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Aller en Flandres sans couteau

France, 1907 : Vieux dicton hors d’usage, allusion à l’habitude en Flandre et dans toute l’Allemagne de toujours porter avec soi un étui renfermant un couteau et une fourchette, les voyageurs ne trouvant ni l’un ni l’autre dans les auberges. Aller en Flandres sans couteau avait donc à peu près la même signification que S’embarquer sans biscuit. Dans la collection des proverbes Flamengs et François du XVIe siècle on trouve ce dicton :

Qui va en Flandres sans couteau
Il perd de beure maint morseau.

Dans ses Dialogues du nouveau langage françois italianisé, Henry Estienne dit : « Il vaudroit mieux aller en Flandres sans couteau (ce que toutesfois l’ancien proverbe ne conseille pas) qu’aller à la cour sans estre garni d’impudence. »

Aller en Germanie

Boutmy, 1883 : v. Remanier. Cette expression, d’allure si preste, s’applique pourtant, comme on voit, à une chose très désagréable pour le compositeur. Lorsqu’il qu’il a commis un bourdon ou un doublon et qu’il est forcé de remanier un long alinéa, on dit qu’il va en Germanie. Cette locution, récemment introduite dans quelques ateliers, vient-elle des nombreux remaniements que la Prusse a fait subir, depuis 1866, à la carte d’Allemagne, et même, hélas !, à la carte de France ? Un vieux typographe nous fait remarquer que cette locution : Aller en Germanie, dont on n’aperçoit pas distinctement l’origine, que nous venons tout à l’heure de chercher au-delà du Rhin, est purement et simplement une corruption. Quand un compositeur a commis un bourdon, il s’écrie de mauvaise humeur : Allons ! bon ! Il faut que je remanie. D’où aller en je remanie, puis en Germanie.

Anglais

Clémens, 1840 : Créancier.

Delvau, 1864 : Noble étranger, fils de la perfide Albion ou de la rêveuse Allemagne, qui consent à protéger de ses guinées une femme faible — de vertu — pendant toute la durée de son séjour à Paris.

Amélie ne te recevra pas, Polyte : elle est avec son Anglais.

(Watripon)

Larchey, 1865 : Créancier. — Le mot est ancien, et nous sommes d’autant plus porté à y voir, selon Pasquier, une allusion ironique aux Anglais (nos créanciers après la captivité du roi Jean) que les Français se moquaient volontiers autrefois de leur redoutable ennemi. C’est ainsi que milord est employé ironiquement aussi. Nous en trouvons trace dans Rabelais.

Assure-toi que ce n’est point un anglais.

(Montépin)

Et aujourd’hui je faictz solliciter tous mes angloys, pour les restes parfaire et le payement entier leur satisfaire.

(Crétin)

Les anglais sont débarqués. — Dans une bouche féminine, ces mots sont un équivalent de : J’ai mes affaires V. ce mot. — L’allusion est sanglante pour ceux qui connaissent la couleur favorite de l’uniforme britannique.

Il est aussi brave
Que sensible amant,
Des Anglais il brave
Le débarquement.

(Chansons, impr. Chastaignon, Paris, 1851)

Delvau, 1866 : s. m. Créancier, — dans l’argot des filles et des bohèmes, pour qui tout homme à qui l’on doit est un ennemi.
Le mot est du XVe siècle, très évidemment, puisqu’il se trouve dans Marot ; mais très évidemment aussi, il a fait le plongeon dans l’oubli pendant près de trois cents ans, puisqu’il ne parait être en usage à Paris que depuis une trentaine d’années.

Delvau, 1866 : s. m. Entreteneur, — dans l’argot des petites dames, qui donnent ce nom à tout galant homme tombé dans leurs filets, qu’il soit né sur les bords de la Tamise ou sur les bords du Danube. Elles ajoutent à leur manière des pages nombreuses à notre livre des Victoires et Conquêtes.

Rigaud, 1881 : Créancier. Avoir un tas d’anglais à ses trousses. Par suite d’une vieille antipathie de race, le débiteur a octroyé au créancier le surnom d’anglais, ennemi.

Rigaud, 1881 : Menstrues. Allusion à l’uniforme rouge des soldats anglais. — Avoir ses anglais. Les anglais sont débarqués.

Fustier, 1889 : Terme de sport. On dit qu’un cheval a de l’anglais lorsque sa conformation se rapproche de celle du cheval anglais de pur sang.

Virmaître, 1894 : Créancier. Cette expression se trouve dans Marot, elle était tombée en désuétude lorsqu’elle revit le jour vers 1804. Napoléon Ier avait plusieurs commis attachés à un cabinet spécial. Il remarqua à différentes reprises que l’un d’eux arrivait depuis quelques matins, deux heures au moins avant ses collègues. L’empereur intrigué lui en demanda les motifs.
— Sire, répondit le commis c’est à cause des anglais.
— Je ne vous comprends pas.
— Sire, les anglais sont vos ennemis, mes créanciers sont les miens.
— Bien, fit l’Empereur, donnez m’en la liste, je vous en débarrasserai, comme moi des autres.
Le mot est resté et est employé fréquemment (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Créancier.

Ne passons pas devant ce troquet, c’est un Anglais, je lui ai planté un drapeau.

France, 1907 : Ce nom est employé dans le sens de créancier. Est-ce parce que, comme le dit Alfred Delvau, tout individu à qui l’on doit est considéré comme un ennemi ? Ce serait alors un signe de la vieille haine contre nos voisins d’Outre-Manche, haine d’ailleurs partagée par eux, car le mot remonte fort loin. Suivant Pasquier, il viendrait des réclamations continuelles des Anglais qui prétendaient que la rançon du roi Jean fait prisonnier à la bataille de Poitiers, en 1356, et fixée à trois millions d’écus d’or par le traité de Brétigny, n’avait pas été entièrement payée. Oudin, dans ses Curiositez françoises cite ce proverbe : « Il y a des Anglois dans cette rue, je n’y veux pas aller », c’est-à-dire des créanciers. Enfin on trouve dans Clément Marot :

Oncques ne vis Anglois de votre taille,
Car a tout coup, vous criez baille, baille !

— Menstrues, argot des filles ; allusion à la couleur de l’uniforme des fantassins anglais qui ont, à l’inverse des nôtres, la tunique rouge et le pantalon bleu : Les Anglais ont débarqué, les menstrues sont venues.

Barbizet

France, 1907 : Souteneur.

Magnette excitait par sa crânerie une admiration que rehaussait encore la renommée de son bon cœur et de sa probité, on le donnait pour exemple aux barbizets qui débutaient dans la carrière.

(Oscar Méténier)

Blanquiste

France, 1907 : Membre d’une des nombreuses sectes qui divisent le parti socialiste et qui a pris pour patron le révolutionnaire Blanqui.

Quant à M. Vaillant, qui passe pour blanquiste et qui s’en vante, il n’a oublié qu’un des principes de son maître : le patriotisme. Blanqui était, en effet, aussi patriote que son prétendu disciple l’est peu. Il voulait faire triompher ses idées révolutionnaires par la France, comme M. Vaillant veut les faire triompher par l’Allemagne.

(La Nation)

L’humanité avant la patrie.

Bock

Rigaud, 1881 : Verre de bière, plus grand que la chope. De l’allemand bockbier, bière nouvelle, mot à mot : bière de bouc.

France, 1907 : Verre de bière ; germanisme inutile, puisque l’on avait déjà le mot chope. C’est, parait-il, l’abréviation de bock-bier (bière du bouc), marque de fabrique d’une bière célèbre en Allemagne.

Il est bon que les habitués des cafés qui sont encore à la contribution indirecte des 10 ou 15 centimes donnés par-dessus le prix du bock ou de la demi-tasse sachent ceci : — dans une grande partie de ces établissements, le patron prend sa part, une part de lion — des produits du tronc aux gratifications ; il en est même où ce produit est affermé d’avance par un des garçons. On a calculé que les pourboires, à Paris, représentent quatre millions par an.

(Charles Reboux, Les Ficelles de Paris)

Boire à la bouteille du bourreau

France, 1907 :

Cette expression, qui avait encore cours au siècle dernier, a pour origine un curieux châtiment infligé pendant le moyen âge, aux femmes querelleuses ou calomniatrices en France, en Allemagne et dans presque tout le nord de l’Europe. On les promenait trois fois autour de l’hôtel de ville d’abord avec un chien ou une roue de charrue au cou, puis ce fut une pierre parfois sculptée en tête de femme avec une langue pendante et haletante, « comme celle d’un chien fatigué », ou l’image d’un chien ou d’un chat, enfin une bouteille appelée la bouteille du bourreau. On montre à Budissin (Hongrie) une de ces pierres représentant deux femmes qui se disputent et qui furent publiquement châtiées en 1675. C’est la dernière date ou cette peine fut infligée.

Bourgeois

d’Hautel, 1808 : Il se promène la canne à la main comme un bourgeois de Paris. Se dit d’un marchand qui a fait fortune et qui est retiré du commerce. On se sert aussi de cette locution et dans un sens ironique en parlant d’un ouvrier sans emploi, sans ouvrage et qui bat le pavé toute la journée.
Cela est bien bourgeois. Pour dire vulgaire, sot, simple et bas : manière de parler, usitée parmi les gens de qualité, à dessein de rabaisser ce qui vient d’une condition au-dessous de la leur.
Mon Bourgeois. Nom que les ouvriers donnent au maître qui les emploie.

Halbert, 1849 : Bourg.

Larchey, 1865 : Le bourgeois du cocher de fiacre, c’est tout individu qui entre dans sa voiture.

Chez les artistes, le mot Bourgeois est une injure, et la plus grossière que puisse renfermer le vocabulaire de l’atelier.

 

Le Bourgeois du troupier, c’est tout ce qui ne porte pas l’uniforme.

(H. Monnier)

Delvau, 1866 : s. m. Expression de mépris que croyaient avoir inventée les Romantiques pour désigner un homme vulgaire, sans esprit, sans délicatesse et sans goût, et qui se trouve tout au long dans l’Histoire comique de Francion : « Alors lui et ses compagnons ouvrirent la bouche quasi tous ensemble pour m’appeler bourgeois, car c’est l’injure que ceste canaille donne à ceux qu’elle estime niais. »

Delvau, 1866 : s. m. Patron, — dans l’argot des ouvriers ; Maître, — dans l’argot des domestiques. On dit dans le même sens, au féminin : Bourgeoise.

Delvau, 1866 : s. m. Toute personne qui monte dans une voiture de place ou de remise, — à quelque classe de la société qu’elle appartienne. Le cocher ne connaît que deux catégories de citoyens ; les cochers et ceux oui les payent, — et ceux qui les payent ne peuvent être que des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Anti-artistique, — dans le jargon des artistes. Ameublement bourgeois.

Rigaud, 1881 : Imbécile, homme sans goût, — dans le jargon des peintres qui sont restés des rapins, — Voyageur, — dans le jargon des cochers. — Individu dans la maison duquel un ouvrier travaille. — Maître de la maison dans laquelle est placé un domestique.

France, 1907 : Terme de mépris pour désigner un homme vulgaire, sans délicatesse, sans goût, sans connaissances artistiques ou littéraires. Certains fabricants de romans ou de tableaux ont souvent des idées plus bourgeoises que beaucoup d’épiciers. Mener une vie bourgeoise, c’est couler une existence tranquille, monotone, sans incidents. Le mot n’est pas neuf, Alfred Delvau l’a relevé dans l’Histoire comique de Francion : « Alors, lui et ses compagnons ouvrirent la bouche quasi tous ensemble pour m’appeler bourgeois, car c’est l’injure que ceste canaille donne à ceux qu’elle estime niais. »
Ce nom, depuis si longtemps en discrédit chez les amis de l’art pour l’art, a reçu une très bonne définition de Théophile Gautier : « Bourgeois, dit-il, ne veut nullement dire un citoyen ayant droit de bourgeoisie. Un duc peut être bourgeois dans le sens détourné où s’accepte ce vocable. Bourgeois, en France, a la même valeur ou à peu près que philistin en Allemagne, et désigne tout être, quelle que soit sa position, qui n’est pas initié aux arts, ou ne les comprend pas. Celui qui passe devant Raphaël et se mire aux casseroles de Drolling, est un bourgeois. Vous préférez Paul de Kock à lord Byron ; bourgeois ; les flonflons du Vaudeville aux symphonies de Beethoven : bourgeois. Vous décorez votre cheminée de chiens de verre filé : bourgeois. Jadis même, lorsque les rapins échevelés et barbus, coiffés d’un feutre à la Diavolo et vêtus d’un paletot de velours, se rendaient par bandes aux grandes représentations romantiques, il suffisait d’avoir le teint fleuri, le poil rasé, un col de chemise en équerre et un chapeau tuyau de poêle pour être apostrophé de cette qualification injurieuse par les Mistigris et les Holophernes d’atelier. Quelquefois le bourgeois se pique de poésie et s’en va dans la banlieue entendre pépier le moineau sur les arbres gris de poussière, et il s’étonne de voir comment tout cela brille romantiquement au soleil.
Maintenant il est bien entendu que le bourgeois peut posséder toutes les vertus possibles, toutes, les qualités imaginables, et même avoir beaucoup de talent dans sa partie : on lui fait cette concession ; mais, pour Dieu, qu’il n’aille pas prendre, en face d’un portrait, l’ombre portée du nez pour une tache de tabac, il serait poursuivi des moqueries les plus impitoyables, des sarcasmes les plus incisifs, on lui refuserait presque le titre d’homme ! »

Nous, les poètes faméliques
Que bourgeois, crétins et pieds-plats
Lorgnent avec des yeux obliques…

(Paul Roinard, Nos Plaies)

Henri Monnier, en 1840, a expliqué complètement les différentes significations de ce mot : « Les grands seigneurs, si toutefois vous voulez bien en reconnaître, comprennent dans cette qualification de bourgeois toutes les petites gens qui ne sont pas nés. Le bourgeois du campagnard, c’est l’habitant des villes. L’ouvrier qui habite la ville n’en connaît qu’un seul : le bourgeois de l’atelier, son maître, son patron. Le bourgeois du cocher de fiacre, c’est tout individu qui entre dans sa voiture. Chez les artistes, le mot bourgeois est une injure, et la plus grossière que puisse renfermer le vocabulaire de l’atelier. Le bourgeois du troupier, c’est tout ce qui ne porte pas l’uniforme. Quant au bourgeois proprement dit, il se traduit par un homme qui possède trois ou quatre bonnes mille livres de rente. »
Ajoutons qu’à l’heure actuelle, pour certains ouvriers obtus, bourgeois est un terme de mépris ou de haine à l’égard de tout individu qui porte redingote et chapeau et ne vit pas d’un travail manuel, ne se rendant pas compte que nombre de ces prétendus bourgeois, employés de bureaux, commis de magasins, gagnent moins qu’eux, et sont plus à plaindre, ayant à garder un décorum dont l’ouvrier est exempt.
Mon bourgeois, dans l’argot populaire, se dit pour : mon mari. Se mettre en bourgeois se dit d’un militaire qui quitte l’uniforme. Se retirer bourgeois, ambition légitime des ouvriers et paysans, ce qui a fait dire à l’auteur du Prêtre de Némi : « Un bourgeois est un anarchiste repentant. »

Quand un bourgeois est cocu.
Mon cœur, triste d’ordinaire,
Est heureux d’avoir vécu
Et ce fait le régénère.

(A. Glatigny)

Carline

Bras-de-Fer, 1829 : Mort.

Vidocq, 1837 : s. f. — Mort (la).

Larchey, 1865 : La mort (Vidocq). — Allusion au masque noir de Carlin et à son nez camus. Jadis on appelait la mort camarde, parce qu’une tête de mort n’a pour nez qu’un os de très-faible saillie.

Delvau, 1866 : s. f. La Mort, — dans l’argot des bagnes. La carline (carlina vulgaris) est une plante qui, au dire d’Olivier de Serres, prend son nom du roi Charlemagne, qui en fut guéri de la peste. La vie étant aussi une maladie contagieuse, ne serait-ce pas parce que la mort nous en guérit, grands et petits, rois et manants, qu’on lui a donné ce nom ? Ou bien est-ce parce qu’elle nous apparaît hideuse, comme Carlin avec son masque noir ?

Rigaud, 1881 : La mort, — dans l’ancien argot.

La Rue, 1894 : La mort.

Rossignol, 1901 : La mort. Ancien mot dont on ne se sert guère.

France, 1907 : La mort.

Sa femme, restée libre, allait chaque jour lui porter les provisions et le consoler.
— Écoute, lui dit-elle, un matin qu’il paraissait plus sombre qu’à l’ordinaire, écoute, Joseph, on dirait que la carline te fait peur… Ne va pas faire la sinve au moins quand tu seras sur la placarde… Les garçons de campagne se moqueraient joliment de toi.

(Marc Mario et Louis Launay, Vidocq)

Casser

d’Hautel, 1808 : Se casser le ventre. Terme badin et militaire ; se passer de dîner, ou de manger aux heures accoutumées.
Casser les vitres. Signifie ne plus garder de mesures dans une affaire ; en venir aux gros mots, aux termes injurieux.
Je t’en casse, Minette. Manière badine et plaisante de parler, qui signifie, ce n’est pas pour toi ; tu n’auras rien de ce que tu demandes.
Il est cassé aux gages. Pour, il est tombé en défaveur en disgrace. Se dit aussi d’un domestique que l’on a congédié.
Se casser le cou ou le nez. Se blouser dans des spéculations, dans une affaire ; faire un faux calcul.
Qui casse les verres les paye. Vieille maxime, fort peu mise à exécution ; car la plupart du temps ceux qui cassent les verres ne sont pas ceux qui les payent.
Elle a cassé ses œufs. Manière basse et triviale de dire qu’une femme a fait une fausse couche.

Vidocq, 1837 : v. a. — Couper.

un détenu, 1846 : Rompre. Casser sa canne : rompre son ban. Casser sur quelqu’un : révéler.

Delvau, 1866 : v. a. Couper, — dans l’argot des voyous.

Delvau, 1866 : v. n. Mourir, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Chiffonner un sac de bonbons en le préparant, — dans le jargon des confiseurs.

Rigaud, 1881 : Dire du mal, par abréviation de casser du sucre.

Rigaud, 1881 : Frapper, battre. — Je te vas casser. — Casser la gueule, casser la margoulette, casser la figure.

Rigaud, 1881 : Manger. Le mot date du XVIIIe siècle. On dit, dans le langage courant : « Casser une croûte », pour manger un morceau. — Casser le cou à un lapin, manger un lapin.

La Rue, 1894 : Mourir. Dénoncer. Manger. Se la casser, se sauver.

Rossignol, 1901 : Dire, avouer. Un détenu qui a fait des aveux a cassé. Dire une chose est casser.

Il me l’a dit, il me l’a cassé.

France, 1907 : Le verbe a de nombreuses significations : manger, dénoncer, avouer, couper, mourir.

— Voyons, Nib, pas tant de magnes !… On vous dit qu’on n’est pas des assassins… si vous faites du mal à la petite môme…. tant pis pour vous, nous casserons…

(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)

Charlemagne

Larchey, 1865 : Poignard d’infanterie. — Allusion ironique à l’épée du grand monarque.

Delvau, 1866 : s. m. Sabre-poignard, — dans l’argot des troupiers.

Rigaud, 1881 / Merlin, 1888 : Sabre-baïonnette.

France, 1907 : Sabre-poignard.

Charlemagne (faire)

Larchey, 1865 : Se retirer du jeu sans plus de façon qu’un roi, et sans laisser au perdant la faculté de prendre sa revanche.

Si je gagne par impossible, je ferai Charlemagne sans pudeur.

(About)

Rigaud, 1881 : Quitter une partie de cartes au moment où l’on vient de réaliser un bénéfice.

La comtesse fait Charlemagne à la bouillotte.

(Victor Ducange, Léonide ou la vieille de Suresnes, 1830)

Si je gagne par impossible, je ferai Charlemagne-sans pudeur, et je ne me reprocherai point d’emporter dans ma poche le pain d’une famille.

(Ed. About, Trente et quarante)

Les étymologistes ont voulu faire remonter l’origine du mot jusqu’à l’empereur Charlemagne, parce que cet empereur a quitté la vie en laissant de grands biens. Comme tous les noms propres familiers aux joueurs, le nom de Charlemagne a été, sans doute, celui d’un joueur appelé Charles. On a dit : faire comme Charles, faire Charles et ensuite faire Charlemagne. On appelle bien, dans les cercles de Paris, la dame de pique : « la veuve Chapelle », du nom d’un joueur. On a bien donné au second coup de la main au baccarat en banque, le nom de « coup Giraud », nom d’un officier ministériel, d’un notaire. Les joueurs ne connaissent rien que le jeu, rien que les joueurs et leurs procédés. La vie pour eux est toute autour du tapis vert. S’ils ont appris quelque chose, ils l’ont bientôt oublié, et ils professent le plus grand mépris pour tout ce qui ne se rattache pas directement au jeu. Ils se moquent bien de l’empereur Charlemagne et de tous les autres empereurs ! En fait de-monarque, ils ne connaissent que les monarques de carton.

Virmaître, 1894 : Se mettre au jeu avec peu d’argent, gagner une certaine somme et se retirer de la partie sans donner de revanche (Argot des joueurs).

France, 1907 : Se retirer du jeu, lorsqu’on est en gain, suivant un ancien privilège des rois. « Ce terme, dit Lorédan Larchey, contient en même temps un jeu de mots sur le roi de carreau, le seul dont le nom soit français. »

Mais rien ne doit étonner en cette terre des fééries. Tout y arrive, les gains les plus fantastiques, comme les désastres les plus complets.
Les prudents, entre les favorisés, partent pour ne plus revenir. Sans nulle vergogne, on peut faire charlemagne. Mais, ces sages, combien sont-ils ?

(Hector France, Monaco et la Côte d’azur)

Collectivisme

France, 1907 : Société dans laquelle les travailleurs organisés produiraient et consommeraient d’après les règles ou usages établis par la collectivité et où l’argent serait remplacé par des bons de travail. C’est l’école de Karl Marx, de Lafargue, de Jules Guesde, et, en Allemagne, celle de Bebel et de Liebknecht.
Les collectivistes espèrent arriver, comme moyen d’action, par le suffrage universel à la conquête des pouvoirs publics et amener ainsi la révolution sociale.

Comemensal (vol au)

Vidocq, 1837 : Il est de ces vérités qui sont devenues triviales à force d’être répétées ; et parmi elles, il faut citer le vieux proverbe qui dit que : Pour n’être jamais trompé, il faut se défier de tout le monde. Les exigences du proverbe sont, comme on le voit, un peu grandes ; aussi n’est-ce que pour prouver à mes lecteurs que je n’oublie rien, que je me détermine à parler du vol au commensal ; seulement, je me bornerai à rapporter un fait récemment arrivé à Saint-Cloud.
Paris est environné d’une grande quantité de maisons bourgeoises habitées par leurs propriétaires ; ces propriétaires, durant la belle saison, louent en garni les appartemens dont ils ne se servent pas, et si le locataire paie cher et exactement, si son éducation et ses manières sont celles d’un homme de bonne compagnie, il est bientôt un des commensaux de la famille. Bon nombre de vols et d’escroqueries commis par ces hommes distingués, devraient cependant avoir appris depuis long-temps aux gens trop faciles, le danger des liaisons impromptu, mais quelques pièces d’or étalées à propos font oublier les mésaventures du voisin, surtout à ceux qui sont doués d’une certaine dose d’amour-propre, qualité ou défaut assez commun par le temps qui court.
Dans le courant du mois d’avril 1836, un individu qui prétendait être un comte allemand (ce qui au reste peut bien être vrai, car tout le monde sait que rien, en Germanie, n’est plus commun que les comtes et les barons), arriva à Saint-Cloud et prit le logement le plus confortable du meilleur hôtel de la ville ; cela fait, il visita un grand nombre d’appartements garnis, mais aucun ne lui plaisait ; enfin il en trouva un qui parut lui convenir : c’était celui que voulait louer un vieux propriétaire, père d’une jeune et jolie fille ; le prix de location convenu, le noble étranger arrête l’appartement ; il paie, suivant l’usage, un trimestre d’avance, et s’installe dans la maison.
Le comte se levait tard, déjeunait, lisait, dînait à cinq heures, il faisait quelques tours de jardin, puis ensuite il rentrait chez lui pour lire et méditer de nouveau ; cette conduite dura quelques jours, mais ayant par hasard rencontré dans le jardin Mme L… et sa fille, il adressa quelques compliments à la mère, et salua respectueusement la demoiselle : la connaissance était faite. Bientôt il fut au mieux avec ses hôtes, et il leur apprit ce que sans doute ils désiraient beaucoup savoir : il était le neveu, et l’unique héritier, d’un vieillard qui, par suite de malheurs imprévus, ne possédait plus que soixante et quelques mille francs de rente.
« On ne saurait trop faire pour un homme qui doit posséder une fortune aussi considérable, se dit un jour M. L…, monsieur le comte est toujours seul, il ne sort presque jamais, il doit beaucoup s’ennuyer ; tâchons de le distraire. » Cette belle résolution une fois prise, M. L… invita le comte à un grand dîner offert à un ancien marchand d’écus retiré, qui avait conservé les traditions de son métier, et qui savait mieux que personne ce que peut rapporter un écu dépensé à propos. Cette réunion fut suivie de plusieurs autres, et bientôt le comte, grâce à ses manières empressées, à son extrême politesse, devint l’intime ami de son propriétaire. Le comte avait dit qu’il attendait son oncle, et des lettres qu’il recevait journellement de Francfort, annonçaient l’arrivée prochaine de ce dernier ; l’oncle priait son neveu de lui envoyer la meilleure dormeuse qu’il pourrait trouver, de lui choisir un logement, etc. Comme on le pense bien, le gîte de l’oncle fut choisi dans la maison de M. L…, l’époque de son arrivée étant prochaine. Le comte, sur ces entrefaites, demande la jeune personne en mariage, les parens sont enchantés, et la jeune fille partage leur ravissement.
M. R***, l’ami de la famille, est mis dans la confidence ; le comte lui demande des conseils, et parle d’acheter des diamans qu’il destine à sa future ; mais comme il ne connaît personne à Paris, il craint d’être trompé, M. R*** conduit lui-même le comte chez un bijoutier de ses amis, auquel il le recommande. Un comte présenté par M. R***, qui a été payeur de rentes trente-six à quarante ans, et qui doit certainement connaître les hommes, devait inspirer de la confiance, enfin M. le comte achette des boucles d’oreilles superbes, qu’il remet à sa prétendue ; il fait tant et si bien, qu’il obtient pour 16 à 18,000 fr. de diamans sans argent ; le bijoutier, qui croyait voir dans M. le comte une ancienne connaissance de M. R***, livra aveuglément. Mais il fallait reprendre les boucles d’oreilles données à la prétendue. Le comte dit à la demoiselle : « Il me semble que les boucles d’oreilles qu’on vous a remises ne sont pas aussi belles, à beaucoup près, que celles que je vous destinais. » Il les examine : « C’est infâme, dit-il, d’avoir ainsi changé les diamans ; il y a plus de 1,500 fr. de différence ; je ne puis souffrir cela, etc. »
Il doit aller au-devant de son oncle, il emprunte 7 à 800 fr. au beau-père, qui, pour ne pas fatiguer M. le comte, porte les 800 fr. dans ses poches ; mais, arrivé à Paris, le comte prit la peine de le décharger de ce fardeau, et ne revint plus.
Il emporta 16 à 18,000 fr. au bijoutier, 800 fr. à son beau-père en herbe, et 800 fr. au traiteur.
Il est inutile d’ajouter que l’oncle d’Allemagne n’était qu’un compère qui s’est prêté à cette manœuvre.

Desiderata

France, 1907 : Choses désirées. Latinisme : pluriel de desideratum.

Les ouvriers de toutes les nations ont forcément des desiderata communs et dans la lutte qu’ils soutiennent contre leurs exploiteurs, vrais ou supposés, ils se servent des armes qui sont à leur disposition.
Mais que dire de ces nobles qui ont un pied en France, et l’autre en Allemagne, qui pourraient siéger un jour au Palais-Bourbon et le lendemain à la Chambre des seigneurs de Prusse ?

(Camille Dreyfus, La Nation)

Dring-gelt

Vidocq, 1837 : s. m. — Argent monnoyé que l’on envoie aux détenus. Terme des voleurs israélites de l’Allemagne.

Éponge à mercure

Rigaud, 1881 : Prostituée malsaine. (Le nouveau Vadé.) Innombrables sont les variantes usitées au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, dont certaines ont survécu. En voici quelques échantillons : Bouteille à poisson, donneuse de nouvelles à la main, matelas d’invalide, magneuse de tuyaux de pipe, voirie ambulante, coffre à graillon, remède d’amour, volaille ressucée, gibier à bistouri, pot cassé d’onguent gris, porteuse de viande pourrie, asticot d’équarrisseur, mangeuse d’étrons sans fourchette, reliquat de fistule gangrenée.

Faire Charlemagne

Delvau, 1866 : Se retirer du jeu après y avoir gagné, sans vouloir donner de revanche, — dans l’argot des joueurs, qui savent ou ne savent pas leur histoire de France. « Charlemagne (dit Génin en ses Récréations philologiques) garda jusqu’à la fin toutes ses conquêtes, et quitta le jeu de la vie sans avoir rien rendu du fruit de ses victoires ; » le joueur qui se retire les mains pleines fait comme Charlemagne : il fait Charlemagne :
Se non è vero… Je ne demande pas mieux d’en croire Génin, mais jusqu’ici il m’avait semblé que Charlemagne n’avait pas autant fait Charlemagne que le dit le spirituel et regrettable érudit, et qu’il y avait, vers les dernières pages de son histoire, une certaine défaite de Roncevaux qui en avait été le Waterloo. Et puis… Mais le chevalier de Cailly avait raison !

France, 1907 : À l’explication donnée au mot Charlemagne il faut ajouter celle-ci :

C’est une allusion à Charlemagne qui sut garder toutes ses conquêtes et qui quitta le jeu des batailles sans en avoir perdu une seule. Voici pourquoi on dit du joueur qui se retire les mains pleines : Il a fait charlemagne, comme, si l’on disait : Il a fait comme Charlemagne on bien encore il a fait le Charlemagne.

(Didier Loubens)

Faire de la mousse

France, 1907 : Faire des manières, prendre de grands airs, faire l’important.

Le cocher. — C’est Blanche de Croissy qui m’a renseigné.
Le valet de pied. — Ah ! c’est vrai… tu as été cocher chez elle.
Le cocher, se rengorgeant. — Cocher et autre chose… La v’là… tiens… Blanche de Croissy !…
S’adressant à demi-voix à Blanche de Croissy qui passe en landau & huit ressorts :
— Oh ! là ! là !… Fais donc pas tant d’la mousse !… Tu sais ! Inutile avec moi, les magnes !… On n’monte pas l’coup à Bibi, mon petit chat.
Le valet de pied. — Oh ! elle a piqué un fard !
Le cocher. — Ben, elle m’a reconnu, quoi !

(Gyp, Au Bois)

Faire des magnes

France, 1907 : Prendre de grands airs, faire des façons, des manières.

Malgré leurs seins pareils à des breloques,
Leur taille épaisse et leur âg’ plus qu’ancien,
Ell’s font des magn’s, ell’s s’croient encor’ très bien.
Ell’s ont sûr’ment des mœurs très équivoques,
Les Probloques, les Probloques.

(Héros-Cellarius)

Ya des fois qu’i’s font du potin,
I’s japp’, i’s piss’, i’s font des magnes…
Dam’ ! les clebs i’s ont pas des pagnes
Pour plumer avec leur putain.

(Aristide Bruant, Les Quat’ pattes)

Faire le persil

France, 1907 : Se promener le long du trottoir ou dans les rues pour racoler les hommes.

Point n’est besoin de vous expliquer ce que c’est que faire le persil. Un collégien de quatrième sait ça beaucoup mieux qu’il ne connait les Capitulaires de Charlemagne. Mais si tout le monde sait ce que c’est que le « persil » en général, bien peu de gens savent ce que c’est que le « persil au salé », par exemple, le « persil à la quitourne », le « persil évangélique », etc.

(Un ancien Inspecteur, La Prostitution à Paris)

Voir Persil.

À Mabille, il y avait deux catégories de femmes : les femmes chics, qui faisaient leur persil, et celles que l’administration engageait pour danser ; elles ne se mêlaient pas. Celles qui ne dansaient pas se promenaient dans les allées.

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Tout cela ne dit pas d’où vient l’expression ; heureusement Lorédan Larchey, dans l’avant-propos de son Nouveau Supplément, nous en donne l’explication :

Sans un long séjour sur les bords de la Méditerranée, je ne me serais jamais douté que le mot persil en était venu pour faire le tour du bois de Boulogne après avoir fait celui de la prostitution parisienne. Dans les Alpes-Maritimes comme dans les Pyrénées-Orientales, on dit persil pour argent. Faire du persil, c’est donc par le fait chercher un gain d’argent.

Fortifes

Fustier, 1889 : Fortifications.

C’est tout en haut de la rue d’Allemagne, près des fortifes, comme dit le voyou.

(Événement, juillet 1887.)

Fourré (chat)

France, 1907 : Juge, à cause des fourrures de leur robe. L’expression est vieille. Rabelais l’a souvent employée.

Qu’il s’agisse d’un juge de France ou d’Allemagne, qu’il soit fou, idiot ou canaille seulement, tout juge est déclaré infaillible par le gouvernement qui le paye. — Sans cela, n’est-ce pas ! il n’y aurait plus moyen de gouverner…
Et puis, c’est peut-être quand ils sont totalement dépourvus de cervelle que ces « horrifiques et dégoûtantes bêtes qu’on nomme chats fourrés » rendent la plus prudente justice. N’étaient-ce pas les décisions que Brid’oie confiait à ses dés, qui étaient les meilleures et les plus sensément prononcées ?…

(Intransigeant)

Ganelon

France, 1907 : Traître, conseiller de Charlemagne, celui qui livra l’arrière-garde dans les défilés de Roncevaux et causa le désastre.

Roncevaux… Roncevaux… toute l’épopée de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, de Roland s’essoufflant à sonner éperdument du cor dans la gorge fameuse, les Sarrasins massés aux crêtes des rochers, au-dessus du ravin, et la traitrise de Ganelon, et les adieux d’Olivier à Roland, et les suprêmes paroles de l’archevêque Turpin ; toute la poésie du moyen âge chevaleresque et chrétien.

(Jean Lorrain)

Géniteur

Delvau, 1864 : Homme qui ne peut baiser une femme sans lui faire un enfant, — genitor.

Rigaud, 1881 : Père.

Trois ans se sont écoulés depuis que mon géniteur a cessé d’exister et de gouverner la France.

(Armand Charlemagne, Les trois B, 1809)

Gras

d’Hautel, 1808 : Jeter ses choux bien gras. Être peu économe, mettre au rebut ce dont on pouvoit encore tirer parti.
Gras comme un moine. Parce que ces religieux sont ordinairement fort gras par le peu d’exercice qu’ils prennent.
Il mourra de gras fondu. Se dit d’un homme dont l’embonpoint est extraordinaire.
Faire ses choux gras. S’en donner à cœur joie ; puiser en eau trouble.

d’Hautel, 1808 : Quand on manie le beurre, on a les mains grasses. Signifie que, lorsqu’il passe beaucoup d’argent par les mains, il en reste toujours quelque chose. Le peuple dit par corruption, quand on magne le beurre, etc.

Delvau, 1866 : adj. Gaillard, grivois, et même obscène, — dans l’argot des bourgeois. Parler gras. Dire des choses destinées à effaroucher les oreilles.

Delvau, 1866 : s. m. Profit, — dans l’argot des faubouriens. Il y a gras. Il y a de l’argent à gagner. Il n’y a pas gras. Il n’y a rien à faire là-dedans.

Delvau, 1866 : s. m. Réprimande, correction, — dans l’argot des voyous. C’est le suif des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Semonce, réprimande, — dans le jargon des ouvriers. C’est un frère qu’on a donné au suif et au savon pris dans le même sens. Attraper un gras du contre-coup en aboulant à la boîte, recevoir des réprimandes du contre-maître en arrivant à l’atelier.

Boutmy, 1883 : s. m. Réprimande. Recevoir un gras. Recevoir des reproches de la part du patron, du prote ou du metteur en pages, pour un manquement quelconque. On dit encore dans le même sens savon et suif. L’analogie est visible entre cette dernière expression et gras. Les Allemands emploient un autre terme : Recevoir son hareng hæhring.

Fustier, 1889 : Latrines. (Richepin)

La Rue, 1894 : Argent. Latrines. Avoir son gras, être tué.

Rossignol, 1901 : Beaucoup. Voilà tout ce qui me revient sur mon mois d’appointements, il n’y a pas gras.

J’ai trouve un porte-monnaie où il y avait gras.

France, 1907 : Latrines.

France, 1907 : Profit. Il y a gras, il y a des bénéfices à faire. Il n’y a pas gras, synonyme de rien à fricoter.

— Eh bien ! papa, y a pas gras, ce soir : on a beau leur ouvrir les portières, ils ne vous donneraient seulement pas un rond.

(Maurice Donnay)

France, 1907 : Réprimande. Recevoir un gras, recevoir des reproches de la part du patron, du prote, ou du metteur en pages, pour un manquement quelconque. On dit encore, dans le même sens, savon et suif. L’analogie est visible entre cette dernière expression et gras. Les Allemands emploient un autre terme : « recevoir son hareng » (hœhring).

(Eug. Boutmy)

Hareng

d’Hautel, 1808 : (l’h s’aspire).
Maigre ou sec comme un hareng saure. Pour dire, maigre et décharné.
Il vivroit d’un hareng. Se dit de quelqu’un qui mange peu, qui est très-économe.
La caque sent toujours le hareng. V. Caque.
Ils sont pressés comme des harengs dans une caque. Se dit de personnes entassées les unes sur les autres dans un même lieu.
On vend plus de harengs que de soles. Pour dire qu’on a plus de débit des choses communes que des choses précieuses.
Le peuple n’aspire point l’h, et dit au pluriel, des zarengs.

Boutmy, 1883 : s. m. « Nom que donnent les imprimeurs aux compagnons qui font peu d’ouvrage. Ce nom vient de l’Allemagne. » (Momoro.) Cette expression n’est plus usitée. En Allemagne, ce mot est synonyme de gras ; on dit : il a reçu son hareng (hærring) pour : il a reçu son savon, son suif, son gras. V. ce mot.

France, 1907 : Nom que donnaient autrefois les typographes à ceux d’entre eux qui ne faisaient que peu de besogne. Hœhring, en argot allemand, signifie réprimande. L’ouvrier fainéant ou lambin s’expose aux réprimandes de son chef. Des reproches continuels on a fait le Hœhring, l’homme réprimandé qui, dans la langue du typo français, est devenu hareng.

Horresco referens

France, 1907 : Locution latine tirée de l’Énéide de Virgile et passée en dicton dans notre langue. Littéralement : « Je frémis rien qu’en le racontant. »

En Allemagne et en Angleterre, il y a des examens qui ressemblent à s’y méprendre à notre baccalauréat et on ne parle pas d’y renoncer. Seulement, et c’est là le grand point, il y a infiniment moins de bacheliers en Allemagne et en Angleterre qu’en France. L’Allemagne et l’Angleterre sont des pays où il y a des bacheliers, où l’on peut être bachelier ; la France est un pays où l’on ne peut pas ne pas être bachelier : voilà ce qui nous tue.
Il faut être bachelier non seulement pour être avocat, ou médecin, ou professeur, ce qui serait excellent, mais pour être officier en passant par Saint-Cyr, pour être expéditionnaire dans un bureau ; les juges, les avocats, les commis, les inspecteurs, les ingénieurs, les sous-lieutenants, tous bacheliers.
Il en résulte deux conséquences inégalement fâcheuses : la première, c’est que le niveau de l’examen s’abaisse et qu’il se glisse de temps à autre, horresco referens ! un parfait ignorant, âne bâté dans l’immense troupeau des bacheliers ; — et la seconde, beaucoup plus grave, c’est que nous sommes encombrés de bacheliers à qui il faut une place parce qu’ils savent un peu de latin.
Il semble que la société, qui leur a donné un diplôme, doive aussi leur donner des appointments. Elle fait ce qu’elle peut pour cela ; elle s’exténue à créer des pensionnaires inutiles.

(Le Gaulois)

Humoriste

Delvau, 1866 : s. m. Écrivain de l’école de Swift et de Sterne en Angleterre, et de Jean-Paul Richter et Henri Heine en Allemagne, — dans l’argot des gens de lettres, qui ont emprunté le mot (humourist) et la littérature qu’il représente.

Illuminés

France, 1907 : Membres d’une association mystérieuse fondée en Allemagne vers la fin du XVIIIe siècle par le docteur Weishaupt alias docteur Luys, véritable grand maître de la franc-maçonnerie et qui avait parcouru le monde sous différents noms. Le célèbre Mesmer, dont la vogue fut extraordinaire et dont le baquet est resté célèbre, fût un des adeptes de Weishaupt. « En réalité, dit Louis Blanc, les illuminés étaient des francs-maçons d’élite, des hommes extraordinaires, doués de la plus haute intelligence, choisis parmi les plus grands esprits et initiés par le docteur Luys (Weishaupt en Allemagne) aux mystères de plusieurs découvertes qui leur permettaient d’éblouir et de fasciner la foule.
Parmi ces découvertes, le magnétisme fut un de leurs moyens d’action. »

Landsturm

France, 1907 : Nom donné en Allemagne et en Suisse à la levée en masse de tous les hommes en état de porter les armes ; de land, pays, et sturm, tocsin.

Landwehr

France, 1907 : Nom donné en Allemagne à une partie de la population appelée à servir d’auxiliaire aux troupes en cas de guerre ; de land, pays, et wehr, défense.

Alors que nous n’avions que l’armée active, — car je ne compte pas la mobile qui n’était à ce moment qu’une fantaisie, et la garde nationale qui n’existait que pour rire — la Prusse ayant, elle, sa landwehr sérieuse, sa landsturm prête à entrer en ligne.
Landwehr et Landsturm étaient disséminées un peu partout… Le capitaine Fitreman était bottier rue de la Paix, à Paris ; le lieutenant Sanfans était marchand de vins à Belleville ; le caporal Shobig était balayeur municipal ; le sergent Sudelkock était cuisinier dans un grand restaurant du boulevard.

(Hogier-Grison, La Police)

Lapin

d’Hautel, 1808 : Un lapin ferré. Nom burlesque que le peuple donne à un cheval.
Il trotte comme un lapin. Se dit de quelqu’un qui met une grande promptitude dans ses courses.
On dit par dérision d’une femme qui fait beaucoup d’enfans, que c’est une lapine.

Larchey, 1865 : Apprenti compagnon.

Pour être compagnon, tu seras lapin ou apprenti.

(Biéville)

Larchey, 1865 : Bon compagnon.

Ils ont appelé dans leurs rangs Cent lapins quasi de ma force.

(Festeau)

C’est un fameux lapin, il a tué plus de Russes et de Prussiens qu’il n’a de dents dans la bouche.

(Ricard)

L’homme qui me rendra rêveuse pourra se vanter d’être un rude lapin.

(Gavarni)

Au collège, on appelle lapins des libertins en herbe, pour lesquels Tissot eût pu écrire un nouveau Traité. Lapin a aussi sa signification dans le monde des messageries.

et puis le jeune homme était un lapin, c’est-à-dire qu’il avait place sur le devant, a côté du cocher.

(Couailhac)

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti compagnon, — dans l’argot des ouvriers.

Delvau, 1866 : s. m. Camarade de lit, — dans l’argot des écoliers, qui aiment à coucher seuls. On sait quel était le lapin d’Encolpe, dans le Satyricon de Pétrone.

Delvau, 1866 : s. m. Homme solide de cœur et d’épaules, — dans l’argot du peuple. Fameux lapin. Robuste compagnon, à qui rien ne fait peur, ni les coups de fusil quand il est soldat, ni la misère quand il est ouvrier.

Rigaud, 1881 : Voyageur, — dans le jargon des conducteurs d’omnibus. — En lapin, placé sur le siège d’une voiture, à côté du cocher.

La Rue, 1894 : Voyageur d’omnibus. Fameux compagnon. Lapin ferré gendarme à cheval. Poser un lapin, abuser de la confiance d’une fille en oubliant de la payer, ou bien donner un rendez-vous galant à une femme et ne pas s’y rendre.

Rossignol, 1901 : Connu des conducteurs d’omnibus qui en étouffent le plus possible ; si ce n’est pas une grosse affaire pour le dividende des actionnaires de la compagnie, c’est toujours une augmentation de salaire pour le lapineur. Chaque voyageur qui n’est pas sonné au cadran par le conducteur, c’est pour celui-ci 30 centimes de gain, et un lapin pour la compagnie. J’en ai connu un qui trouvait que ce système n’allait pas assez vite : il avait deux clés et avant d’arriver à la tête de ligne, il descendait le cadran de vingt ou trente places. Il y a aussi le lapin pour le cocher de maison bourgeoise : c’est lorsqu’il prend un client pour une petite course pendant que son maître est au cercle ou ou en visite.

Rossignol, 1901 : Homme fort, courageux. Sans doute pour faire allusion aux quarante lapins du capitaine Lelièvre, qui tinrent à Mazagran tête pendant plusieurs jours à des milliers d’Arabes. C’est à la suite de ce fait d’armes que les zéphirs ont été autorisés a porter la moustache.

Rossignol, 1901 : Promettre une chose et ne pas la tenir est poser un lapin. Un homme qui promet de l’argent à une femme et qui ne lui en donne pas lui pose un lapin.

France, 1907 : Enfant ou adolescent vicieux qui remplit dans les collèges le rôle des mignons de Henri III ou celui d’Alcibiade près de Socrate. Corruption du vieux mot lespin, prostitué, giton. Dans le Satyricon de Pétrone, on trouve le type d’un joli lapin.

France, 1907 : Individu qui s’offre gratuitement les faveurs d’une fille galante, l’ennemi intime du chameau, dit la Vie Parisienne. On a dit de l’une de ces dames :

Adore le clicquot, très bonne fille, air mièvre,
Mais ne dînerait que de pain
Plutôt que de manger du civet ou du lièvre,
Tant elle à l’horreur du lapin.

Ab una disce omnes.

— Filou ! rasta ! lapin ! Parbleu, je m’en étais doutée. Tu étais trop malin au lit ! Mais, voyez un peu, ça se promène dans les bals, ça reluque les femmes, ça a des bagues au doigt, ça offre à souper, — à l’œil, je parie ! tu es sorti pour parler au maître d’hôtel ! — ça promet des cinq louis, ça laisse sur la cheminée des albums avec des princes et des rois… et ça n’a pas de quoi payer ses chapeaux !

(Catulle Mendès, Gog)

Luce de B…, qui vient de s’installer très luxueusement sur les grands boulevards, a baptisé l’une des pièces de son appartement du nom de « Salon de l’affichage ».
En lettres d’or sont inscrits, dans un tableau spécial, les noms de tous ces grelotteux qui passent, à tort ou à raison, pour des lapins.

(Gil Blas)

France, 1907 : Luron, homme fort ou courageux, solide et vaillant gaillard. On disait autrefois vieux lapin. Plus un lapin avance en âge, dit le Dictionnaire des Ménages, plus il augmente en chair, en peau et en poil. De là l’expression vulgaire par laquelle on désigne un homme fort et solide, en disant : « C’est un vieux lapin. » Après la défense de Mazagran, du 2 au 6 février 1840, où 123 hommes des compagnies légères d’Afrique, commandés par le capitaine Lelièvre, défendirent le fort contre 12,000 Arabes, l’on dit que Lelièvre avait sous ses ordres de fameux lapins.

On ne voit pas bien ce que la France, par exemple, a gagné à ce que les vieux lapins de l’Empire aient semé leurs germes triomphants chez les peuples vaincus de l’Iliade napoléonienne, car, de ses germes, quelques-uns ont pris, soit en Allemagne, soit en Italie, — Stendhal, là-dessus, est formel — et nous avons des frères et des cousins dans les armées de la Triplice.

(Émile Bergerat)

— Eh bien ! reprit Hulot, qui possédait éminemment l’art de parler la langue pittoresque du soldat, il ne faut pas que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y en a ici ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre les deux côtés de cette route… Tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela vivement.

(Balzac, Les Chouans)

Par derrière un bois de sapins,
On installe souvent la cible ;
Ce qui n’empêch’ pas qu’on la crible
Par-dessus le bois de sapins.
Nous sommes de fameux lapins !
C’est l’tir pratiqu’, car à la guerre
Nos enn’mis ne s’montreront guère,
Nous sommes de fameux lapins !

(Capitaine Du Fresnel, Chants militaires, chansons de route et refrains de bivouac)

France, 1907 : Maître de dessin à l’École polytechnique.

France, 1907 : Voyageur supplémentaire que prennent les conducteurs de diligence ou d’omnibus. C’était, en terme de messagerie, toute place ou tout port d’article perçu en fraude par le conducteur au détriment de son administration. De là l’expression poser un lapin.

Lettres de Jérusalem

Vidocq, 1837 : Les évènemens de notre première révolution ont donné naissance aux Lettres de Jérusalem ainsi qu’aux Vols à la Graisse et à plusieurs autres. De la fin de 1789 à l’an VI de la république, des sommes très-considérables, résultats de Lettres de Jérusalem, sont entrées dans les diverses prisons du département de la Seine, et notamment à Bicêtre. En l’an VI, il arriva dans cette dernière prison, et dans l’espace de deux mois, plus de 15,000 francs.
Voici quelle était la manière de procéder des prisonniers qui voulaient faire un arcat, c’est-à-dire escroquer de l’argent à une personne au moyen d’une Lettre de Jérusalem. Ils se procuraient les adresses de plusieurs habitans des départemens, et, autant que possible, ils choisissaient ceux qui regrettaient l’ancien ordre de choses, et qu’ils croyaient susceptibles de se laisser séduire par l’espoir de faire une opération avantageuse ; on adressait à ces personnes une lettre à-peu-près semblable à celle-ci.

Monsieur,
Poursuivi par les révolutionnaires, M. le vicomte de ***, M. le comte de ***, M. le marquis de ***, (on avait le soin de choisir le nom d’une personne connue et récemment proscrite), au service duquel j’étais en qualité de valet de chambre, prit le parti de se dérober par la fuite à la rage de ses ennemis ; nous nous sauvâmes, mais suivis pour ainsi dire à la piste, nous allions être arrêtés lorsque nous arrivâmes à peu de distance de votre ville ; nous fûmes forcés d’abandonner notre voiture, nos malles, enfin tout notre bagage ; nous pûmes cependant sauver un petit coffre contenant les bijoux de Madame, et 30 000 fr. en or ; mais, dans la crainte d’être arrêtés nantis de ces objets, nous nous rendîmes dans un lieu écarté et non loin de celui où nous avions été forcés de nous arrêter ; après en avoir levé le plan, nous enfouîmes notre trésor, puis ensuite nous nous déguisâmes, nous entrâmes dans votre ville et allâmes loger à l’hôtel de ***. Nous nous informâmes en soupant d’une personnes à laquelle on pût, au besoin, confier des sommes un peu fortes ; nous voulions charger cette personne de déterrer notre argent, et de nous l’envoyer par petites parties au fur et à mesure de nos besoins, mais la destinée en ordonna autrement. Vous connaissez sans doute les circonstances qui accompagnèrent l’arrestation de mon vertueux maître, ainsi que sa triste fin. Plus heureux que lui, il me fut possible de gagner l’Allemagne, mais bientôt assailli par la plus affreuse misère, je me déterminai à rentrer en France. Je fus arrêté et conduit à Paris ; trouvé nanti d’un faux passeport, je fus condamné à la peine des fers, et maintenant, à la suite d’une longue et cruelle maladie, je suis à l’infirmerie de Bicêtre. J’avais eu, avant de rentrer en France, la précaution de cacher le plan en question dans la doublure d’une malle qui, heureusement, est encore en ma possession. Dans la position cruelle où je me trouve, je crois pouvoir, sans mériter le moindre blâme, me servir d’une partie de la somme enfouie près de votre ville. Parmi plusieurs noms que nous avions recueillis, mon maître et moi, à l’hôtel, je choisis le vôtre. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître personnellement, mais la réputation de probité et de bonté dont vous jouissez dans votre ville, m’est un sûr garant que vous voudrez bien vous acquitter de la mission dont je désire vous charger, et que vous vous montrerez digne de la confiance d’un pauvre prisonnier qui n’espère qu’en Dieu et en vous.
Veuillez, Monsieur, me faire savoir si vous acceptez ma proposition. Si j’étais assez heureux pour qu’elle vous convint, je trouverais les moyens de vous faire parvenir le plan, de sorte qu’il ne vous resterait plus qu’a déterrer la cassette ; vous garderiez le contenu entre vos mains ; seulement vous me feriez tenir ce qui me serait nécessaire pour alléger ma malheureuse position.
Je suis, etc.
P. S. Il n’est pas nécessaire de vous dire qu’une affaire semblable à celle que je vous propose doit être faite avec la plus grande discrétion ; ainsi, dans votre réponse, qui devra passer par le greffe de la prison avant de m’être remise, bornez-vous, seulement à me répondre, oui, ou non.

Toutes les Lettres de Jérusalem étaient calquées sur le même modèle, et tous les jours il en sortait, des prisons de la Seine, une très-grande quantité ; sur dix, sur vingt même, une tombait entre les mains d’un individu qui, par bonté d’ame, ou dans l’espoir de s’approprier tout ou partie du trésor, voulait bien se charger de la commission, et qui répondait au prisonnier. (C’est ici le lieu de faire remarquer que ce n’était jamais à celui qui avait monté l’arcat que la réponse était adressée ; un autre prisonnier était chargé de figurer, c’est-à-dire, de représenter, au besoin, le domestique infortuné du comte ou du marquis.)
Lorsque la réponse du Pantre était parvenue à l’Arcasineur, il s’empressait de lui écrire qu’il bénissait le ciel qui avait bien voulu permettre que la première personne à laquelle il s’était adressé, fût assez bonne pour compâtir à ses peines ; il était prêt, disait-il, à lui envoyer le plan qui devait le guider dans ses recherches ; mais pour le moment cela lui était impossible, attendu que, pour subvenir à ses premiers besoins, il avait été forcé de mettre sa malle, et tout ce qu’elle contenait, entre les mains d’un infirmier, en garantie d’une somme de… (la somme était toujours en rapport avec la fortune présumée de l’individu auquel on s’adressait.) Mais pourtant, ajoutait en terminant l’Arcasineur, si vous voulez avoir l’extrême complaisance de m’envoyer la somme due par moi à l’infirmier, je vous enverrai de suite le plan, et toutes les indications qui vous seraient nécessaires. La cupidité exerce un tel empire sur la plupart des hommes, que, presque toujours, le prisonnier recevait la somme qu’il avait demandée ; il arrivait même que, par excès de complaisance ou de précaution, le Sinve l’apportait lui-même, ce qui ne l’empêchait pas de subir le sort du commun des martyrs.
Les Lettres de Jérusalem ne sont pas mortes avec les circonstances qui les avaient fait naître ; tous les jours encore, des arcats sont montés dans les prisons, et l’audace des Arcasineurs est si grande, qu’ils ne craignent pas de s’adresser à des individus qui doivent, par le fait seul de leurs relations antérieures, connaître leurs us et coutumes ; cela est si vrai, qu’un Arcasineur m’adressa, il y a peu de temps, la lettre suivante :

Toulon, le 14 novembre 1835.

Monsieur,
J’ai fait du bien ; qu’il est doux, ce mot ! Ce mot renferme des pages entières, des volumes même. Un bienfait n’est jamais perdu. Quoi ! le bienfaiteur désintéressé a-t-il besoin de récompense ? Non ! Il est trop payé, s’il est humain et généreux, par cette satisfaction qui énivre les ames sensibles après un bienfait.
Telle j’étais, Monsieur, à votre égard, lors de votre évasion de Toulon, et votre nom m’eût été toujours inconnu, sans mon petit-fils, dans les mains duquel se trouvait votre biographie en me faisant le récit de cette aventure, me mit à même de connaître le nom de l’individu auquel je m’étais intéressée. Il me restait cependant le doute que vous ne fussiez tel que je le souhaitais, ce qui aurait pu attirer sur moi la divine réprobation et l’exécration des hommes. Mais l’aveugle confiance que vous eûtes en moi en était un sûr garant ; et je me disais : le coupable endurci n’aime que la nuit, le grand jour l’épouvante. Enfin le ciel même parut me l’attester, quand il vint lui-même à votre secours, et vous offrit, par le moyen de l’enterrement, la voie de salut que vous me demandâtes, et que, par un excès d’humanité, je vous promis. Pourquoi donc, Monsieur, après votre aveu et votre prière : Sauvez-moi, ame sensible, Dieu vous on tiendra bon compte, ne continuâtes-vous pas à me dire : Vous sauvez un malheureux qui n’a pas trempé dans le crime dont il a été accusé, et qui l’a plongé dans l’abîme dont il est si difficile, mais non impossible de se relever ! Cette déclaration aurait redoublé en moi l’intérêt qui me portait à vous aider, et aurait laissé en moi cette sécurité, et cette satisfaction que l’on éprouve à la suite d’un bienfait qui est ignoré de tout le monde. Mais, hélas ! comme les temps sont changés, depuis lors, pour nous ! Vous, en butte alors à la plus cruelle destinée, manquant de tout, obligé à fuir la société des hommes, et moi qui menais une vie paisible, quoique veuve d’un maître marin mort au service du roi Louis XVI, par le moyen d’un modique commerce, et une conscience pure, qui me mettait, ainsi que mes deux demoiselles en bas âge, à l’abri des premiers besoins.
Depuis que cette faible ressource m’a manqué, n’en ayant pas d’autres, je n’ai fait que languir.
Atteinte une des premières par le choléra je croyais toucher à la fin de mes maux, mais le ciel en a disposé autrement. La volonté de Dieu soit faite. Dieu a voulu m’épargner en prolongeant mon existence ; Dieu y pourvoira.
Je souhaite, Monsieur, que Dieu continue à prospérer vos affaires, et que vous soyez toujours le soutien des malheureux.
Agréez, Monsieur, les sentimens de ma considération, avec lesquels je suis,

Votre dévouée servante,
Geneviève Peyron, Ve Diaque.
Rue du Pradel, 19.

Voici en quels termes je répondis à cette lettre ; car, quoique bien convaincu qu’elle n’émanait pas de la personne qui m’avait rendu l’important service de favoriser mon évasion, mais bien de quelque Arcasineur pensionnaire du bagne de Toulon, qui avait appris la circonstance qu’il me rappelait, par mes Mémoires, je ne voulais pas, si contre toute attente mes prévisions étaient fausses, m’exposer à manquer de reconnaissance.
« Je serais mille fois heureux, Madame, si le hasard me faisait retrouver la femme qui m’a si généreusement aidé, à Toulon, lors de mon évasion ; je suis tout prêt à reconnaître, comme je le dois, ce qu’elle a fait pour moi, mais je ne veux point m’exposer à être dupe.
Ce que vous me dites, Madame, me prouve jusqu’à l’évidence que vous n’êtes pas la femme généreuse qui me procura les moyens de sortir de la ville de Toulon, et que vous ne connaissez cette circonstance de ma vie que par la lecture de mes Mémoires. Au reste, si vous êtes réellement la personne en question, vous pouvez aisément m’en donner la preuve, en me rappelant un incident qui m’arriva lorsque j’étais chez vous ; incident que la mémoire la moins locale ne peut avoir oublié ; si vous pouvez faire ce que je vous demande, je suis prêt à vous envoyer 500 fr., et même plus, etc., etc. »
L’Arcasineur ne se tint pas pour battu, et il me répondit en ces termes :

Toulon, le 30 novembre 1815.

Monsieur,
Il sied à la bienséance de répondre à une honnête missive, mais il n’est pas permis d’humilier les personnes.
Née dans une classe médiocre, appartenant à des parens dont l’honneur et la probité ont été les idoles, j’ai su répondre à leur attente, et me mériter, par une conduite toujours exempte de blâme, l’estime publique. Quoique illettrée, la nature m’a douée de ce tact qui tient lieu d’éducation soignée, et qui nous met à même de juger du procédé d’une personne. Mon petit-fils, né dans un siècle plus heureux que le mien, quant à l’instruction, a été choisi par moi pour être l’organe de mes pensées, et l’interprète de mes sentimens.
Oui, monsieur, je l’avouerai sans réserve, la tournure de votre lettre, et vos phrases ont tellement blessé mon amour-propre, que j’en ai été indignée. Vous eussiez beaucoup mieux fait de ne pas répondre que de m’offenser, et réserver votre manière de rédiger pour des ames basses et vénales. Cependant, un seul de vos paragraphes a mérité toute mon attention, et m’a paru être le plus fondé : c’est la crainte d’être trompé. J’ai apprécié vos doutes, et je les ai même admis. Mais, d’ailleurs, m’examinant attentivement, comment admettre en moi de pareilles idées, et supposer en moi un subterfuge, m’écriai-je au fond de l’ame, m’attachant à la ligne au contenu de ma lettre ! Demandait-elle une reconnaissance pécuniaire ? Contenait-elle un emprunt ? Exigeait-elle un sacrifice ? Non ! rien de tout cela. Elle ne contenait que l’épanchement sincère d’une ame sensible en apprenant l’heureux changement de votre sort ; et si la comparaison de nos destinées en différentes époques a été interprétée pour une demande quelconque, je la repousse de toutes mes forces, et hautement je m’écrie : mieux vaut mourir que s’humilier.
Quant à la preuve convaincante que vous me demandez, afin de reconnaître si je suis la personne en question, je répugnerais à la donner, précisément parce qu’elle a pour but la proposition d’une somme, si ce n’était une satisfaction personnelle. Je vous observerai donc que, soit vous, soit un autre individu auquel soit arrivé un pareil accident, vous ne fûtes jamais chez moi, n’ayant pu faire, sans me compromettre ; que le court entretien dans lequel je vous fis espérer les moyens de sortir, eut lieu publiquement, et que la circonstance et l’incident dont vous me parlez, me sont aussi inconnus que le Phénix. Et qu’enfin, n’ayant jamais joué, pendant ma vie, quoique orageuse, que des rôles honorables, je ne commencerai pas à l’hiver de mon âge à démentir mes sentimens.
J’ai l’honneur d’être,
Monsieur

Votre servante,
Genièvre Peyron, Ve Diaque.

Je ne voulus point prendre la peine de répondre à cette seconde missive. J’engage toutes les personnes qui en recevraient de semblables à suivre mon exemple.

Londrès

Larchey, 1865 : Cigare de la Havane.

Je me rejetai dans le fond de la voiture et j’allumai un londrès.

(Mornand)

Delvau, 1866 : s. m. Cigare de vingt-cinq centimes de la Havane, — ou d’ailleurs.

France, 1907 : Cigare de la Havane de 25 centimes. Appelé ainsi parce que ce genre de cigares fut d’abord fabriqué à Londres.

Une association de commerçants vient, paraît-il, de se fonder en Allemagne pour l’exploitation du commerce des bouts de cigares. L’usine, en voie de construction, fonctionnera bientôt et, grâce à des appareils ingénieux, remettra dans la circulation, sous forme de savoureux londrès ou de capiteux havanes, des mégots que, si dédaigneusement, vous avez jetés à demi consommés.
Pourvu que la Régie ne se mette pas à suivre cet exemple !

(Le Journal)

Le soir, entre deux londrès bien allumés,
Nous récitons les vers des maîtres renommés.

(Albert Glatigny)

Louisette, louison

France, 1907 : Noms primitifs de la guillotine, à cause du docteur Louis, secrétaire de l’Académie de chirurgie, qui soumit à la Convention, et non Guillotin, cet instrument déjà connu an XVIe siècle en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en Écosse.

Lunch

Delvau, 1866 : s. m. Collation légère entre le déjeuner et le dîner — dans l’argot des gandins, qui répudient ainsi notre ancien goûter. Le mot et la mode sont anglais ; seulement le lunch anglais a cet avantage sur le lunch parisien, qu’il est une réfection copieuse, — un troisième déjeuner ou un premier dîner, — destiné à ravitailler les estomacs épuisés par les luttes des bustings, quand il y a des élections.

France, 1907 : Collation légère ; anglicisme. Ce mot, qui n’a aucune raison d’être dans notre langue, ne répond nullement au lunch anglais, qui est une collation copieuse, le principal déjeuner.

Ni les lunchs, ni les dîners, ni les costumes d’amiral anglais ne font les alliances des peuples, écrivait dans la Justice Camille Pelletan, au sujet de la visite en Angleterre de l’empereur d’Allemagne. Nous vivons à une époque où ses alliances se nouent pour des raisons plus sérieuses.

Magne

France, 1907 : Affectation, manières. Faire des magnes, prendre des airs.

Mais la partie où l’on s’gondole,
Qu’est la plus chic et la plus drôle,
C’est un bon flambe à l’étouffoir ;
Pour le meg, c’est un assommoir !
On lui fait le neuf de campagne,
Changement, duss, coup d’ongle et magne ;
Il se tir’ final’ment chambré,
Sans bonnir à l’autorité !…

(Conseils d’un vieux cagout aux jeunes volaillons, recueillis par Hogier-Grison)

Magnée

France, 1907 : Prostituée.

Magner (se)

France, 1907 : Se dépêcher.

Magnes

Rigaud, 1881 : Manières, embarras. — Faire des magnes. — As-tu fini tes magnes ?

Virmaître, 1894 : Abréviation de manières. Magne est ici pour façon.
— Ne fais donc pas tant de magnes, il faut y aller carrément.
— Tu fais des magnes ma vieille, ça ne prend pas (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Manières.

Hayard, 1907 : Manière.

Magnette

France, 1907 : Nom. Magnette blague, faux nom.

Magneuse

Delvau, 1866 : s. f. « Femme oui se déprave avec des individus de son sexe, » dit M. Francisque Michel, qui va bien loin chercher l’étymologie de ce mot, — dans lequel il veut voir une allusion malveillante à une communauté religieuse, tandis qu’il l’a sous la main, cette étymologie.

France, 1907 : Lesbienne. Voir Manieuse.

Magneuse, manieuse, magnuce

Rigaud, 1881 : Dévergondée qui éprouve un penchant honteux pour les autres femmes.

Magnusse, magnuce

France, 1907 : Lesbienne. On dit aussi manieuse ou magneuse. Voir Gougnotte.

Mandarin, mandarinat

France, 1907 : Fonctionnaire, fonctionnarisme.

Le Gaulois ne se contente pas de rompre des lances contre la bureaucratie. Il fuit également campagne contre l’abus des grades universitaires, contre le mandarinat français en général et contre le baccalauréat en particulier. Et l’organe de M. Jules Simon cite Frédéric Bastiat, exactement comme si M. Simon n’avait jamais été le protecteur en titre du susdit mandarinat.
Frédéric Bastiat, qui était loin d’être une bête, avait le baccalauréat en horreur. Il le regardait comme l’ennemi mortel de la liberté. Il prétendait qu’avec cet examen uniforme, servant d’initiation à la vie, on tuait toute diversité, toute originalité, qu’on éteignait l’esprit français.
« C’est le communisme en matière d’idées », disait-il. Il comparait les bacheliers aux mandarins. La France et la Chine sont deux pays composés d’examinateurs, qui sont fonctionnaires, et de candidats qui aspirent à l’être. La Chine, suivant lui, faisant cela pour le bonheur et la gloire des Japonais, et la France pour la prospérité de l’Allemagne et de l’Angleterre.
Nous n’étions pourtant pas, de son temps, aussi amoureux qu’aujourd’hui des diplômes et des examens. Aujourd’hui, il faut produire un diplôme pour être maîtresse de coupe et d’assemblage dans une école de jeunes filles… Un peuple de mandarins et de mandarines.
Dans l’admirable préface qu’il a écrite pour la seconde édition d’un chef d’œuvre, mon maître J.-J. Weiss conte à ravir une anecdote bien amusante ; en 1857, il était agrégé d’histoire, il fut chargé d’un cours de littérature. Tous les ronds-de-cuir du ministère de l’instruction publique crièrent an scandale. Agréé d’histoire, qu’il enseigne l’histoire ! De quel droit cet historien vient-il parler de poésie ? Et M. J.-J. Weiss ajoute qu’il mesura dès lors la toute-puissance des mandarins français.
Depuis lors, nous avons fait au moins une révolution, démoli l’Empire, subi l’invasion, payé des impôts formidables. Les mandarins sont plus omnipotents qu’ils n’ont jamais été.

(Gil Blas)

Manier

d’Hautel, 1808 : Quand on manie le beurre, on a les mains grasses. Pour dire, que quand il passe beaucoup d’argent par les mains, on en ressent toujours quelque bénéfice.
Le peuple fait entrer un g dans la terminaison de ce verbe, et le conjugue ainsi : je magne, tu magnes, il magne, etc. Je magnois, je magnerai ; magner, etc. Au lieu de, je manie, tu manies, etc. ; je maniois, je manierai ; manier, etc.

Delvau, 1864 : Peloter une femme — où un homme.

Mais, Monsieur, vous, baisez mes fesses à tout moment ; vous me maniez partout !

(La Popelinière)

On ne peut donc sans scandale manier un peu les breloques du monde ? — Sacrebleu ! quelles breloques ! c’est bien aussi la montre, ma foi.

(A. de Nerciat, Les Aphrodites)

Ma bonne, disait Rosette, il veut toujours me faire manier sa sottise et prendra la mienne.

(La Popelinière)

C’est des marlous, n’y prends pas garde ;
Viens, que j’ te magne ton outil.

(H. Monnier)

Maquereautin

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti débauché, jeune maquereau. On prononce Macrotin.

Rossignol, 1901 : Souteneur qui n’est pas dans l’opulence.

France, 1907 : Jeune souteneur, petit maquereau. On dit aussi macrotin.

C’est un maquereautin rigouillard en rupture de barrières, qui a pris du ventre à fréquenter des légumeux et pas autre chose, mal embouché avec ça : « p;Des façons avec mézigue, qu’il fait à Carnot, en lui tapant sur son ventre factice, ouh là là ! Et ta sœur, est-ce qu’elle fait la planche ?… Pas de magnes, eh ! n’ailles pas te gober, parce que t’es le mec des mecs… »

(Le Père Peinard)

Marcher sur une mauvaise herbe

France, 1907 : Il a marché sur une mauvaise herbe, il lui est arrivé quelque chose qui l’a mis de mauvaise humeur ; cette locution est tirée d’une superstition commune autrefois dans les campagnes de France et d’Allemagne sur une prétendue herbe que semait la foudre et qui avait la propriété d’égarer les gens qui marchaient dessus. C’est cette superstition qui fait encore dire aux Normands que celui qui a perdu son chemin dans les bois a marché sur une mauvaise herbe.

Marneuses

Virmaître, 1894 : Filles publiques qui travaillent au bord des rivières. On dit aussi : poniffes et magneuses. Cette dernière expression indique une spécialité (Argot des souteneurs).

Masse

d’Hautel, 1808 : C’est une grosse masse. Se dit par mépris d’une femme toute ronde, sans grace ni tournure.

Delvau, 1866 : s. f. Grande quantité de gens ou de choses, — dans l’argot du peuple. En masse. En grand nombre, en grande quantité.

La Rue, 1894 : Travail. Masser, travailler dur.

France, 1907 : Produit du travail d’un condamné qu’on lui remet à sa sortie de prison.

Avec les quelques louis de sa masse, il s’acheta des vêtements convenables, — pas de luxe inutile, des habits qui passent sans qu’on les voie, — partit pour l’Allemagne, se trouva, quatre jours après le levé d’écrou, aux environs d’Ober-Ursel, attendit le soir dans une auberge de la route.

(Catulle Mendès, La Vie et la Mort d’un clown)

France, 1907 : Somme placée par un joueur sur le tapis.

Quatre coups, masse en avant, il gagna, et fit sauter la banque qui, d’ailleurs, n’était pas considérable. Sans plus attendre, il se leva, empocha son gain et prit la porte : mais, sur son passage, il eut le temps d’entendre Philippe Marnier, le banquier décavé, qui murmurait rageusement : « Il est cocu, cet oiseau-là ! »

(Maurice Montégut)

Croupier, au lieu d’bourrer ta pipe,
Si le banquier est un bon type,
Bourre le trou, ta valade aussi,
Surtout sans fair’ bonnir un cri…
Si ton voisin battait morasse,
Plaque-lui deux sigs dans sa masse,
S’y r’naude envoie-le lascailler,
Cesse d’bourrer pour… étouffer.

(Hogier-Grison, Pigeons et Vautours)

France, 1907 : Somme versée autrefois au compte du soldat. Avoir la masse complète, posséder une bourse bien garnie ; expression militaire.

Monôme polytechnicoprotestant

France, 1907 : Entente spontanée de tous les protestants pour cacher les histoires scabreuses qui surgissent dans leur parti. L’on sait en effet que rien n’est plus moral que les protestants ; ce sont eux qui sont à la tête de toutes les sociétés pour l’extinction du vice ! Cependant c’est surtout dans les pays protestants, témoin l’Angleterre et l’Allemagne, qu’il semble fleurir le plus, mais il se cache… ce qui n’empêche pas les scandales comme ceux de la Pall Mall Gazette et celui des petits télégraphistes d’éclater quelquefois. Le pudibond Bérenger, le pasteur Dide, et le pieux Jules Simon, tous sénateurs, faisaient partie du monôme polytechnicoprotestant.

Toujours le monôme polytechnicoprotestant !… si… l’accident fût arrivé à… à la femme d’un officier catholique par exemple… ça n’eût pas fait tant d’histoires, et toute cette boue, — comme vous dites, — n’eût pas été remuée… mais ici il s’agit d’une protestante !… une protestante, songez donc ! est-ce qu’une protestante peut faillir ?… (il n’y a qu’à Mme de Staël que ça a été permis… et il y a si longtemps…) une protestante !… allons donc !… et tous les protestants, orthodoxes ou pas, se dressent comme un seul homme… on évoque l’ombre des illustrations du parti… tout le monde est fourré dans l’affaire, depuis Luther jusqu’à Guizot… en passant par Mélanchthon, Wolf, Leibniz, Schelling, Fichte, etc., etc…

(Gil Blas)

Neuf de campagne

Fustier, 1889 : Argot de joueurs. Procédé peu délicat employé par le ponte vis-à-vis du banquier et que dévoile ainsi M. Carle des Perrières dans son livre : Paris qui triche. (V. Minerve.)

Dans sa poche il (le ponte) a son neuf tout prêt ; valet de pique, neuf de cœur ; rien n’est plus simple. Lorsque la main arrive à son tour, le neuf de campagne est extrait de sa poche pour passer dans sa main gauche ; le banquier donne les cartes ; le ponte s’en empare comme c’est son droit et sous prétexte d’empêcher ses voisins de voir son point, parce que, dit-il, cela lui porte la guigne, il fait disparaître les deux cartes qu’on vient de lui donner dans ses deux mains rapprochées ; il substitue son valet de pique et son neuf de cœur aux deux cartes qu’il a reçues et abat sur le tapis un magnifique neuf de campagne…

France, 1907 : Neuf de carte que dissimule un grec pour le jouer an moment opportun.

Après douze neufs de campagne
Prudemment fais donc charlemagne.

(Hogier-Grison, Maximes des tricheurs)

France, 1907 : Paysan nouvellement arrivé à la ville.

Noire (forêt)

France, 1907 : « La Forêt Noire en question, dit Alfred Delvau, n’est pas en Allemagne ; elle est à Paris, entre la rue du Temple et le Marais. On n’y voit, en fait de sapins, qu’une infinité de petites boutiques ouvertes à tous les vents et à tous les acheteurs, et garnies d’habillements qui ont fait plusieurs campagnes sur des épaules humaines. Vieux habits, vieux galons, défroques de marquises et de rabotins, garde-robes de clercs de notaires et d’étudiants, costumes de débardeurs et de chambellans, tout un monde de guenilles et d’oripeaux. La Forêt Noire, c’est le nom général de cette halle aux loques qu’on appelle le Temple… La Forêt Noire est un lieu funèbre et jovial tout à la fois — comme tout ce qui touche à l’homme et surtout au Parisien. C’est le panier aux ordures des riches et la garde-robe des pauvres. Les uns y viennent ramasser avec empressement ce que les autres y ont jeté avec dédain. La Forêt Noire, c’est Madame la Ressources et ses filles. »

(Le Fumier d’Ennius)

Orgue (jouer de l’)

Rigaud, 1881 : Ronfler.

Virmaître, 1894 : Ronfler. Il ronfle comme un tuyau d’orgue. Il ronfle comme une toupie d’Allemagne. Allusion au ronflement sonore que fait la toupie en tournant sur elle-même (Argot du peuple).

France, 1907 : Ronfler.

Ouste !

Fustier, 1889 : Synonyme de zut !

Dis-lui : Ouste pour l’Allemagne !

(De Goncourt, La Faustin)

Patelin

Fustier, 1889 : Compatriote.

En qualité de patelins, nous avions été assez bien accueillis…

(Humbert, Mon bagne)

Signifie aussi pays, lieu de naissance, — dans l’argot militaire.

La Rue, 1894 : Compatriote. Le pays natal V. Pacquelin.

Virmaître, 1894 : Pays. Corruption du vieux mot pasquelin, qui signifiait la même chose (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Pays.

France, 1907 : Pays, villages même sens que paquelin dont il est la déformation.

Y a à Amiens une floppée de fistons qui ont pris une riche habitude ; tous les dimanches ils s’en vont en balade dans les environs, choisissant les patelins où y a une fête, puis, une fois là, ils guignent le cabaret ou le café qui leur semble le plus vaste, s’y rendent et, sans faire de magnes, ils poussent des chansons anarchotes, débitent des monologues.
C’est de la bonne propagande et les idées s’infiltrent en douceur.

(Le Père Peinard)

Il en a pour vingt ans d’Nouvelle ;
On en r’vient pas de c’pat’lin-là,
Mais l’on part avec sa donzelle,
C’est tout c’qu’i’ faut pour vivr’ là-bas.

Philippine (bonjour)

France, 1907 : Expression dont on se sert dans le Nord pour réclamer de quelqu’un de connaissance un petit présent, après qu’à table on a partagé une amande double. À la première rencontre, la personne qui dit de suite : Bonjour, Philippine ! gagne un cadeau à la discrétion du perdant. Cet usage vient d’Allemagne. Philippine est une altération de l’allemand Philippchen, qui est lui-même une altération de viel liebchen, bien aimé ; c’est dire qu’est Allemagne ce petit jeu ne se fait qu’entre personnes de sexe différent.

Philistin

Larchey, 1865 : « À propos, qu’est-ce qu’un Philistin ? — Autrefois, en Grèce, il s’appelait béotien ; on le nomme cokney en Angleterre ; épicier ou Joseph Prud’homme à Paris, et les étudiants d’Allemagne lui ont conféré l’appellation de Philistin. » — Neuville.

Delvau, 1866 : s. m. Bourgeois, — dans l’argot des romantiques.

Delvau, 1866 : s. m. Vieil ouvrier abruti, — dans l’argot des tailleurs.

Rigaud, 1881 : Ouvrier abruti par la boisson, — dans le jargon des tailleurs.

Fustier, 1889 : Ouvrier tailleur.

Les ouvriers aux pièces, les plus gais, ont la qualification de philistins.

(Henri IV, 1882)

La Rue, 1894 : Bourgeois n’aimant ni les arts, ni les lettres.

France, 1907 : Terme de mépris par lequel les étudiants allemands désignent les gens étrangers aux universités, principalement les marchands, et qui est passé chez nous avec le sens d’ignorant, de bourgeois, d’étranger aux choses de l’art.

À propos, qu’est-ce qu’un philistin ? Autrefois, en Grèce, il s’appelait Béotien ; on le nomme cockney en Angleterre, épicier ou Joseph Prudhomme à Paris, et les étudiants d’Allemagne lui ont conféré l’appellation de philistin.

(L. de Neuville)

À tout prix, on ne veut pas être confondu avec un philistin ou — comme dit énergiquement l’argot moderne — aves un « mufle ». Le moindre bourgeois prétend désormais au titre de dilettante. Mais, comme il n’a pas, en ces matières difficiles, de goût spécial, de préférence personnelle, il accepte avec obéissances le dernier caprice de la mode, il répond passivement à l’appel du dernier cri, il s’embarque, sans dire « ouf » sur le dernier bateau. Bien vite, le plus ordinairement, la mode change, le cri s’éteint, le bateau fait naufrage. Qu’importe ! Le faux artiste, le snob, en est quitte pour changer d’avis, pour demander le nouveau mot d’ordre et se conformer à la consigne la plus récente.

(François Coppée)

France, 1907 : Vieil ouvrier abruti ; argot des tailleurs.
On dit, par plaisanterie, de quelqu’un qui s’appuie la mâchoire sur sa main : « Il se prépare à faire la guerre aux philistins », c’est-à-dire « Il est un âne » ; allusion à la fameuse mâchoire dont se servit Samson contre ces ennemis du peuple d’Israël et avec laquelle il en tua mille !

Picoreur

Virmaître, 1894 : Voleur de grands chemins. Le picorage est le vol commis au hasard sur le passant qui est picoré, ou dans les fermes isolées. Le voleur picore comme la poule, dans les armoires ; il y trouve plus de butin que sur le fumier (Argot des voleurs).

France, 1907 : Voleur, maraudeur. Vieux français conservé dans le patois du Béarn.

Nous avons trouvé que de tout temps ces bons montagnards ont été gaigneurs et picoreurs. Il est si naturel de vouloir vivre, et bien vivre ! Surtout il est si doux de vivre aux dépens d’autrui ! Jadis, en Écosse, tout vaisseau naufragé appartenait aux gens de la côte ; les navires brisés leur arrivaient comme les harengs dans la saison, récolte héréditaire et légitime ; ils se jugeaient volés quand un naufragé tâchait de garder son habit. De même ici les étrangers. L’arrière-garde de Charlemagne y périt avec Roland ; les montagnards avaient roulé sur elle une avalanche de pierres ; après quoi ils se partagèrent les étoffes, l’argent, les mulets, les bagages, et chacun s’en fut dans sa tanière.

(Taine, Voyage aux Pyrénées)

Pioncer

anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Dormir.

Vidocq, 1837 : v. a. — Dormir.

M.D., 1844 : Dormir.

un détenu, 1846 : Dormir. — Pionçage, sommeil.

Larchey, 1865 : Dormir. — De pieu : lit.

Nous nous sommes mis à pioncer, nous ne pensions plus à l’appel.

(Vidal, 1833) — V. Boc.

Delvau, 1866 : v. n. Dormir.

Rigaud, 1881 / Merlin, 1888 / La Rue, 1894 : Dormir.

Virmaître, 1894 : Dormir à poings fermés (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Dormir.

France, 1907 : Dormir ; argot populaire. Les synonymes sont : casser une canne, compter des pauses, faire le lézard, faire son michaud, mettre le chien au cran de repos, piquer un chien, piquer une romance, roupiller, se recueillir, taper de l’œil.

— Les lits et moi nous sommes brouillés ! Jamais pu pioncer ma mesure. Tout petit et puis plus tard… jamais la grasse matinée. Les ponts, les bancs, le plein air, et par tous les temps. Ah ! mes draps n’ont pas coûté cher de blanchissage !

(Henri Lavedan)

Quoi ? Vrai ! Vous allez m’ramasser ?
Ah ! c’est muf ! Mais quoi qu’on y gagne !
J’m’en vas vous empêcher d’pioncer,
J’ronfle comme un’ toupi’ d’All’magne.

(Richepin, Chanson des gueux)

Plume

d’Hautel, 1808 : Il y a laissé ses plumes. Se dit d’un homme à qui il a coûté beaucoup d’argent pour se tirer d’une affaire.
La belle plume fait le bel oiseau. Pour dire que la parure et les ornemens font ressortir la figure.

Larchey, 1865 : Pince à effraction. V. Caroubleur. — Plume de Beauce : Paille. — On sait combien la Beauce est riche en céréales. On appelle Chartres la ville des pailleux.

Quelle poésie ! la paille est la plume de Beauce.

(Balzac)

Delvau, 1866 : s. f. Monseigneur, — dans le même argot [des voleurs].

Rigaud, 1881 : Pelle-racloir dont se servent les maçons pour mêler la chaux, — dans le jargon des maçons.

Rigaud, 1881 : Pince à effraction. — C’est avec cette plume que les voleurs signent leurs noms sur les portes.

La Rue, 1894 : Pince-monseigneur. Cheveu.

France, 1907 : Le mot, dans son sens érotique, est précédé du verbe tailler. Nous nous abstiendrons d’en donner la signification aux innocents.

Je coulerais des jours parfaits
Si j’avais écrit un volume
Aux mendésiaques effets
Sur l’art de tailler une plume.

(Paul Paillette, Tablettes d’un lézard)

France, 1907 : Lit ; argot des voleurs.

— Je ne te tromperai jamais, je te le jure !… Mais, embrasse-moi !… répéta avec une insistance câline la jeune femme tout à fait domptée.
— Allons !… mais finissons les magnes et tirons-nous d’ici !… Nous serons plus chouettes au plume pour causer…

(Edmond Lepelletier)

France, 1907 : Pince-monseigneur ; argot des voleurs.

Pouisse-magnée

Halbert, 1849 : Femme sans mœurs, tribade.

Ramasser

d’Hautel, 1808 : Ramasse ton bonnet. Se dit par plaisanterie à quelqu’un qui s’est laissé tomber, ou satiriquement à une personne que l’on remet à sa place en lui adressant quelques paroles piquantes.
S’il tombe sous sa main, il se promet de le ramasser d’une belle manière. Pour, il sera mal venu, bien maltraité.
Cela ne vaut pas le ramasser. Se dit de quelque chose de peu de valeur, et dont on ne fait nul cas.
Que le diable te ramasse. Voy. Diable.

Larchey, 1865 : Arrêter.

Ce qu’elles craignent par dessus tout, c’est d’être ramassées sous le cruel prétexte de vagabondage.

(M. Waldor)

Delvau, 1866 : v. a. Arrêter ; conduire en prison, — dans l’argot des faubouriens. Se faire ramasser. Se faire arrêter.

Rigaud, 1881 : Arrêter sur la voie publique ; appréhender au corps. Se faire ramasser, se faire arrêter sur la voie publique, dans un bal public. Se dit principalement en parlant des ivrognes et des tapageurs.

La Rue, 1894 : Arrêter. Faire des reproches.

Virmaître, 1894 : Se faire ramasser, c’est se faire arrêter. Quand un individu tient un langage imprudent ou qu’il dit des bêtises, il se fait ramasser (rappeler à l’ordre). Dans le peuple, on dit :
— Nous l’avons relevé du péché de paresse.
On dit également à une femme qui vous embête :
— Allons, ramasse tes cliques et les claques et fous le camp (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Recevoir des reproches ou réprimandes.

France, 1907 : Rabrouer, gronder. Prendre. Ramasser un bidon, s’évanouir, s’échapper. Ramasser des épingles ou des marrons, se livrer à la pédérastie passive. Ramasser une pelle, tomber. Ramasser une veste, échouer. Se faire ramasser, se faire arrêter ou se faire rappeler à l’ordre.

Quoi ? Vrai ! vous allez m’ramasser ?
Ah ! c’est muf ! Mais quoi qu’on y gagne ?
J’m’en vas vous empêcher d’pioncer,
J’ronfle comme un’ toupi’ d’Allemagne.

(J. Richepin, La Chanson des gueux)

Ramener

Rigaud, 1881 : Garnir tant bien que mal le sommet du crâne avec quelques rares mèches de cheveux empruntées à la nuque. C’est ce qu’Alphonse Karr appelle :

En emprunter un qui vaut dix.

Rossignol, 1901 : Se dit de celui qui est dénudé, qui laisse pousser ses cheveux longs sur les côtés de la tête, pour les ramener au sommet.

France, 1907 : Rassembler les cheveux des côtés de la tête pour dissimuler la calvitie.

Oui ! J’les ramèn’ : quoi ! C’est mon chic !
Tout chacun fait c’qu’i’ veut d’ses tiffes,
Pis, je m’en fous ben de c’que l’public
— Un tas d’gonss’ qui vaut pas trois giffes —
Peut dir’ d’ma façon de m’peigner,
Si sus les temp’s je m’coll’ des guiches,
C’est par magnère d’témoigner
Qu’en vrai barbiz’ j’aime pas les riches.

(É. Blédort)

France, 1907 : Terme d’équitation. Faire baisser la tête et le nez à un cheval qui les tient trop en avant, qui n’encapuchonnne pas.

Revanchard

France, 1907 : Partisan de la revanche contre l’Allemagne.

Roi des rois

France, 1907 : Ce n’est pas du dieu biblique qu’il s’agit, et qui est appelé dans les livres saints le roi des rois, mais de l’empereur d’Allemagne, au temps où l’Allemagne était partagée en royaumes et principautés. On disait encore :

Roy d’Espagne, roy des hommes ;
Roy de France, roy des asnes ;
Roy d’Angleterre, roy des diables.

Romamichel

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Maison où logent ordinairement les saltimbanques, les bohémiens, les voleurs, etc.

Vidocq, 1837 : Bohémien. Les Romamichels, originaires de la Basse-Égypte, forment, comme les juifs, une population errante sur toute la surface du globe, population qui a conservé le type qui la distingue, mais qui diminue tous les jours, et dont bientôt il ne restera plus rien.
Les Romamichels sont donc ces hommes à la physionomie orientale, que l’on nomme en France Bohémiens, en Allemagne Die Egyptens, en Angleterre Gypsès, en Espagne, et dans toutes les contrées du midi de l’Europe, Gitanos.
Après avoir erré long-temps dans les contrées du nord de l’Europe, une troupe nombreuse de ces hommes, auxquels on donna le nom de Bohémiens, sans doute à cause du long séjour qu’ils avaient fait en Bohème, arriva en France en 1427, commandés par un individu auquel ils donnaient le titre de roi, et qui avait pour lieutenans des ducs et des comtes. Comme ils s’étaient, on ne sait comment, procuré un bref du pape qui occupait alors le trône pontifical, bref qui les autorisait à parcourir toute l’Europe, et à solliciter la charité des bonnes âmes, ils furent d’abord assez bien accueillis, et on leur assigna pour résidence la chapelle Saint-Denis. Mais bientôt ils abusèrent de l’hospitalité qui leur avait été si généreusement accordée, et, en 1612, un arrêt du Parlement de Paris leur enjoignit de sortir du royaume dans un délai fixé, s’ils ne voulaient pas aller passer toute leur vie aux galères.
Les Bohémiens n’obéirent pas à cette injonction ; ils ne quittèrent pas la France, et continuèrent à prédire l’avenir aux gens crédules, et à voler lorsqu’ils en trouvaient l’occasion. Mais pour échapper aux poursuites qui alors étaient dirigées contre eux, ils furent forcés de se disperser ; c’est alors qu’ils prirent le nom de Romamichels, nom qui leur est resté, et qui est passé dans le jargon des voleurs.
Il n’y a plus en France, au moment où nous sommes arrivés, beaucoup de Bohémiens, cependant on en rencontre encore quelques-uns, principalement dans nos provinces du nord. Comme jadis, ils n’ont pas de domicile fixe, ils errent continuellement d’un village à l’autre, et les professions qu’ils exercent ostensiblement sont celles de marchands de chevaux, de brocanteurs ou de charlatans. Les Romamichels connaissent beaucoup de simples propres à rendre malades les animaux domestiques, ils savent se procurer les moyens de leur en administrer une certaine dose, ensuite ils viennent offrir leurs services au propriétaire de l’étable dont ils ont empoisonné les habitans, et ils se font payer fort cher les guérisons qu’ils opèrent.
Les Romamichels ont inventé, ou du moins ont exercé avec beaucoup d’habileté le vol à la Carre, dont il a été parlé dans le premier volume de cet ouvrage, et qu’ils nomment Cariben.
Lorsque les Romamichels ne volent pas eux-mêmes, ils servent d’éclaireurs aux voleurs. Les chauffeurs qui, de l’an IV à l’an VI de la République, infestèrent la Belgique, une partie de la Hollande, et la plupart des provinces du nord de la France, avaient des Romamichels dans leurs bandes.
Les Marquises (les Romamichels nomment ainsi leurs femmes) étaient ordinairement chargées d’examiner la position, les alentours, et les moyens de défense des Gernafles ou des Pipés qui devaient être attaqués, ce qu’elles faisaient en examinant la main d’une jeune fille à laquelle elles ne manquaient pas de prédire un sort brillant, et qui souvent devait s’endormir le soir même pour ne plus se réveiller.

Rigaud, 1881 : Bohémien. Tribu de bohémiens. — Vagabond, coureur de grands chemins, diseur de bonne aventure et voleur à l’occasion.

Sabotage

France, 1907 : Travail mal exécuté, sans conscience. Nombre d’ouvriers mal payés ne font que du sabotage.

J’ai déjà eu l’occase d’expliquer aux bons bougres ce qu’est le sabotage : c’est le tirage à cul conscient, c’est le ratage d’un boulot, c’est le coulage du patron… Tout ça pratiqué en douce, sans faire de magnes, ni d’épates.
Le sabotage est le petit-cousin du boycottage. Et foutre, dans une kyrielle de cas où la grève est impossible, il peut rendre de sacrés services aux prolos.

(Père Peinard)

Saint-André (rêve de la)

France, 1907 : C’est une croyance populaire qui existe en Alsace et dans presque toute l’Allemagne que le 29 novembre, fête de saint André, la jeune fille verra pendant la nuit, en rêve, l’homme qu’elle doit épouser, si, avant de se mettre au lit, elle récite consciencieusement les versets suivants :

Aujourd’hui Saint-André
Dorment tous les gens,
Tous les gens vivant
Entre le ciel et la terre,
À l’exception de l’homme
Qui devra m’épouser.

 

Dans quelques provinces, la demoiselle pétrit un gâteau de farine, lui donne la forme humaine et le mange. Sa prière est pressante dans les vers qui suivent :
   Je vais entrer au lit,
   Saint André, je te prie,
   Laisse-moi voir mon bien-aimé,
   Qu’il soit jeune ou vieux,
   Laisse-moi le voir.
Nul doute qu’encouragée par son rêve, la jouvencelle n’aide à sa réalisation dans la mesure de ses moyens.

(Félix Regnault, Folklore)

On dit dans le Midi : À la Saint-André, tue le porc, attache de bœuf.

Saints de glace

France, 1907 : On appelle ainsi saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais dont les fêtes tombent les 11, 12 et 13 mai, jours auxquels il se fait spécialement dans le centre de la France et en Allemagne des froids qui ne sont pas de saison.
Les météorologistes expliquent ainsi les intempéries dans cette période lunaire qui commence en avril et finit en mai :

Chaque année la terre, dans le parcours de son vaste orbite autour du soleil, passe par deux points critiques : les saints de glace et l’été de la Saint-Martin (novembre-décembre et avril-mai).
Lorsque la terre est à l’extrémité de cet axe oblique correspondant à l’été de la Saint-Martin, elle reçoit, comme le ferait un réflecteur, toutes les tiédeurs du rayonnement solaire.
Mais quand elle est à l’autre extrémité, là où demeurent les saints de glace légendaires, par une combinaison céleste spéciale, il se rencontre entre la terre et le soleil un paquet de pulvéries, de nébuleuses, de quelque matière cosmique, d’astéroïdes, peut-être, qui forme écran entre notre planète et notre grand calorifère. Alors ce sont, dès que le ciel est clair, les abaissements de température, les gelées nocturnes, les accidents variés, que redoutent si fort, et à si juste titre, les agriculteurs, et dont on dit, faute de mieux, afin de tâcher d’en prendre son parti : « C’est la lune rousse ! »

Sapement

Rigaud, 1881 : Condamnation. — dans le jargon des voleurs. — Sapement à cinq longes de dure, condamnation à cinq ans de travaux forcés.

Virmaître, 1894 : Jugement (Argot des voleurs). V. Sapé.

Rossignol, 1901 : Condamnation.

Hayard, 1907 : Jugement.

France, 1907 : Condamnation ; argot des voleurs.

Magnette était huit fois descendu à la Tour, Magnette avait huit sapements variant de quinze jours à treize mois, mais toujours, — et les juges n’avaient pas hésité à le reconnaître la dernière fois qu’il avait comparu devant eux, — toujours, et il s’en glorifiait hautement, ç’avait été pour des motifs honorables : des rixes, des batailles avec la rousse, quelques coups de couteau distribués par-ci, par-là, à des gens mal endurants ou dont la figure déplaisait, — jamais pour vol.

(Oscar Méténier)

Sioniste

France, 1907 : Nom que se donnent les juifs qui aspirent à reconstituer le royaume de Sion, c’est-à-dire à restituer dans son intégrité la nationalité hébraïque.

On nous reproche, disent les sionistes, de ne pas avoir de patrie, d’être des étrangers dans les pays que nous habitons, où nous subissons des lois que vous n’avons pas toujours faites et qui, en certains lieux, sont des lois d’exception contre nous. Hé bien ! ayons une patrie ! La prophétie disant que nous resterons dispersés ne vaut pas plus, devant la raison humaine, que celle qui assure que le temple ne sera pas rebâti. Réunissons-nous et faisons-la mentir…
À vrai dire, je ne crois guère à la réussite du projet des sionistes. Ils pourraient, à la rigueur, fonder une colonie juive, s’administrant librement sous la loi de Moïse. Mais ceci ne serait que la reprise et le développement de l’entreprise patronnée par le baron de Hirsch au profit des juifs persécutés en Roumanie on en Russie. Quant à reconstituer d’un coup une nationalité, les conditions économiques et politiques de notre temps paraissent s’y opposer. De plus, sans parler de certaines divisions qui existent, assez profondes, parait-il, entre les diverses « nations juives », — les juifs portugais, par exemple, ressemblent peu aux juifs polonais ou de la vallée du Danube, — l’idée sioniste me parait arriver trop tard. Sa raison d’être, c’est que les juifs — c’est là le terrain sur lequel on s’est placé au congrès — ne sont pas devenus les nationaux de leurs pays d’élection. Ceci n’est pas vrai partout. Ce n’est même vrai que dans un certain nombre de pays où, du fait de leur situation exceptionnelle, les juifs, même assez nombreux, n’ont pas la puissance financière que voudrait une grande entreprise. On trouverait en Russie bien des israélites prêts à aller chercher une nouvelle patrie. Mais auraient-ils les ressources nécessaires pour l’essayer ? Dans presque tous les autres pays d’Europe, en France, en Angleterre, en Allemagne, les israélites sont riches et, par cette richesse même, se sont assimilés à la nation au milieu de laquelle elle fut créée.

(Nestor, Écho de Paris)

Tartinier

Rigaud, 1881 : Rédacteur qui fait la tartine dans un journal.

France, 1907 : Fabricant de tartines politiques, scientifiques et littéraires.

N’est pas qui veut tartinier.
Il faut non pas tout savoir, mais pouvoir parler de tout à heure fixe, en deux temps trois mouvements.
Le tartinier possède toutes les questions politiques, économiques, sociales, théologiques ; Il fait ou défait l’Allemagne, rétablit la Pologne, reconstitue l’Orient, retient ou pousse les peuples, transperce celui-ci, écrase celui-là, et est toujours prêt à expectorer trois cents lignes sans respirer.
Partout où il se trouve, il écrit : il écrit sur le bout d’une table, sur son chapeau, sur son genou, et jamais d’hésitation ; la plume court, vole, sans que le cerveau ait l’air de prendre la moindre part au mouvement mécanique.

(Le Journal et les Journalistes)

Tronche

d’Hautel, 1808 : Pour dire la tête.
Gare la tronche. Pour, prends garde à ta tête.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Tête.

Vidocq, 1837 : s. f. — La Sorbonne est la tête qui pense, qui médite ; la Tronche est la tête lorsque le bourreau l’a séparée du tronc. Je crois qu’il serait difficile d’exprimer d’une manière à la fois plus concise et plus énergique deux idées plus dissemblables.

un détenu, 1846 : Tête.

Larchey, 1865 : La Sorbonne est la tête qui pense, qui médite ; la Tronche est la tête lorsque le bourreau l’a séparée du tronc.

(Vidocq, 1837)

Gare la tronche ! prends garde à la tête.

(d’Hautel, 1808)

Delvau, 1866 : s. f. Visage ; tête, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Tête, visage. — Tronche à la manque, sergent de ville, agent de police, — dans le jargon des voleurs ; c’est-à-dire vilaine tête.

La Rue, 1894 : Tête. Visage. Tronche à la manque. Gardien de la paix. Figure mauvaise.

Virmaître, 1894 : Tête (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Tête.

Je lui ai envoyé un coup de tronche dans l’estomac, qui l’a envoyé à dame.

Hayard, 1907 : Tête.

France, 1907 : Tête. Tronche à la manque, agent de police.

Le protestantisme a une tronche moins rébarbative que le catholicisme — parce qu’il est une minorité et qu’il a été persécuté. Mais, il ne faut pas se gourrer : s’il était le maître, il serait aussi inquisiteur que le papisme. Et la preuve c’est que, en Allemagne, en Angleterr et en Amérique, il est bougrement intolérant.

(Père Peinard)

Et quand on r’tombe au temps présent,
On n’trouv’ pas ça plus amusant ;
Y font vomir les satisfaits
À qui pus rien ne fait d’effet ;
Et vomir les poir’s, les bett’raves,
Les résignés, à tronch’s d’esclaves
Et tous les genr’s de revoltés
Qui finiss’nt par êt’ députés !

(Jehan Rictus, Les Soliloques du pauvre)

anon., 1907 : Tête.

Vieux comme Hérode

France, 1907 : C’est Hérodote qu’il faudrait dire. Vieux comme Hérode n’a aucun sens. On disait autrefois vieux comme Hérodote par allusion aux radotages de cet historien fort crédule et grand ami du merveilleux.
On dit aussi : vieux comme le Pont-Neuf, allusion à l’ancienneté de ce pout, Le plus vieux de Paris. En Normandie : Vieux comme le pont de Rouen, à cause de l’ancien pont de pierre construit au XIIe siècle par Mathilde, veuve d’Henri V, empereur d’Allemagne, et remariée au comte d’Anjou Geoffroy Plantagenet. Les ruines de ce pont se voyaient encore il y a quelques années au-dessus des basses eaux ; vieux comme les rues ou comme Mathieu-Salé, pour Mathusalem, qui, selon le roman biblique, vécut mille ans !

Voisin

d’Hautel, 1808 : Bon avocat, mauvais voisin. Signifie que quand on a pour voisin un homme de pratique, on court risque d’être chicané.

France, 1907 : Informe-toi du voisin avant de prendre le logis, du compagnon avant de te mettre en route. Ce dicton plein de justesse nous vient des Arabes. Le poète Saadi écrit dans son Parterre de roses : « Désireux d’acheter une maison, je me mis en quête. Un juif me dit : Achète celle que tu vois là-bas : elle est agréable, commode, belle et bien située. — La connais-tu ? demandais-je. — Si je la connais, elle est voisine de la mienne, et je puis t’affirmer que tu n’y trouveras nul désagrément. — Oh là ! m’écriai-je. Et ne comptes-tu pas celui d’être ton voisin ? »
Ayez les Français pour amis et non pour voisins. Les Français ont passé de tous temps pour turbulents, querelleurs et de parole peu sûre. Le mot ci-dessus est attribué à l’empereur Nicéphore Ier, qui, vers l’année 803, avant traité avec les envoyés de Charlemagne au sujet des limites à fixer à l’Empire, prit toutes précautions pour n’avoir pas les Francs pour voisins.

Volapück

France, 1907 : Langue universelle, baptisée ainsi par son inventeur, Schleyer, de Constance. Volapück est formé de deux mots pris dans la langue elle-même, vol, univers, et pük, langue. Le volapück ne s’est jamais répandu en France, mais en Allemagne il eut un moment de vogue. En 1886 les étudiants de Prague parlaient le volapück et à Dresde il était en usage même dans les classes ouvrières. Il est aujourd’hui à peu près abandonné, quoique reposant sur une idée fort juste et qui depuis plusieurs siècles à préoccupé les plus grands esprits. Il suffira de citer Bacon, Descartes, Leibniz, Voltaire, Montesquieu, Volney, Ampère, qui tous ont reconnu la nécessité d’une langue universelle. Nombre d’essuis ont été tentés ; les derniers en France sont le Sol-ré-sol, la Langue Bleue ou Bolak du nom le Léon Bollack, son inventeur, et l’Esperanto.

Wagnérisme

France, 1907 : Maladie imaginaire qui fait préférer la musique de Richard Wagner à toutes les autres.

— Et voulez-vous que je vous le dise ? La musique aussi, unie au cyclisme, tuera la littérature. On sent en musique, on ne pense pas, Richard Wagner, colosse d’ailleurs — les cloches de Parsifal m’ont fait pleurer tout comme un autre — Wagner a détrôné Hugo, Wagner est le Shakespeare vague et nébuleux des snobs qui n’ont pas lu Shakespeare et qui croient que tout date du géant de Bayreuth. Cet allemand a conquis la Gaule par une infiltration lente et sûre. Plus de musique française, de la musique wagnérienne. Plus de cafés où l’on cause, des brasseries où l’on fume. La liqueur verte et le germanisme ; adieu le vin clair et le sang de France !… Aux mythologies scandinaves, le Brocken et le Venusberg, je préfère l’élixir du vieux Pierre de Rouen, le vin de feu Hugo, le vin de Gascogne du père Dumas et le vin tourangeau de Balzac. Voulez-vous que je vous dise ? Ce qui me semble prouver l’infériorité de l’Allemagne, c’est sa supériorité en musique. M. Hugo, oui Victor Hugo nous a dit ça un jour… Ça ne m’a pas, en creusant, paru si bête que ça.

(Jules Claretie, Brichanteau, comédien.)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique