d’Hautel, 1808 : Aller à la cour des aides. Ouvrir un emprunt, chercher des secours dans la bourse, ou le crédit de ses amis.
Bon droit a besoin d’aide. C’est-à-dire qu’en ce bas-monde, la droiture et l’équité ne suffisent pas seules au succès d’une affaire, qu’il faut encore avoir de bons avocats et de puissantes protections pour réussir.
Aide
Aligner
d’Hautel, 1808 : S’aligner. Se mettre sur ses gardes, prendre ses dimensions pour réussir dans une affaire.
Aligner les affaires. Locution basse et figurée, qui veut dire arranger, disposer les choses de manière à n’en être pas dupé ; se garder un quant à part ; faire son lot dans une distribution.
Delvau, 1866 : v. n. Mettre le couvert, — dans l’argot des francs-maçons.
Rossignol, 1901 : Se battre.
Si tu n’es pas content, allons nous aligner.
Dans l’armée lorsque deux militaires vont en duel, ils vont s’aligner.
Aller
d’Hautel, 1808 : Ça ne va pas pire. Réponse joviale que l’on fait à quelqu’un qui demande des nouvelles de votre santé, pour exprimer que l’on ne va pas plus mal que de coutume ; que l’on se porte passablement bien.
Faire aller quelqu’un. Le railler finement et sans qu’il s’en aperçoive ; le faire jaser dans le dessein de le tourner ensuite en ridicule.
Cette locution signifie aussi mener quelqu’un par le bout du nez ; faire un abus révoltant de sa foiblesse et de sa bonne foi.
Aller sur la hauteur. Façon de parler qui exprime, parmi une certaine classe du peuple de Paris, l’action d’aller riboter, prendre ses ébats, se divertir dans les guinguettes qui sont situées hors de la ville.
Tout son bien s’en est allé en eau de boudin, en brouet d’andouilles, à veau l’eau. Ces trois manières de parler ont à-peu-près le même sens et signifient qu’une fortune considérable s’est trouvée dissipée, anéantie, par la mauvaise conduite de celui qui la possédoit.
On dit aussi d’une affaire sur laquelle on comptoit, et qui ne prend pas une tournure favorable, qu’Elle s’en est allée en eau de boudin.
Il va et vient comme trois pois dans une marmite. Phrase burlesque qui exprime assez bien les allées et venues, le mouvement, l’agitation continuelle qu’un homme impatient et brouillon se donne pour des choses qui n’en valent souvent pas la peine.
Ne pas aller de main morte. Signifie frapper de toute sa force ; montrer de la vigueur et de l’énergie dans une affaire.
Un las d’aller. Paresseux, fainéant qui a toutes les peines du monde à travailler ; qui ne sait que faire de sa personne.
Cela va sans dire. Pour cela est clair, évident, incontestable.
Cela va et vient. Manière mercantile de parler, et qui signifie que le gain du commerce n’est pas réglé ; qu’il va tantôt en augmentant, et tantôt en diminuant.
Aller ou le roi va à pied. C’est-à-dire, aux privés, où l’on ne peut envoyer personne à sa place.
Tout y va la paille et le blé. Signifie, il se ruine en de folles dépenses ; il sacrifie toute sa fortune à l’objet de son enthousiasme.
Aller un train de chasse. Marcher avec précipitation ; mener une affaire tambour battant.
Tous chemins vont à Rome. Pour dire qu’il y a plusieurs voies pour parvenir dans un lieu, ou réussir à quelque chose.
Cela n’ira pas comme votre tête. Se dit par réprimande à quelqu’un, pour cela n’ira pas suivant votre désir ; selon que vous l’imaginez.
Cette maison est son pis aller. C’est-à-dire, il s’y emploie quand il ne trouve pas mieux ailleurs ; il y entre et il en sort à volonté.
Aller son petit bon-homme de chemin. Faire droitement sa besogne ; n’entendre finesse en rien ; se conduire avec prudence et probité.
Il y va de cul et de tête comme une corneille qui abat des noix. Se dit par raillerie d’une personne qui travaille avec une activité et une ardeur ridicules, sans faire pour cela beaucoup d’ouvrage.
Cela ne va que d’une fesse. Pour dire qu’une affaire, ou un ouvrage va lentement ; qu’on ne le pousse pas avec la vigueur et l’activité convenables ; qu’il est mal dirigé.
Cela va comme il plaît à Dieu. Manière fine et ironique de faire entendre qu’une affaire est mal menée ; qu’on en néglige absolument la conduite.
Toujours va qui danse. Voy. Danser.
Il va comme on le mène ; il va à tout vent. Se dit d’un homme foible et pusillanime, sans énergie, sans force de caractère, qui n’a d’autre impulsion que celle qu’on lui donne ; qui change continuellement de résolution.
À la presse vont les fous. C’est-à-dire qu’il faut être dénué de sens pour mettre l’enchère sur une chose que beaucoup de personnes veulent acquérir.
Que les plus pressés aillent devant. Se dit par humeur, quand on se trouve en société avec des personnes qui marchent fort vite, et qu’on ne peut pas suivre.
Qu’il aille au diable. Imprécation que l’on se permet dans un mouvement de colère, contre quelqu’un qui importune, et qui équivaut à qu’il aille se promener ; qu’il me laisse tranquille.
Tout va à la débandade. Pour tout est en désordre, dans la plus grande confusion.
Il s’en va midi. Pour dire l’heure de midi approche ; elle n’est pas éloignée.
On se sert souvent, et à tort, du verbe être au lieu du prétérit du verbe aller, et l’on dit : Je fus ou nous fûmes hier au spectacle ; pour J’allai ou nous allâmes, etc.
Andouille
d’Hautel, 1808 : Il a le nez gros comme une andouille. Comparaison triviale et populaire, pour dire que quelqu’un a le nez gros et pointu.
Rompre l’andouille au genou. Négocier une affaire par des voies peu propres à la faire, réussir. On dit familièrement et dans le même sens, Rompre l’anguille au genou.
Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a peu de vigueur, qui est indolent, sans caractère.
Delvau, 1864 : Le membre viril, dont les femmes sont si friandes, — elles qui aiment tant les cochonneries !
De tout te gibier, Fanchon,
N’aime rien que le cochon ;
Surtout devant une andouille,
Qu’aux carmes l’on choisira,
Elle s’agenouille, nouille,
Elle s’agenouillera.
(Collé)
Larchey, 1865 : Personne molle, sans énergie (Vidocq).
Delvau, 1866 : s. m. Homme sans caractère, sans énergie, — dans l’argot du peuple, qui emprunte volontiers ses comparaisons à la charcuterie.
Rigaud, 1881 : Personne sans énergie. Grand dépendeur d’andouilles, individu de haute taille, un peu sot. Les andouilles sont pendues au plafond. Il faut être grand pour les dépendre, et ce travail ne demande pas beaucoup d’intelligence.
Le grand dépendeur d’andouilles, qui l’endormait, a aussi disparu.
(Huysmans, Gaulois du 26 juin 1880)
France, 1907 : Sot. Grand dépendeur d’andouilles, triple sot.
Les hommes grands ne sont pas en faveur parmi le peuple ; il juge de leur esprit en sens inverse de leur taille. Ainsi, lorsqu’il qualifie quelqu’un de sot, il ne manque guère d’y joindre l’épithète de grand, pris dans le sens de long. Un nain lui parait alors un géant qui n’aurait qu’à étendre le bras pour dépendre une andouille, fut-elle raccourcie de moitié. C’est pour cela que, dans son langage, grand dépendeur d’andouilles est synonyme de sot, de niais, d’imbécile fieffé, puisque en fait de taille il n’y en a pas de supérieure à celle de l’individu qui se met, sans intermédiaire, en contact avec les plus hauts plafonds… Il y a, en quelques provinces, notamment en Bourgogne, ce dicton :
« Grand Niquedouille
Qui décroche des andouilles. »
…Il est question, dans Béroalde de Verville, non pas des dépendeurs, mais de dépouilleurs d’andouilles :
Or bien que nous faisions ici mine de rire si le disons-nous à la honte de ces despouilleurs d’andouilles (les cordeliers), pour les nettoyer, et qui nous voudroient reprendre, encore que toute leur vie soit confite d’actions impudentes. (Le Moyen de parvenir.)
(Charles Nisard)
Attrape-science
Delvau, 1866 : s. m. Apprenti, — dans l’argot des typographes.
Rigaud, 1881 : Apprenti cordonnier. Pour laver la tête à l’apprenti, les ouvriers la lui plongent plus d’une fois dans le baquet de science, le baquet où trempent les cuirs.
Boutmy, 1883 : s. m. Nom ironique par lequel les ouvriers désignent quelquefois un apprenti compositeur. L’attrape-science est l’embryon du typographe ; la métamorphose demande trois à quatre ans pour s’accomplir ; vers seize ou dix-sept ans, la chrysalide est devenue papillon, et le gamin s’est fait ouvrier. À l’atelier, il a une certaine importance : c’est le factotum des compositeurs ; il va chercher le tabac et fait passer clandestinement la chopine ou le litre qui sera bu derrière un rang par quelque compagnon altéré. Il va chez les auteurs porter les épreuves et fait, en général, plus de courses que de pâté. Quand il a le temps, on lui fait ranger les interlignes ou trier quelque vieille fonte ; ou bien encore il est employé à tenir la copie au correcteur en première, besogne pour laquelle il montre d’ordinaire une grande répugnance. Parfois victime des sortes de l’atelier, il en est aussi le complice ou le metteur en œuvre. Il nous revient en mémoire une anecdote dont le héros fut un apprenti. Ses parents habitant dans un faubourg, notre aspirant Gutenberg apportait à l’atelier sa fripe quotidienne, dont faisait souvent partie une belle pomme. Le gaillard, qui était un gourmet, avait soin de la faire cuire en la plaçant sur un coin du poële. Mais plus d’une fois, hélas ! avant d’être cuite, la pomme avait disparu, et notre apprenti faisait retentir les échos de ses plaintes amères : « Ma pomme ! on a chipé ma pomme ! » La chose s’étant renouvelée plus souvent que de raison, l’enfant s’avisa d’un moyen pour découvrir le voleur. Un beau jour, il apporta une maîtresse pomme qu’il mit cuire sur le poêle. Comme le gamin s’y attendait, elle disparut. Au moment où il criait à tue-tête : « On a chipé ma pomme ! » on vit un grand diable cracher avec dégoût ; ses longues moustaches blondes étaient enduites d’un liquide noirâtre et gluant, et il avait la bouche remplie de ce même liquide. C’était le chipeur qui se trouvait pris à une ruse de l’apprenti : celui-ci avait creusé l’intérieur de sa pomme et avait adroitement substitué à la partie enlevée un amalgame de colle de pâte, d’encre d’imprimerie, etc. L’amateur de pommes, devenu la risée de l’atelier, dut abandonner la place, et jamais sans doute il ne s’est frotté depuis à l’attrape-science. Certains apprentis, vrais gamins de Paris, sont pétris de ruses et féconds en ressources. L’un d’eux, pour garder sa banque (car l’attrape-science reçoit une banque qui varie entre 1 franc et 10 francs par quinzaine), employa un moyen très blâmable à coup sûr, mais vraiment audacieux. Il avait eu beau prétendre qu’il ne gagnait rien, inventer chaque semaine de nouveaux trucs, feindre de nouveaux accidents, énumérer les nombreuses espaces fines qu’il avait cassées, les formes qu’il avait mises en pâte, rien n’avait réussi : la mère avait fait la sourde oreille, et refusait de le nourrir plus longtemps s’il ne rapportait son argent à la maison. Comment s’y prendre pour dîner et ne rien donner ? Un jour d’été qu’il passait sur le pont Neuf, une idée lumineuse surgit dans son esprit : il grimpe sur le parapet, puis se laisse choir comme par accident au beau milieu du fleuve, qui se referme sur lui. Les badauds accourent, un bateau se détache de la rive et le gamin est repêché. Comme il ne donne pas signe de vie, on le déshabille, on le frictionne, et, quand il a repris ses sens, on le reconduit chez sa mère, à laquelle il laisse entendre que, de désespoir, il s’est jeté à l’eau. La brave femme ajouta foi au récit de son enfant, et jamais plus ne lui parla de banque. Le drôle avait spéculé sur la tendresse maternelle : il nageait comme un poisson et avait trompé par sa noyade simulée les badauds, ses sauveurs et sa mère. — Nous retrouverons cet attrape-science grandi et moribond à l’article LAPIN. À l’Imprimerie nationale, les apprentis sont désignés sous le nom d’élèves. Il en est de même dans quelques grandes maisons de la ville.
France, 1907 : Apprenti, dans l’argot des typographes.
Baptisé d’eau de morue
Virmaître, 1894 : Ne pas avoir de chance. Homme ou femme à qui rien ne peut réussir. Ce qui équivaut à deveine salée, par allusion à l’eau dans laquelle la morue a été dessalée (Argot du peuple). N.
Bibloter, bibeloter
Rigaud, 1881 : Avoir la manie du bibelot, en acheter, faire des échanges. — Dans l’argot des marchands, c’est trafiquer, c’est vendre un jour un article, le lendemain un autre, vendre une foule d’articles disparates ; c’est encore se contenter d’un petit bénéfice. — Les ouvriers appellent « bibeloter » s’ingénier, travailler à temps perdu.
Il lit chez lui (l’ouvrier), dessine ou bibelote une invention qui souvent réussit.
(Le Sublime)
Bidard
Fustier, 1889 : Heureux, veinard. Être bidard, avoir de la chance, réussir dans ce que l’on entreprend.
Virmaître, 1894 : Heureux, veinard. C’est un nommé Bidard qui gagna un gros lot à une loterie quelconque. On en fit une chanson qui courut les rues : Le père Bidard, la mère Bidard, etc. Depuis ce temps, les chançards sont des Bidards (Argot du peuple). N.
Hayard, 1907 : Heureux, chançard.
France, 1907 : Chançard, riche, d’une vieille chanson populaire sur la chance d’un certain Bidard qui gagna le gros lot. Par contre, on dit nib bidard, qui n’a pas de chance. (Grison)
À nous gloire et fortune !
Massacrons les bidards,
Et faisons la Commune
Des lettres et des arts.
(Aristide Bruant)
Bouillie pour les chats
Delvau, 1866 : s. f. Affaire avortée, chose mal réussie. Argot des bourgeois. Faire de la bouillie pour les chats. Travailler sans profit pour soi ni pour personne.
France, 1907 : Affaire avortée, mal réussie ; argot des bourgeois. Faire de la bouillie pour les chats, travailler sans profits pour soi ni pour personne. (A. Delvau)
Bredouille
d’Hautel, 1808 : Dire deux mots et une bredouille. S’expliquer franchement et avec sévérité sur le compte de quelqu’un ; dire ouvertement ce qu’on pense de lui.
Se coucher bredouille. Pour se coucher sans souper. Signifie aussi se coucher ivre.
Virmaître, 1894 : Suivre une femme et ne pas réussir à la lever. Aller à la chasse et revenir bredouille (n’avoir rien tué). Aller chercher de l’argent et n’en pas recevoir. Mot à mot, bredouille est le synonyme de rater (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Partir pour une affaire et ne pas réussir, c’est revenir bredouille. Le chasseur qui n’a rien tue revient bredouille.
Brûlée (affaire)
Rigaud, 1881 : Affaire ratée, affaire qui n’a pas réussi. M. Larchey donne brûlé tout court dans le même sens.
Bûche
d’Hautel, 1808 : Reprendre la bûche. Locution employée par les ouvriers, les artisans dont le métier consiste à tourner une manivelle ; une mécanique, et qui signifie se remettre à l’ouvrage, reprendre ses travaux après quelque interruption.
C’est une bûche. Pour dire un sot, un ignorant, un stupide.
Il ne remue non plus qu’une bûche. Se dit d’un homme pesant, sans activité, d’un apathique.
Delvau, 1866 : s. f. Bois à graver, — dans l’argot des graveurs.
Delvau, 1866 : s. f. Imbécile, — dans l’argot du peuple.
Delvau, 1866 : s. f. Pièce à faire, — dans l’argot des tailleurs.
Rigaud, 1881 : Bois à graver, — dans le jargon des graveurs sur bois.
Rigaud, 1881 : Grande pièce de drap : paletot, redingote ou habit fait par l’appiéceur. — Coller sa bûche au grêle, livrer une pièce au patron.
Rigaud, 1881 : Les figures et les dix d’un jeu de cartes, — dans le jargon des joueurs de baccarat. — Tirer une bûche, tirer une figure ou un dix, carte qui assomme celui qui la reçoit.
Il n’y a plus que des bûches au talon.
(Figaro du 5 mars 1880)
Virmaître, 1894 : Imbécile. Borné, bête, grossier comme une bûche.
Bûche : une figure, dame, roi ou valet, qui ne compte pas au jeu de baccara. (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Tomber. Celui qui tombe ramasse une bûche. Si on ne réussit pas dans une affaire, on ramasse une bûche.
Hayard, 1907 : Tomber, échec.
France, 1907 : Bois à graver, argot des graveurs ; pièce de drap, argot des tailleurs ; dix de cartes, terme de baccara ; imbécile, dans l’argot du peuple. Bûche flambante, allumette ; coller sa bûche au grêle, remettre son travail au patron ; temps de bûche, temps de travail.
Cagoux, archi-suppôt de l’argot
Vidocq, 1837 : S’il faut croire les historiens du temps, et particulièrement Sauval, le royaume argotique était mieux organisé que beaucoup d’autres, car le grand Coësré n’accordait les dignités de l’empire qu’à ceux de ses sujets qui s’en étaient montrés dignes, soit par leurs capacités, soit par les services qu’ils avaient rendus ; aussi n’était-ce que très-difficilement que les argotiers obtenaient le titre de Cagoux, ou Archi-Suppôt de l’Argot.
Les Cagoux étaient, pour la plupart, des écoliers chassés des divers collèges de Paris, des moines qui avaient jeté le froc aux orties, et des prêtres débauchés. Le nom de Cagoux vient probablement de la cagoule, espèce de capuchon adapté à leur juste-au-corps, et dont ils avaient l’habitude de se couvrir la tête lorsqu’ils ne voulaient pas être connus.
Les Cagoux se faisaient passer pour des personnes de condition ruinées par quelque malheur imprévu, et leur éloquence leur donnait les moyens d’extorquer aux bonnes âmes des aumônes quelquefois considérables.
Les Cagoux étaient chargés, par le grand Coësré, de la conduite des novices, auxquels ils devaient apprendre le langage argotique et les diverses ruses du métier d’argotier.
Ce n’était qu’après un noviciat de quelques semaines, durant lesquelles il était rudement battu, afin que son corps se fit aux coups, que le novice était admis à fournir aux argotiers réunis sous la présidence de leur monarque, le premier des deux chefs-d’œuvre qui devaient lui valoir l’accolade fraternelle ; à cet effet, une longue corde, à laquelle étaient attachées une bourse et une multitude de petites clochettes, descendait du plafond d’une vaste salle ; le novice, les yeux bandés, et se tenant seulement sur une jambe, devait tourner autour de la corde et couper la bourse, sans que les clochettes tintassent ; s’il réussissait, il était admis à faire le second chef-d’œuvre ; dans le cas contraire, il était roué de coups et remis aux Cagoux jusqu’à ce qu’il fût devenu plus adroit.
Le lendemain les Cagoux accompagnaient dans un lieu de réunion publique celui qui était sorti victorieux de la première épreuve, et lorsqu’ils avaient avisé un bourgeois portant, suivant la coutume du temps, sa bourse suspendue à sa ceinture, ils lui ordonnaient d’aller la couper ; puis, s’adressant à ceux qui se trouvaient là : Voilà, disaient-ils, un homme qui va voler la bourse de ce bourgeois, ce qui avait lieu en effet. Le pauvre novice alors était encore battu, non-seulement par les spectateurs désintéressés, mais encore par ses compagnons, qui, cependant, trouvaient le moyen de protéger sa fuite lorsqu’à la faveur du tumulte qu’ils avaient fait naître, ils avaient fait une ample moisson dans les poches des bons habitans de Paris. (Voir le premier volume de l’excellent roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.)
Caisse (donner de la grosse)
Larchey, 1865 : Louer très-bruyamment — Allusion aux bateleurs qui attirent leur public à coups de grosse caisse.
Il faut qu’Artémise réussisse… C’est le cas de donner de la grosse caisse à se démancher le bras.
(L. Reybaud)
Camus
d’Hautel, 1808 : Qui a le nez court et plat.
Le voilà bien camus. Se dit, par raillerie, d’un homme confus, penaud et tout honteux de n’avoir pas réussi dans une affaire dont il disoit être certain.
Rendre camus. Réprimer la hardiesse, le langage audacieux de quelqu’un.
Delvau, 1866 : adj. Étonné, confus, comme quelqu’un qui viendrait de « se casser le nez », — dans l’argot du peuple.
Capitaine
Vidocq, 1837 : s. m. — Agioteur.
Larchey, 1865 : Agioteur (Vidocq). Corruption de Capitaliste.
Delvau, 1866 : s. m. Agioteur, dans l’argot des voleurs.
Delvau, 1866 : s. m. Capitaliste, — dans le même argot [des voleurs].
France, 1907 : Capitaliste : agioteur, tripoteur ; filou considéré, comme ils le sont tous, quand ils ont réussi à faire fortune sans se laisser prendre la main dans le sac. Argot des voleurs.
Carottier
d’Hautel, 1808 : Celui qui joue mesquinement, qui craint de perdre.
Delvau, 1866 : s. m. Homme qui vit d’expédients, qui ment volontiers pour obtenir de l’argent. Carottier fini. Carottier rusé, expert, dont les carottes réussissent toujours.
Merlin, 1888 : Hâbleur, malin, filou.
Virmaître, 1894 : Homme qui fait le métier d’en tirer pour vivre (Argot du peuple).
France, 1907 : Faiseur de dupes, homme qui exploite la crédulité et la bonne foi, ou qui vit d’expédients.
Et je suis absolument de l’avis d’Hector France qui dit que « les criminels repentants » sont généralement des hypocrites qui jouent au repentir comme les carottiers d’hôpitaux font des patenôtres et des signes de croix pour obtenir des bonnes sœurs un supplément de ration de vin.
(E. Montenaux, Rouge et Noir)
Casser sa bouteille
Fustier, 1889 : Expression populaire datant de l’année 1885 ; c’est vouloir se donner de l’importance, se gonfler, se faire aussi gros que le bœuf… et n’y point réussir.
Cent coups (faire les)
Delvau, 1866 : Se démener pour réussir dans une affaire ; mener une vie déréglée. — Argot des bourgeois.
Chance au bâtonnet (avoir de la)
Rigaud, 1881 : Réussir.
La chance l’y tourne, comme si elle avait joué au bâtonnet avec moi.
(Amusements à la grecque, 1764)
Chauffer
d’Hautel, 1808 : Je ne me chauffe pas de ce feu-là. Pour, ce n’est pas ma manière de vivre ; je suis bien opposé à ce système.
Ce n’est pas pour vous que le four chauffe. Se dit à ceux que l’on veut exclure d’une chose à laquelle ils prétendent avoir part ; à un homme qui fait le galant auprès d’une femme qu’il ne doit point posséder.
Il verra de quel bois je me chauffe. Espèce de menace, pour dire quel homme je suis.
Allez lui dire cela, et vous chauffer ensuite à son four. Manière de défier quelqu’un d’aller redire à un homme le mal qu’on se permet de dire de lui en arrière.
Larchey, 1865 : Applaudir chaleureusement. V. Chaud.
Elle recueillait les plaintes de son petit troupeau d’artistes… on ne les chauffait pas suffisamment.
(L. Reybaud)
Delvau, 1866 : v. n. Aller bien, rondement, avec énergie.
Rigaud, 1881 : Battre ; arrêter, dans le jargon des voyous. Se faire chauffer, se faire arrêter. — Se faire chauffer par un cerbère, se faire arrêter par un sergent de ville.
Rigaud, 1881 : Faire l’empressé auprès d’une femme. — Stimuler, pousser, jeter feu et flamme. Chauffer des enchères, chauffer une affaire. — Chauffer une entrée, saluer d’une salve d’applaudissements un acteur à son entrée en scène. La mission de la claque est de chauffer le entrées et les sorties des acteurs en vedette.
La Rue, 1894 : Battre. Arrêter. Courtiser avec ardeur. Aller bien, vite. Fouiller pour voler.
Virmaître, 1894 : On chauffe une pièce pour la faire réussir et obtenir un succès. Chauffer une réunion publique. Chauffer une femme : la serrer de près, lui faire une cour assidue. On disait autrefois : coucher une femme en joue. On ajoute de nos jours, par ironie :
— tu ne la tireras pas, ou bien encore : Ce n’est pas pour toi que le four chauffe.
Chauffer une affaire pour attirer les actionnaires (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Prendre, battre.
Joseph a chauffé sa femme en partie fine avec un amoureux ; il a aussi chauffé l’amoureux de quelques coups de poing.
France, 1907 : Fouiller les poches, voler, Se dit aussi pour châtier.
Si tu fais un faux entiflage,
Choisis une largue en veuvage,
Qu’elle ait du fast, du monaco,
Et puis au jorn’ du conjungo ;
Chauffe l’magot avec madrice,
Cavale en plaquant ton caprice…
(Chanson d’un vieux voleur, recueillie par Hogier-Grison)
Chauffer un élève
Fustier, 1889 : Lui appliquer des moyens d’instruction oui hâtent ses connaissances aux dépens du développement total. (Littré)
Il ne réussit qu’après avoir été chauffé dans une maison spéciale, par un professeur qui lui mâchait ses devoirs.
(Pellerin, Le roman d’un blasé)
France, 1907 : Se dit des fabriques de bacheliers où l’on bourre un candidat des matières strictement essentielles pour son examen, au détriment des autres connaissances et qui ne lui serviront jamais dans la vie.
Chausser le pied droit le premier
France, 1907 : Vieille coutume qui consiste à tout commenter et à tout faire du côté droit. La droite portait bonheur, la gauche malheur, d’où sinistre, de sinistra, gauche. Les parents, au lieu de nous habituer à nous servir également de nos membres, stérilisent le gauche en faveur du droit, et l’instinct de la routine est tel qu’a l’égard de nos enfants nous agissons comme eux. Chausser le pied droit le premier est encore, dans maintes campagnes, un présage de réussite, de bonheur pour la journée.
Quand aucune femme porte des chappons à la bonne ville, pour les vendre, où autres choses, s’elle, d’aventure, chausse au matin son pied droit le premier, elle aura bonheur de bien vendre.
(Les Évangiles des quenouilles)
Chemin
d’Hautel, 1808 : Il va son petit bonhomme de chemin. Se dit d’un homme prudent et réservé, qui sans faire des affaires brillantes, ne laisse cependant pas que de se soutenir honorablement.
Il ne va pas par trente-six chemins. Se dit d’une personne qui s’explique ouvertement, sans détour, qui brusque les façons et les cérémonies.
Le chemin de Saint-Jacques. Pour dire la voie lactée.
Prendre le chemin des écoliers. Prendre le plus long, faire de grands détours pour arriver au but.
Faire son chemin. Pour dire se produire, par venir, faire ses affaires.
Il ne faut pas aller par quatre chemins. Pour il ne faut pas tergiverser ; il faut se décider, dire franchement et sans ménagement ce que l’on pense.
Il trouvera plus d’une pierre dans son chemin. Pour, il rencontrera bien des obstacles.
À chemin battu il ne croit point d’herbe. Signifie qu’il n’y a aucun bénéfice à faire dans un état dont tout le monde se mêle en même temps.
Je te mènerai par un petit chemin où il n’y aura pas de pierres. Se dit par menace à un enfant mutin, pour je te ferai marcher droit ; et en riant, d’un chemin étroit et difficultueux, dans lequel on ne peut passer que les uns après les autres : c’est le chemin du paradis.
Il n’en prend pas le chemin. Pour, il ne se met pas en mesure de faire telle ou telle chose ; de réussir dans une affaire quelconque.
Il prend le chemin de l’Hôpital. Se dit d’un prodigue, d’un dépensier, qui se ruine en de folles dépenses.
Aller droit son chemin. Se conduire avec probité, d’une manière franche et loyale.
Suivre le grand chemin des vaches. On dit plus communément la poste aux ânes ; ce qui signifie la routine ordinaire.
Cheval de trompette
Larchey, 1865 : Personne ne s’effrayant pas plus des menaces, que le cheval d’un trompette, du son aigre de son instrument. — Usité en 1808.
Moi d’abord, je suis bon cheval de trompette, le bruit ne m’effraie point.
(H. Monnier)
Delvau, 1866 : s. m. Homme aguerri à la vie, comme un cheval de cavalerie à la guerre. Argot du peuple. Être bon cheval de trompette. Ne s’étonner, ne s’effrayer de rien.
France, 1907 : Se dit d’un homme aguerri qui ne s’effraye de rien. Le cheval de trompette, en effet, est habitus au bruit.
— Oh ! je suis bon cheval de trompette ! J’ai réussi à coffrer tout le tas… même un grand bougre qui n’avait pas l’air d’avoir froid aux veux… Il tapait comme un sourd avec sa canne… Ça doit être un ancien prévôt…
(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)
Chopin
anon., 1827 : Objet volés.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Vol, objet volé.
Bras-de-Fer, 1829 : Coup.
Vidocq, 1837 : s. m. — Vol.
M.D., 1844 : Sac d’argent.
Halbert, 1849 : Objet volé.
Larchey, 1865 : Vol.
Quand un voleur fait de la dépense, c’est qu’il a fait un chopin.
(Canler)
Delvau, 1866 : s. m. Objet volé ; coup ; affaire. Bon chopin. Vol heureux et considérable. Mauvais chopin. Vol de peu d’importance, qui ne vaut pas qu’on risque la prison.
Rigaud, 1881 : Profit, réussite, bonne aubaine, — dans le jargon des voleurs.
La Rue, 1894 : Profit, bonne aubaine. Petit vol. Coup, affaire.
Rossignol, 1901 : Bonne affaire.
France, 1907 : Objet volé, vol. Faire un chopin, commettre un vol.
Travaillant d’ordinaire
La sorgue de Pantin,
Dans mainte et mainte affaire,
Faisant très bon chopin.
(Winter)
— Rarement le pante met sa bougie dans son pardessus… Non ! il y a autre chose… des fois on trouve des papiers, des babillardes, et c’est là le meilleur chopin.
(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)
J’pourrais m’frusquiner en rupin,
Mais j’ai l’air baluch’ sans patente,
Et pis, va donc faire un chopin
Quand tu veux êt’ pris pour eun’ pante !
(Blédort)
Chuter
Delvau, 1866 : v. n. Tomber, — dans l’argot du peuple. Signifie aussi, et alors ce verbe est actif, Empêcher de réussir, — dans l’argot des coulisses.
Rigaud, 1881 : Pour une demoiselle, c’est tomber… dans les bras d’un amoureux.
France, 1907 : Tomber. Faire chuter, faire tomber un acteur ou une pièce.
Ah ! Je puis faire chuter qui je veux.
(Balzac)
Ciel
d’Hautel, 1808 : Tu l’auras dans le ciel. C’est-à-dire jamais : manière badine de refuser à quelqu’un une chose qu’il redemande.
Remuer ciel et terre. Hyperbole qui signifie faire de grands efforts, mettre tout en œuvre pour faire réussir une affaire.
Ses cheveux poignardent le ciel. Se dit par raillerie d’une personne coiffée ridiculement.
Cloche (étonné, triste ou sot comme un fondeur de)
France, 1907 : La fonderie des cloches est une opération très délicate. Seul de tous les ouvriers, le fondeur de cloches dépense son temps, sa peine et son combustible sans être sûr de réussir : la moindre paille, le plus léger accident, et tout est à refaire. Il est donc sans cesse inquiet, préoccupé et ne peut être gai. D’où fondre la cloche, c’est arriver à l’exécution d’une affaire longtemps agitée.
Dans son Dictionnaires des Proverbes, Guitard cite plusieurs fondeurs de cloches morts de douleur de n’avoir pas réussi, et d’autres morts de joie de leur succès.
Cocardier
Larchey, 1865 : Homme fanatique de son service, zélé jusqu’à l’exagération de ses devoirs. — Cette dénomination spéciale à l’armée se sent plus qu’elle ne s’explique. Le cocardier croit avoir toujours l’honneur de sa cocarde à soutenir.
Delvau, 1866 : s. m. Homme fanatique de son métier, — dans l’argot des troupiers.
Rigaud, 1881 : « Le commandant du bataillon était ce que les troupiers appellent un cocardier, c’est-à-dire qu’il mettait une importance extrême à ce que ses hommes brillassent par leur tenue soignée et sévère. » (Louis Noir, Souvenirs d’un zouave.) Le maréchal de Castellane, qui prenait son bain, ayant, sur une chaise à côté de lui, le grand cordon de la légion d’honneur, est resté comme le type le plus réussi du cocardier.
Rossignol, 1901 : Celui qui se tient propre et qui est coquet est un cocardier. Un propre soldat est un cocardier.
France, 1907 : Homme qui pousse à l’exagération l’amour de son métier et l’accomplissement de ses devoirs, ignorant où dédaignant le sage précepte de Talleyrand : « Pas trop de zèle ! pas trop de zèle ! » Ce n’est guère que dans l’armée que l’on rencontre les cocardiers.
Était-ce un de ces hommes brillants, avides de tintamarre et de piaffe, dédaigneux de tout ce qui n’est pas une joie ou une jouissance, qui se morfondent d’ennui dans leurs lointaines garnisons de province et rêvent de Paris comme d’une terre promise et féérique ? Était-ce seulement un obscur, peu à peu arrivé au cinquième galon, un brisquard de fortune qui ne connait que la consigne, que ses vieilles manies de cocardier, et que les sous-lieutenants redoutent comme la peste ?
(Mora, Gil Blas)
Cochon (costume)
Rigaud, 1881 : Costume dont l’indécence voulue doit exciter les désirs des amateurs. Les costumes des féeries sont d’autant plus réussis qu’ils sont plus cochons.
Cognée
d’Hautel, 1808 : Jeter le manche après la cognée. Locution proverbiale qui signifie se laisser décourager par les obstacles ; abandonner une entreprise aux premières difficultés. Signifie s’engager dans une entreprise sans avoir les moyens qui peuvent la faire réussir.
Delvau, 1864 : Le membre viril, avec lequel on fait du bois pour les maris. — On l’a employée aussi pour la nature de la femme.
Ma cognée aujourd’hui fait d’étranges effets,
Quand elle abat du bois, elle en fait venir d’autre.
(Cabinet satyrique)
Afin que l’un dedans l’autre s’emmanche,
Prends que sois manche, et tu seras coignée.
(Rabelais)
Coiffé
Virmaître, 1894 : Être né coiffé, avoir de la chance, réussir toutes ses entreprises. Coiffé de quelque chose ou de quelqu’un (Argot du peuple). V. Béguin.
Compas (l’avoir dans l’œil)
Virmaître, 1894 : Ouvrier qui a le coup d’œil juste, qui réussit une pièce d’un coup comme s’il avait pris ses mesures avec un compas (Argot du peuple). N.
Compter
d’Hautel, 1808 : Il n’a pas de ce qui se compte. Pour, il est dépourvu d’argent, il n’a pas le sou.
Tout compté tout rabattu. Pour tout considéré, réellement. On ajoute ordinairement une facétie grossière à ce proverbe.
Qui compte sans son hôte compte deux fois. Signifie que l’on se trompe souvent dans ses calculs quand on anticipe sur la réussite d’une affaire, ou lorsqu’on se permet de régler un compte en l’absence d’une partie intéressée.
Conduire
d’Hautel, 1808 : Conduire bien ou mal sa barque. C’est conduire bien ou mal ses affaires ; réussir, ou non, dans ses entreprises.
Consolette
France, 1907 : Abréviation de consolation.
Mais la cueillette est meilleure dans les trains de banlieue où les bonneteurs offrent aux victimes du turf la petite partie dite la consolette. Cette escroquerie a été expliquée cent fois, ce qui n’empêche pas les naïfs de s’y laisser perpétuellement prendre. On connaît la combinaison. Étant données trois coquilles de noix dont l’une recouvre un pois, où trois cartes dont l’une est gagnante, le bonneteur mélange avec une feinte gaucherie coquilles ou cartes, et offre à mises égales de deviner la bonne. Un spectateur essaye et réussit à tout coup. C’est un compère, un comte, en argot professionnel. Encouragés par ce résultat, d’autres voyageurs parient et perdent. Ce sont les pantes.
(Guy Tomel, Le Bas du Pavé parisien)
Corde
d’Hautel, 1808 : Il fait des cordes. Se dit en plaisantant de quelqu’un qui est très-long dans ses opérations naturelles.
On dit d’un homme qui réussit dans toutes ses entreprises, qu’Il a de la corde de pendu.
Gens de sac et de corde. Misérables ; mauvais garnemens qui méritent d’être pendus.
Il ne faut point parler de corde devant un pendu. Signifie qu’il faut se garder de parler d’une chose qui puisse blesser secrètement quelqu’un.
Filer sa corde. Mener une vie infâme et ignominieuse, qui, tôt ou tard, doit être préjudiciable.
Friser la corde. Courir un grand danger ; être sur le point d’y succomber.
Toucher la grosse corde. En venir au point le plus épineux, le plus chanceux d’une affaire.
Mettre la corde au coude quelqu’un. Le ruiner ; le perdre d’une manière quelconque.
Montrer la corde. Faire voir sa pauvreté, sa misère.
On dit aussi d’un habit usé jusqu’à la trame, qu’Il montre la corde.
Il a plusieurs cordes à son arc. Se dit d’un homme industrieux, intrigant, qui, quelqu’événement qu’il arrive, sait se tirer d’embarras.
Corde de pendu (avoir de la)
Rigaud, 1881 : Réussir dans tout ce que l’on entreprend. — Le peuple dit, en parlant de quelqu’un qui a beaucoup de chance, qu’il a de la corde de pendu. Une très vieille superstition populaire attache à la corde de pendu la propriété de porter bonheur à ceux qui en possèdent un fragment. Pour que son efficacité soit réelle, il faut qu’elle provienne d’un pendu par autorité de justice. L’autre, celle des pendus par conviction, ne vaut rien. Faute de mieux, pourtant bien des vieilles femmes s’en contentent, et lorsqu’il y a un pendu dans une maison, c’est à qui s’arrachera un bout de la corde. Tout le monde ne peut as être en relation avec le bourreau de Londres.
Coup
d’Hautel, 1808 : Se battre à coup de savatte. C’est-à dire, à coups de pieds, comme le font les crocheteurs et les porteurs d’eau.
Faire les cent coups. Donner dans de grands écarts, faire des fredaines impardonnables, se porter à toutes sortes d’extravagances, mener une vie crapuleuse et débauchée ; blesser, en un mot, les règles de la pudeur, de la bienséance et de l’honnêteté.
Il a été le plus fort, il a porté les coups. Se dit en plaisantant de quelqu’un qui, n’ayant pas été le plus fort dans une batterie, a supporté tous les coups.
On dit plaisamment d’un homme économe dans les petites choses et dépensier dans les grandes, qu’Il fait d’une allumette deux coups, et d’une bouteille un coup.
Il ne faut qu’un coup pour tuer un loup. Signifie qu’il ne faut qu’un coup de hasard pour abattre l’homme le plus puissant et le plus favorisé de la fortune.
Faire un mauvais coup. Commettre quelque méchante action, quelqu’action criminelle.
Un coup de maître. Affaire conduite avec adresse, habileté.
Faire d’une pierre deux coups. Faire deux affaires en en traitant une.
Faire un mauvais coup. Ne pas réussir ou échouer dans une entreprise.
Un coup de Jarnac. Coup détourné et perfide qui se dirige contre une personne à qui l’on veut du mal.
Caire un coup de sa tête. Pour dire un coup décisif ; ne prendre conseil que de sa propre volonté.
Coup de main. On appelle ainsi un travail de peu de durée, comme lorsqu’on se fait aider par des étrangers dans un moment de presse.
Un coup de désespoir. Action causée par le chagrin, la douleur, la peine.
Avoir un coup de hache. Pour, être timbré ; avoir la tête exaltée.
Les plus grands coups sont portés. Pour dire, le plus fort est fait, le plus grand danger est passé.
Il n’y a qu’un coup de pied jusque-là. Pour dire qu’il n’y a pas loin. On se sert aussi de cette locution ironiquement, et pour se plaindre de l’éloignement d’un lieu où l’on a affaire.
Se donner un coup de peigne. Au propre, se coiffer, se retapper. Au figuré, se battre, se prendre aux cheveux.
C’est un coup d’épée dans l’eau. Pour, c’est un effort infructueux, un travail inutile.
Frapper les grands coups dans une affaire. Mettre tout en œuvre pour la faire réussir.
Discret comme un coup de canon. Homme étourdi et indiscret qui ne peut rien garder de ce qu’on lui confie.
Il fait ses coups à la sourdine. Se dit d’un fourbe, d’un hypocrite, d’un homme dont les actions sont traitres et cachées.
Delvau, 1864 : L’acte vénérien, qui est, en effet, un choc — agréable pour celle qui le reçoit comme pour celui qui le donne.
L’autre jour un amant disait
À sa maîtresse à basse voix,
Que chaque coup qu’il lui faisait
Lui coûtait deux écus ou trois.
(Cl. Marot)
Tu voudrais avoir pour un coup
Dix écus ; Jeanne, c’est beaucoup.
(Et. Tabourot)
Pour l’avoir fait deux coups en moins de demi-heure,
C’est assez travailler pour un homme de cour.
(Cabinet satyrique)
Il faut toujours se faire payer avant le coup.
(Tabarin)
L’homme philosophal que cherche, sans le trouver, la femme, est celui qui ferait réellement les cent coups.
(J. Le Vallois)
Rigaud, 1881 : Manœuvre faite dans le but de tromper. On dit : il m’a fait le coup, il m’a trompé ; c’est le coup du suicide, c’est un faux suicide annoncé pour attendrir la dupe. (L. Larchey)
La Rue, 1894 : Vol. Manœuvre dans le but de tromper. Ne pas en f…iche un coup, ne pas travailler.
Virmaître, 1894 : Procédé secret et particulier (Argot des voleurs).
Court
d’Hautel, 1808 : Être court d’argent. Être gêné, avoir le gousset vide.
Il s’en est allé avec sa courte honte. C’est-à dire tout confus de n’avoir pas réussi dans une entreprise dont il disoit d’avance être assuré.
Les plus courtes folies sont les meilleures. Signifie que les jeunes gens ne sauroient trop tôt s’abstenir des folies que l’inexpérience leur fait commettre.
Faire courte messe et long dîner. Être intempérant et peu dévot.
Tirer à la courte paille. Remettre la décision d’une affaire au hasard.
C’est le plus court parti ; c’est votre plus court. Pour, c’est ce qu’il convient mieux de faire.
À vaillant homme courte épée. Parce qu’un homme courageux et brave dédaigne de faire parade de son épée.
Couper court. Rompre subitement avec quelqu’un ; arrêter les progrès du mal ; s’exprimer en peu de mots.
Il a la mémoire courte. Pour, il oublie facilement ses obligations envers les autres.
Tenir quelqu’un de court. Le priver de sa liberté ; lui serrer les pouces.
Pour vous le faire court. Pour abréger.
C’est le plus court. Pour, c’est le plus prudent et le plus facile.
Courte et bonne. Maxime dangereuse que les gens sans mœurs, les libertins plongés dans la plus honteuse dépravation, ont sans cesse à la bouche.
Savoir le court et le long d’une affaire. En connoître jusqu’aux moindres circonstances.
Crachat
d’Hautel, 1808 : Cette maison est bâtie de boue et de crachat. Voyez Boue.
Il se noyeroit dans son crachat. Pour dire qu’un homme est malheureux au-dessus de toute expression ; qu’il ne réussit dans aucune de ses entreprises.
Crever
d’Hautel, 1808 : Mangé comme un crevé. Manger en goinfre, en glouton.
Il est crevé. Manière triviale et indécente de dire que quelqu’un est mort.
S’il pouvoit crever ! Se dit plattement et méchamment de quelqu’un dont on souhaite la mort.
Se crever de rire. Rire avec excès.
Crever d’orgueil. Avoir un orgueil insupportable.
Delvau, 1866 : v. a. Battre, — à tuer, souvent. Argot des faubouriens.
Delvau, 1866 : v. a. Congédier, renvoyer, — dans l’argot des typographes.
Rigaud, 1881 : Congédier, renvoyer, — dans le jargon des typographes. — Le prote vient de me crever.
Boutmy, 1883 : v. a. Débaucher, congédier : Il a laissé sa copie en plan pendant deux jours, le prote l’a crevé. Être crevé à balle, être débauché d’une manière tout à fait définitive, sans espoir de rentrer.
La Rue, 1894 : Mourir. Échouer alors qu’on était sur le point de réussir.
Crever l’œil au diable
Delvau, 1866 : v. a. Réussir malgré les envieux, faire du bien malgré les ingrats, — dans le même argot [du peuple].
La Rue, 1894 : Réussir malgré les envieux.
France, 1907 : Réussir en dépit des envieux.
Cuisiner
Rigaud, 1881 : Espionner un détenu, — dans le jargon des prisons.
La Rue, 1894 : Soumettre un inculpé à un interrogatoire habile et souvent répété pour le faire avouer.
Virmaître, 1894 : Quand un prisonnier ne veut pas avouer, les agents le « cuisinent » pendant trois ou quatre heures s’il le faut. Ils réussissent presque toujours, et le prisonnier ne trouve jamais cette cuisine à son goût (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Mot employé par les agents de la police de sûreté. Ils cuisinent un inculpé pour obtenir des aveux.
Débiner
d’Hautel, 1808 : Décroître, aller en décadence, perdre sa fortune, son emploi, ses ressources, se laisser aller en guenilles.
Il est tout débiné. Pour dire, il a un habit tout déguenillé ; il est dans la pénurie, dans le besoin.
anon., 1827 : Parler contre.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Parler contre un confrère, le dénoncer.
Bras-de-Fer, 1829 : Parler contre.
Vidocq, 1837 : v. a. — Médire, calomnier.
M.D., 1844 : Mépriser.
un détenu, 1846 : Parler mal d’autrui.
Larchey, 1865 : Médire.
On le débine, on le nie, on veut le tuer.
(A. Scholl)
Delvau, 1866 : v. a. Médire, — et même calomnier. En wallon, on dit : Dibiner, pour être mal à l’aise, en langueur. Se débiner. S’injurier mutuellement.
Rigaud, 1881 : Dire du mal. — Déprécier. Mot à mot : mettre quelqu’un ou quelque chose dans la débine, l’appauvrir moralement.
Boutmy, 1883 : v. Dénigrer, dire du mal de quelqu’un. N’est pas particulier au langage typographique.
Virmaître, 1894 : Dire du mal de quelqu’un.
— Nous l’avons tellement débiné qu’il n’a pu réussir (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Dire du mal de quelqu’un c’est le débiner.
Hayard, 1907 : Critiquer, (se), partir.
France, 1907 : Décrier, médire ; le plus grand plaisir des femmes, après celui de tromper leur amant ou leur mari, et la consolation des ratés.
— Je puis, deux heures d’affilée, débiner les camarades au café. Mais, dès que j’essaie de travailler, je sens que je vais mourir, je meurs, je m’éteins.
(Émile Goudeau, Le Journal)
— C’est comme ça, madame ! Par dépit ! Par jalousie ! Et elle nous débine toutes auprès de vous, et vous la croyez, vous la soutenez.
(Albert Cim, Demoiselles à marier)
anon., 1907 : Dire du mal de quelqu’un.
Décoller (se)
Fustier, 1889 : Manquer, ne pas réussir, ne pas avoir lieu.
Voilà que le banquet du 13 se décolle !
(Bataille, 1882)
France, 1907 : Manquer, ne pas avoir lieu. Devenir vieux.
Décrocher la timbale
Virmaître, 1894 : Arriver bon premier, réussir. Allusion au mât de cocagne, où le premier arrivé au sommet décroche le premier prix qui est généralement une timbale. Cette expression est populaire depuis la représentation de la pièce intitulée la Timbale (Argot du peuple). N.
France, 1907 : Arriver le premier, réussir. Allusion au mât de cocagne, où le premier arrivé choisit le premier prix, qui est ordinairement une timbale d’argent.
Pour décrocher la timbale parlementaire, M. des Muffliers s’est donné un mal de chien, et il a surtout pioché les campagnes, ce qu’on appelle, en style noble, les masses profondes du suffrage universel. L’arrivée de sa charrette anglaise a effaré la volaille dans bien des rues de village. Il a pénétré, en redingote correcte et avec des gants de peau, dans des cours champêtres, où le porc familier venait flairer ses bottes vernies, et il a peloté le paysan tant qu’il a pu.
(François Coppée)
Dégoûté (pas)
France, 1907 : Se dit de quelqu’un qui désire au-dessus de sa condition ou hors de toute probabilité de réussite.
— Je coucherais bien avec la marquise.
— Je te crois, mon vieux larbin, tu n’es pas dégoûté !
Démener
d’Hautel, 1808 : Il se démène comme trois pois dans une marmitte. Pour, il est actif, vigilant, inquiet, tourmenté ; il se donne de la peine et du mouvement pour faire réussir une affaire.
On dit dans le même sens : Il se démène comme le diable dans un bénitier.
Désenfariner (se)
France, 1907 : Se dégrossir, sortir des bas rangs sociaux ; changer son nom de vilain contre un nom de gentilhomme. Se dit de tout rustaud enrichi qui, par un moyen quelconque, essaye de faire oublier son origine sans y réussir, car, dit le proverbe : La caque sent toujours le hareng.
Sachant fort bien qu’en France on ne juge parfois du sac que par l’étiquette et qu’avec un titre sur une carte et des armoiries sur sa voiture on fait assez bonne figure dans le monde, nombre de fils de meuniers désireux de se « désenfariner » s’imaginent avoir assez fait pour légaliser l’usurpation de leur titre, lorsqu’ils défrayent, à force d’exploits, la conversation des « copurchics » dans les boudoirs achalandés, ou les sous-entendus des articliers dans la chronique scandaleuse.
(Albert Dubrujeaud)
Diable (crever l’œil au)
France, 1907 : Réussir en dépit des envieux.
Diable est sur ses vaches (le)
France, 1907 : Dicton en usage dans les campagnes pour désigner un homme à qui rien ne réussit. On dit aussi : Le diable est sur ses poules et le diable est aux vaches, quand tout est trouble et confusion dans la maison.
Doigt
d’Hautel, 1808 : Il y a mis les quatre doigts et le pouce. Signifie, il s’est donné beaucoup de peine pour faire réussir une affaire ; il s’y est employé avec ardeur.
Il a de l’esprit jusqu’au bout des doigts. Pour dire qu’une personne est très-spirituelle.
Ne faire œuvre de ses dix doigts. Se croiser les bras ; ne rien faire de la journée ; être excessivement paresseux.
Mon petit doigt me l’a dit. Voyez. Dire.
Ce sont les deux doigts de la main. Se dit de deux personnes liées d’une étroite amitié, et qui sont inséparables.
Il s’en est léché les doigts. Pour, il a mangé de ce mets avec plaisir ; il en désiroit encore.
Entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt. Pour, il ne faut pas s’initier dans les secrets de ménage.
Il sait cela sur le bout de son doigt. C’est-à dire, il sait cela par cœur.
Je n’en mettrois pas mon doigt au feu. Pour je n’en jurerois pas ; je n’en suis pas bien certain.
Il a mis le doigt dessus. Pour, il a deviné juste.
Avoir l’esprit au bout des doigts. Faire tout ce que l’on veut de ses mains ; être fort industrieux.
Un doigt de vin. Pour dire très-peu de vin.
Il s’en mord les doigts. Se dit de quelqu’un qui regrette de n’avoir pas fait une chose qui lui avoit d’abord été proposée.
Donner sur les doigts. Réprimander, corriger quelqu’un.
Être servi au doigt et à l’œil. Pour dire, à souhait ; au premier commandement.
Être à deux doigts de sa perte. Pour, être dangereusement malade ; sur le point d’être ruiné ; dans un péril éminent.
Les cinq doigts de la main ne se ressemblent pas. Pour dire que rien n’est semblable dans la nature.
Faire aller une montre au doigt et à l’œil. Se dit d’une mauvaise montre qu’on est obligé de toucher souvent pour la remettre à l’heure.
Il n’en a donné qu’à lèche doigt. C’est-à dire, avec parcimonie ; à regret.
Delvau, 1864 : Le membre viril, que nous insinuons si volontiers dans le dé de la femme.
Et moy d’un seul petit coup
J’ay gagné la chaude-pisse,
Et du doigt de quoy je pisse
On m’en a coupé le bout.
(Chansons folâtres)
Il cherche le temps et le lieu
Pour mettre le doigt du milieu
Dans la bague de ta nature.
(Théophile)
Sans y réfléchir j’enfonçai
Ce pauvre doigt jusqu’à la gard
(É. Debraux)
Ma seringue, sans nul obstacle,
Peut seule opérer un miracle :
Pour guérir radicalement.
Prenez un doigt de lavement.
(J. Cabassol)
Ce passe-temps partout d’usage
Favorise plus d’un amant :
La fillette innocente et sage,
Par là s’engage très souvent.
L’amour qui toujours nous partage
A soin que tout soit débrouillé,
Il dissipe plus d’un nuage
En conduisant le doigt mouillé.
(La Goguette du bon vieux temps.)
Eau
d’Hautel, 1808 : L’eau va toujours à la rivière. Signifie que la fortune favorise presque toujours les gens qui n’en ont pas besoin ; qu’il suffit que l’on soit riche pour que les biens, les dignités, les honneurs viennent en profusion.
Faire de l’eau ; lâcher de l’eau. Pour dire uriner, pisser.
Il n’y a pas de l’eau à boire à être honnête homme. Maxime odieuse, que les fripons, pour le malheur de la société, ne mettent que trop souvent en pratique.
Cette entreprise est tournée en eau de boudin. C’est-à-dire, n’a point réussi ; s’en est allée en fumée.
Donner de l’eau bénite de cour. Flatter, caresser quelqu’un ; lui faire des politesses basses et exagérées.
Mettre de l’eau dans son vin. Devenir plus doux, plus traitable après s’être d’abord très-emporté.
Un médecin d’eau douce. Médecin sans expérience, qui vous inonde de tisannes et de remèdes infructueux.
Les eaux sont basses. Pour dire que l’on est à sec d’argent, ou, que quelque chose, s’épuise, tire à sa fin.
Tout s’en est allé à veau-l’eau. Signifie, toute sa fortune s’est dissipée, dispersée ; a été engloutie, dans de folles dépenses.
Après l’eau, c’est ce qu’il déteste le plus. Pour exprimer le haut degré d’aversion qu’un ivrogne porte à quelque chose.
Nager entre deux eaux. Être dans l’irrésolation et l’incertitude, être de tous les partis.
Il est revenu sur l’eau. Se dit d’un négociant qui étoit ruiné, et que l’on voit reparoître dans le commerce ; d’un homme qui, après avoir été disgracie, reparoit subitement dans des emplois honorables.
Faire venir l’eau au moulin. Pour, faire venir de l’argent à la maison.
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Voyez Casser.
Nager en grande eau. Être bien dans ses affaires, après y avoir été fort gêné ; être sur le pinacle ; être en faveur dans les emplois.
Laisser courrir l’eau. Se peu soucier de ce qui se passe, être fort indifférent sur les affaires publiques.
Il est heureux comme le poisson dans l’eau. Signifie qu’un homme a tout ce qui peut le satisfaire.
Il n’y a pas de quoi boire de l’eau. Se dit d’un ouvrage mal payé ; d’un travail pénible et ingrat ; d’un métier qui donne à peine les moyens de subsister à celui qui le professe.
Battre l’eau. Travailler inutilement ; sans fruit.
Gare l’eau ! Cri que l’on fait entendre pour avertir les passans que l’on va jeter quelque chose par les fenêtres.
Il se mettroit dans l’eau jusqu’au cou pour le servir. Se dit d’un homme extrêmement attaché à quelqu’un ; et qui lui est tout-à-fait dévoué.
Il ne trouveroit pas de l’eau à la rivière. Se dit d’un idiot, d’un homme sans capacité, qui ne trouve pas les choses les plus simples ; pour lequel tout devient une affaire.
Pêcher en eau trouble. Profiter des désordres, publics, ou de la discorde d’une famille pour s’enrichir.
Tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Lui faire croquer le marmot ; le tenir dans l’incertitude et l’anxiété sur ce qu’on lui fait espérer.
C’est le feu et l’eau. Se dit de deux personnes qui se détestent mutuellement.
Boire de l’eau comme un canard. C’est-à dire en grande quantité.
C’est une goutte d’eau dans la mer. Métaphore qui se dit d’un secours trop foible pour tirer quelqu’un d’un grand embarras.
Il se noyeroit dans un verre d’eau. Pour dire qu’un homme est malheureux dans ses entreprises ; que les choses les plus probables deviennent incertaines pour lui.
Cela lui est aussi facile que de boire un verre d’eau. Signifie que le service qu’on demande à quelqu’un, ne tient absolument qu’à sa bonne volonté, à son obligeance.
Ils, ou elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Se dit de deux personnes qui ont entr’elles une ressemblance parfaite.
Il n’y a pas de l’eau à boire. Se dit d’un ouvrage auquel on ne peut trouver son compte, même en travaillant beaucoup.
On dit d’un avare, d’un parent intraitable, d’un égoïste, qu’il vous verroit tirer la langue d’un pied, qu’il ne vous donneroit pas un verre d’eau.
Chat échaudé craint l’eau froide. Signifie que lorsqu’on a éprouvé quelque grande perte ; quelque grand malheur, on se tient sur ses gardes.
Il faut qu’il fasse voir de son eau. Pour, il faut voir ce qu’il sait faire pour que l’on puisse juger de son mérite.
Un buveur d’eau. Nom que les enfans de Noé donnent par mépris à un homme tempérant et flegmatique, qu’ils supposent, par cela même n’être pas habile aux affaires.
Rompre l’eau à quelqu’un. Le contrarier dans ses desseins, dans ses entreprises.
Porter de l’eau à la mer. Faire des cadeaux à des gens fortunés ; à ceux qui n’ont aucun besoin.
Il ne gagne pas beau qu’il boit. Se dit d’un paresseux, d’un mauvais ouvrier, dont le gain est si médiocre qu’il suffit à peine aux premières dépenses.
Eau de boudin
Delvau, 1866 : s. f. Chose illusoire. Tourner en eau de boudin. Se dit d’une promesse qu’on ne tient pas, d’un héritage qui échappe, d’un projet oui avorte.
Ne serait-ce pas plutôt os de boudin ? Car enfin à la rigueur, on peut trouver de l’eau dans un boudin, tandis qu’on n’y trouvera jamais d’os.
France, 1907 : Chose sans valeur. On dit d’une affaire qui ne réussit pas qu’elle tourne en eau de boudin.
Embrasser
d’Hautel, 1808 : S’embrasser comme du pain. S’embrasser mutuellement ; avec amour et tendresse.
Qui trop embrasse mal étreint. Proverbe qui signifie que l’on réussit rarement quand on entre prend trop de choses à la fois.
Employer
d’Hautel, 1808 : Employer le vert et le sec, mettre tout en œuvre pour faire réussir un projet ; employer tous les moyens pour venir à bout de ce que l’on a entrepris.
Employer le vert et le sec
France, 1907 : Recourir à toutes sortes de moyens pour réussir. Métaphore prise de ceux qui, pour alimenter un feu, y mettent tout ce qu’ils trouvent, le bois vert comme le bois sec.
Enfant de turlupin
France, 1907 : Malheureux, pauvre diable à qui rien ne réussit. Turlupin était le surnom donné aux Vaudois qui furent poursuivis, traqués, persécutés comme hérétiques au XIVe siècle, à tel point que leurs infortunes passèrent en proverbe.
Enfoncer
Larchey, 1865 : « Lorsqu’on réussit à perdre un journal à force de le décrier, ou un théâtre à force de blâmes, cela s’appelle enfoncer la feuille rivale ou le théâtre ennemi. »
(Biogr. des Journalistes, 1826)
Larchey, 1865 : Dominer.
Vous n’êtes pas de force au piquet ; je vous enfonce.
(Gavarni)
Larchey, 1865 : Duper.
Il m’apprenait la vie qu’il fallait mener pour ne pas être enfoncé.
(E. Sue)
Delvau, 1866 : v. a. Tromper, faire fort, duper. Signifie aussi Surpasser.
Rigaud, 1881 : Tromper.
Papa vous a bien enfoncé dans l’affaire des suifs.
(Gavarni)
Surpasser, être supérieur à.
Une telle imitation du vent enfonce cruellement les fameuses gammes chromatiques de la Pastorale de Beethoven.
(H. Berlioz, Les Grotesques de la musique.)
Rossignol, 1901 : Tromper quelqu’un est l’enfoncer, synonyme de enturer.
Rossignol, 1901 : Voir appuyer.
France, 1907 : Tromper, duper, surpasser.
S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est pour régaler un ami ; s’il passe des journées entières entre les cartes et la bouteille, c’est pour ne pas se séparer de ses amis ; s’il met toute son attention à diriger une queue de billard, c’est pour enfoncer un ami.
(Jules Ladimir, Le Compositeur typographe)
Enlevé
Larchey, 1865 : Réussi de prime-saut. — On dit : un article enlevé, au journal ; une scène enlevée, au théâtre. — Une œuvre s’enlève à la plume comme une position ennemie s’enlève a la baïonnette.
Rigaud, 1881 : Réussi : Article de journal enlevé. — Vivement fait : Ouvrage enlevé. — Vivement mené, — dit avec entrain : Une scène enlevée. — S’enlever, s’emporter. — S’enlever cher, être tourmenté par la faim, — dans le jargon des voleurs.
Ensorceler
d’Hautel, 1808 : Je crois qu’il est ensorcelé. Se dit de quelqu’un qui ne réussit en rien, qui a un malheur décidé dans toutes ses entreprises.
Envoyer
d’Hautel, 1808 : Je l’ai envoyé paître, promener, au diable. Pour dire que l’on a congédié durement un importun, un fâcheux.
Delvau, 1866 : v. a. et n. Injurier, se moquer, critiquer, — dans l’argot du peuple. C’est bien envoyé ! Se dit d’une repartie piquante ou d’une impertinence réussie.
Rigaud, 1881 : Dire, répondre, lancer la réplique. C’est rien envoyé ! c’est bien répondu.
Rigaud, 1881 : Pour envoyer le mot, la phrase à l’acteur. C’est le rôle du souffleur. Un souffleur qui envoie bien est précieux.
Rossignol, 1901 : Voir appuyer.
Épatement
Delvau, 1866 : s. m. Étonnement.
Rigaud, 1881 : Stupéfaction. Étonnement prolongé.
France, 1907 : Étonnement.
L’épatement du bourgeois est, en France, la condition sine qua non de réussite d’une évolution artistique. Or, pendant quelque temps (le temps voulu, car on se range ensuite), notre brave Tiers en eut son compte. Chaque matin, on lui servait un divin nouveau, grillé d’un côté par le feu d’enfer et, de l’autre, tout frais des baisers rédempteurs du Christ. Il en surgit dont Vénus Callipyge et la Vierge Marie se disputaient la possession : Vénus prenait le corps, la Madone gardait l’âme, et la langue restait à la Belgique. L’épalement du bourgeois confinait à l’écarquillement.
(Émile Bergerat, Les Divins)
Épée
d’Hautel, 1808 : Pousser une épée de longueur. Donner indirectement des atteintes de quelque chose qu’on ne veut pas dire ouvertement ; sonder la façon de penser de quelqu’un, tâcher de lui arracher finement son secret.
Un nœud d’épée. Le peuple appelle ainsi les paquets de couenne que vendent les charcutiers.
Jouer l’épée à deux talons. Reculer, montrer le dos, s’enfuir.
Mettre quelque chose du côté de l’épée. Signifie détourner secrètement quelque chose, se l’approprier.
Il est brave comme l’épée qu’il porte. Se dit souvent en dérision d’un homme qui ne porte point d’épée, et qui est très-poltron.
Il a couché dans son fourreau comme l’épée du roi. Pour il a couché tout habillé.
Il se fait blanc de son épée. Signifie il compte sur son crédit, sur sa force, pour réussir dans une affaire.
Il s’est passé son épée au travers du corps. Se dit en plaisantant d’un soldat qui a vendu son épée pour boire.
À vaillant homme courte épée. Se dit d’un homme fort brave qui ne fait pas parade de son épée.
Se débattre de l’épée qui est chez le fourbisseur. Voyez Débattre.
On appelle aussi trivialement une épée une rouillarde.
Étoupe
d’Hautel, 1808 : Mettre le feu aux étoupes. Brusquer une affaire, mettre tout en usage pour la faire réussir ; et, dans un autre sens, porter le trouble, le désordre : envenimer, aigrir les esprits par des inconséquences et des légèretés.
Être de la bonne
Clémens, 1840 : Être riche.
Delvau, 1866 : v. n. Être heureux, avoir toutes les chances, — dans l’argot des voleurs.
France, 1907 : Avoir de la chance, réussir.
Être né coiffé
France, 1907 : Avoir de la chance, être né sous une bonne étoile. Se dit de quelqu’un à qui tout réussit sans efforts. Les Grecs et les Romains considéraient comme l’augure d’une vie heureuse quand un enfant conservait sur la tête en naissant une portion de l’enveloppe fœtale. Cette superstition comme bien d’autres est venue jusqu’à nous.
Ce n’est pas que frère René
D’aucun mérite soit orné,
Qu’il soit savant, qu’il scache écrire,
Ni qu’il dise le mot pour rire ;
Mais c’est seulement qu’il est né
Coiffé.
(Claude de Malleville)
Faire
d’Hautel, 1808 : Pour tromper, duper, attraper, friponner ; filouter, voler.
Je suis fait. Pour dire attrapé, on m’a trompé.
Faire de l’eau. Pour dire uriner, pisser. Hors de ce cas, c’est un terme de marine qui signifie relâcher en quelqu’endroit pour faire provision d’eau.
Faire de nécessité vertu. Se conformer sans rien dire aux circonstances.
Faire et défaire, c’est toujours travailler. Se dit par ironie à celui qui a mal fait un ouvrage quelconque, et qu’on oblige à le recommencer.
Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit. Signifie qu’il faut savoir gré à celui qui marque du zèle et de l’ardeur dans une affaire, lors même qu’elle vient à ne pas réussir.
Paris ne s’est pas fait en un jour. Signifie qu’il faut du temps à un petit établissement pour devenir considérable ; qu’il faut commencer par de petites affaires avant que d’en faire de grandes.
Allez vous faire faire. Pour allez au diable ; allez vous promener, vous m’impatientez. Ce mot couvre un jurement très-grossier.
Le bon oiseau se fait de lui-même. Signifie qu’un bon sujet fait son sort par lui-même.
Faire et dire sont deux. Signifie qu’il est différent de faire les choses en paroles et de les exécuter.
Il n’en fait qu’à sa tête. Se dit d’un homme entier, opiniâtre, qui se dirige absolument d’après sa volonté.
Qui fait le plus fait le moins. Pour dire qu’un homme qui s’adonne à faire de grandes choses, peut sans contredit exécuter les plus petites.
Faire ses orges. S’enrichir aux dépens des autres s’en donner à bride abattue.
Faire le diable à quatre. Signifie faire des siennes, faire des fredaines ; un bruit qui dégénère en tintamare.
Faire les yeux doux. Regarder avec des yeux tendres et passionnés.
Faire son paquet. S’en aller ; sortir précipitamment d’une maison où l’on étoit engagé.
Faire la vie. Mener une vie honteuse et débauchée.
Il en fait métier et marchandise. Se dit en mauvaise part, pour c’est son habitude ; il n’est pas autrement.
Faire la sauce, et plus communément donner une sauce, etc. Signifie faire de vifs reproches à quelqu’un.
Faire d’une mouche un éléphant. Exagérer un malheur ; faire un grand mystère de peu de chose.
L’occasion fait le larron. C’est-à-dire, que l’occasion suffit souvent pour égarer un honnête homme.
Ce qui est fait n’est pas à faire. Signifie que quand on peut faire une chose sur-le-champ, il ne faut pas la remettre au lendemain.
Allez vous faire paître. Pour allez vous promener.
Les première et seconde personnes du pluriel du présent de l’indicatif de ce verbe sont altérées dans le langage du peuple. À la première personne il dit, par une espèce de syncope, nous fons, au lieu de nous faisons ; et à la seconde, vous faisez, au lieu de vous faites.
Larchey, 1865 : Faire la place, commercialement parlant.
De tous les points de Paris, une fille de joie accourait faire son Palais-Royal.
(Balzac)
Je suis heureux d’avoir pris ce jour-ci pour faire la vallée de l’Oise.
(Id.)
Larchey, 1865 : Nouer une intrigue galante.
Est-ce qu’un homme qui a la main large peut prétendre à faire des femmes ?
(Ed. Lemoine)
Dans une bouche féminine, le mot faire indique de plus une arrière-pensée de lucre. C’est l’amour uni au commerce.
Et toi, ma petite, où donc as-tu volé les boutons de diamant que tu as aux oreilles ? As-tu fait un prince indien ?
(Balzac)
Tu as donc fait ton journaliste ? répondit Florine. — Non, ma chère, je l’aime, répliqua Coralie.
(id.)
Larchey, 1865 : Risquer au jeu.
Nous faisions l’absinthe au piquet à trois.
(Noriac)
Faire dans la quincaillerie, l’épicerie, la banque, etc. ; Faire des affaires dans la quincaillerie, etc.
Larchey, 1865 : Voler.
Nous sommes arrivés à faire les montres avec la plus grande facilité.
(Bertall)
Son fils qui fait le foulard à ses moments perdus.
(Commerson)
Delvau, 1866 : s. m. Façon d’écrire ou de peindre, — dans l’argot des gens de lettres et des artistes.
Delvau, 1866 : v. a. Dépecer un animal, — dans l’argot des bouchers, qui font un veau, comme les vaudevillistes un ours.
Delvau, 1866 : v. a. Visiter tel quartier commerçant, telle ville commerçante, pour y offrir des marchandises, — dans l’argot des commis voyageurs et des petits marchands.
Delvau, 1866 : v. a. Voler, et même Tuer, — dans l’argot des prisons. Faire le foulard. Voler des mouchoirs de poche. Faire des poivrots ou des gavés. Voler des gens ivres. Faire une maison entière. En assassiner tous les habitants sans exception et y voler tout ce qui s’y trouve.
Delvau, 1866 : v. n. Cacare, — dans l’argot à moitié chaste des bourgeois. Faire dans ses bas. Se conduire en enfant, ou comme un vieillard en enfance ; ne plus savoir ce qu’on fait.
Delvau, 1866 : v. n. Jouer, — dans l’argot des bohèmes. Faire son absinthe. Jouer son absinthe contre quelqu’un, afin de la boire sans la payer. On fait de même son dîner, son café, le billard, et le reste.
Delvau, 1866 : v. n. Travailler, être ceci ou cela, — dans l’argot des bourgeois. Faire dans l’épicerie. Être épicier. Faire dans la banque. Travailler chez un banquier.
Rigaud, 1881 : Dérober. — Faire le mouchoir, faire la montre. L’expression date de loin. M. Ch. Nisard l’a relevée dans Apulée.
Vous êtes de ces discrets voleurs, bons pour les filouteries domestiques, qui se glissent dans les taudis des vieilles femmes pour faire quelque méchante loque. (Scutariam facitis)
Rigaud, 1881 : Distribuer les cartes, — dans le jargon des joueurs de whist. — Jouer des consommations, soit aux cartes, soit au billard. Faire le café en vingt points, — dans le jargon des piliers de café.
Rigaud, 1881 : Exploiter, duper. — Faire faire, trahir. Il m’a fait faire, — dans le jargon des voleurs.
Rigaud, 1881 : Faire le commerce de ; être employé dans une branche quelconque du commerce. — Faire les huiles, les cafés, les cotons. Mot à mot : faire le commerce des huiles, des cotons, etc.
Rigaud, 1881 : Guillotiner, — dans le langage de l’exécuteur des hautes-œuvres.
M. Roch (le bourreau de Paris) se sert d’une expression très pittoresque pour définir son opération. Les criminels qu’il exécute, il les fait.
(Imbert.)
Rigaud, 1881 : Parcourir un quartier au point de vue de la clientèle, — dans l’argot des filles. Elles font le Boulevard, le Bois, les Champs-Élysées, comme les placières font la place.
Rigaud, 1881 : Séduire.
La puissante étreinte de la misère qui mordait au sang Valérie, le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot.
(Balzac, La Cousine Bette)
L’artiste qui, la veille, avait voulu faire madame Marneffe.
(Idem)
Faire une femme, c’est mot à mot : faire la conquête d’une femme.
Le temps de faire deux bébés que nous ramènerons souper ; j’ai le sac.
(Jean Rousseau, Paris-Dansant)
Quand une femme dit qu’elle a fait un homme, cela veut dire qu’elle fonde des espérances pécuniaires sur celui qu’elle a séduit, qu’elle a fait une affaire avec un homme. — Les bals publics sont des lieux où les femmes vont faire des hommes, mot à mot : le commerce des hommes.
Rigaud, 1881 : Tuer, — dans le jargon des bouchers : faire un bœuf, tuer un bœuf et le dépecer.
Rigaud, 1881 : Vaincre, terrasser, — dans l’argot des lutteurs.
Il ajouta qu’en se glorifiant d’avoir fait le Crâne-des-Crânes, certains saltimbanques en avaient menti.
(Cladel, Ompdrailles, Le Tombeau des lutteurs.)
Fustier, 1889 : Arrêter. Argot des voleurs. Être fait, être arrêté.
Le lendemain matin, il questionne la Lie-de-Vin… puis il part. Dans l’après-midi il était fait.
(Gil Blas, juin, 1886.)
La Rue, 1894 : Exploiter, duper. Arrêter. Jouer. Trahir. Séduire : faire une femme, faire un homme. Raccrocher. Dérober. Tuer. Vaincre, terrasser. Guillotiner.
Virmaître, 1894 : Les bouchers font un animal à l’abattoir. Faire : tuer, voler. Faire quelqu’un : le lever. Faire : synonyme de fabriquer (Argot du peuple et des voleurs).
France, 1907 : Exploiter.
Elles faisaient les bains de mer et les villes d’eaux, émigrant suivant la saison, comme les bohémiens, comme les hirondelles, des falaises grises de la Manche qu’un gazon plat encapuchonne aux côtes méditerranéennes où la blancheur luit dans l’azur.
(Paul Arène)
France, 1907 : Voler.
Deux filous causent de la future Exposition :
— C’est une bonne affaire pour nous… Ça fournit des occupations…
— Qu’est-ce que tu y faisais en 1869 ?
— Les montres.
(Le Journal)
Il lançait de vastes affaires sur le marché, comme la Caisse d’Algérie, et il ne dédaignait pas de vulgaires filouteries. Ses opérations se trouvèrent ainsi embrasser tous les cercles de la vie de Paris. Il ne dédaignait aucun coup à tenter. Il faisait le million aux riches gogos et le porte-monnaie aux passants.
(Edmond Lepelletier)
Un monsieur, très pressé, court dans la rue.
Un quidam le rejoint, lui frappe sur l’épaule et lui demande impérieusement :
— Où allez-vous ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? répond le monsieur furieux.
— Ça me fait beaucoup… on vient de me voler !
— Et vous m’accusez ?
— Oui.
— C’est trop fort !
— N’essayez pas de m’en imposer.
— Mais fouillez-moi, espèce de crétin !
Le quidam fouille le monsieur, et se retire en présentant de plates excuses.
Quand Le monsieur se fouille à son tour, il s’aperçoit qu’on lui a fait sa montre et son porte-monnaie.
(Gil Blas)
À la correctionnelle :
— Alors, dit familièrement le président au prévenu, vous vous vantez de faire la montre aves une remarquable dextérité ?
— Aussi bien que personne ici !
Puis il ajoute courtoisement :
— Soit dit sans vous offenser.
Faire (le)
Delvau, 1864 : Faire l’amour — façon bégueule de parler d’une chose toute naturelle.
Le faire, ma mie, c’est décharger.
(Henry Monnier)
Sexe charmant à qui l’on fait
Ce qu’il est si joli de faire,
Je voudrais vous avoir au fait
Pour vous montrer mon savoir-faire ;
Car avec vous quand on le fait,
On a tant de plaisir à faire,
Qu’on voudrait ne pas l’avoir fait
Pour pouvoir encor vous le faire.
(Parnasse satyrique)
Delvau, 1866 : v. a. Réussir, — dans l’argot du peuple, qui emploie ordinairement ce verbe avec la négative, quand il veut défier ou se moquer. Ainsi : Tu ne peux pas le faire, signifie : Tu ne me supplanteras pas, — tu ne peux pas lutter de force et d’esprit avec moi, — tu ne te feras jamais aimer de ma femme, — tu ne deviendras jamais riche, ni beau, — etc., etc. Comme quelques autres du même argot, ce verbe, essentiellement parisien, est une selle à tous chevaux.
Faire belle (la)
Rigaud, 1881 : Être heureux ; avoir une bonne situation, à n’importe quel degré de l’échelle sociale on appartienne. D’un grec heureux, les grecs disent : Il la fait belle ; d’un souteneur qui nage dans de hautes eaux, les souteneurs disent : Il la fait belle. D’un ouvrier qui gagne de bonnes journées, ses camarades disent : Il la fait belle. C’est une des locutions les plus répandues pour le moment, et qui s’applique à n’importe qui réussit dans n’importe quoi.
France, 1907 : Mener joyeuse vie, être heureux.
Faire fiasco
France, 1907 : Échouer complètement.
L’expression vient d’Italie, Ludovico Fiasco, que nous appelons Fiesque, était un gentilhomme de Gênes qui, en 1547, ourdit avec l’aide de la France et du pape Paul III une conspiration contre l’amiral Andreo Doria. Il parvint à l’aide de ses deux frères, à s’emparer des portes du port de Gênes, mais il se noya en montant sur son vaisseau, au moment peut-être de réussir.
En fait de chances déshonnêtes,
Nous comptions tout dernièrement
Sur Simon lisant les sornettes
Du grand pétitionnement ;
Mais, hélas ! cet Iscariote,
Ce politique à la Bosco,
Ce faux et louche patriote,
N’a fait qu’un immense fiasco !
(Julien Fauque, Ce que disent les Jésuites)
Les Allemands ont la même expression : Fiasco machen.
Faire saluer le polichinelle
Delvau, 1866 : Réussir, faire mieux que les autres, — dans l’argot des faubouriens. C’est une allusion aux tirs à l’arbalète des fêtes publiques, où, quand on met dans le mille, on voit sortir et saluer une tête de Turc quelconque.
France, 1907 : Réussir, dépasser les autres ou faire mieux qu’eux. Allusion à certains jeux de foire où celui qui gagne fait sortir un polichinelle ou une tête de guignol quelconque.
Faire ses frais
Delvau, 1866 : v. a. Emmener un homme du Casino, — dans l’argot des petites dames, à qui leur toilette de combat coûterait bien cher si elles étaient forcées de la payer.
Delvau, 1866 : v. a. Réussir à plaire à une jolie femme un peu légère, — dans l’argot des libertins, qui sèmeraient en vain leur esprit et leur amabilité s’ils ne semaient en même temps quelques gouttes de « boue jaune ».
Faire une scène, un air
Rigaud, 1881 : Faire réussir, souligner par des applaudissements un air, une scène, en terme de théâtre.
On peut faire tous les airs et presque tous les duos des Huguenots.
(Ch. de Boigne)
Faiseur
d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.
Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier
Gâter impunément de l’encre et du papier,
de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :
Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.
C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.
Halbert, 1849 : Commerçant.
Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.
Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.
Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.
Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.
(H. Murger, Lettres)
On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.
La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.
Hayard, 1907 : Escroc.
France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :
Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !
Farce
d’Hautel, 1808 : Être le dindon d’une farce. Être dupé dans une affaire, en supporter toutes les charges sans en avoir eu les bénéfices.
Faire ses farces. Se divertir, faire ses fredaines, s’amuser aux dépens de quelqu’un.
Voilà encore de ses farces. Pour voilà un tour de sa façon.
Tirez le rideau, la farce est jouée. Pour dire que le tour que l’on vouloit jouer a réussi ; qu’une affaire est terminée.
On dit aussi d’une personne qui trouve à redire à tout ; d’une chose ridicule ou plaisante : Il est farce celui-là. C’est farce.
Larchey, 1865 : Comique.
C’est farce ! Mais vous faites de moi ce que vous voulez.
(E. Sue)
Delvau, 1866 : adj. Amusant, grotesque, — dans l’argot du peuple. Chose farce. Chose amusante. Homme farce. Homme grotesque. Être farce. Avoir le caractère joyeux ; être ridicule.
Delvau, 1866 : s. f. Plaisanterie en paroles ou en action, — dans l’argot du peuple, qui a été souvent la victime de farces sérieuses de la part de farceurs sinistres.
France, 1907 : Comique, amusant, grotesque. Être farce, être comique. Pour deux sous on en verra la farce, on peut se procurer cet objet ou ce plaisir pour dix centimes. Une farce de fumiste, une plaisanterie brutale ou de mauvais goût. Voir Fumiste.
Faire des farces. Se dit d’une personne qui s’amuse, d’une fille qui jette son bonnet par-dessus les moulins où d’une femme qui trompe son mari.
Féroce (petit)
France, 1907 : Jeune gendelettre ou journaliste, envieux et souvent sans talent, qui déchire à belles dents tout confrère qui réussit ou qui obtient quelque succès.
En ce temps-là, les blancs-becs se sentaient pris de respect et de timidité en présence d’un homme de talent, même quand il était à peine leur aîné. La famille des petits féroces était encore à naître.
(François Coppée)
Ficelle
d’Hautel, 1808 : Être ficelle. Métaphore populaire qui signifie friponner avec adresse.
Un ficelle. Escroc ; homme fort enclin à la rapine. En ce sens, ce mot est toujours masculin.
Larchey, 1865 : Chevalier d’industrie.
Cadet Roussel a trois garçons : L’un est voleur, l’autre est fripon. Le troisième est un peu ficelle.
(Cadet Roussel, chanson, 1793, Paris, impr. Daniel)
Larchey, 1865 : Procédé de convention, acte de charlatanisme. M. Reboux a publié, en 1864, Les Ficelles de Paris.
M. M…, pour animer la statuaire, emprunte a la peinture quelques-uns de ses procédés ; je n’oserais l’en blâmer, si l’austérité naturelle de ce grand art ne repoussait point les ficelles.
(Ch. Blanc)
Mais il n’est pas en relation avec les directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre ; il ne connaît pas les ficelles de la scène.
(Privat d’Anglemont)
Ferdinand lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour différents styles, tant en prose qu’en vers.
(Th. Gautier, 1833)
Delvau, 1866 : adj. et s. Malin, rusé, habile à se tirer d’affaire, — dans l’argot du peuple, qui a gardé le souvenir de la chanson de Cadet-Rousselle :
Cadet Rousselle a trois garçons,
L’un est voleur, l’autre est fripon,
Le troisième est un peu ficelle…
Cheval ficelle. Cheval qui « emballe » volontiers son monde, — dans l’argot des maquignons.
Delvau, 1866 : s. f. Secret de métier, procédé particulier pour arriver à tel ou tel résultat, — dans l’argot des artistes et des ouvriers.
Rigaud, 1881 : Filou prudent. Un homme ficelle se prête à toutes les malhonnêtetés qui échappent à l’action de la loi.
Rigaud, 1881 : Mensonge transparent, petite ruse. — Ruses d’un métier.
À la ville, ficelle signifie une ruse combinée maladroitement. — Au théâtre, ficelle exprime un moyen déjà employé, connu, usé, qui sert à amener une situation ou un dénoûment quelconque mais prévu.
(J. Noriac, Un Paquet de ficelles)
Tous les métiers ont leurs ficelles. Connaître toutes les ficelles d’un métier, c’est le connaître à fond, en connaître toutes les ruses, tous les fils qui le font mouvoir.
La Rue, 1894 : Ruse, malice. Secret de métier.
Virmaître, 1894 : Être ficelle, malin, rusé, employer toutes sortes de ficelles pour réussir dans une affaire.
— Je la connais, vous êtes trop ficelle pour ma cuisine.
— Vous ne me tromperez pas, je vois la ficelle (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Rusé.
France, 1907 : Escroc, chevalier d’industrie.
Cadet Rousselle a trois garçons :
L’un est voleur, l’autre est fripon,
Le troisième est un peu ficelle,
Il ressemble à Cadet Rousselle,
Ah ! ah ! ah ! mais vraiment,
Cadet Rousselle est bon enfant.
(Chanson populaire, 1792)
La femme. — Et tantôt, deux heures avant de mourir, il me le disait encore : « Le portefeuille est là… tout ce qu’il y a dedans, ça sera pour vous. » Vieille canaille ! vieille ficelle !
L’homme. — Et voilà deux ans qu’il nous la répète, cette phrase-là. C’est avec ça qu’il nous a lanternés, parbleu ! Il s’est fait soigner pendant deux ans à l’œil…
(Maurice Donnay)
France, 1907 : Truc de métier, ruse, procédé, charlatanisme.
Aussi me semble-t-il même superflu de dénier à M. Ohnet les qualités de composition qu’on lui à reconnues. Je veux bien qu’il soit maître dans l’art de charger un roman comme les anarchistes chargent une bombe, avec de gros clous, de la menuaille et des poudres détonantes. Sa mèche est une ficelle.
(Le Journal)
Saluons ! C’est ici que trône et règne majestueusement la ficelle ; voici le restaurant. — Flanqué de deux mensonges, sa vitrine et sa carte, il vous attend entre deux pièges : payer trop ou manger mal ; défilé des Thermopyles, dans lequel tant d’étrangers succombent !
(Charles Reboux, Les Ficelles de Paris)
Le monde est une corderie,
Car la ficelle est notre amie ;
On voit que, dans chaque métier,
L’homme veut devenir cordier,
C’est le refrain du monde entier.
Ficelle, ficelle,
Méthode la plus belle.
Sans ficelle on n’a pas
Le bonheur ici-bas.
(Émile Durafour, Les Ficelles du monde)
Fil à retordre (avoir du)
Virmaître, 1894 : Peiner pour réussir une affaire. Essayer de convenir un incrédule.
— Pas moyen de venir à bout de cette mauvaise tête d’Alfred. En voilà un enfant qui m’a donné du fil à retordre (Argot du peuple).
France, 1907 : Avoir du mal, de la peine, des efforts à faire.
Fille
d’Hautel, 1808 : Une fille de joie. Fille de mauvaise vie, d’un commerce débauché ; coureuse, gourgandine.
C’est la fille au vilain, qui en donnera le plus l’aura. Se dit d’une fille que l’on veut marier à celui qui aura plus de fortune ; d’une chose que l’on met à l’enchère.
Delvau, 1864 : Mot injurieux pour désigner une femme qui fait métier et marchandise de l’amour.
Le mot fille signifie, ad libitum, ce qu’il y a de plus pur, ce qu’il y a de plus doux, ce qu’il y a de plus bas, ce qu’il y a de plus vil dans le sexe féminin. — Il est sage et timide comme une fille. — Il aime tendrement sa fille. — En quittant l’auberge, il a donné quelque chose à la fille. — Il a eu l’imprudence de se montrer au spectacle avec une fille.
(E. Jouy)
Prenez les intérêts des filles de Cypris,
Et ne permettez pas qu’on en fasse mépris.
(La France galante)
Le ramage des filles est cent fois préférable à l’argot des boursiers.
(A. Delvau)
Nos ingénues à sentiments,
En fait d’amants,
Ruin’nt plus d’jeun’s gens
En quinze jours,
Qu’une fille en douze ans.
(É. Debraux)
Delvau, 1866 : s. f. Femme folle de son corps, — dans l’argot du peuple. Fille d’amour. Femme qui exerce par goût et qui n’appartient pas à la maison où elle exerce. Fille en carte. Femme qui, par l’autorisation de la préfecture de police, exerce chez elle ou dans une maison. Fille à parties. Variété de précédente. Fille soumise. Fille en carte. Fille insoumise. Femme qui exerce en fraude, sans s’assujettir aux règlements et aux obligations de police, — une contrebandière galante.
Delvau, 1866 : s. f. Femme qui vit maritalement avec un homme, — dans l’argot des bourgeoises, implacables pour les fautes qu’elles n’ont pas le droit de commettre.
Delvau, 1866 : s. f. Servante, — dans l’argot des bourgeois.
Rigaud, 1881 : Dans le jargon des joueurs de rams, ce sont les cartes du talon qui restent sur le tapis à la disposition du premier en cartes. — Quand un ramseur échange son jeu contre celui qui est sur le tapis, il a coutume de dire :
Voyons le cul de la fille ou voyons le derrière de la fille.
La Rue, 1894 : Bouteille. Fillette, demi-bouteille.
France, 1907 : Bouteille. La demi-bouteille est la fillette.
France, 1907 : Paquet de cartes.
Je connais un monsieur qui joue aux cartes tous les soirs. Il y a sur la table une fille, c’est-à-dire un jeu secret, avec lequel on peut changer le sien si l’on en est mécontent. À tout moment, j’entends mon monsieur crier : « Je prends encore la fille une fois, mais, si elle ne me réussit pas, ce sera la dernière. » Cela ne lui réussit pas, ce qui n’empêche qu’un quart d’heure après, il la prend de nouveau, en répétant : « Je prends encore la fille une fois, mais, si elle ne me réussit pas, ce sera la dernière. »
(Henry Maret, Le Radical)
France, 1907 : Prostituée. Dans l’argot bourgeois, ce mot a remplacé garce, qui lui-même veut dire jeune fille (féminin de gars).
— Nous ne sommes pas des pieds-de-mufles. Je laisse nos sœurs en dehors. Beaux bijoux d’amour, gentilles biquettes, les sœurs à nous, les filles à maman ! Non, je parle des autres, du tas. Sérieusement, qu’est-ce que vous pouvez trouver d’amusant à ces faux mammifères ? C’est gauche, et laid.
— Il y en a de ravissantes !
— Non. C’est pas formé, ça court encore après la gorge et ses hanches, et, au moral, de deux choses l’une : c’est bête comme un lapin de choux ou effronté comme une guenou. Quand ça ne fait pas la petite fille, ça fait la fille. Pas de milieu.
(Henri Lavedan)
Et c’est coquet, et ça vous dévisage un homme
Du haut en bas, avec un regard polisson.
Ah ! ces gamines… c’est tout de suite grand comme
La botte, et c’est déjà — fille — comme chausson.
(André Gill, La Muse à Bibi)
Four
d’Hautel, 1808 : Ce n’est pas pour vous que le four chauffe. Se dit à quelqu’un que l’on veut désabuser de ses espérances.
Envoyer quelqu’un sur le four. Pour l’envoyer promener, l’envoyer paître.
Vous viendrez cuire à notre four. Espèce de menace que l’on fait à quelqu’un qui a refusé un service qu’on lui demandoit. Voy. Bouche.
Delvau, 1864 : Employé dans un sens obscène pour désigner la nature de la femme.
Avec sa pâte qui fut levée aussitôt que le four fut chaud.
(Moyen de parvenir)
S’il vous plaist nous prester vos fours,
Nous sommes à vostre service.
Il est défendu par nos loix
De travailler dans un four large.
(La Fleur des chansons amoureuses.)
Delvau, 1866 : s. m. « Fausse poche dans laquelle les enquilleuses cachent les produits de leurs vols. » Argot des voleurs.
Delvau, 1866 : s. m. Insuccès, chute complète, — dans l’argot des coulisses et des petits journaux.
M. Littré dit à ce propos : « Rochefort, dans ses Souvenirs d’un Vaudevilliste, à l’article Théaulon, attribue l’origine de cette expression à ce que cet auteur comique avait voulu faire éclore des poulets dans des fours, à la manière des anciens Égyptiens, et que son père, s’étant chargé de surveiller l’opération, n’avait réussi qu’à avoir des œufs durs. Cette origine n’est pas exacte, puisque l’expression, dans le sens ancien, est antérieure à Théaulon. Il est possible qu’elle ait été remise à la mode depuis quelques années et avec un sens nouveau, qui peut avoir été déterminé par le four de Théaulon ; mais c’est ailleurs qu’il faut en chercher l’explication : les comédiens refusant de jouer et renvoyant les spectateurs (quand la recette ne couvrait pas les frais), c’est là le sens primitif, faisaient four, c’est-à-dire rendaient la salle aussi noire qu’un four. »
Delvau, 1866 : s. m. L’amphithéâtre, — dans l’argot des coulisses.
Rigaud, 1881 : Avant-scène des quatrièmes à l’Opéra. Elle est exclusivement réservée aux figurantes et il y fait, chaud comme dans un four.
Rigaud, 1881 : Gosier. — Chauffer le four, boire.
Rigaud, 1881 : Insuccès ; chute d’une pièce de théâtre. — M. J. Duflot écrit fourre, du verbe se fourrer dedans. — Faire four, ne pas réussir, en être pour ses frais. Au théâtre une pièce fait four lorsqu’elle ne réussit pas. — Un homme fait four auprès d’une femme, lorsqu’il en est pour ses frais d’amabilité et même pour ses frais d’argent. Celui qui s’est flatté de raconter une histoire bien amusante et qui ne fait rire personne, fait four.
Rigaud, 1881 : Omnibus ; parce qu’on y enfourne les gens comme des pains.
Rossignol, 1901 : Ne pas réussir une chose est faire four.
Je croyais trouver telle chose, j’ai fait four. — J’ai demande une avance d’argent à mon patron, j’ai fait four (il me l’a refusée.)
France, 1907 : Gosier. Chauffer le four, boire avec excès. Se dit aussi pour allumer, exciter une femme.
— Finissez, me dit-elle, allez, amant transi,
Eh ! ce n’est pas pour vous que le four chauffe ici.
(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)
France, 1907 : Insuccès, chute d’un livre ou d’une pièce.
Alfred Delvau fait remonter cette expression à l’habitude qu’avaient les comédiens de refuser de jouer quand la recette ne couvrait pas les frais. On éteignait alors les lumières et la salle devenait noire comme un four.
Au siècle dernier, on appelait four des cabarets fréquentés par les sergents racoleurs et des filles, où l’on attirait les jeunes gens que l’on voulait recruter pour le service militaire. La fille les appelait, le sergent les grisait et l’on surprenait ainsi leur engagement. Faire un four, ou faire four, ne viendrait-il pas plutôt de là ?
Comme four, je le crierai par-dessus les toits de la Chapelle et de la Villette, les Chansons des rues et des bois ne laissent rien à désirer. Elles sont, de l’aveu de tous, le volume la plus faible qu’Hugo, poète, ait écrit.
(Léon Rossignol, Lettres d’un Mauvais Jeune homme à sa Nini)
Après la longue insomnie
Que son four lui procura,
Sardou, transcendant génie,
S’endort, perdu sous son drap.
(Le Monde plaisant)
France, 1907 : La galerie dans un théâtre, à cause de la chaleur qui y règne.
France, 1907 : Large poche que portent les voleuses et généralement les femmes de ménage pour dissimuler leurs larcins.
Four (faire)
Larchey, 1865 : Ne pas réussir. — Se disait autrefois des comédiens qui renvoyaient les spectateurs parce qu’ils n’avaient pas assez de monde pour couvrir leurs frais. La salle, privée de l’éclairage ordinaire, ressemblait à un four.
Nous faisons four, dit Lousteau, en parlant à son compatriote la langue des coulisses.
(Balzac)
Hayard, 1907 : Manquer une affaire.
Francs-bourgeois ou drogueurs de la haute
Vidocq, 1837 : s. m. — Les pauvres diables que l’on rencontre sur la voie publique, sales et éclopés, accroupis les genoux dans la boue au coin d’une borne, et auxquels on jette un sol sans seulement daigner laisser tomber sur eux un regard de commisération, ne sont pas les seuls mendians que renferme la bonne ville de Paris. Il y a des mendians là où on ne croit trouver que des gens possédant pignon sur rue, ou une inscription sur le grand livre ; au café de Paris, au concert Musard, par exemple, quelquefois même au balcon de l’opéra, assis entre un diplomate qui lorgne les tibias de Fanny Essler, ou un banquier qui se pâme aux roulades de Mlle Falcon. Ces mendians, il est vrai, ne sont pas couverts de haillons, ils ne sont ni tristes, ni souffreteux ; bien au contraire, leur linge est d’une blancheur éblouissante, leurs gants d’une extrême fraîcheur, le reste à l’avenant ; leur teint est fleuri et leur regard fixe.
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable,
a dit quelque part le régent du Parnasse, et jamais ce vers ne fut cité plus à propos. Comment ! me direz-vous, ce jeune dandy, cette petite maîtresse pimpante et minaudière, ce vieillard à cheveux blancs qui porte à sa boutonnière une brochette de décorations, tous ces individus qui paraissent si gais, si contens, si insoucieux du temps qui passe, sont des mendians ? Eh ! mon Dieu oui ! Prenez seulement la peine de lire cet article, vous connaîtrez tous les mystères de leur existence ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous avez rompu avec tous les nobles sentimens, vous pourrez suivre leur exemple, et mener bonne et joyeuse vie sans vous donner beaucoup de peine.
C’est un agent de police, dit-on de l’homme qui mène, dans la moderne Babylone, la vie d’un sybarite, et auquel on ne connaît ni revenus ni industrie. Quelle profonde erreur ! Quelqu’élevé que soit le chiffre des fonds secrets, le nombre des agens soldés du ministère de l’intérieur, de la préfecture de police et de l’état-major de la place des Tuileries, du Palais-Royal, est trop considérable pour que chacun d’eux puisse recevoir mensuellement une bien forte somme ; l’individu dont l’existence paraît un problème insoluble, est tout simplement un Franc Bourgeois, ou Drogueur de la Haute, et voici comment il procède.
L’Almanach du Commerce, l’Almanach Royal, celui des vingt-cinq mille adresses, sont les mines qu’il exploite, et dans lesquelles il trouve tous les jours quelques nouveaux filons. Après avoir choisi une certaine quantité d’adresses, il se met en course et bientôt il arrive chez un personnage de haute volée ; il a décliné au valet-de-chambre de Monsieur ou à la camériste de Madame un nom bien sonore, toujours précédé de la particule aristocratique ; et, comme il serait malséant de faire faire antichambre à un noble personnage, on l’a immédiatement introduit près de la personne qu’il désire voir ; c’est ici que la comédie commence. Je vais prendre pour type certain personnage très-connu dans Paris, qui se dit le dernier rejeton d’une ancienne famille de la basse Normandie, famille si ancienne en effet qu’il serait vraiment impossible à tous les d’Hozier de l’époque de découvrir son écusson.
Monsieur le Baron, monsieur le Comte, monsieur le Duc (le Drogueur de la haute ressemble beaucoup au tailleur du Bourgeois Gentilhomme, il n’oublie jamais les titres de celui auquel il s’adresse, et, s’il savait que cela dût lui faire plaisir, il lui dirait très-volontiers votre majesté), je n’ai point l’honneur d’être connu de vous, et cependant je viens vous prier de me rendre un important service ; mais tout le monde sait que vous êtes bon, généreux, c’est pour cela que je me suis adressé à vous, ici il parle de ses aïeux : s’il s’adresse à un des partisans de la famille déchue, ce sont de vieux bretons, son père qui était un des compagnons de Sombreuil, est mort à Quiberon ; s’il s’adresse à un des coryphées du juste-milieu, il se donne pour le neveu ou le cousin de l’un des 221 ; s’il veut captiver les bonnes grâces d’un républicain, son père, conventionnel pur, est mort sur la terre étrangère, son frère a été tué le 6 juin 1832 à la barricade Saint-Merry. Après avoir fait l’histoire de sa famille, le Drogueur de la haute passe à la sienne, venu à Paris pour la première fois, dit-il, j’ai donné tête baissée dans tous les pièges qui se sont trouvés sur mes pas : j’ai été dépouillé par d’adroits fripons, il ne me reste rien, absolument rien, je ne veux pas demeurer plus longtemps dans la capitale, et je viens, Monsieur, vous prier de vouloir bien me prêter seulement la somme nécessaire pour payer ma place à la diligence, plus quelques sous pour manger du pain durant la route, cela me suffira ; je dois supporter les conséquences de ma conduite, et sitôt mon arrivée, mon premier soin sera de m’acquitter envers vous. J’aurais pu, pour obtenir ce que je sollicite de votre obligeance, m’adresser à monsieur le Comte, à monsieur le Marquis un tel, intime ami de ma famille ; mais j’ai craint qu’il ne jugeât convenable de l’instruire de mes erreurs.
Il est peu d’hommes riches qui osent refuser une somme modique à un gentilhomme qui s’exprime avec autant d’élégance. Au reste, si sur dix tentatives deux seulement réussissent, ce qu’elles produisent est plus que suffisant pour vivre au large pendant plusieurs jours. Quelquefois, et ici le cas est beaucoup plus grave, ce n’est point pour leur compte que les Drogueurs de la haute mendient, c’est pour une famille ruinée par un incendie, pour un patriote condamné à une forte amende. Sous la restauration, ils quêtaient pour les braves du Texas, pour les Grecs ; ils ont, à cette époque reçu d’assez fortes sommes, et les compagnons du général Lefebvre Desnouettes ou d’Ypsilanti n’en virent jamais la plus petite parcelle.
Il vaut mieux, sans doute, lorsque l’on est riche, donner quelques pièces de vingt francs à un fripon que de refuser un solliciteur dont la misère peut-être n’est que trop réelle, aussi je n’ai point écrit cet article pour engager mes lecteurs à repousser impitoyablement tous ceux qui viendront les implorer, mais seulement pour leur faire sentir la nécessité de ne point donner à l’aveuglette, et sans avoir préalablement pris quelques renseignemens, et surtout pour les engager à ne point perdre un instant de vue ceux de ces adroits et audacieux solliciteurs qui sauront leur inspirer le plus de confiance ; car les événemens qui peuvent résulter de leur visite sont plus graves qu’on ne le pense ; plusieurs d’entre eux sont liés avec des voleurs de toutes les corporations, auxquels ils servent d’éclaireurs ; il leur est facile de savoir si les concierges sont attentifs, si les domestiques se tiennent à leur poste, si les clés dont, à l’aide de la Boîte de Pandore, ils chercheront à prendre les empreintes, restent sur les portes ; s’ils ont remarqué un endroit vulnérable, ils pourront l’indiquer à un voleur praticien du genre qu’ils auront jugé le plus facile à exécuter, et au premier jour on sera volé avec des circonstances telles, que l’on sera pour ainsi dire forcé de croire que le vol a été commis par des habitans de la maison.
Que conclure de ce qui précède ? Qu’il ne faut recevoir personne, et ne point soulager l’infortune ? Non, sans doute, ce serait se priver du plus doux de tous les plaisirs ; mais on peut sans inconvénient avoir continuellement l’œil ouvert, et ses portes constamment fermées.
Fricassée
d’Hautel, 1808 : Une bonne fricassée de pain sec. Ce que l’on peut appeler la bête noire des enfans gâtés ; la punition qu’ils redoutent le plus.
Faire une fricassée. Mêler plusieurs choses qui n’ont aucun rapport entr’elles.
Il est malheureux en fricassée. Figurément pour, il ne réussit en rien de ce qu’il entreprend.
La fricassée. Nom donné à une contredanse.
Delvau, 1866 : s. f. Coups donnés ou reçus.
Hayard, 1907 : Volée de coups.
Frigousse
d’Hautel, 1808 : Mot baroque, qui équivaut à fricot, fripe, bonne chère.
Faire la frigousse. Aprêter le repas habituel.
Faire frigousse. Signifie aussi ripailler, se mettre en débauche.
Delvau, 1866 : s. m. Cuisine, ou plutôt chose cuisinée, — dans l’argot des faubouriens. Signifie spécialement : Ragoût de pommes de terre.
Rigaud, 1881 : Fricot ; cuisine ; repas. — Frigousser, faire la cuisine ; manger.
France, 1907 : Cuisine.
C’était trop réussi ; ça prouvait où conduisait l’amour de la frigousse.
(Émile Zola, L’Assommoir)
Fruit sec
Larchey, 1865 : « Les fruits secs sont ceux qui, après leur examen de sortie, ne sont pas déclarés admissibles dans les services publics. » — La Bédollière. — Le mot s’explique de lui-même. Un fruit sec est un sujet dont les aptitudes n’ont pu mûrir. — L’intermédiaire (mai 1865) le fait remonter au premier polytechnicien déclaré non admissible (1800), et appelé fruit sec parce que sa famille lui envoyait beaucoup de provisions.
Delvau, 1866 : s. m. Jeune homme qui sort bredouille du lycée ou d’une école spéciale. Se dit aussi, par extension, d’un mauvais écrivain ou d’un artiste médiocre. « Cette appellation, — dit Legoarant, vient de l’École polytechnique, où un jeune homme de Tours qui travaillait peu fut interpellé par ses camarades pour savoir quelles étaient ses intentions s’il n’était pas classé. Il répondit : Je ferai comme mon père le commerce des fruits secs. Et en effet ce fut son lot. »
Les fruits secs de la vie. Les gens qui, malgré leurs efforts ambitieux, n’arrivent à rien, — qu’au cimetière.
Rigaud, 1881 : Élève d’une école spéciale qui n’a pas réussi à ses derniers examens. — Sortir fruit sec de l’École Polytechnique. — Fruit sec se dit par extension pour désigner celui qui, n’ayant pas réussi dans une profession libérale, en a embrassé une autre, ou qui est allé grossir le bataillon des déclassés.
France, 1907 : Jeune homme qui sort bredouille du collège on d’une école spéciale ; se dit par extension d’un mauvais écrivain, d’un artiste médiocre, de tout individu qui a manqué sa carrière.
L’on a été chercher bien loin l’étymologie de fruit sec, jusqu’à raconter que le nom en avait été donné à un élève de l’École polytechnique dont le père faisait le commerce de pruneaux et qui, refusé à son examen de sortie, continua le négoce paternel.
Il faut avoir bien envie de donner des explications pour en fournir de semblables ; le mot lui-même de fruit sec n’en est-il pas une suffisante sans aller chercher midi à quatorze heures.
Un pédant doublé d’un fruit sec
Devient un homm’ d’esprit avec
D’la braise !
(Aristide Bruant)
Les fruits secs de la vie, les gens qui, malgré leurs efforts ambitieux, n’arrivent à rien.
Fumisme
France, 1907 : Art très moderne en peinture et en littérature, qui consiste à se moquer du bourgeois au début par des toiles où des œuvres incohérentes, décadentes et intransigeantes, jusqu’à ce que le fumiste se trouve pris lui-même et finit par croire que c’est arrivé.
Les arts incohérents sont nés d’une poussée de « jeunes » indignés de l’envahissenent du schopenhauérisme dans le coin de France que Murger illustra : j’ai nommé le quartier Latin. Comme il fallait frapper un grand coup et que l’esprit devenait banal — surtout dans celui des gens qui n’en avaient pas — ils voulurent instituer le fumisme. Ils y réussirent sans coup férir, couvrant les quatre murs de leur exposition de fantaisies inénarrables.
(Ernest Depré)
Fumiste
Larchey, 1865 : Trompeur, mystificateur, homme qui fait fumer les gens.
Rigaud, 1881 : Mauvais plaisant. — Farce de fumiste, plaisanterie de mauvais goût.
Rigaud, 1881 : Tout individu qui ne porte pas un uniforme, — dans l’argot des polytechniciens. — Être en fumiste, être habillé en civil, avoir endossé des habits de ville.
La Rue, 1894 : Mauvais plaisant. Fumisterie, mauvaise plaisanterie.
Virmaître, 1894 : Farceur, mystificateur, qui cherche toutes les occasions possibles de faire des blagues. Les plus grands fumistes des temps passés furent Romieu et Sapeck. Ils sont remplacés par Lemice-Terrieux. À propos de Sapeck dont la réputation est encore grande au quartier latin ; la fameuse farce des bougies coupées ne lui appartient pas, elle fut faite quarante ans avant lui. On la raconte dans une brochure intitulée : Les mystères de la Tour de Nesles (Paris 1835). (Argot du peuple). N.
Hayard, 1907 : Farceur, mystificateur.
France, 1907 : Bourgeois, civil, synonyme de pékin, dans l’argot polytechnicien, à cause de l’horrible chapeau noir, dit tuyau de poêle, dont tout le monde continue à porter.
Les jours de sortie, quand on a envie de commettre quelque fredaine, on va se mettre en fumiste, se fumister, comme on dit, c’est-à-dire revêtir une tenue bourgeoise…
(L’Argot de l’X)
France, 1907 : Farceur, mystificateur, mauvais plaisant. Farce de fumiste, plaisanterie désagréable.
D’après les Mémoires de M. Claude, cette locution : farce de fumiste, viendrait de la manière d’opérer d’une bande de voleurs, fumistes de profession. Ils s’introduisaient par les cheminées pour dévaliser les appartements déserts et en faire sortir les objets les plus précieux par les toits.
Paul Arène a trouvé une autre explication :
Je crois, dit-il, tenir celle de fumiste que Sarcey, chercheur s’il en fut, chercha vainement néanmoins. Non, maître Sarcey, si l’on dit populairement plaisanterie de fumiste, ce n’est pas à cause de la célèbre note : — « M’être transporté avec un apprenti dans la salle à manger du sieur X…, 2 fr., — Avoir essayé d’empêcher la cheminée de fumer, 3 fr. — N’avoir pas réussi, 5 fr. »
D’abord une note à payer, qu’elle se rattache ou non à la fumisterie, ne saurait en aucun cas être considérée comme plaisante.
Et puis, si dans l’espèce il s’agissait de note, la sagesse des nations pourrait tout aussi bien, et peut-être plus justement dire : plaisanterie de pharmacien, de propriétaire ou de tailleur.
L’origine de l’expression est plus simple. Certain fumiste qui se trouvait au bord d’un toit, occupé à coiffer une cheminée d’un de ces énormes casques de tôle qui n’empêchent jamais les cheminées de fumer, mais possèdent par contre le double avantage de coûter très cher et de grincer abominablement quand le vent souffle, s’imagina, voyant un bourgeois passer dans la rue, de se laisser tomber sur lui de tout son poids en manière de plaisanterie. Il le fit, et la plaisanterie fut trouvée bonne, car ils moururent tous les deux. De là, plaisanterie de fumiste.
(Gil Blas)
Si non vero, non bene trovato !
Les fumistes sont généralement des gens qui ne se soucient guère de compliquer leur plaisir de quelque idée morale. Ce sont des hommes sceptiques toujours, spirituels parfois, qui se préoccupent peu de réformer la société. La gravité quasi pontifiante derrière laquelle ils dissimulent leurs projets de mystificateurs, a pu faire croire à certains qu’ils s’abusent sur le sérieux de leur fonction.
(Francis Chevassu)
— Vous devez être joliment étonné de me revoir, au ministère de l’intérieur, femmes de ministre ! Celui qui m’aurait prédit ça quand nous faisions notre partie an Procope, je l’aurais traité de fumiste de la plus belle eau. Et pourtant ça y est. Je n’en suis pas fâchée. Je m’amuse ! Ah ! que c’est drôle d’être ministre ! C’est vrai, je vous jure. Voir des tas de gens qui vous font des salamalecs et qui me demandent des faveurs quand je leur ai peut-être demandé un bock dans le temps !
(Edgar Monteil, Le Monde officiel)
Genou
d’Hautel, 1808 : Il coupe comme les genoux de ma grand’mère. Se dit d’un mauvais couteau qui n’est point affilé, qui n’est point habile à la coupe.
Rompre l’anguille au genou. Se servir de moyens peu convenables pour réussir dans une affaire.
Larchey, 1865 : Tête chauve.
Il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : Crâne à trente ans, genou à quarante.
(Victor Hugo)
Delvau, 1866 : s. m. Crâne affligé de calvitie. Avoir son genou dans le cou. Être chauve.
Rigaud, 1881 : Crâne dénudé. — Homme chauve. — On voit beaucoup de genoux à l’orchestre de la Comédie-Française.
France, 1907 : Crâne chauve. Avoir son genou dans de cou, être dépourvu de cheveux.
Je la connus un peu avant son divorce, et les émotions de cette crise la rendaient plus jolie et plus intéressante. Elle était même courtisée, en même temps par un banquier fort riche, mais vieux, chauve comme un genou, et vraiment laid.
(Paul Alexis)
Bébé joue avec un vieux beau, cassé comme un divan d’hôtel meublé, chauve comme un concombre :
— Oh ! Dis, Monsieur, s’écrie tout à coup Bébé en caressant le crâne du vieux beau, pourquoi n’y mets-tu pas une jarretière ?
Goton
France, 1907 : Abréviation de Margoton ; fille vulgaires, malpropre et de mœurs relâchées.
— Je ne vois qu’une chose, c’est qu’un garçon qui court les bastringues et les gotons ne risque que ses deux oreilles, tandis qu’une fille, en voulant agir comme lui, s’expose à en rapporter quatre au logis, d’oreilles.
(Albert Cim, Demoiselles à marier)
Les deux brutes se collètent et se culbutent dans le sable. Leurs muscles craquent !
Maintenant, le maigre est dessous. Le gros, pour décrocher la victoire, allonge la patte entre les cuisses de l’adversaire : il guigne les parties sexuelles… Veine ! S’il réussissait, ce serait le triomphe certain !
Et tous les pleins-de-truffe et les gotons, de jubiler au spectacle sinistre. Ça leur donne des émotions pas ordinaires… Une castration est opération rare et savoureuse.
(La Sociale)
On écrit quelquefois, mais à tort, gothon.
Or, partout, j’ai vu que les verres,
Tout larges qu’ils sont, ont un fond,
Que le sourire des chimères
Voile un ricanement profond ;
Que la plus belle des Lisettes
Finit par tourner en gothon ;
Qu’on se dégrise des grisettes
Comme on se blase du flacon.
(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)
Pleins de pudeur, nous constatons
Qu’au théâtre quelques gothons
Montrent leurs cuiss’s et leurs tétons.
(Catulle Mendès, Le Journal)
Gratte-papier
Larchey, 1865 : Fourrier. — Allusion à ses fonctions de scribe. V. Rogneur.
Delvau, 1866 : s. m. Employé, clerc d’huissier, expéditionnaire etc., — tous les scribes enfin.
Merlin, 1888 : Fourrier.
Virmaître, 1894 : Employé aux écritures (Argot du peuple). V. Chieur d’encre.
France, 1907 : Employé aux écritures, bureaucrate, comptable. On dit aussi rond-de-cuir.
J’interrogeai Victor Considérant sur Fourier, sur son maître ; et il nous parla longuement — avec quelle enthousiaste admiration ! — de cet étrange philosophe, profondément déiste, qu’on trouva mort, à genoux devant son lit, dans l’attitude de la prière, mais qui n’espérait pas en une autre vie et qui voulait que l’humanité se créât son paradis ici-bas. Il nous donna surtout des détails sur les dernières années de Fourier, celles qu’il passa à Paris, perdu dans la foule quand il comptait déjà cependant plusieurs apôtres tout dévoués et tant de disciples fervents. Il nous conta, par le menu, la singulière existence de ce Franc-Comtois, fils d’un humble boutiquier, dont le premier écrit avait attiré l’attention du premier consul, mais qui, par goût de l’obscurité, ne répondit même pas au signe que lui faisait un homme de génie ; de ce petit teneur de livres, qui rêvait de changer la face du monde en enfilant ses manches de lustrine et méditait les lois d’une société nouvelle sans jamais commettre une erreur dans ses additions, — de ce prophète gratte-papier, de ce messie rond-de-cuir.
(François Coppée)
Il semble à Paul, dont le désespoir augmente, que le mauvais destin réussit à le façonner à l’image de ces idiots de gratte-papier entassés dans les bureaux, à côté desquels il se rendra demain, puis après, puis toujours ! Quelle perspective !
(Paul Pourot, Les Ventres)
Au fond, elle était enchantée de voir partir toutes ces filles de boutiquiers et de qratte-papier, qu’elle avait prises au rabais et qui, loin de se plaindre, auraient dû s’estimer très honorées de frayer avec si noble compagnie.
(Albert Cim, Institution de demoiselles)
Grinchir
Ansiaume, 1821 : Voler.
Il ne veut grinchir que dans les entonnes, pour moi niberg.
Bras-de-Fer, 1829 : Voler, prendre.
Vidocq, 1837 : v. a. — Voler. J’ai réuni dans cet article quelques détails sur divers genres de vols. Quelques-uns se commettent encore tous les jours ; d’autres n’ont été commis que par ceux qui les ont inventés.
Grinchir au boulon. Le Grinchissage au Boulon a été inventé, dit-on, par un individu dont les antécedens sont bien connus, et qui a pour la pêche une passion pour le moins aussi grande que celle de certain député juste-milieu. Au reste, si l’individu dont je parle n’est pas l’inventeur du Grinchissage au Boulon, il a du moins excellé dans sa pratique, comme il excella par la suite dans la pratique des vols à la Tire et au Bonjour.
Pour Grinchir au Boulon, il ne s’agit que de passer par l’un des trous pratiqués dans la devanture des boutiques, pour donner passage aux boulons qui servent à les fermer, un fil de fer ou de laiton, terminé par un crochet qui sert à saisir l’extrémité d’une pièce de dentelle qu’on amène ainsi à l’extérieur avec une grande facilité.
Il ne s’agirait, pour se mettre à l’abri de ce genre de vol, que de boucher à l’intérieur l’entrée des boulons par de petites plaques de fer.
Grinchir à la cire. Un ou plusieurs individus se rendent chez un restaurateur, déjeunent ou dînent, et s’emparent d’une ou de plusieurs pièces d’argenterie qu’ils collent sous la table au moyen d’un emplâtre de cire ou de poix. Si le maître de l’établissement s’aperçoit du vol qui vient d’être commis à son préjudice, les coupables n’ont rien à craindre, quand bien même ils seraient fouillés. Il est inutile de dire qu’un compère vient quelques instans après leur départ, enlever les pièces d’argenterie.
Le Grinchissage à la Cire fut inventé, il y a vingt années environ, par une jeune et jolie personne, qui le pratiquait de concert avec sa mère, qui était chargée de venir prendre l’argenterie. Ces deux femmes exercèrent paisiblement pendant deux ans ; mais enfin elles subirent le sort de tous les voleurs : elles furent arrêtées et condamnées. Elles confessèrent, durant l’instruction de leur procès, deux cent trente-six vols de cette nature.
Grinchir à la limonade. Un individu dont la tournure est celle d’un domestique, se présente chez un limonadier, auquel il commande dix, douze, ou même quinze demi-tasses pour Monsieur un tel, qui demeure toujours dans la même rue que le limonadier auquel il s’adresse, mais à l’extrémité opposée. Cela fait, il prend les devans et va se poster sur la porte de livraison dont il a indiqué le numéro, et, lorsqu’il voit venir le garçon, il va au-devant de lui, prend la corbeille qu’il porte, et le prie d’aller chercher de l’eau-de-vie qu’il a oublié de commander. Le garçon, sans défiance, abandonne sa corbeille, et s’empresse d’aller chercher ce qu’on lui demande. Ce n’est que lorsqu’il arrive avec le flacon d’eau-de-vie qu’il apprend, du portier de la maison indiquée, qu’il vient d’être la victime d’un audacieux voleur.
Les traiteurs qui envoient de l’argenterie en ville sont aussi très-souvent victimes des Grinchisseurs à la Limonade. Il ne faudrait cependant, pour éviter leurs pièges, que monter toujours dans les lieux indiqués les objets demandés, et de prendre, auprès du concierge de la maison, des renseignemens minutieux.
Cette dernière précaution surtout ne devrait jamais être négligée. Souvent des intrigans louent un appartement, le font garnir de meubles appartenant à un tapissier. Ils se font ensuite apporter une ou deux fois à dîner par le restaurateur voisin, puis enfin une troisième. Mais alors le nombre des convives est plus considérable, et, pour ne point donner naissance aux soupçons, celui des Grinchisseurs qui joue le rôle de l’Amphytrion a soin de demander un garçon pour aider son domestique à servir les convives. Le dîner fini, le domestique, qui est une des principales chevilles du complot, prépare l’argenterie et disparaît avec elle au moment convenu. Pendant ce temps les maîtres passent au salon pour prendre le café, et y amusent le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns après les autres, trouvé le moyen de s’évader.
Grinchir à la desserte. Le Grinchissage à la Desserte n’est guère pratiqué qu’à Paris. Un individu, vêtu d’un costume de cuisinier, le casque à mèche en tête et le tranche-lard au côté, qui connaît parfaitement la situation de la cuisine et celle de la salle à manger de la maison dans laquelle il veut voler, s’y introduit à l’heure du dîner, et s’il peut arriver dans la salle à manger avant d’avoir été remarqué, il enlève avec dextérité toute l’argenterie que les domestiques ont laissée en évidence, et trouve le moyen de disparaître sans laisser d’autres traces de son passage que le vol qu’il a commis.
Qu’on se figure, s’il est possible, la surprise extrême du maître de logis ; il veut servir le potage et ne trouve point la cuillère, c’est un oubli de la servante ; il la sonne, elle vient, et après bien des pourparlers on trouve le mot de l’énigme.
Ces vols étaient jadis beaucoup plus fréquens qu’aujourd’hui, par la raison toute simple que les plus fameux Grinchisseurs à la Desserte se sont retirés des affaires, et se sont, je crois, amendés ; l’un s’est fait usurier, et l’autre amateur de tableaux.
Grinchir au voisin. Quoique ce vol ne soit pas de création nouvelle, il se commet encore presque tous les jours, et il n’y a pas bien long-temps que la Gazette des Tribunaux entretenait ses lecteurs d’un Grinchissage au Voisin, dont un horloger de la rue Saint-Honoré venait d’être la victime. Un homme vêtu en voisin, c’est-à-dire, suivant la circonstance, enveloppé d’une robe de chambre, ou seulement couvert d’une petite veste, entre chez un horloger et lui demande une montre de prix, qu’il veut, dit-il, donner à sa femme ou à son neveu ; mais, avant d’en faire l’emplette, il désire la montrer à la personne à laquelle elle est destinée. Il prend la montre qu’il a choisie et prie l’horloger de le faire accompagner par quelqu’un auquel il remettra le prix du bijou, si, comme il n’en doute pas, il se détermine à en faire l’acquisition. Il sort, accompagné du commis de l’horloger, et après tout au plus cinq minutes de marche, ils arrivent tous deux devant la porte cochère d’une maison de belle apparence ; le voleur frappe, et la porte est ouverte. « Donnez vous la peine d’entrer, dit-il au commis de l’horloger. — Après-vous, Monsieur, répond celui-ci. — Entrez, je vous en prie, je suis chez moi. — C’est pour vous obéir, » dit enfin le commis qui se détermine à passer le premier ; à peine est-il entré que le voleur tire la porte et se sauve, et lorsque le commis a donné au concierge de la maison dans laquelle il se trouve, les explications propres à justifier sa présence, explications que celui-ci exige avant de se déterminer à tirer le cordon, le voleur est déjà depuis long-temps à l’abri de toute atteinte.
Grinchir aux deux Lourdes. Un individu dont la tournure et les manières indiquent un homme de bonne compagnie, arrive en poste dans une ville, et prend le plus bel appartement du meilleur hôtel ; il est suivi d’un valet de chambre, et aussitôt son arrivée il a fait arrêter un domestique de louage ; ce noble personnage qui mène le train d’un millionnaire, daigne à peine parler aux hôteliers ; il laisse à son valet de chambre le soin de régler et de payer sa dépense ; mais ce dernier, qui n’additionne jamais les mémoires qu’il acquitte, et qui ne prononce jamais le nom de son maître sans ôter son chapeau, remplit de cette commission à la satisfaction générale. Les voies ainsi préparées, l’étranger fait demander un changeur, qui se rend avec empressement à ses ordres, et auquel il montre une certaine quantité de rouleaux qui contiennent des pièces d’or étrangères ; le changeur examine, pèse même les pièces que l’étranger veut échanger contre des pièces de 20 francs ; rien n’y manque, ni le poids, ni le titre ; le prix de change convenu, on prend jour et heure pour terminer. Lorsque le changeur arrive allèché par l’espoir d’un bénéfice considérable, Monsieur le reçoit dans sa chambre à coucher, assis devant un feu brillant, et enveloppé d’une ample robe de chambre ; le changeur exhibe ses pièce d’or ; les comptes faits, le fripon laisse la somme sur une table, et invite le changeur à passer dans son cabinet pour prendre les pièces étrangères qu’il doit recevoir ; durant le trajet de la chambre à coucher au cabinet, l’or du changeur est enlevé par le valet de chambre ; arrivé au cabinet avec le changeur, le noble personnage a oublié la clé de son secrétaire, il s’absente pour aller la chercher, mais au lieu de revenir, il sort par une seconde porte et va rejoindre son valet de chambre.
Ce n’est point toujours à des changeurs que s’adressent les Grinchisseurs aux deux lourdes. C’est ce que prouvera l’anecdote suivante.
Un individu arrive, en 1812 ou 1813, à Hambourg, son domestique ne parle, dans l’hôtel où son maître est descendu, que des millions qu’il possède et du mariage qu’il est sur le point de contracter, mariage qui doit, dit-il, augmenter encore les richesses de cet opulent personnage. La conduite du maître ne dément pas les discours du domestique, il paie exactement, et plus que généreusement ; l’or paraît ne rien lui coûter. Lorsque cet individu crut avoir inspiré une certaine confiance, il fit demander son hôte, et lorsque celui-ci se fut rendu à ses ordres, il lui dit qu’il désirait acheter plusieurs bijoux qu’il destinait à sa future ; mais, que, comme il ne connaissait personne à Hambourg, il le priait de vouloir bien lui indiquer le mieux assorti, le plus honnête des joailliers de la ville. Charmé de cette preuve de confiance, l’hôtelier s’empressa de faire ce que désirait son pensionnaire, et lui indiqua le sieur Abraham Levy. Le fripon alla trouver ce joaillier, et lui commanda pour une valeur de 150,000 fr. de bijoux.
Le jour de la livraison arrivé, le fripon, quoi qu’indisposé, se lève cependant, et vient en négligé recevoir le joaillier dans son salon. Après avoir attentivement examiné les diverses parures, il les dépose dans un des tiroirs d’un magnifique secrétaire à cylindre, qu’il ferme avec beaucoup de soin, mais sur lequel cependant il laisse la clé ; cela fait, il sonne son valet de chambre pour lui demander la clé d’un coffre-fort qui se trouve là. Le domestique ne répond pas, le noble personnage s’impatiente, sonne encore ; le domestique ne donne pas signe de vie ; il sort furieux pour aller chercher lui-même la clé dont il a besoin.
Un quart-d’heure s’est écoulé, et il n’est pas encore revenu. « Il ne revient pas, dit le joaillier au commis dont il est accompagné, cela m’inquiète. » — Cette inquiétude se comprendrait, répond le commis, s’il avait emporté les bijoux avec lui, mais ils sont dans ce secrétaire, nous n’avons donc rien à craindre ; patience, il peut avoir été surpris par un besoin, en allant chercher son domestique. — « Ce que vous dites est vrai, mon cher Bracmann, c’est à tort que je m’alarme, répond Abraham Levy ; mais, cependant, ajoute-t-il en tirant sa montre, voilà trente-cinq minutes qu’il est parti, une aussi longue absence est incompréhensible ; si nous l’appelions ? » Le commis se range à l’avis de son patron, et tous deux appellent monseigneur ; point de réponse. « Mais la clé est restée au secrétaire, dit encore le joaillier, si nous ouvrions ? — Vous n’y pensez pas, M. Abraham, et s’il rentrait et qu’il nous trouvât fouillant dans son secrétaire, cela ferait le plus mauvais effet. » Le joaillier se résigne encore ; mais enfin, n’y pouvant plus tenir, il sonne après trois quarts d’heure d’attente ; les domestiques de l’hôtel arrivent, on cherche le seigneur qu’on ne trouve plus ; enfin, on ouvre le secrétaire. Que le lecteur se représente, si cela est possible, la stupéfaction du pauvre Abraham Levy lorsqu’il vit que le fond du secrétaire et le mur contre lequel il était placé étaient percés, et que ces trous correspondaient derrière la tête d’un lit placé dans une pièce voisine, ce qui avait facilité l’enlèvement des diamans. On courut en vain après les voleurs qui s’étaient esquivés par la seconde porte de l’appartement qu’ils occupaient, et qui étaient déjà loin de Hambourg lorsque le joaillier Abraham Levy s’aperçut qu’il avait été volé. L’un des deux adroits Grinchisseurs aux deux Lourdes dont je viens de parler est actuellement à Paris, où il vit assez paisiblement. Je crois qu’il s’est corrigé.
Quand on échange des pièces d’or, quand on vend des diamans à une personne que l’on ne connaît pas parfaitement, il ne faut pas perdre de vue sa propriété, ni surtout la laisser enfermer.
Les Grinchisseurs aux deux Lourdes escroquent aussi des dentelles de prix. Une adroite voleuse, la nommée Louise Limé, dite la Liégeoise, plus connue sous le nom de la comtesse de Saint-Amont, loua en 1813 ou 1814, l’entresol de la maison sise au coin des rues de Lille et des Saints-Pères. Cet entresol avait deux sorties, l’une sur l’escalier commun, l’autre donnait entrée dans une boutique qui, alors, n’était pas louée. La comtesse de Saint-Amont fit apporter chez elle un nombre de cartons assez grand pour masquer cette seconde entrée. Tout étant ainsi disposé, elle se rendit chez un marchand, auquel elle acheta au comptant pour 36 à 40,000 francs de dentelles. Le lendemain, un commis lui apporte ses emplettes, qu’elle examine avec le plus grand soin ; cela fait, elle prend le carton qui les contient et le place derrière les siens. Un compère, aposté pour cela, l’enlève et s’esquive. Pendant ce temps, la comtesse assise devant un secrétaire compte des écus. Mais, tout-à-coup elle se ravise et dit au commis : « Il est inutile de vous charger, je vais vous payer en billets de banque » Elle remet les écus dans le sac qui les contenait, et passe derrière les cartons. Le commis entend le bruit que fait une clé en tournant dans une serrure ; il croit que c’est la caisse que l’on ouvre. A ce bruit succède un silence de quelques minutes. Le commis suppose que la comtesse compte les billets de banque qu’il va recevoir. Mais enfin, ne la voyant pas revenir, il passe à son tour derrière les cartons, et découvre le pot aux roses. Les recherches de la police, pour découvrir la fausse comtesse de Saint-Amont, furent toutes inutiles ; on n’a jamais pu savoir ce que cette femme était devenue.
Grinchir à Location. On ne saurait prendre, contre les Grinchisseurs à Location, de trop minutieuses précautions, car on peut citer un grand nombre d’assassinats commis par eux. Lacenaire a commencé par Grinchir à Location. Les Grinchisseurs à Location marchent rarement seuls, et, quelquefois, ils se font accompagner par une femme. Ils connaissent toujours le nombre, l’heure de la sortie, des habitans de l’appartement qu’ils veulent visiter. Ils examinent tout avec la plus scrupuleuse attention, et ne paraissent jamais fixés lors d’une première visite, car ils se réservent de voler à une seconde.
Lorsque le moment de procéder est arrivé, l’un d’eux amuse le domestique ou le portier qui les accompagne, tandis que l’autre s’empare de tous les objets à sa convenance. Un Grinchissage à Location réussit presque toujours, grâce à la négligence des serviteurs chargés de montrer aux étrangers l’appartement à louer.
Les Grinchisseurs à Location servent aussi d’éclaireurs aux Cambriolleurs et Caroubleurs. Ils se font indiquer les serrures qui appartiennent au propriétaire, et celles qui appartiennent au locataire ; ils demandent à voir les clés dont ils savent prendre l’empreinte.
Beaucoup de personnes accrochent leurs clés dans la salle à manger, c’est ce qu’elles ne devraient pas faire ; c’est bénévolement fournir aux voleurs le moyen de procéder avec plus de facilité.
Grinchir à la Broquille. Les Grinchisseurs à la Broquille sont, ainsi que les Avale tout cru et les Aumôniers, une variété de Détourneurs ; et, comme eux, ils exploitent les bijoutiers.
Ces derniers donc, s’ils veulent être à l’abri de leurs atteintes, devront avoir les yeux toujours ouverts, et leur montre ou vitrine toujours close ; mais ces précautions, quoique très-essentielles, ne sont que des prolégomènes qui ne doivent pas faire négliger toutes celles dont les evénemens indiqueraient la nécessité. Par exemple : lorsque quelqu’un se présente dans la boutique d’un joaillier pour marchander des bagues ou des épingles, si le marchand ne veut pas courir le risque d’être volé, il ne faut pas qu’il donne à examiner plus de deux bagues à la fois ; si la pratique désire en examiner davantage, il remettra à leur place les premières avant de lui en remettre deux autres ; les baguiers et pelottes devront donc être faits de manière à contenir un nombre déterminé de bagues ou d’épingles.
Malgré l’emploi de toutes ces précautions, le bijoutier peut encore être volé, et voici comme : Un Broquilleur adroit examine du dehors une épingle de prix placée à l’étalage, et il en fait fabriquer une toute semblable par un bijoutier affranchi ; puis après il vient marchander celle qu’il convoite, et comme le prix, quelque modéré qu’il soit, lui paraît toujours trop élevé, il rend au marchand l’épingle qu’il a fait fabriquer, et garde la bonne ; il est inutile de dire que le numéro, la marque, l’étiquette, et jusqu’à la soie qui l’attache, sont parfaitement imités.
D’autres Broquilleurs savent parfaitement contrefaire les anneaux à facettes dont les bijoutiers ont toujours un groupe à la disposition des acheteurs ; l’un d’eux marchande et achète une bague du groupe, dont il sait adroitement faire l’échange ; le bijoutier accroche à sa vitrine un paquet d’anneaux en cuivre, tandis que le voleur s’esquive avec les anneaux d’or.
Souvent encore deux femmes dont la mise est propre, quoiqu’un peu commune, se présentent pour acheter une chaîne, elles sont long-temps à trouver du jaseron dont la grosseur leur convienne, mais lorsqu’elles se sont déterminées elles veulent savoir combien de tours la chaîne devra faire ; pour en prendre la mesure exacte ; l’une d’elles passe plusieurs tours de jazeron autour du col de sa compagne, et avec une petite paire de cisailles, qu’elle tient cachée dans sa main, elle en coupe un morceau plus ou moins long, qui tombe entre la chemisette et le dos. Cela fait, ces femmes conviennent d’en prendre une longueur déterminée, donnent des arrhes et sortent ; elles recommencent plusieurs fois dans la même journée ce vol qu’elles nomment la Détourne à la Cisaille.
un détenu, 1846 : Voler à l’étalage.
Larchey, 1865 : Voler (Vidocq). V. Turbinement, Plan, Douille, Affranchir. — Grinchissage, Vol. V. Parrain.
Delvau, 1866 : v. a. Voler quelque chose. On dit aussi Grincher. Grinchir à la cire. Voler des couverts d’argent par un procédé que décrit Vidocq (p. 205).
Gringalet
Delvau, 1866 : s. m. Gamin, homme d’apparence chétive, — dans l’argot des faubouriens.
Rigaud, 1881 : Individu chétif.
Virmaître, 1894 : Mièvre, malingre, enfant pas réussi (Argot du peuple). V. Avorton.
France, 1907 : Malingre.
Guibole
France, 1907 : Jambe ; de gigue. Jouer des guiboles, courir.
Un bonhomme qui passait près de nous de toute la vitesse de ses vieilles guiboles nous jeta ces mots, sans s’arrêter une seconde, ni seulement tourner la tête :
— Les Prussiens !
(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)
— Voilà, continua-t-il, en posant son verre vide sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent ; mais, l’hiver dernier, bernique ! Les guiboles n’ont plus voulu aller… Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt le Nanterre… J’y ai passé trois mois ; mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux… Toute la sainte journée, il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça… Puis, quel sale monde !
(André Theuriet)
Guigne
Delvau, 1866 : s. f. Mauvaise chance, — dans l’argot des cochers qui ne veulent pas dire guignon. Porter la guigne. Porter malheur.
Rigaud, 1881 : Guignon. — Guignasse, guignon énorme. — Guignolant, guignolante, désespérant, désespérante.
Rossignol, 1901 : Avoir la guigne est ne pas avoir de réussite. Il est né sous une mauvaise étoile, il a une guigne insensée : tout ce qu’il entreprend ne lui réussit pas.
France, 1907 : Mauvaise chance.
Elle surprit mon regard sur sa robe : — Vous regardez mes frusques ? Ah ! c’est la guigne, voyez-vous, et la guigne ça rend timide ; alors, telle que vous me voyez, je bois pour me donner de l’aplomb.
(Alphonse Allais)
— Allons, mes enfants, il ne faut pas se faire de bile… Ça ne sert à rien d’abord, et puis ça vous flanque la guigne pour l’avenir… Moi le premier, est-ce que vous croyez que je n’ai pas eu mes moments difficiles ?… On les surmonte, parbleu ! et un jour vient où l’on a l’assiette au beurre à son tour…
(Paul Alexis)
On regrette de n’avoir pas
Consommé ce premier repas,
Le cœur plus digne.
Et de notre fleur au trépas
Alphonse s’offre les appas…
Voilà la guigne.
Ils vous disent : « Faisons joujou,
Je te mettrai dans l’acajou… »
On se résigne.
Et bien souvent le sapajou
En est quitte pour un bijou…
Et vient la guigne.
(Blédort)
Guignon
d’Hautel, 1808 : Avoir du guignon. Pour, être malheureux, n’avoir de succès en rien.
Jouer de guignon. Jouer de malheur ; perdre tout son argent au jeu.
Delvau, 1866 : s. m. Pseudonyme moderne du vieux Fatum. Avoir du guignon. Jouer de malheur, ne réussir à rien de ce qu’on entreprend.
France, 1907 : Mauvaise chance ; de guigner. C’est, comme dit le Dr Grégoire, la tête de Turc des impuissants et des fruits secs.
Tout a l’heure j’errais tristement dans la rue,
Car je pense, parfois, que naître est un guignon,
Et, levant vers le ciel mon visage grognon,
Je t’aperçus, gargouille à la face bourrue,
Qui me tirais la langue en haut de ton pignon !
(George Bois, Cœur au vent)
Herbe
d’Hautel, 1808 : Mauvaise herbe croît toujours. Voy. Croître.
Je ne sais sur quelle herbe il a marché. Se dit d’une personne qui est de fort mauvaise humeur, sans qu’on lui en ait donné sujet.
Manger son blé en herbe. Dissiper sa fortune avant qu’elle soit bien établie.
Couper l’herbe sous le pied à quelqu’un. Pour dire aller sur ses brisées, le supplanter.
On y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean. Pour dire qu’on a cherché toutes sortes de remèdes pour guérir un malade, ou toutes sortes de moyens pour réussir dans une affaire, sans qu’on y soit parvenu.
France, 1907 : Les locutions proverbiales sur l’herbe sont nombreuses sans compter l’herbe de la Saint-Jean. Voici les plus usitées : Qui éloigne du jardin poulets et poule mère a toujours des herbes pour la soupe ; qui éloigne de chez soi les gaspilleurs, les parasites et les indiscrets ne manque jamais du nécessaire. Mêler trop d’herbes au potage, parler ou s’occuper de trop de choses à la fois. S’en aller à la pointe de l’herbe, mourir au printemps ; se dit des poitrinaires qui meure quand l’herbe commence à pousser. Mauvaise herbe croit toujours, se dit par plaisanterie des enfants dont la croissance est rapide. Il a bien fait, il aura de l’herbe, louange ironique adressée à quelqu’un.
Ce poète Malherbe
Qu’on tient si parfait,
Il aura de l’herbe,
Car il a bien fait.
À chemin battu ni en un four chaud, il ne croit pas d’herbe ; il n’y a rien à gagner dans un commerce ou une affaire dont se mêlent trop de gens.
L’herbe qu’on connait, on la doit bien lier à son doigt, il ne faut pas changer les anciens serviteurs. Couper l’herbe sous le pied, devancer quelqu’un, lui prendre ce qu’il désirait, ce qu’il comptait avoir. Avoir marché sur une mauvaise herbe, être de mauvaise humeur. Manger son blé en herbe, entamer son patrimoine.
« L’herbe croit chez eux ; personne ne va les voir ; ils sont délaissés de tous. »
Herbes de la Saint-Jean
Delvau, 1866 : s. f. pl. Moyens extraordinaires employés pour faire réussir une affaire, soins excessifs donnés à une chose, — dans l’argot du peuple, qui a une Flore à lui, comme il a sa Faune.
France, 1907 : Procédés et moyens extraordinaires pour faire réussir une entreprise. Allusion aux vertus magiques de l’hypericum et de la racine de fougère que l’on cueillait le jour de la Saint-Jean pour en joncher les planchers et porter bonheur à la maison.
L’armoise commune est aussi appelée herbe de la Saint-Jean.
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