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Archicube

Fustier, 1889 : Ancien élève de l’École normale.

Monsieur, vous êtes mon archicube et je vous dois le respect. J’explique, pour les profanes, ce terme rébarbatif : vous êtes entré à l’École plus de trois ans avant moi.

France, 1907 : Élève de troisième année à l’École normale, un ancien par conséquent.

Ce que mon archicube Francisque Sarcey nous disait et nous dit encore depuis trois mois, c’est ceci : que les précautions imposées aux directeurs de théâtres pour prévenir les incendies ne sont qu’une plaisanterie énorme, radicalement inutile, qu’il n’en brûlera pas un théâtre de moins, et que le nombre des spectateurs rôtis n’en sera pas diminué d’une demi-douzaine.

(Joseph Moutet, Gil Blas)

Bibine

Delvau, 1866 : s. m. Cabaret de barrière, — dans l’argot des chiffonniers.

Rigaud, 1881 : Bière, — dans le jargon des voyous.

Rigaud, 1881 : Cabaret. Espèce de taverne où vont manger et boire les pauvres diables qui n’ont que trois ou quatre sous à dépenser par jour. Bibine signifie débine.

On en compte plusieurs sur la rive gauche, aux environs de la place Maubert… Il est des bibines aristocratiques. Rue de Bièvre, à la Taverne anglaise : la canette y coûte 10 centimes.

(Imbert, À travers Paris inconnu)

Rigaud, 1881 : Sœur de charité, — dans le jargon des voleurs.

La Rue, 1894 : Sœur de charité. Bière de basse qualité. Mauvais petit cabaret.

Virmaître, 1894 : Assommoir de bas étage, où tous les liquides les plus étranges, connue jadis à la bibine du Lapin blanc chez le père Mauras, sont servis aux consommateurs (Argot du peuple). V. Assommoir.

Rossignol, 1901 : Un liquide de mauvaise qualité ou pas frais, c’est de la bibine.

Hayard, 1907 : Assommoir, mauvaise bière.

France, 1907 : Cabaret de bas étage ; du latin bibere, boire, espagnol beber. On trouve dans Un Joli monde, de l’ancien chef de la sûreté, G. Macé, une intéressante description de bibine.

Ces gens-là mangent peu, l’acool les nourrit ; mais quand la fin les talonne par trop, ils vont dans un restaurant à bon marché. Chaque quartier a les siens. L’un des plus curieux est celui de la Moc-aux-beaux, situé rue de Bièvre, à côté de la place Maubert. L’entrée se trouve au bout d’un long couloir, précédant une cour boueuse et sombre. Sur une porte, garnie de petites vitres recouvertes d’un rideau transparent aux couleurs indécises, au tissu rongé par le temps, on lit le mot Bibine. La porte poussée, on se trouve dans l’unique pièce servant de cuisine et de salle à manger. Bien que vaste, cette salle, au plafond bas, a plutôt l’aspect d’une cave, que d’un restaurant. Une quinzaine de tables permettent de recevoir à la fois un assez grand nombre d’affamés.
Outre les ivrognes du quartier, cette gargote est fréquentée par des mendiants, manchots, aveugles, culs-de-jatte, tondeurs de chiens, ramasseurs de bouts de cigares, ouvreur de portières, et les joueurs de serinette aux sons nasillards et sans force qui n’empêcheraient plus Fualdès d’être assassiné.
Là, point de filles de débauche, ni de voleurs ; aussi ne s’y passe-t-il jamais rien d’anormal.
Depuis le potage jusqu’au dessert, tous les mets sont à dix centimes. La nourriture est saine et la boisson potable. Naturellement on paie comptant. Le restaurateur ne s’enrichit pas ; mais il gagne sa vie, et cela lui suffit.

Bibine signifie aussi sœur de charité, ou petite bière dans certains département de l’Est.

Boulangisme

France, 1907 : État d’esprit qui, à un moment donne, fut celui de la grande majorité des Parisiens et d’une partie de la France, et qui démontre suffisamment l’écœurement d’une nation en face des tripotages, des malversations, du népotisme du gouvernement opportuniste.
Voici une définition très exacte du boulangisme cueillie dans le Gaulois et signée Arthur Meyer :

Le boulangisme, substantif masculin singulier. Aspiration vague et mystique d’une nation vers un idéal démocratique, autoritaire, émancipateur ; état d’âme d’un pays qui, à la suite de déceptions diverses, que lui ont fait éprouver les partis classiques dans lesquels il avait foi jusque-là, cherche, en dehors des voies normales, autre chose sans savoir quoi, ni comment, et rallie à la recherche de l’inconnu tous les mécontents, tous les déshérités et tous les vaincus.

Écoutons d’autres cloches.

On sait qu’en beaucoup d’endroits, on vit, au début de cette agitation, quelques radicaux et quelques socialistes, trompés par la phraséologie pompeuse des lieutenants du boulangisme, se faire les alliés du parti césarien naissant. La plupart sont heureusement revenus de leur erreur. Ils comprirent à temps qu’on voulait leur faire jouer le rôle de dupes.

(Le Parti ouvrier)

Le boulangisme fut un mouvement démocratique, populaire, socialiste même, qui s’incarna dans un soldat jeune, brave, actif et patriote. Il trouva ses solides assises dans le peuple, dans les grands faubourgs ouvriers… Malheureusement pour le général, on lui montra cette chimère : la possibilité de triompher plus vite en prenant des alliés à droite.

(Mermeix)

Cabe

Vidocq, 1837 : s. m. — Chien.

Fustier, 1889 : Élève de troisième année à l’École normale.

France, 1907 : Étudiant de troisième année à l’École Normale.

Cacique

France, 1907 : Premier d’une section à l’École normale.

Caïman

Fustier, 1889 : Maître, surveillant. Argot des élèves de l’École normale.

Je rentrai si en retard, que le père Estiévant, le portier, qui me vendait du chocolat, fut obligé de me marquer tout comme un autre sur sa liste. Je pensais avoir une excuse et je l’exposai au caïman…

(Gaulois, 1880)

France, 1907 : Maître d’étude à l’École normale.

Canularium

Fustier, 1889 : Argot des élèves de l’École normale. Sorte d’investiture ; épreuves que subissent à l’École les nouveaux venus. Dans le numéro du 13 novembre 1887 du journal La Paix, M. Joseph Montet a fait une curieuse description de cette cérémonie.

France, 1907 : Sorte de brimade à l’École Normale, où les anciens font subir aux nouveaux un examen grotesque qui les canule fortement.

Carré

d’Hautel, 1808 : Un mâtin carré. Expression triviale ; pour dire un homme râblu, fort, vigoureux et robuste.
C’est carré comme une flûte. Manière plaisante et contradictoire de dire que quelque chose fait l’affaire ; que c’est tout juste ce qu’il faut. On dit aussi par raillerie d’un homme qui raisonne en dépit du sens commun, qu’il raisonne juste et carré comme une flûte.
Un marchand de bois carré. Se dit ironie d’un marchand d’allumettes.

Fustier, 1889 : Élève de seconde année à l’École normale.

France, 1907 : Élève de seconde à l’École Normale.

Coniste

Delvau, 1864 : Homme qui préfère le con au cul, — élevé qu’il a été à l’École normale de Paris au lieu fie l’avoir été à l’École anormale de Rome.

Si j’aime beaucoup mon vit, c’est que
L’estime fonde cet amour.
Voici le quatrième évêque
Qu’il refuse en un même jour ;
Il est coniste, et vous pouvez m’en croire,
Plus qu’un père de l’Oratoire.

(Collé)

Conscrit

Delvau, 1866 : s. m. Élève de première année, — dans l’argot des Polytechniciens, dont beaucoup se destinent à l’armée. C’est aussi l’élève de seconde année à Saint-Cyr.

Fustier, 1889 : Normalien de première année.

France, 1907 : Élève de première année aux écoles militaires et aussi à l’École Normale.

France, 1907 : Jeune homme naïf. Les ouvriers donnent ce sobriquet à ceux d’entre eux qui débutent dans leur profession, ou qui travaillent maladroitement.

Culiste

Delvau, 1864 : Homme qui préfère le cul au con, — élevé, sans doute, à l’école anormale des RR. PP. Jésuites.

Il n’est à présent que des sots
Qui se disent conistes :
Les philosophes. les héros
Ont tous été culistes.

(Collé) (Recueil du Cosmopolite.)

Déséquilibrée

France, 1907 : Femme atteinte d’une maladie spéciale, causée par l’état anormal où nous met notre civilisation ou par l’abus de lectures idiotes ou de plaisirs excessifs ou hors nature.

Or, c’est un point remarquable que toute la littérature d’à présent tend aux mêmes héroïnes. Pour peu qu’un écrivain s’attaque à une étude de psychologie conjugale, il y a cent à parier contre un qu’il nous présentera une petite déséquilibrée qui n’aura pas de plus grand ennemi au monde que son mari.

(E. Depré)

Fadasse

Larchey, 1865 : Fade.

Le carnaval est bien fadasse cette année.

(1844, Cat. Poissard)

Delvau, 1866 : s. f. Femme trop blonde, — dans l’argot du peuple, qui ne sait pas que ses grand mères, les Gauloises, avaient les cheveux flaves.

France, 1907 : Sobriquet que les femmes brunes donnent aux blondes. Une blonde fadasse.

Le parfum des femmes des pays chauds et tempérés est beaucoup plus prononcé que celui des femmes du Nord ; voilà pourquoi on dit que les premières sont piquantes et les secondes fadasses. Le pigment et les liquides odorants n’atteignent pas, dans les pays des neiges et de froids humides, la même intensité aromatique normale que chez les sujets des zones tempérées ou brûlantes… Une Européenne est fadasse pour un nègre ; une négresse trop piquante pour un Européen.

(Auguste Galopin, Le Parfum de la femme)

Filature

Virmaître, 1894 : Terme employé par les agents de la sûreté pour indiquer qu’ils filent un voleur (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Suivre. Un agent de police fait une filature, lorsqu’il suit un voleur pour savoir ce qu’il fait.

Hayard, 1907 : Occupation d’un agent qui suit quelqu’un.

France, 1907 : Action de filer quelqu’un, en terme de policier.

Mais la police est en défaut quand l’individu observé change de costume ou prend une voiture. Son flair est dérouté par le moindre écart dans la marche, qu’elle suppose normale, de l’individu. Mais en filature, les agents ne chassent qu’à vue. Couper sa barbe et troquer une blouse contre un paletot suffit à les dévoyer. Quand l’homme filé à les moyens de prendre un fiacre, l’agent lâche la poursuite. Il n’ira pas se lancer à son tour dans un sapin. Quand il présenterait sa note de frais, on lui rayerait impitoyablement son véhicule, en le prévenant sévèrement de ne plus « tirer de ces carottes-là. »

(Edmond Lepelletier)

France, 1907 : Cantine. On dit aussi filature de poivrots.

Matra était un petit clairon à poil noir, aux yeux de souris, trapu comme une poutre, et si leste qu’il semblait cacher des ressorts dans sa culotte. Je le connus au 17e bataillon de vitriers.
— Combien veux-tu par mois ?
Il suçait son embouchoire :
— Sept sous par semaine.
— Ça y est.
Le clairon pivota.
— Où allons nous ? Demandai-je.
— À la filature des poivrots, dit Matra, faut bien arroser le marché.
Cette filature, c’était la cantine.

(Georges d’Esparbès)

Gommeux

Rigaud, 1881 : Fashionable qui se trouve charmant, et que le bon gros public avec son gros bon sens trouve ridicule. Le Figaro a beaucoup contribué à mettre le mot à la mode.

Le gommeux succède au petit crevé, qui avait succédé au gandin, qui avait succédé au fashionable, qui avait succédé au lion. qui avait succédé au dandy, qui avait succédé au freluquet, qui avait succédé au merveilleux, à l’incroyable, au muscadin, qui avait succédé au petit-maître.

(Bernadille, Esquisses et Croquis parisiens)

J’ai rencontré tout à l’heure un gommeux de la plus belle pâte, ridiculement prétentieux de ton, de manières, d’allures.

(Maxime Rude)

Quant à l’étymologie, les opinions sont partagées. Pour les uns, ils sont empesés, gommés dans leur toilette, dans leurs cols, d’où leur surnom. — D’autres veulent que l’état misérable de leur santé, à la suite d’une série d’orgies, en les réduisant à l’usage du sirop de gomme, soit la source du sobriquet. Déjà, avant que le mot eût fait fortune, les étudiants appelaient « amis de la gomme, gommeux », ceux de leurs camarades qui mettaient du sirop de gomme dans leur absinthe.

Rigaud, 1881 : Pris adjectivement a le sens de joli, agréable. (L. Larchey)

La Rue, 1894 : Voir Copurchic.

France, 1907 : Jeune désœuvré, prétentieux et ridicule. C’est en 1873 que cette épithète a remplacé celle de petit crevé qui avait remplacé gandin en 1867.

Le gommeux, cet inutile, parfait modèle de ces ridicules petits jeunes gens pour lesquels la vie se résume dans le cercle, les demi-mondaines et les modes anglaises, de ces êtres qui se croient beaux parce qu’ils ont des cols cassants, des cannes dont ils sucent le bout pour se donner une contenance, des bas verts et des souliers blancs, une fleur à la boutonnière dès qu’ils sortent du lit.

(Théodore Cahu, Vendus à l’ennemi)

Dans le monde, de vieux et de jeunes gommeux attendent la sortie de pension de ces ingénues pour les épouser ; et les moins fatigués d’entre eux auront le triomphe de déniaiser ces lis élevés à l’ombre du cloître.

(Jeanne Thilda)

Maint gommeux voit de sa figure
Sortir des boutons dégoûtants,
Il faut boire de l’iodure
De potassium… C’est le printemps !

(Gramont)

Les gommeux des ancienn’s couches
Qu’ont souvent des tas d’bobos,
Jour et nuit, se flanqu’nt des douches
Afin d’se r’caler les os.

(Victor Meusy)

Au sujet des gommeux, des boudinés, des crevés, de tous ces petits atrophiés de cervelle que l’éducation et la civilisation modernes ont faits, je ne puis manquer de citer le regretté Guy de Maupassant, qui écrivait dans le Gil Blas que pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, il suffirait de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues on trop courtes, leurs corps trop gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux.

Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement, qui est la première condition de la beauté, et l’élégance de la forme, que donne seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette élégance par les artifices de la gymnastique. Les soins constants du corps, les jeux de force et de souplesse, l’eau glacée et les étuves firent des Grecs les vrais modèles de la beauté humaine, et ils nous laissèrent leurs statues comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient leurs corps, ces grands artistes.
Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans les fêtes ! Les enfants ventrus dès le berceau, déformés par l’étude précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps, à quinze ans, en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à l’adolescence avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les sens qui trottent avec leurs vêtements sales ! Quant au paysan ! Seigneur Dieu ! allons voir le paysan dans les champs, l’homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées d’anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples ; combien les Arabes sont élégants de tournure et de figure !

Si l’un de nos ancêtres, un homme du XVIe ou au XVIIe siècle pouvait ressusciter, quelle stupéfaction serait la sienne en présence de l’être profondément burlesque qu’on appelle aujourd’hui la fin de siècle, un élégant !

Mouton de Panurge

France, 1907 : Sauter l’un après l’autre comme les moutons de Panurge, faire comme tout le monde, imiter sottement ses voisins.
Cette expression est tirée de Rabelais. « Panurge, retournant du pays de Lanternois, se trouva sur le bateau avec Dindenault, le marchand de moutons. Après de longs débats, il lui en achète un, le paye, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et l’emportoit criant et beslant, oyant tous les aultres et ensemblement beslants et regardants quelle part on menoit leur compagnon… Soubdain, je ne sçai comment, Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton criant et beslant ». Tous les autres moutons criant et bêlant se jettent en mer à la file. « La foule estoit à qui premier y sauteroit après leur compagnon. Possible n’estoit les en garder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tousjours suivre le premier, quelque part qu’il aille. Le marchand, tout effrayé de ce que devant ses yeux périr voyoit et noyer ses moutons, s’efforçoit de les empescher et retenir de tout son pouvoir. Mais c’estoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer et périssoient. Finablement il en print un grand et fort, par la toison sur le tillac, cuidant ainsi le retenir et sauver le reste aussi conséquemment. Le mouton fut si puissant qu’il emporta en mer avec soi le marchand, et fut noyé… Autant en firent les aultres bergers et moutonniers, les prenants uns par les cornes, aultres par les jambes, aultres par la toison. Lesquels tous feurent pareillement en mer portés et noyés misérablement. »

À partir de ce moment, j’eus mes admirateurs. Ils se recrutèrent, d’abord, parmi les fruits secs qui seraient bien aises d’écraser les supériorités réelles sous certaines célébrités excentriques et d’une valeur discutable. L’admiration pour la médiocrité qui se déguise en bizarrerie est une des formes les plus fréquentes de la jalousie littéraire. Puis, vint se mettre à la suite de mes thuriféraires une bonne partie du troupeau des moutons de Panurge. Aujourd’hui, la foule ne veut plus être avec la foule. Bien des gens, pour éviter la banalité, se jettent à corps perdu dans l’océan de l’absurde. Comme, de temps à autre, parmi les insanités que je publie, j’intercale certaines des choses raisonnables que l’on me refusait autrefois, les critiques s’occupent de mes œuvres et me regardent comme un génie égaré qui eût pu monter très haut s’il n’eût été entraîné par les désordres d’une vie anormale et les chimères d’un esprit exalté.

(Simon Boubée, Le Testament d’un martyr)

Naturalisme

Rigaud, 1881 : Nouvelle couche de littérateurs qui sont en train de fonder le musée Dupuytren de la syphilis morale, en s’attachant à faire ressortir dans leurs œuvres les côtés monstrueux et ignobles de la nature humaine.

France, 1907 : École littéraire qui consiste à représenter les choses telles qu’on les voit où telles qu’elles existent sans rien gazer, et sans souci des convenances.

Une des plus étranges turlutaines de l’heure présente, c’est le naturalisme… une maladie, une folie, dont on peut définir, de la façon suivante, les personnes qui en sont atteintes. Le naturaliste est un détraqué qui se croit un original, et qui prend la maladie pour l’état normal, l’hôpital pour la maison, Nane pour Ninon, l’égout pour la cité, et Pantin pour Paris.

(Dr Grégoire, Dictionnaire humoristique)

Pantouflard

France, 1907 : Bourgeois ; individu qui aime ses aises. Pendant le siège de Paris en 1871, l’on donna ce sobriquet à la garde nationale sédentaire, dont le service consistait à monter la garde dans l’intérieur de la ville.
C’est aussi le nom que donnent les élèves de l’École polytechnique à ceux d’entre eux qui démissionnent soit après le classement de sortie, soit après le cours de l’École d’application de Fontainebleau.
Le mot parait remonter à 1830, où les Jeune-France traitaient les bourgeois de pantouflards ou de philistins.

Théophile Gautier, disent MM. A. Lévy et G. Pinet, eut un jour avec l’École un démêlé comique, à la suite duquel il fut traité de pantouflard. C’était au moment de l’inauguration du fronton du Panthéon : critiquant le bas-relief où David a représenté d’un côté un élève de l’École normale, de l’autre un élève de l’École polytechnique, il s’était moqué de « ces deux embryons d’immortalité ». Les promotions lui dépêchèrent deux anciens qui le trouvèrent en pantoufles, en robe de chambre et coiffé d’une calotte grecque et qui s’en revinrent dire à leurs camarades : « Il n’y a rien à faire avec ce pantouflard ! » Le Charivari prétendit que Gautier était fort peu rassuré et n’osait plus sortir de chez lui.

France, 1907 : Imbécile ; de l’expression populaire « raisonner comme une pantoufle » ou du vieux mot pantoufler.

Le populo a tellement été accoutumé à l’inaction qu’il ne peut s’en dépêtrer ; il voudrait que la ritournelle du passé continue, — que d’autres fassent toujours sa besogne !
Pourtant, faut tout dire : petit à petit il se dessale ! Il est déjà moins pantouflard : la clairvoyance lui vient. Il a la compréhension qu’un sacré coup de trafalgar est indispensable pour que les choses aillent mieux.

(Le Père Peinard)

Papillon d’auberge

Rigaud, 1881 : Linge, vaisselle, batterie de cuisine. — M. Fr. Michel ne donne pas à cette expression de signification normale. M. Ch. Nisard traduit par coups de poing, soufflet, s’appuyant sur l’autorité de quatre vers également cités par M. Fr. Michel et tirés des Porcherons, ch. III. (Amusemens rapsodi-poêtiques, 1773)

Bientôt, au défaut de flamberges
Volent les « papillons d’auberges » ;
On s’accueille à grands coups de poing
Sur le nez et sur le grouin.

M. Ch. Nisard a pu mal interpréter l’expression « papillon d’auberge » en lui donnant le sens de soufflet, coups de poing. En argot papillon correspond à linge. Papillon d’auberge serait donc linge d’auberge et, par extension, tout ce qui se rapporte à la table.

La Rue, 1894 : Assiette.

France, 1907 : Assiette ; appelée ainsi parce que, dans les disputes d’auberge, elles volent à la tête des convives.

Bientôt, à défaut de flamberges,
Volent les papillons d’auberges ;
On s’accueille à grands coups de poing
Sur le nez et sur le grouin.

(Les Porcherons)

On appelle aussi de ce nom le linge de table.

Passer le goût du pain (faire)

France, 1907 : Tuer ; assassiner ; se suicider.

Chez nous, en France, on ne se fait passer le goût du pain que pour deux raisons, d’abord parce qu’on manque dudit pain. Et ce serait logique si ce n’était anormal. Une société où un sociétaire manque de ce minimum de subsistance, le pain, est une société dont le pacte est rompu par la simple constatation du fait.

(Émile Bergerat, Le Journal)

Pépie (avoir la)

Delvau, 1866 : Avoir soif, — maladie des oiseaux, état normal des ivrognes. Mourir de la pépie. Avoir extrêmement soif.

Pif

Vidocq, 1837 : s. m. — Nez.

Delvau, 1866 : s. m. Nez, dans l’argot du peuple. N’en déplaise à Francisque Michel qui veut faire ce mot compatriote de Barbey d’Aurevilly, je le crois très parisien. On disait autrefois se piffer de vin, ou seulement se piffer :

On rit, on se piffe, on se gave !

chante Vadé en ses Porcherons. Se piffer de vin, c’est s’empourprer le visage et spécialement le nez, — le pif alors ! On dit aussi Piton.

La Rue, 1894 : Nez. Vin. Se piffer, s’enivrer.

France, 1907 : Nez. Abréviation du vieil argot se piffer, boire. En buvant longtemps et ferme on se culotte le nez, on se fait un pif. Suivant Émile Goujet, auteur de l’Argot musical, ce mot viendrait du vieux français pifre, fifre, en italien piffero ; ce serait alors un jeu de mot sur flûter.

Il y a nez et nez, ceci est incontestable : et le langage imagé du peuple, l’argot des foules et des casernes, nous rappellent par leurs expressions triviales pif, trogne, mufle, piton, que le nez s’écarte quelquefois des règles normales de la plastique. Malgré leur plate vulgarité, ces expressions n’en sont pas moins les reflets d’une saisissante vérité sur laquelle nous tomberons tous d’accord, si nous nous appliquons à observer un peu autour de nous.

(A. Bue, Revue prytanéenne)

La petite n’est pas bégueule,
Elle saurait, comme un chicard,
Avoir des mots gras plein la gueule
Et se tendre d’un grand écart.
Elle pourrai blaguer d’un geste
Les gens en frac, plus droits qu’un pal,
Et faire bondir son pied leste
Jusqu’au pif du municipal.

(Jean Richepin, Les Blasphèmes)

Pignouf

Larchey, 1865 : Chez les cordonniers, le maître s’appelle pontif, l’ouvrier gniaf, et l’apprenti pignouf.

Larchey, 1865 : Homme grossier, mal élevé.

Cet animal d’Amédée n’a pas le sou. — Prends-en un autre. — Où ça ! tous des pignoufs ici.

(1860, À bas le quartier latin)

Rigaud, 1881 : Apprenti cordonnier. — Grossier personnage, malappris.

En voilà un petit pignouf de calicot, qui m’a fait boire de la groseille quand j’avais demandé du madère !

(G. Lafosse, Petit journal amusant)

Le Pignouflard, c’est le pignouf dans toute sa beauté, la dernière expression du goujat.

Fustier, 1889 : Élève reçu à l’École normale, mais qui n’a pas encore subi l’épreuve du canularium. (V. ce mot.)

La Rue, 1894 : Grossier. Avare. Goujat. Apprenti cordonnier.

Virmaître, 1894 : Un miché qui pose un lapin à une fille est un pignouf (Argot des filles).

France, 1907 : Individu grossier, avare, égoïste, glouton. Terme de mépris que l’on adressait autrefois dans les régiments à ceux qui buvaient seuls, qui faisaient suisse. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux donne, sous la signature Ego E-G, l’explication de ce mot :

D’après nos professeurs de langue verte, ce mot s’applique à tout individu considéré comme un goujat, un grossier personnage, comme un homme malpropre et malappris ; c’est le dernier échelon, en outre, de l’échelle sociale des savetiers, au sommet de laquelle trône le chef de l’atelier du pontife, tandis que l’ouvrier ou gniaf siège plus bas ; telle est, au figuré comme au sens propre, la signification générale de cette grotesque locution. Quant à son étymologie, faut-il la voir dans le vieux mot français pigne (peigne), dont se servaient jadis Rabelais, Regnier, Villon et leurs émules, afin de mieux adapter une portée dédaigneuse à leur pensée et qui s’est implanté plus tard, chez nous, dans une conception identique, accompagné d’une interjection (ouf) capable de lui donner à la fois un son moins vague et radical ? Doit-on, au contraire, le puiser avec un peu plus de succès dans les pinons (pommes de pin), dont la corruption a fait pignons et même peignons, afin de désigner directement ce qui reste de la laine, après qu’elle a été peignée (postquam carminata fuit tana) comparaison qui nous conduit à regarder toujours le mot dans son acception présente ? ou bien, en remontant jusqu’au celtique pen (tête, sommet), faut-il y voir le motif d’une allusion portée jusqu’au comble du mépris pour l’individu qu’elle frappe ? Quelle que soit l’origine que l’on préfère, on y trouvera toujours une portée presque identique et qui se résume dans la désignation frappante de l’homme sale comme un peigne et malappris.

 

Quelques coryphées très jeunes causent au foyer de la danse :
Qu’est-ce que c’est que les sénateurs ?
— Un tas de vieux, répondent les mieux renseignées.
— Et les députés… sont-ils plus jeunes ?
— Ils sont moins vieux.
D’où cette réflexion surnaturaliste d’une petite marcheuse, ayant déjà beaucoup marché :
— C’est donc ça qu’ils sont plus pignoufs !

Pion

d’Hautel, 1808 : Damer le pion à quelqu’un. Lui jouer quelque mauvais tour, le supplanter dans une affaire ; l’emporter sur lui avec une supériorité marquée, le contraindre à céder ; le forcer à s’avouer vaincu.

Halbert, 1849 : Ivre.

Delvau, 1866 : s. m. Maître d’études, — dans l’argot des collégiens, qui le font marcher raide, cet âge étant sans pitié.

Rigaud, 1881 : Ivre ; de pier, boire. Être pion, être gris.

Rigaud, 1881 : Maître d’étude. Le souffre-douleur d’un collège, d’un pensionnat. La plupartdu temps, c’est un pauvre diable de bacho qui pioche un examen en faisant la classe, en menant les élèves à la promenade, en allant les conduire au lycée.

Quelle est l’étymologie du mot pion ? Un collégien nous fait savoir que généralement on le considère comme un diminutif d’espion

(Albanès, Mystères du collège)

La Rue, 1894 : Maître d’études. Être pion, être ivre.

France, 1907 : Ivre ; argot des voleurs, du vieux français pier, boire.

France, 1907 : Maitre d’étude, surveillant.
Nombre de célébrités littéraires ont débuté dans la vie par le métier ingrat de pion. Qu’il suffise de citer Alphonse Daudet, Jules Vallés, Pierre Larousse. Edmond About trace le portrait suivant de ce dernier, pion chez Jauffret, vers 1847 :

J’ai connu des maîtres d’étude bien méritants, un entre autres qui avait pris du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin, sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait vu, une encyclopédie populaire, et on n’en a pas eu le démenti. Il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre. Exegit monumentum.

 

Ces Parisiens me semblent éreintés, malingres, gringalets. Tout cela, faute d’exercices physiques, manque de liberté. On voit de grands collégiens barbus s’en aller en promenade deux par deux, conduits par un maître qu’ils appellent le pion. De grandes filles de vingt ans n’osent sortir sans être accompagnées de leur mère ou de leur servante. C’est à crever de rire ! Quelle différence avec la liberté dont on jouit dans la grande Amérique !

(Hector France, Les Mystères du monde)

Ce qui fait la force de l’enseignement des jésuites, c’est qu’ils n’ont pas de pions. Ceux d’entre eux qui sont chargés de la surveillance des élèves ne sont certes pas les égaux des professeurs intellectuellement parlant, mais ils sont leurs égaux et dans la congrégation et aux yeux du monde.
Il faut que l’enfant ne méprise plus le pion, il faut qu’il l’aime et le respecte.

(Alex. Tisserand, Voltaire)

Vivent les vacances
Denique tandem !
Et les pénitences
Habebunt finem.
Les pions intraitables
Vultu barbaro
S’en iront au diable
Gaudio nostro !

(Vieille chanson de collège)

Par extension, l’on donne le nom de pion aux professeurs et aux normaliens.

Les héros de Mürger nous avaient précédés d’une dizaine d’années dans la vie. Ils exerçaient encore une certaine fascination sur la génération à laquelle j’ai appartenu, car dès mes premiers pas dans le journalisme, je n’eus pas à me louer d’être tombé à bras raccourcis sur la bohème et les attardés qui la chantaient encore.
Une même révolution a emporté et les bohèmes de Mürger, et les pions de l’École. Pions ! c’était le sobriquet dont on nous affublait. Je ne connais pas beaucoup les cénacles de 1897 ; je sais seulement qu’ils ne sont pas tendres pour les Rodolphe, les Millet et les Schaunard et autres habitués du café Momus à qui ils ne ressemblent guère.
J’imagine que nos jeunes universitaires ne doivent pas avoir meilleure idée de nous, qui, au sortir de l’École, bornions nos ambitions à vieillir honorablement dans le professorat, et qui n’avions que deux soucis au monde : piocher ferme et rire dru. C’est l’Université, elle-même, qui nous a poussés dehors, par les épaules, et ne nous a laissé d’autre ressource que la célébrité.

(Francisque Sarcey)

Porter à gauche

Delvau, 1864 : Avoir l’habitude de placer son membre sur le côté gauche du pantalon, — habitude normale, prétendent les tailleurs et les femmes, les deux classes d’humains qui s’occupent le plus de la position du paquet.

…À ce paquet aux dimensions fortes
Qu’on voit dans ta culotte et qu’à gauche tu portes.

(Louis Protat)

Recaler

Delvau, 1866 : v. a. Rectifier, corriger. Argot des artistes.

France, 1907 : Réconforter.

— La boisson donne du cœur et vous recale un homme… Encore une goutte de marc, s’il vous plaît, patron…

(Ed. Lepelletier)

France, 1907 : Refuser. « J’ai été recalé à mon examen. »

Dire qu’il fut d’abord recalé à l’École normale, c’est ne rien dire ! Il y fut recalé dans un ouragan d’éclats de rire, et des élèves et des maîtres.

(Émile Bergerat)

Schibboleth

France, 1907 : Mot de passe, clef ; hébraïsme.

Si l’on en croyait le jeune normalien dont le cœur est souvent rongé d’ambitions impatientes, ou le vieux monsieur « arrivé » qui est presque toujours plein de fatigue ou de scepticisme, tout serait rose dans la vie. Le labeur y trouve sa récompense assurée, le succès attend le mérite, l’instruction est le schibboleth qui ouvre toutes les portes, surtout — ce développement est inévitable — dans un siècle de progrès et de liberté comme le nôtre, chez un peuple maître de ses destinées, dans une démocratie fondée sur la justice, et cætera pantoufle !…

(François Coppée)

Tala

Fustier, 1889 : Élève de l’École normale ayant des principes religieux et pratiquant.

France, 1907 : Élève de l’École normale ayant des principes religieux et pratiquant.

(Gustave Fustier)

Tante

Ansiaume, 1821 : Femme concierge de prison.

Ma tante est encore girofle, ma foi, si elle m’ouvroit la lourde.

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a les goûts des femmes, la femme des prisons d’hommes. Je dois l’avouer, ce n’est pas sans éprouver un vif sentiment de crainte que je me suis déterminé à donner place dans cet ouvrage, à ce mot que l’ordre alphabétique amène sous ma plume ; mais cet ouvrage n’est destiné ni aux filles, ni aux femmes ; on le trouvera peut-être entre les mains de celles qui assistent, parées comme pour le bal, aux audiences de la cour d’assises lorsque l’acte d’accusation promet des détails sanglans ou critiques, ou qui sont allées par une froide matinée d’hiver, enveloppées de fourrures et nonchalamment étendues sur les coussins moelleux de leur landeau, acheter bien cher une place de laquelle elles pussent voir commodément tomber les têtes de Lacenaire et d’Avril ; mais à celles-là je n’apprendrais rien qu’elles ne sachent déjà, elles savent ce que c’était que la Tante Chardon, c’est tout au plus si la pile galvanique pourrait agacer leurs nerfs, et peut-être que si l’on cherchait sous leur oreiller on y trouverait les ouvrages du marquis de Sade.
Cependant ce n’est point pour -elles que j’écris ; aussi je d’aurais pas publié ces quelques lignes si je n’avais pas cru qu’il en dût résulter quelque bien.
Il ne faut pas croire que la pédérastie soit toujours le résultat d’une organisation vicieuse ; les phrénologistes qui ont trouvé sur notre crâne la bosse propre à chaque amour, n’y ont point trouvé celle de l’amour socratique ; la pédérastie n’est autre chose que le vice de toutes les corporations d’hommes qui vivent en dehors de la société ; les quelques hommes vivant dans le monde que l’on pourrait me citer, sont des êtres anormals qui ne doivent pas plus prouver contre ce que j’avance, que les boiteux, les bossus, les culs de jatte, ne prouvent que la nature de l’homme est d’être boiteux, bossu, ou cul de jatte ; ainsi donc quelques soldats, un peu plus de matelots, et beaucoup de prisonniers, seront atteints de ce vice, et cela, du reste, est facile à concevoir : tous les besoins de la nature sont impérieux, il faut que l’on trompe ceux qu’on ne peut satisfaire.
Il serait souvent plus juste de plaindre que de blâmer celui que l’on voit mal faire, car il est fort rare que l’homme succombe sans avoir combattu ; c’est presque toujours la nécessité qui conduit la main de celui qui commet un premier crime, et peut-être que si à côté des lois répressives de notre Code, le législateur avait placé quelques lois préventives, tel individu qui languit dans un bagne ou dans une maison centrale, posséderait la somme de bien-être à laquelle tous les hommes ont le droit de prétendre, et qui doit être le prix de toutes facultés utilement employées.
Je-ne me suis pas éloigné de mon sujet, ce que je viens de dire doit me servir à constater un fait qui malheureusement n’est que trop prouvé, et qui déjà a été signalé par des hommes vraiment recommandables : c’est que la pédérastie est la lèpre des prisons ; ce vice ignoble, que l’imagination ne peut que difficilement concevoir, est le plus saillant de tous ceux qui infestent des lieux placés aous la surveillance immédiate de l’autorité ; cependant les hommes dont la mission est d’améliorer le régime pénitenciaire, ne daignent pas seulement chercher les moyens de l’extirper.
Il y a plus même, dans les bagnes et dans les prisons, on voit souvent sans peine les voleurs audacieux s’attacher à de jeunes pédérastes, car alors ils ne cherchent plus à s’évader ; les directeurs et surveillans de maison centrale ont même quelquefois souffert que des mariages* fussent célébrés avec une certaine pompe ; cet abus n’existe plus, il est vrai, on se cache aujourd’hui pour faire ce qu’autrefois on faisait ouvertement, mais le mal existe toujours.

* Les prisonniers qui contractaient de semblables mariages ne faisaient, au reste, que ce que fit Henri III qui passa avec Maugiron, celui de ses mignons qu’il aimait le plus, un contrat de mariage que tous ses favoris signèrent, et qui donna naissance à un pamphlet intitulé : La Pétarade Maugiron. J’ai extrait de cet ouvrage le quatrain suivant, destiné à servir d’épitaphe à un des seigneurs de la cour de ce monarque, ainsi qu’à sa famille :
Ci gist Tircis, son fils, sa femme,
Juge passant qui fis le pis,
Tircis prit son fils pour sa femme,
Sa femme eut pour mari son fils.

Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas sans avoir combattu que l’homme succombe ; mais, comme les mauvaises habitudes ont plus de force que les bonnes, il ne s’est pas plus tôt laissé séduire par l’exemple, qu’il aime ce que d’abord à ne pouvait concevoir, et bientôt son esprit affaibli, du reste, par une nourriture malsaine et insuffisante, et par une tension continuelle, ne lui permet plus de discerner les objets ; alors il croit avoir trouvé ce qu’il désire ; il flatte, il adule, il courtise les malheureux qu’il convoite, et qui, eux aussi, croient souvent être ce que l’autre cherche.
Oh ! il est de ces spectacles qu’il faut avoir vu, pour savoir jusqu’où peut descendre l’homme ; il faut être doué d’une organisation bien vigoureuse, et ne jamais s’être arrêté aux surfaces pour ne pas dire ruca à ses frères, lorsque l’on s’est couché sur le banc d’un bagne ou dans la galiote d’une maison centrale ; car n’est-ce pas un spectacle à dégoûter l’humanité toute entière, que de voir des hommes renoncer aux attributs, aux privilèges de leur sexe, pour prendre le ton et les manières de ces malheureuses créatures qui se vendent au premier venu, de les voir lècher la main de celui qui les frappe, et sourire à celui qui leur dit des injures ? et cela cependant se passe tous les jours, et dans toutes les prisons, sous les yeux de l’autorité qui, disent ses agens, ne peut rien y faire. Vous ne pouvez rien y faire ? dites-vous. Pourquoi donc le peuple paie-t-il grassement des philantropes et des inspecteurs-généraux ? Vous ne pouvez rien, mais il faut pouvoir ; le prisonnier est toujours un membre de la famille : la société qui vous a chargé de le punir, vous a en même temps donné la mission de le rendre meilleur, car s’il n’en était pas ainsi, le recueil de vos lois ne serait qu’un recueil d’absurdités ; la peine qui ne répare rien est une peine inutile. Rendez meilleurs les hommes vicieux, voilà la réparation que la société vous demande.
Les pédérastes, à la ville, ont un signe pour se reconnaître ; il consiste à prendre le revers de l’habit ou de la redingotte avec la main droite, le hausser à la hauteur du menton, et à faire une révérence imperceptible.

Delvau, 1864 : Homme qui sert de femme aux pédérastes actifs.

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Christophe)

Larchey, 1865 : « Homme qui a des goûts de femmes, la femme des prisons d’hommes. »

(1837, Vidocq)

Pour donner une vague idée du personnage qu’on appelle une tante, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d’une maison centrale a feu lord Durham qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Hao ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — C’est le troisième sexe, milord.

(Balzac)

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Moreau Christophe)

Dans le chapitre détaillé qu’il a consacré à cette espèce de gens, M. Canler reconnaît quatre catégories appartenant à diverses classes sociales : persilleuses, honteuses, travailleuses et rivettes. Cette dernière est seule exploitée par les chanteurs.

Larchey, 1865 : « Tous mes bijoux sont chez ma tante, comme disent mes camarades lorsqu’elles parlent du Mont de Piété. » — Achard. — C’est, comme oncle, un terme ironique à l’adresse de ceux qui croient déguiser la source d’un emprunt en disant qu’ils ont eu recours à leur famille.

Delvau, 1866 : s. f. Individu du troisième sexe, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Tapette.

Rigaud, 1881 : Être hybride que Balzac a nommé le troisième sexe, et Vidocq la femme des prisons d’hommes. — Toutes les tantes ne sont pas des assassins, mais tous les assassins sont des tantes.

Homme ou femme ? On ne sait. Ça rôde, chaque soir,
En tous lieux où le gaz épargne un peu de noir,
Et ça répond au nom de : La Belle Guguste.

(J. Dementhe)

La Rue, 1894 : Individu ignoble. Le troisième sexe. Signifie aussi dénonciateur.

Virmaître, 1894 : Le Mont-de-Piété
— Je porte ma toquante chez ma tante, mon oncle en aura soin (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Pédéraste, homme à double face qui retourne volontiers la tête du côté du mur (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Voir chatte.

Hayard, 1907 : Pédéraste.

France, 1907 : Faux frère ; dénonciateur ; lâche.

Et quand faut suriner un pante
Ej’ reste là… les bras ballants…
I’s ont beau m’dir’ : Va donc… eh ! Tante !
Ej’ marche pas… j’ai les foies blancs.

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Individu appartenant au troisième sexe dont était exclusivement composée la légion thébaine. On dit aussi tapette.

Il suffira, dit Balzac, de rapporter ce mot du directeur d’une maison centrale à feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : « Je ne mène pas là votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Aaoh ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — Le troisième sexe, milord. »

 

Alfred Tennyson, le barde national, étant mort, et sa succession ouverte, Oscar Wilde passait pour l’un de ceux qui devaient y prétendre et pouvaient y appéter. Pour qu’il soit devenu le chantre subventionné de la Grande-Bretagne et des Indes, il ne s’en est fallu peut-être que du lapin trop fort posé à un grand-oncle, je veux dire au père d’une jeune tante. Londres ne demandait au divin que de ne pas étaler sa « divinité », et, pour le reste, elle lui faisait crédit, sur la foi des aèdes antiques, ses maîtres et ses modèles.

(Émile Bergerat)

Tourlourou

Larchey, 1865 : Soldat du centre. — Forme du vieux mot turelureau, soldat de garnison. V. Du Cange. — Au quatorzième siècle, la turelure (prononcez toureloure) était une porte fortifiée, une sorte de château flanque de tourelles.

Si le tourlourou est solide sur l’école de peloton, il n’est pas moins ferré sur l’école de la séduction.

(M. Saint-Hilaire)

Delvau, 1866 : s. m. Soldat d’infanterie, — dans l’argot du peuple. Francisque Michel pousse une pointe jusqu’au XIVe siècle et en rapporte les papiers de famille de ce mot : turlereau, turelure, tureloure, dit-il. Voilà bien de la science étymologique dépensée mal à propos ! Pourquoi ? Tout simplement parce que le mot tourlourou est moderne.

La Rue, 1894 : Conscrit. Fantassin.

Rossignol, 1901 : Ce mot qui, en français signifie jeune soldat, a une autre signification peu connue, mais dont on se sert cependant ; il a été importé de la Nouvelle-Calédonie par les déportés et transportés. Tous les Canaques savent que Tourlourou veut dire dauffé.

France, 1907 : Fantassin. Le mot est peu usité maintenant ; il l’était fort de 1830 à 1850 lorsque les régiments étaient divisés en compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs, et compagnies du centre, fusiliers ; ces derniers étaient les tourlourous ; du vieux français turelureau, soldat gardant la turelure ou tourloure, château fort. Dans sa Physiologie du troupier, Émile Marco de Saint-Hilaire décrit ainsi le tourlourou : « Quand le Jean-Jean est passé de l’école du soldat à l’école de peloton, il possède ce qu’on appelle le fil — qui n’est pas celui d’Ariane — pour se reconnaitre dans le labyrinthe d’exercices, de marches, de contremarches et de corvées diverses, où sa nouvelle nature lui ferait courir le risque de se fourvoyer ; c’est-à-dire qu’il est arrivé à l’état normal de tourlourou. Dès ce moment il ne lui est plus permis de s’emmêler dans la manœuvre, car il est parvenu à ce degré d’intelligence qui s’oppose à ce qu’il fourre précipitamment sa baïonnette dans la poche de son pantalon, au lieu de l’introduire avec tranquillité dans le fourreau de cuir à ce destiné…
Au résumé, le tourlourou est bon enfant, coquet, farceur, généreux, courtois, déluré, intrépide et voluptueux ; c’est un lion à la mamelle un viveur en herbe, un gants-jaunes encore inédit, Bernadotte, Bessières, Brune, Junot, Lannes, Lefebvre, Murat, Rapp, et une foule d’autres que je pourrais nommer, ont commencé par être tourlourous, ce qui ne les a pas empêchés de devenir roi, prince, duc, comte, baron, et autre chose par-dessus le marché. »

Puis à travers les trognons d’choux
On voit des grands canonniers roux
Et de tout petits tourlourous
Qu’ont rien d’la veine,
Car, avec des airs triomphants,
I’s vont, avec les bonn’s d’enfants,
Dans les p’tits coins s’asseoir dedans…

(A. Bruant)

Trou de balle

Delvau, 1866 : s. m. Le podex, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Trou du souffleur et Trou de bise.

Virmaître, 1894 : Le derrière. On dit aussi : la lumière (Argot du peuple).

France, 1907 : Anus. On dit aussi trou d’Aix, trou du souffleur, trou de bise.

Pour lors, on a fait respirer à Ressegnier un litre de vinaigre et un kilo de sels anglais, après quoi on l’a palpé sur toutes les coutures ; — seul, le trou de balle, dont la nature l’a orné, dénotait quelque chose de pas normal.

(La Sociale)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique