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Balai

d’Hautel, 1808 : Faire le balai neuf. Cette façon de parler n’est guères usitée qu’en parlant d’un domestique qui en entrant dans une nouvelle condition, fait tous ses efforts, les premiers jours, pour contenter son maître.
On dit par menace à un subordonné contre lequel on est en colère, que s’Il ne se retire, on lui donnera du manche à balai sur les épaules.
Il a rôti le balai.
Locution équivoque pour faire entendre qu’un homme a passé sa jeunesse dans la dissipation et la débauche.
Rôtir le balai. Signifie aussi mener une vie obscure et indigente.

Larchey, 1865 : Gendarme (Vidocq). — On appelle de même raclette une ronde de police ; elle racle les gens que la gendarmerie balaie.

Delvau, 1866 : s. m. Agent de police, — dans l’argot des petits marchands ambulants.

Rigaud, 1881 : Dernier omnibus qui rentre au dépôt, — dans le jargon des conducteurs d’omnibus. Ils appellent l’avant-dernière voiture : le manche.

Rigaud, 1881 : Gendarme, agent de police, — dans le jargon des camelots et des marchands ambulants.

La Rue, 1894 : Gendarme.

France, 1907 : Agent de police. Ils balayent en effet la chaussée des petits marchands ambulants et des groupes qui gênent la circulation. Donner du balai, mettre quelqu’un à la porte. « Le général Boulanger était considéré comme le balai qui devait débarrasser la France de la bande des tripoteurs opportunistes. »

Boulangisme

France, 1907 : État d’esprit qui, à un moment donne, fut celui de la grande majorité des Parisiens et d’une partie de la France, et qui démontre suffisamment l’écœurement d’une nation en face des tripotages, des malversations, du népotisme du gouvernement opportuniste.
Voici une définition très exacte du boulangisme cueillie dans le Gaulois et signée Arthur Meyer :

Le boulangisme, substantif masculin singulier. Aspiration vague et mystique d’une nation vers un idéal démocratique, autoritaire, émancipateur ; état d’âme d’un pays qui, à la suite de déceptions diverses, que lui ont fait éprouver les partis classiques dans lesquels il avait foi jusque-là, cherche, en dehors des voies normales, autre chose sans savoir quoi, ni comment, et rallie à la recherche de l’inconnu tous les mécontents, tous les déshérités et tous les vaincus.

Écoutons d’autres cloches.

On sait qu’en beaucoup d’endroits, on vit, au début de cette agitation, quelques radicaux et quelques socialistes, trompés par la phraséologie pompeuse des lieutenants du boulangisme, se faire les alliés du parti césarien naissant. La plupart sont heureusement revenus de leur erreur. Ils comprirent à temps qu’on voulait leur faire jouer le rôle de dupes.

(Le Parti ouvrier)

Le boulangisme fut un mouvement démocratique, populaire, socialiste même, qui s’incarna dans un soldat jeune, brave, actif et patriote. Il trouva ses solides assises dans le peuple, dans les grands faubourgs ouvriers… Malheureusement pour le général, on lui montra cette chimère : la possibilité de triompher plus vite en prenant des alliés à droite.

(Mermeix)

Bourasque

Ansiaume, 1821 : Fouille générale.

La raille fait la bourasque, il faut planter notre camelotte.

Boyar

France, 1907 : Riche étranger, polonais, valaque ou russe, noble ou vilain, pourvu qu’il finance ; argot des petites dames. Le mot, tombé en désuétude, a été remplacé par Brésilien. Slavisme : le boyar étant le grand seigneur russe, généralement fort riche, car la plupart des grands manufacturiers sont des boyars.

La noblesse (en Russie) est un corps non seulement de négociants et d’industriels, mais de véritables exploiteurs dans tous les genres. Le général N… un descendant de Pierre le Grand, était directeur de l’Opéra italien d’Odessa, et avait en même temps un navire marchand en mer. Un autre boyar, un G…. s’il vous plaît ! avait établi à Odessa une sorte de Closerie des Lilas ou de Château des Fleurs, tout à la fois guinguette, bal et restaurant, où l’on était servi par les esclaves du prince. C’était le rendez-vous des femmes galantes de la ville, qui venaient y boire le punch, fumer la cigarette et danser le cancan. Le prince y remplissait lui-même, s’il faut en croire le capitaine anglais Jesse (Russia and the war), l’office de maître des cérémonies ; il visitait les tables et s’assurait que tout le monde était servi. Et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que loin de trouver sa conduite blâmable, les autres boyars louaient son idée comme fort ingénieuse et disaient tout haut qu’il faisait de bonnes affaires.

(Léon Deluzy, La Russie, son peuple et son armée, 1850)

Cambronne

France, 1907 : On connaît le mot que Victor Hugo, dans les Misérables, attribue au colonel Cambronne, à la bataille de Waterloo. Beaucoup de gens l’admirent, mais nous lui préférons la riposte que lui prête l’histoire : « La garde meurt et ne se rend pas ! »

Le général Mellinet avait eu pour tuteur le colonel Cambronne : à sa demande s’il avait dit le mot en question, Cambronne aurait répondu : Je n’ai jamais crié le mot que l’on m’attribue : Merde ! mais bien : « Grenadiers, en avant ! »
Antoine Deleau, adjoint au maire de Vicq, ancien grenadier, témoin oculaire et auriculaire, a donné une autre version :
… Entre deux décharges, le général anglais nous cria : « Grenadiers, rendez-vous ! » Cambronne répondit (je l’ai parfaitement entendu, ainsi que tous mes camarades) : « La garde meurt et ne se rend pas ! — Feu ! » dit immédiatement le général anglais.
Nous serrâmes le carré et nous ripostâmes avec nos fusils. — « Grenadiers, rendez-vous, vous serez traités comme les premiers soldats du monde ! » reprit d’une voix affectée le général anglais. — « La garde meurt et ne se rend pas ! » répondit encore Cambronne, et, sur toute la ligne, les officiers et soldats répétèrent avec lui : « La garde meurt et ne se rend pas ! » Je me souviens parfaitement de l’avoir dit comme les autres… Je déclare donc avoir entendu à deux reprises : « La garde meurt et ne se rend pas ! » et ne lui avoir pas entendu dire autre chose.

(Intermédiaire des chercheurs et curieux)

Capote anglaise

Rigaud, 1881 : Pour les voyageuses via Cythère, c’est un préservatif contre le mal de mer ; pour les voyageurs, c’est une sorte de ceinture de sauvetage. — Les Italiens ont donné à ce petit appareil le nom d’un de leurs meilleurs auteurs comiques ; ils l’ont nommé goldoni. Peut-être l’auteur du Bourru bienfaisant passait-il pour un homme de précaution ?

France, 1907 : Petit appareil en baudruche, destiné à préserver de certaines maladies ou d’une trop nombreuse nichée. Les Anglais appellent la chose Lettre française.

Un général retraité a conservé toute une série d’équipements militaires.
Un jour, il montrait à d’aimables visiteuses ses vêtements de grande et petite tenue qu’il porte encore avec orgueil, en non-activité, après les avoir promenés sur tous les champs de bataille de son temps.
Les jolies curieuses s’extasiaient :
— Oh ! s’écria l’une, que d’uniformes ! que de shakos ! que de capotes !
— Vous en avez pour votre vie, ajouta la belle curieuse.
Le général la regarda un peu surpris :
— Ma foi, madame, je n’osais pas vous le dire.

Cathau

Delvau, 1866 : s. f. Fille qui n’a pas voulu coiffer sainte Catherine et s’est mariée avec le général Macadam.

France, 1907 : Fille de mauvaise vie : synonyme de catin, diminutif de Catherine.

Corio

Fustier, 1889 : Fontaine. Argot des élèves de l’École Polytechnique. C’est le général Coriolis qui fit installer des fontaines dans les cours de l’École.

France, 1907 : Fontaine ; argot de l’École Polytechnique, du nom d’un directeur des études, Coriolis, qui, en 1838, fit installer dans les salles de petites fontaines.

Le corio fournit de l’eau filtrée, médiocre comme boisson, très bonne pour le dessin au lavis, excellente pour remplir les bombes dont on asperge les camarades, parfaite pour détremper les bottes des conscrits.

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

Couverture

Fustier, 1889 : Dans le jargon militaire, la couverture, mot tout récent, signifie l’ensemble des troupes et des ouvrages de fortification qui couvrent une frontière et sont destinés à soutenir un premier choc.

Surtout ne dites pas que le général Février a le commandement de la couverture.

(Figaro, mars 1887)

France, 1907 : Bruit fait dans les coulisses ou dans la salle.

Nous appelons couverture le bruit que nous faisons dans la salle pour couvrir un impair, un pataquès, une faute de français.

(P. Mahalin)

France, 1907 : Garanties, dans l’argot des financiers.

Crever la faim

France, 1907 : Expression bizarre autant que ridicule qui n’est ni de l’argot ni du français, mais du simple baragouin et dont abusent certains écrivains des plus à la mode. On crève de faim, on ne crève pas la faim.

Autour du billard et à travers la fumée de cent fourneaux de pipes, on distinguait, grouillant, braillant et gesticulant, un tas de fainéants, de crève-la-faim, et aussi de petits bourgeois venant régulièrement là chaque soir pour y tenter la chance.

(Louis Davyl)

Nous croyons que le monde est mal fait, qui permet à tel fils de raffineur d’avoir 3000 fr. à dépenser par jour ; qui permettait à feu le général Maltzeff de posséder vingt-neuf mines, d’occuper cinquante-cinq mille ouvriers — alors que les peuples crèvent la faim.
Nous ne sommes pas cruels… puisque, même devant ces contrastes, nous ne souhaitons pas la réciproque, mais seulement une plus juste répartition des biens.

(Séverine)

Durand

France, 1907 : « Cravate bleue, pareille à celle de la troupe, donnée par le général Durand de Villers ; elle remplace le col militaire, cet affreux carcan noir qui, pendant des années, a étranglé des milliers de polytechniciens : beaucoup d’entre eux, fort heureusement, savaient que la meilleure manière de le porter, pendant les études, était de le fourrer dans sa poche. »

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

Émile

Delvau, 1864 : Nom donné aux pédérastes que précédemment l’on appelait Tantes (V. ce mot). Les Émiles étaient en société, à Paris, en 1864. Leurs statuts ont été imprimés. La police, avertie de ces réunions, y fit une descente et fit fermer un établissement de marchand de vins de la Barrière de l’École, où ils se réunissaient. De hauts fonctionnaires furent compromis. Une chanson fut faite à cette occasion. Les patients s’habillaient en femme pour recevoir leur Émile. — Un dessinateur avait consenti à reproduire les poses lubriques de toutes ces scènes de sodomie.

Extrait d’une lettre du baron de Heeckeren, sénateur, saisie : « … Je ne pourrai venir à la réunion qu’à minuit, réservez-moi Dupanloup… »
— Duc de Mouchy. Jeune attaché d’ambassade, très connu pour ses goûts non-conformistes…, comme patient… S’habille ordinairement en femme, — Général d’Herbillon (Émile), général de division et sénateur.
Étaient encore acteurs dans la pièce : — Duc de Valmy, secrétaire d’ambassade. — Davilliers (J.-P.-E.), chef du deuxième bureau, première division, ministère de la guerre. Lieutenant d’état-major. Proxénète et mignon. On faisait des cancans sur lui dans son bureau ; indigné de bruits qui ternissaient son honneur, il fut s’en plaindre à son protecteur, le général Castelnau, chef de sa division au ministère. Le général, qui ne voulait pas que son protégé eût la réputation d’une putain, lui promit de faire cesser les bruits qui couraient. Il pria le préfet de police de faire use enquête ; pour toute réponse, le préfet lui montra une photographie représentant son protégé dans l’exercice de ses fonctions.
Plusieurs dénonciations étaient arrivées à la préfecture de police ; la plus drôle est celle d’un propriétaire qui, voyant arriver une masse de soldats dans la maison folichonne, et apprenant qu’on y avait apporté des uniformes de préfets, de sénateur, d’évêques, crut à un complot et en écrivit à la préfecture.

(La Sultane Rozréa, p. 21.)

France, 1907 : Souteneur ; pédéraste.

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Fioritures

Delvau, 1866 : s. f. pl. Choses ajoutées à un récit pour l’embellir et souvent pour le dénaturer, — dans l’argot des gens de lettres, qui ont emprunté cette expression aux chanteurs et en font le même abus que ces derniers.

France, 1907 : Enjolivements.

Le général sir Francis Grenfell avait fait une fois office de correspondant artistique d’un journal illustré de Londres et envoyé le croquis d’un engagement auquel il avait pris part en Afrique. Quand, de retour à Londres, l’éditeur lui fit admirer le parti qu’on avait tiré de son croquis, le général fut un peu surpris d’y voir figurer deux palmiers gigantesques.
— Mais il n’y avait pas seulement de broussailles, fit-il remarquer.
— Oh ! lui répondit l’éditeur, le public ne comprend pas l’Afrique sans palmiers.
— Et les journalistes, la vérité sans fioriture, ajouta le général.

(Courrier de Londres)

Fourbi

Vidocq, 1837 : s. m. — Toute espèce de jeu qui cache un piège.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Clémens, 1840 : Poste, emploi ; on le dit assez aussi quand on a un mauvais jeu : Quel mauvais fourbi !

Delvau, 1866 : s. m. Piège ; malice, — dans l’argot du peuple, qui ne sait pourtant pas que le fourby (le Trompé) était un des 214 jeux de Gargantua. Connaître le fourbi. Être malin. Connaître son fourbi. Être aguerri contre les malices des hommes et des choses.

Rigaud, 1881 : Petite filouterie ; peccadille ; maraudage ; pour fourberie. — Connaître le fourbi, connaître une foule de petites ficelles, de trucs à l’usage des militaires peu scrupuleux, — en terme de troupiers.

Merlin, 1888 : Du vieux mot français fourby, espèce de jeu. Fourbi a deux acceptions : tantôt il veut dire : détournement, gain illicite ; tantôt : choses, travaux, matériel, etc.

La Rue, 1894 : Piège, malice. Métier. Jeu. Ficelle. Truc. Petit bénéfice plus ou moins licite.

Virmaître, 1894 : Piège, malice. A. D. C’est une erreur. Cette expression très usitée vient du régiment, où le caporal chargé de l’ordinaire gratte sur la nourriture des hommes. Fourbi signifie bénéfice (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Ce que l’on possède.

J’ai mis tout mon fourbi dans une malle.

Hayard, 1907 : Voir flambeau et flanche.

France, 1907 : Affaire, travail. Connaître le fourbi, être malin, habile.

Oui, ça prouve, nom de Dieu ! que quoi qu’on dise, les idées ont marché. Le populo en a plein le cul, de turbiner pour les richards, il voudrait à son tour flânocher un brin. Seulement il s’y prend mal ; sale fourbi que celui de huit heures.
Comprends-moi bien, petit : je ne suis pas contre. Foutre non ! moins les pauvres bougres bûcheront, plus il leur restera de temps pour ruminer sur leur sort.

(Père Peinard)

Y en a qui font la mauvais’ tête,
Au régiment ;
I’s tir’ au cul, i’s font la bête
Inutil’ment ;
Quand i’s veul’nt pus fair’ l’exercice
Et tout l’fourbi,
On les envoi’ fair’ leur service
À Biribi.

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Petit larcin, volerie, rapine : mot rapporté par les soldats d’Afrique.

— Dans les hospices ils s’entendent bien pour faire du fourbi aux dépens des malades ! dit Peau-de-Zébi sentencieusement, renversant en arrière sa chéchia comme pour accentuer son opinion.

(Edmond Lepelletier)

Les fourriers qui, en faisant la distribution de vin ou d’eau-de-vie, mettent leur pouce dans le quart distributeur, commettent un petit fourbi.
Mais il en est de gros et ils ont des conséquences graves. Je pourrai citer l’exemple des godillots à semelles de carton qu’on donna à plusieurs régiments pendant la malheureuse guerre de 1870 ; mais ces temps sont encore trop proches ; qu’il me suffise de raconter celui que rapporte le Mémorial de Sainte-Hélène pendant la campagne d’Égypte.

C’était l’apothicaire en chef de l’armée. On lui avait accordé cinq chameaux pour apporter du Caire les médicaments nécessaires pendant l’expédition de Syrie. Cet infâme eut la scélératesse de les charger de vin, de sucre, de café, de comestibles qu’il vendit dans le désert à des prix très élevés. Quand le général Bonaparte sut la fraude, il devint furieux, et le misérable fut condamné à être fusillé. C’était beaucoup trop d’honneur, il devait mourir sous la bastonnade pour assassinats prémédités, car il avait spéculé sur la vie des malades. Des centaines d’entre eux ont péri faute de médicaments. On leur donnait une boisson nauséabonde, faite avec des feuilles, pour leur faire croire qu’ils prenaient quelque remède…

(A. Longuet, Méditations de caserne)

Fracas (petit)

France, 1907 : Courtisane.

Il paonnait dans nos jupes ainsi qu’un beau sergent racoleur, s’étalait, se tenait chez les petits fracas comme en un salon de maison douteuse.

(Colombine)

Tandis que les petits fracas, momentanées du quartier de l’Europe ou de la rue Marbeuf, tapageantes chéries, font feu des quatre pieds, les unes à Spa autour de la roulette, les autres à Aix, à la Villa des Fleurs, poursuiveuses d’inconnu, parties à la recherche de l’attelage qui pose et de l’hôtel qui cote, celle qu’on assassine, sûre de ses abonnés et de son budget de rentière, demeure, elle à son poste au milieu de Paris estival et désert.

(Écho de Paris)

Buffalo-Bill a remplacé le général Boulanger auprès de nos petits fracas aristocratiques. C’est la grande attraction du moment ; on se l’arrache dans toutes les salles à manger.

(Gil Blas)

Fructidorisation

France, 1907 : Acte ressemblant à celui du 18 fructidor (4 septembre 1797), c’est-à-dire mettre MM. les députés sous clef ou les expulser de France, châtiment bien doux pour nombre d’entre eux.

Si le général Boulanger n’avait pensé qu’à lui, il aurait pu sans peine, à Paris, prendre dans un coup de filet tous ces députés, tous ces sénateurs, tout ce gouvernement qui le traitait en suspect. Les faubourgs démocrates eussent applaudi à la fructidorisation, et dans le gouvernement qui eût fait les élections pour la Constituante, « Augereau » aurait eu la première place. C’est donc juste de reconnaître qu’il fit passer l’intérêt du pays avant son ambition.

(Mermeix, Les Coulisses du boulangisme)

Géné

Fustier, 1889 : Général. Argot de l’École polytechnique.

L’habitude est à l’école d’abréger tous les mots. On ne dit pas le colonel, mais le colo, le général, mais le gêné…

(Gil Blas, juin 1882)

France, 1907 : Apocope de général ; argot des polytechniciens.

Girond

Rigaud, 1881 : Bien mis. Être girond, faire son girond, faire le beau, poser. C’est un diminutif de girondin, dans le sens de beau. (Jargon des voyous.)

Rossignol, 1901 : Beau, synonyme de chatte. Une belle fille est gironde. Tout ce qui est beau est girond. Dans les régiments de zouaves, on nomme un girond le jeune soldat, beau garçon, qui campe avec un vieux. En route, le vieux a toutes les prévenances pour lui, il lui lave son linge, lui fait ses guêtres, lui porte ses cartouches et lui astique son fourbi. Un jour, un zouave faisait une réclamation parce que l’on voulait que le campement fût par trois et non par deux. « Laissez-les donc, dit le général qui entendait, la réclamation, camper comme bon leur semblera ; on sait bien ce que c’est que les petits ménages. » Voir Chatte.

France, 1907 : Joli, beau.

Ô quel minois girond !
Ô quel pif admirable !
Excusez, beau tendron,
Un zig impressionnable
Dont le cœur irritable
Est chipé par vos feux.
— Le français, dit la fable,
Est la langue des dieux.

(Alfred L. Marquiset, Rasures et Ramandons)

Huile

d’Hautel, 1808 : Pomper les huiles. Pour dire, faire débauche de vin, se griser, boire à excès.
Il tireroit de l’huile d’un mur. Se dit d’un intrigant, d’un homme hardi et entreprenant, dont la finesse est pernicieuse et nuisible.
C’est une tache d’huile qui ne s’en ira jamais. Pour dire que quelqu’un a entaché sa réputation par un fait déshonnête.
De l’huile de cotterets. Pour coup de bâton ; bastonnade.
Il n’y a plus d’huile dans la lampe. Se dit d’une personne très-avancée en âge, et qui s’en va mourant.

anon., 1827 : De l’argent.

Bras-de-Fer, 1829 : Argent.

Vidocq, 1837 : s. m. — Soupçon.

Halbert, 1849 : De l’argent.

Delvau, 1864 : Le sperme, qui est l’huile essentielle de l’amour.

Qu’après d’une douce huile je graisse le dedans,
Lorsque je la tiendrai sur le dos étendue.

Théophile.

Larchey, 1865 : Argent (Vidocq). — Tout ce qui est gras symbolise l’argent. V. Beurre, Graisse.Huile : Soupçon (id.). — Il pénètre et s’étend comme une tache d’huile.

Delvau, 1866 : s. f. Soupçon, — dans l’argot des voyous.

Delvau, 1866 : s. f. Vin, — dans l’argot du peuple, qui oint ses membres avec cette onctueuse liqueur. Pomper les huiles. Boire avec excès.

Rigaud, 1881 : Soupçon. — Argent. — Huile de coude, vigueur de la main, force dans le poignet. — Huile de cotrets, essence de cotrets, coups de bâton.

Fustier, 1889 : Officier supérieur, dans la langue verte du troupier.

Le général convie demain dans un repas de trente couverts tous les gros bonnets militaires, ceux que les soldats appellent indifféremment les Huiles ou les Grosses légumes

(Figaro, sept. 1887)

La Rue, 1894 : Soupçon. Argent. Vin. Officier supérieur.

France, 1907 : Argent. Sans cette huile, aucun rouage de l’existence telle que nous l’a faite la civilisation ne peut fonctionner.

Le théâtre de la guerre est d’ailleurs modelé sur le théâtre du Gymnase, des Variétés ou du Vaudeville. Ce n’est pas aux répétitions, c’est à l’huile, comme on dit en style de coulisses, c’est-à-dire devant le public payant, que se jugent les ouvrages qu’on y représente.

(Henri Rochefort)

Se dit aussi pour vin.

Jérômiste

France, 1907 : Partisan du prince Jérôme Napoléon, vulgairement appelé Plonplon. Il y eut en 1883 des comités jérômistes constituées par M. Lenglé, qui, pendant l’hiver de 1886-87, tinrent un véritable club au café Américain pour accepter définitivement la République avec réforme démocratique de la Constitution.

Ces premiers pas vers le général Boulanger, M. Thiébaud ne les fit pas seul. Ses amis, les jérômistes, étaient tous favorables à l’homme dont la popularité grandissait si vite.

(Mermeix)

Kébir

Merlin, 1888 : Chef de corps, — de l’arabe. Le gros kébir désigne le général.

France, 1907 : Chef. Commandant de corps, colonel, dans l’argot militaire. Mot rapporté d’Algérie.

Quand on attend le divin péché, jamais journée ne paraît si longue ; aussi jamais je ne comptais avec plus d’impatience les heures à la seule montre que je possédais, le grand cadran du ciel. Ma seule appréhension était que le kébir ne revint, ne m’appelât et ne me fit manquer mon rendez-vous. J’en avais une telle peur que je quittai mon gourbi au plus vite, résolu d’aller me cacher en quelque endroit où l’on ne pût me trouver.

(Hector France, L’Homme qui tue)

Malo

France, 1907 : Garde-crotte fixé aux hottes des élèves de l’École polytechnique ; appelé ainsi du nom du capitaine Malo qui annonça aux élèves cette innovation introduite en 1892 par le général Gebhart.

Mettre avec (se)

Larchey, 1865 : Vivre maritalement.

En se mettant avec Lise, le général aurait dû nous dire : J’ai ça et ça à payer ; il ne l’a pas dit, et ce n’est pas délicat.

(Ricard)

Rigaud, 1881 : Vivre en état de concubinage.

Dernièrement, je rencontrai une belle actrice : elle me dit : Je cherche quelqu’un pour me mettre avec. Se mettre avec est l’expression consacrée dans le langage des coulisses.

(Paris-Comédien)

France, 1907 : Vivre maritalement.

Ministrable

France, 1907 : On appelle ainsi, en argot parlementaire, les personnalités de la Chambre dont on peut faire des ministres à un changement de cabinet.

Après l’élection de Carnot, le général Boulanger fit pressentir les chefs du parti radical, les ministrables.

(Mermeix)

N-i-ni, c’est fini

France, 1907 : Formule négative familière.

— Je sais à quoi m’en tenir à ce sujet : chatte échaudée craint l’eau chaude… Je l’ai entendue assez souvent, cette « romance à Madame », et je m’y suis laissé assez pincer. Mais n-i-ni, c’est fini. — Si tu veux arriver jusqu’à ma chambre à coucher, mon bel ami, il faire en demander la clef au maire de mon arrondissement. Pas de mariage, pas de Suissesse !

(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)

Le langage des armées républicaines n’avait aucun rapport avec celui des salons, ainsi qu’on peut en juger par ce billet que le général Flavigny adressa à Bonaparte en 1796 :

Citoyen général,
Tes lapins manquent de pain ;
Pas de pain, pas de lapins,
Pas de lapins, pas de victoires.
Ainsi donc, veille au grain,
Et n…i…ni,
C’est fini !

Nègre de Mac-Mahon (faire comme le)

France, 1907 : Continuer. Cette expression, qui date du mac-mahonnat, vient d’une anecdote facétieuse où l’on fait jouer un rôle ridicule au maréchal. Étant venu visiter l’École de Saint-Cyr, le général commandant l’école lui parla incidemment d’un jeune nègre natif de la Martinique qui se distinguait entre tous par sa conduite et son travail. Quelques instants après, le maréchal passa les élèves en revue et s’arrêta devant le jeune homme de race noire :
— Ah ! c’est vous le nègre ?
— Oui, Monsieur le maréchal.
— Eh bien ! mon ami, continuez… à donner de la satisfaction à vos chefs.
Le mot fut répété, mais où tronqua la phrase, en en supprimant la seconde partie, de sorte qu’il ne resta plus que : « Eh bien ! mon ami, continuez ! » c’est-à-dire : continuez à être nègre.

Le héros du livre de Darien (Le Voleur) est un petit monsieur qui a été volé par son tuteur. Furieux de ne pouvoir lui faire rendre gorge, il se promet de se venger et commence par voler quelques centaines de mille francs au fiancé de sa cousine.
Cela n’est déjà pas trop mal, seulement, selon le mot de Descaves, dans sa pièce La Cage, il faut avoir déjà des moyens pour tenter des coups semblables. Quoi qu’il en soit, mis en goût par son coup d’essai, il fait comme le nègre de Mac-Mahon, il continue, et, chemin faisant, rencontre toutes sortes de gens dont la principale occupation est de voler…

(Jean Grave, Les Temps Nouveaux)

Pacha à trois queues

France, 1907 : Cette expression, fort usitée autrefois, l’est encore en certaines provinces pour désigner un riche oisif qui passe sa vie dans une douce mollesse, comme l’on représente les pachas de l’Orient. La queue de cheval est le signe distinctif des pachas, qui la font porter devant eux au bout d’une hampe surmontée d’un croissant. C’est le fanion de nos généraux commandant un corps d’armée. Le dignitaire le plus élevé dans la hiérarchie militaire de l’empire turc est le pacha à trois queues. C’est pour célébrer une victoire remportée grâce à une queue de cheval que le général turc fit attacher à une lance en signe de ralliement, alors que ses troupes étaient en pleine déroute, que cet appendice est devenu un signe d’honneur parant les étendards. Un journal comique relate cette petite scène conjugale :

Le mari au lit, lisant son journal :
Dis donc, Lolotte, le pacha de Trébizonde qui a six cents femmes. C’est un pacha à trois queues.
La femme : Oh ! mon pauvre Joseph, quel triste pacha tu ferais !

Payer l’intérêt de sa mine

France, 1907 : On ne connaît pas le vin au cerceau, ni l’homme au chapeau, et cependant que de gens reçoivent un bon ou mauvais accueil suivant qu’ils sont bien ou mal vêtus. Que de sots et d’ignorants élégamment mis l’emportent dans les choses de la vie sur des hommes intelligents vêtus avec simplicité ! L’habit ne fait pas le moine, mais cependant que de gredins honorés comme moines parce qu’ils en portent la robe !

Garde-toi, tant que tu vivras.
De juger des gens par la mine,

vieux proverbe auquel on ne fait jamais attention. Philopœmen, le plus grand capitaine qu’ait eu la Grèce, le dernier des Grecs, comme l’appelaient les Romains, véritable artiste en guerre suivant l’expression de Plutarque, joignait à ses talents et à ses vertus civiques et guerrières la plus grande simplicité. Jamais de pompeux étalage, jamais de suite nombreuse comme avaient coutume d’en avoir les généraux grecs. Un jour, invité chez un ami, il arrive, suivant son habitude, simplement vêtu et sans serviteur. La maîtresse du logis, qui ne le connaissait pas et qui était en ce moment fort affairée et fort troublée par l’attente de l’illustre général des Achéens, voyant cet homme, le pria sans façon de fendre un peu de bois pour son feu qui n’allait pas à son gré. Philopœmen sourit, se dépouilla de son manteau et se mit gravement à l’œuvre. Le mari entre sur ces entrefaites, et quelle n’est pas sa stupéfaction de voir le général occupé, dans sa propre maison, à cette besogne d’esclave — « Qu’est-ce que cela ? s’écrit-il stupéfait. Quoi ! seigneur… — Je paie l’intérêt de ma mauvaise mine, dit en riant Philopœmen. » Les Arabes disent : Selon l’habit, l’hospitalité.

Pékin, péquin

Rigaud, 1881 : Bourgeois, tout individu qui ne porte pas l’uniforme militaire, — dans le jargon des troupiers. Mot à mot : habitant de Pékin, Chinois, pour exprimer et la distance qui sépare le civil du militaire et le peu de cas qu’on fait du bourgeois au régiment.

Les pékins et les militaires,
Toujours courant, toujours dehors,
Vont et viennent, fiévreuse foule
Comme une frémissante houle.

(A. Pommier, Paris)

France, 1907 : Sobriquet que les militaires donnent aux civils. Depuis l’obligation pour tous du service militaire, ce mot est beaucoup moins en usage qu’autrefois. L’orthographe diffère suivant l’origine qu’on lui donne et en cela les étymologistes ne sont nullement d’accord. Littré était d’abord disposé à ne voir dans pékin que l’étoffe de ce nom que, sous le premier empire, les civils portaient en pantalon comme les militaires le nankin. On distinguait de la sorte à première vue, dit-il, le militaire de celui qui ne l’était pas. Mais, d’après le supplément de son Dictionnaire, pékin daterait de la fête de la Fédération. « À cette fête il y avait des délégués militaires et des délégués des cantons ; la plaisanterie vit dans les cantons la ville de la Chine, et y substitua le nom de la capitale, Pékin. »
Ampère, de son côté, pense que ce mot vient du latin paganus, paysan, villageois, par opposition à soldat ; d’autres lui donnent pour origine l’espagnol pequeno, petit ; d’autres encore en font une altération des vieilles expressions injurieuses piquechien et pissechien. « à moins, dit Charles Royan dans ses Petites Ignorances de la conversation, qu’il ne soit tout simplement une façon de dire chinois, mot qui se prend vulgairement dans un sens dédaigneux et burlesque ».
Mais, ajoute-t-il, mous inclinons à penser que péquin, usité surtout dans l’armée, a pris naissance au milieu des soldats, et c’est pourquoi nous adoptons plus volontiers l’explication du colonel Aubert : « Le père Daniel, dans son Histoire de la milice française, parle des piquenaires, sorte de soldats à pied, qu’il ne faut pas confondre avec les piquichinis, mauvais soldats, sorte de valets d’armée, fort nombreux dans les armées de Charles VI. Les piquichinis ou piquinis, d’origine italienne, méprisés des véritables soldats, firent tant par la maraude que leur nom devint un terme de mépris dans les armées. De vieux dialogues militaires des règnes de Henri III et Henri IV emploient souvent le mot piquini ou péquin pour désigner les adversaires en religion. Ainsi, dans un de ces dialogues, nous voyons un papiste traiter Coligny de pékin ; un autre dialogue est intitulé les pékins de Montauban. »
Élisée Reclus, de son côté, donne une autre explication qu’il a trouvée dans les ouvrages du docteur Louis-Joseph Janvier :

Les Pauvres Haïtiens étaient toujours prêts à se soulever, dans l’espérance constamment déçue d’arriver enfin à cette possession du sol qui pouvait les rendre libres. Haïti eut ses guerres de paysans ou de piquets. Telle serait aussi en France l’origine du mot péquin, changé en pékin, qu’emploient les soldats de métier pour qualifier les civils ou militaires d’occasion, c’est-à-dire des gens simplement munis de pèques ou piques, armes impuissantes contre les fusils et les canons.

Après l’expédition de Chine, le général de Montauban, averti que Napoléon III désirait lui accorder un titre rappelant ses victoires, avait une peur atroce que l’empereur ne le fit duc de Pékin. « Duc de Pékin, disait-il, cela sonnerait bien mal pour un militaire. » On sait qu’il fut fait comte de Palikao.

En vain l’on veut rester pékin,
Quand on a-z-eu la chance
De s’fourrer dans le creux d’la main
Un numéro de partance.
Le sac sur le dos,
En bott’s ou sabots,
N’y a qu’un parti-z-à prendre ;
La loi vous le dit :
En route, conscrit !
Au corps il faut se rendre.

Disons, pour terminer, que dans le patois des Pyrénées, pec, peguin signifient niais, imbécile, idiot. Ne faudrait-il pas aller là pour trouver l’étymologie de pekin ?

Pipo

France, 1907 : Élève de l’École polytechnique. Ce sobriquet est usité, dans les lycées et dans le quartier des écoles, mais, d’après les auteurs de l’Argot de l’X, les polytechniciens ne l’emploient guère entre eux : ils lui trouvent un air moqueur qui sied mal à leur dignité de jeunes savants. Les pipos ont fourni deux présidents à la République, le général Cavaignac qui appartenait à la promotion de 1820, et Carnot à celle de 1857. Les réformateurs, les idéologues de la moitié du XIXe siècle sont presque tous des pipos : Jean Reynaud, Pierre Leroux, Enfantin, Auguste Comte, Michel Chevallier, etc.

La Boulangère habite auprès
Tout auprès de polytechnique,
Elle ne l’a pas fait exprès,
Mais pourtant elle habite auprès,
Les beaux pipos sont toujours prêts
À regarder dans sa boutique…

(La Boulangère)

On appelle aussi Pipo l’École polytechnique. Quelques-uns écrivent pipot, mais nous nous conformons à l’orthographe des polytechniciens.

Prussien

Larchey, 1865 : Derrière. V. Camboler. — Les déroutes d’Auerstadt et d’Iéna où les Prussiens n’ont pas tardé à tourner le dos, ont pu naturaliser dans nos troupes cette plaisanterie. — En 1825, on a publié un Guide du Prussien ou Manuel de l’artilleur sournois.

Le général Kléber
À la barrière d’Enfer
Rencontre un Prussien
Qui lui montra le sien.

(Chanson populaire)

Delvau, 1866 : s. m. Un des trop nombreux pseudonymes de Messire Luc, — dans l’argot des troupiers, dont les pères ont eu sous la République et sous l’Empire, de fréquentes occasions d’appliquer leurs baïonnettes dans les reins des soldats prussiens. On connaît la chanson :

Le général Kléber,
À la barrièr’ d’Enfer,
Rencontra un Prussien
Qui lui montra le sien.

C’est à tort qu’un étymologiste va chercher à ce mot, jusque chez les Zingaris, une étymologie — toute moderne.

Rigaud, 1881 : Derrière. — Exhiber son prussien, se sauver au moment du danger.

Merlin, 1888 : Postérieur.

Virmaître, 1894 : Le derrière. — Je vais le fourrer un coup de pied dans le prussien (Argot du peuple).

France, 1907 : L’endroit que bat la giberne, le derrière. Ce mot a été forgé par nos aïeux les troupiers du premier empire qui maintes fois poussèrent le derrière des Prussiens à la baïonnette.

Le général Kléber
À la barrièr’ d’Enfer
Rencontra un Prussien
Qui lui montra le sien.

dit une chanson connue. Ce mot traditionnel dans l’armée date de 1793. Après la canonnade de Valmy, les troupes françaises et les troupes prussiennes restant en observation les unes vis-à-vis des autres. Comme ces dernières étaient postées sur les hauteurs du camp de la Lune, c’est-à-dire entre l’armée de Dumouriez et l’intérieur du pays, leurs convois étaient interceptés par la cavalerie française et par les paysans. Le temps humide et pluvieux ajoutant aux privations, engendra parmi les ennemis une dysenterie presque générale ; et du plateau de Valmy nos soldats, entretenus en gaieté par leurs récents succès et par des approvisionnements suffisants, voyaient leurs adversaires tous occupés à la même besogne et montrant ce que nos troupiers gouailleurs, désignant la partie par le tout, nommèrent désormais un prussien.

Prussien (un)

Delvau, 1864 : Un cul. On dit : Cheminer à la prussienne, pour foutre en cul.

Le général Kléber
À la barrier’ d’Enfer
Rencontra z’un Prussien
Qui lui montra le sien.

(Chanson du quartier Latin)

Raccourcir

d’Hautel, 1808 : Mot révolutionnaire, qui signifie trancher la tête à quelqu’un, lui faire subir le supplice de la guillotine.

Larchey, 1865 : Guillotiner — La perte de la tête raccourcit. Mot de création républicaine ainsi que les synonymes ci-joints :

La louve autrichienne va être à la fin raccourcie… — Jusqu’à ce qu’ils aient tous craché dans le son… — Pour faire mettre promptement la tête à la fenêtre à la louve autrichienne… — Ses bons avis à la Convention pour qu’elle fasse promptement jouer le général Moustache à la main-chaude… — Qu’il fasse promptement passer sous le rasoir national le traître Bailly.

(1793, Hébert)

Le rasoir national est le fatal couperet. — cracher dans le sac montre la tête coupée sautant avec un jet de sang dans le sac de son. Mettre la tête à la fenêtre et jouer à la main-chaude font allusion à l’attitude du supplicié. — La fenêtre, c’est la lunette où passe la tête du supplicié qui à genoux, mains liées derrière le dos, attend le cou comme à la main-chaude.

Delvau, 1866 : v. a. Guillotiner, — dans l’argot des voleurs. On disait autrefois Raccourcir d’un pied, ce qui est une longueur de tête. On dit aussi Rogner.

Rigaud, 1881 : Guillotiner. Le mot date de la première République française, époque où l’on vit la guillotine s’élever à la hauteur d’une institution. — Dans un rapport adressé au Directoire par le conventionnel Dumont de la Sarthe, on lit :

J’ai fait lier, incarcérer le partisan de Louis le raccourci.

La Rue, 1894 : Guillotiner.

Virmaître, 1894 : Se dit d’un condamné à mort à qui on coupe la tête. Il est en effet raccourci d’autant. Le mot est vieux ; il date de Martinville. Il était devant le tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville lui dit :
— Citoyen de Martinville, qu’as-lu à répondre,
— Je ne suis pas ici pour qu’on m’allonge, mais pour qu’on me raccourcisse (Argot des voleurs).

France, 1907 : Guillotiner ; argot populaire.

Entre pensionnaires de la Grande Roquette :
— Qu’est-ce qui ressemble le plus à la guillotine ?
— C’est une hache.
— Pas du tout. C’est les jours d’hiver, parce qu’ils raccourcissent.

On dit aussi : raccourcir d’un pied du côté de la tête, faucher, rogner, cracher dans le sac, mettre la tête à la fenêtre, passer sous le rasoir national.

Ratapoil

Delvau, 1866 : s. et adj. Partisan quand même du 1er Empire et admirateur aveugle de l’empereur Napoléon.

Rigaud, 1881 : Type du vieux soldat du premier Empire. — Vieux soldat qui a conservé le culte des Napoléon et perdu, le plus souvent, au moins un membre.

France, 1907 : Sobriquet donné par les républicains aux bonapartistes, et qui date de 1850, au moment où l’on entreprit la campagne contre Louis-Napoléon.

Supposant, vraisemblablement à tort, que le général Cavaignac voulut faire arrêter le prince Louis, ils organisèrent une garde qui devait, jour et nuit, veiller aux abords de l’hôtel du Rhin. Les journaux du temps publièrent les noms et les adresses des miliciens de cette nouvelle garde impériale qui, fusionnées avec le Comité central bonapartiste, fut le noyau de la Société du 10 décembre que les républicains flétrissaient du nom, assez bien trouvé, de Ratapoils.

(Jules Richard, Comment on a restauré l’Empire)

Sac à merde

Virmaître, 1894 : Le ventre. L’image n’est pas propre, mais elle exprime bien le fait. On se souvient de ce général du premier Empire à qui Napoléon avait recommandé le plus grand silence à un grand dîner. Le général se tint coi, comme il l’avait promis, mais au dessert il ne put résister, il frappa sur le ventre de son voisin, un archiduc, en lui disant :
— Eh bien ! mon vieux, maintenant que t’as bien mangé, y en a beaucoup là-dedans ? (Argot du peuple).

France, 1907 : Le ventre.

Saxe (le mulet du maréchal de)

France, 1907 :

Quand le général Changarnier, à cheval, à la tête de sa brigade, vit l’ennemi s’engouffrer dans les ravins, jugeant le moment venu d’attaquer, il se jeta sur lui vigoureusement, lui fit subir des pertes cruelles et le mit en fuite dans le plus grand désordre, mais sans attendre le signal des trois coups de canon. Le général Bugeaud aimait à faire sur le terrain même une sorte de conférence aux généraux et aux chefs de corps pour leur faire comprendre sa pensée, lorsqu’il s’agissait d’entreprendre une opération délicate, ou pour juger une manœuvre quand elle était exécutée. Nous croyons bonnement avoir emprunté aux Allemands la critique après les manœuvres, tandis qu’elle est au contraire, chez eux, une importation toute française. Le soir de cette affaire, il réunit ses officiers au bivouac pour faire devant eux l’examen de la journée. « Nous avons, dit-il, infligé à ces Kabyles un traitement dont ils se souviendront ; mais notre succès eût été plus complet si la brigade, postée en embuscade, avait attendu le signal que je devais donner. De la place que j’occupais, j’embrassais tout le théâtre de l’action, et j’étais mieux à même que personne de juger quand il convenait d’attaquer.
— Mais, mon général, s’écria aussitôt le général Changarnier, c’est moi qui commandais cette brigade. C’est par mon ordre qu’elle a attaqué avec une fougue et une impétuosité dont vous avez pu juger les résultats.
— Eh bien, si c’est vous qui avez commis la faute, c’est à vous que s’adresse mon observation.
— Il y a six ans, mon général, que je fais la guerre en Afrique sans interruption. Je crois y avoir acquis quelque expérience, et jamais on ne m’a adressé un pareil reproche. »
Le général Bugeaud, émoustillé par le ton que prenait la conversation, lança alors cette réplique célèbre dont il ne calculait pas la portée : « Qu’est-ce que cela fait ? Le mulet du maréchal de Saxe avait fait la guerre vingt ans, et il était toujours un mulet. »
Il est facile de s’imaginer l’effet que produisirent ces paroles sur les assistants et surtout sur un interlocuteur dont l’excès de modestie n’était pas le défaut saillant, qui avait au contraire conscience de son incomparable valeur et dont l’amour-propre était encore excité par les éloges qu’on lui avait justement prodigués.

(Général du Barail, Mes Souvenirs)

Schicksaler

France, 1907 : Tirer au sort, argot des polytechniciens, de l’allemand schicksal. Toutes les fois que le sort doit décider d’une question, il faut schicksaler.

On schicksale pour savoir qui sera envoyé au bal de l’Élysée, qui fera partie d’une députation ; on schicksale pour fixer les tours d’examen. Toute consigne infligée à une salle doit être schicksalée, l’esprit de l’École exigeant que celui qui se dévoue soit choisi par le sort… En 1893, une révolte sérieuse a éclaté à l’École, précisément parce que, à la suite d’un chahut, le général refusait de tirer au sort le nom de ceux qui devaient être punis. Plusieurs élèves furent emprisonnés au Cherche-Midi ; deux d’entre eux furent pendant quelques semaines envoyés dans un régiment d’infanterie.

(Albert Lévy et G. Pinet)

Sint ut sunt, aut non sint

France, 1907 : Qu’ils soient tels qu’ils sont, ou qu’ils ne soient pas. Paroles prononcées par le général des Jésuites Laurent Ricci, au pape Clément XIV qui voulait exiger des modifications dans les statuts de l’ordre.

Tune ou tunebée

Vidocq, 1837 : Bicêtre, prison du département de la Seine. C’est de Bicêtre que partent les condamnés destinés aux divers bagnes de la France. Le spectacle hideux du départ de la chaîne attire toujours un grand concours de spectateurs empressés d’ajouter encore quelques souffrances à celles que doivent éprouver ces malheureux qui, cependant, n’ont pas été condamnés à servir d’aliment à la curiosité publique. Dès le matin du jour fixé pour le départ de la chaîne, des masses immenses envahissent le quartier Mouffetard, la barrière du Midi, et les environs de l’ancien manoir de Charles VII. Il pleut, l’éclair sillonne la nue, la foule ne se retire pas, et cependant cette foule n’est pas composée seulement d’hommes du peuple, il y a dans ses rangs des dandys et des petites maîtresses qui, le soir peut-être, étaleront leurs grâces au balcon du Théâtre-Italien. Voici, au reste, en quels termes s’exprimait, à l’occasion du départ de la chaîne, un journal qui cependant n’a pas l’habitude de s’apitoyer sur les misères des malheureux que la société repousse de son sein : « Jamais pareil concours de spectateurs, dit la Gazette des Tribunaux, ne s’était réuni pour contempler les traits des malheureux que la loi a justement frappés. On remarquait sur six files de voitures marchant de front, de brillans équipages blasonnés ou armoiriés, confondus avec des voitures omnibus, des cabriolets de maître, de régie ou de places, des coucous, des charrettes, des tapissières, etc., etc. Le nombre de ces chars, numérotés ou non, et plus ou moins élégans, dépassait quinze cents.
On ne voyait pas sans étonnement parmi les plus brillans équipages, des calèches remplies de dames en élégante toilette du matin. Les robes de soie, les chalys, les châles français, les écharpes de barèges, les chapeaux ornés de fleurs ou de plumes ont dû être singulièrement compromis par la poussière.
Il en était de même des hommes, devenus méconnaissables par les flots poudreux qui souillaient leurs vêtemens. La descente de la Courtille, au mardi gras, ne présente peut-être pas un spectacle aussi ignoble que celui qu’offraient aujourd’hui nos fashionables. »
Un poète, qui faisait partie de cette chaîne, a composé une sorte d’hymne dont je crois devoir citer ici les deux couplets les plus saillans.

Entendez notre voix, et que nos fiers accens.
À notre suite enchaînent la folie.
Adieu Paris ! adieu, nos derniers chants
Vont saluer notre patrie.
Des fers que nous portons nous bravons le fardeau,
Un jour la liberté reviendra nous sourire,
Et dans notre délire
Nous redirons encor ce chant toujours nouveau.
Renommée, à nous les trompettes,
Dis que joyeux nous quittons nos foyers,
Consolons-nous si Paris nous rejète,
Et que l’écho répète
Le chant des prisonniers.
Regardez-nous et contemplez nos rangs :
En est-il un qui répande des larmes ?
Non, de Paris nous sommes tous enfans ;
Notre douleur pour vous aurait des charmes.
Adieu, car nous bravons et vos fers et vos lois ;
Nous saurons endurer le sort qu’on nous prépare,
Et, moins que vous barbare,
Le temps saura nous rendre et nos noms et nos lois.
Renommée, etc., etc.

Les condamnés qui doivent faire partie de la Bride (chaîne), sont amenés dès le matin dans la grande cour de la prison de Bicêtre ; ils ont ordinairement passé une partie de la nuit à boire et à chanter*, aussi leur teint est pâle, et ils paraissent ne point devoir supporter les fatigues de la route. Ceux qui ont obtenu soit à prix d’argent, soit parce qu’ils ont la protection de quelques-uns des employés de la prison, une place aux premières loges, et peuvent voir des hommes vêtus d’un habit militaire et l’épée au côté, occupés à choisir et à examiner les colliers qui doivent servir aux forçats. Lorsqu’ils ont achevé leur tâche, ils placent par rang de taille et font asseoir vingt-six individus auxquels ils lâchent les plus dégoûtantes épithètes.

*Il y a toujours parmi les forçats qui doivent faire partie de la chaîne, quelques forçats qui se chargent de faire quelques chansons de circonstance qui sont destinées à charmer les ennuis de la route. Outre ces poésies nouvelles, les condamnés n’oublient pas de chanter quelques-unes de ces vieilles chansons argotiques chantées déjà par plusieurs générations de voleurs, la Marcandière, le Tapis de Montron, par exemple ; mais celles qui obtiennent le plus de succès, celles dont les refrains sont répétés avec une sorte de frénésie, sont celles qui sont destinées à tourner en ridicule la police ou ses agens. La chanson en vogue maintenant dans les bagnes et dans les prisons, est dirigée contre M. Allard, chef de la police de sûreté, et les agens qu’il emploie. Il est inutile de dire que cette chanson ne prouve absolument rien. Aussi je ne donne place ici à quelques-uns de ces couplets que pour donner un échantillon du style épigrammatique des voleurs.
Ce fameux Allard entra,
Sa brigade l’entoura ;
Tous scélérats,
Voyez ces agens,
Ils livreraient leur père
Pour un peu d’argent.
La chaine toute entière
Ne fait qu’un cri :
Ah ! Ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Allard dit à un voleur,
Je suis un homme d’honneur,
C’est un menteur.
On lui a prouvé
Que l’un de ses deux frères,
Depuis peu d’années
Est sorti des galères,
Il en rougit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Les agens vont dés l’matin
Chez un tailleur peu malin,
Louer un frusquin.
Voyez ces friquets
En habit du dimanche,
Ce gueux d’Hutinet,
Et ce gouépeur de Lange
En vieil habit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit, etc., etc.

C’est alors que commence le ferrage. Cette opération fait quelquefois frémir ceux qui en sont spectateurs, car elle est vraiment terrible, et si le marteau ne tombait pas d’aplomb sur le rivet du collier, il est évident que le crâne du condamné serait infailliblement fracassé. Au reste, plusieurs fois des forçats ont été blessés très-grièvement. Lorsque l’opération du ferrage est terminée, et quelle que soit la rigueur de la saison, on fait déshabiller complètement chaque forçat, et les plaisanteries, assaisonnées de quelques coups de bâton, ne leur sont pas épargnées, ce qui paraît réjouir infiniment les grandes dames qui ne quittent pas les fenêtres auxquelles elles sont placées. On distribue alors à tous ceux qui doivent faire le voyage une paire de sabots, des vêtemens de grosse toile grise qui les couvrent à peine ; ensuite vient le perruquier qui taille en échelle les cheveux de chaque forçat, tandis que les argousins coupent le bord des chapeaux et la visière des casquettes.
Quelle que soit la saison, les forçats sont ensuite placés sur les voitures découvertes, attelées chacune de quatre chevaux, qui doivent les conduire au lieu de leur destination. Au signal du capitaine de la chaîne, le triste convoi se met en marche, accompagné de quelques dandys à cheval qui veulent être spectateurs du dernier acte du triste drame qui se joue devant eux, et assister au Grand Rapiot.
Le Grand Rapiot, ou fouille générale, a lieu ordinairement à la fin de la première journée de marche. On fait alors descendre les forçats des voitures sur lesquelles ils sont juchés, on les fait déshabiller, les vêtemens et les fers sont visités avec la plus scrupuleuse attention ; les condamnés sont ensuite fouillés dans les endroits les plus secrets.
Cette opération se fait très-vite et au commandement des argousins. Ceux des forçats qui n’exécutent pas la manœuvre avec assez de promptitude, ou qui se montrent maladroits lorsqu’il faut passer par-dessus le cordon, reçoivent des coups de bâton.
Tousez, Fagots. À ce commandement d’un argousin, les forçats doivent faire leurs nécessités.
Lorsque le cordon est arrivé au lieu où la première nuit doit être passée, on fait entrer deux cents cinquante à trois cents forçats dans une écurie ou dans tout autre lieu semblable, d’une capacité propre à en contenir seulement cinquante ou soixante. Ils trouvent dans cette écurie quinze ou vingt bottes de paille. Des argousins sont placés à toutes les extrémités de cette écurie, et ceux qui sont chargés d’aller relever les factionnaires sont obligés de marcher sur les forçats qui sont étendus sur le sol, et ils les accueillent par des coups de bâton. Le bâton est la logique des argousins.
Si, l’été, un forçat a soif, et qu’il ose demander à boire, un argousin dit aussitôt : « Que celui qui veut boire lève la main. » Le forçat qui n’est pas encore au fait des us et coutumes de ces Messieurs, obéit ; alors, un des argousins de garde se rend auprès de lui, le frappe rudement en lui disant : « Bois un coup avec le canard sans plume, potence. »
Les vivres distribués aux forçats, sont, sauf le pain qui, est assez passable, de très-mauvaise qualité ; le vin est détestable, et la viande n’est autre chose que de sales rogatons.
La manière dont ces vivres sont distribués ajoute encore, s’il est possible, à leur mauvaise qualité. Les baquets qui contiennent la soupe et la viande semblent n’avoir jamais été lavés. Un cuisinier distribue les portions, et compte ainsi les condamnés : « Un, deux, trois, quatre ; voleurs, tendez votre gamelle. » Les forçats obéissent ; et le cuisinier jette dans leur gamelle environ une demi-livre de viande.
La distribution des vivres faite, le chef des argousins fait entendre un coup de sifflet ; le plus grand silence s’établit aussitôt. « Avez vous eu du pain ? — Oui. — De la soupe ? — Oui — De la viande ? — Oui. — Du vin ? — Oui. — Eh bien ! voleurs, dormez ou faites semblant, si vous ne voulez pas recevoir la visite du Juge-de-Paix. » (Le Juge-de-Paix est une longue et grosse trique de bois vert.)
Cet ordre une fois donné, le plus léger bruit excite la colère de MM. les argousins, qui se mettent à une table très-bien servie qu’ils ne quittent que pour aller bâtonner le malheureux forçat auquel la souffrance arrache quelques plaintes.


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