En se pâmant me répétait :
Au temps !…
R’commencez-moi c’mouvement !
Tâchez d’aller plus viv’ment !

(Griolet)

Mouchique

Vidocq, 1837 : adj. — Mauvais, laid.

Clémens, 1840 : Laide, mauvaise, sévère.

Delvau, 1866 : adj. Extrêmement muche, — dans l’argot de Breda-Street.

Delvau, 1866 : adj. Laid, mauvais, — dans l’argot des voleurs, qui, pour forger ce mot, n’ont pas dû songer aux moujiks russes de 1815, comme l’insinue Francisque Michel, mais ont eu certainement en vue leurs ennemis naturels, les mouchards. Être mouchique à la section. Être mal noté chez le commissaire de police de son quartier.

La Rue, 1894 : Laid, mauvais, sévère. Mouchique à la section, mal noté dans son quartier.

Virmaître, 1894 : Laid à faire peur. Vient du mot russe mejiks (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Mauvais, sans valeur.

C’était un’ tonn’ pas mouchique,
C’était un girond tonneau,
L’anderlique, l’anderlique,
L’anderliqu’ de Landerneau.

(André Gill)

Nep

Vidocq, 1837 : Nom des voleurs juifs qui exercent le truc dont je vais parler, et qui consiste à vendre très-cher une croix d’ordre, garnie de pierreries fausses. Deux individus s’entendent ensemble pour duper un aubergiste, un épicier ou un marchand de tabac ; et voici comment ils s’y prennent pour atteindre le but qu’ils se sont proposé. L’un d’eux, qui se fait passer pour un marchand joaillier retiré, se met en relation avec la personne qui doit être dupée, et il ne néglige rien pour acquérir sa confiance. Il sonde le terrain et cause beaucoup afin de parvenir à savoir quel est le plus crédule, du mari ou de la femme, quel est celui des deux qui tient les clés de la caisse. Celui des deux fripons qui s’est chargé de ce rôle est liant, communicatif, et son extérieur annonce presque toujours un homme rond et aisé. Quand il n’a plus rien à apprendre, et que la place ne lui paraît pas invulnérable, il avertit son compagnon, et au jour et à l’heure convenus entre eux, un individu, vêtu d’un costume problématique, mais qui peut, à la rigueur, être pris pour celui d’un Russe ou d’un Polonais, se présente chez la dupe en herbe. Il entre d’un air mystérieux et craintif, se fait servir un verre de vin ou de liqueur, qu’il boit en laissant tomber quelques larmes qui arrosent une croûte de pain dur et noir. S’il est remarqué, la moitié de la besogne est faite. Comme la curiosité est le plus commun de tous les défauts, le maître ou la maîtresse de la maison ne manque pas de demander au pauvre homme le sujet de ses peines. Il ne répond que par le silence aux premières interrogations, mais il verse de nouvelles larmes. Le joaillier retiré, qui est doué d’une extrême sensibilité, et ne peut supporter une scène aussi attendrissante, sort pour quelques instans. L’étranger, qui semblait attendre sa sortie pour se montrer plus communicatif, raconte alors son histoire. Son langage est presque inintelligible ; mais grâce à l’attention avec laquelle il l’écoute, son auditeur finit par parfaitement comprendre tout ce qu’il dit. L’étranger est le dernier rejeton d’une illustre famille polonaise. Tous ses parens ont été tués au siège de Varsovie ou à celui de Praga, ad libitum. Pour lui, il fut blessé dangereusement, fait prisonnier et envoyé en Sibérie. Grâce à la force de sa constitution, il fut bientôt guéri. Mais, dans l’espoir de mettre en défaut la vigilance de ses gardes, il feignit d’être toujours malade et souffreteux. Cette ruse eut un plein succès ; ses gardes, croyant qu’il était incapable de faire seulement deux lieues, ne le surveillèrent plus. Cette négligence lui facilita les moyens de s’évader, ce qu’il ne manqua pas de faire à la première occasion. Après avoir supporté toutes les peines et toutes les fatigues possibles, il atteignit enfin la frontière de France ; mais la route longue et pénible qu’il vient de faire l’a beaucoup fatigué, et il se sent incapable d’aller plus loin.
Arrivé à cet endroit de son récit, le polonais dit qu’il aurait pu se procurer quelques soulagemens en vendant un bijou précieux qu’il a sauvé du pillage, au moment où son infortuné père est tombé sous les baïonnettes russes ; mais pour vendre ce bijou il aurait fallu qu’il se découvrit, ce qu’il ne pouvait faire ; mais, ajoute-t-il pour terminer son discours, aujourd’hui que je suis à l’abri de toutes craintes, je suis décidé à me séparer de ce bijou ; mais je n’ose cependant le vendre moi-même, car je ne crains rien tant que d’être forcé de me réunir aux autres réfugiés polonais. Après avoir achevé son discours, le malheureux proscrit baise mille fois le précieux bijou qui vaut, dit-il, 100,000 francs au moins ; 100,000 francs ! ces trois mots éveillent la cupidité de celui ou de celle auquel il parle ; le bijou est examiné avec soin ; c’est, le plus souvent, une étoile de Rose-Croix semblable à celles dont se parent les Francs-Maçons, et qui peut bien valoir 60 à 80 francs. On en est là lorsque le joaillier retiré entre ; on lui présente la croix, il la prend et à peine l’a-t-il entre les mains qu’il jette un cri d’admiration  : « Voilà, dit-il, un bijou magnifique ; que ces diamans sont beaux ! ces rubis sont d’une bien belle eau ; ces émeraudes sont parfaites. » La dupe émerveillée lui raconte à l’oreille ce qui vient de se passer entre elle et l’étranger ; alors un nouvel examen a lieu, et il est accompagné de nouvelles exclamations.
Pendant que tout cela se passe, le polonais n’a pas cessé de pleurer ; il prévoit, le malheureux, qu’il est sur le point de se séparer de son bijou chéri ; il baise encore une fois la croix, et enfin il offre de la donner pour 5 ou 6,000 fr. ; nouvel examen du joaillier, qui soutient à la dupe que cet objet vaut au moins 30,000 fr. ; il regrette de n’avoir sur lui que 4 ou 500 fr., et de n’avoir pas le temps d’aller chez lui chercher de l’argent, car il ne manquerait pas une aussi bonne affaire ; il engage alors la dupe à faire cette affaire de compte à demi avec lui, il lui donne à cet effet les 4 ou 500 francs qu’il a dit avoir sur lui. On s’empresse de remettre au Polonais la somme demandée par lui ; le joaillier laisse la croix entre les mains de la dupe et ne revient plus.
Des fermiers, des vignerons, chez lesquels celui des deux fripons qui est chargé de préparer les voies se présente pour acheter de l’avoine ou du vin, sont quelquefois les victimes des Neps ; c’est toujours lorsque le marché vient d’être conclu, et au moment où son compère donne des arrhes aux vendeurs, que le Polonais se présente.
On peut conclure de ce qui précède que l’on ne fait pas toujours une bonne affaire lorsque, cherchant à profiter de la position d’un malheureux, on achète un bijou beaucoup au-dessous de sa valeur.

Larchey, 1865 : Voleur brocantant de fausses décorations (Vidocq).

Virmaître, 1894 : Rastaquouère vendant aux imbéciles des décorations exotiques (Argot des voleurs).

Hayard, 1907 : Intermédiaire pour la vente de décorations.

France, 1907 : Brocanteur de faux bijoux.

Nihiliste

France, 1907 : Révolutionnaire russe qui veut à tout prix le bonheur des autres et n’hésite pas à lui sacrifier le sien et même sa vie. Il date de 1871 ; ne pas le confondre avec le nihiliste qui l’a précédé et exercé une influence considérable sur la littérature et les mœurs de 1860 à 1870. L’ancien nihiliste qui reconnut la femme l’égale absolue de l’homme plaçait son bonheur dans un idéal de vie « raisonnable et réalistes » ; l’idéal du nouveau est une vie de souffrance et une mort de martyr.

Et pourtant, dit l’auteur de la Russie souterraine, la fatalité a voulu que les premiers, enfermés dans leur propre pays n’aient pas laissé de nom en Europe, tandis que les autres, après avoir acquis une renommée de terreur, ont été baptisés du nom de ces prédécesseurs inconnus.

Si l’antagonisme des classes existait en Russie comme chez nous, les nihilistes auras vraiment beau jeu ! Mais il n’y a pas de classes rivales dans l’empire des tsars. Jamais les divers groupes qui forment la société russe ne sont entrés en lutte les uns contre les autres. Il n’y a que les différences de situation sociale des individus.

(Victor Tissot, La Russie et les Russes)

Nuit porte conseil (la)

France, 1907 : C’est dans la nuit qu’on réfléchit le mieux, car on est entouré de silence et de calme. La sagesse des nations a généralement adopté ce proverbe. On le retrouve chez les Latins In noce consillum ; chez les Allemands : Guter Rath kommt über Nacht ; chez les Espagnols : Dormireis sobre ello, y tomareis acuerdo ; chez les Italiens : La notte è la madre di pensieri. « Prenez conseil de votre oreiller, disent les Anglais, les secondes pensées sont les meilleures » (Take counsel of one’s pillow, second thoughts are best), et les Russes : « Le matin est plus sage que le soir. »

Numéro (gros)

France, 1907 : Lupanar, à cause du numéro de grandes dimensions que sert à le distinguer des maisons voisines.

— Nous arrivons, dit la salutiste, à la place que le gentleman nous avait indiquée. La maison avait une belle apparence et tout à fait respectable, mais tous les volets étaient fermés, sans doute à cause du soleil… C’est extraordinaire comme les Parisiens craignent le grand air et le soleil… Il n’y avait pas écrit sur la porte : « Pension de famille », mais il y avait un très gros numéro qu’on pouvait voir de très loin.
— C’est là ! me dit le révérend Jobson.
Nous sonnons, continua la salutiste, et une servante à la mine effrontée nous ouvre et paraît un peu surprise de nous voir, moi particulièrement ; elle n’avait sans doute jamais vu de salutistes.
— Qu’est-ce que vous désirez ? demanda-t-elle.
— Deux chambres à coucher, répondit le révérend.
L’effrontée nous regarde comme si nous arrivions de la lune et se met à rire, probablement de l’accent de mon compagnon. Les Français sont toujours prêts à se moquer des Anglais et ça me donnait sur les nerfs, les rires de cette méchante fille, parce que je voyais les passants s’arrêter derrière nous et rire aussi comme des imbéciles, peut-être à cause de mon saint uniforme… C’est un peuple si léger ! Et j’entendais derrière moi :
— Elle est bien bonne ! Voici un Angliche et sa femme qui vont chercher une chambre dans un gros numéro !

(Hector France, La Vierge russe)

Opportuniste

Rigaud, 1881 : Réactionnaire de l’avenir ; Orléaniste honteux. Républicain qui, en attendant le moment opportun où il pourra voir triompher sa cause, sait se contenter d’une bonne place. Les opportunistes, dont M. Gambetta est le chef, ont pour adversaires les intransigeants, républicains trop pressés.

France, 1907 : Au banquet des places et des honneurs fortuné convive, ou simplement postulant à l’assiette au beurre — disent les anti-opportunistes qui n’ont d’autre désir que de prendre les mêmes places au susdit banquet.

Les hideux opportunistes donnaient, dans les balthazars officiels, le baiser de Judas à l’alliance russe, tandis qu’ils travaillaient sournoisement à la rendre impossible.
Ce qui distingue les opportunistes des autres échantillons de l’espèce humaine, c’est qu’ils ne s’intéressent ni à la patrie, ni à la République, ni à la défense des frontières, ni à la paix, ni à la guerre, ni au bonheur du peuple, ni à son malheur. Ils ne s’occupent que d’eux-mêmes, ne connaissent qu’eux-mêmes et ne voient qu’eux-mêmes.

(Henri Rochefort)

Je ne connais pas de plus répugnant, de plus ignoble parti que le parti dit opportuniste.
Il n’en est aucun. d’ ailleurs, qui soit honni, méprisé davantage par les vrais républicains.
Pourquoi ?
Parce que l’opportunisme n’est ni la République, ni la Monarchie, parce que c’est un parti hybride, où il n’y a ni doctrines, ni principes, ni programmes, ni pudeur, un parti politique où, sans le moindre souci de la dignité, de l’honneur, on emprunte à l’heure et à la course, comme on prend un fiacre, les doctrines, les principes et les programmes des autres.

(L’Autorité, août 1889)

Passer à tabac

Virmaître, 1894 : Cette expression est toute récente. Quand un individu est arrêté et conduit dans un poste de police, il est souvent frappé par la police, de là : passer à tabac (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Recevoir ou donner des coups. Passer à tabac veut aussi dire être réprimandé.

Hayard, 1907 : Occupation ordinaire des agents envers ceux qu’ils arrêtent ; assommade à coups de botte et de casse-tête.

France, 1907 : Être assommé par la police, mais spécialement à huis clos dans le poste.

Un mot d’un individu en uniforme suffit. On vous saisit, on vous bouscule, on vous assomme, on vous traîne au poste, et si vous résistez !
— Ah%#8239;! tu fais de la rouspétance, mon bonhomme !… Attends un peu !
Et sans tambour ni trompette on passe le « bonhomme » à tabac.

(Hector France, La Vierge russe)

Ce que je pense des sergots, je ne le mâche pas assez pour qu’on l’ignore ! et voilà quinze jours qu’ici même je blaguais leurs bottes, leur coupe-choux, et leur omnipotence en matière de témoignage judiciaire.
Mon nom, prononcé dans un poste par un innocent arrêté, suffit pour le faire immédiatement passer à tabac ; et ma carte, dans un commissariat, déposée de main en main avec d’infinies précautions, tournée, retournée, consultée, auscultée, manque d’être envoyée, comme engin suspect, au Laboratoire municipal.

(Séverine, Le Journal)

Peau (la) !

France, 1907 : Exclamation faubourienne signifiant rien ; synonyme de du flan ! des nèfles !

Y a-t-il espoir d’arriver à quelque chose en changeant encore la couleur du député ?
La peau ! On peut en coller d’aussi radicaux, d’aussi socialos, d’aussi fulminants qu’on voudra, — ce sera toujours la même ritournelle !

(Le Père Peinard)

Hier, je m’suis dit : De la peau !
Non, je n’sors pas mon drapeau
Sur l’ordre du père La Famine
Et ce que je pense en d’dans
Y’ l’dirait même à Lépine…
Moi, j’aime pas les présidents.
C’est un tas de vieux gâteux
Qu’ont toujours la mite aux yeux
Et qui vous font d’la morale.
Y sont grincheux et pédants,
Ou faut qu’on leur rince la dalle…
Moi, j’aime pas les présidents.

(La Petite République)

Faire quelque chose pour la peau, c’est-à-dire pour rien, équivalent de « travailler pour le roi de Prusse ».

Philatéliste

France, 1907 : Collectionneur ou amateur de timbres-poste.

L’empereur Alexandre III était, on le sait, un philatéliste distingué, et l’on raconte, au sujet de sa collection, une anecdote curieuse.
Un jeune homme du Wisconsin avait consacré ses épargnes à l’achat des timbres nouveaux rappelant le centenaire de la découverte de l’Amérique et les avait fait parvenir au puissant souverain. Le tsar répondit à cet envoi par celui d’une collection complète de timbres russes de toutes les émissions et n’ayant jamais servi.

Piailler

d’Hautel, 1808 : Crier, dire des injures, jeter les hauts cris.

Delvau, 1866 : v. a. Crier.

France, 1907 : Crier. Ce mot est assez général dans toutes les provinces, l’orthographe et la prononciation seules diffèrent. En Lorraine, piaï.

Maintenant que l’alliance russe est devenue sérieuse, je veux espérer que les faiseurs brevetés de revues et les fournisseurs habituels de cafés-concerts vont nous épargner l’audition de chansons soi-disant patriotiques piaillées par des demoiselles mal bâties et affublées d’un uniforme soi-disant russe.

(Le Gil Blas)

Pincer (se faire, se laisser)

France, 1907 : Se faire prendre, attraper, soit au physique, soit au figuré. « Le voleur s’est fait pincer par les gendarmes. » « Je ne me laisserai plus pincer à vos histoires. »

On complotait de l’amener souvent à raconter la campagne de Crimée. Rien de plus facile : ainsi quelqu’un feignait de n’avoir jamais entendu certaines histoires, celle du Russe qu’un Français éventra pour lui voler un sac de noix ou celle de la razzia des quatre mille bœufs à Pérékop, ou encore celle du repas au sucre. — Et le géant finissait toujours par se laisser pincer aux airs naïvement intrigués de ses employés ; sans se lasser, il racontait, racontait la campagne de Crimée.

(Paul Burot, Les Ventres)

Les chloroformistes sont des artistes, je les ai vus à l’œuvre ; et depuis une quinzaine d’années, ils ont formé des élèves, et pas un jusqu’ici ne s’est fait pincer, ils sont ingénieux, adroits et tiennent le haut du pavé.

(G. Macé, Un Joli Monde)

À trois cents mètres, dans la terre labouré, il distinguait un lièvre au gîte ; au travers d’un mur en silex, il apercevait un garde. Il voyait venir une contravention de six lieues ; or, comme ses jambes non plus n’étaient pas mauvaises, il avait braconné trente ans de suite dans le même endroit sans se faire seulement pincer une petite fois.

(Hugues Le Roux)

Pincette russe

France, 1907 : Petit instrument dont se servent les grecs pour marquer les cartes. Il produit des rugosités presque imperceptibles à l’œil, mais sensibles au toucher.

Pionne

Rigaud, 1881 : Sous-maîtresse, souffre-douleur d’un pensionnat de demoiselles.

France, 1907 : Féminin de pion. Néologisme créé depuis la fondation des lycées de filles.

Au thé, je voyais, ce soir, un autre type créé par les lycées de filles : la répétiteuse, la pionne. Celle-ci est une brave femme, laide et bavarde, qui raffole des enfants et des confitures. Sans trêve, elle parle : elle raconte des histoires de lycée, des tours pendables joués par les élèves et des ruses d’Apache inventées par elle pour les surprendre.

(Jules Legras, Au Pays russe)

Pochovonne

France, 1907 : Fous le camp. Néologisme importé de Russie depuis nos rapports plus intimes avec l’empire russe.

Poire

d’Hautel, 1808 : Garder une poire pour la soif. Économiser, épargner pour les besoins à venir.
Entre la poire et le fromage, on parle de mariage. Parce qu’à cet instant on est plus disposé à la gaieté.

Rigaud, 1881 : Tête, figure. — Tambouriner la poire, porter des coups au visage.

Il se contentera de vous tambouriner la poire, le cul et les côtes.

(L’art de se conduire dans la société des pauvres bougres)

La Rue, 1894 : Tête, visage.

Virmaître, 1894 : Tête. On dit d’un homme naïf et simple :
— Il a une bonne poire, il est facile à acheter.
— Vous n’allez pas longtemps vous moquer de ma poire, je suppose ?
Se payer la tête de quelqu’un est synonyme de se payer sa poire (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Celui qui est confiant ou bon enfant et qui se laisse tromper facilement est une poire.

Rossignol, 1901 : Tête. Sa poire, lui ; ma poire, moi.

Hayard, 1907 : Électeur, un naïf.

France, 1907 : Tête, figure ; argot populaire. Quand le fameux assassin Pranzini attendait son exécution, une foule sauvage sortant des cabarets d’alentour venait chaque nuit, rue de la Roquette, hurler sous les murs de la prison :

C’est sa poire, poire, poire,
C’est sa poire qu’il nous faut !

Ce mot est aussi employé dans le sens de niais, imbécile.

Après des platitud’s notoires
Pour obtenir de qu’on voulait,
L’usage est de traiter de poires
Ceux à qui l’on doit un bienfait !

(Henri Bachmann)

On dit en partant d’une physionomie honnête, confiante, facile à duper : bonne poire.

— Je m’en doutais, se dit le grand maître de la police : ce marin a une tête à se faire rouler par tous les intrigants et surtout les intrigantes ! … ce que nos amis les Français appellent une bonne poire !

(Hector France, La Vierge russe)

Poire était le sobriquet donné à Louis-Philippe.

Pour amitié garder, parois entreposer

France, 1907 : La trop grande fréquentation, la vie en commun engendrent les heurts, les froissements, d’où les disputes et les haines ; c’est pourquoi le mariage est si souvent le tombeau de l’amour. D’où il s’ensuit que pour s’aimer il ne faut pas se voir trop souvent. « Un peu d’absence fait grand bien », dit un autre vieux dicton. On trouve cet aphorisme chez tous les peuples. « Rare visite, aimable convive », disent les Russes. Les Anglais : « Amis s’accordent mieux de loin » ; les Allemands : « Une haie conserve verte l’amitié ; aimez votre voisin, mais ne renversez pas la clôture. » « Je préfère que mon ami me trouve oublieux que fâcheux », disent les Écossais. Les Espagnols ; « Gardez vous d’aller tous les jours chez votre frère » ; « Un convive et un poisson sentent le troisième jour. »

Pour le roi de Prusse (travailler)

France, 1907 : Perdre son temps, travailler pour rien. Cette expression est attribuée à Voltaire, furieux de l’avarice de Frédéric II qui, l’ayant sollicité, en 1750, de se rendre à la cour de Berlin, lui fit subir quantité de petites avanies. Le roi lui avait promis des appointements de ministre, un appartement au château, le chauffage, deux bougies par jour, sucre, thé, café, chocolat à discrétion. Mais le thé et le chocolat étaient de mauvaise qualité, le café était avarié, le sucre en quantité dérisoire, l’éclairage insuffisant. Sur les plaintes de Voltaire, Frédéric répondit qu’il allait chasser ses canailles de valets qui n’exécutaient pas ses ordres. Il ne chassa personne et rien ne fut changé. Sur de nouvelles plaintes, il répondit :
— Comment, mon cher monsieur de Voltaire, est-il possible que vous vous laissiez distraire de vos idées poétiques par de pareilles misères ?… Ah ! je vous en prie, n’employons pas à ces simples bagatelles les moments que nous pouvons donner aux muses et à l’amitié !… voyons, n’en parlons plus…
C’est ainsi que Frédéric apaisa les réclamations du poète grincheux qui n’oublia pas, à son retour à Paris, de révéler la parcimonie de son royal ami.
— J’ai perdu temps et peine, disait-il, à travailler pour de roi de Prusse.

Prince russe

Delvau, 1866 : s. m. Entreteneur, — dans l’argot de Breda-Street, où il semble que la générosité, comme la lumière, vienne exclusivement du Nord.

Pro deo

France, 1907 : Gratis. Latinisme ; littéralement : pour Dieu ; même sens que pour le roi de Prusse.

Prusse

d’Hautel, 1808 : C’est pour le roi de Prusse. Manière plaisante et fort en usage de parler, qui veut dire que l’on a fait quelque chose en pure perte ; que l’on n’a aucun salaire à en espérer.

Prusse (pour le roi de)

Larchey, 1865 : « Manière fort en usage de parler pour dire que l’on a fait quelque chose en pure perte. » — d’Hautel, 1808.

S’ils viennent ce sera pour le roi de Prusse.

(Cogniard 1831)

Prusse (travailler pour le roi de)

Rigaud, 1881 : Travailler pour rien. — Faire un travail qui ne sera pas payé.

Psychose

France, 1907 : Maladie récemment inventée particulière aux bas-bleus et aux intellectuels.

Elle est atteinte de psychose, ainsi qu’a dit un savant russe. Elle ne voit qu’Elle, but général ; les autres n’existent qu’en raison de leurs rapports avec Elle.

(Harry-Alis, Petite Ville)

Repoussoir

Rigaud, 1881 : Femme très laide dont une coquette moins laide fait sa société habituelle pour mieux faire valoir, par la comparaison, ce qui lui reste de fraîcheur et de beauté. Le rôle du repoussoir est d’accompagner sa partner au Bois, au théâtre, au bal.

La Rue, 1894 : Femme d’une beauté médiocre qu’une autre femme prend pour compagne afin de mieux faire ressortir sa propre beauté.

France, 1907 : Femme laide qui fait ressortir, met en relief la beauté d’une autre femme.

Dans le monde où l’on s’amuse, et j’en excepte tout de suite les phénomènes de Lesbos, il est assez rare de voir deux jeunes femmes d’égale beauté s’aimer, vivre et sortir ensemble. Et si aux Folies-Bergère, aux Montagnes Russes, à l’Eden, à l’Hippodrome, au Moulin-Rouge, au Jardin de Paris, elles vont deux par deux, il y a toujours une dame jolie et une laide : la première, c’est la travailleuse ; l’autre, c’est le repoussoir.

(Dubut de Laforest)

Rouble

France, 1907 : Chapeau de haute forme.

France, 1907 : Monnaie russe de la valeur d’environ quatre francs.

Russe (grattez le)

France, 1907 : Grattez le Russe, vous trouverez le Cosaque ; grattez le Cosaque, vous trouverez l’ours. Ce dicton, qui fait allusion au vernis de civilisation des Russes, relativement sortis de l’état barbare, s’applique aux gens dont de beaux dehors masquent les vices.

Russes

France, 1907 : Favoris courts.

Russes (bas ou chaussettes)

France, 1907 : Bandes de toile dont on s’enveloppe les pieds ; argot militaire, On dit aussi polonaises.

De bas russes tu garniras
Tes bottes où tu plongeras
Les dix arpions de tes pieds plats.

(Les Commandements du cavalier)

Samovar

France, 1907 : Bouillotte russe, servant à faire le thé.

Dans la maison coquettement parée, où l’on avait rallumé les cierges de la Noël, autour du samovar étincelant, sur un large plateau de cuivre qui semblait de l’or, les gâteaux étaient amoncelés, saupoudrés comme si une neige très légère était tombée dessus.

(Armand Silvestre)

Savoir de quoi il retourne

Delvau, 1866 : Connaître l’état financier d’une maison, la situation morale d’une famille ; être au courant des affaires politiques et littéraires et savoir quel journal ce gros homme va fonder et quel ambassadeur on va envoyer en Prusse. Même argot [des bourgeois].

Sterlet

France, 1907 : Poisson que l’on pêche dans le Volga, le Dnieper et quelques fleuves sibériens. Sa chair est fort estimée des Russes.

Le petit verre de fine sera remplacé par un petit verre de kummel ou d’eau-de-vie de grain : il n’y aura pas moyen de l’éviter. Et au prochain vernissage je vois déjà poindre, au déjeuner, un sterlet sauce tartare, qui remplacera le saumon sauce verte.

(Gil Blas)

Tache noire

France, 1907 : Tache qui, sur les cartes de France, couvre le territoire annexé par la Prusse.

Taper toujours sur le cheval qui tire

France, 1907 : Aux bons et patients les coups. Vérité universelle reconnue chez tous les peuples, ce qui n’est pas en faveur de l’humanité. Toute la charge pèse sur le cheval de bonne volonté, disent les Anglais. Les Russes : Fais-toi mouton, le loup est prêt. Les Allemands : Fais-toi âne et chacun te chargera de son sac. Les Italiens : si vous laissez mettre le veau sur votre dos, on ne tardera pas à y mettre la vache. Les Latins exprimaient la même idée. L’on trouve dans Publius Synes : Patiendo multa veniunt quæ neques pati.

Tartare

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti ; médiocre ouvrier, — dans l’argot des tailleurs. On dit aussi Chasseur.

Delvau, 1866 : s. m. Fausse nouvelle, canard politique, — dans l’argot des journalistes et des boursiers. Se dit depuis la dernière guerre de Crimée. Un peu avant que le résultat de la bataille de l’Alma fût connu, le bruit courut, — et ce furent évidemment des spéculateurs qui le firent courir — qu’un cavalier tartare était arrivé à franc étrier au camp d’Omer-Pacha, annonçant la victoire des armées alliées contre les Russes. On le crut à Paris, et les fonds montèrent. Quelques jours après, la nouvelle apocryphe devenait officielle.

Rigaud, 1881 : Garçon de salle chargé d’empêcher de sortir, entre deux classes, les élèves externes qu’une pension envoie au collège.

Rigaud, 1881 : Second ouvrier tailleur, ouvrier qui aide le bœuf.

France, 1907 : Apprenti tailleur.

Des coupeurs, des culottiers, des giletiers, des pompiers, des tartares, nommés aussi petits bœufs.

(G. Macé, Mon premier crime)

Tomber en frime

France, 1907 : Se rencontrer face à face ; argot des voleurs.

— Ah ! ce n’est pas pour manger le morceau, tu le sais bien ; mais cela me servira à te protéger, à te garer des embûches, à empêcher les revenants de tomber en frime avec toi…

(Hector France, La Vierge russe)

Touloup

France, 1907 : Sorte de pardessus russe.

Qu’on se représente un certain nombre de peaux de mouton cousues ensemble, le cuir en dehors et descendant jusqu’aux mollets… Dès le mois de septembre, le paysan russe endosse son touloup, et il ne le quitte plus qu’au mois de mai suivant. Pendant ces huit mois, il s’en sert comme pardessus, comme matelas, comme serviette, comme essuie-mains, comme mouchoir, etc., etc. : pourtant, en dépit de ces nombreux usages, le touloup sert à plusieurs générations.

(Serge Nosoff, La Russie comique)

Tout vient à point à qui sait attendre

France, 1907 : C’est le proverbe des paresseux et des habiles : les paresseux se l’appliquent à eux-mêmes, persuadés que le bien vient en dormant, et les habiles en leurrant la foule docile et moutonnière. En attendant, on prend patience, on supporte la misère, on s’efforce de se persuader que sur la roue de la fortune le tour des bonnes choses finira par venir. Et la Mort arrive, et arrive à point.
Ce proverbe philosophique fait dormir les pauvres gens sur leurs deux oreilles : il est commode et consolant, aussi se trouve-t-il dans toutes les nations, même chez les Anglais, gens pratiques, qui marchent au but sans jamais croire que le but viendra les trouver : He that waits patiently comes off well at last, disent-ils. Et les Écossais : He that well bodes well betides.
Les Méridionaux et les Orientaux n’ont pas manqué, comme bien l’on pense, d’étaler dans le même sens leurs théories flegmatiques. Le monde est aux flegmatiques, disent franchement les Italiens (Il mondo è dei flemmatici). Et deux autres sentences viennent à l’appui de leur dire : Le monde est à celui qui a patience (Il mondo è di chi ha pazienza) ; asseyez-vous et croisez-vous les jambes, et votre tour viendra (Siedi e sgambetta, vedroi la tua vendetta), conseil que je ne recommanderais jamais à mes amis de suivre, bien qu’un proverbe russe semble devoir l’appuyer : « Aie patience, cosaque, tu deviendras hetman. »
Je préfère de beaucoup celui-ci :

No pains, no gains ;
No sweat, no sweet ;
No mill, no meal.

(Pas de peines, pas de gains ; pas de sueurs, pas de douceurs ; pas de moulin, pas de repas.)
Qui vital molam, vitat farinam, disaient les Latins. Et les Chinois sont encore plus expressifs : « Qui arrête la main, arrête la bouche. »
Tout ne vient donc pas à point à qui sait attendre, mais à qui sait lutter pour l’acquérir.
A punadas entran las buenas hados (la chance ne vient que par la force du poignet), prétendent avec raison les Espagnols.

Travailler pour le roi de Prusse

Delvau, 1866 : v. n. Faire un travail mal payé, ou pas payé du tout, — dans l’argot du peuple, a qui sans doute on a fait croire que les successeurs du grand Frédéric payaient leurs soldats fort chiche-knout. On dit aussi Travailler pour la gloire et Travailler gratis pro Deo.

Rigaud, 1881 : Travailler gratis. Variantes : Travailler à l’œil, travailler pour la gloire, travailler gratis pro Deo.

France, 1907 : Perdre son temps ; travailler à pur perte. Le mot est attribué à Voltaire, furieux de l’avarice de Frédéric II qui, en 1750, l’avait sollicité de se rendre à la cour de Berlin et lui fit subir toutes sortes de petites vilenies. Le roi lui avait promis des appointements de ministre, un appartement au château, la table, le chauffage, deux bougies par jour, du sucre, du thé, du café, du chocolat à discrétion. Mais thé, café, chocolat étaient de qualité inférieure, ou avariés : quant au sucre, on n’en fournissait qu’une quantité dérisoire, et l’éclairage des bougies était insuffisant. Voltaire se plaignit : Frédéric répondit qu’il allait chasser ses canailles de valets qui n’exécutaient pas ses ordres. Mais rien ne fut changé. On ne sait, dans ces discussions du roi de Prusse et de Voltaire, quel est le plus ridicule les deux.

Trente et un (le), jour sans pain, misère en Prusse

France, 1907 : Cette expression vient d’un système imaginé par Frédéric II, roi de Prusse, qui, d’une avarice sordide, inventa le moyen économique de ne pas payer ses troupes le trente et unième jour du mois. Il y avait de cette façon sept jours par an où l’armée prussienne travaillait pour rien.

Trimer à l’œil

France, 1907 : Travailler pour rien. Synonyme de travailler pour de roi de Prusse ; locution populaire.

Alors, j’tâtai d’la merc’rie,
J’entrai dans un’ maison d’deuil,
J’fis des plum’s, d’la pass’ment’rie,
Mais toujours j’trimais à l’œil !
Et maman, m’gardant pour compte,
M’criait du soir au matin :
« De la famill t’es la honte…
Tu n’sais pas gagner ton pain ! »

(Georges Gillet)

Troïka

France, 1907 : Traîneau, mot russe. Le troïka est attelé de trois chevaux.

Souvent, tandis qu’on devise le soir antour de la table à thé où chante le samovar d’argent, quelqu’un propose une partie de troïka ; la motion est acceptée avec enthousiasme. C’est le divertissement favori des nuits d’hiver, celui qui laisse à l’étranger les souvenirs les plus vifs, les plus originaux.

(E. Melchior de Vogué, Scènes de la Vie russe)

Trouducuteries

France, 1907 : Niaiseries, sottises, balivernes.

On a célébré, avec une foultitude de flaflas, une messe carillonnée, en l’honneur de la Noël russe. On a braillé un tas de trouducuteries tout comme chez les ratichons crétins et on a adoré le tzar, empereur et dieu vivant, le petit père de son peuple.

(La Sociale)

Ulstérien, ulstérienne

Rigaud, 1881 : Homme vêtu, femme vêtue d’un ulster, sorte de capote russe très longue et très ample, à la mode en 1872-77.

Urge

Delvau, 1866 : s. m. Mot de l’argot des petites dames, qui s’en servent entre elles pour coter un homme devant lui-même sans qu’il s’en doute.
Ainsi un gandin passe d’un air dégagé sur le boulevard, lorgnant les femmes qui font espalier à la porte des cafés. Trois urges ! diront celles-ci en l’apercevant. Trois urges, c’est-à-dire ; « Ce monsieur n’est pas généreux, il gante dans les numéros bas. » Si, au contraire, elles disent : Six urges ! ou huit urges ! ou dix urges ! oh ! alors, c’est un banquier mexicain qui passe là, elles le savent, il leur en a donné des preuves la veille ou l’avant-veille. L’échelle n’a que dix échelons : le premier urge s’emploie à propos des pignoufs ; le dixième urge seulement à propos des grands seigneurs.

Virmaître, 1894 : Expression de convention entre les filles qui fréquentent les restaurants de nuit et certains bals publics pour coter un homme. Un homme qui ne donne que trois urges est un miché de carton, celui qui donne six urges est pour le moins un prince russe (Argot des filles).

France, 1907 : Expression par laquelle les filles cotent la valeur monétaire d’un homme.

Ainsi un gandin passe d’un air dégagé sur le boulevard, lorgnant les femmes qui font espalier à la porte des cafés. Trois urges ! diront celles-ci en l’apercevant. Trois urges, c’est-à-dire : « Ce Monsieur n’est pas généreux, il gante dans les numéros bas. » Si, au contraire, elles disent six urges ! ou huit urges ! ou dix urges, Oh !, alors c’est un banquier mexicain… elles le savent, il leur en a donné des preuves la veille ou l’avant-veille. L’échelle n’a que dix échelons : le premier urge s’emploie à propos des pignoufs ; le dixième urge à propos des grands seigneurs.

(Alfred Delvau)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique