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Abatage

d’Hautel, 1808 : Avoir de l’abatage. Locution figurée et populaire, qui signifie être d’une haute stature ; être fort, vigoureux, taillé en Hercule.
En terme de police, ce mot signifie l’action de tuer les chiens errans ; c’est aussi un terme reçu parmi les acheteurs de bois vif.

Rigaud, 1881 : Action d’abattre son jeu sur la table, en annonçant son point, — dans le jargon des joueurs de baccarat. Il y a abatage, toutes les fois qu’un joueur a d’emblée le point de neuf ou de huit. — Bel abatage, fréquence de coups de neuf et de huit. — Il y a abatage sur toute la ligne, lorsque le banquier et les deux tableaux abattent simultanément leurs jeux.

Les abatages se succédaient entre ses mains, drus comme grêle.

(Vast-Ricouard, Le Tripot)

Rigaud, 1881 : Développement du bras, haute stature d’un joueur de billard. C’est un avantage qui lui permet de caramboler avec facilité et de se livrer, en été, à des effets de biceps.

Rigaud, 1881 : Forte réprimande. Écoper un abatage, recevoir une forte réprimande, — dans le jargon des ouvriers.

Le lendemain, tout le monde sur le tas. Avant de commencer, j’ai écopé mon abatage.

(Le Sublime)

Rigaud, 1881 : Ouvrage vivement exécuté. — Graisse d’abatage, ardeur à l’ouvrage.

Hayard, 1907 : Réprimande, de patron à ouvrier.

France, 1907 : Abattre son jeu au baccara, argot des joueurs.

Ainsi qu’un bon comptable, il laissa passer les premiers coups sans risquer aucun enjeu ; il attendait sa main. Quand les cartes lui vinrent, il poussa trois louis, et abattit huit ; mais, en consultant son point, ses mains tremblaient de plus en plus, et de la sueur lui coulait des cheveux sur les tempes. Il fit ce qu’on appelle paroli, et, toujours plus convulsif, abattit neuf.

(Maurice Montégut)

L’autre soir, au cercle. Le banquier perdait beaucoup. Un ponte qui venait de passer quatre fois prend les cartes pour le cinquième coup, et tombe sur le tapis, foudroyé par une attaque d’apoplexie.
Le banquier (très tranquillement). — Allons bon ! encore un abatage !

On appelle aussi abatage un ouvrage rapidement exécuté, d’après l’expression bien connue : abattre de la besogne.

Abbaye ruffante (four chaud)

Vidocq, 1837 : s. f. — Ce mot appartient au vieux langage argotique, il est précédé d’un astérisque ainsi que tous ceux qui sont empruntés à un petit ouvrage très-rare, publié au commencement du seizième siècle, et qui est intitulé : « Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne, comme il est à présent en usage parmi les bons pauvres ; tiré et recueilli des plus fameux argotiers dece temps ; composé par un Pilier de Boutanche qui maquille en molanche, en la vergne de Tours ; à Troyes, et se vend à Paris, chez Jean Musier, marchand libraire, rue Petit-Pont, à l’image Saint-Jean. »

Arbi, arbico

France, 1907 : Arabe et, par extension, ancien soldat d’Afrique.

C’était des turcos, ses hommes, un bataillon de grands arbis dégingandés, troupiers finis, ivrognes et chapardeurs, tous vieux soldats, beaucoup avec des brisques rouges sur leurs vestes bleu de ciel.

(Paul Bonnetain, En Campagne)

Chasseurs, la tribu est rasée,
Les arbis sont pincés ;
Pinçons les dératés
Qui voudraient nous escoffier.

Élégant chasseur,
Monte avec ardeur
Au haut de la montagne ;
Le Bédouin est là,
Il t’ajustera,
Mais il te ratera.

(Chanson d’Afrique)

Arguche

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Argot. Jaspiner arguche, parler argot.

Vidocq, 1837 : s. m. abst. — Argot. Jargon des voleurs et des filous, qui n’est compris que par eux seuls ; telle est du moins la définition du Dictionnaire de l’Académie. Cette définition ne me paraît pas exacte ; argot, maintenant, est plutôt un terme générique destiné à exprimer tout jargon enté sur la langue nationale, qui est propre à une corporation, à une profession quelconque, à une certaine classe d’individus ; quel autre mot, en effet, employer pour exprimer sa pensée, si l’on veut désigner le langage exceptionnel de tels ou tels hommes : on dira bien, il est vrai, le jargon des petits-maîtres, des coquettes, etc., etc., parce que leur manière de parler n’a rien de fixe, d’arrêté, parce qu’elle est soumise aux caprices de la mode ; mais on dira l’argot des soldats, des marins, des voleurs, parce que, dans le langage de ces derniers, les choses sont exprimées par des mots et non par une inflexion de voix, par une manière différente de les dire ; parce qu’il faut des mots nouveaux pour exprimer des choses nouvelles.
Toutes les corporations, toutes les professions ont un jargon (je me sers de ce mot pour me conformer à l’usage général), qui sert aux hommes qui composent chacune d’elles à s’entendre entre eux ; langage animé, pittoresque, énergique comme tout ce qui est l’œuvre des masses, auquel très-souvent la langue nationale a fait des emprunts importans. Que sont les mots propres à chaque science, à chaque métier, à chaque profession, qui n’ont point de racines grecques ou latines, si ce ne sont des mots d’argot ? Ce qu’on est convenu d’appeler la langue du palais, n’est vraiment pas autre chose qu’un langage argotique.
Plus que tous les autres, les voleurs, les escrocs, les filous, continuellement en guerre avec la société, devaient éprouver le besoin d’un langage qui leur donnât la faculté de converser librement sans être compris ; aussi, dès qu’il y eut des corporations de voleurs, elles eurent un langage à elles, langage perdu comme tant d’autres choses.
Il n’existe peut-être pas une langue qui ait un point de départ connu ; le propre des langues est d’être imparfaites d’abord, de se modifier, de s’améliorer avec le temps et la civilisation ; on peut bien dire telle langue est composée, dérive de telles ou telles autres ; telle langue est plus ancienne que telle autre ; mais je crois qu’il serait difficile de remonter à la langue primitive, à la mère de toutes ; il serait difficile aussi de faire pour un jargon ce qu’on ne peut faire pour une langue ; je ne puis donc assigner une date précise à la naissance du langage argotique, mais je puis du moins constater ces diverses époques, c’est l’objet des quelques lignes qui suivent.
Le langage argotique n’est pas de création nouvelle ; il était aux quatorzième, quinzième et seizième siècles celui des mendians et gens de mauvaise vie, qui, à ces diverses époques, infestaient la bonne ville de Paris, et trouvaient dans les ruelles sombres et étroites, alors nommées Cour des Miracles, un asile assuré. Il n’est cependant pas possible d’en rien découvrir avant l’année 1427, époque de la première apparition des Bohémiens à Paris, ainsi l’on pourrait conclure de là que les premiers élémens de ce jargon ont été apportés en France par ces enfans de la basse Égypte, si des assertions d’une certaine valeur ne venaient pas détruire cette conclusion.
Sauval (Antiquités de Paris, t. 1er) assure que des écoliers et des prêtres débauchés ont jeté les premiers germes du langage argotique. (Voir Cagoux ou Archi-suppôt de l’argot.)
L’auteur inconnu du dictionnaire argotique dont il est parlé ci-dessus, (voir Abbaye ruffante), et celui de la lettre adressée à M. D***, insérée dans l’édition des poésies de Villon, 1722, exemplaire de la Bibliothèque Royale, pensent tous deux que le langage argotique est le même que celui dont convinrent entre eux les premiers merciers et marchands porte-balles qui se rendirent aux foires de Niort, de Fontenay et des autres villes du Poitou. Le docteur Fourette (Livre de la Vie des Gueux) est du même avis ; mais il ajoute que le langage argotique a été enrichi et perfectionné par les Cagoux ou Archi-Suppôts de l’Argot, et qu’il tient son nom du premier Coësré qui le mit en usage ; Coësré, qui se nommait Ragot, dont, par corruption, on aurait fait argot. L’opinion du docteur Fourette est en quelque sorte confirmée par Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans, qui écrivait sous les règnes de François Ier et de Henri II, qui assure que de son temps le roi ou le chef d’une association de gueux qu’il nomme Belistres, s’appelait Ragot. (Voir Dialogues de Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans. À Rouen, chez Martin Lemesgissier, près l’église Saint-Lô, 1589, exemplaire de la Bibliothèque Royale, no 1208.)
La version du docteur Fourette est, il me semble, la plus vraisemblable ; quoi qu’il en soit, je n’ai pu, malgré beaucoup de recherches, me procurer sur le langage argotique des renseignemens plus positifs que ceux qui précèdent. Quoique son origine ne soit pas parfaitement constatée, il est cependant prouvé que primitivement ce jargon était plutôt celui des mendians que celui des voleurs. Ces derniers, selon toute apparence, ne s’en emparèrent que vers le milieu du dix-septième siècle, lorsqu’une police mieux faite et une civilisation plus avancée eurent chassé de Paris les derniers sujets du dernier roi des argotiers.
La langue gagna beaucoup entre les mains de ces nouveaux grammairiens ; ils avaient d’autres besoins à exprimer ; il fallut qu’ils créassent des mots nouveaux, suivant toujours une échelle ascendante ; elle semble aujourd’hui être arrivée à son apogée ; elle n’est plus seulement celle des tavernes et des mauvais lieux, elle est aussi celle des théâtres ; encore quelques pas et l’entrée des salons lui sera permise.
Les synonymes ne manquent pas dans le langage argotique, aussi on trouvera souvent dans ce dictionnaire plusieurs mots pour exprimer le même objet, (et cela ne doit pas étonner, les voleurs étant dispersés sur toute l’étendue de la France, les mots, peuvent avoir été créés simultanément). J’ai indiqué, toutes les fois que je l’ai pu, à quelle classe appartenait l’individu qui nommait un objet de telle ou telle manière, et quelle était la contrée qu’il habitait ordinairement ; un travail semblable n’a pas encore été fait.
Quoique la syntaxe et toutes les désinences du langage argotique soient entièrement françaises, on y trouve cependant des étymologies italiennes, allemandes, espagnoles, provençales, basques et bretonnes ; je laisse le soin de les indiquer à un philologue plus instruit que moi.
Le poète Villon a écrit plusieurs ballades en langage argotique, mais elles sont à-peu-près inintelligibles ; voici, au reste, ce qu’en dit le célèbre Clément Marot, un de ses premiers éditeurs  : « Touchant le jargon, je le laisse exposer et corriger aux successeurs de Villon en l’art de la pince et du croc. »
Le lecteur trouvera marqué d’un double astérisque les mots extraits de ces ballades dont la signification m’était connue.

Delvau, 1866 : s. m. Argot. Arguche, arguce, argutie. Nous sommes bien près de l’étymologie véritable de ce mot tant controversé : nous brûlons, comme disent les enfants.

Rigaud, 1881 : Argot, avec changement de la dernière syllabe.

Rigaud, 1881 : Niais, — dans le jargon des voleurs.

France, 1907 : Argot du vieux mot argu, ruse, finesse, dont on a fait argutie.

Arroser

d’Hautel, 1808 : Arroser ses créanciers. Leur donner à chacun de petits à-comptes, afin de les rendre plus traitables et arrêter leurs poursuites.

Delvau, 1864 : Éjaculer dans la nature de la femme — un charmant petit jardin dont nous sommes les heureux jardiniers. Pluie ou sperme, quand cela tombe à propos, cela féconde.

Pourquoi ne voudraient-elles pas être arrosées ?

(Cyrano de Bergerac)

Rigaud, 1881 : Ajouter de l’argent à une somme engagée après un coup gagné à la ponte. — Risquer une nouvelle mise en banque après décavage, — dans le jargon des joueurs. Ordinairement, à la ponte, on arrose après le premier coup de gain. C’est mot à mot : arroser le tapis avec de l’argent tiré de la masse. À force d’arroser sans succès, on finit par être à sec.

Rigaud, 1881 : Donner un à-compte à un créancier.

À quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là ?

(V. Hugo, Ruy-Blas)

Virmaître, 1894 : Donner un accompte sur une dette. Un huissier cesse les poursuites commencées quand le débiteur arrose. Donner de l’argent à un fonctionnaire pour obtenir un privilège, c’est l’arroser. Nos députés le furent largement par Arton pour l’affaire du Panama. Martingaler son enjeu c’est arroser le tapis (Argot du peuple). JV.

Rossignol, 1901 : À la suite d’un achat on va boire une consommation pour arroser l’objet acheté.

Hayard, 1907 : Payer, donner des acomptes.

France, 1907 : Faire des dépenses. Arroser le tapis, terme de joueur à la roulette pour couvrir le tapis d’argent. Arroser ses galons, terme militaire, payer sa bienvenue dans son nouveau grade. Arroser un créancier, lui donner des acomptes.

Baiser (se faire)

Rigaud, 1881 : Se laisser tromper grossièrement, se laisser voler. — Être baisé, être trompé, avoir le dessous dans une affaire d’amour, dans une affaire quelconque, dans une partie de jeu. « — Capitaine ! — Commandant ? — Vous allez faire la partie de la colonelle ; attention ! pas de blagues, pas de mots risqués. — Ayez pas peur… je veux que le tonnerre de N. D. D. m’emporte si… » On joue : Le capitaine (annonçant :) — « Le roi, (entre ses dents :) un foutu gueux. » — La colonelle : « La dame de pique. » — Le capitaine : « Je lui fends le c… (d’une voix de stentor :) atout, ratatout, le poil de mes… moustaches et je prends tout… vous êtes baisée, ma petite mère. »

Belle (jouer la)

Larchey, 1865 : Tout risquer d’un seul coup. — On sait que deux joueurs jouent la belle (partie), lorsque après avoir gagné chacun une partie, ils conviennent d’en jouer une décisive.

Bobonne

Rigaud, 1881 : Bonne, servante.

Tout au plus si les petits garçons qui marchaient en tête risquèrent une observation sur la bobonne d’Emma.

(Ed. About, Trente et quarante, 1865)

France, 1907 : Servante, bonne d’enfants.

Aux bobonnes tu souriras
Et leur feras du boniment.

(É. Blédort)

Box

France, 1907 : Comptoir, anglicisme : littéralement : boîte, caisse.

La caissière assiste de son box à toutes ces scènes risquées, lubriques, sans paraître s’émouvoir. On croirait que le bruit de ces baisers violents, que ces mots d’un argot particulier, que ce langage dans lequel un chat est un chat, que ces accouplements d’êtres humains, que tout cela n’arrive pas jusqu’à elle.

(La Nation)

France, 1907 : Stalle d’écurie ; anglicisme.

Briscard

France, 1907 : Vieux soldat, à cause des chevrons, ou brisques, qu’ils portaient sur la manche.

Brise-cou ou casse-gueule

d’Hautel, 1808 : On désigne ainsi un escalier roide et obscur, où l’on risque de tomber à chaque pas.
On dit plus communément un Casse-cou.

Brisquard

Merlin, 1888 : Vieux soldat, portant deux ou trois brisques.

Brisquart

Rigaud, 1881 : Sergent. C’est-à-dire celui qui porte les brisques.

Brisque

Delvau, 1866 : s. f. Année, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Année, — dans le jargon des voleurs.

Rigaud, 1881 : Chevron.

Est-ce que vous attendez un larbin, par hasard, pour ranger votre case ? grommela un vieux sergent à plusieurs brisques.

(R. Maizeroy, La Vie moderne, 2 août 1879)

Rigaud, 1881 : Les dix et les as, au jeu de bezigue.

Merlin, 1888 : Chevron-galon en forme d’angle, indiquant le nombre d’années de service.

La Rue, 1894 : Année. Chevron.

France, 1907 : Galon de laine ou d’or, suivant le grade, que portaient les sous-officiers et soldats, avant la nouvelle loi militaire, et qui indiquait le nombre de rengagements. On avait jusqu’à trois brisques. Année, dans l’argot des voleurs.

Brisques

France, 1907 : As et figures du jeu de cartes.

Carotte

Delvau, 1864 : Le membre viril, — par allusion à sa forme et à sa couleur.

Pourquoi la retires-tu, ta petite carotte ? Je ne voulais pas te la manger.

(E. Jullien)

Delvau, 1866 : s. f. Escroquerie légère commise au moyen d’un mensonge intéressant, — dans l’argot des étudiants, des soldats et des ouvriers. Tirer une carotte. Conter une histoire mensongère destinée à vous attendrir et à délier les cordons de votre bourse. Carotte de longueur. Histoire habilement forgée.

Delvau, 1866 : s. f. Prudence habile, — dans l’argot des joueurs. Jouer la carotte. Hasarder le moins possible, ne risquer que de petits coups et de petites sommes.

Rigaud, 1881 : Mensonge fabriqué dans le but de soutirer de l’argent. — Cultiver la carotte. — Tirer une carotte de longueur. — Les premiers, les militaires se sont servis de cette expression. C’est là, sans doute, une allusion aux carottes de tabac. Lorsque les militaires demandent de l’argent, c’est presque toujours pour acheter, soi-disant, au tabac, du tabac à chiquer, vulgo carotte.

Rigaud, 1881 : Roux ardent. Couleur de cheveux qui rappelle les tons de la carotte, couleur fort à la mode pendant les années 1868, 69 et 70. Les femmes se firent teindre les cheveux « blond ardent », avant de s’appliquer la teinture « beurre rance. »

La Rue, 1894 : Demande d’argent sous un faux prétexte. Duperie. Mensonge.

Virmaître, 1894 : Mensonge pour tromper ou duper quelqu’un. Tirer une carotte : emprunter de l’argent. Tirer une carotte de longueur : la préparer de longue main. Le troupier tire une carotte à sa famille quand il lui écrit qu’il a perdu la clé du champ de manœuvre, ou qu’il a cassé une pièce de canon (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Mensonge. Le militaire a la réputation d’en tirer à ses parents pour obtenir de l’argent. Il y en a de légendaires et de carabinées : lorsqu’il raconte qu’il a perdu son chef de file, ou casse le front de bandière, perdu la clé du champ du manœuvres, qu’il passera au conseil s’il n’a pas d’argent pour les remplacer.

France, 1907 : Demande d’argent à l’aide d’un mensonge.

Doyen maudit… dont la main sacrilège
Sur la carotte osa porter la main,
Songeas-tu donc à quelque affreux collège
Pour étouffer le vieux quartier latin ?

Tirer un carotte, raconter une histoire mensongère pour obtenir de l’argent ; lorsque l’histoire est habilement ou longuement forgée, on l’appelle carotte de longueur, ou d’épaisseur ; dans le cas contraire, quand l’histoire est mal combinée, c’est une carotte filandreuse. Vivre de carottes, vivre d’eprunts, pour ne pas dire d’escroqueries. Avoir une carotte dans le plomb, chanter faux ou avoir mauvaise haleine. Jouer la carotte, jouer prudemment, ne risquer que de petits coups par de petites sommes.

Carotter

d’Hautel, 1808 : Jouer petit jeu ; n’être point hardi au jeu.

Larchey, 1865 : Ne vivre que de légumes. Vivre mesquinement.

Il se dépouillait de tout… Il sera très heureux de vivre avec Dumay en carottant au Havre.

(Balzac)

Larchey, 1865 : Obtenir de l’argent en tirant une carotte :

Allons, va au marché, maman, et ne me carotte pas.

Delvau, 1866 : v. a. Se servir de carottes pour obtenir de l’argent de son père, de son patron, ou de toute personne charitable. Carotter l’existence. Vivre misérablement. Carotter le service. Se dispenser du service militaire, ou autre, en demandant des congés indéfinis, sous des prétextes plus ou moins ingénieux.

Delvau, 1866 : v. n. Jouer mesquinement, ne pas oser risquer de grands coups ni de grosses sommes.

Rigaud, 1881 : Se contenter d’un léger bénéfice en exposant peu. — Carotter à la Bourse, dans les affaires. — Jouer très serré, jouer petit jeu, — dans le jargon des joueurs.

France, 1907 : Faire des dupes.

La plus hardie de ces ribaudes parait avoir été la dame des Armoises ; elle arriva à s’établir convenablement, carotta de droite et de gauche, non sans habileté, et fit souche de nombreux marmots.
Telle est la Jeanne d’Arc dont M. Lesigne prétend faire présent à la France : — reste à savoir si elle en voudra !

(Jacqueline, Gil Blas)

Carotter l’existence, mener une vie misérable. Carotter à la Bourse, spéculer sur une petite échelle.

Casse-cou

d’Hautel, 1808 : On appelle ainsi un escalier roide et étroit, un lieu obscur, où l’on risque de tomber à chaque pas que l’on fait.
On donne aussi ce nom dans les manèges aux gens employés à monter les chevaux jeunes et vicieux.
Casse-cou ! Cri d’avertissement au jeu de colin-maillard, lorsque la personne qui a les yeux bandés est sur le point de se heurter contre un corps quelconque.

Delvau, 1866 : s. m. Homme hardi jusqu’à l’audace, audacieux jusqu’à l’imprudence, jusqu’à la folie. Argot du peuple.

France, 1907 : Homme téméraire qui se jette sans réfléchir dans les aventures les plus périlleuses.

Casser (se la)

Larchey, 1865 : S’enfuir.

Vous vous esbignez. Ils se la cassent.

(A. Second)

Delvau, 1866 : v. réfl. S’en aller de quelque part ; s’enfuir.

Rigaud, 1881 : Quitter un endroit où l’on s’ennuie. — À tout casser, énorme, prodigieux, auquel rien ne résiste. — Un succès à tout casser. Ne s’emploie guère qu’en parlant d’un succès, par allusion à ceux de théâtre, où le public manifeste son enthousiasme en frappant à coups de talons de bottes, à coups de petits bancs, au risque de tout casser.

Cheval (jouer à)

Rigaud, 1881 : « C’est risquer (au baccarat en banque) une somme moitié sur chaque tableau, de sorte que, si un tableau perd et que l’autre gagne, le coup est nul. » (A. Cavaillé.) — Faire le reste de la banque à cheval. — On dit également jouer le cheval.

Choper

Vidocq, 1837 : v. a. — Prendre.

un détenu, 1846 : Prendre à l’improviste.

Larchey, 1865 : Voler (Vidocq). — Mot à mot : toucher quelque chose pour le faire tomber. — Roquefort donne choper dans ce sens.

Delvau, 1866 : v. a. Attraper en courant, — dans l’argot des écoliers.

Delvau, 1866 : v. a. Prendre, voler, — dans l’argot des voleurs. Se faire choper. Se faire arrêter.

Rigaud, 1881 : Voler, prendre. — Chopin, vol. — Choper une boîte, arrêter un logement, se loger, — dans le jargon des voleurs.

Merlin, 1888 : Comme chiper, voler. Se faire choper, se faire prendre, arrêter.

Rossignol, 1901 : Voir chipper.

France, 1907 : Prendre, voler ; vieux mot, aphérèse de achopper.

La loi n’est pas faite pour les chiens : à preuve qu’on ne les fourre jamais au violon ; ils peuvent choper de la bidoche à l’étal des bouchers, sans craindre la prison… tout ce qu’ils risquent, c’est un coup de trique ou un coup de soulier…

(Almanach du Père Peinard, 1894)

Ma fleur d’orange, elle est perdue ;
Ell’ se s’ra fait choper dans la rue.

(Paris qui passe)

Après, ce fut un aut’ tabac ;
Comm’ je faisais recette,
J’devais être chopé par Meilhac…
Je suis la gigolette
À Meilhac,
Je suis sa gigolette…

(Le Journal)

France, 1907 : Se heurter, manquer de tomber.

Chopin

anon., 1827 : Objet volés.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Vol, objet volé.

Bras-de-Fer, 1829 : Coup.

Vidocq, 1837 : s. m. — Vol.

M.D., 1844 : Sac d’argent.

Halbert, 1849 : Objet volé.

Larchey, 1865 : Vol.

Quand un voleur fait de la dépense, c’est qu’il a fait un chopin.

(Canler)

Delvau, 1866 : s. m. Objet volé ; coup ; affaire. Bon chopin. Vol heureux et considérable. Mauvais chopin. Vol de peu d’importance, qui ne vaut pas qu’on risque la prison.

Rigaud, 1881 : Profit, réussite, bonne aubaine, — dans le jargon des voleurs.

La Rue, 1894 : Profit, bonne aubaine. Petit vol. Coup, affaire.

Rossignol, 1901 : Bonne affaire.

France, 1907 : Objet volé, vol. Faire un chopin, commettre un vol.

Travaillant d’ordinaire
La sorgue de Pantin,
Dans mainte et mainte affaire,
Faisant très bon chopin.

(Winter)

— Rarement le pante met sa bougie dans son pardessus… Non ! il y a autre chose… des fois on trouve des papiers, des babillardes, et c’est là le meilleur chopin.

(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)

J’pourrais m’frusquiner en rupin,
Mais j’ai l’air baluch’ sans patente,
Et pis, va donc faire un chopin
Quand tu veux êt’ pris pour eun’ pante !

(Blédort)

Chou (bête comme)

France, 1907 : Suprême bêtise. Vérité bête à force d’être simple.

C’est bête comme chou, mais c’est ainsi. Une existence humaine peut servir d’enjeu à ces infimes considérations. Et l’on risque de passer pour très subversif, si l’on s’aventure à parler bon sens, si l’on se risque à dire que l’on ne rachète pas une frousse par une cruauté.

(Séverine, Le Journal)

Chouriner

Bras-de-Fer, 1829 : Frapper à coup de couteau.

M.D., 1844 : Donner des coups de couteau.

Delvau, 1866 : v. a. Tuer, — dans l’argot des ouvriers qui ont lu les Mystères de Paris d’Eugène Sue, et qui, à cause de cela, n’ont que de fort incomplètes et de fort inexactes notions de l’argot des voleurs. V. Suriner.

Rigaud, 1881 : Frapper à coups de couteau.

La Rue, 1894 : Tuer à coups de couteau ou chourin.

France, 1907 : Donner des coups de couteau. Ce mot a été mis à la mode par Eugène Sue. L’Auvergnat prononce, à l’instar des gens de son pays, l’s comme le ch et appelle un surin, chourin, d’où suriner, chouriner.

Un amant qui supprime sa maîtresse est, peu ou prou, toujours condamné… les mauvaises mœurs étant désavouables. Un mari qui chourine sa femme est, le plus souvent, acquitté… Il faut lui tenir compte des circonstances régulières dans lesquelles le meurtre s’est accompli.

(Séverine)

Nous ne sommes pas du nombre de ceux qui haïssent, en plein jour, l’uniforme du gardien de la paix et qui l’adorent, à trois heures du matin, dans une rue mal fréquentée. À toute heure, il nous inspire une profonde sympathie ; nous nous souvenons que, grâce à lui, nous pouvons rentrer à notre demeure, à l’heure de nuit qui nous convient, sans trop risquer d’être chouriné.

(Hogier-Grison, Les Hommes de proie)

Pour les amateurs de spectacles,
Pour les largu’s qu’aim’ les émotions,
C’est la modern’ cour des miracles :
On n’y pay’ pas d’contributions !
C’est pas là qu’la vertu domine,
Quant aux grands airs, y n’en faut plus ;
Bref, c’est l’vrai pont où l’on chourine,
Bourgeois d’provinc’, passez pas d’ssus !!!

(Aristide Bruant)

Emballage

France, 1907 : Engouement irraisonné pour quelqu’un ou quelque chose.

Après, dans les couloirs, on cherchait, pour expliquer son emballage, le propos à répéter, la formule lapidaire ; et elle était d’ailleurs lien comique cette élite parisienne, — de la médiocrité, presque partout, de la crapule, de la pourriture d’âmes, çà et là — timide, n’osant risquer son avis, avant que soit venu on ne sait d’où le mot d’ordre.

(Félicien Champsaur, Le Mandarin)

Emporteur

Vidocq, 1837 : s. m. — L’Emporteur, proprement dit, est le héros de la partie de billard dont nous avons ci-dessus promis les détails ; pour le truc dont nous allons parler, il faut de toute nécessité être trois : l’Emporteur, la Bête et le Bachotteur ; nous avons dit plus haut quelle était la tâche de ces deux derniers ; celle de l’Emporteur est beaucoup plus difficile, c’est lui qui doit chercher et trouver une dupe, et l’amener au lieu où elle doit être dépouillée.
Après avoir examiné si rien ne manque à son costume, qui doit être très-propre, l’Emporteur sort suivi de loin par ses deux acolytes, qui ne le perdent pas de vue, il se promène jusqu’à ce qu’il avise un individu tel qu’il le désire, c’est-à-dire qui annonce, soit par ses manières, soit par son costume, un étranger ou un provincial, et c’est ici le lieu de faire remarquer la merveilleuse perspicacité que possèdent ces hommes, et plusieurs autres espèces de fripons dont il sera parlé plus tard, qui savent tirer de la foule le seul individu propre à être dupé, ces hommes, presque toujours dépourvus d’éducation, savent cependant saisir le plus léger diagnostic ; ils jugent un homme à la coupe de ses habits, à la couleur de son teint, à celle de ses gants, et ils le jugent bien.
Lorsque l’Emporteur a rencontré ce qu’il cherche, il s’approche, et une conversation à peu-près semblable à celle-ci ne tarde pas à s’engager : « Monsieur pourrait-il m’indiquer la rue… — Cela m’est impossible, monsieur ; je suis étranger. — Eh ! parbleu, nous sommes logés à la même enseigne ; je ne suis à Paris que d’hier matin. »
L’Emporteur n’a pas cessé de marcher près du provincial. « Vous êtes étranger, ajoute-t-il après quelques instans de silence, vous devez désirer voir tout ce que la capitale renferme de curieux. » Signe affirmatif. « Si vous le voulez, nous irons ensemble voir les appartements du roi. J’allais, lorsque je vous ai rencontré, chercher ici près des billets que doit me donner un des aides-de-camp du duc d’Orléans ; c’est une occasion dont je vous engage à profiter. »
Le provincial hésite, il ne sait ce qu’il doit penser de cet inconnu si serviable ; mais, que risque-t-il ? Il n’est pas encore midi, et les rues de Paris ne sont pas dangereuses à cette heure ; et puis les appartemens du roi Louis-Philippe doivent être bien beaux ; et puis ce n’est pas lui, le plus mâdré des habitans de Landernau ou de Quimper-Corentin, qui se laisserait attraper : il accepte ; l’Emporteur fait le St-Jean à ses deux compagnons (voir ce mot), qui prennent les devans et vont s’installer au lieu convenu.
C’est un café estaminet d’assez belle apparence, dont le propriétaire est presque toujours affranchi. L’Emporteur y arrive bientôt, suivi de son compagnon ; en entrant il a demandé à la dame de comptoir si un monsieur à moustaches, et décoré, n’était pas venu le demander ; on lui a répondu que ce monsieur était venu, mais qu’il était sorti après toutefois avoir prié de faire attendre. « Eh bien, nous attendrons, » a-t-il répondu ; et il est monté au billard après avoir demandé quelques rafraichissemens qu’il partage avec son compagnon.
Le monsieur à moustaches n’arrive pas ; pour tuer le temps on regarde jouer les deux personnes qui tiennent le billard, et qui ne sont autres que la Bête et le Bachotteur. La Bête joue mal, et à chaque partie qu’elle perd elle veut augmenter son jeu, le Bachotteur ne veut plus jouer, et offre de céder sa place au premier venu, la Bête sort pour satisfaire au besoin, alors le Bachotteur s’exprime à-peu-près en ces termes, en s’adressant à l’Emporteur : « C’est une excellente occasion de gagner un bon dîner, le spectacle, et le reste, il est riche, il est entêté comme une mule ; rendez-lui quelque points, et son affaire est faite. — Si je savais seulement tenir une queue, répond l’Emporteur, j’accepterais la poposition. » Le provincial, qui a entendu cette conversation, et qui a vu jouer la Bête, trouve charmant de ce faire régaler par un parisien ; il pourra parler de cela dans son endroit. Il joue, il perd ; son adversaire raccroche toujours ; il s’échauffe, il joue de l’argent ; les enjeux sont mis entre les mains du Bachotteur ; le provincial envoie au diable l’Emporteur, qui l’engage à modérer son jeu. Somme totale, il sort du café les poches vides, mais cependant bien persuadé qu’il est beaucoup plus fort que son adversaire, qui n’est, suivant lui, qu’un heureux raccrocheur. (Voir Floueur.)

Delvau, 1866 : s. m. Filou qui a pour spécialité de raccrocher des provinciaux sous un prétexte quelconque, et de les amener dans un estaminet borgne, où ils sont plumés par le bachotteur et la bête. (Voir à propos de ce mot, le volume de Vidocq.)

Rigaud, 1881 : Filou qui vit au détriment des magasins. Après avoir fait un achat d’importance, l’emporteur se fait accompagner par un garçon de magasin, qu’il doit payer à domicile. Une fois en route, sous un prétexte quelconque, il écarte le garçon en ayant eu la précaution de se faire remettre la marchandise. Les hôtels garnis, les passages, les maisons à deux issues, favorisent beaucoup le jeu de l’emporteur.

France, 1907 : Filou qui racole des provinciaux ou des naïfs et les amène dans quelque cabaret borgne où ils sont dévalisés par des compères.

Enfilage

Rigaud, 1881 : Arrestation en flagrant délit. — Avoir écopé à l’enfilage. Enfilé, pris en flagrant délit de vol. Enfilé par les roublards au moment de dégraisser une bobine en jonc. Se faire enfiler, être arrêté. Pas d’chance, v’là trois fois c’tte année que je m’fais enfiler.

Rigaud, 1881 : Pertes successives au jeu. — Celui qui court après son argent risque l’enfilage.

La Rue, 1894 : Arrestation en flagrant délit.

France, 1907 : Arrestation d’un individu pris sur le fait ; argot des voleurs.

Escarpe

Bras-de-Fer, 1829 : Assassinat.

M.D., 1844 : Assassin.

un détenu, 1846 : Assassin pour voler.

Halbert, 1849 : Assassin.

Delvau, 1866 : s. m. Voleur qui va jusqu’à l’assassinat pour en arriver à ses fins. — Argot des prisons.
C’était ici, pour MM. les étymologistes, une magnifique occasion d’exercer leur verve… singulière. Eh bien, non ! tous ont gardé de Conrart le silence prudent. Me permettra-t-on, à défaut de la leur, de risquer ma petite étymologie ? Je ne dirai pas : Escarpe, parce que le voleur qui tient absolument à voler, escalade la muraille qui sépare le délit du crime et la prison de l’échafaud ; mais seulement parce qu’il emploie un instrument tranchant aigu, — scarp en allemand. Pourquoi pas ? escarbot vient bien de scarabæus, en vertu d’une épenthèse fréquente dans notre langue. À moins cependant qu’escarpe ne vienne du couteau d’escalpe (du scalp) des sauvages… (V. Les Natchez).
Escarpe-Zézigue. Suicide.

Rigaud, 1881 : Voleur doublé d’un assassin qui travaille en plein air et va en ville. — Nom générique de tous ceux qui assassinent pour voler. Les variantes sont : Escape, escapouche, escapouchon, mais escarpe est plus classique.

La Rue, 1894 : L’homme qui assassine pour voler.

Virmaître, 1894 : Voleur, assassin. A. Delvau pense que cette expression vient de scarp mot allemand qui signifie instrument tranchant et aigu ou bien du couteau d’escalpe (du scalp des sauvages). C’est aller chercher bien loin une étymologie bien simple. Les voleurs et les assassins travaillent dans des endroits isolés, escarpés (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Assassin.

France, 1907 : Voleur et assassin.

Tous les mondes de l’avenir étaient là, depuis l’escarpe qui échouera sur les bancs de la septième chambre, jusqu’au substitut qui requerra la peine et au juge qui l’appliquera ; je les ai connus tous et de telle façon que souvent, je l’avouerai, il m’eût été difficile de trier dans le tas et de pronostiquer entre jugés et juges qui seraient les uns ou qui deviendraient les autres.

(Louis Davyl, 13, rue Magloire)

Depuis que les meurtriers
Prenn’ le nom d’escarpe,
On augmente les loyers
Dans la ru’ Contrescarpe !

(Clairville)

Étoile

d’Hautel, 1808 : Voir les étoiles en plein midi. Recevoir un grand coup sur les yeux : éprouver un grand éblouissement : se tromper d’une manière grossière.
Être logé à la belle étoile : coucher à la belle étoile. Coucher dehors, en plein air.

Larchey, 1865 : Croix d’honneur.

Ceux qui n’ont pas l’étoile disent : Bon ! je l’aurai une autre fois.

(E. Sue)

Avoir les deux, les trois étoiles : Être nommé général de brigade, général de division. — Les étoiles placées sur l’épaulette sont la marque distinctive de ces deux grades.

Larchey, 1865 : Femme réputée en tel ou tel genre. On dit indifféremment : une étoile du monde officiel, une étoile du monde galant, une étoile du monde dramatique.

Delvau, 1866 : s. f. Bougie allumée ou non, — dans l’argot des francs-maçons. Étoile flamboyante. Le symbole de la divinité.

Delvau, 1866 : s. f. Cantatrice en renom, comédienne hors ligne, premier rôle d’un théâtre, — dans l’argot des coulisses, où il y a tant de nébuleuses.

France, 1907 : Actrice, danseuse ou cantatrice dont la célébrité monte aux nues.

— Ah ! par exemple ! s’écria Mme Alphonsine, on passe sa vie sur une petite, on la prend à part, on en fait sa chérie au risque de déplaire aux camarades et de devenir injuste. On développe ses facultés, on place en elle ses espérances, elle devient rapidement sujet, il n’y a pas un connaisseur qui ne lui prédise qu’à vingt-cinq ans elle sera étoile de première grandeur : toute sa gloire, on la bloque dans cette gamine et elle vient vous dire, après dix ans d’études, de soins et d’efforts que ça lui est égal de quitter l’Opéra !

(Edgar Monteil, Le Monde officiel)

Faire

d’Hautel, 1808 : Pour tromper, duper, attraper, friponner ; filouter, voler.
Je suis fait. Pour dire attrapé, on m’a trompé.
Faire de l’eau. Pour dire uriner, pisser. Hors de ce cas, c’est un terme de marine qui signifie relâcher en quelqu’endroit pour faire provision d’eau.
Faire de nécessité vertu. Se conformer sans rien dire aux circonstances.
Faire et défaire, c’est toujours travailler. Se dit par ironie à celui qui a mal fait un ouvrage quelconque, et qu’on oblige à le recommencer.
Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit. Signifie qu’il faut savoir gré à celui qui marque du zèle et de l’ardeur dans une affaire, lors même qu’elle vient à ne pas réussir.
Paris ne s’est pas fait en un jour. Signifie qu’il faut du temps à un petit établissement pour devenir considérable ; qu’il faut commencer par de petites affaires avant que d’en faire de grandes.
Allez vous faire faire. Pour allez au diable ; allez vous promener, vous m’impatientez. Ce mot couvre un jurement très-grossier.
Le bon oiseau se fait de lui-même. Signifie qu’un bon sujet fait son sort par lui-même.
Faire et dire sont deux. Signifie qu’il est différent de faire les choses en paroles et de les exécuter.
Il n’en fait qu’à sa tête. Se dit d’un homme entier, opiniâtre, qui se dirige absolument d’après sa volonté.
Qui fait le plus fait le moins. Pour dire qu’un homme qui s’adonne à faire de grandes choses, peut sans contredit exécuter les plus petites.
Faire ses orges. S’enrichir aux dépens des autres s’en donner à bride abattue.
Faire le diable à quatre. Signifie faire des siennes, faire des fredaines ; un bruit qui dégénère en tintamare.
Faire les yeux doux. Regarder avec des yeux tendres et passionnés.
Faire son paquet. S’en aller ; sortir précipitamment d’une maison où l’on étoit engagé.
Faire la vie. Mener une vie honteuse et débauchée.
Il en fait métier et marchandise. Se dit en mauvaise part, pour c’est son habitude ; il n’est pas autrement.
Faire la sauce, et plus communément donner une sauce, etc. Signifie faire de vifs reproches à quelqu’un.
Faire d’une mouche un éléphant. Exagérer un malheur ; faire un grand mystère de peu de chose.
L’occasion fait le larron. C’est-à-dire, que l’occasion suffit souvent pour égarer un honnête homme.
Ce qui est fait n’est pas à faire. Signifie que quand on peut faire une chose sur-le-champ, il ne faut pas la remettre au lendemain.
Allez vous faire paître. Pour allez vous promener.
Les première et seconde personnes du pluriel du présent de l’indicatif de ce verbe sont altérées dans le langage du peuple. À la première personne il dit, par une espèce de syncope, nous fons, au lieu de nous faisons ; et à la seconde, vous faisez, au lieu de vous faites.

Larchey, 1865 : Faire la place, commercialement parlant.

De tous les points de Paris, une fille de joie accourait faire son Palais-Royal.

(Balzac)

Je suis heureux d’avoir pris ce jour-ci pour faire la vallée de l’Oise.

(Id.)

Larchey, 1865 : Nouer une intrigue galante.

Est-ce qu’un homme qui a la main large peut prétendre à faire des femmes ?

(Ed. Lemoine)

Dans une bouche féminine, le mot faire indique de plus une arrière-pensée de lucre. C’est l’amour uni au commerce.

Et toi, ma petite, où donc as-tu volé les boutons de diamant que tu as aux oreilles ? As-tu fait un prince indien ?

(Balzac)

Tu as donc fait ton journaliste ? répondit Florine. — Non, ma chère, je l’aime, répliqua Coralie.

(id.)

Larchey, 1865 : Risquer au jeu.

Nous faisions l’absinthe au piquet à trois.

(Noriac)

Faire dans la quincaillerie, l’épicerie, la banque, etc. ; Faire des affaires dans la quincaillerie, etc.

Larchey, 1865 : Voler.

Nous sommes arrivés à faire les montres avec la plus grande facilité.

(Bertall)

Son fils qui fait le foulard à ses moments perdus.

(Commerson)

Delvau, 1866 : s. m. Façon d’écrire ou de peindre, — dans l’argot des gens de lettres et des artistes.

Delvau, 1866 : v. a. Dépecer un animal, — dans l’argot des bouchers, qui font un veau, comme les vaudevillistes un ours.

Delvau, 1866 : v. a. Visiter tel quartier commerçant, telle ville commerçante, pour y offrir des marchandises, — dans l’argot des commis voyageurs et des petits marchands.

Delvau, 1866 : v. a. Voler, et même Tuer, — dans l’argot des prisons. Faire le foulard. Voler des mouchoirs de poche. Faire des poivrots ou des gavés. Voler des gens ivres. Faire une maison entière. En assassiner tous les habitants sans exception et y voler tout ce qui s’y trouve.

Delvau, 1866 : v. n. Cacare, — dans l’argot à moitié chaste des bourgeois. Faire dans ses bas. Se conduire en enfant, ou comme un vieillard en enfance ; ne plus savoir ce qu’on fait.

Delvau, 1866 : v. n. Jouer, — dans l’argot des bohèmes. Faire son absinthe. Jouer son absinthe contre quelqu’un, afin de la boire sans la payer. On fait de même son dîner, son café, le billard, et le reste.

Delvau, 1866 : v. n. Travailler, être ceci ou cela, — dans l’argot des bourgeois. Faire dans l’épicerie. Être épicier. Faire dans la banque. Travailler chez un banquier.

Rigaud, 1881 : Dérober. — Faire le mouchoir, faire la montre. L’expression date de loin. M. Ch. Nisard l’a relevée dans Apulée.

Vous êtes de ces discrets voleurs, bons pour les filouteries domestiques, qui se glissent dans les taudis des vieilles femmes pour faire quelque méchante loque. (Scutariam facitis)

Rigaud, 1881 : Distribuer les cartes, — dans le jargon des joueurs de whist. — Jouer des consommations, soit aux cartes, soit au billard. Faire le café en vingt points, — dans le jargon des piliers de café.

Rigaud, 1881 : Exploiter, duper. — Faire faire, trahir. Il m’a fait faire, — dans le jargon des voleurs.

Rigaud, 1881 : Faire le commerce de ; être employé dans une branche quelconque du commerce. — Faire les huiles, les cafés, les cotons. Mot à mot : faire le commerce des huiles, des cotons, etc.

Rigaud, 1881 : Guillotiner, — dans le langage de l’exécuteur des hautes-œuvres.

M. Roch (le bourreau de Paris) se sert d’une expression très pittoresque pour définir son opération. Les criminels qu’il exécute, il les fait.

(Imbert.)

Rigaud, 1881 : Parcourir un quartier au point de vue de la clientèle, — dans l’argot des filles. Elles font le Boulevard, le Bois, les Champs-Élysées, comme les placières font la place.

Rigaud, 1881 : Séduire.

La puissante étreinte de la misère qui mordait au sang Valérie, le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot.

(Balzac, La Cousine Bette)

L’artiste qui, la veille, avait voulu faire madame Marneffe.

(Idem)

Faire une femme, c’est mot à mot : faire la conquête d’une femme.

Le temps de faire deux bébés que nous ramènerons souper ; j’ai le sac.

(Jean Rousseau, Paris-Dansant)

Quand une femme dit qu’elle a fait un homme, cela veut dire qu’elle fonde des espérances pécuniaires sur celui qu’elle a séduit, qu’elle a fait une affaire avec un homme. — Les bals publics sont des lieux où les femmes vont faire des hommes, mot à mot : le commerce des hommes.

Rigaud, 1881 : Tuer, — dans le jargon des bouchers : faire un bœuf, tuer un bœuf et le dépecer.

Rigaud, 1881 : Vaincre, terrasser, — dans l’argot des lutteurs.

Il ajouta qu’en se glorifiant d’avoir fait le Crâne-des-Crânes, certains saltimbanques en avaient menti.

(Cladel, Ompdrailles, Le Tombeau des lutteurs.)

Fustier, 1889 : Arrêter. Argot des voleurs. Être fait, être arrêté.

Le lendemain matin, il questionne la Lie-de-Vin… puis il part. Dans l’après-midi il était fait.

(Gil Blas, juin, 1886.)

La Rue, 1894 : Exploiter, duper. Arrêter. Jouer. Trahir. Séduire : faire une femme, faire un homme. Raccrocher. Dérober. Tuer. Vaincre, terrasser. Guillotiner.

Virmaître, 1894 : Les bouchers font un animal à l’abattoir. Faire : tuer, voler. Faire quelqu’un : le lever. Faire : synonyme de fabriquer (Argot du peuple et des voleurs).

France, 1907 : Exploiter.

Elles faisaient les bains de mer et les villes d’eaux, émigrant suivant la saison, comme les bohémiens, comme les hirondelles, des falaises grises de la Manche qu’un gazon plat encapuchonne aux côtes méditerranéennes où la blancheur luit dans l’azur.

(Paul Arène)

France, 1907 : Voler.

Deux filous causent de la future Exposition :
— C’est une bonne affaire pour nous… Ça fournit des occupations…
— Qu’est-ce que tu y faisais en 1869 ?
— Les montres.

(Le Journal)

Il lançait de vastes affaires sur le marché, comme la Caisse d’Algérie, et il ne dédaignait pas de vulgaires filouteries. Ses opérations se trouvèrent ainsi embrasser tous les cercles de la vie de Paris. Il ne dédaignait aucun coup à tenter. Il faisait le million aux riches gogos et le porte-monnaie aux passants.

(Edmond Lepelletier)

Un monsieur, très pressé, court dans la rue.
Un quidam le rejoint, lui frappe sur l’épaule et lui demande impérieusement :
— Où allez-vous ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? répond le monsieur furieux.
— Ça me fait beaucoup… on vient de me voler !
— Et vous m’accusez ?
— Oui.
— C’est trop fort !
— N’essayez pas de m’en imposer.
— Mais fouillez-moi, espèce de crétin !
Le quidam fouille le monsieur, et se retire en présentant de plates excuses.
Quand Le monsieur se fouille à son tour, il s’aperçoit qu’on lui a fait sa montre et son porte-monnaie.

(Gil Blas)

À la correctionnelle :
— Alors, dit familièrement le président au prévenu, vous vous vantez de faire la montre aves une remarquable dextérité ?
— Aussi bien que personne ici !
Puis il ajoute courtoisement :
— Soit dit sans vous offenser.

Faire casser le ciboulotte (se)

France, 1907 : Se faire casser la tête. Voir Ciboulot.

— Pour en revenir à Panama, vous l’achetez et moi je l’entraîne et je le monte. Ça me connaît. De cette façon, je supprime l’entraîneur et le jockey, qui vous mettent toujours dedans. Voilà la part que j’apporte dans l’association.
— Tu ne débourses pas un centime. Qu’est-ce que tu risques ?
— Je peux me faire casser de ciboulot : à part ça, je ne risque rien.

(Maurice Donnay, Les Affaires)

Faire loucher

France, 1907 : Tenter.

Il était là pour faux, un billet de complaisance qu’il avait signé pour faire plaisir à une femme.
C’est lui, la Boule, qui ne se flanquerait jamais une bêtise comme ça sur la conscience ! Mais il avait néanmoins profité de l’expérience de son codétenu, qui, par parenthèse, était entretenu très chiquement par sa maîtresse, une dame du beau monde, et c’était cette expérience qui allait lui permettre de se créer sans risques une petite existence qui ferait loucher bougrement les gens.

(Oscar Méténier)

La cycliste porte en général des bas de laine quadrillés, écossais, montant jusqu’à mi-jambe, et laissant à découvert, près du genou, un coin de chair rose qui fait loucher les messieurs.

(Fin de Siècle)

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Flouer

Ansiaume, 1821 : Jouer.

À toute plombe du reluis tu le vois flouer.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Voler au jeu.

Vidocq, 1837 : v. a. — Filouter au jeu.

Clémens, 1840 / M.D., 1844 / Halbert, 1849 : Jouer.

Larchey, 1865 : Flouer n’est pas voler brutalement, c’est plutôt escroquer. On dit Flouer des actionnaires mais on ne dit jamais Flouer un couvert d’argent. — Flouerie : Escroquerie.

Tous les frères flouent plus ou moins leur sœur.

(Balzac)

Du vieux mot fluer (couler) pris dans le sens actif. V. Roquefort. — Flouer : Voler au jeu (Vidocq).Flouerie : Escroquerie. — Floueur : Escroc.

Bien que notre époque ait donné naissance à une effrayante quantité de floueurs de toute espèce.

(A. Dubuisson)

Floueur : Grec (Vidocq).

Delvau, 1866 : v. a. et n. Jouer, — dans le même argot [des voleurs]. Flouer grand flouant. Jouer gros jeu, risquer sa liberté ou sa vie.

Delvau, 1866 : v. a. Tricher au jeu ; voler, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Jouer, en terme de grecs. — Filouter au jeu.

La Rue, 1894 : Jouer. Voler au jeu ou autrement.

Rossignol, 1901 : Voler, tricher au jeu.

France, 1907 : Voler, tromper, ou simplement jouer.

C’est du commerce comme en ferait Robert Macaire, seulement on escamote un navire et sa cargaison, au lieu de travailler dans la société en commandite ; on floue un assureur au lieu de flouer un actionnaire.

(G. de La Landelie)

Il arrive au sommet de la perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été floué par des courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des viveurs, et qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans la haute.

(Eugène de Valbezen, Le Rhétoricien)

Fournaise

Fustier, 1889 : « Ils fabriquaient des pièces de deux francs à l’effigie de la République qu’ils vendaient soixante-quinze centimes à des fournaises ; c’est ainsi qu’on désigne ceux qui écoulent de la fausse monnaie. »

(Figaro, mars 1884)

La Rue, 1894 : Celui qui écoule la fausse monnaie.

Virmaître, 1894 : On sait que les mornifleurs-tarte sont réunis en tierce (par trois). Le mornifleur, le faux monnayeur, le gaffe qui détient la réserve des pièces fausses, et l’émetteur qui écoule les pièces chez les commerçants. L’émetteur se nomme la fournaise. L’allusion est juste, car il est dans le feu, courant à chaque minute le risque d’être pincé. Mot à mot : il est dans la gueule du loup (Argot des voleurs). N.

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Émetteur de fausse monnaie.

France, 1907 : Nature de la femme. Voir Écuellle.

France, 1907 : Voleur chargé d’écouler la fausse monnaie.

Fourrer jusqu’à la garde (s’en)

France, 1907 : Manger et boire outre mesure.

Les hommes étaient bien heureux tout de même ! Ils étaient à l’abri de ces accidents ; ils pouvaient batifoler et courir, s’ébaudir à leur aise et s’en fourrer jusqu’à la garde sans jamais risquer pareilles transes, attraper si lourde charge.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Foutre du peuple (se)

Delvau, 1866 : Se moquer du public, braver l’opinion du monde.

Rigaud, 1881 : Se moquer du monde. Quand quelqu’un dit une grosse bêtise avec assurance, ou débite un gros mensonge, quand quelqu’un livre un ouvrage par trop mal fait, il court le risque de s’entendre dire : « Est-ce que vous vous foutez du peuple ? »

Frisbi

Virmaître, 1894 : Froid. Ou dit aussi : il fait friot, frisquet, et comme superlatif :
— Nom de Dieu, que ça pince il gèle à pierre fente (pour fendre) (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 / France, 1907 : Froid.

Frisquet

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Froid.

un détenu, 1846 : Avoir froid.

Delvau, 1866 : s. m. Froid vif. Il fait frisquet. Il fait froid.

Rossignol, 1901 : Froid.

Cet hiver, il n’a pas fait frisquet.

France, 1907 : Froid ; du basque frescoa.

Frisquette

Delvau, 1866 : adj. s. f. Fille jeune, fraîche et avenante. Le vieux français avait l’adjectif frisque.

France, 1907 : Fillette vive, fraîche et avenante.

Gonzesse

Delvau, 1864 : Fille on femme de mœurs beaucoup trop légères ; fille publique même.

Allumer tous les soirs la chandelle de l’hyménée en faveur d’un tas de gonzesses…

(Lemercier de Neuville)

Ils entretienn’nt des gonzesses
Qui loge’ à la Patt’ de Chat.

(Guichardet)

Delvau, 1866 : s. f. Femme en général, et, en particulier, Maîtresse, concubine.

Rigaud, 1881 : Femme, la première venue. — Amante.

Merlin, 1888 : Maîtresse, catin, — de l’argot parisien.

Hayard, 1907 : Femme.

France, 1907 : Femme, en général, maîtresse, concubine.

Et c’est ceux-là qu’a des boutiques !
Des étalag’ ébouriffants !!
Un fonds !… des clients !!… des pratiques !…
Et des femm’ avec des enfants…
Des môm’s qui leur fait des caresses !…
Moi… j’vis tout seul comme un hibou,
Avec quoi qu’j’aurais des gonzesses ?
Ej’ vends mon crayon pour un sou…

(Aristide Bruant)

C’est nous qu’on voit passer avec des nœuds d’cravate,
Des bleus, des blancs, des roug’ et des couleur cocu ;
Et si nos p’tit’s gonzess’s traîn’ un peu la savate,
Nous avons des pantoufl’s pour leur y fout’ dans l’cul.

(Aristide Bruant)

Franchement, le coup d’œil n’avait rien de superbe,
L’assassin regrettait d’avoir risqué la gerbe,
La mise en scène était déplorable, sans chic,
Et pas une gonzesse, hélas ! dans le public.

(Paul Nagour)

Gosse

Clémens, 1840 / un détenu, 1846 : Enfant.

Delvau, 1866 : s. f. Bourde, menterie, attrape, — dans l’argot des écoliers et du peuple. Voilà encore un mot fort intéressant, à propos duquel la verve des étymologistes eût pu se donner carrière. On ne sait pas d’où il vient, et, dans le doute, on le fait descendre du verbe français se gausser, venu lui-même du verbe latin gaudere. On aurait pu le faire descendre de moins haut, me semble-t-il. Outre que Noël Du Fail a écrit gosseur et gosseuse, ce qui signifie bien quelque chose, jamais les Parisiens, inventeurs du mot, n’ont prononcé gausse. C’est une onomatopée purement et simplement, — le bruit d’une gousse ou d’une cosse.
Conter des gosses.
Mentir. Monter une gosse. Faire une arce.

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti, — dans l’argot des typographes. Ils disent aussi Attrape-science et Môme.

Delvau, 1866 : s. m. Enfant, petit garçon, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Enfant, — dans le jargon du peuple, qui dit tantôt le gosse, tantôt la gosse, selon le sexe. — Dans le jargon des voyous, une gosse, une gosseline, c’est une fillette de quinze à seize ans ; sert encore à désigner une amante. Il est à remarquer que mion de gonesse signifiait, autrefois, petit jeune homme. (V. Oudin, Cur. franc.) Gosse pourrait bien être un diminutif de mion de gonesse.

Rigaud, 1881 : Mensonge, plaisanterie, mauvaise farce.

Boutmy, 1883 : s. m. Gamin. Dans l’imprimerie, les gosses sont les apprentis ou les receveurs.

La Rue, 1894 : Femme. Enfant. Mensonge.

France, 1907 : Enfant, et par amplification, adolescent ou fillette.

Le ménage était déjà chargé d’un gosse de dix-huit mois et la victime trouvait que c’était assez de cette sale graine qui lui suçait le sang et lui disputait la pâture. Quand elle se vit de nouveau enceinte, avec 125 francs par mois pour nourrir la maisonnée, elle se dit qu’expulser ce fœtus incapable de souffrir n’était pas un crime, mais une délivrence ; qu’arracher de sa chair cette superfétation encombrante était un droit aussi légitime, aussi imprescriptible que le suicide, puisqu’elle ne violentait que son corps et courait seule les risques.

(Marie Huot, L’Endehors)

Dans le peuple, en général — je parle surtout d’autrefois — le souvenir du temps de régiment, dépouillé de ses amertumes, éveille un regain de bonhomie et de belle humeur. On était jeune ; on n’avait que soi à penser, ni femmes, ni gosses ; on se sentait bâti à chaux et à sable… et l’on s’imaginait que ça durerait toujours !

(Séverine)

On est gosse ; on n’a pas quinze ans,
On croit ses charmes séduisants
Et l’on s’aligne :
On lance des coups d’œil luisants
Et des sourires suffisants,
Le bec en guigne.

(Blédort)

— Oui, monte, monte.
— Pas chez elle ! chez moi.
— Non, cher moi.
— J’suis la plus gosse.
— J’suis la plus cochonne.
— J’me fends de deux louis.
— Moi aussi…

(Jean Richepin)

Goton

France, 1907 : Abréviation de Margoton ; fille vulgaires, malpropre et de mœurs relâchées.

— Je ne vois qu’une chose, c’est qu’un garçon qui court les bastringues et les gotons ne risque que ses deux oreilles, tandis qu’une fille, en voulant agir comme lui, s’expose à en rapporter quatre au logis, d’oreilles.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Les deux brutes se collètent et se culbutent dans le sable. Leurs muscles craquent !
Maintenant, le maigre est dessous. Le gros, pour décrocher la victoire, allonge la patte entre les cuisses de l’adversaire : il guigne les parties sexuelles… Veine ! S’il réussissait, ce serait le triomphe certain !
Et tous les pleins-de-truffe et les gotons, de jubiler au spectacle sinistre. Ça leur donne des émotions pas ordinaires… Une castration est opération rare et savoureuse.

(La Sociale)

On écrit quelquefois, mais à tort, gothon.

Or, partout, j’ai vu que les verres,
Tout larges qu’ils sont, ont un fond,
Que le sourire des chimères
Voile un ricanement profond ;
Que la plus belle des Lisettes
Finit par tourner en gothon ;
Qu’on se dégrise des grisettes
Comme on se blase du flacon.

(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)

Pleins de pudeur, nous constatons
Qu’au théâtre quelques gothons
Montrent leurs cuiss’s et leurs tétons.

(Catulle Mendès, Le Journal)

Gras (parler)

Larchey, 1865 : Tenir des propos grivois (1808, d’Hautel).

France, 1907 : Dire les choses crûment, au risque d’effaroucher les pudibonds, suivre le conseil de Victor Hugo :

Ô fils, ô frères, ô poètes,
Quand la chose est, dites le mot.

ou celui de Boileau :

J’appelle un chat un chat…

 

Il rit, chantonne, célèbre bruyamment les plaisirs qu’il sème : il a pour présenter chaque plat une aimable insistance qui trahit le mondain rompu aux politesses distinguées des réceptions, sauf que son parler est parfois gras, à la bonne franquette.

(Paul Pourot, Les Ventres)

Grinche

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Voleur. Grinche de la haute pègre, voleur de distinction qui ne fait que de grands vols.

Clémens, 1840 : Voleur.

un détenu, 1846 : Petit voleur.

Halbert, 1849 : Voleur, escroc.

Delvau, 1866 : s. m. Voleur. On dit aussi Grinchisseur.

Rigaud, 1881 : Filou. C’est le terme générique des voleurs adroits.

La Rue, 1894 : Voleur. Grinchir, voler. La grinche, le monde des voleurs.

Virmaître, 1894 : Voler (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Voleur. Une femme est une grincheuse ; c’est aussi une grincheuse lorsqu’elle a mauvais caractère.

Hayard, 1907 : Voleur.

France, 1907 : Voleur.

Nous étions dix à douze
Tous grinches de renom ;
Nous attendions à la sorgue,
Voulant poisser des bogues
Pour faire du billon.

(Vidocq)

Conséquemment des citoyens peuvent être divisés d’intérêts. Ainsi, le roi des grinches, Rothschild, est un citoyen de Paris. Tandis qu’un compagnon est un bon bougre de prolo, un bon fieu avec qui on partage son pain et ses misères, avec qui on est en communauté d’idées, d’espoirs et de besoins — c’est un copain ! avec qui on marche la main dans la main.

(Almanach du Père Peinard, 1894)

Il sait quels vices fangeux se cachent sous ces fronts domptés, sous ces physionomies immobiles et grises comme l’eau des étangs. « Dis donc, Jules… quand tu auras fait ton temps, qu’est-ce que tu voudrais être ? a-t-il un jour demandé à l’un d’eux, blondin aux yeux clairs, vers qui l’attirait une sympathie. — Grinche, comme papa », a répondu l’autre, avec un rire bref et méchant…

(François Coppée, Le Coupable)

Sans compter que grinchir, bien vite
À risquer plus ça vous invite.
C’est de voler qu’on a dessein ;
Mais un beau jour le volé bouge ;
Il veut se défendre ; on voit rouge ;
Et de grinche on est assassin.

(Jean Richepin)

Grinchir

Ansiaume, 1821 : Voler.

Il ne veut grinchir que dans les entonnes, pour moi niberg.

Bras-de-Fer, 1829 : Voler, prendre.

Vidocq, 1837 : v. a. — Voler. J’ai réuni dans cet article quelques détails sur divers genres de vols. Quelques-uns se commettent encore tous les jours ; d’autres n’ont été commis que par ceux qui les ont inventés.
Grinchir au boulon. Le Grinchissage au Boulon a été inventé, dit-on, par un individu dont les antécedens sont bien connus, et qui a pour la pêche une passion pour le moins aussi grande que celle de certain député juste-milieu. Au reste, si l’individu dont je parle n’est pas l’inventeur du Grinchissage au Boulon, il a du moins excellé dans sa pratique, comme il excella par la suite dans la pratique des vols à la Tire et au Bonjour.
Pour Grinchir au Boulon, il ne s’agit que de passer par l’un des trous pratiqués dans la devanture des boutiques, pour donner passage aux boulons qui servent à les fermer, un fil de fer ou de laiton, terminé par un crochet qui sert à saisir l’extrémité d’une pièce de dentelle qu’on amène ainsi à l’extérieur avec une grande facilité.
Il ne s’agirait, pour se mettre à l’abri de ce genre de vol, que de boucher à l’intérieur l’entrée des boulons par de petites plaques de fer.
Grinchir à la cire. Un ou plusieurs individus se rendent chez un restaurateur, déjeunent ou dînent, et s’emparent d’une ou de plusieurs pièces d’argenterie qu’ils collent sous la table au moyen d’un emplâtre de cire ou de poix. Si le maître de l’établissement s’aperçoit du vol qui vient d’être commis à son préjudice, les coupables n’ont rien à craindre, quand bien même ils seraient fouillés. Il est inutile de dire qu’un compère vient quelques instans après leur départ, enlever les pièces d’argenterie.
Le Grinchissage à la Cire fut inventé, il y a vingt années environ, par une jeune et jolie personne, qui le pratiquait de concert avec sa mère, qui était chargée de venir prendre l’argenterie. Ces deux femmes exercèrent paisiblement pendant deux ans ; mais enfin elles subirent le sort de tous les voleurs : elles furent arrêtées et condamnées. Elles confessèrent, durant l’instruction de leur procès, deux cent trente-six vols de cette nature.
Grinchir à la limonade. Un individu dont la tournure est celle d’un domestique, se présente chez un limonadier, auquel il commande dix, douze, ou même quinze demi-tasses pour Monsieur un tel, qui demeure toujours dans la même rue que le limonadier auquel il s’adresse, mais à l’extrémité opposée. Cela fait, il prend les devans et va se poster sur la porte de livraison dont il a indiqué le numéro, et, lorsqu’il voit venir le garçon, il va au-devant de lui, prend la corbeille qu’il porte, et le prie d’aller chercher de l’eau-de-vie qu’il a oublié de commander. Le garçon, sans défiance, abandonne sa corbeille, et s’empresse d’aller chercher ce qu’on lui demande. Ce n’est que lorsqu’il arrive avec le flacon d’eau-de-vie qu’il apprend, du portier de la maison indiquée, qu’il vient d’être la victime d’un audacieux voleur.
Les traiteurs qui envoient de l’argenterie en ville sont aussi très-souvent victimes des Grinchisseurs à la Limonade. Il ne faudrait cependant, pour éviter leurs pièges, que monter toujours dans les lieux indiqués les objets demandés, et de prendre, auprès du concierge de la maison, des renseignemens minutieux.
Cette dernière précaution surtout ne devrait jamais être négligée. Souvent des intrigans louent un appartement, le font garnir de meubles appartenant à un tapissier. Ils se font ensuite apporter une ou deux fois à dîner par le restaurateur voisin, puis enfin une troisième. Mais alors le nombre des convives est plus considérable, et, pour ne point donner naissance aux soupçons, celui des Grinchisseurs qui joue le rôle de l’Amphytrion a soin de demander un garçon pour aider son domestique à servir les convives. Le dîner fini, le domestique, qui est une des principales chevilles du complot, prépare l’argenterie et disparaît avec elle au moment convenu. Pendant ce temps les maîtres passent au salon pour prendre le café, et y amusent le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns après les autres, trouvé le moyen de s’évader.
Grinchir à la desserte. Le Grinchissage à la Desserte n’est guère pratiqué qu’à Paris. Un individu, vêtu d’un costume de cuisinier, le casque à mèche en tête et le tranche-lard au côté, qui connaît parfaitement la situation de la cuisine et celle de la salle à manger de la maison dans laquelle il veut voler, s’y introduit à l’heure du dîner, et s’il peut arriver dans la salle à manger avant d’avoir été remarqué, il enlève avec dextérité toute l’argenterie que les domestiques ont laissée en évidence, et trouve le moyen de disparaître sans laisser d’autres traces de son passage que le vol qu’il a commis.
Qu’on se figure, s’il est possible, la surprise extrême du maître de logis ; il veut servir le potage et ne trouve point la cuillère, c’est un oubli de la servante ; il la sonne, elle vient, et après bien des pourparlers on trouve le mot de l’énigme.
Ces vols étaient jadis beaucoup plus fréquens qu’aujourd’hui, par la raison toute simple que les plus fameux Grinchisseurs à la Desserte se sont retirés des affaires, et se sont, je crois, amendés ; l’un s’est fait usurier, et l’autre amateur de tableaux.
Grinchir au voisin. Quoique ce vol ne soit pas de création nouvelle, il se commet encore presque tous les jours, et il n’y a pas bien long-temps que la Gazette des Tribunaux entretenait ses lecteurs d’un Grinchissage au Voisin, dont un horloger de la rue Saint-Honoré venait d’être la victime. Un homme vêtu en voisin, c’est-à-dire, suivant la circonstance, enveloppé d’une robe de chambre, ou seulement couvert d’une petite veste, entre chez un horloger et lui demande une montre de prix, qu’il veut, dit-il, donner à sa femme ou à son neveu ; mais, avant d’en faire l’emplette, il désire la montrer à la personne à laquelle elle est destinée. Il prend la montre qu’il a choisie et prie l’horloger de le faire accompagner par quelqu’un auquel il remettra le prix du bijou, si, comme il n’en doute pas, il se détermine à en faire l’acquisition. Il sort, accompagné du commis de l’horloger, et après tout au plus cinq minutes de marche, ils arrivent tous deux devant la porte cochère d’une maison de belle apparence ; le voleur frappe, et la porte est ouverte. « Donnez vous la peine d’entrer, dit-il au commis de l’horloger. — Après-vous, Monsieur, répond celui-ci. — Entrez, je vous en prie, je suis chez moi. — C’est pour vous obéir, » dit enfin le commis qui se détermine à passer le premier ; à peine est-il entré que le voleur tire la porte et se sauve, et lorsque le commis a donné au concierge de la maison dans laquelle il se trouve, les explications propres à justifier sa présence, explications que celui-ci exige avant de se déterminer à tirer le cordon, le voleur est déjà depuis long-temps à l’abri de toute atteinte.
Grinchir aux deux Lourdes. Un individu dont la tournure et les manières indiquent un homme de bonne compagnie, arrive en poste dans une ville, et prend le plus bel appartement du meilleur hôtel ; il est suivi d’un valet de chambre, et aussitôt son arrivée il a fait arrêter un domestique de louage ; ce noble personnage qui mène le train d’un millionnaire, daigne à peine parler aux hôteliers ; il laisse à son valet de chambre le soin de régler et de payer sa dépense ; mais ce dernier, qui n’additionne jamais les mémoires qu’il acquitte, et qui ne prononce jamais le nom de son maître sans ôter son chapeau, remplit de cette commission à la satisfaction générale. Les voies ainsi préparées, l’étranger fait demander un changeur, qui se rend avec empressement à ses ordres, et auquel il montre une certaine quantité de rouleaux qui contiennent des pièces d’or étrangères ; le changeur examine, pèse même les pièces que l’étranger veut échanger contre des pièces de 20 francs ; rien n’y manque, ni le poids, ni le titre ; le prix de change convenu, on prend jour et heure pour terminer. Lorsque le changeur arrive allèché par l’espoir d’un bénéfice considérable, Monsieur le reçoit dans sa chambre à coucher, assis devant un feu brillant, et enveloppé d’une ample robe de chambre ; le changeur exhibe ses pièce d’or ; les comptes faits, le fripon laisse la somme sur une table, et invite le changeur à passer dans son cabinet pour prendre les pièces étrangères qu’il doit recevoir ; durant le trajet de la chambre à coucher au cabinet, l’or du changeur est enlevé par le valet de chambre ; arrivé au cabinet avec le changeur, le noble personnage a oublié la clé de son secrétaire, il s’absente pour aller la chercher, mais au lieu de revenir, il sort par une seconde porte et va rejoindre son valet de chambre.
Ce n’est point toujours à des changeurs que s’adressent les Grinchisseurs aux deux lourdes. C’est ce que prouvera l’anecdote suivante.
Un individu arrive, en 1812 ou 1813, à Hambourg, son domestique ne parle, dans l’hôtel où son maître est descendu, que des millions qu’il possède et du mariage qu’il est sur le point de contracter, mariage qui doit, dit-il, augmenter encore les richesses de cet opulent personnage. La conduite du maître ne dément pas les discours du domestique, il paie exactement, et plus que généreusement ; l’or paraît ne rien lui coûter. Lorsque cet individu crut avoir inspiré une certaine confiance, il fit demander son hôte, et lorsque celui-ci se fut rendu à ses ordres, il lui dit qu’il désirait acheter plusieurs bijoux qu’il destinait à sa future ; mais, que, comme il ne connaissait personne à Hambourg, il le priait de vouloir bien lui indiquer le mieux assorti, le plus honnête des joailliers de la ville. Charmé de cette preuve de confiance, l’hôtelier s’empressa de faire ce que désirait son pensionnaire, et lui indiqua le sieur Abraham Levy. Le fripon alla trouver ce joaillier, et lui commanda pour une valeur de 150,000 fr. de bijoux.
Le jour de la livraison arrivé, le fripon, quoi qu’indisposé, se lève cependant, et vient en négligé recevoir le joaillier dans son salon. Après avoir attentivement examiné les diverses parures, il les dépose dans un des tiroirs d’un magnifique secrétaire à cylindre, qu’il ferme avec beaucoup de soin, mais sur lequel cependant il laisse la clé ; cela fait, il sonne son valet de chambre pour lui demander la clé d’un coffre-fort qui se trouve là. Le domestique ne répond pas, le noble personnage s’impatiente, sonne encore ; le domestique ne donne pas signe de vie ; il sort furieux pour aller chercher lui-même la clé dont il a besoin.
Un quart-d’heure s’est écoulé, et il n’est pas encore revenu. « Il ne revient pas, dit le joaillier au commis dont il est accompagné, cela m’inquiète. » — Cette inquiétude se comprendrait, répond le commis, s’il avait emporté les bijoux avec lui, mais ils sont dans ce secrétaire, nous n’avons donc rien à craindre ; patience, il peut avoir été surpris par un besoin, en allant chercher son domestique. — « Ce que vous dites est vrai, mon cher Bracmann, c’est à tort que je m’alarme, répond Abraham Levy ; mais, cependant, ajoute-t-il en tirant sa montre, voilà trente-cinq minutes qu’il est parti, une aussi longue absence est incompréhensible ; si nous l’appelions ? » Le commis se range à l’avis de son patron, et tous deux appellent monseigneur ; point de réponse. « Mais la clé est restée au secrétaire, dit encore le joaillier, si nous ouvrions ? — Vous n’y pensez pas, M. Abraham, et s’il rentrait et qu’il nous trouvât fouillant dans son secrétaire, cela ferait le plus mauvais effet. » Le joaillier se résigne encore ; mais enfin, n’y pouvant plus tenir, il sonne après trois quarts d’heure d’attente ; les domestiques de l’hôtel arrivent, on cherche le seigneur qu’on ne trouve plus ; enfin, on ouvre le secrétaire. Que le lecteur se représente, si cela est possible, la stupéfaction du pauvre Abraham Levy lorsqu’il vit que le fond du secrétaire et le mur contre lequel il était placé étaient percés, et que ces trous correspondaient derrière la tête d’un lit placé dans une pièce voisine, ce qui avait facilité l’enlèvement des diamans. On courut en vain après les voleurs qui s’étaient esquivés par la seconde porte de l’appartement qu’ils occupaient, et qui étaient déjà loin de Hambourg lorsque le joaillier Abraham Levy s’aperçut qu’il avait été volé. L’un des deux adroits Grinchisseurs aux deux Lourdes dont je viens de parler est actuellement à Paris, où il vit assez paisiblement. Je crois qu’il s’est corrigé.
Quand on échange des pièces d’or, quand on vend des diamans à une personne que l’on ne connaît pas parfaitement, il ne faut pas perdre de vue sa propriété, ni surtout la laisser enfermer.
Les Grinchisseurs aux deux Lourdes escroquent aussi des dentelles de prix. Une adroite voleuse, la nommée Louise Limé, dite la Liégeoise, plus connue sous le nom de la comtesse de Saint-Amont, loua en 1813 ou 1814, l’entresol de la maison sise au coin des rues de Lille et des Saints-Pères. Cet entresol avait deux sorties, l’une sur l’escalier commun, l’autre donnait entrée dans une boutique qui, alors, n’était pas louée. La comtesse de Saint-Amont fit apporter chez elle un nombre de cartons assez grand pour masquer cette seconde entrée. Tout étant ainsi disposé, elle se rendit chez un marchand, auquel elle acheta au comptant pour 36 à 40,000 francs de dentelles. Le lendemain, un commis lui apporte ses emplettes, qu’elle examine avec le plus grand soin ; cela fait, elle prend le carton qui les contient et le place derrière les siens. Un compère, aposté pour cela, l’enlève et s’esquive. Pendant ce temps, la comtesse assise devant un secrétaire compte des écus. Mais, tout-à-coup elle se ravise et dit au commis : « Il est inutile de vous charger, je vais vous payer en billets de banque » Elle remet les écus dans le sac qui les contenait, et passe derrière les cartons. Le commis entend le bruit que fait une clé en tournant dans une serrure ; il croit que c’est la caisse que l’on ouvre. A ce bruit succède un silence de quelques minutes. Le commis suppose que la comtesse compte les billets de banque qu’il va recevoir. Mais enfin, ne la voyant pas revenir, il passe à son tour derrière les cartons, et découvre le pot aux roses. Les recherches de la police, pour découvrir la fausse comtesse de Saint-Amont, furent toutes inutiles ; on n’a jamais pu savoir ce que cette femme était devenue.
Grinchir à Location. On ne saurait prendre, contre les Grinchisseurs à Location, de trop minutieuses précautions, car on peut citer un grand nombre d’assassinats commis par eux. Lacenaire a commencé par Grinchir à Location. Les Grinchisseurs à Location marchent rarement seuls, et, quelquefois, ils se font accompagner par une femme. Ils connaissent toujours le nombre, l’heure de la sortie, des habitans de l’appartement qu’ils veulent visiter. Ils examinent tout avec la plus scrupuleuse attention, et ne paraissent jamais fixés lors d’une première visite, car ils se réservent de voler à une seconde.
Lorsque le moment de procéder est arrivé, l’un d’eux amuse le domestique ou le portier qui les accompagne, tandis que l’autre s’empare de tous les objets à sa convenance. Un Grinchissage à Location réussit presque toujours, grâce à la négligence des serviteurs chargés de montrer aux étrangers l’appartement à louer.
Les Grinchisseurs à Location servent aussi d’éclaireurs aux Cambriolleurs et Caroubleurs. Ils se font indiquer les serrures qui appartiennent au propriétaire, et celles qui appartiennent au locataire ; ils demandent à voir les clés dont ils savent prendre l’empreinte.
Beaucoup de personnes accrochent leurs clés dans la salle à manger, c’est ce qu’elles ne devraient pas faire ; c’est bénévolement fournir aux voleurs le moyen de procéder avec plus de facilité.
Grinchir à la Broquille. Les Grinchisseurs à la Broquille sont, ainsi que les Avale tout cru et les Aumôniers, une variété de Détourneurs ; et, comme eux, ils exploitent les bijoutiers.
Ces derniers donc, s’ils veulent être à l’abri de leurs atteintes, devront avoir les yeux toujours ouverts, et leur montre ou vitrine toujours close ; mais ces précautions, quoique très-essentielles, ne sont que des prolégomènes qui ne doivent pas faire négliger toutes celles dont les evénemens indiqueraient la nécessité. Par exemple : lorsque quelqu’un se présente dans la boutique d’un joaillier pour marchander des bagues ou des épingles, si le marchand ne veut pas courir le risque d’être volé, il ne faut pas qu’il donne à examiner plus de deux bagues à la fois ; si la pratique désire en examiner davantage, il remettra à leur place les premières avant de lui en remettre deux autres ; les baguiers et pelottes devront donc être faits de manière à contenir un nombre déterminé de bagues ou d’épingles.
Malgré l’emploi de toutes ces précautions, le bijoutier peut encore être volé, et voici comme : Un Broquilleur adroit examine du dehors une épingle de prix placée à l’étalage, et il en fait fabriquer une toute semblable par un bijoutier affranchi ; puis après il vient marchander celle qu’il convoite, et comme le prix, quelque modéré qu’il soit, lui paraît toujours trop élevé, il rend au marchand l’épingle qu’il a fait fabriquer, et garde la bonne ; il est inutile de dire que le numéro, la marque, l’étiquette, et jusqu’à la soie qui l’attache, sont parfaitement imités.
D’autres Broquilleurs savent parfaitement contrefaire les anneaux à facettes dont les bijoutiers ont toujours un groupe à la disposition des acheteurs ; l’un d’eux marchande et achète une bague du groupe, dont il sait adroitement faire l’échange ; le bijoutier accroche à sa vitrine un paquet d’anneaux en cuivre, tandis que le voleur s’esquive avec les anneaux d’or.
Souvent encore deux femmes dont la mise est propre, quoiqu’un peu commune, se présentent pour acheter une chaîne, elles sont long-temps à trouver du jaseron dont la grosseur leur convienne, mais lorsqu’elles se sont déterminées elles veulent savoir combien de tours la chaîne devra faire ; pour en prendre la mesure exacte ; l’une d’elles passe plusieurs tours de jazeron autour du col de sa compagne, et avec une petite paire de cisailles, qu’elle tient cachée dans sa main, elle en coupe un morceau plus ou moins long, qui tombe entre la chemisette et le dos. Cela fait, ces femmes conviennent d’en prendre une longueur déterminée, donnent des arrhes et sortent ; elles recommencent plusieurs fois dans la même journée ce vol qu’elles nomment la Détourne à la Cisaille.

un détenu, 1846 : Voler à l’étalage.

Larchey, 1865 : Voler (Vidocq). V. Turbinement, Plan, Douille, Affranchir. — Grinchissage, Vol. V. Parrain.

Delvau, 1866 : v. a. Voler quelque chose. On dit aussi Grincher. Grinchir à la cire. Voler des couverts d’argent par un procédé que décrit Vidocq (p. 205).

Hôte

d’Hautel, 1808 : Compter sans son hôte. Faire des châteaux en Espagne ; se méprendre ; faire mal son compte.
Qui compte sans son hôte, compte deux fois. Signifie que l’on risque de se tromper, quand on fait un compte sans que les personnes qui y sont intéressées soient présentes.
Un bon visage d’hôte. Bon accueil d’une personne qui reçoit chez elle.

Jouer

d’Hautel, 1808 : Jouer des jambes. Pour dire, décamper, s’enfuir au plus vite.
Jouer à la faillousse. Jeu auquel se divertissent les écoliers, et notamment les petits polissons des rues, et qui consiste à introduire autant de pièces que l’on peut d’un seul coup dans un petit trou fait en terre, que l’on nomme le pot.
Faire jouer du pouce à quelqu’un.
Pour lui faire débourser de l’argent contre sa fantaisie.
Jouer à quitte ou double. Risquer le tout pour le tout.
Jouer une pièce à quelqu’un. Pour, lui jouer quelque tour.
Jouer des griffes, ou des mains. Pour dire, filouter, voler avec adresse.
Jouer des prunelles. Clignoter les yeux ; regarder quelqu’un ou quelque chose avec une grande attention.
Jouer de son reste. Employer le peu de temps que l’on a à se divertir ; tenter les derniers efforts dans une affaire désespérée.
Jouer des éperons. Pour, donner des coups de pieds.
Jouer des épinettes. Pour, friponner, tricher, voler.
Il joueroit jusqu’à sa chemise. Se dit d’un joueur déterminé ; d’un homme qui s’entête au jeu.
Jouer du cœur. Pour, vomir, dégobiller.
Jouer quelqu’un par-dessus la jambe. Avoir une grande supériorité sur quelqu’un ; le gagner sans effort.

Lapin (un rude)

Virmaître, 1894 : Homme fort, un risque tout, en tout et en toutes choses. Dans le peuple, une femme dit :
— Mon homme est un rude lapin (Argot du peuple). N.

Lune

d’Hautel, 1808 : Être dans sa bonne ou sa mauvaise lune. Se dit des gens capricieux, qui ont tantôt l’humeur agréable, et tantôt insupportable.
C’est une pleine lune. Se dit d’une figure rebondie, d’un visage large et réjoui.
Il a un quart de lune dans la tête. Pour dire, il est un peu fou.
Faire un trou à la lune. Pour, faillir, faire banqueroute ; s’en aller furtivement ; mettre la clef sous la porte.

Delvau, 1866 : s. f. Caprice ; mauvaise humeur, — dans l’argot du peuple. Être dans ses lunes. Avoir un accès de mauvaise humeur, de misanthropie.

Delvau, 1866 : s. f. Le second visage que l’homme a à sa disposition, et qu’il ne découvre jamais en public, — à moins d’avoir toute honte bue. On dit aussi Pleine lune.

Delvau, 1866 : s. f. Visage large, épanoui, rayonnant de satisfaction et de santé. On dit aussi Pleine lune.

Fustier, 1889 : Pièce de vingt sous. Argot du bagne.

On arrivait à supprimer tout risque en achetant à la fois le servant et l’argousin. L’un ne coûtait pas plus cher que l’autre. C’était affaire de quelques lunes.

(Humbert, Mon bagne)

France, 1907 : Caprice. « Madame a ses lunes aujourd’hui. »

France, 1907 : Le derrière.

Des personnes très convenables, dit Dubut de Laforest, élevées aux Oiseaux ou ailleurs, baptisent « lune » ce que la Mouquette (de Germinal) montrait aux soldats, pendant la bataille des mineurs et des troupiers.

On connait la vieille chanson :

Veux-tu voir la lune, mon gas ?
Veux-tu voir la lune ?
Si tu ne l’as pas vue, la voilà.

Et la commère de se trousser.

Tentante divorcée à chevelure brune
Dont les seins sont cabrés comme deux pics altiers,
Le soleil aurait beau passer devant ta lune,
Il n’en éclipserait jamais les deux quartiers.

(Gil Blas)

Un soir, revenant avec ma cousine
Au milieu d’un bois, je marchais devant ;
Tout à coup, butant sur une racine,
La belle tomba, les jupes au vent.
Or, à cet instant, dans les cieux, la lune
Brilla dans son plein ; ce fut très heureux,
Car, déjà sur la terre, en voyant une,
Épaté, je dis : « Tiens, mais ça fait deux ! »

(Famechon)

La lune que j’aime
Me boude ce soir,
Et sa face blème
Ne se fait pas voir,
Prends pitié, ma brune,
De mon désespoir !
Où donc est la lune, la lune, la lune,
Où donc est la lune, ce soir ?
— Laisse ton humeur chagrine,
Réplique Colombine,
Si t’es gentil, Pierrot,
Tu la verras bientôt.

(Gilberte)

La p’tit’ môm’, pour un’ thune,
Montre à chaqu’ citoyen
Des effets de plein’ lune
Que lui peut voir pour rien.

(Léo Lelièvre)

France, 1907 : Pièce de vingt sous.

Maison à parties

France, 1907 : Maison de jeu qui couvre une maison hospitalière. On y passe de la partie de cartes à la partie de dames, de l’as de trèfle à l’as de cœur ou de pique.

Un grand salon est ouvert à tous les amateurs ; on risque galamment quelques louis, et entre deux parties on passe à une autre variété d’exercice dans une chambre ad hoc. Quelques-unes de ces maisons, connues sous le nom de maisons à parties, sont le suprême du genre.

(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)

Mal blanchi

Larchey, 1865 : Nègre.

Va donc ! mal blanchi, avec ta figure de réglisse.

(Bourget)

Delvau, 1866 : s. et adj. Nègre, — dans l’argot des faubouriens.

Virmaître, 1894 : Nègre. Une plaisanterie populaire très usitée consiste à dire à un nègre :
— Si on te conduit chez le commissaire, je ne te vois pas blanc (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Celui qui a la peau noire.

Hayard, 1907 / France, 1907 : Nègre.

France, 1907 : Sobriquet infamant donné aux députés et aux sénateurs compromis dans des affaires véreuses et avant bénéficié d’une ordonnance de non-lieu. Dans les tripotages du Panama, le nombre des mal blanchis fut considérable. On prétendit que, s’il avait fallu poursuivre, les trois quarts des députés et des sénateurs eussent été mis à Mazas.

Ce serait une injustice historique de méconnaître en Grévy un patron, un précurseur. Certes, avant lui, nous avions eu pas mal de députés et sénateurs pris en flagrant délit de vol ; c’est un risque professionnel ; mais il a créé un genre, le genre des non-lieu.
Comme l’honorable M. Schœlcher fut surnommé « le père des nègres », le peu honorable Grévy peut être dit « le père des mal blanchis ».

(Maurice Barrès, La Cocarde)

Mamours

France, 1907 : Caresses en paroles ou en action ; abréviation de mes amours ou mon amour. Faire des mamours.

Il faut avoir la conscience de s’avouer la vérité, même quand elle est sale. Jusqu’ici nous avons nagé jusqu’au bec dans l’hypocrisie et le mensonge. En voilà assez ! Voyons froidement ce que nous sommes et ce que valent nos liens, nos prétendues tendresses, les mots gentils, les caresses et les mamours qui constituent, ici-bas, les affections conjugale, paternelle, filiale, et cœtera pantoufle ?… Eh bien, ça ne vaut rien, moins qu’une pièce du pape ou qu’une Suisse assise.

(Henri Lavedan, Les Jeunes)

Eh bien, nous autres qui n’avons pas faim ; qui n’avons pas froid ; à qui la société prodiguerait volontiers les mamours et les risettes, mais qu’étreint, mais qu’émeut la souffrance d’autrui, nous entendons rester, quoi qu’il arrive, quoi qu’on risque, les avocats, les assistants, les tenants de l’humaine Douleur !
Ouvrez vos codes et vos geôles, recevez vos instructions, rédigez vos verdicts — nous sommes prêts ! Notre pensée restera libre et marchera de l’avant !…

(Séverine)

Maze

France, 1907 : Abréviation de Mazas.
À ce propos, il nous a paru curieux de rechercher l’origine du nom de Mazas, et voici ce que nous avons trouvé, à notre vive surprise :
Mazas était, sous le premier empire, colonel de la 34e brigade. Son courage était à ce point légendaire que ses soldats l’avaient surnommé le Brave : il avait pris part à vingt batailles, essuyé le feu de toutes les troupes coalisées ; cent fois, il avait eu de terribles aventures, risqué sa peau pour assurer le gain d’une victoire ; son corps portait, de la nuque au talon, des balafres énormes, et si sa mâchoire était toute de travers sous sa rude moustache, c’est qu’un coup de fusil l’avait fracassée. Un jour, à Austerlitz, trouvant que la déroute de l’ennemi était trop lente à se dessiner, Mazas avait, en un coup de folie, commis une grave imprudence et s’était fait broyer par un boulet de canon.
Pour récompenser tant d’héroïsme, Napoléon, en 1806, avait décidé qu’une place de Paris porterait ce nom glorieux, et Mazas était entré dans l’histoire, en la compagnie des preux de l’épopée impériale.
Mais, quarante-cinq ans plus tard, afin de donner l’hospitalité à des gueux et à des assassins, une prison s’élevait à côté de cette place ; les architectes avaient déployé, dans sa construction, tous les raffinements de la prudence et de la solidité ; ils l’avaient faite spacieuse, avec des cellules noires comme des tombeaux et des serrures où grinçaient des clefs longues comme des sabres. Et quand cette prison, chef-d’œuvre d’architecture pénitentiaire avait été achevée, on n’était pas allé chercher bien loin un nom pour la baptiser. Il y avait tout à côté la place Mazas, pourquoi n’y aurait-il pas la prison Mazas ? Et vite on avait gravé sur la porte les cinq lettres glorieuses.
C’est ainsi que le héros d’Austerlitz et de vingt combats fameux, l’homme qui avait donné sa vie pour défendre son drapeau et était tombé sur le champ de bataille en criant : « Vive la France ! » servit un jour d’enseigne à une maison de scélérats.
N’est-il pas affreusement choquant de voir le nom d’un héros ainsi disqualifié par l’inconsciente application qu’on en a faite à une maison de prévention ?
À quoi pensent donc les débaptiseurs officiels qui pullulent, pourtant à l’Hôtel de Ville ?
Nous leur indiquons — avec le plus grand désintéressement — une admirable occasion d’exercer leur zèle.
Qu’ils se hâtent donc d’effacer l’injure, prolongée depuis un demi-siècle, qu’on a faite au brave Mazas.
Ils n’ont qu’à choisir, parmi tant de notabilités contemporaines, pour remplacer, à propos, ce nom trop glorieux…

Melonner

France, 1907 : Tromper. Traiter quelqu’un en melon, c’est-à-dire en dupe, en imbécile.

Ce que m’inspirent les prospectus, les réclames, les annonces, les discours d’apparat, les professions de foi, ce n’est pas tant le goût de ceux qui les font, que le mépris de ceux qui les croient. Comment, braves gens ! vous avez été melonnés vingt fois ; vous avez donné dans tous les panneaux ; vous avez perdu votre argent ; vous avez risqué le pain de vos enfants dans une foule de combinaisons soit honnêtes, soit déshonnêtes, et vous n’êtes pas satisfaits ? Vous avez vu

Mouton

d’Hautel, 1808 : Chercher cinq pieds à un mouton. Exiger d’un autre plus qu’il ne doit, ou d’une chose plus qu’elle ne peut produire.
Revenir à ses moutons. Revenir à un discours commencé et interrompu, dans lequel l’intérêt se trouve compromis.
Mouton. Homme aposté dans les prisons par la justice, pour tirer par ruse les secrets d’un prisonnier.

Ansiaume, 1821 : Espion.

Il y a là deux moutons qui m’ont joliment donné le taff.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Mouchard de prison.

Vidocq, 1837 : s. m. — Espion placé par la police près d’un prisonnier dont il doit chercher à acquérir la confiance, afin d’en obtenir des révélations.

M.D., 1844 : Homme de leur société qu’ils supposent y avoir été mis pour s’associer seulement à la conversation et les dénoncer ensuite. Dans les prisons, la police y met beaucoup de ces gens qui, ayant l’air d’être détenus, causent avec les prisonniers, et finissent par donner des indices très précieux à la police qui les transmets ensuite à la justice.

un détenu, 1846 / Halbert, 1849 : Mouchard.

Larchey, 1865 : « En prison, le mouton est un mouchard qui parait être sous le poids d’une méchante affaire et dont l’habileté consiste à se faire prendre pour un ami. » — Balzac. — Allusion ironique à la fausse candeur de ces compères. — Moutonner : Dénoncer. V. Coqueur.

Delvau, 1866 : s. m. Dénonciateur, voleur qui obtient quelque adoucissement à sa peine en trahissant les confidences de ses compagnons de prison.

Delvau, 1866 : s. m. Matelas, — dans l’argot des faubouriens, qui disent cela à cause de la laine dont il se compose ordinairement. Mettre son mouton au clou. Porter son matelas au Mont-de-Piété.

Rigaud, 1881 : Homme de compagnie d’un prisonnier, et chargé par la police de devenir l’homme de confiance du même prisonnier.

Rigaud, 1881 : Matelas.

La Rue, 1894 : Matelas. Prisonnier qui espionne et dénonce son compagnon.

Virmaître, 1894 : Dénonciateur qui vend ses complices. Prisonnier qu’on place dans une cellule avec un autre prévenu pour le moutonner. C’est-à-dire le faire avouer dans la conversation (Argot des voleurs).

Virmaître, 1894 : Matelas. Quand il est plus que plat, on dit : galette (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Prisonnier qui dénonce ses co-détenus.

France, 1907 : Ancienne pièce d’or appelée ainsi parce que l’agneau pascal était sculpté sur l’une de ses faces.

France, 1907 : Compère dans le vol à l’américaine. C’est celui qui aborde le naïf qu’on se propose de dévaliser, généralement au paysan ou un provincial.

La bande était au complet, il y avait le mouton, celui qui lie la conversation avec la victime, le « riche étranger », qui échange son portefeuille contre le porte-monnaie du volé, et enfin les « hirondelles » qui voltigent autour du groupe et se chargent de prévenir à coups de sifflet de l’arrivée des agents.

(La Nation)

France, 1907 : Dénonciateur enfermée dans la cellule d’un criminel ou supposé tel, avec la mission de le faire parler et avouer ses forfaits.

Il existe deux sortes de coqueurs détenus : la première, qui prend le nom de moutons, est composée d’individus qui, renfermés dans les prisons, cherchent à captiver la confiance de leurs compagnons de détention pour obtenir l’aveu des crimes qu’ils ont commis, et la connaissance des preuves et pièces de conviction qu’on pourrait produire à leur charge. Lorsque deux de ces individus se trouvent dans la même prison, ils ignorent complètement le rôle qu’ils jouent chacun de son côté, et il n’est pas rare de voir ces deux moutons multiplier les rapports pour se dénoncer mutuellement, croyant rendre de grands services à la police et en être généreusement récompensés.
Les qualités essentielles du coqueur détenu sont, avant tout, l’habileté et la prudence. Il est excessivement difficile et même fort dangereux de jouer un rôle pareil dans une prison, car celui qui est mouton court risque d’être assassiné par ses compagnons s’ils viennent à le savoir. Aussi la police parvient-elle rarement à décider les voleurs à moutonner leurs camarades.

(Mémoires de Canler)

Des confrères à moi ont prétendu naguère que le plus souvent M. Grévy n’était guidé dans ses signatures que par les rapports de la prison même. Un condamné qui est en proie à de violentes angoisses, qui refuse énergiquement de faire le piquet consolateur et traditionnel avec son mouton, qui sanglote, hurle et se frappe la tête contre les murs, était à peu près certain de voir sa peine commuée.

(Albert Dubrujeaud, Écho de Paris)

France, 1907 : Matelas, à cause de la laine.

France, 1907 : Pelite boule dont les bonneteurs se servent dans le jeu appelé calot. Ce jeu, encore plus dangereux pour le naïf que le bonneteau, se compose de trois quilles creuses, sous lesquelles l’artiste voleur fait passer le mouton en changeant les quilles de place, tour à tour à droite, à gauche, au milieu, en les glissant sur la table avec la boulette dessous.

France, 1907 : Sous le chapeau de la guillotine est fixé le glaive, lame d’acier triangulaire emmanchée dans une forte masse de plomb appelé le mouton. Le couteau a trente centimètres de largeur, il est haut de quatre-vingts centimètres y compris le mouton. Il frappe avec une force terrible, car tombant d’une hauteur de deux mètres quatre-vingts centimètres, son poids multiplié par la vitesse de la chute est de 163 kilos en arrivant sur le cou du condamné.

Moutonner

un détenu, 1846 : Chercher à arracher un secret.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Moucharder et dénoncer.

Rigaud, 1881 : Espionner.

France, 1907 : Dénoncer.

Celui qui est mouton court risque d’être assassiné par ses compagnons ; aussi la police parvient-elle rarement à décider les voleurs à moutonner leurs camarades.

(Mémoires de Canler)

Panne

d’Hautel, 1808 : Il a deux doigts de panne. Se dit en plaisantant d’un homme qui est extrêmement gras.

Larchey, 1865 : Misère.

Il est dans la panne et la maladie.

(Ricard)

Delvau, 1866 : s. f. Misère, gène momentanée, — dans l’argot des bohèmes et des ouvriers, qui savent mieux que personne combien il est dur de manquer de pain.

Delvau, 1866 : s. f. Rôle de deux lignes, — dans l’argot des comédiens qui ont plus de vanité que de talent, et pour qui un petit rôle est un pauvre rôle. Se dit aussi d’un Rôle qui, quoique assez long, ne fait pas suffisamment valoir le talent d’un acteur ou la beauté d’une actrice.

Delvau, 1866 : s. m. Homme qui n’a pas un sou vaillant, — dans l’argot des filles, qui n’aiment pas ces garçons-là.

Rigaud, 1881 : Grande misère ; ruine complète.

Ce fut alors, madame Alcide, que commença votre grande panne.

(Ed. et J. de Goncourt)

Ils sont tournés comme Henri IV sur le Pont-Neuf et m’font l’effet de n’son-ger qu’à faire la noce, au risque d’être dans la panne et de se brosser le ventre après.

(É. de La Bédollière, Les Industriels)

En terme de théâtre, bout de rôle.

Plus de rôles à jambes, et une panne de dix lignes dans ta nouvelle féerie !… Ah ! Ernest, vous ne m’aimez plus.

(J. Pelcoq, Petit journal amusant)

Il faut vous dire que tous mes camarades, étant jaloux de moi, s’arrangeaient de manière à avoir les bons rôles, tandis que moi, on me donnait les pannes… les bouche-trous !…

(P. de Kock, Le Sentier aux prunes)

En terme d’atelier, mauvais tableau.

Qu’est-ce que c’est que cette panne ? C’est assez mal léché ! merci.

(J. Noriac, Têtes d’artistes)

La Rue, 1894 : Gêne, misère. Bout de rôle au théâtre.

France, 1907 : Actrice, où plutôt cabotine à qui l’on ne confie que des bouts de rôle, que des pannes. Georges Ben a fait sur elles une chanson dont voici quelques vers :

Dans les coulisses, d’un pas lent,
Ell’s se promen’nt en somnolant,
Les pannes,
Ou bien ell’s dorm’nt ou bien encore
Ell’s regard’nt poser les décors,
Les pannes.
Ell’s attend’nt, en croquant l’marmot,
L’occasion de placer leur mot,
Les pannes.

France, 1907 : Fanon du bœuf.

France, 1907 : Mauvais tableau vendu bien au delà de sa valeur ; argot des brocanteurs.

Le brocanteur avait groupé un ramassis d’objets tarés, invendables… — Vous m’entendez, vieux, pas de carottes, pas de pannes ! La dame s’y connaît.

(Alphonse Daudet, Les Rois en exil)

France, 1907 : Pauvreté. « Tomber dans la panne. » Du vieux français panne, haillon.

Quand il n’y a plus de son, les ânes se battent, n’est-ce pas ? Lantier flairait la panne ; ça l’exaspérait de sentir la maison déjà mangée.

(Émile Zola, L’Assommoir)

France, 1907 : Rôle insignifiant ; argot théâtral.

Une panne ? Je n’ai jamais très bien compris le sens de ce mot-là. J’ai toujours cru — suis-je assez sot ! — qu’au théâtre il y avait de petits artistes et non pas de petits rôles.
Je me souviens d’un acteur, dont le nom m’échappe en ce moment, qui n’avait que quelques lignes à dire dans la Mort du duc d’Enghien, de M. Hennique. Il eut, en dépit de cette panne, un triomphe le soir de la première représentation.

(Pierre Wolff)

France, 1907 : Situation difficile, comme celle d’un navire qui ne peut plus avancer. Argot des marins. « Être en panne, rester en panne. »

— Amen ! répondit le matelot, mais sans vouloir vous fâcher, la mère, m’est avis que les saints, les anges et le bon Dieu nous laissent joliment en panne depuis quelque temps.

(Jean Richepin, La Glu)

Paquet

d’Hautel, 1808 : Il ne remue pas plus qu’un paquet de linge sale. Se dit d’un homme insouciant, paresseux et sans activité, qui a de la peine à se mouvoir pour ses propres affaires.
On dit d’une demoiselle, dont le corsage s’est épaissi, et à qui l’embonpoint a fait perdre de ses graces, qu’Elle est devenue un peu paquet.
Des paquets.
On donne cette épithète incivile à des personnes âgées qui, dans un bal, ne font plus que regarder danser.
Risquer le paquet. S’engager dans une affaire douteuse ; hasarder une demande au risque d’être refusé.
Įl a fait son paquet. Pour, il s’en est allé ; il a quitté cette maison.
Il porte son paquet avec lui. Se dit par raillerie d’un bossu, pour lui reprocher son infirmité.

d’Hautel, 1808 : Pour gausse, mensonge, hâblerie, contes en l’air, subterfuge, gasconnade.
Ne nous donnez plus de ces paquets-là. Pour, ne nous faites plus de pareils contes.
Paquet, signifie aussi brocard, lardon, paroles malignes et piquantes.
Donner dans un paquet. Être pris pour dupe ; être attrapé.
Donner à chacun son paquet. Faire des réprimandes à tous ceux que l’on trouve en faute.
On dit aussi, donner à quelqu’un son paquet, pour faire taire quelqu’un par des réponses vives, mordantes et ingénieuses.

Delvau, 1864 : Ornement naturel de la culotte de l’homme, qui monte si fort la tête aux femmes ; ornement postiche, parce qu’exagéré, de la culotte des danseurs espagnols, nécessaire pour donner de la verve à leurs danseuses.

T’as un beau paquet, mon chéri !

(Lemercier de Neuville)

Sur cet insolent paquet,
Je lâche un vigoureux pet.

(Parnasse satyrique)

Delvau, 1866 : s. m. Compte, — dans l’argot du peuple. Avoir son paquet. Être complètement ivre. Recevoir son paquet. Être congédié par un patron, ou abandonné par un médecin, ou extrême onctionné par un prêtre. Faire son paquet. Faire son testament. Risquer le taquet. S’aventurer, oser dire ou taire quelque chose.

Rigaud, 1881 : Femme habillée sans goût.

Fustier, 1889 : Injure employée surtout dans la classe ouvrière et qui est synonyme d’imbécile.

Tout à coup deux… braves gens, porteurs de deux belles casquettes neuves, les abordent et l’un d’eux, sur un air connu, en fixant Joseph : Oh ! regarde-moi donc ce paquet !

(Gazette des Tribunaux, 1882)

La Rue, 1894 : Compte. Recevoir son paquet. Ivresse.

Virmaître, 1894 : Homme ou femme gros, court sur pattes, sans élégance, ressemblant à un paquet de chair (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Bête, imbécile.

Hayard, 1907 : Homme ou femme, épais et naïf.

France, 1907 : Personne lourde, gênante qui pèse comme un paquet dans une réunion. Femme habillée d’une façon ridicule. Injure que s’adressent les voyous.

Un simple racleur de guitare,
Moi, si tu veux, dare dare
Peut te rabattre ton caquet,
Et te mettre dans les ordures,
Sans préjudice des futures
Représailles, ton nez, paquet !

(Raoul Ponchon)

Paquet (avoir son)

France, 1907 : Être ivre. Risquer le paquet, s’aventurer ; faire ou préparer le paquet, arranger un jeu de cartes pour tricher ; attraper son paquet, être réprimandé, tancé ; recevoir son paquet, être renvoyé ; faire son paquet, se préparer à la mort ; lâcher de paquet, avouer.

Les faux amours, l’hypocrisie,
Il met tout au même baquet :
Le Faubourg et la Bourgeoisie,
Chacun attrape son paquet.

(Jacques Rédelsperger)

Parler du puits

France, 1907 : Perdre son temps en propos inutiles, et pour une chose qui ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe. Cette expression est employée par les gens de théâtre et en voici, d’après Joachim Duflot, l’origine :

Bouffé est un artiste très consciencieux, mais surtout très méthodique ; il ne se laisse pas guider par l’inspiration, tout doit être convenu à l’avance : paroles, gestes et pas. Dans un vaudeville dont nous tairons le titre, Bouffé devait descendre dans un puits. Dès le premier jour, il s’inquiéta de quel côté il descendrait dans le puits, et cette question donna lieu à une discussion fort longue. L’heure accordée passa, et la répétition fut remise au lendemain. Le lendemain, Bouffé crut s’apercevoir que la margelle du puits n’était pas assez large. Grande discussion à propos de la margelle. — « On ne peut se risquer à entrer dans ce puits avec une margelle aussi étroite. Qu’on fasse une autre margelle et je descendrai. » Le jour suivant, on essaie la nouvelle margelle : elle est d’une largeur ridicule, elle rend le puits trop étroit, on ne peut s’y mouvoir. — «  Gardez la margelle si vous voulez, mais élargissez le puits. » On défait, on refait, puis on démolit, puis on recommence, puis chaque jour une heure se passe à parler du puits, — c’est-à-dire d’une chose qui ne mérite pas tant de salive. Bouffé sera mort depuis longtemps qu’on parlera encore du puits.

Passage à tabac

France, 1907 : Formidable raclée que reçoivent certains infortunés trainés au poste de police et qui n’ont pas montré à Messieurs les agents tous les égards voulus. Ceux-ci se vengent alors dans le huis clos du poste.

Écoutez-le, ce personnage, écoutez-le parler des pauvres bougres, des mal vêtus, qui ont risqué leur peau, leur place, leur salaire, leur liberté, le supplice du passage à tabac, les tortures de la prévention, simplement parce que la jeunesse des Écoles avait crié autour d’un cadavre, sous le poing de la police : « À nous, ceux des faubourgs ! »

(Séverine)

Patito

France, 1907 : Souffre-douleur ; complaisant supportant tous les caprices de sa femme ou de sa maîtresse. Italianisme.

Voyons, Messieurs, n’avons-nous pas assez de belles causes pour sacrifier notre vie, sans encore aller risquer, avec notre honneur, à ce jeu de l’amour et du hasard qui ne vaut même pas la chandelle… que tiennent les patitos de ces dames ?

(Lutécius)

Petite fille

Delvau, 1866 : s. f. Bouteille. Argot des faubouriens.

Virmaître, 1894 : Demi-bouteille.
— Viens-tu boire une bouteille ?
— Non, une petite fille suffira (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Demi-bouteille de vin.

France, 1907 : Demi-bouteille de vin.

Les petites files que j’aime
D’un amour extrême,
Ah ! ah ! ah !
C’est les petites filles vermeilles,
Les petit’s demi-bouteilles.

dit une chanson du faubourg.

Hu’ ! nom de Dieu !… v’là qu’j’ai l’hoquet !
Ça s’rait du prop’ que j’dégobille ;
Si j’trouve encore un mastroquet
D’ouvert, je m’paye un’ petit’ fille,
Ça m’débarbouill’ra l’cœur et pis
D’abord, ej’ suis rond comme un disque,
J’m’arronidirai pas pus que j’suis !
Hu ! pis j’m’en fous, moi, qu’est-c’ que j’risque ?

(Aristide Bruant, Dans la Rue)

Pieds terreux

France, 1907 : Paysan : on dit aussi cul terreux.

Tant que pour députés vous ne nommerez pas des paysans, comme cela se fait en Suède et au Danemark, vous ne serez pas représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les bourgeoisots de toute espèce que vous expédiez là-haut, ne demandent qu’une chose : rester à Paris le plus longtemps possible, pour traire la vache et tirer sur le râtelier… Mais si vous choisissiez des paysans, ils penseraient à l’épargne, ils diminueraient les grosses places, ils ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils aboliraient les droits réunis et se presseraient de régler les affaires pour retourner à leur champ, avant moisson… Dire pourtant qu’il y a en France plus de vingt millions de pieds terreux et qu’ils n’ont pas l’intelligence d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la terre ! Que risquerait-on d’essayer ? Ce serait bien un tel hasard si ceux-là faisaient plus mal que les autres !

(Frédéric Mistral)

Piliers de pacquelin

Vidocq, 1837 : Commis voyageurs. Les voleurs nomment Piliers de Pacguelins une nouvelle espèce d’escrocs qui exploitent les hôteliers de province, en procédant de la manière que je vais indiquer.
L’un d’eux quitte Paris, muni de tout l’attirail d’un commis voyageur, et arrive dans une petite ville ; il descend à l’hôtel dans lequel logent habituellement ceux dont il se donne la qualité ; il paie exactement sa dépense, et, après deux ou trois jours consacrés à étudier le caractère de ses hôtes, il se fait indiquer les personnes de la ville susceptibles d’acheter quelques-uns des articles qu’il est, dit-il, chargé de placer. L’hôte, comme on le pense bien, s’empresse de faire ce qu’il désire, et à la fin de chaque journée il ne manque pas de lui demander si ses démarches ont été couronnées de succès. L’escroc, qui prend habituellement la qualité de commis voyageur en librairie, lui répond qu’il est très-content de sa tournée, et lui montre grande quantité de bulletins de souscription. Lorsque quelques jours, que l’escroc a employés à courir la ville, sont passés, il annonce à son hôte qu’il va parcourir les villes environnantes. « Il peut se faire que pendant mon absence, qui durera quelques jours, dit-il, il m’arrive une caisse de marchandises contre remboursement. Je ne sais pas positivement ce qu’il faudra payer ; je vais cependant vous laisser 400 francs, si cette somme est trop forte, vous me remettrez l’excédant à mon retour, si elle n’est pas assez forte, vous aurez la bonté d’ajouter ce qui manquera, et je vous en tiendrai compte. » L’escroc laisse en effet 400 fr. à son hôte, et part. Quelques jours après son départ une caisse très-lourde arrive à l’hôtellerie, contre remboursement de 875 francs et quelques centimes ; l’hôte, avant de payer ce qu’on lui demande, hésite bien quelques minutes, mais sa femme, qui a été séduite par les manières gracieuses de l’escroc, lui fait observer qu’il ne risque rien, puisqu’une valeur de 875 francs reste entre ses mains en garantie d’une somme de 475. L’hôte paie, et son argent va joindre à Paris l’expéditeur de la caisse, qui n’est autre que le compère de l’escroc voyageur.
Il est inutile de dire que la caisse ne contient que des pierres et du foin.
Ce truc, dit-on, a été mis en usage il n’y a pas encore long-temps, par un très-jeune homme qui promet d’aller fort loin s’il n’est pas arrêté dans sa course.

Pisteur

Rigaud, 1881 : Homme qui suit les femmes à la piste. Il ne faut pas confondre le pisteur avec le suiveur. Le suiveur est un fantaisiste qui opère à l’aventure. Il emboîte le pas à toutes les femmes qui lui plaisent, ou, mieux, à toutes les jolies jambes. Parmi cent autres, il reconnaîtra un mollet qu’il aura déjà ! chassé. Il va, vient, s’arrête, tourne, retourne, marche devant, derrière, croise, coupe l’objet de sa poursuite, qu’il perd souvent au détour d’une rue. Plus méthodique, le pisteur surveille d’un trottoir à l’autre son gibier. Il suit à une distance respectueuse, pose devant les magasins, sous les fenêtres, se cache derrière une porte, retient le numéro de la maison, fait sentinelle et ne donne de la voix que lorsqu’il est sur du succès. Le pisteur est, ou un tout jeune homme timide, plein d’illusions, ou un homme mûr, plein d’expérience. — Le pisteur d’omnibus est un désœuvré qui suit les femmes en omnibus, leur fait du pied, du genou, du coude, risque un bout de conversation, et n’a d’autre sérieuse occupation que celle de se faire voiturer de la Bastille à la Madeleine et vice versa. Cet amateur du beau sexe est ordinairement un quinquagénaire dont le ventre a, depuis longtemps, tourné au majestueux. Il offre à tout hasard aux ouvrières le classique mobilier en acajou ; les plus entreprenants vont jusqu’au palissandre. Les paroles s’envolent, et acajou et palissandre restent… chez le marchand de meubles. Peut-être est-ce un pisteur qui a trouvé le proverbe : « Promettre et tenir font deux ».

France, 1907 : Admirateur du beau sexe dont la principale occupation est de suivre les femmes.

Il ne faut pas confondre le pisteur avec le suiveur. Le suiveur est un fantaisiste qui opère à l’aventure. Il emboîte le pas à toutes les femmes qui lui plaisent, ou, miëux, à toutes les jolies jambes. Parmi cent autres, il reconnaîtra un imollet qu’il a déjà chassé. Il va, vient, s’arrête, tourne, retourne, marche devant, derrière, croise, coupe l’objet de sa poursuite qu’il perd sonvent au détour d’une rue. Plus méthodique le pisleur surveille d’un trottour à l’autre son gibier. Il suit à une distante respectueuse, pose devant les magasins, sous les fenétres, se cache derrière une porte, retient le numéro de la maison, fait sentinelle et ne donne de la voix que lorsqu’il est sûr du succès. Le pisteur est, ou un tout jeune homme timide, plein d’illusions, ou un homme mûr, plein d’expérience. Le pisteur d’omnibus est un désœuvré qui suit les femmes en omnibus, leur fait du pied, du genou, du coude, risque un bout de conversation, et n’a d’autre sérieuse occupation que celle de se faire voiturer de la Bastille à la Madeleine et vice versa. Cet amateur du beau sexe est ordinairement un quinquagénaire dont le ventre a, depuis longtemps, tourné au majestueux. Il offre à tout hasard aux ouvrières le classique mobilier en acajou ; les plus entreprenants vont jusqu’au palissandre. Les paroles s’envolent, et acajou et palissandre restent… chez le marchand de meubles. Peut-être est-ce un pisteur qui a trouvé le proverbe : « Promettre et tenir fount deux. »

(Lucien Rigaud)

France, 1907 : En terme de turf, le pisteur est un individu décoré d’une pancarte jaune qui s’élance vers la portière de toute voiture s’arrêtant à la porte du pesage. Il prend le numéro de la voiture si l’on accepte ses offres, et, montant sur le siège du cocher, place le véhicule à un endroit déterminé. C’est lui qui est chargé de retrouver et de faire revenir la voiture quand le client sort des courses. Ces pisteurs appartiennent à une corporation.

France, 1907 : Guy Tomel, dans le Bas du pavé parisien, donne l’explication de pisteur ou bagotier :

— Vous avez certainement trop d’instruction pour ne pas savoir ce que c’est qu’un bagotier ou un pisteur, comme disent les agents de police. C’est un pauvre diable qui court derrière les voitures des gares, afin d’aider les voyageurs à monter leurs bagages à domicile. Je veux que vous en ayez pour vos cent sous, et je vais vous détailler le métier.
Nous sommes environ 2.000 bagotiers à Paris, toute une corporation, mais il n’y en a guère que 500 qui s’exercent d’un bout de l’année à l’autre. Le restant de l’effectif est constitué par des ouvriers réduits au chômage, principalement des maçons sans travail.

Plancher

d’Hautel, 1808 : Le plancher des vaches. La terre ferme sur laquelle on marche.
Il n’est rien tel que de marcher sur le plancher des vaches. Pour dire, qu’il y a moins de risque à courir en voyageant sur terre que sur mer.
Il faut soulager le plancher. Se dit, pour inviter quelques personnes à sortir d’une chambre où il y a trop de monde.

d’Hautel, 1808 : Terme populaire qui équivaut à se moquer, se jouer de quelqu’un, le railler, le persiffler, le promener.
Est-ce que tu planches ? Pour te moques-tu de moi ?

Vidocq, 1837 : v. a. — Plaisanter.

Larchey, 1865 : Moquer.

Est-ce que tu planches ? pour : Te moques-tu de moi ?

(1808, d’Hautel)

Plancherie : Mauvaise plaisanterie.

I’me propose le bâton. Moi, j’lui dis : Allons donc ! Tu planches.

(Ch., Avignon, 1813)

Planché : Condamné.

Delvau, 1866 : v. n. Se moquer, rire, — dans l’argot des voleurs et des faubouriens. On dit aussi Flancher.

Rigaud, 1881 : Coucher à la salle de police, sur la planche du gouvernement. J’ai planché deux jours, — dans le jargon du régiment.

Rigaud, 1881 : Plaisanter. — Parles-tu sérieusement ou planches-tu ?

Rigaud, 1881 : Quitter un ami de prison, — dans le jargon des voleurs.

La Rue, 1894 : Rire, se moquer. Condamner. Quitter un ami de prison.

France, 1907 : Avoir peur ; corruption de flancher.

France, 1907 : Laisser en plan ; argot des voleurs.

France, 1907 : Se moquer ; argot populaire.

— Tu planches, mon homme.

(Mémoires de Vidocq)

Plaques de garde-champêtre

Merlin, 1888 : Les deux ou trois brisques d’un vieux sergent.

Pot (vol au)

Vidocq, 1837 : Le vol au pot est une variété de Charriage. L’un des Potiers aborde un individu sur la voie publique, et trouve moyen de lier conversation avec lui ; lorsque la connaissance est faite, celui des Potiers qui doit jouer le principal rôle, la figure, aborde celui que son acolyte a emporté, et lui demande, dans un jargon qu’il est très-difficile de comprendre, le chemin qui conduit au Jardin des Bêtes. Le Pantre, qui presque toujours est un provincial récemment débarqué à Paris, que les fripons ont deviné à la mine, ne peut pas lui enseigner ce qu’il demande, le Jardinier se charge de ce soin, mais l’Américain ne peut pas, ou plutôt ne veut pas le comprendre, et témoigne le désir d’être conduit au lieu qu’il désigne, et il parvient à faire comprendre aux deux individus auxquels il s’adresse qu’il saura payer généreusement ce léger service ; sa proposition est acceptée, et les trois individus cheminent de compagnie. Chemin faisant, l’Américain raconte à ses deux compagnons une foule d’histoires plus merveilleuses les unes que les autres, il parle des châteaux qu’il possède dans son pays, de son immense fortune, etc. ; pour donner plus de poids à ses paroles, il tire de sa poche une bourse pleine d’or, et le provincial finit par croire qu’il parle à un individu plus riche que Sindbad le marin.
L’Américain paraît doué du plus heureux caractère ; il rit et chantonne sans cesse, et à chaque coin de rue il invite ses conducteurs à prendre quelque chose ; bientôt le vin et les liqueurs paraissent agir sur son cerveau, son humeur devient plus guillerette encore. « Moi fouloir aller rire avec cholies demoiselles françaises, dit-il, fous fouloir pien contuire moi ; moi bayer pour fous. » Le Pantre, qui a bu plus de vin que sa capacité n’en comporte, accepte la proposition avec empressement. L’itinéraire est changé : ce n’est plus vers le Jardin du Roi que les trois compagnons se dirigent, mais bien vers quelque maison dans laquelle, moyennant finance, il soit permis de mener bonne et joyeuse vie. (Il faut remarquer que ce n’est que dans un lieu écarté que l’Américain risque sa proposition.) « Moi bas fouloir aller chez les matemoiselles avec tout mon archent, moi fouloir cacher lui, » dit-il. Et il dépose sous un tas de pierres tout l’or qu’il a sur lui. « Cachez tout ce que vous voudrez, dit le Jardinier en haussant les épaules. » Lorsque l’Américain a terminé son opération, il est prêt à partir, et l’on se dispose à se remettre en marche, mais il se ravise, et il invite ses deux compagnons à suivre son exemple. Le Jardinier dépose quelques pièces de cinq francs à côté de l’or de l’Américain, et le Pantre suit son exemple ; mais, comme ses poches sont bien garnies, la somme qu’il dépose est beaucoup plus considérable.
Le Pantre, le Jardinier et l’Américain, partent enfin, mais lorsqu’ils sont à une distance assez considérable du lieu où l’argent a été déposé, l’Américain s’arrête tout-à-coup, se frappe les poches et s’écrie : « Moi bas afoir gardé de quoi bayer les matemoiselles, vous aller chercher cinq pièces d’or, nous attendre fous ici, fous vous débécher. » Le Pantre, qui très-souvent a conçu le projet de s’approprier le magot de l’étranger, s’empresse d’accepter la proposition, et, comme on le pense bien, il ne trouve rien dans la cachette ; un troisième fripon a enlevé son argent et les faux rouleaux déposés par l’Américain.
Les Charrieurs s’adressent souvent à des garçons de recette ou de magasin.
Que les négocians intiment à ceux qu’ils emploient l’ordre formel de ne jamais lier conversation sur la voie publique avec un inconnu, et surtout de ne jamais se laisser séduire par l’espoir de faire une opération de change avantageuse, opération qui, du reste, ne serait autre chose qu’une insigne friponnerie si elle se réalisait.

Poule mouillée

France, 1907 : Même sens que poule laitée.

— Sacrédié ! hurlait Béchu, vous n’êtes tous que des poules mouillées ! Comment ! voilà un camarade que sa femme, au su et au vu de toute la ville, fait cocu, et pas un de vous n’ose se risquer à lui dire ce qui se passe !

(Camille Lemonnier)

Qui ne risque rien n’a rien

France, 1907 : Mot des audacieux, et rien n’est plus vrai ; car il est faux que la Fortune vienne trouver l’homme dans son lit. Aux aventureux seuls elle est favorable. Et si souvent on ne la rencontre pas en courant le monde, on a, du moins., la satisfaction d’avoir osé et vécu. C’est ce qu’on devrait prêcher aux jeunes générations françaises trop portées au servilisme administratif et aux carrières abrutissantes et médiocres de la bureaucratie. Les Anglais ont un dicton plus expressif :

Far better to have run and lost
Than never to have run at all.

« Mieux vaut avoir couru et perdu que n’avoir pas couru du tout. »

Quilles

d’Hautel, 1808 : Pour jambes.
Il est planté là comme une quille. Se dit par raillerie d’un homme qui reste debout, sans savoir quelle contenance tenir.
On lui a donné son sac et ses quilles. C’est-à-dire, on lui a donné son compte, on l’a chassé.

un détenu, 1846 : Jambes. Jouer des quilles : s’évader, fuir.

Delvau, 1866 : s. f. pl. Jambes, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Jambes, — dans le jargon des gens pour qui la tête est une boule. — Jouer des quilles, décamper.

Inutile de jouer des quilles, mon vieux.

(X. de Montépin, Le Fiacre no 13)

La Rue, 1894 : Jambes.

France, 1907 : Jambes.

Pendant la répétition d’un ballet, quelques figurantes, adolescentes aux formes grêles, font des pointes et des entrechats. Le petit chien de l’une d’elles s’aventure sur la scène :
— Malheureux ! s’écrie le régisseur, sauve-toi, tu te risques dans un jeu de quilles.

   La femme en tartane blanche,
   Avec ses quilles en fuseau,
   Fait des manières, se déhanche
   Et grimace avec son museau.

(Jacques Rédelsperger)

Les synonymes argotiques sont : ambes, allumettes ; bâtons de cire, de tremplin ; chevaux à double semelle ; cotrets ; échalas, échasses ; flûtes ; gambettes, gambilles, gigues, guibes, guibolles, guibonnes ; merlins ; train numéro 11, trimoises, tuyaux.

Raide

Delvau, 1866 : adj. Complètement gris, — parce que l’homme qui est dans cet état abject fait tous ses efforts pour que cela ne s’aperçoive pas, en se raidissant, en essayant de marcher droit et avec dignité. On dit aussi Raide comme la Justice.

Delvau, 1866 : adj. Invraisemblable, difficile à croire, — c’est-à-dire à avaler. Se dit à propos d’un Mot scabreux, d’une anecdote croustilleuse. La trouver raide. Être étonné ou offensé de quelque chose.

Delvau, 1866 : s. m. Eau-de-vie, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Rude.

Rigaud, 1881 : Eau-de-vie de qualité inférieure.

La Rue, 1894 : Eau-de-vie. Ivre. Sans argent. Difficile à croire. Faux rouleau d’or des voleurs à l’américaine.

France, 1907 : Brusquement, vivement.

— Si, dans un mois, nos bans ne sont pas publiés, je te lâche, toi, et raide !…

(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)

On dit aussi dans le même sens : raide comme balle.

Alors Clarinette écarquilla les yeux : elle n’aurait jamais cru cette souillon capable de ça : d’ailleurs, quant à elle, ça lui était bien égal : elle était sûre de Jacques. Si jamais il s’avisait de la tromper, elle le cocufierait raide comme balle.

(Camille Lemonnier, Happe-Chair)

France, 1907 : Eau-de-vie.

— Donne-moi un verre.
— Du raide ?
— Tiens ! crois-tu donc qu’on m’a changé en rosière ?… Du tord-boyaux et du chenu… j’ai besoin d’avoir la dalle grattée pour avoir la voix plus claire.

(Jules de Gastyne, La Pièce d’or)

France, 1907 : Fort, choquant. En dire, en faire de raides.

Au dessert :
Un des invités parle d’une chanson grivoise, qui fait florès au quartier Latin.
— Oh ! Chantez-nous-la, dit comtesse de Santa-Grue.
— C’est impossible ; elle est vraiment trop raide.
— Eh bien ! reprend la comtesse, dites-nous seulement les paroles !

France, 1907 : Ivre. Raide comme la justice, absolument ivre.

Ces noceurs-là étaient raides comme la justice, et tendres comme des agneaux. Le vin leur sortait par les yeux.

(É. Zola, L’Assommoir)

H’u !… nom de Dieu ! ça va pas mieux ;
C’est c’bon Dieu d’hoquet qui m’tracasse ;
Ej’ vas m’payer eun’ demi d’vieux,
Ça me r’mettra le cœur à sa place,
Eun’ demi d’vieux… c’est pas r’fus,
Dame, ej’ suis raid’ comm’ l’obélisque,
Sûr, ej’ me raidirai pas pus.
H’u ! pis j’m’en fous, moi, qu’est-c’ que j’risque ?

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Rouleau de fausses pièces, ou rouleau d’or dont se servent les escrocs dans le vol dit à l’américaine.

France, 1907 : Sans argent ; argot des grecs.

Rattraper

d’Hautel, 1808 : Bien fin qui m’y rattrapera. Pour, je ne risquerai plus de pareille chose, je ne m’exposerai plus à de semblables aventures.

Rendemi (vol au)

France, 1907 : Corruption de rendez- moi. Ce vol, très fréquent, consiste à entrer chez un boutiquier, à acheter un objet de peu de valeur, pour lequel on paye avec une pièce de vingt ou de dix francs. Dès que le marchand a posé la monnaie sur le comptoir, le voleur met la main sur la monnaie et la pièce et gagne la porte. Quelques-uns opèrent avec un billet de banque de cent ou cinquante francs ; les risques sont les mêmes et plus grands les bénéfices. Deux complices sont nécessaires, l’un pour faire le guet, l’autre pour détourner l’attention du marchand.

Risque-tout

France, 1907 : Nom que l’on donne dans certaines provinces a des établissements dont la réussite paraît douteuse et pour lesquels le fondateur a risqué son argent.

France, 1907 : Personne téméraire, qui ne doute de rien.

Risquer le paquet

Delvau, 1866 : v. a. Se hasarder à faire une chose délicate, aventureuse, — dans l’argot du peuple.

Virmaître, 1894 : Synonyme de tout risquer, c’est-à-dire de tenter l’aventure.
— Tu n’oses pas ! risque donc le paquet (Argot du peuple).

Rond (être)

France, 1907 : Être ivre.

On passe dans la salle à manger. La maîtresse de maison s’adressant à un invité de moindre importance : « Monsieur Paloignon, je suis désolée de vous placer au bout : c’est incommode, ces tables carrées !
— Oh ! Madame, reprend gracieusement Paloignon, pourvu que je sois rond tout à l’heure »

(Rouge et Noir)

On dit aussi rond comme une balle, ou comme un tambour.

H’u !… nom de Dieu ! me v’là cinglé,
Depuis tantôt que j’me trimballe,
C’est toujours moi qu’j’ai régalé,
Et j’suis rond… mais rond comme eun’ balle,
Quand j’vas rentrer, Cécil’ gueul’ra,
A tap’ra su’ son p’tit Francisque,
Mais pisque c’est ell’ qui trinqu’ra,
J’suis pas pressé, moi, qu’est que j’risque ?

(Aristide Bruant)

C’est la fête à Clémentine,
Elle a bu sa p’tit’ chopine
Et, depuis le Point-du-Jour,
Elle est rond’ comme un tambour.

(Derailleul)

Tenir une maison

Delvau, 1864 : Avoir un bordel, qu’on autorise seulement les femmes à tenir, a leurs risques et périls : seul commerce qui aille bien !

Tu connais pas Morin, qu’est de la police ?… qui vit à Rouen, rue Ricardière, cont’ la rue aux Ours, avec eune femme qui tient eune maison.

(H. Monnier)

Tombeur

Larchey, 1865 : Acteur trop mauvais pour être accepté nulle part. — Ch. Friès.

Delvau, 1866 : s. m. Acteur plus que médiocre, et, à cause de cela, habitué à compromettre le succès des pièces dans lesquelles il joue. Argot des coulisses.

Delvau, 1866 : s. m. Éreinteur, journaliste hargneux.

Delvau, 1866 : s. m. Lutteur ; homme qui tombe ses rivaux.

Rigaud, 1881 : Celui qui vit d’emprunts au jeu.

Rigaud, 1881 : Critique impitoyable. Polémiste qui l’emporte sur son contradicteur.

Cette fois le tombeur de M. Bûcheron a pleinement raison.

(E. de Girardin, la France du 23 août 1877)

Rigaud, 1881 : Mauvais acteur avec lequel la meilleure pièce court le risque de ne pas réussir.

Rigaud, 1881 : Séducteur.

Le grand. Lolo, dit le tombeur des belles, fouilla, du haut de son siège, les deux voyageuses d’un petit coup de fouet d’amitié.

(E. de Goncourt)

La Rue, 1894 : Lutteur qui tombe ses rivaux. Séducteur. Critique sévère. Mauvais acteur.

Virmaître, 1894 : Homme fort. Lutteur qui tombe tous ses adversaires. Tomber une femme : la séduire, la faire céder. Dans les cercles, le croupier dit : cinq louis qui tombent (Argot du peuple).

France, 1907 : Critique acerbe et malveillant.

France, 1907 : Mauvais acteur ; il tombe sous les sifflets ou il fait tomber les pièces.

Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles que lui rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, sont les acteurs qu’on a baptisés du nom de tombeurs. Trop mauvais pour être supportés nulle part, leur métier consiste à aller débuter dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre gîte, après avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil cas.

(Charles Friès, Le Correspondant dramatique)

Totalisateur

France, 1907 : Terme de jeu aux courses.

Supposez qu’au totalisateur je prenne un cheval sur lequel on n’a placé que peu de mises. Je fais mon pari en calculant mes chances de gain, qui sout proportionnées à l’argent versé sur les concurrents. Après mon opération, le cheval que j’ai pris devient subitement le tuyau, vous savez, ce tuyau que tout le monde connaît ; chacun en prend, et chaque mise placée après la mienne partagera le bénéfice avec elle. Mon pari peut donc, à deux heures et quart n’être plus du tout ce qu’il était à deux heures, et, ayant risqué 20 francs dans l’espoir de gagner 60 francs, il se trouvera que j’aurai risqué 20 fr pour en gagner 5.

(Baron de Vaux)

Tourlourou

Larchey, 1865 : Soldat du centre. — Forme du vieux mot turelureau, soldat de garnison. V. Du Cange. — Au quatorzième siècle, la turelure (prononcez toureloure) était une porte fortifiée, une sorte de château flanque de tourelles.

Si le tourlourou est solide sur l’école de peloton, il n’est pas moins ferré sur l’école de la séduction.

(M. Saint-Hilaire)

Delvau, 1866 : s. m. Soldat d’infanterie, — dans l’argot du peuple. Francisque Michel pousse une pointe jusqu’au XIVe siècle et en rapporte les papiers de famille de ce mot : turlereau, turelure, tureloure, dit-il. Voilà bien de la science étymologique dépensée mal à propos ! Pourquoi ? Tout simplement parce que le mot tourlourou est moderne.

La Rue, 1894 : Conscrit. Fantassin.

Rossignol, 1901 : Ce mot qui, en français signifie jeune soldat, a une autre signification peu connue, mais dont on se sert cependant ; il a été importé de la Nouvelle-Calédonie par les déportés et transportés. Tous les Canaques savent que Tourlourou veut dire dauffé.

France, 1907 : Fantassin. Le mot est peu usité maintenant ; il l’était fort de 1830 à 1850 lorsque les régiments étaient divisés en compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs, et compagnies du centre, fusiliers ; ces derniers étaient les tourlourous ; du vieux français turelureau, soldat gardant la turelure ou tourloure, château fort. Dans sa Physiologie du troupier, Émile Marco de Saint-Hilaire décrit ainsi le tourlourou : « Quand le Jean-Jean est passé de l’école du soldat à l’école de peloton, il possède ce qu’on appelle le fil — qui n’est pas celui d’Ariane — pour se reconnaitre dans le labyrinthe d’exercices, de marches, de contremarches et de corvées diverses, où sa nouvelle nature lui ferait courir le risque de se fourvoyer ; c’est-à-dire qu’il est arrivé à l’état normal de tourlourou. Dès ce moment il ne lui est plus permis de s’emmêler dans la manœuvre, car il est parvenu à ce degré d’intelligence qui s’oppose à ce qu’il fourre précipitamment sa baïonnette dans la poche de son pantalon, au lieu de l’introduire avec tranquillité dans le fourreau de cuir à ce destiné…
Au résumé, le tourlourou est bon enfant, coquet, farceur, généreux, courtois, déluré, intrépide et voluptueux ; c’est un lion à la mamelle un viveur en herbe, un gants-jaunes encore inédit, Bernadotte, Bessières, Brune, Junot, Lannes, Lefebvre, Murat, Rapp, et une foule d’autres que je pourrais nommer, ont commencé par être tourlourous, ce qui ne les a pas empêchés de devenir roi, prince, duc, comte, baron, et autre chose par-dessus le marché. »

Puis à travers les trognons d’choux
On voit des grands canonniers roux
Et de tout petits tourlourous
Qu’ont rien d’la veine,
Car, avec des airs triomphants,
I’s vont, avec les bonn’s d’enfants,
Dans les p’tits coins s’asseoir dedans…

(A. Bruant)

Tulipe orageuse (le pas de la)

Rigaud, 1881 : Pas chorégraphique très risqué au point de vue de la décence. Cavalier seul exécuté par une danseuse de bal public qui enlève ses jupes à la hauteur de la tête en tournant sur elle-même. — La tulipe orageuse est le nec plus ultra du cancan, et laisse bien loin la rémoulade, le passage du guet, le coup du lapin, et le présentez armes !

Son amour pour la chorégraphie s’était développé au Prado où elle dansait la tulipe orageuse avec un chic qui lui avait valu les applaudissements frénétiques de la galerie.

(Abbot, La Princesse Mathilde)

Va-tout (jouer son)

France, 1907 : Risquer une entreprise où l’on gagnera si l’on ne perd pas tout.

Vous voulez tenter la fortune, faire votre pelote, comme nous disons, jouer votre va-tout, vous avez l’esprit aventureux des jeunes gens et la vie de bureau vous pèse : j’étais comme vous autrefois, les idées les plus bizarres et les plus folles étaient celles qui me convenaient le mieux, j’étais un extravagant et je préférais le morceau de pain de seigle qu’on va chercher à travers mille dangers, au pain de pur froment qu’on vous offre sur une table bien servie ; vous ne voulez pas consumer toute votre vie à tenir des livres et à encaisser des effets, et vous avez raison ; mais qui sait ce que l’avenir peut vous offrir !

(Henry Frichet et Guy Vanderquand, Fin de race)

Vache à lait

Delvau, 1866 : s. f. Dupe qu’on ne se lasse pas de duper ; père trop faible qui ne se lasse pas de payer les dettes de son fils ; maîtresse trop dévouée qui ne se lasse pas de fournir aux dépenses de son amant.

Virmaître, 1894 : Homme riche, qui a le louis facile et que les tapeurs trayent jusqu’à extinction. Vache à lait : gogo qui souscrit à toutes les émissions véreuses sans se lasser jamais. Pour le souteneur, la marmite est une bonne vache à lait. Une affaire qui rend bien, qui rapporte beaucoup, sans risques et sans efforts, est une vache à lait. Allusion à la vache laitière qui est une fortune inépuisable (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Une personne qui subvient aux besoins d’une autre est sa vache à lait.

France, 1907 : Dupe qui se laisse exploiter. Maîtresse de souteneur.

Maudit sois-tu, vilain bonhomme
Qui viens dans ton paletot blanc
Nous extorquer la forte somme
Sous prétexte de Jour de l’An.
Pour te complaire, face blême,
De peur de t’affliger, vieil ours,
Il faut donner, donner quand même,
Donner encor, donner toujours !
Donner à l’un, donner à l’autre,
À tous, sans compter l’imprévu…
À ma femme comme à la vôtre,
À Z… que je n’ai jamais vu…
À Madame X… que je déteste,
À sa fille qui me déplaît !
Et c’est en vain que je proteste,
Je suis devenu vache à lait.

(Raoul Toché, Le Père Janvier)

Vanne

La Rue, 1894 : Mensonge. Complice. Vanneur, menteur.

Virmaître, 1894 : Mot cher aux camelots. Ils disent faire un vanne lorsqu’ils vendent un journal qui annonce une fausse nouvelle à sensation (Argot des camelots). N.

Rossignol, 1901 : Faire gagner quelqu’un à un jeu arnaqué est lui faire un vanne.

Hayard, 1907 : Tout ce qui est faux en général.

France, 1907 : Complice, compère ; argot des grecs.

Sur la légre il faut que ton vanne
Truque sans te plaquer en panne.

(Hogier-Grison)

France, 1907 : Fatigué, harassé.

Jane est cannée, — et l’est superlativerment !
Son épiderme ambré que les nuits ravagèrent
Garde un subtil arome où les sens s’exaspèrent,
Ou le clairon des nerfs geint maladivement
Jane est vannée, — et l’est superlativement.

(Théodore Hannon, Rimes de joie)

Ils ne se posent point en héros (nos jeunes gens du dernier bateau). Non certes pas. Pour le plus petit effort, à la moindre fatigue, ils se disent finis, rompus. Les voilà flapis, décatis, vannés, blousés, piqués, tout à fait blets. Ils exagèrent à plaisir leurs propres défaillances. En un mot, des apprentis gagas !

(Frédéric Loliée, Parisianismes)

France, 1907 : Panier ovale dans lequel on voiture le charbon de bois. Altération de banne par le changement de b en v ; du gaulois benne, chariot ; celtique, benna.

(H. Labourasse)

France, 1907 : Tromperie. Faire une vanne, duper.

Pour sa part, jamais il n’avait mis d’argent sur une selle, à cause des risques, des vannes, comme il disait, que la fougue capricieuse d’un cheval apporte dans les courses « les mieux combinées ». S’il se trouvait dans le wagon quelque naïf à qui l’on vit prêter l’oreille, Harris, avec des airs discrets semait les faux renseignements.

(Hugues Le Roux, les Larrons)

anon., 1907 : Fausse nouvelle.

Voisin

d’Hautel, 1808 : Bon avocat, mauvais voisin. Signifie que quand on a pour voisin un homme de pratique, on court risque d’être chicané.

France, 1907 : Informe-toi du voisin avant de prendre le logis, du compagnon avant de te mettre en route. Ce dicton plein de justesse nous vient des Arabes. Le poète Saadi écrit dans son Parterre de roses : « Désireux d’acheter une maison, je me mis en quête. Un juif me dit : Achète celle que tu vois là-bas : elle est agréable, commode, belle et bien située. — La connais-tu ? demandais-je. — Si je la connais, elle est voisine de la mienne, et je puis t’affirmer que tu n’y trouveras nul désagrément. — Oh là ! m’écriai-je. Et ne comptes-tu pas celui d’être ton voisin ? »
Ayez les Français pour amis et non pour voisins. Les Français ont passé de tous temps pour turbulents, querelleurs et de parole peu sûre. Le mot ci-dessus est attribué à l’empereur Nicéphore Ier, qui, vers l’année 803, avant traité avec les envoyés de Charlemagne au sujet des limites à fixer à l’Empire, prit toutes précautions pour n’avoir pas les Francs pour voisins.

Vol à l’américaine

France, 1907 : Ce vol, qui s’exerce spécialement sur les gens de campagne et les provinciaux naïfs, consiste à leur confier une valise ou un portefeuille plein de faux billets de banque en garantie desquels ils livrent leurs propres valeurs qu’ils croient bien inférieures celles confiées.

Je retrouvai, parmi les affiliés de la bande Catusse, des voleurs cambrioleurs, des bonneteurs et enfin des spécialistes du vol à l’américaine, ce vol dont parlent si souvent les journaux et qui réussit toujours malgré l’extraordinaire publicité qui lui est faite. Il y a malheureusement à cela une raison, c’est que les praticiens du vol à l’américaine exploitent surtout les sentiments malhonnêtes de la foule, de même que les bonneteurs exploitent la passion du joueur prêt à profiter d’une tricherie pour gagner.
En effet, au jeu des trois cartes dit « bonneteau », celui qui risque son argent croit tricher, puisqu’il a vu passer devant ses yeux, pendant la manipulation des trois cartes, celle qui doit le faire gagner à coup sûr, et qu’il s’imagine ponter sur elle.
Dans ce cas, le volé n’est pas plus honnête que le voleur, et l’extrême habileté des bonneteurs, il faut le dire, est la parfaite connaissance des vices de l’humanité. Il en est de même pour le vol dit à l’américaine.
La victime (la poire, le pante, comme disent les voleurs dans leur argot) se dit qu’après tout, si l’homme qui lui a confié sa cassette ou sa valise ne revient pas la chercher, ça sera une bonne affaire pour lui de la garder.

(Mémoires de M. Goron)

Vulgum pecus

France, 1907 : La foule, littéralement le troupeau vulgaire, ce que Thiers appelait la vie multitude.

Ce qui m’a réussi, c’est que j’ai toujours suivi mon petit bonhomme de chemin, sans m’inquiéter des propos du vulgaire — je dis vulgaire par manière de parler, car n’étant qu’un humble prêtre, je dois passer moi-même aux yeux de mes supérieurs pour un des membres du vulgum pécus, mais tout varie et change d’aspect suivant le point de vue où l’on est placé.

(Hector France, Confession de l’abbé Ledru)

Eh bien ! sais-tu pourquoi les portiques des palais romains souffrent beaucoup plus de cet inconvénient que les masures du Transtévère ?… C’est que le peuple, le vulgum pécus, souille de préférence ce qui est beau, noble, élégant, riche et somptueux. S’il veut rendre à la terre le tribut de ses ondes, entre un coin sordide et obscur et le fût d’une belle colonne de marbre on de porphyre, un maroufle n’hésitera pas. C’est l’œuvre d’art qu’il honorera de ses faveurs malodorantes. En cela, il obéit à ses instincts. C’est ainsi qu’un maçon tout couvert de plâtre, s’il trouve le moyen de gâter, sans risquer les coups de bâton, un pourpoint de velours ou une robe de brocard, n’aura garde d’y manquer. Il se frottera de son mieux à l’homme bien ajusté ou à la dame bien couverte et croira s’être nettoyé en salissant autrui…

(Simon Boubée, La Jeunesse de Tartufe)


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