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Affoler

Delvau, 1866 : v. a. Accabler de coups, blesser, endommager, — dans l’argot du peuple, fidèle à l’étymologie (à et fouler) et à la tradition : « Vous nous affolerez de coups, monsieur, cela est sûr » dit Rabelais. « Ce qui me console, / C’est que la pauvreté comme moi les affole » dit Mathurin Régnier.

France, 1907 : Blesser, accabler de coups ; dérivé de l’italien affolare, qui a la même signification.

Bon nez

Delvau, 1866 : s. m. Homme fin, qui devine ce qu’on veut lui cacher, au figuré, ou qui, au propre, devine qu’un excellent dîner se prépare dans une maison où il s’empresse d’aller — quoique non invité. C’est l’olfacit sagacissime de Mathurin Cordier.

Carapater

Rossignol, 1901 : Marcher, se dépêcher.

Hayard, 1907 : Fuir, se sauver.

France, 1907 : Marcher, courir.

J’ai dix ans, quoi ! Ça vous épate ?
Ben ! c’est comm’ ça, na ! J’suis voyou,
Et dans mon Paris j’carapate
Comme un asticot dans un mou…

(Jean Richepin)

Se carapater, se sauver.

J’empoigne un gardien par sa tunique et je le prie de me dire le nom des fuyards…
— C’est Colo et Mathurin, me répondit-il.
Je n’avais pas besoin d’en entendre davantage, Mathurin, je ne le connais pas ; Colo, je le connaissais, puisque j’étais venue à Toulon pour l’aider à se carapater. Le vieux marquis me regardait ; il ne savait pas si c’était du lard ou du cochon.

(Marc Mario et Louis Launay, Vidocq)

Courtaud de boutanche

Delvau, 1866 : s. m. Commis de magasin, — dans l’argot des voleurs.

Virmaître, 1894 : Lourdaud de boutique. Synonyme de calicot (Argot des voleurs).

France, 1907 : Marchand ou commis marchand, dans l’argot des voleurs, qui n’ont fait que conserver le terme injurieux appliqué jadis par les nobles et les hauts bourgeois à tous les gens de commerce.
Tous les nobles autrefois portaient la robe longue ; les gens du peuple, seuls, avaient une jaquette qui ne descendait pas au-dessous du genou et les seigneurs les désignaient souvent sous le nom de courtaud.

Il n’est crocheteur, ni courtaud de boutique
Qui n’estime à vertu l’art où sa main s’applique.

(Mathurin Regnier, dans ses Satires)

Derniers outrages

France, 1907 : Euphémisme par lequel on désigne l’acte de prendre violemment une femme.

— Parbleu ! cette vieille en veut aux jeunes femmes, d’autant plus qu’elle a toujours été laide comme une horreurs ; on ne lui a jamais fait la cour, elle n’a même pas de souvenirs ; alors, elle crève de jalousie… Elle est de ces femmes pour lesquelles les derniers outrages seraient les premières politesses.

(Maurice Donnay, Chère Madame)

— Oui, j’ai goûté l’ivresse des suprêmes abandons sans qu’il m’ait été nécessaire de subir ce que ces messieurs, dans leur langue toujours un peu triviale, appellent les derniers outrages.

(Camille Lemonnier, L’Ironique amour)

… Ce lâche suborneur
Vous a fait perdre votre honneur
Et subir les derniers outrages !
Mathurine frémit…
Sur son banc
Retombant,
Elle se met à fondre en larmes…
— Si j’pleurons…
C’est point parc’ que vous m’avez dit
Qu’il avait été trop hardi
Et que d’sous les ombrages,
Au p’tit bois des nois’tiers,
Y m’a fait subir des outrages…
Mais… c’est… parc’ que vous m’dit’s… que ça s’ra… les derniers !

(Octave Pradels)

Engueulage

France, 1907 : Même sens que engueulade.

Et à entendre ces jurons rudes de mathurins, ces bouts de chansons qui traînent le soir dans les rues diffamées des ports, ces engueulages rauques qui se dispersaient sous le ciel bleu, ces appels libertins comme il en sort des lèvres avinées, des portes qui bâillent sur quelque corridor noir vaguement éclairé d’une lampe fumeuse, l’on se serait cru en un bouge où les rires se heurtent, où les gabiers en bordée ont des filles sur chaque genou et les dépoitraillent, les embrassent à pleine bouche.

(Mora, Gil Blas)

Fendant

d’Hautel, 1808 : Faire le fendant. C’est-à-dire, le petit-maître, l’olibrius ; prendre un air capable, tranchant et résolu ; se pavaner ; se carrer.

Larchey, 1865 : Faiseur d’embarras. V. Fignoler.

Ne fais donc pas tant ta fendante.

(1844, Catéch. Poissard)

Delvau, 1866 : s. m. Homme qui marche d’un air conquérant, le chapeau sur le coin de l’oreille, les moustaches relevées en crocs, la main gauche sur la hanche, et de la droite manœuvrant une canne, — qui n’effraie personne. Il y a longtemps que le peuple emploie cette expression, comme le prouve ce passage de la Macette de Mathurin Régnier :

N’estant passe-volant, soldat ny capitaine,
Depuis les plus chétifs jusques aux plus fendants,
Qu’elle n’ait desconfits et mis dessus les dents.

Faire son fendant. Se donner des allures de matamore. Ou dit aussi Fendart.

France, 1907 : Matamore.

Fessier

d’Hautel, 1808 : Il s’est laissé tomber sur son fessier. Pour dire sur le derrière.
Un gros fessier. Un derrière gros et rebondi.

Delvau, 1866 : s. m. Les nates, — dans l’argot du peuple, qui a l’honneur de parler comme Mathurin Régnier :

Dieu sçait comme on le veid et derrière et devant,
Le nez sur les carreaux et le fessier au vent,

a dit le grand satirique.

Rigaud, 1881 : Derrière, — dans le jargon du peuple.

Celui-là lui gaula le fessier à coups de botte.

(Huysmans, les Sœurs Vatard)

France, 1907 : Le derrière. On se demande pourquoi l’Académie n’a pas admis ce mot si naturel et si français.

C’est lui qui ne pouvant attendre,
Le grossier,
Dans un grand bal osa lui prendre
Le fessier !

(La Badinguette)

Fil en aiguille (de)

Delvau, 1866 : adv. De propos en propos, — dans l’argot du peuple, qui a eu l’honneur de prêter cette expression à Mathurin Régnier :

Enfin, comme en caquets ce vieux sexe fourmille,
De propos en propos et de fil en esquille,
Se laissant emporter au flus de ses discours,
Je pense qu’il falloit que le mal eust son cours,

dit le vieux poète en sa Macette.

France, 1907 : En causant, de propos en propos.

Enfin comme en caquets ce vieux sexe fourmille,
De propos en propos et de fil en esguille.

(Mathurin Régnier)

Filer doux

Delvau, 1866 : v. n. Ne pas protester, — même lorsqu’il y a lieu ; souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Argot des bourgeois.

Comme son lict est feict : que ne vous couchez-vous,
Monsieur n’est-il pas temps ? Et moi, de filer dous,

dit Mathurin Régnier en sa satire XIe.

Rigaud, 1881 : Se montrer soumis, obéissant.

France, 1907 : Ne pas se rebiffer, même sous les coups de trique ; recevoir apostrophes et affronts sans oser protester.

— Elle a cessé depuis cette fichue rencontre de jeter des pavés dans mon jardin, comme elle en avait l’habitude. Elle file doux avec moi maintenant, semble implorer mon silence !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Fleurer

Delvau, 1866 : v. a. et n. Respirer, sentir, — dans l’argot du peuple, qui trouve que flairer n’emporte pas assez avec soi l’idée d’odeurs, de parfums. C’était aussi l’opinion de Mathurin Régnier, qui a dit :

Je sentis à son nez, à ses lèvres décloses,
Qu’il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses.

France, 1907 : Sentir.

Frire

d’Hautel, 1808 : Il n’y a pas de quoi frire dans cette maison. Il n’y a plus rien à frire dans cette affaire. Se dit d’une maison ruinée ; d’une mauvaise affaire à laquelle il n’y a ni ressource, ni remède.
Il est frit. Se dit d’un malade, dont on désespère.
Tout est frit. Pour tout est perdu.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Faire ; Manger, — dans l’argot du peuple, dont la cuisine se fait en plein vent, sur le fourneau portatif des friturières. N’avoir rien à frire. N’avoir pas un sou pour manger ou boire. L’expression est vieille, car elle se trouve en latin et en français dans Mathurin Cordier : Il n’a que frire ; il n’a de quoy se frapper aux dez. Nullam habet rem familiarem. Est pauperio Codro. (qui est le « pauvre comme Job » de Juvénal).

Rigaud, 1881 : Manger. — Rien à frire, rien à manger.

France, 1907 : Faire, manger. Rien à frire, rien à faire ou rien à manger.

Restés sans le sou, nous nous engageâmes à raison de soixante-dix dollars par mois pour l’aider dans ses affaires. Il nous équipa et nous envoya en des directions différentes. Hal au camp des Ogallalas, moi chez les Brûlés. Nous n’y fîmes pas grand’chose, car le tarif du vieux était trop élevé, et les Indiens refusèrent de faire des échanges. Je dis à Hal, à notre retour : Rien à frire avec ce vieux tondeur de cailloux. C’était son avis.

(Hector France, Chez les Indiens)

La morale de tout cela,
Écoutez-moi bien, la voilà :
C’est qu’il ne faut pas toujours rire
De celui qui n’a rien à frire ;
L’homme qui n’a besoin de rien
Se fout de tout ça, c’est très bien…

(Paul Ginet)

— Allons, allons ! sac au dos et plus vite que ça !
— Est-ce qu’il n’y a pas moyen de manger de la soupe ? Elle est cuite, fit humblement un brave épicier de Montmartre, qui avait été inscrit d’office comme mobilisé.
— La soupe ?… Nom de Dieu !… clama le lieutenant de gendarmerie.
Et d’un coup de pied il envoya rouler notre marmite et dispersa les tisons du foyer.
— Ça m’est arrivé souvent, en Italie, affirma philosoquement le caporal. Plus rien à frire, descendons.

(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)

Godelureau

Delvau, 1866 : s. m. Jeune homme qui fait l’agréable auprès des « dames » et les réjouit, — dans l’argot des bourgeois qui n’aiment pas les Lovelaces. On écrivait au XVIe siècle gaudelereau, — ce qu’explique l’étymologie gaudere.

France, 1907 : Jeune imbécile aux manières affectées. On fait venir ce mot de voudelu, corruption de voult de Lucques.

C’était il y a une dizaine d’années, en une heureuse époque où une myriade de godelureaux et de petits imbéciles, piaillant, remuant, se poussant, s’entassant sous les colonnes du temple, gagnaient en quelques traits de crayon, sans peine, sans intelligence, les trois cents louis mensuels.

(Henry Bauër)

Les mathurins et les godelureaux
Et les baillis, ma foi, sont tous égaux.

(Voltaire)

Il n’y a de femme chaste que celle qui ne trouve pas d’amant

France, 1907 : Cette locution proverbiale a mis en grande fureur l’excellent M. Quitard dans son recueil de Proverbes sur les femmes : « Que deviendrait la famille, — dit-il — que deviendrait la société, que deviendrait tout ce qu’il y a de plus sacré dans le genre humain, si cette infâme doctrine pouvait être accréditée ? Les libertins qui la professent mériteraient d’être punis ! » Elle n’est pas neuve cependant ; sans remonter à la plus haute antiquité, on la trouve exprimée dans le premier livre des Amours d’Ovide : « Casta est quam nemo rogacit. » « Est chaste celle que nul n’a sollicitée. » Mathurin Regnier en dit autant dans une de ses Satires :

Celle est chaste, sans plus, qui n’en est point priée.

La même idée est exprimée par Jehan de Meung, dans le Roman de la Rose, et nombre de poètes de tous les pays et de tous les temps l’ont répétée. Mais de tous, Montesquieu, dans ses Lettres Persanes, a le mieux rendu l’idée générale : « Il est des femmes vertueuses ; mais elles sont si laides, si laides, qu’il faudrait être un saint pour ne pas haïr la vertu. » Nous qui ne sommes pas saints, laissons leur vertu aux chastes laiderons, pour qu’elles en fassent hommage au Père Éternel :

Après an demi-siècle à peu près révolu,
Je conserve en mourant le trésor du bel âge
Mon Dieu ! Je vous en fais hommage…
Les hommes n’en ont point voulu.

Lorette

Delvau, 1864 : Femme entretenue par Monseigneur Tout-le-Monde, et qui habite volontiers dans les environs de l’église de notre dame de Lorette. D’où son nom, qui lui a été donné par Nestor Roqueplan.

Je suis coquette
Je suis lorette
Reine du jour, reine sans feu ni lieu !
Eh bien ! J’espère
Quitter la terre
En mon Hotel… Peut-être en l’Hotel-Dieu

(G. Nadaud)

Larchey, 1865 : « C’est peut-être le plus jeune mot de la langue française ; il a cinq ans à l’heure qu’il est, ni plus ni moins, l’âge des constructions qui s’étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint-Lazare jusqu’à la place Bréda, naguère encore à l’état de terrain vague, maintenant entourée de belles façades en pierres de taille, ornées de sculptures. Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condition de garnir les fenêtres de rideaux, pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de l’humidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. ces locataires d’un nouveau genre, calorifères économiques à l’usage des bâtisses, reçurent, dans l’origine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d’essuyeuses de plâtres. l’appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs. À force d’entendre répondre « rue Notre-Dame-de-Lorette » à la question « où demeurez-vous, où allons-nous ? » si naturelle à la fin d’un bal public, ou à la sortie d’un petit théâtre, l’idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporter, par un hypallage hardi, le nom du quartier à la personne, et le mot Lorette a été trouvé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a été lithographié pour la première fois par Gavarni, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d’abord pour ambition d’être chanteuse, danseuse ou comédienne ; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques pliés dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie, avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l’Opéra ; elles ont toutes manqué d’être premiers sujets. Cela a tenu, disent-elles, aux manœuvres d’un amant évincé ou rebuté ; mais elles s’en moquent. Pour chanter, il faudrait se priver de fumer des cigares Régalia et de boire du vin de Champagne dans des verres plus grands que nature, et l’on ne pourrait, le soir, faire vis-à-vis a la reine Pomaré au bal Mabile pour une polka, mazurka ou frotteska, si l’on avait fait dans la journée les deux mille battements nécessaires pour se tenir le cou-de-pied frais. La Lorette a souvent équipage, ou tout au moins voiture. — Parfois aussi elle n’a que des bottines suspectes, à semelles feuilletées qui sourient à l’asphalte avec une gaîté intempestive. Un jour elle nourrit son chien de blanc-manger ; l’autre, elle n’a pas de quoi avoir du pain, alors elle achète de la pâte d’amandes. Elle peut se passer du nécessaire, mais non du superflu. Plus capable de caprice que la femme entretenue, moins capable d’amour que la grisette, la Lorette a compris son temps, et l’amuse comme il veut l’être ; son esprit est un composé de l’argot du théâtre, du Jockey Club et de l’atelier. Gavarni lui a prêté beaucoup de mots, mais elle en a dit quelques-uns. Des moralistes, même peu sévères, la trouveraient corrompue, et pourtant, chose étrange ! elle a, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’innocence du vice. Sa conduite lui semble la plus naturelle du monde ; elle trouve tout simple d’avoir une collection d’Arthurs et de tromper des protecteurs à crâne beurre frais, à gilet blanc. Elle les regarde comme une espèce faite pour solder les factures imaginaires et les lettres de change fantastiques : c’est ainsi qu’elle vit, insouciante, pleine de foi dans sa beauté, attendant une invasion de boyards, un débarquement de lords, bardés de roubles et de guinées. — Quelques-unes font porter, de temps à autre, par leur cuisinière, cent sous à la caisse d’épargne ; mais cela est traité généralement de petitesse et de précaution injurieuse à la Providence. » — Th. Gautier, 1845.

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui ne vit pas pour aimer, mais au contraire, aime pour vivre. Le mot a une vingtaine d’années (1840), et il appartient à Nestor Roqueplan, qui a par un hypallage audacieux, ainsi baptisé ces drôlesses du nom de leur quartier de prédilection, — le quartier Notre-Dame-de-Lorette.

Rigaud, 1881 : Femme galante, femme entretenue. M. Prudhomme l’appelle « la moderne hétaïre ». Le mot a été créé en 1840 par Nestor Roqueplan.

Comme Vénus aphrodite de l’écume des flots, la lorette était née de la buée des plâtres malsains, là-haut, dans les quartiers bâtis en torchis élégants, la petite Pologne des femmes. Roqueplan s’était fait son parrain ; Balzac son historien ; Gavarni sa marchande de mots et de modes.

(Les Mémoires du bal Mabille)

Qu’est-ce que la lorette ? C’est la loi du divorce rétablie et, pour plus d’un mari, je le dis avec tristesse, la patience du mariage… La lorette n’est ni fille, ni femme, à proprement parler. C’est une profession c’est une boutique.

(Eug. Pelletan, La nouvelle Babylone)

Elle a un père à qui elle dit : Adieu papa ; tu viendras frotter chez moi dimanche. — Elle a une mère qui prend son café quotidien sur un poêle en fonte.

(Ed. et J. de Goncourt)

Il y a mille et une manières, en apparence de devenir lorette, mais au fond c’est la même. Une pauvre fille que l’on vend, une pauvre fille que l’on trompe.

(Paris-Lorette)

Une lorette, parlant d’un entreteneur pour lequel elle a du goût, dit : « Mon homme » ; l’entreteneur qu’elle considère et respecte est son monsieur ; quant à l’entreteneur pur et simple, quoi qu’il fasse, et quoi qu’il donne, il n’est jamais qu’un mufle.

(Idem)

Aujourd’hui les lorettes célèbres de 1840 ont vieilli. Elles comptent leur dépense avec leurs cuisinières, prennent l’omnibus quand il pleut, et élèvent des oiseaux. La lorette pure est maintenant un type évanoui, une race disparue.

(Paris à vol de canard.)

France, 1907 : Femme galante d’un certain luxe de tenue. Le mot a été mis à la mode par Nestor Roqueplan, vers 1840, à cause du nombre considérable de ces filles dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. « L’ensemble des rues de ce quartier, écrivait-il, s’appelle le quartier des Lorettes, et, par extension, toutes ces demoiselles reçoivent dans le langage de la galanterie sans conséquence le nom de lorettes. » Le quartier est à peu près resté le même, mais le mot n’est plus guère employé que par les provinciaux.

Lorette, dit Balzac, est un mot décent inventé pour exprimer l’état d’une fille ou la fille d’un état difficile à nommer et que, dans sa pudeur, l’Académie a négligé de définir, vu l’âge de ses quarante membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu’on ne pouvait pas dire sans périphrase, la fortune de ce mot est faite. Aussi la lorette passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où ne passera jamais une lorette.

Les lorettes habitent invariablement rue Notre-Dame-de-Lorette, rue Bréda, rue du Helder, rue Taitbout, rue Neuve-des-Mathurins ou rue Richer. Elles ne traversent jamais la Seine et s’écartent peu de la zone des boulevards. Elles savent Barême par cœur, jouent à la Bourse, roulent équipage, éclaboussent ceux qui vont à pied, et m’admettent dans leur salon que les hommes du meilleur monde… Elles ont les hommes en profond mépris et m’estiment que les coupons de la Banque de France.

(Ces Dames. — Physionomies parisiennes)

L’autre jour, j’ai entendu faire la définition suivante d’une lorette par la petite fille d’une portière de la place Vintimille :
— Une lorette, a-t-elle dit, c’est une dame qu’a une chemise sale, emprunte dix sous à mon papa, porte des jupons bariolés comme des drapeaux, ses bijoux au clou quand elle en a, et des plumes à son chapeau. À quarante ans, elle est ouvreuse aux Délassements-Comiques.
J’ai interrogé l’enfant terrible dans le but de savoir de qui elle tenait des renseignements aussi exacts.
— Monsieur, m’a-t-elle répondu naïvement, je le sais mieux que vous, puisque c’est arrivé à ma sœur.

(Léon Rossignol, Lettres d’un Mauvais Jeune homme à sa Nini)

Enfin, dans la catégorie des clandestines, c’est-à-dire parmi des filles dont l’insoumission à la police des mœurs est continuelle, toutes, depuis la riche lorette jusqu’à la pierreuse, sont dans la nécessité de se faire protéger. On conçoit alors que la position sociale des souteneurs doit varier autant que celle dans laquelle les filles se sont elles-mêmes placées.

(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)

Marsouin

d’Hautel, 1808 : Poisson. C’est un vilain marsouin. Se dit, par injure, d’un homme laid, difforme, mal bâti.

Delvau, 1866 : s. m. Homme laid et mal fait ; marin.

Rigaud, 1881 : Contrebandier.

Rigaud, 1881 : Surnom du soldat d’infanterie de marine. Le synonyme est : Gardien de banane.

France, 1907 : Contrebandier.

France, 1907 : Soldat d’infanterie de marine, parce que, comme le marsouin, il va sur la terre et sur l’eau.

Nous sommes à moitié marins
Et, comme de vieux mathurins,
Nous savons essuyer les grains
Quand le flot fait rage.
Hommes de bonne volonté,
L’ennemi par nous est dompté :
La patrie a toujours compté
Sur notre courage !
Par nous le pays est vainqueur :
Nous allons partout, sans rancœur,
Et nous montrons toujours du cœur
À l’ouvrage.
Pour notre drapeau
Exposant sa peau,
Le marsouin est notre espérance,
Car c’est au marsouin
Qu’incombe le soin
De porter au loin
Les trois couleurs de notre France.

(Blédort, Chansons de faubourg)

On donne aussi le nom de marsouin, par analogie, aux gens de la côte et principalement aux maîtres baigneurs de nos plages.

Sur la plage de Dieppe, un baigneur essaie vainement d’apprendre à sa cliente, une jolie Parisienne, à nager sur le dos.
— C’est pourtant pas bien difficile, dit à la fin le marsouin… Faites quasiment comme si vous étiez couchée avec vot’ mari…

(Le Diable amoureux)

Mme Girandol, prenant une leçon de natation, reproche vivement à son baigneur le sans-gêne de sa pantomime sous-marine.
— Baste ! répond le marsouin, c’est dans l’eau : votre mari ne peut pas nous voir !

(Jacques Rolland)

Mathurin

d’Hautel, 1808 : Des tranchées de St.Mathurin. Accès de folie ; parce que l’on a coutume d’invoquer ce saint pour la guérison des fous.

Fustier, 1889 : Matelot.

Je veux parler du simple matelot à qui l’on donne le nom de mathurin, de même qu’on gratifie le soldat du surnom de Dumanet.

(Figaro, 1882)

Fustier, 1889 : Nom que les marins, par plaisanterie, donnent aux navires en bois.

Est-ce que vous voudriez rétablir ces vieux mathurins, comme nous les appelons, pour remplacer les bateaux à vapeur ?

(Amiral Saisset : Journal officiel, janvier 1872)

Rossignol, 1901 : Matelot.

France, 1907 : Matelot, marin, homme attaché à la mâture.

J’ai passé une heure de ravissement au milieu des matelots qui étaient chargés de cirer le plancher, car ils avaient une amusante façon d’accomplir leur corvée : ils couchaient les moins lestes dans des couvertures et les traînaient sur le parquet sous prétexte d’activer la besogne. Je dois dire que leur quartier-maître trouvait ingénieux le procédé, et il avait raison ! Parlez-moi des mathurins pour agrémenter les corvées !

(Auguste Marin)

Parler mathurin, parler la langue des matelots.

Je ne suis pas de ces vieux frères premier brin
Qui devant qu’être nés parlaient ja mathurin,
Au ventre de leur mère apprenant ce langage,
Roulant à son roulis, tanguant à son tangage.

(Jean Richepin, La Mer)

Mathurins

Ansiaume, 1821 : Dez à jouer.

Je suis le plus vieux, les mathurins sont à moi.

Vidocq, 1837 : s. m. — Dés à jouer.

Halbert, 1849 : Dés à jouer.

Delvau, 1866 : s. m. pl. Dés à jouer, — dans l’argot des voleurs. Mathurins plats. Dominos.

La Rue, 1894 : Dés à jouer. Dominos. Matelots.

Virmaître, 1894 : Dés pipés qui servent aux camelots pour voler au 7, au passe-dix et à la consolation (Argot des camelots).

Hayard, 1907 : Dés pipés.

France, 1907 : Dés pipés ; argot des voleurs. Mathurins plats, dominos ; argot populaire.

Ces objets, dit Francisque Michel, doivent leur nom d’argot à leur ressemblance avec le costume des trinitaires, vulgairement appelés mathurins, qui chez nous portaient une soutane de serge blanche, sur laquelle, quand ils sortaient, ils jetaient un manteau noir.

Mathurins plats

Vidocq, 1837 : s. m. — Dominos. Des personnes qui dans la crainte d’être trompées ne jouent ni au billard, ni aux cartes, croient que celui des dominos est très-innocent, aussi elles ne se font aucun scrupule de jouer tous les soirs leur demi-tasse, et quelquefois même de l’argent. Ces personnes ne seront sans doute pas fâchées d’apprendre que l’on triche aux dominos aussi facilement qu’à tout autre jeu ; je connais des Floueurs invalides qui vivent très-bien du jeu de dominos ; ils savent reconnaître les dés au passage, et s’approprier ceux dont ils ont besoin ; les avantages qu’ils prennent, joints à une grande habitude du jeu, doivent nécessairement mettre toutes les chances de leur côté. Le café qui occupe le coin du boulevard et de la rue Montmartre était, autrefois, le rendez-vous habituel des Floueurs aux dominos.

Menestre

Vidocq, 1837 : s. m. — Potage.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Halbert, 1849 : Soupe.

Delvau, 1866 : s. f. Soupe, potage, — dans l’argot des voleurs et des honnêtes gens.

Mon docteur de menestre en sa mine altérée,
Avoit deux fois autant de mains que Briarée,

dit Mathurin Régnier, en sa satire du Souper ridicule.

L’ingrat époux lui fit tâter
D’une menestre empoisonnée,

dit Scarron, en sa satire contre Baron.

France, 1907 : Soupe ; de l’italien menestra.

L’ingrat époux lui fit tâter
D’une nenestre empoisonnée.

(Scarron)

Nez (ce n’est pas pour ton) !

Delvau, 1866 : Ce n’est pas pour toi. On dit aussi : Ce n’est pas pour ton fichu nez ! On trouve cette expression dans Mathurin Régnier (Satyre XIII) :

Ils croyent qu’on leur doit pour rien la courtoisie,
Mais c’est pour leur beau nez.

dit la vieille courtisane à une plus jeune qu’elle veut mettre en garde contre les faiblesses de son cœur.

Ragoût

Delvau, 1866 : s. m. Assaisonnement d’un plaisir quelconque. S’emploie souvent en mauvaise part :

J’aurois un beau teston pour juger d’une urine,
Et, me prenant au nez, loucher dans un bassin
Des ragousts qu’un malade offre à son médecin,

dit Mathurin Régnier en sa satire la Poésie toujours pauvre.

Delvau, 1866 : s. m. Relief, accentuation de couleur, hardiesse de brosse, — dans l’argot des artistes.

Delvau, 1866 : s. m. Soupçon, — dans l’argot des voleurs. Faire des ragoûts. Éveiller des soupçons.

Rigaud, 1881 : Peinture vigoureuse, peinture en pleine pâte, dans le jargon des peintres.

Virmaître, 1894 : Soupçon.
— J’ai du ragoût sur sézières, il s’est mis à table sur mon orgue.
— Fais attention de ne pas faire de ragoût, le quart nous a au chasse (Argot des voleurs).

France, 1907 : Crainte, inquiétude ; argot populaire.

Rognons couverts (avoir les)

France, 1907 : Être dans l’aisance, bien pourvu, par comparaison au porc bien gras dont les rognons sont enveloppés de graisse. Expression du Centre.

Il estoit ferme des rognons,
Non comme ces petits mignons
Qui font la saincte-nitouche.

(Mathurin Régnier)

Saint Mathurin (colique de)

France, 1907 : Folie. Saint Mathurin est devenu le patron des fous parce que l’on fait dériver son nom du grec mataios, qui signifie fou. « Il est fol, il doit une belle chandelle à saint Mathurin », dit Cyrano de Bergerac, dans le Pédant joué. Envoyer quelqu’un à saint Mathurin avait la même signification que l’expression moderne envoyer à Charenton, et l’on disait ironiquement que les fous étaient atteints de la colique de saint Mathurin.

Sainte-Nitouche

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui « fait sa sucrée » ou « sa Sophie », — dans l’argot du peuple, qui sait à quoi s’en tenir sur les « giries » des bégueules. Les ouvriers anglais disent de même : to sham abram (jouer l’innocence patriarcale, feindre la pudeur révoltée). Cette expression s’est employée jadis en parlant d’un Homme timide, mou, irrésolu, en amour comme en autre chose :

Il estoit ferme de roignons.
Non comme ces petits mignons
Qui font la Saincte Nitouche,

dit Mathurin Régnier.

Tiré à quatre épingles

France, 1907 : Vêtu avec un soin et une recherche ridicules, comme le font les petites bourgeoises et les paysannes endimanchées qui retiennent leur fichu ou leur châle avec des épingles pour qu’il reste bien symétrique.

La fille à Mathurin, grosse blondasse rougeaude et joufflue, tirée à quatre épingles, s’avançait à petits pas de crainte de rien déranger à sa toilette.

(René de Nancy)

Trimer les mathurins (faire)

Rigaud, 1881 : Manger ; c’est-à-dire faire travailler les dents.

Veau

d’Hautel, 1808 : Des brides à veau. Coq à l’âne ; absurdités, raisons impertinentes et ridicules dont on amuse les sots.
Tuer le veau gras. Faire un régal extraordinaire pour témoigner la joie qu’on éprouve de revoir quelqu’un.
Un veau d’or. Un Midas ; un riche sans lettres ; un parvenu.
S’étendre comme un veau. S’étaler d’une manière incivile et souvent incommode aux autres.

Delvau, 1864 : Gourgandine, fille de la dernière catégorie, — sans doute par allusion à sa chair fadasse, plus adipeuse que musculée, plus lymphatique que sanguine, qui ne donne pas le moindre appétit.

Un soir, à la barrière,
Un veau
Tortillait son derrière
Bien beau.

(Vachette)

O vous, jeunes étudiants,
De veaux si vous êtes amants,
Craignez, craignez fort la vérole.

(A. Watripon)

Larchey, 1865 : Jeune fille de joie, condamnée au rôle futur de Vache. V. ce mot.

Je rencontre à la barrière Un veau (bis).

(Chanson populaire)

Delvau, 1866 : adj. Paresseux, nonchalant, — dans l’argot du peuple. Il ne fout pas croire l’expression nouvelle. Galli socordes et stultos vituli nomine designare soliti sunt, dit Arnoult de Féron dans son Histoire de France. Et Régnier, dans sa satire à Mottin, dit de même :

Ce malheur est venu de quelques jeunes veaux
Qui mettent à l’encan l’honneur dans les bordeaux.

Delvau, 1866 : s. m. Jeune fille qui a des dispositions pour le rôle de fille. Argot des faubouriens.

Merlin, 1888 : Voir Azor.

Virmaître, 1894 : Femme de barrière, rôdeuse de caserne (Argot des voyous).

Virmaître, 1894 : Toute jeune fille qui n’a pas grand chemin à faire pour devenir vache. Il existe à ce sujet une vieille chanson qu’il serait impossible de citer en entier :

Un jour, à la barrière,
Un veau,
Un veau,
Tortillant du derrière.
Fort beau,
Fort beau.
Je la … sur parole.

Neuf jours plus tard, le camarade était au Midi (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Femme publique.

France, 1907 : Imbécile, niais, balourd. L’expression est vieille ; on la trouve dans un dicton du XVIe siècle : Celuy se monstre estre bien veau, qui par la poincte rend le couteau.

L’autre soir, on parlait métempsycose.
Le jeune vicomte des Étoupettes, pour se rendre intéressant, soutenait avec un aplomb imperturbable qu’il se souvenait fort bien d’avoir été le veau d’or des anciens Hébreux.
— Pardon, demanda en s’approchant une jeune personne, mais l’or, qu’en avez-vous fait ?
 
Cependant, j’avais soif encor ;
J’allais dans un autre décor
Boire un verre de vulnéraire,
Eh bien, croyez-vous qu’à nouveau
Devant moi je trouve mon veau
Qui me ressemblait comme un frère !

(Raoul Ponchon)

France, 1907 : Jeune fille de mœurs légères : destinée à devenir vache.

L’ami. — Ne blaguez pas les dessous de bras, mon cher ! Je connais une petite bonne femme qui doit sa fortune à ses aisselles. Uniquement ! Elle n’a que ça, cette enfant, mais elle l’a ! Oh ! la mâtine, elle l’a bien ! Savez-vous ce qu’elles sentent, ses aisselles ?
M. de Grangel. — Non ! moi, j’ai connu une princesse polonaise, très ordinaire comme tête, mais qui embaumait les chrysanthèmes. Quand elle levait les bras, c’était délicieux.
L’ami. — Ma petite camarade, dont je vous parle, sent le foin coupé. Mais vous savez, tout à fait le foin coupé. On se croirait dans une prairie.
Claude. — Avec un veau.

(J. Marni)

France, 1907 : Paresseux, débauché. Le mot est vieux dans ce sens, on le trouve dans Mathurin Régnier.

Ce malheur est venu de quelques jeunes veaux
Qui mettent à l’encan l’honneur dans les bordeaux.

(Satire à Moltin)

Ver coquin

Delvau, 1866 : s. m. Caprice, fantaisie, hanneton, — dans l’argot du peuple, qui parle comme écrivait Régnier :

… Mon vice est d’être libre,
D’estimer peu de gens, suivre mon ver coquin,
Et mettre au même taux le noble et le faquin.

a dit le vieux Mathurin.

Ver-coquin (avoir le)

France, 1907 : Être fantasque, capricieux. On sait que le ver-coquin est le vertige des moutons. Vieille expression.

…Mon vise est d’être libre,
D’estimer peu de gens, suivre mon ver-coquin,
Et mettre au même taux le noble et le faquin.

(Mathurin Regnier)

Vi

Virmaître, 1894 : Voici ce que dit Mathurin Régnier :

Le violet tant estimé
Entre vos couleurs singulières.
Vous ne l’avez jamais aimé
Que pour les deux lettres premières.

À la prison de St-Lazare, une fille atteinte d’une maladie épouvantable, était incarcérée à l’Infirmerie. La sœur l’exhortait à changer de vie ; elle lui citait des exemples de conversions absolument édifiantes. La malade, impatientée, lui répondit :
— Ma sœur, il est trop lard pour changer de vie, il fallait me dire cela quinze jours plutôt ; je ne serais pas ici (Argot du peuple).


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique