Rigaud, 1881 : Signe d’intelligence entre voleurs. — Signal de reconnaissance. Avoir de l’accent, signifie être reconnu pour un voleur à certains signes.
Accent, arçon
Arçon
Clémens, 1840 : Avertissement.
La Rue, 1894 : Signe de reconnaissance entre voleurs qui consiste à cracher fortement à terre ou à courber le pouce de la main droite sur la joue de façon à figurer un c ou petit arc.
France, 1907 : Signe de reconnaissance des voleurs entre eux. « Du temps de Vidocq (1837), dit Lorédan Larchey, c’était un C figuré à l’aide du pouce droit sur la joue droite. La courbe du C représente la forme d’un arc. » D’où le vieux mot arçon, archet, petit arc.
Si c’étaient des amis de Pantin, je pourrais me faire reconnaître, mais des pantes nouvellement affranchis, des paysans qui font leur premières armes, j’aurais beau faire l’arçon.
(Vidocq)
Arçonner
Clémens, 1840 : Prévenir, tâter, fouiller, frapper.
Halbert, 1849 : Faire parler.
Delvau, 1866 : v. a. Parler à quelqu’un, l’apostropher, le forcer à répondre. Argot des voleurs.
Pierre Sarrazin avait déjà employé ce mot dans le même sens, en l’écrivant ainsi : arresoner ; je l’ai cherché en vain dans les dictionnaires. D’un autre côté, les voleurs disent : Faire l’arçon, pour signifier : Faire le signal de reconnaissance ou d’avertissement, qui est, paraît-il, le bruit d’un crachement et le dessin d’un C sur la joue droite, près du menton, avec le pouce de la main droite.
La Rue, 1894 : Faire parler. Faire l’arçon.
France, 1907 : Apostropher à haute voix quelqu’un pour l’obliger à répondre.
Boire dans la grande tasse
Rigaud, 1881 : Se noyer, être noyé. (L. Larchey)
France, 1907 : Se noyer. Boire de l’encre, se trouver en compagnie et s’apercevoir que l’amphitryon a laissé votre verre vide ; — du lait, être applaudi, argot des coulisses ; — un bouillon, perdre de l’argent dans une entreprise ; se noyer ; — une goutte, être sifflé, argot des théâtres, « opposition à boire du lait, dit Lorédan Larchey ; le lait est doux, mais la goutte est raide. » Boire au-dessus de l’œil jard, comprendre l’argot. « Boire au-dessus de l’œil fait allusion au verre levé en signe de reconnaissance. » (Ibid.)
Chaparder
Larchey, 1865 : Marauder. — De chat-pard : chat-tigre ou serval. — Les zouaves passent pour les plus habiles chapardeurs de l’armée française.
Delvau, 1866 : v. a. Marauder, — dans l’argot des troupiers.
Merlin, 1888 : Marauder, voler.
Virmaître, 1894 : Aller à la maraude (Argot des troupiers).
Rossignol, 1901 : Prendre.
En nous promenant à la campagne, nous avons chapardé des cerises.
Hayard, 1907 : Marauder.
France, 1907 : Marauder, de chat-pard, chat-tigre ; argot des soldats d’Afrique.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’on fricote ? Eh ! eh ! on se nourrit bien ici, tonnerre de Dieu ! ça sent bon ! Ah ! Ah ! C’est Jacobot ! D’où avez-vous tiré ce freschsteack ? Où diable a-t-il trouvé à chaparder de la viande, ce rossard ?
C’était Le gros commandant Rambaut qui, réveillé, lui aussi, s’avançait par l’odeur alléché.
(Hector France, Sous Le Burnous)
Puis voici cette étrange fille, Thérèse Figneur, dite Sans-Gêne, dont la vie est toute une épopée coupée d’éclats de rire. Engagée à dix-neuf ans dans la légion allobroge, elle est dragon au siège de Toulon. Elle vit familièrement avec l’état-major, partageant avec le sergent Masséna et le soldat Junot un gigot de mouton chapardé durant une reconnaissance en fourrageurs.
(Marzac)
Se dit aussi pour voler :
En quoi la sûreté de l’État et la défense nationale sont-elles compromises parce que j’ai prouvé, preuves en mains, qu’on avait chapardé du blé et que le Magenta ne répondait pas comme bâtiment à ce qu’on était en droit d’en attendre ?…
La publication que j’ai faite intéresse, en effet, la défense nationale, compromise par des serviteurs infidèles. Elle ne peut être désagréable qu’aux voleurs.
(Clemenceau, La Justice)
Chateaubriand
Rigaud, 1881 : Bifteck très épais, bifteck à triple étage, — dans le jargon des restaurants. — Un Chateaubriand aux pommes.
France, 1907 : Transformation du beef-steack sur la note du restaurateur. Une maison qui se respecte ne sert aux clients que des chateaubriands. Le publie bénévole paye le baptême. Pourquoi ce nom célèbre à un morceau de bœuf ? Théodore de Banville raconte qu’il voulut en avoir le cœur net :
Enfin, je n’y tins plus, je voulus absolument le savoir, et j’interrogeai Magny. À ce qu’il m’apprit, le chateaubriand fut baptisé ainsi, parce qu’il avait été inventé sous les auspices de… M. de Chabrillan ! N’est-ce pas là l’origine commune des histoires et des légendes qui, sauf de rares exceptions, sont toutes nées d’une faute de langue ou d’une faute d’orthographe ?
Il est vrai qu’il reste à ce grand écrivain, à ce philosophe morose, la popularité, énorme, permanente, la gloire en billon circulant du bouillon Duval au cabaret du Lyon d’Or, d’avoir servi de patron à un beefsteack renommé — lui qui n’en mangeait jamais et ne se nourrissait que de laitage, d’encens et de souvenirs. Ô ironie ! ô reconnaissance des peuples ! Un beefsteack aux pommes, voilà peut-être tout ce qui restera un jour d’un Atlas de la pensée, d’un Archimède de la philosophie. Il portait un monde dans son vaste cerveau, il rêvait d’en soulever un autre avec sa plume, et le résultat de tout cela : un nom qu’on crayonne sur un menu de restaurant. C’est ça la gloire !
(E. Lepelletier)
On vient d’installer à la Bibliothèque nationale un petit buffet, très commode pour les travailleurs. L’un de ceux-ci y pénètre dernièrement :
Que désire monsieur ?
— Qu’est-ce qu’on peut bien manger dans celte cité des lires ? Donnez-moi un Chateaubriand.
— Voilà, monsieur.
— Grand format, surtout.
Chiner
Larchey, 1865 : Aller à la recherche de bons marchés.
Remonenq allait chiner dans la banlieue de Paris.
(Balzac)
Les roulants ou chineurs sont des marchand d’habits ambulants qui, après leur ronde, viennent dégorger leur marchandise portative dans le grand réservoir du Temple.
(Mornand)
Delvau, 1866 : v. n. Brocanter, acheter tout ce qu’il y a d’achetable — et surtout de revendable — à l’hôtel Drouot.
Rigaud, 1881 : Crier dans les rues, — dans le jargon des marchands d’habits ambulants. Quand ils parcourent la ville, au cri de : « habits à vendre ! » ils chinent, ils vont à la chine.
Rigaud, 1881 : Critiquer, se moquer de.
Rigaud, 1881 : Porter un paquet sur le dos ; trimballer de la marchandise, — dans le jargon des marchands ambulants : c’est une abréviation de s’échiner.
Merlin, 1888 : Médire de quelqu’un ; le ridiculiser.
Fustier, 1889 : Travailler. (Richepin) — Plaisanter.
La Rue, 1894 : Crier et vendre dans les rues ; Brocanter. Plaisanter.
Virmaître, 1894 : Blaguer quelqu’un. — Il est tellement chineur que tout le monde passe à la chine (Argot du peuple). N.
Virmaître, 1894 : Courir les rues ou les campagnes pour vendre sa camelotte. Chiner est synonyme de fouiner. Comme superlatif on dit chignoler (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Blaguer, plaisanter quelqu’un est le chiner ; celui qui chine est aussi un chineur.
Rossignol, 1901 : Le marchand d’habits qui court les rues pour acheter de vieux vêtements, c’est un chineur, il fait la chine. Le marchand ambulant chine sa camelote de porte en porte. Le marchand de chiffons qui court les rues est aussi un chineur. Il y a aussi le chineur à la reconnaissance du mont-de-piété dont le montant du prêt est toujours surchargé et qui cherche à escroquer un passant, Le camelot qui offre sa marchandise aux abords des cafés est chineur. On remarque encore le chineur au balladage qui vend dans une voiture dite balladeuse ; le chineur à la boîterne, avec une boîte.
Hayard, 1907 : Blaguer, courir les rues et la campagne pour vendre ou acheter.
France, 1907 : Faire le chinage.
France, 1907 : Médire, se moquer.
C’est vrai que j’comprends pas grand’chose
À tout c’qu’y dis’nt les orateurs,
Mais j’sais qu’is parl’nt pour la bonn’ cause
Et qu’i’s tap’nt su’ les exploiteurs.
Pourvu qu’on chine l’ministère,
Qu’on engueul’ d’Aumale et Totor
Et qu’on parl’ de fout’ tout par terre !…
J’applaudis d’achar et d’autor.
(Aristide Bruant)
France, 1907 : Travailler avec ardeur ; abréviation de s’échiner.
Chiquer
d’Hautel, 1808 : Au propre, mâcher du tabac en feuille. Au figuré, prendre ses repas habituels ; et par extension faire endêver ou pester quelqu’un, le railler, se moquer de lui.
On dit d’un homme pauvre qui n’a rien à mettre sous la dent, qu’il n’a pas de quoi chiquer.
Vidocq, 1837 : v. a. — Battre.
Halbert, 1849 : Battre.
Larchey, 1865 : Battre. Mot à mot : avaler. Même racine que la précédente.
Larchey, 1865 : Faire avec chic, supérieurement.
Je leur en ferai des discours, et des chiqués.
(Chenu)
Auprès d’elle, Eugénie Nu Bras, Nous chique avec génie, Son pas.
(1846, Privat d’Anglemont)
Larchey, 1865 : Manger, dépenser. — Mot de la langue romane. V. Roquefort.
Ne pourrions-nous pas chiquer un légume quelconque ? mon estomac abhorre le vide.
(Balzac)
Il m’a fallu tout mettre en plan. J’ons chiqué jusqu’aux reconnaissances.
(Dialogue entre Zuzon et Eustache, chanson, 1836)
Delvau, 1866 : s. m. Manger.
Delvau, 1866 : v. a. Battre, donner des coups, — dans l’argot des faubouriens, qui déchiquettent volontiers leurs adversaires, surtout lorsqu’ils ont une chique. Se chiquer. Échanger des coups de poing et des coups de pied.
Delvau, 1866 : v. a. Dessiner ou peindre avec plus d’adresse que de correction, avec plus de chic que de science véritable.
Rigaud, 1881 : Battre. — Se chiquer, s’invectiver, en venir aux mains. — Chiquerie, rixe.
La Rue, 1894 : Manger. Battre. Mentir, simuler. Feindre une scène.
France, 1907 : Faire un tableau ou un dessin d’après certains procédés rapides qui étonnent et plaisent aux bourgeois. « Un paysage bien chiqué. » Le chic, en ce sens, est la malhonnêteté de la peinture ou du dessin. « Grévin ne faisait que chiquer. »
France, 1907 : Manger.
France, 1907 : Simuler, feindre. Chiquer des sortes, voler des lettres d’imprimerie.
Conservatoire
Vidocq, 1837 : Bureaux de commissionnaires près le Mont-de-Piété.
Plusieurs des directeurs de ces bureaux, pour gagner davantage et recevoir une rétribution de l’emprunteur, prêtent souvent, sur les objets qu’on leur présente, un tiers de plus que ce que pourrait prêter le grand Mont-de-Piété, de cette manière l’objet engagé se trouve estimé à sa juste valeur ; les fripons avec lesquels les commissionnaires s’entendent, reçoivent seulement la somme prêtée par le grand Mont-de-Piété, et paient aux commissionnaires complaisans la prime convenue d’avance.
Porteur d’une reconnaissance émanée des bureaux dont je viens de parler, un individu revêtu d’un costume de militaire ou de matelot accoste sur la voie publique un passant auquel il peint sa misère, et offre sa reconnaissance ; il a besoin d’argent pour continuer sa route, et, si le passant se laisse séduire, il la lui vend 10, 15 fr. et quelquefois plus.
Ces escroqueries n’auraient pas lieu si les commissionnaires n’y donnaient pas les mains en prêtant souvent plus que la valeur réelle de l’objet qui leur est présenté, et il cessera sitôt que l’administration voudra bien surveiller de près ceux qu’elle emploie.
Larchey, 1865 : Mont-de-Piété (Vidocq). — On y conserve les objets mis en gage.
Delvau, 1866 : s. m. Grand Mont-de-piété, — dans l’argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Mont-de-Piété. Le conservatoire des bardes et autres.
France, 1907 : Mont-de-piété. On y conserve en effet si bien les objets que souvent le propriétaire ne les revoit plus.
Filer une scène
Delvau, 1866 : La conduire avec art, — dans l’argot des vaudevillistes. On dit de même Filer une intrigue, une reconnaissance, etc.
France, 1907 : Arranger habilement une scène sur le théâtre.
Gendarme
d’Hautel, 1808 : On dit d’une femme hommasse, hardie et effrontée, que c’est un vrai gendarme.
Delvau, 1864 : Concubine ou femme légitime qui, toujours pendue au bras de son homme, ou sur ses talons, le suit partout — et quand même.
Delvau, 1866 : s. m. Femme délurée et de grande taille, — dans l’argot du peuple.
Delvau, 1866 : s. m. Fer à repasser, — dans l’argot des ménagères, qui ont constaté que la plupart de ces utiles instruments sortaient de la maison de la veuve Gendarme. Branleuse de gendarme. Repasseuse.
Delvau, 1866 : s. m. Hareng saur, — dans l’argot des charcutiers.
Rigaud, 1881 : Breuvage composé de vin blanc, de sirop de gomme et d’eau ; très apprécié des ivrognes les lendemains des jours de fêtes bachiques. Dans leur reconnaissance, ils ont nommé le même mélange : un « protecteur ».
Rigaud, 1881 : Cigare d’un sou à bout coupé.
Rigaud, 1881 : Gaillarde qui vaut un et quelquefois deux hommes. L’ouvrier parisien appelle volontiers sa femme « mon gendarme, le gendarme », quand elle est criarde, ou quand elle est maîtresse au logis, ou quand elle vient en gesticulant l’arracher aux douceurs du cabaret.
Rigaud, 1881 : Hareng-saur.
La Rue, 1894 : Hareng saur. Cigare de cinq centimes. Logeur. Moisissure. Fer à repasser.
Virmaître, 1894 : Fer à repasser. Gendarme est le nom du fabricant le plus renommé (Argot des blanchisseuses).
France, 1907 : Boisson composée de vin blanc, sirop de gomme et eau.
France, 1907 : Cigare d’un sou.
France, 1907 : Femme de grande taille, délurée et hardie. On dit, dans le même sens, dragon.
France, 1907 : Fer à repasser, parce que, dit encore Delvau, la plupart de ces utiles instruments sortaient de la maison de la veuve Gendarme, d’où une repasseuse est appelée branleuse de gendarme.
France, 1907 : Hareng saur.
France, 1907 : Logeur en garni.
France, 1907 : Moisissure sur le vin. D’après Delvau, ce nom serait un jeu de mot parce que cette moisissure arrête le travail de bonification. On ne peut pas dire de cette explication fantaisiste : Si non cero, bene torovato.
Godillots
France, 1907 : Souliers et spécialement souliers de soldats, du nom du fondateur de la grande fabrique de chaussures.
Il travaillait, dit le Journal, comme ouvrier maçon, à des réparations au fort de Ham lorsque Louis Napoléon s’en évada. Ce fut lui qui prêta la blouse et le prantalon de toile grossière dont se revêtit le prince, le 25 mai 1846, pour passer devant le corps de garde, une planche portée sur l’épaule dérobant son visage à la curiosité du factionnaire.
Dès le début du troisième empire, la reconnaissance du souverain se manifesta par le don d’une somme importante et la fourniture de plusieurs parties de l’équipement militaire, entre autres des escarpins de troupe, dits godillots.
Mais que devient alors la légende de « Badinguet » ?
À la fin du Directoire, au commencement du consulat, on citait les fortunes criminelles faites par certains fournisseurs aux armées au détriment de nos superbes va-nu-pieds. Les exactions les plus éhontées, les vols les plus scandaleux se commettaient au grand jour, malgré les cris de colère de nos soldats, de nos populations et de nos généraux, et le notaire de Mme de Beauharnais pouvait dire à sa cliente :
— Épousez un fournisseur et non pas un général !
Hélas ! l’état de choses a bien peu changé.
Quant au ministre, il se soucie de tout ça comme de sa première paire de godillots.
(Camille Dreyfus, La Nation)
Un de nos deux compagnons de captivité était une espèce de bohème qu’on avait enrôlé de force et qui, détestable soldat, était toujours réprimandé par les chefs. C’est lui qui, de la distribution des effets, ayant reçu une énorme paire de godillots trop grands et par conséquent très lourds, s’écriait : « Je ne pourrai jamais courir avec ça, s’il fallait battre en retraite ! »
(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)
Moins de cirage aux godillots, plus de savon dans les chambrées ; moins de vexations et plus de discipline ! Et, surtout, que, du général au capitaine, les chefs se fassent voir davantage, s’enquièrent des malades, s’inquiètent de « l’ordinaire », s’occupent du soldat, ne le livrent pas entièrement aux contremaîtres de l’armée.
(Séverine, Gil Blas)
Horloger (avoir sa montre chez l’)
Rigaud, 1881 : Avoir mis sa montre au Mont-de-Piété, — dans le jargon des artistes qui, la plupart du temps, regardent l’heure à vue de reconnaissance.
Larbinier
Virmaître, 1894 : Complice qui se déguise en domestique pendant que le cambrioleur opère. C’est le larbinier qui va préalablement en reconnaissance pour préparer le vol (Argot des voleurs).
France, 1907 : Complice d’un cambrioleur. Il se déguise en domestique et se tient aux aguets pendant que le cambrioleur opère.
Lettres de Jérusalem
Vidocq, 1837 : Les évènemens de notre première révolution ont donné naissance aux Lettres de Jérusalem ainsi qu’aux Vols à la Graisse et à plusieurs autres. De la fin de 1789 à l’an VI de la république, des sommes très-considérables, résultats de Lettres de Jérusalem, sont entrées dans les diverses prisons du département de la Seine, et notamment à Bicêtre. En l’an VI, il arriva dans cette dernière prison, et dans l’espace de deux mois, plus de 15,000 francs.
Voici quelle était la manière de procéder des prisonniers qui voulaient faire un arcat, c’est-à-dire escroquer de l’argent à une personne au moyen d’une Lettre de Jérusalem. Ils se procuraient les adresses de plusieurs habitans des départemens, et, autant que possible, ils choisissaient ceux qui regrettaient l’ancien ordre de choses, et qu’ils croyaient susceptibles de se laisser séduire par l’espoir de faire une opération avantageuse ; on adressait à ces personnes une lettre à-peu-près semblable à celle-ci.
Monsieur,
Poursuivi par les révolutionnaires, M. le vicomte de ***, M. le comte de ***, M. le marquis de ***, (on avait le soin de choisir le nom d’une personne connue et récemment proscrite), au service duquel j’étais en qualité de valet de chambre, prit le parti de se dérober par la fuite à la rage de ses ennemis ; nous nous sauvâmes, mais suivis pour ainsi dire à la piste, nous allions être arrêtés lorsque nous arrivâmes à peu de distance de votre ville ; nous fûmes forcés d’abandonner notre voiture, nos malles, enfin tout notre bagage ; nous pûmes cependant sauver un petit coffre contenant les bijoux de Madame, et 30 000 fr. en or ; mais, dans la crainte d’être arrêtés nantis de ces objets, nous nous rendîmes dans un lieu écarté et non loin de celui où nous avions été forcés de nous arrêter ; après en avoir levé le plan, nous enfouîmes notre trésor, puis ensuite nous nous déguisâmes, nous entrâmes dans votre ville et allâmes loger à l’hôtel de ***. Nous nous informâmes en soupant d’une personnes à laquelle on pût, au besoin, confier des sommes un peu fortes ; nous voulions charger cette personne de déterrer notre argent, et de nous l’envoyer par petites parties au fur et à mesure de nos besoins, mais la destinée en ordonna autrement. Vous connaissez sans doute les circonstances qui accompagnèrent l’arrestation de mon vertueux maître, ainsi que sa triste fin. Plus heureux que lui, il me fut possible de gagner l’Allemagne, mais bientôt assailli par la plus affreuse misère, je me déterminai à rentrer en France. Je fus arrêté et conduit à Paris ; trouvé nanti d’un faux passeport, je fus condamné à la peine des fers, et maintenant, à la suite d’une longue et cruelle maladie, je suis à l’infirmerie de Bicêtre. J’avais eu, avant de rentrer en France, la précaution de cacher le plan en question dans la doublure d’une malle qui, heureusement, est encore en ma possession. Dans la position cruelle où je me trouve, je crois pouvoir, sans mériter le moindre blâme, me servir d’une partie de la somme enfouie près de votre ville. Parmi plusieurs noms que nous avions recueillis, mon maître et moi, à l’hôtel, je choisis le vôtre. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître personnellement, mais la réputation de probité et de bonté dont vous jouissez dans votre ville, m’est un sûr garant que vous voudrez bien vous acquitter de la mission dont je désire vous charger, et que vous vous montrerez digne de la confiance d’un pauvre prisonnier qui n’espère qu’en Dieu et en vous.
Veuillez, Monsieur, me faire savoir si vous acceptez ma proposition. Si j’étais assez heureux pour qu’elle vous convint, je trouverais les moyens de vous faire parvenir le plan, de sorte qu’il ne vous resterait plus qu’a déterrer la cassette ; vous garderiez le contenu entre vos mains ; seulement vous me feriez tenir ce qui me serait nécessaire pour alléger ma malheureuse position.
Je suis, etc.
P. S. Il n’est pas nécessaire de vous dire qu’une affaire semblable à celle que je vous propose doit être faite avec la plus grande discrétion ; ainsi, dans votre réponse, qui devra passer par le greffe de la prison avant de m’être remise, bornez-vous, seulement à me répondre, oui, ou non.
Toutes les Lettres de Jérusalem étaient calquées sur le même modèle, et tous les jours il en sortait, des prisons de la Seine, une très-grande quantité ; sur dix, sur vingt même, une tombait entre les mains d’un individu qui, par bonté d’ame, ou dans l’espoir de s’approprier tout ou partie du trésor, voulait bien se charger de la commission, et qui répondait au prisonnier. (C’est ici le lieu de faire remarquer que ce n’était jamais à celui qui avait monté l’arcat que la réponse était adressée ; un autre prisonnier était chargé de figurer, c’est-à-dire, de représenter, au besoin, le domestique infortuné du comte ou du marquis.)
Lorsque la réponse du Pantre était parvenue à l’Arcasineur, il s’empressait de lui écrire qu’il bénissait le ciel qui avait bien voulu permettre que la première personne à laquelle il s’était adressé, fût assez bonne pour compâtir à ses peines ; il était prêt, disait-il, à lui envoyer le plan qui devait le guider dans ses recherches ; mais pour le moment cela lui était impossible, attendu que, pour subvenir à ses premiers besoins, il avait été forcé de mettre sa malle, et tout ce qu’elle contenait, entre les mains d’un infirmier, en garantie d’une somme de… (la somme était toujours en rapport avec la fortune présumée de l’individu auquel on s’adressait.) Mais pourtant, ajoutait en terminant l’Arcasineur, si vous voulez avoir l’extrême complaisance de m’envoyer la somme due par moi à l’infirmier, je vous enverrai de suite le plan, et toutes les indications qui vous seraient nécessaires. La cupidité exerce un tel empire sur la plupart des hommes, que, presque toujours, le prisonnier recevait la somme qu’il avait demandée ; il arrivait même que, par excès de complaisance ou de précaution, le Sinve l’apportait lui-même, ce qui ne l’empêchait pas de subir le sort du commun des martyrs.
Les Lettres de Jérusalem ne sont pas mortes avec les circonstances qui les avaient fait naître ; tous les jours encore, des arcats sont montés dans les prisons, et l’audace des Arcasineurs est si grande, qu’ils ne craignent pas de s’adresser à des individus qui doivent, par le fait seul de leurs relations antérieures, connaître leurs us et coutumes ; cela est si vrai, qu’un Arcasineur m’adressa, il y a peu de temps, la lettre suivante :
Toulon, le 14 novembre 1835.
Monsieur,
J’ai fait du bien ; qu’il est doux, ce mot ! Ce mot renferme des pages entières, des volumes même. Un bienfait n’est jamais perdu. Quoi ! le bienfaiteur désintéressé a-t-il besoin de récompense ? Non ! Il est trop payé, s’il est humain et généreux, par cette satisfaction qui énivre les ames sensibles après un bienfait.
Telle j’étais, Monsieur, à votre égard, lors de votre évasion de Toulon, et votre nom m’eût été toujours inconnu, sans mon petit-fils, dans les mains duquel se trouvait votre biographie en me faisant le récit de cette aventure, me mit à même de connaître le nom de l’individu auquel je m’étais intéressée. Il me restait cependant le doute que vous ne fussiez tel que je le souhaitais, ce qui aurait pu attirer sur moi la divine réprobation et l’exécration des hommes. Mais l’aveugle confiance que vous eûtes en moi en était un sûr garant ; et je me disais : le coupable endurci n’aime que la nuit, le grand jour l’épouvante. Enfin le ciel même parut me l’attester, quand il vint lui-même à votre secours, et vous offrit, par le moyen de l’enterrement, la voie de salut que vous me demandâtes, et que, par un excès d’humanité, je vous promis. Pourquoi donc, Monsieur, après votre aveu et votre prière : Sauvez-moi, ame sensible, Dieu vous on tiendra bon compte, ne continuâtes-vous pas à me dire : Vous sauvez un malheureux qui n’a pas trempé dans le crime dont il a été accusé, et qui l’a plongé dans l’abîme dont il est si difficile, mais non impossible de se relever ! Cette déclaration aurait redoublé en moi l’intérêt qui me portait à vous aider, et aurait laissé en moi cette sécurité, et cette satisfaction que l’on éprouve à la suite d’un bienfait qui est ignoré de tout le monde. Mais, hélas ! comme les temps sont changés, depuis lors, pour nous ! Vous, en butte alors à la plus cruelle destinée, manquant de tout, obligé à fuir la société des hommes, et moi qui menais une vie paisible, quoique veuve d’un maître marin mort au service du roi Louis XVI, par le moyen d’un modique commerce, et une conscience pure, qui me mettait, ainsi que mes deux demoiselles en bas âge, à l’abri des premiers besoins.
Depuis que cette faible ressource m’a manqué, n’en ayant pas d’autres, je n’ai fait que languir.
Atteinte une des premières par le choléra je croyais toucher à la fin de mes maux, mais le ciel en a disposé autrement. La volonté de Dieu soit faite. Dieu a voulu m’épargner en prolongeant mon existence ; Dieu y pourvoira.
Je souhaite, Monsieur, que Dieu continue à prospérer vos affaires, et que vous soyez toujours le soutien des malheureux.
Agréez, Monsieur, les sentimens de ma considération, avec lesquels je suis,
Votre dévouée servante,
Geneviève Peyron, Ve Diaque.
Rue du Pradel, 19.
Voici en quels termes je répondis à cette lettre ; car, quoique bien convaincu qu’elle n’émanait pas de la personne qui m’avait rendu l’important service de favoriser mon évasion, mais bien de quelque Arcasineur pensionnaire du bagne de Toulon, qui avait appris la circonstance qu’il me rappelait, par mes Mémoires, je ne voulais pas, si contre toute attente mes prévisions étaient fausses, m’exposer à manquer de reconnaissance.
« Je serais mille fois heureux, Madame, si le hasard me faisait retrouver la femme qui m’a si généreusement aidé, à Toulon, lors de mon évasion ; je suis tout prêt à reconnaître, comme je le dois, ce qu’elle a fait pour moi, mais je ne veux point m’exposer à être dupe.
Ce que vous me dites, Madame, me prouve jusqu’à l’évidence que vous n’êtes pas la femme généreuse qui me procura les moyens de sortir de la ville de Toulon, et que vous ne connaissez cette circonstance de ma vie que par la lecture de mes Mémoires. Au reste, si vous êtes réellement la personne en question, vous pouvez aisément m’en donner la preuve, en me rappelant un incident qui m’arriva lorsque j’étais chez vous ; incident que la mémoire la moins locale ne peut avoir oublié ; si vous pouvez faire ce que je vous demande, je suis prêt à vous envoyer 500 fr., et même plus, etc., etc. »
L’Arcasineur ne se tint pas pour battu, et il me répondit en ces termes :
Toulon, le 30 novembre 1815.
Monsieur,
Il sied à la bienséance de répondre à une honnête missive, mais il n’est pas permis d’humilier les personnes.
Née dans une classe médiocre, appartenant à des parens dont l’honneur et la probité ont été les idoles, j’ai su répondre à leur attente, et me mériter, par une conduite toujours exempte de blâme, l’estime publique. Quoique illettrée, la nature m’a douée de ce tact qui tient lieu d’éducation soignée, et qui nous met à même de juger du procédé d’une personne. Mon petit-fils, né dans un siècle plus heureux que le mien, quant à l’instruction, a été choisi par moi pour être l’organe de mes pensées, et l’interprète de mes sentimens.
Oui, monsieur, je l’avouerai sans réserve, la tournure de votre lettre, et vos phrases ont tellement blessé mon amour-propre, que j’en ai été indignée. Vous eussiez beaucoup mieux fait de ne pas répondre que de m’offenser, et réserver votre manière de rédiger pour des ames basses et vénales. Cependant, un seul de vos paragraphes a mérité toute mon attention, et m’a paru être le plus fondé : c’est la crainte d’être trompé. J’ai apprécié vos doutes, et je les ai même admis. Mais, d’ailleurs, m’examinant attentivement, comment admettre en moi de pareilles idées, et supposer en moi un subterfuge, m’écriai-je au fond de l’ame, m’attachant à la ligne au contenu de ma lettre ! Demandait-elle une reconnaissance pécuniaire ? Contenait-elle un emprunt ? Exigeait-elle un sacrifice ? Non ! rien de tout cela. Elle ne contenait que l’épanchement sincère d’une ame sensible en apprenant l’heureux changement de votre sort ; et si la comparaison de nos destinées en différentes époques a été interprétée pour une demande quelconque, je la repousse de toutes mes forces, et hautement je m’écrie : mieux vaut mourir que s’humilier.
Quant à la preuve convaincante que vous me demandez, afin de reconnaître si je suis la personne en question, je répugnerais à la donner, précisément parce qu’elle a pour but la proposition d’une somme, si ce n’était une satisfaction personnelle. Je vous observerai donc que, soit vous, soit un autre individu auquel soit arrivé un pareil accident, vous ne fûtes jamais chez moi, n’ayant pu faire, sans me compromettre ; que le court entretien dans lequel je vous fis espérer les moyens de sortir, eut lieu publiquement, et que la circonstance et l’incident dont vous me parlez, me sont aussi inconnus que le Phénix. Et qu’enfin, n’ayant jamais joué, pendant ma vie, quoique orageuse, que des rôles honorables, je ne commencerai pas à l’hiver de mon âge à démentir mes sentimens.
J’ai l’honneur d’être,
Monsieur
Votre servante,
Genièvre Peyron, Ve Diaque.
Je ne voulus point prendre la peine de répondre à cette seconde missive. J’engage toutes les personnes qui en recevraient de semblables à suivre mon exemple.
Mac
Vidocq, 1837 : s. m. — Amant et souteneur d’une fille publique. Il s’est opéré une telle fusion dans nos mœurs, que plusieurs types se sont effacés sans laisser la moindre trace de leur existence. Bientôt le Mac sera un de ceux-là ; il est déjà fossile, bientôt il sera anté-diluvien. Mais cela ne prouve rien en faveur de nos mœurs ; notre belle jeunesse d’aujourd’hui ne vaut guère mieux que celle d’autrefois ; les dehors sont sans doute moins repoussans, mais l’intérieur est le même, et la seule conclusion qu’il soit possible de tirer de ce qui se passe, c’est que le nombre des êtres vicieux est plus grand. Le métier de Mac, autrefois, n’était guère exercé que par des voleurs ou des mouchards. Ces messieurs étaient jadis les seuls sultans des harems publics ; maintenant les prêtresses de Vénus Callipyge ont pour amans des jeunes gens de famille, ils ne volent personne, ils ne rendent aucun service à la préfecture de police, ils ont même de l’honneur ! Ce qui ne les empêche pas d’envoyer leur femme au vague, et d’avoir conservé toutes les traditions du métier, hormis celles qui pouvaient les compromettre. Que l’on ne croie pas cependant que les filles de joie ont gagné à cet échange ; il y avait autrefois entre elles et leurs amans une certaine conformité de périls et d’infortunes qui rendait la communauté plus douce, communauté qui n’existe plus maintenant. Cependant celui qui s’est fait le despote d’une courtisane, à la charge par lui de la défendre envers et contre tous, s’il n’est ni voleur ni mouchard, est bien prêt de devenir tout cela.
Le monde des Macs était autrefois un monde à part. On voyait ces Messieurs, réunis dans les bouges de la Grève et des environs, prêts, au premier signal, à aller jeter par la fenêtre le malheureux qui, pour son malheur, était entré dans un des mauvais lieux qui, à cette époque, infestaient les rues de la Tannerie, de la Vieille-Lanterne, de la Vieille-Place-aux-Veaux, de la Mortellerie.
Les Macs de l’ancien régime étaient tous costumés de la même manière ; grand chapeau à cornes, cravate d’une ampleur démesurée, veste très-courte, pantalon large, bas à coins de couleur, et chaussure des magasins de la mère Rousselle. Une chique énorme et un bâton long et noueux leur servaient de signes de reconnaissance.
Les filles étaient chargées de pourvoir aux besoins et aux plaisirs de MM. les Macs, et, à cet effet, chacune d’elles avait un compte ouvert chez Dupuis, la mère Bariol, la mère Sans-Refus, taverniers en grande renommée à cette époque. Chaque Mac inscrivait sur une ardoise sa dépense, que sa femme était chargée de payer. L’éponge passée sur une ardoise servait de quittance générale. (Voir Rutière).
Delvau, 1864 : Abréviation de maquereau.
Ça m’ fera peut-être rigoler un brin, de changer d’rôle, et de mac devenir miché.
(Lemercier de Neuville)
Après tout, ce n’est pas si bête
D’avoir fait quatre cents binettes.
D’hommes de lettr’s, de peintr’s et de mac ?
(A. Pothey)
Delvau, 1866 : s. m. Apocope de Maquereau, — dans l’argot des faubouriens.
Rigaud, 1881 : Apocope de maquereau, souteneur de filles ; et mecque avec changement de l’a en e. — De maque, marchand ; d’où maquignon.
Virmaître, 1894 : Diminutif de maquereau. Quelques-uns écrivent mec, d’autres mecque. C’est mac qui est le vrai mot (Argot des souteneurs).
Rossignol, 1901 : Individu qui vit du produit d’un labeur vaginal.
Hayard, 1907 : Souteneur.
France, 1907 : Abréviation de maquereau.
Nénés, nénets ou nénais
France, 1907 : Seins de femme.
Ce M. du Plastron n’était pas insensible aux séductions éternelles de la jupe, et point fâché de le prouver ; pour s’assurer sans doute que les nénés de la particulière étaient bien à leur place, il risqua de ce côté une reconnaissance qui n’avait rien de commun avec celles du Mont-de-Piété.
(Jean Deslilas, Fin de Siècle)
Soyez blond’s, brun’s, grass’s, maigres même,
Soyez grand’ dame ou m’nu trottin,
Vous avez tout’s la grâc’ suprême,
Et toutes la peau de satin,
Si l’une a le teint lys et rose,
Une autre a d’merveilleux nénés ;
Une troisièm’, c’est autre chose,
Brill’ par la taille ou les mollets.
(Henri Bachman)
Mignarde, amoureuse, replète,
Le néné ferme et rondelet,
Tout en sa personne me plaît
— Hormis son goût pour la toilette.
(Armand Silvestre)
Pègre (haute)
Vidocq, 1837 : Le plus fécond de nos romanciers, celui qui sait le mieux intéresser ses lecteurs au sort des héros qu’il met en scène, parle, dans une de ses dernières publications (le Père Goriot), d’une association de malfaiteurs qu’il nomme la Société des Dix Mille, parce que tous ses membres se sont imposé la loi de ne jamais voler moins de 10,000 francs. La Société des Dix Mille n’abandonne jamais celui de ses affiliés qui est toujours resté fidèle au pacte d’association. Tout en donnant carrière à son imagination, le spirituel romancier semble n’avoir voulu parler que de la Haute Pègre.
La Haute Pègre, en effet, est l’association des voleurs qui ont donné à la corporation des preuves de dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà long-temps, qui ont inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol. Le Pègre de la Haute ne volera pas un objet de peu de valeur, il croirait compromettre sa dignité d’homme capable ; il ne fait que des affaires importantes, et méprise les voleurs de bagatelles auxquels ils donnent les noms de Pégriot, de Pègre à marteau, de Chiffonnier, de Blaviniste.
L’association des Pègres de la Haute a ses lois, lois qui ne sont écrites nulle part, mais que cependant tous les membres de l’association connaissent, et qui sont plus exactement observées que celles qui régissent l’état social. Aussi le Pègre de la Haute qui n’a pas trahi ses camarades au moment du danger n’est jamais abandonné par eux, il recoit des secours en prison, au bagne, et quelquefois même jusqu’au pied de l’échafaud.
On rencontre partout le Pègre de la Haute, chez Kusner et au café de Paris, au bal d’Idalie et au balcon du théâtre Italien ; il adopte et il porte convenablement le costume qui convient aux lieux dans lesquels il se trouve, ainsi il sera vêtu, tantôt d’un habit élégant sorti des ateliers de Staub ou de Quatesous, tantôt d’une veste ou seulement d’une blouse. Le Pègre de la Haute s’est quelquefois paré des épaulettes de l’officier-général et du rochet du prince de l’église ; il sait prendre toutes les formes et parler tous les langages : celui de la bonne compagnie comme celui des bagnes et des prisons.
Quoique le caractère des hommes soit, à très peu de chose près, toujours le même, les associations de voleurs ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient autrefois. La Haute Pègre, maintenant, n’est guère composée que d’hommes sortis des dernières classes de la société, mais jadis elle comptait dans ses rangs des gens très-bien en cour. La plupart d’entre eux, placés par leur position au-dessus des lois, se faisaient une sorte de gloire de la braver. « L’administration de la justice, dit Dulaure dans ses Essais sur Paris, faible et mal constituée, accessible à la corruption et à tous les abus, tentait de réparer d’une main les abus qu’elle faisait naître de l’autre ; une législation vague et incertaine laissait un champ vaste à l’arbitraire, et, à la faveur des formes compliquées de la procédure, la chicane et la mauvaise foi pouvaient manœuvrer sans péril.
Le hasard de la naissance tenait lieu de génie, de talens et de vertus ; dépourvus de ces qualités, le noble n’en était pas moins honoré ; doué de ces qualités, le roturier n’en était pas moins avili.
Tant de germes de corruption, des institutions vicieuses et sans force pour lutter avec avantage contre les passions humaines, encouragées par l’intérêt du gouvernement, ne pouvaient qu’égarer l’opinion et pervertir la morale publique. »
Aussi, dit l’auteur de la Pourmenade du Pré aux Clercs, ouvrage publié en 1622, « des vols et assassinats très-multipliés se commettent, non-seulement la nuit, mais encore en plein jour, à la vue de la foule qui ne s’en étonne pas. »
Bussi Rabutin (Mémoires secrets, tome 1er, page 22) raconte qu’étant à Paris, deux filoux de qualité, le baron de Veillac de la maison de Benac, et le chevalier d’Andrieux, ayant appris qu’il avait reçu 12,000 livres pour faire les recrues de son régiment, vinrent en armes, pendant la nuit, entrèrent dans sa chambre par la fenêtre et lui en volèrent une partie ; ces Messieurs auraient, dit-il, volé le tout si la peur ne les avait fait fuir.
L’époque à laquelle Bussi Rabutin écrivait ses Mémoires, fut, sans contredit, l’âge d’or de la Haute Pègre : les temps sont bien changés ; les derniers membres renommés de la Haute Pègre, les Cognard, les Collet, les Gasparini, les Beaumont, sont morts depuis déjà longtemps, et n’ont pas laissé de dignes successeurs.
Il serait à peu près inutile de chercher à moraliser les membres de la Haute Pègre, ils volent plutôt par habitude que par besoin ; ils aiment leur métier et les émotions qu’il procure ; captifs, leur pensée unique est de recouvrer la liberté pour commettre de nouveaux vols, et leur seule occupation est de se moquer de ceux de leurs compagnons d’infortune qui témoignent du repentir, et manifestent l’intention de s’amender.
Plusieurs nuances distinguent entre eux les membres de la Haute ; la plus facile à saisir est, sans contredit, celle qui sépare les voleurs parisiens des voleurs provinciaux ; les premiers n’adoptent guère que les genres qui demandent seulement de l’adresse et de la subtilité : la Tire, la Détourne, par exemple ; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus audacieux, seront Cambriolleurs, Roulottiers ou Venterniers ; les parisiens fournissent généralement la masse de la population des maisons centrales, les provinciaux fournissent celle des bagnes. Quoi qu’il en soit, les uns et les autres ne pêchent pas par ignorance : les Pègres de la Haute sont tous d’excellents jurisconsultes, ils ne procèdent, pour ainsi dire, que le Code à la main.
Celui d’entre eux qui a adopté un genre de vol, renonce plus difficilement au métier que celui qui les exerce tous indifféremment, et cela peut facilement s’expliquer : celui qui ne pratique qu’un genre acquiert bientôt une telle habileté qu’il peut, en quelque sorte, procéder impunément ; cela est si vrai, que l’on n’a dû qu’à des circonstances imprévues l’arrestation de la plupart des Pègres de la Haute qui ont comparu devant les tribunaux.
J’ai dit plus haut que maintenant la plupart des Pègres de la Haute sortaient des dernières classes de la société, cela n’empêche pas qu’ils ne se piquent d’être doués d’une certaine grandeur d’âme et de beaucoup d’amour-propre ; lorsque les Jambe d’argent, les Capdeville, qui à une certaine époque étaient les premiers de la corporation, après s’être introduits à l’aide de fausses clés ou d’effraction dans un appartement qu’on leur avait indiqué, trouvaient dans les meubles qu’ils avaient brisés des reconnaissances du Mont-de-Piété ou quelques autres papiers qui indiquaient que la position de celui qu’ils voulaient voler n’était pas heureuse, ils avaient l’habitude de laisser, sur le coin de la cheminée tout l’or qu’ils avaient en poche, comme réparation du dommage qu’ils avaient causé ; plusieurs Tireurs donnaient au premier venu la montre qu’ils venaient de voler si elle n’était pas d’or.
Larchey, 1865 : « Association des voleurs les plus anciens et les plus exercés ; ils ne commettent que de gros vols et méprisent les voleurs ordinaires qui sont appelés dérisoirement pégriots, chiffonniers, pègre à marteau, ou blaviniste, par un pègre de la haute. » — Vidocq.
La première catégorie de voleurs se compose de la haute pègre, c’est-à-dire le vol en bottes vernies et en gants jaunes. C’est un homme jeune, élégant, distingué ; vous ne le rencontrerez qu’en coupé… Deux ou trois fois par an, il travaille, mais ses expéditions sont toujours fructueuses.
(Canler)
Quarante-huitard
France, 1907 : Républicain qui s’est battu pendant les journées de juin 1848 : vieille barbe : vieil arriéré en politique.
Un jour donc que, dans un de ces repaires, où ils alignaient des listes de proscription, les sales libéraux, avec leurs ongles noirs, leurs pipes juteuses, et des jurons plein la bouche, discutaient de l’immortalité de l’âme et la niaient, le vieux quarante-huitard tira ses manchettes, et, après un coup d’œil jeté à la glace, il leur fit l’éloge de la prise de la Bastille !
(Émile Bergerat)
Ce mot est aussi employé adjectivement :
Le prestige lui-même, le vieux prestige quarante-huitard, les parlementaires l’ont tué. C’en fut fini, de jour où ils acceptèrent avec reconnaissance que, dans je ne sais plus quelle bagarre au Château-d’Eau, comme un de leurs collègues se proclamait représentant du peuple, un sergot lui répondit : « Je m’en fous ! » en lui lançant la botte au derrière.
(Jean Jullien, L’Aurore, octobre 1898.)
Reconnaissancier
Rigaud, 1881 : Terme du Mont-de-Piété. Employé chargé de délivrer les reconnaissances.
Réglette
Boutmy, 1883 : s. f. Petite lame de bois ou de métal, mince et plate, de la hauteur des cadrats, et qui sert à justifier les pages en longueur. Arroser la réglette. Lorsqu’un paquetier passe metteur en pages, il manquerait à tous ses devoirs s’il ne régalait son équipe ; celle-ci, à son tour, fait une reconnaissance, c’est-à-dire paye la moitié (à revenir) de ce qu’a payé le nouveau metteur.
Renoblance
La Rue, 1894 : Reconnaissance du Mont-de-piété.
France, 1907 : Reconnaissance du mont-de-piété ; argot populaire.
Sans chagrin ou batteur de dig-dig
Vidocq, 1837 : Des fripons ont jeté leur dévolu sur un joaillier, un bijoutier, un horloger, un marchand de diamans ou de tous autres objets de grande valeur ; ils cherchent à acquérir une parfaite connaissance des êtres de la maison, ils s’attachent à connaître le maître de la maison afin de pouvoir le suivre le jour fixé pour commettre le vol. Les voies bien préparées, un affidé se présente au magasin soi-disant pour faire une emplette importante. Il est, dit-il, de la province, et tantôt il se fait passer pour un domestique, tantôt pour un homme chargé de commissions ; il se fait présenter des marchandises qu’il examine attentivement, qui paraissent lui convenir sous tous les rapports, mais que cependant il n’achète pas, car il reviendra, dit-il, avec son maître ou la personne dont il n’est que le mandataire. Après cette première visite, le fripon rend à ses complices un compte exact de tout ce qu’il a vu, et peu de jours après les voleurs qui doivent opérer se présentent à leur tour chez le marchand qui doit être volé ; ils se font présenter des marchandises, montres, bijoux ou diamans, qu’ils examinent avec attention. Tout-à-coup l’un d’eux affecte de se trouver mal, il demande une chaise, et prie qu’on ouvre les fenêtres afin de renouveler l’air. Les femmes ou les commis qui se trouvent dans la boutique s’empressent d’obéir, ils préparent un verre d’eau sucrée que le malade accepte avec la plus vive reconnaissance, mais qui cependant ne calme point les souffrances qu’il éprouve. Le Batteur de Dig Dig dit qu’il ne peut calmer ces crises, auxquelles il est très-sujet, qu’avec de l’absinthe ; une des personnes du magasin va chercher ce qu’il désire. Le fripon, qui n’a pas plus besoin d’absinthe que d’autre chose, n’en demande pas davantage ; pendant ce temps tout le monde s’occupe autour de lui, les voleurs, de leur côté, ne perdent pas leur temps, et tandis que personne ne les remarque, ils font main basse sur tous les objets qui se trouvent à leur portée ; lorsque le vol a été consommé, le Batteur de Dig Dig, qui a été averti par un signe de ses camarades, et qui malgré les soins qui lui ont été prodigués ne va pas mieux, dit qu’il a besoin pour se remettre d’aller faire un tour et qu’il reviendra ; puis il disparaît accompagné de ses compagnons, et, comme on le pense bien, il ne revient plus.
Tandis que les voleurs dont je viens de parler opèrent, celui qui est venu la première fois marchander des objets qu’il n’a pas achetés, file le malheureux qu’on doit voler, et s’il le voyait revenir du côté de son domicile, il ferait en sorte de l’accoster pour le retenir quelques instans, ou bien, il prendrait les devans afin de prévenir ses compagnons par un grand coup de sonnette.
Dans le courant du mois de novembre dernier, M. Keffer, marchand horloger, rue Jean-Jacques Rousseau, no 18, vint me trouver après avoir été victime d’un vol commis par des Batteurs de Dig Dig, et accompagné de toutes les circonstances détaillées plus haut. Deux jours après la visite du sieur Keffer, j’étais parvenu à découvrir les coupables, qui furent mis immédiatement entre les mains de la justice.
Il est malheureux d’être forcé de recommander de ne se montrer humain qu’à bon escient. Mais les Batteurs de Dig Dig sont en même temps si adroits et si audacieux, qu’on ne saurait prendre de trop minutieuses précautions pour se mettre à l’abri de leurs atteintes.
Soissonné
Vidocq, 1837 : s. m. — Haricot.
Rigaud, 1881 : Haricot. Un souvenir de reconnaissance à l’adresse de la ville de Soissons, patrie des haricots, haricots plus célèbres cent fois que tous les comtes également de Soissons, et qui, plus qu’eux, ont fait du bruit dans le monde, sans compter celui qu’ils feront encore.
Tante (ma)
anon., 1827 : Mont-de-piété.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Mont-de-Piété.
Bras-de-Fer, 1829 / Halbert, 1849 : Mont-de-piété.
Delvau, 1866 : Mont-de-Piété, — dans l’argot des petites dames et des bohèmes qui croient avoir inventé la une expression bien ingénieuse, et qui se sont contentés de contrefaire une expression belge : car au XIIe siècle, dans le pays wallon, on appelait un usurier mon oncle. On dit aussi Casino.
Rigaud, 1881 : Nom donné, plus particulièrement, par les étudiants et les commis, au Mont-de-Piété. Comme l’argent qu’ils retirent d’un gage est presque toujours destiné à une partie de plaisir, c’est ma tante, la femme à mon oncle, qui est censée l’avoir fourni. Les ouvriers qui ne s’adressent à cet établissement que pour pouvoir subvenir aux besoins les plus impérieux, lui ont donné le sombre nom de « clou ».
La Rue, 1894 : Le Mont-de-Piété.
France, 1907 : Le Mont-de-Piété.
— Oui, tout cavale, et moi avec ; les meubles retournent au tapissier qui les reprend pour le dixième de leur valeur ; les robes, sauf une ou deux indispensables, s’en vont chez la marchande à la toilette ; les bijoux en vrai sont placés en famille, chez ma tante, et la reconnaissance est bientôt vendue.
(Jules Davray, L’Amour à Paris)
En somm’, pour un seul créancier
Qui possédait un bon huissier,
Tous deux n’étant guère endurants,
J’dépensai deux cents francs.
Après l’protet, l’assignation,
Pour un dett’ de cinq francs cinquante,
M’fir’nt engager tout Chez Ma Tante,
Après la signification.
(É. Blédort, Chansons du faubourg)
En Angleterre on dit mon oncle (my uncle).
Toper
Larchey, 1865 : « Chaque fois qu’un dévorant rencontre un autre ouvrier, il doit lui demander de quelle société il est. — Ça s’appelle toper. » — Biéville.
Delvau, 1866 : v. n. Consentir à quelque chose, — dans l’argot du peuple.
Delvau, 1866 : v. n. Questionner un compagnon qu’on rencontre, — dans l’argot des ouvriers qui font leur tour de France.
Rigaud, 1881 : Mettre la main sur quelqu’un ou sur quelque chose, dans le jargon du régiment. — La patrouille a topé un pochard. Un pochard a topé mon mouchoir. C’est un mot emprunté à l’argot des compagnons du devoir et auquel on a donné un sens plus général.
Rigaud, 1881 : S’accoster en se donnant la main ; — terme de compagnon du devoir.
La Rue, 1894 : Se frapper la main entre compagnons en signe de reconnaissance ou comme conclusion d’une affaire, d’un marché.
France, 1907 : Consentir ; du verbe toper, frapper, se frapper dans les mains en signe d’acquiescement. Tope-là, c’est affaire faite.
Il faut que dès ce jour vous soyez mon beau-frère :
Vous voyez devant vous mon épouse Fanchon,
Épousez-moi sa sœur la charmante Michon,
Lions-nous à jamais d’une amitié parfaite :
J’y topai sur-le-champ et la chose fut faite.
(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)
France, 1907 : Saisir ; argot militaire.
Vacheries
Virmaître, 1894 : On nomme ainsi les brasseries où les consommateurs sont servis par des femmes. Le mot est juste, car elles sont de véritables vaches, pas à lait, par exemple (Argot du peuple). N.
Virmaître, 1894 : Saletés, cochonneries faites à quelqu’un. Prendre la femme d’un camarade et surtout la lui rendre, c’est une vacherie. Emprunter les effets d’un ami, les coller chez ma tante et ensuite laver la reconnaissance, c’est lui faire une vacherie (Argot du peuple). N.
Voyager au pays de tendre
France, 1907 : Filer le parfait amour. Allusion à un roman de Mlle de Scudéri, célèbre autrefois et tombé depuis dans un oubli mérité, Clélie, où deux amants voyagent en devisant fadement sur six rivières conduisant à six villes qui toutes portent le nom de Tendre : Tendre sur Inclination, Tendre sur Estime, Tendre sur Reconnaissance, Tendre sur Désir, Tendre que Passion, et enfin Tendre sur Tendre où se trouve le septième ciel !
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