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Accordailles

d’Hautel, 1808 : Cérémonies dont on fait précéder ordinairement la signature d’un contrat.
On dit, pour révoquer en doute une union projetée, que Les accordailles ne sont point encore signées. Il est du bon ton de dire Les accords.

Virmaître, 1894 : Synonyme de fiançailles ; il y a toutefois une légère nuance : elles se font généralement sans le secours du maire ; les conjoints ne sont pas liés par l’écharpe municipale (Argot du peuple). N.

Adjoint

Rigaud, 1881 : Valet de bourreau, par euphémisme.

M. Roch (l’exécuteur des hautes œuvres) dit : Mon adjoint.

(Imbert)

France, 1907 : Aide du bourreau ; argot des voleurs.

Amazone

Fustier, 1889 : Grec de race femelle.

Le grec de la classe moyenne, autrement dit le grec nomade,… travaille rarement seul ; il s’adjoint des compères appelés comtois et des auxiliaires féminins appelés amazones.

(Le Baccarat, 1881)

Arganeau, ou organeau

Vidocq, 1837 : s. m. — Anneau de fer placé au milieu de la chaîne qui joint entre eux les forçats suspects.

Autor (d’)

Halbert, 1849 : D’autorité.

Larchey, 1865 : D’autorité. — Abrév. — Un coup d’autor et d’achar est irrésistible. On joint d’ordinaire ces deux mots.

Et d’autor et d’achar
Enfoncé le jobard.

(De Montépin)

Béquet

Delvau, 1866 : s. m. Petite pièce de cuir mise à un soulier, — dans l’argot des cordonniers ; petit morceau de bois à graver, — dans l’argot des graveurs ; petit ajouté de copie, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Petite planche à graver, ouvrage de peu d’importance, — dans le jargon des graveurs sur bois.

Rigaud, 1881 : Retouche faite à une pièce ou à un acte, raccord, — dans le jargon des acteurs.

Boutmy, 1883 : s. m. Hausse en papier que l’imprimeur ajoute à la mise en train ou place sous un cliché. Composition de quelques lignes. Ce mot est emprunté au langage des cordonniers pour lesquels il signifie Petit morceau de cuir joint à la semelle.

Virmaître, 1894 : Le passifleur met des béquets, des pièces, aux vieux souliers ; il en existe qui arrivent à une perfection si grande qu’il est impossible de découvrir la pièce (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Terme d’imprimerie. Petits paquets de composition pour ajouter ou compléter un grand paquet. En corrigeant un article, on ajoute des petits béquets à droite et à gauche pour le corser (Argot d’imprimerie).

Blanc

d’Hautel, 1808 : Un mangeur de blanc. Libertin, lâche et parresseux, qui n’a pas honte de se laisser entretenir par les femmes.
Il a mangé son pain blanc le premier. Pour dire que dans un travail quelconque, on a commencé par celui qui étoit le plus agréable, et que l’on a gardé le plus pénible pour la fin.
Se manger le blanc des yeux. Pour se quereller continuellement ; être en grande intimité avec quelqu’un.
Quereller quelqu’un de but en blanc. C’est chercher dispute à quelqu’un sans motif, sans sujet, lui faire une mauvaise querelle.
On dit à quelqu’un en lui ordonnant une chose impossible, que s’il en vient à bout, On lui donnera un merle blanc.
Rouge au soir, blanc au matin ; c’est la journée du pèlerin.
Voyez Pélerin.
S’en aller le bâton blanc à la main. Voyez Bâton.
Il faut faire cette chose à bis ou à blanc. C’est-à-dire, de gré ou de force.

M.D., 1844 : Connu.

Delvau, 1866 : s. m. Légitimiste, — dans l’argot du peuple, par allusion au drapeau fleurdelisé de nos anciens rois.

Delvau, 1866 : s. m. Vin blanc, — dans le même argot [du peuple].

Rigaud, 1881 : Partisan de la monarchie héréditaire. Allusion à la couleur du drapeau des anciens rois de France.

Dans les trois jours de baccanal !
Les blancs n’étaient pas à la noce
Tandis que moi j’étais t’au bal.

(L. Festeau, Le Tapageur)

Rigaud, 1881 : Terme de libraire : livre en feuille non encore broché.

Hayard, 1907 : Argent.

France, 1907 : Eau-de-vie de marc ; pièce d’un franc ; légitimiste, à cause du drapeau blanc des anciens rois de France. Blancs d’Espagne, légitimistes qui considèrent Don Carlos comme l’héritier de la couronne de France. Être à blanc, avoir un faux nom ; expression qui vient de l’habitude qu’on avait autrefois d’inscrire sur les registres des actes de naissances les enfants trouvés sous le nom de « blanc », d’où l’appellation d’enfants blancs.

L’invasion des « blanc » dans l’état civil motiva une circulaire, adressée, le 30 juin 1812, aux préfets par le ministre de l’intérieur, qui blâma cet usage, en invitant les officiers d’état civil à ne plus accepter ces désignations et notamment celle de blanc : « Cette sorte de désignation vague, jointe à un nom de baptême qui lui-même peut être commun à plusieurs individus de la même classe, disait le ministre, ne suffit pas pour les distinguer ; il en résulte que les mêmes noms abondent sur la liste de circonscription, etc. »
Quelle en était l’origine ? Le mot blanc s’emploie souvent à titre négatif, spécialement on dit : « Laissez le nom en blanc », c’est-à-dire n’en mettez pas. Or, l’enfant naturel, né de père et de mère inconnus, n’a pas de nom qu’on puisse inscrire sur son acte de naissance, d’ou probablement le nom blanc qu’on a mis pour en tenir lieu, et comme exprimant l’absence de tout nom patronymique.

(L’Intermédiaire des chercheurs et curieux)

Jeter du blanc, interligner ; argot des typographes.
N’être pas blanc. Se trouver en danger, être sous le coup d’une mauvaise affaire.

France, 1907 : Rondelle de métal que les filles de maisons de prostitution reçoivent de la matrone après une passe et qui représente le tarif ; d’où mangeurs de blancs, pour désigner un individu se faisant entretenir par les prostituées.

Bouibouis

Hayard, 1907 : Endroit mal famé.

France, 1907 : Même sens que ci-dessus [Boui ou bouis]. Marionnette. Se dit aussi pour tripot, café-concert de bas étage, bordel.

Or, la vocation,
Jointe à l’instruction
Que leur donna leur mère,
Mena les deux tendrons
À commencer leurs ronds
Sur la scène éphémère
D’un modeste bouibouis
Où rare était le louis ;
Mais les gentes minettes
Devaient rapidement
Enflammer quelque amant
Avec leurs allumettes.

(Blédort, Chansons de faubourg)

Bouterne

Vidocq, 1837 : s. f. — La Bouterne est une boîte carrée, d’assez grande dimension, garnie de bijoux d’or et d’argent numérotés, et parmi lesquels les badauds ne manquent pas de remarquer la pièce à choisir, qui est ordinairement une superbe montre d’or accompagnée de la chaîne, des cachets, qui peut bien valoir 5 à 600 fr., et que la Bouternière reprend pour cette somme si on la gagne.
Les chances du jeu de la Bouterne, qui est composé de huit dés, sont si bien distribuées, qu’il est presque impossible d’y gagner autre chose que des bagatelles. Pour avoir le droit de choisir parmi toutes les pièces celle qui convient le mieux, il faut amener une râfle des huit dés, ce qui est fort rare ; mais ceux qui tiennent le jeu ont toujours à leur disposition des dés pipés, et ils savent, lorsque cela leur convient, les substituer adroitement aux autres.
Ils peuvent donc, lorsqu’ils croient le moment opportun, faire ce qu’ils nomment un vanage, c’est-à-dire, permettre à celui qu’ils ont jugé devoir se laisser facilement exploiter, de gagner un objet d’une certaine importance ; si on se laisse prendre au piège, on peut perdre à ce jeu des sommes considérables. Le truc de la Bouterne est presque exclusivement exercé par des femmes étroitement liées avec des voleurs ; elles ne manquent jamais d’examiner les lieux dans lesquels elles se trouvent, et s’il y a gras (s’il y a du butin à faire), elles renseignent le mari ou l’amant, qui a bientôt dévalisé la maison. C’est une femme de cette classe qui a indiqué au célèbre voleur Fiancette, dit les Bas-Bleus, le vol qui fut commis au Mans, chez le notaire Fouret. Je tiens les détails de cet article de Fiancette lui-même.
Comme on le pense bien, ce n’est pas dans les grandes villes que s’exerce ce truc, il s’y trouve trop d’yeux clairvoyans ; mais on rencontre à toutes les foires ou fêtes de village des propriétaires de Bouterne. Ils procèdent sous les yeux de MM. les gendarmes, et quelquefois ils ont en poche une permission parfaitement en règle du maire ou de l’adjoint ; cela ne doit pas étonner, s’il est avec le ciel des accommodemens, il doit nécessairement en exister avec les fonctionnaires publics.

Larchey, 1865 : Boîte vitrée où sont exposés, aux foires de villages, les bijoux destinés aux joueurs que la chance favorise. Le jeu se fait au moyen de huit dés pipés au besoin. Il est tenu par une bouternière qui est le plus souvent une femme de voleur. — Vidocq.

Delvau, 1866 : s. f. Boîte carrée d’assez grande dimension, garnie de bijoux d’or et d’argent numérotés, parmi lesquels il y a l’inévitable « pièce à choisir », qui est ordinairement une montre avec sa chaîne, « d’une valeur de 600 francs », que la marchande reprend pour cette somme lorsqu’on la gagne. Mais on ne la gagne jamais, parce que les chances du jeu de la bouterne, composés de huit dés, sont trop habilement distribuées pour cela : les dés sont pipés !

Rigaud, 1881 : Tablette, plateau sur lequel sont exposés les lots destinés à attirer les amateurs de porcelaine, autour des loteries foraines. La bouterne se joue au tourniquet. Il y a de gros lots en vue, que personne ne gagne jamais, naturellement.

France, 1907 : Boîte vitrée où sont exposés, aux foires, les objets, montres ou bijoux destinés à amorcer les amateurs de jeux d’adresse ou de hasard.

Cambronne

France, 1907 : On connaît le mot que Victor Hugo, dans les Misérables, attribue au colonel Cambronne, à la bataille de Waterloo. Beaucoup de gens l’admirent, mais nous lui préférons la riposte que lui prête l’histoire : « La garde meurt et ne se rend pas ! »

Le général Mellinet avait eu pour tuteur le colonel Cambronne : à sa demande s’il avait dit le mot en question, Cambronne aurait répondu : Je n’ai jamais crié le mot que l’on m’attribue : Merde ! mais bien : « Grenadiers, en avant ! »
Antoine Deleau, adjoint au maire de Vicq, ancien grenadier, témoin oculaire et auriculaire, a donné une autre version :
… Entre deux décharges, le général anglais nous cria : « Grenadiers, rendez-vous ! » Cambronne répondit (je l’ai parfaitement entendu, ainsi que tous mes camarades) : « La garde meurt et ne se rend pas ! — Feu ! » dit immédiatement le général anglais.
Nous serrâmes le carré et nous ripostâmes avec nos fusils. — « Grenadiers, rendez-vous, vous serez traités comme les premiers soldats du monde ! » reprit d’une voix affectée le général anglais. — « La garde meurt et ne se rend pas ! » répondit encore Cambronne, et, sur toute la ligne, les officiers et soldats répétèrent avec lui : « La garde meurt et ne se rend pas ! » Je me souviens parfaitement de l’avoir dit comme les autres… Je déclare donc avoir entendu à deux reprises : « La garde meurt et ne se rend pas ! » et ne lui avoir pas entendu dire autre chose.

(Intermédiaire des chercheurs et curieux)

Condé

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Permission.

Vidocq, 1837 : s. f. — Permission de tenir des jeux illicites.

Clémens, 1840 : Pouvoir.

un détenu, 1846 : Libre. Être condé, être libre d’agir.

Larchey, 1865 : Maire — Demi-condé : Adjoint. — Grand condé : Préfet de police. — Diminutif dérivant du même mot que le précédent.

Delvau, 1866 : s. m. Permission de tenir des jeux de hasard, — dans l’argot des voleurs, qui obtiennent cette permission d’un des condés suivants :
Grand condé. Préfet.
Petit condé. Maire.
Demi-condé. Adjoint.
Condé franc ou affranchi. Fonctionnaire qui se laisse corrompre.
Plus particulièrement : Faveur obtenue d’un geôlier ou d’un directeur.

Rigaud, 1881 : Jeu autorisé sur la voie publique. — L’autorisation elle-même. C’est une déformation de congé, permission. Par extension se dit de ceux qui octroient les permis de stationnement sur la voie publique, tels que maires, adjoints, préfets.

Rigaud, 1881 : Maire. — Demi-condé, adjoint. — Grand-condé, préfet de police.

Fustier, 1889 : Influence.

Ils avaient accaparé les meilleurs postes, ceux qui procurent le plus de condé (influence).

(Humbert, Mon bagne)

La Rue, 1894 : Pouvoir. Autorité. Faveur. Permission de tenir des jeux de hasard dans une foire ou une fête obtenue du grand condé (préfet), du petit condé (maire), du demi condé (adjoint) ou du condé franc ou affranchi (fonctionnaire qui s’est laissé corrompre).

Rossignol, 1901 : Permission, autorisation. Être autorise à stationner sur une place publique pour y débiter de la marchandise, ou y exercer un métier c’est avoir un condé. Un individu soumis à la surveillance, qui est autorisé à séjourner à Paris, a un condé.

Hayard, 1907 : Dispense, permission de s’installer sur la voie publique.

France, 1907 : Maire. Demi-condé, adjoint. Grand condé, préfet. Condé franc, magistrat ou fonctionnaire qu’on peut corrompre.

France, 1907 : Permission ou faveur obtenue dans la prison. C’est aussi la permission de tenir des jeux de hasard, dans les fêtes foraines ou sur la voie publique, à charge de servir d’indicateur à la police. De là on a donné au même mot la signification d’influence. Du vieux mot condeau, écriteau : « Les permis se délivrent sur des cartes qui sont de petits écriteaux. » (Lorédan Larchey)

Condé (demi)

Vidocq, 1837 : s. m. — Adjoint au maire.

Consommer le sacrifice

Delvau, 1864 : Faire l’acte copulatif depuis A jusqu’à Z, depuis le premier baiser qui joint les lèvres d’en haut, jusqu’au dernier spasme qui distend les lèvres d’en bas.

… Dès que le sacrifice
Est consommé, l’on se tourne le dos.

(Louis Protat)

Da

d’Hautel, 1808 : Interjection badine et vulgaire qui exprime la surprise, l’étonnement, le reproche. Syncope du vieux mot dea ; se joint ordinairement à oui, et équivaut à comment donc ! eh mais ! certainement ; en vérité.

France, 1907 : Abreviatif de dab.

Détourneur, -euse

Vidocq, 1837 : s. m. — Voleurs dans l’intérieur des boutiques. On ne saurait, dans le commerce, prendre de trop minutieuses précautions, l’on objecterait en vain que la méfiance est un vice, pour ma part je suis de l’avis du proverbe qui dit que la méfiance est la mère de la sûreté ; il est encore une considération qui doit, si je ne me trompe, lever les scrupules des ames timorées qui croiraient, en se tenant continuellement sur leurs gardes, blesser la susceptibilité des individus avec lesquels elles peuvent se trouver en relation, cette considération peut être formulée en peu de mots : la loi punit le crime, mais elle ne le prévient pas ; le législateur a voulu, sans doute, laisser ce soin aux particuliers. Combien, à l’heure qu’il est, y a-t-il, dans les bagnes et dans les prisons, de malheureux qui jamais n’auraient succombé, si l’incurie et la négligence n’avaient pas pris le soin d’écarter tous les obstacles qui pouvaient les embarrasser.
Ces réflexions devaient naturellement trouver place ici ; mais, pour être conséquent, il faut de suite pouvoir indiquer le remède propre à combattre le mal que l’on signale ; voici, au reste, les précautions qu’il faut prendre pour éviter les vols que tous les jours encore les Détourneurs et Détourneuses commettent dans l’intérieur des magasins.
Lorsqu’il se présente une femme, il faut examiner avec soin si, immédiatement après elle, et au même comptoir, il n’en vient pas une ou deux autres pour faire diversion ; s’il en est ainsi, la première entrée demande toujours des marchandises placées dans des rayons élevés ; elle examine et pousse de côté la pièce destinée à sa compagne, qui marchande de son côté, observe et saisit le moment propice pour escamoter une pièce et la faire adroitement passer par l’ouverture d’une robe à laquelle sont jointes, sur le devant, des poches dont la capacité peut facilement contenir deux pièces de taffetas ou de toute autre étoffe du même genre, de 25 à 30 aunes ; ces robes, on le pense bien, sont presque toujours très-amples ; ainsi l’ampleur excessive d’une robe à poches est un diagnostic qui trompe rarement.
L’hiver le manteau de ces femmes leur sert à exécuter la même manœuvre.
D’autres femmes ne volent que des dentelles ou malines, et quelque difficile qu’elle paraisse, voilà cependant leur manière de procéder : tout en marchandant, elles laissent, ou plutôt font tomber une ou deux pièces de dentelles qu’elles ramassent avec le pied et savent cacher dans leur soulier qui est un peu grand et sans cordons autour de la jambe, le bout du bas est coupé, ce qui forme une sorte de mitaine. Ces femmes se servent du pied avec une dextérité vraiment étonnante ; la première qui imagina ce genre de vol, que l’on nomme grinchir à la mitaine, la grande Dumiez, était douée d’une adresse extraordinaire.
Quoique ces femmes soient ordinairement vêtues avec une certaine élégance, avec de l’attention et la clé de leur individualité, il n’est pas difficile de les reconnaître ; elles prononcent souvent ces mots dans la conversation, coquez ou servez (prenez). Quelquefois aussi, si l’une d’elles remarque de l’attention de la part du commis qui la sert ou de quelqu’autre, elle prononce celui-ci : rengraciez (ne faites-rien, on regarde) ; ou bien elle affecte une sorte de crachement, cherchant à imiter celle qui aurait de la peine à expectorer.
D’autres voleuses de dentelles, voiles, foulards, etc., procèdent de la manière suivante. L’une d’elles arrive seule, et tandis qu’elle marchande, une femme d’une mise propre, mais quelque peu commune, arrive, tenant un enfant entre ses bras ; au même instant la première arrivée laisse tomber devant elle l’objet destiné à l’arrivante, celle-ci se baisse pour poser son enfant à terre, ramasse l’objet et le cache sous les jupes de l’enfant, qu’elle pince instantanément ; il crie, elle le relève avec une phrase ad hoc, et sort après avoir montré un échantillon qu’on ne peut lui assortir. Ainsi, si, contre toute attente, on venait à s’aperçevoir du vol qui vient d’être commis, celle qui reste n’a rien à craindre.
D’autres Détourneuses se servent d’un carton à double fond, qu’elles posent sur l’objet qu’elles convoitent, quoique ce carton paraisse toujours très-bien fermé, il peut néanmoins s’ouvrir très-facilement.
Les hommes qui exercent le métier de Détourneurs sont beaucoup plus faciles à reconnaître que les femmes, quoiqu’ils agissent d’une manière à-peu-près semblable. Beaucoup disent qu’ils viennent acheter pour une dame très-difficile, mais très-souvent ils travaillent de complicité avec une femme. Bon nombre de voleurs sont vêtus à la mode des gens de province, ou en marchands forains. Les Détourneuses les plus adroites sont évidemment celles qui ont été surnommées Enquilleuses, elles savent placer à nu entre leurs cuisses une pièce d’étoffe de vingt à vingt-cinq aunes, et marcher sans la laisser tomber et sans paraitre embarrassées, si ce n’est pour monter ou descendre un escalier.
Il faut être bien convaincu que les voleurs que je viens de faire connaître ont continuellement les yeux attachés sur la proie qu’ils convoitent, et qu’ils ne laissent pas échapper l’occasion lorsqu’elle se présente ou qu’ils l’ont fait naître ; on ne saurait donc exercer sur tous ceux qui se présentent dans un magasin, une trop grande surveillance. Il ne faut pas non plus se laisser éblouir par une mise recherchée, voire même par un équipage : les voleurs savent se procurer tous les moyens d’exécution qui leur paraissent nécessaires ; un excellent ton n’indique pas toujours un homme comme il faut, donc examinez comme les autres, et peut-être plus que les autres, celui qui se ferait remarquer par l’excellence de ses manières.
Lorsqu’ils auront conçu quelques soupçons sur un acheteur, le maître de la maison et l’inspecteur devront dire assez haut pour être entendus : Donnez-la sur les largues, ou bien : Allumez la Daronne et le Momacque, si ce sont des femmes du genre de celles qui ont été signalées.
Remouchez le Rupin et la Rupine, si ce sont des hommes ou des femmes vêtus avec élégance.
Débridez les chasses sur les Cambrousiers, si ceux que l’on soupçonne ressemblent à des marchands forains ou gens de la campagne.
On peut même, lorsque l’on soupçonne les personnes qui sont à un comptoir, venir dire au commis chargé de les servir : Monsieur, avez-vous fait les factures de M. Détourneur et de Mme l’Enquilleuse, cela suffira ; et si les soupçons étaient fondés, les voleurs se retireront presque toujours après avoir acheté. La mise en pratique de ces conseils, qui sont dictés par une vieille expérience, ne peut manquer de prouver leur sagesse.
Il y a parmi les Détourneurs de nombreuses variétés, entre lesquelles il faut distinguer ceux qui ont été surnommés les Avale tout cru ; ces voleurs sont presque toujours vêtus avec élégance, ils portent des lunettes a verres de couleur, du plus bas numéro possible, afin de passer pour myopes.
Ils se présentent chez un marchand de diamans et de perles fines, et demandent à voir de petits diamans ou de petites perles. Ces pierres sont ordinairement conservées sur papier ; le marchand leur présente ce qu’ils demandent ; comme ils sont myopes ils examinent la carte de très-près et savent, avec leur langue, enlever une certaine quantité de perles ou de diamans qu’ils conservent dans la bouche sans paraître gênés : ces voleurs sont rarement pris, et gagnent beaucoup.
Après les Avale tout cru, viennent les Aumôniers, ces derniers, comme ceux dont je viens de parler, sont toujours vêtus avec élégance ; ils entrent dans la boutique d’un joaillier, et demandent des bijoux que le marchand s’empresse de leur présenter ; tandis qu’ils les examinent, un mendiant ouvre la porte du magasin, et demande la caristade d’une voix lamentable, l’Aumônier, généreux comme un grand seigneur, jette une pièce de monnaie, le mendiant se baisse, et avec elle il ramasse soit une bague, soit une épingle de prix que l’Aumônier a fait tomber à terre. L’Aumônier se retire après avoir acheté quelque bagatelle ; mais si avant son départ le marchand s’est aperçu du vol qui a été commis à son préjudice, il insiste pour être fouillé, et ne sort que lorsque le marchand croit avoir acquis les preuves de son innocence.

Deux adjoints (les)

Delvau, 1864 : Les testicules, qui accompagnent partout le membre viril, — le maire naturel de Confoutu.

Ses deux adjoints lui font escorte ;
Mais, par un caprice nouveau,
Tous les deux restent à la porte :
Il entre seul à son… bureau.

(Eugène Vachette)

Dos

d’Hautel, 1808 : Il a bon dos. Se dit d’un homme absent, sur lequel on rejette toutes les fautes ; et quelquefois d’un homme opulent qui peut supporter les frais d’une forte entreprise.
Être dos à dos. Vivre en mauvaise intelligence ; ne remporter ni l’un ni l’autre l’avantage dans un procès.
N’avoir pas une chemise à mettre sur son dos. Être réduit à une extrême indigence.
On mettra cela sur son dos. C’est-à-dire, sur son compte ; on lui fera payer les charges de cette affaire.
Faire le gros dos. Faire le fat ; se donner de l’importance ; faire le riche, le financier, lorsqu’on n’a pas le sou.
On dit d’un homme difficile à manier, et que l’on n’offense jamais impunément, qu’Il ne se laisse pas manger la laine sur le dos.
On dit dans un sens contraire, d’un homme mou et lâche, qui souffre tout sans mot dire, qu’Il se laisse manger la laine sur le dos.
Ils ont toujours le dos au feu et le ventre à la table.
Se dit des gens qui font un dieu de leur ventre ; qui ne respirent que pour manger.
On dit d’un homme ennuyeux et importun, qu’on le porte sur son dos.

Rossignol, 1901 : Souteneur. On dit aussi donner du dos ou du rein, cela regarde les chattes.

France, 1907 : Souteneur, amant d’une fille publique qui se fait entretenir par elle, maquereau enfin. C’est l’abréviation de dos vert, alias maquereau. Aristide Bruant a écrit les paroles et la musique de la Marche des Dos :

Le riche a ses titres en caisse,
Nous avons nos valeurs en jupon,
Et, malgré la hausse ou la baisse,
Chaque soir on touche un coupon.
V’là les dos, viv’nt les dos !
C’est les dos, les gros, les beaux !
À nous les marmites,
Grandes ou petites !
V’là les dos, viv’nt les dos !
 
Il était le personnage le plus connu, du Moulin de la Galette aux Folies-Bergère. Richepin l’avait surnommé l’empereur des dos. Son porte-monnaie était sans cesse garni de pièces jaunes que de gentilles tributaires étaient trop heureuses de lui apporter, après une nuit de travail.

(E. Lepelletier, Le Bel Alfred)

— Oh ! allez ! ne vous gênez pas ! faites comme chez vous ! appelez-moi dos pendant que vous y êtes : pourquoi pas ? Mais si moi, traîne-savates de naissance et d’éducation, je m’étais conjoint avec une gonzesse suiffarde qui m’aurait apporté du poignon à plein les plis de sa pelure blanche, — et ça se fait tous les jours dans la bonne société, — comment donc est-ce que vous m’auriez intitulé ?

(Montfermeil)

anon., 1907 : Souteneur.

Espèce

d’Hautel, 1808 : Une espèce. Terme de mépris dont les gens de qualité se servent pour désigner un homme de basse extraction, un sot, un imbécile.
On joint souvent ce mot à un substantif et l’on dit dans le sens de l’exemple ci-dessus une espèce d’homme, pour un fort petit homme ; une espèce d’auteur, pour un mauvais auteur, etc.

Delvau, 1864 : Coureuse, libertine ; terme de mépris des grandes dames à l’égard des petites dames.

Si vous connaissez des espèces pareilles, Madame, je suis votre servante.

(La Popelinière)

Une dame de cour,
S’en étant emparée,
Fit languir plus d’un jour
La bourgeoise sevrée,
Disant : C’est bien, ma fille,
Pour ces espèces-là
Qu’est faite la béquille
Du père Barnaba.

(Collé)

Delvau, 1866 : s. f. Femme entretenue, — dans l’argot méprisant des bourgeoises, héritières des rancunes des duchesses contre les jolies filles qui leur enlèvent leurs fils et leurs maris.

France, 1907 : Nom que les femmes donnent à celles qu’elles n’aiment pas ; personne de mauvaise réputation. C’est également le nom que les grands seigneurs donnent aux petites gens.

Espèce ! disent jadis nos derniers marquis en parlant des petites gens ; mais ils étaient secourables à leurs voisins, les humbles, et trouvaient facilement un écu dans leur bourse. Aujourd’hui on traite l’espèce de bon ami, mais on parque au diable le bon ami et on ne lui serre la main qu’au moment des élections.

(Gonzague Privat)

Faire

d’Hautel, 1808 : Pour tromper, duper, attraper, friponner ; filouter, voler.
Je suis fait. Pour dire attrapé, on m’a trompé.
Faire de l’eau. Pour dire uriner, pisser. Hors de ce cas, c’est un terme de marine qui signifie relâcher en quelqu’endroit pour faire provision d’eau.
Faire de nécessité vertu. Se conformer sans rien dire aux circonstances.
Faire et défaire, c’est toujours travailler. Se dit par ironie à celui qui a mal fait un ouvrage quelconque, et qu’on oblige à le recommencer.
Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit. Signifie qu’il faut savoir gré à celui qui marque du zèle et de l’ardeur dans une affaire, lors même qu’elle vient à ne pas réussir.
Paris ne s’est pas fait en un jour. Signifie qu’il faut du temps à un petit établissement pour devenir considérable ; qu’il faut commencer par de petites affaires avant que d’en faire de grandes.
Allez vous faire faire. Pour allez au diable ; allez vous promener, vous m’impatientez. Ce mot couvre un jurement très-grossier.
Le bon oiseau se fait de lui-même. Signifie qu’un bon sujet fait son sort par lui-même.
Faire et dire sont deux. Signifie qu’il est différent de faire les choses en paroles et de les exécuter.
Il n’en fait qu’à sa tête. Se dit d’un homme entier, opiniâtre, qui se dirige absolument d’après sa volonté.
Qui fait le plus fait le moins. Pour dire qu’un homme qui s’adonne à faire de grandes choses, peut sans contredit exécuter les plus petites.
Faire ses orges. S’enrichir aux dépens des autres s’en donner à bride abattue.
Faire le diable à quatre. Signifie faire des siennes, faire des fredaines ; un bruit qui dégénère en tintamare.
Faire les yeux doux. Regarder avec des yeux tendres et passionnés.
Faire son paquet. S’en aller ; sortir précipitamment d’une maison où l’on étoit engagé.
Faire la vie. Mener une vie honteuse et débauchée.
Il en fait métier et marchandise. Se dit en mauvaise part, pour c’est son habitude ; il n’est pas autrement.
Faire la sauce, et plus communément donner une sauce, etc. Signifie faire de vifs reproches à quelqu’un.
Faire d’une mouche un éléphant. Exagérer un malheur ; faire un grand mystère de peu de chose.
L’occasion fait le larron. C’est-à-dire, que l’occasion suffit souvent pour égarer un honnête homme.
Ce qui est fait n’est pas à faire. Signifie que quand on peut faire une chose sur-le-champ, il ne faut pas la remettre au lendemain.
Allez vous faire paître. Pour allez vous promener.
Les première et seconde personnes du pluriel du présent de l’indicatif de ce verbe sont altérées dans le langage du peuple. À la première personne il dit, par une espèce de syncope, nous fons, au lieu de nous faisons ; et à la seconde, vous faisez, au lieu de vous faites.

Larchey, 1865 : Faire la place, commercialement parlant.

De tous les points de Paris, une fille de joie accourait faire son Palais-Royal.

(Balzac)

Je suis heureux d’avoir pris ce jour-ci pour faire la vallée de l’Oise.

(Id.)

Larchey, 1865 : Nouer une intrigue galante.

Est-ce qu’un homme qui a la main large peut prétendre à faire des femmes ?

(Ed. Lemoine)

Dans une bouche féminine, le mot faire indique de plus une arrière-pensée de lucre. C’est l’amour uni au commerce.

Et toi, ma petite, où donc as-tu volé les boutons de diamant que tu as aux oreilles ? As-tu fait un prince indien ?

(Balzac)

Tu as donc fait ton journaliste ? répondit Florine. — Non, ma chère, je l’aime, répliqua Coralie.

(id.)

Larchey, 1865 : Risquer au jeu.

Nous faisions l’absinthe au piquet à trois.

(Noriac)

Faire dans la quincaillerie, l’épicerie, la banque, etc. ; Faire des affaires dans la quincaillerie, etc.

Larchey, 1865 : Voler.

Nous sommes arrivés à faire les montres avec la plus grande facilité.

(Bertall)

Son fils qui fait le foulard à ses moments perdus.

(Commerson)

Delvau, 1866 : s. m. Façon d’écrire ou de peindre, — dans l’argot des gens de lettres et des artistes.

Delvau, 1866 : v. a. Dépecer un animal, — dans l’argot des bouchers, qui font un veau, comme les vaudevillistes un ours.

Delvau, 1866 : v. a. Visiter tel quartier commerçant, telle ville commerçante, pour y offrir des marchandises, — dans l’argot des commis voyageurs et des petits marchands.

Delvau, 1866 : v. a. Voler, et même Tuer, — dans l’argot des prisons. Faire le foulard. Voler des mouchoirs de poche. Faire des poivrots ou des gavés. Voler des gens ivres. Faire une maison entière. En assassiner tous les habitants sans exception et y voler tout ce qui s’y trouve.

Delvau, 1866 : v. n. Cacare, — dans l’argot à moitié chaste des bourgeois. Faire dans ses bas. Se conduire en enfant, ou comme un vieillard en enfance ; ne plus savoir ce qu’on fait.

Delvau, 1866 : v. n. Jouer, — dans l’argot des bohèmes. Faire son absinthe. Jouer son absinthe contre quelqu’un, afin de la boire sans la payer. On fait de même son dîner, son café, le billard, et le reste.

Delvau, 1866 : v. n. Travailler, être ceci ou cela, — dans l’argot des bourgeois. Faire dans l’épicerie. Être épicier. Faire dans la banque. Travailler chez un banquier.

Rigaud, 1881 : Dérober. — Faire le mouchoir, faire la montre. L’expression date de loin. M. Ch. Nisard l’a relevée dans Apulée.

Vous êtes de ces discrets voleurs, bons pour les filouteries domestiques, qui se glissent dans les taudis des vieilles femmes pour faire quelque méchante loque. (Scutariam facitis)

Rigaud, 1881 : Distribuer les cartes, — dans le jargon des joueurs de whist. — Jouer des consommations, soit aux cartes, soit au billard. Faire le café en vingt points, — dans le jargon des piliers de café.

Rigaud, 1881 : Exploiter, duper. — Faire faire, trahir. Il m’a fait faire, — dans le jargon des voleurs.

Rigaud, 1881 : Faire le commerce de ; être employé dans une branche quelconque du commerce. — Faire les huiles, les cafés, les cotons. Mot à mot : faire le commerce des huiles, des cotons, etc.

Rigaud, 1881 : Guillotiner, — dans le langage de l’exécuteur des hautes-œuvres.

M. Roch (le bourreau de Paris) se sert d’une expression très pittoresque pour définir son opération. Les criminels qu’il exécute, il les fait.

(Imbert.)

Rigaud, 1881 : Parcourir un quartier au point de vue de la clientèle, — dans l’argot des filles. Elles font le Boulevard, le Bois, les Champs-Élysées, comme les placières font la place.

Rigaud, 1881 : Séduire.

La puissante étreinte de la misère qui mordait au sang Valérie, le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot.

(Balzac, La Cousine Bette)

L’artiste qui, la veille, avait voulu faire madame Marneffe.

(Idem)

Faire une femme, c’est mot à mot : faire la conquête d’une femme.

Le temps de faire deux bébés que nous ramènerons souper ; j’ai le sac.

(Jean Rousseau, Paris-Dansant)

Quand une femme dit qu’elle a fait un homme, cela veut dire qu’elle fonde des espérances pécuniaires sur celui qu’elle a séduit, qu’elle a fait une affaire avec un homme. — Les bals publics sont des lieux où les femmes vont faire des hommes, mot à mot : le commerce des hommes.

Rigaud, 1881 : Tuer, — dans le jargon des bouchers : faire un bœuf, tuer un bœuf et le dépecer.

Rigaud, 1881 : Vaincre, terrasser, — dans l’argot des lutteurs.

Il ajouta qu’en se glorifiant d’avoir fait le Crâne-des-Crânes, certains saltimbanques en avaient menti.

(Cladel, Ompdrailles, Le Tombeau des lutteurs.)

Fustier, 1889 : Arrêter. Argot des voleurs. Être fait, être arrêté.

Le lendemain matin, il questionne la Lie-de-Vin… puis il part. Dans l’après-midi il était fait.

(Gil Blas, juin, 1886.)

La Rue, 1894 : Exploiter, duper. Arrêter. Jouer. Trahir. Séduire : faire une femme, faire un homme. Raccrocher. Dérober. Tuer. Vaincre, terrasser. Guillotiner.

Virmaître, 1894 : Les bouchers font un animal à l’abattoir. Faire : tuer, voler. Faire quelqu’un : le lever. Faire : synonyme de fabriquer (Argot du peuple et des voleurs).

France, 1907 : Exploiter.

Elles faisaient les bains de mer et les villes d’eaux, émigrant suivant la saison, comme les bohémiens, comme les hirondelles, des falaises grises de la Manche qu’un gazon plat encapuchonne aux côtes méditerranéennes où la blancheur luit dans l’azur.

(Paul Arène)

France, 1907 : Voler.

Deux filous causent de la future Exposition :
— C’est une bonne affaire pour nous… Ça fournit des occupations…
— Qu’est-ce que tu y faisais en 1869 ?
— Les montres.

(Le Journal)

Il lançait de vastes affaires sur le marché, comme la Caisse d’Algérie, et il ne dédaignait pas de vulgaires filouteries. Ses opérations se trouvèrent ainsi embrasser tous les cercles de la vie de Paris. Il ne dédaignait aucun coup à tenter. Il faisait le million aux riches gogos et le porte-monnaie aux passants.

(Edmond Lepelletier)

Un monsieur, très pressé, court dans la rue.
Un quidam le rejoint, lui frappe sur l’épaule et lui demande impérieusement :
— Où allez-vous ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? répond le monsieur furieux.
— Ça me fait beaucoup… on vient de me voler !
— Et vous m’accusez ?
— Oui.
— C’est trop fort !
— N’essayez pas de m’en imposer.
— Mais fouillez-moi, espèce de crétin !
Le quidam fouille le monsieur, et se retire en présentant de plates excuses.
Quand Le monsieur se fouille à son tour, il s’aperçoit qu’on lui a fait sa montre et son porte-monnaie.

(Gil Blas)

À la correctionnelle :
— Alors, dit familièrement le président au prévenu, vous vous vantez de faire la montre aves une remarquable dextérité ?
— Aussi bien que personne ici !
Puis il ajoute courtoisement :
— Soit dit sans vous offenser.

Faire la chambre

Rigaud, 1881 : Faire le compte-rendu des débats de la Chambre dans un journal.

Je fais la Chambre comme adjoint à un vieux rédacteur sténographe nommé Millot.

(Figaro du 8 janvier 1879)

Faire une cote mal taillée

France, 1907 : Concessions mutuelles que se font le créancier et le débiteur dans un compte accepté en gros sans entrer dans les détails. Cote est pour coche. Cette expression proverbiale vient de l’ancien usage, existant encore dans nombre de provinces, de marquer, par des entailles ou coches faites sur deux planchettes de bois coupées d’un seul morceau, la quantité de pain prise à un boulanger. Pour chaque pain, il fait une entaille qui coupe à la fois les deux planchettes jointes, et chacun, vendeur et acheteur, garde la sienne. Le nom de coche fut, par synecdoque, donné au morceau de bois. Au règlement de compte, si les entailles ne concordaient pas, on disait que c’était une cote mal taillée, et l’erreur était partagée entre le boulanger et son client.

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Fumerons

Delvau, 1866 : s. m. pl. Jambes, — dans l’argot des faubouriens, qui disent cela surtout quand elles sont maigres.

Rigaud, 1881 : Jambes.

Virmaître, 1894 : Les jambes.
— Il est à moitié décati, il ne tient plus sur ses fumerons.
Pour exprimer la même idée, on dit aussi :
— Il tremble sur ses fils de fer (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Les jambes.

France, 1907 : Jambes.

— T’es rien poivre ! tu ne tiens plus sur tes fumerons… tu vas t’affaler.

(Richepin, Le Pavé)

Et les petons vainqueurs
Tenant bourses et cœurs
En arrêt sous leurs pointes,
Le papa, la maman
Du ce duo charmant
L’adorent à mains jointes,
S’étonnant de ceci :
Que, sans aucun souci,
Ils se trouvent à l’aise
Par quatre fumerons
Si mignons et si prompts
À fournir tant de braise.

(É. Blédort, Chansons de faubourg)

Grivois

d’Hautel, 1808 : Un bon grivois. Un compagnon gaillard, éveillé et libertin, qui ne pense qu’à se donner du plaisir ; qui se moque de tout, pourvu qu’il ait de quoi satisfaire ses passions.

Delvau, 1864 : Libertin en paroles ou en actions ; peloteur et, conséquemment, fouteur.

Mon grivois ne voit pas plus tôt un couillon mettre un pied dans sa chambre que, s’élançant par la ligne droite et franchissant la table, il me joint, me saisit avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche.

(A. de Nerciat)

Delvau, 1866 : s. m. Libertin, — dans l’argot du peuple.

Guinglet

France, 1907 : Petit vin, produit d’un clos de ce nom.
Charles Virmaître, dans Paris oublié, fait remonter à ce mot l’origine du mot guinguette.

La chaussée Ménilmontant, qui conduit sur le plateau de Charonne, de temps immémorial était fréquentée par une foule de Parisiens qui ne reculaient pas à gravir sa pente rapide pour se rendre aux guinguettes, si nombreuses sur la hauteur. On y buvait un petit vin, produit des vignes dépendant du clos Guinguet ; c’est ce qui donna le nom de guinguettes aux endroits où on le débitait. Aujourd’hui encore, par corruption, dans le faubourg, on dit : Allons boire un verre de guinglet.

Dans le nombre infini de ces réduits charmans,
Lieux où finit la ville et commencent les champs,
Il est une guinguette au bord d’une onde pure,
Où l’art a joint ses soins à ceux de la nature,
Là, tous les environs embellis d’arbres verts
Offrent contre le chaud mille berceaux couverts.

(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)

Houste, à la paille

d’Hautel, 1808 : Espèce d’interjection impérative et très-incivile, par laquelle on enjoint à quelqu’un de se retirer au plus vite d’un lieu ou d’une place dont il s’est emparé mal-à-propos.

J’en ai mon pied

Virmaître, 1894 : J’en ai assez. J’en ai soupé signifie la même chose. J’ai soupe de ta fiole, de même. Donne-moi mon pied veut dire : Donnez-moi ma part. Ça fait le pied, synonyme de ça fait le joint (l’affaire) (Argot des voleurs). N.

Joint

Delvau, 1866 : s. m. Biais pour se tirer d’affaire, — dans l’argot des bourgeois, qui découpent mieux qu’ils ne parlent. Connaître le joint. Savoir de quelle façon sortir d’embarras ; connaître le point capital d’une affaire.

Lâcheur

Larchey, 1865 : Homme sur lequel on ne peut compter. — Mot à mot : qui lâche ses amis.

Le lâcheur est la lorette de l’amitié.

(A. Scholl, 1858)

Se lâcher de : Se payer. V. Rotin.

Delvau, 1866 : s. et adj. Confrère qui vous défend mal quand on vous accuse devant lui, et qui même, joint ses propres railleries à celles dont on vous accable. Argot des gens de lettres. Lâcheur ici est synonyme de Lâche.

Delvau, 1866 : s. et adj. Homme qui abandonne volontiers une femme, — dans l’argot de Breda-Street, où le rôle d’Ariane n’est pas apprécié à sa juste valeur.

Delvau, 1866 : s. m. Homme qui laisse ses camarades « en plan » au cabaret, ou ne les reconduit pas chez eux lorsqu’ils sont ivres, — dans l’argot des ouvriers, que cette désertion humilie et indigne. Beau lâcheur. Homme qui fait de cette désertion une habitude.

Rigaud, 1881 : « On appelle ainsi les pilotes qui se chargent de conduire les bateaux depuis Bercy jusqu’au Gros-Caillou, en leur faisant traverser tous les ponts de Paris. » (É. de La Bédollière)

Rigaud, 1881 : Homme qui n’est pas partisan des liaisons amoureuses de longue durée.

Méfie-toi, Nini, c’est mon lâcheur de la semaine dernière.

(Grévin)

Tous les maris sont des lâcheurs.

(Clairville et Siraudin, Le Mot de la fin)

France, 1907 : Homme qui abandonne sa maîtresse, qui quitte ses amis, ses camarades au milieu d’une partie de plaisir ou de coups de poing. Mauvais camarade qui ne prend pas votre défense. A. Scholl a dit : « Le lâcheur est la lorette de l’amitié. »

L’heure s’avançait, amoncelant les craintes ; comme il arrive dans les tempêtes, quand un navire fait eau, beaucoup de passagers quittaient leurs places pour s’enquérir des ceintures de sauvetage et des chaloupes de sûreté. Entre quelques autres, la voix de M. Nisard s’éleva : « Restons sur nos sièges ; l’empereur est prisonnier, c’est une raison pour que nous ne l’abandonnions pas. »
Je sais bien que Nisard ne risquait pas grand’-chose en disant cela et que son dévouement était des plus platoniques. Pas moins vrai que, politique à part, cette protestation de fidélité vaut son prix, dans ce temps où il est déshonorant d’être un lâche, mais où il est très habile d’être un lâcheur.

(De Vogüé, Discours à l’Académie)

Légumes (être dans les)

France, 1907 : Être chargé d’une fonction spéciale qui exempte du service ordinaire, des manœuvres, des corvées, et grâce à laquelle on peut plus ou moins battre sa flemme à son aise. Aussi les fricoteurs, carottiers, paresseux et autres lousticots ejusdem farinæ cherchent-ils à être pourvus de semblables emplois, tels que scribe chez le sergent-major, adjoint au trésorier, etc., etc. Argot militaire.

Manteau

d’Hautel, 1808 : Garder les manteaux. Assister à un duel ; n’y être que simple spectateur ; faire le guet ; demeurer les bras croisés, quand les autres travaillent.
Il a un bon manteau pour son hiver. Se dit par plaisanterie de quelqu’un qui a un gros rhume, ou, les fièvres, au commencement de l’hiver.
Manger son pain sous son manteau. Se dit d’un égoïste, d’un avare, qui ne fait jouir personne de son bien.
Faire quelque chose sous le manteau. Pour dire, d’une manière furtive, cachée.
Cela est fait sous le manteau de la cheminée. Se dit d’une affaire concertée en cachette ; faite à plaisir, et que l’on présente comme arrivée accidentellement.

Fustier, 1889 : Argot théâtral. Rôle où l’acteur porte un manteau. (Littré)

Il avait, comme artiste, une scène de composition, une autorité de manière qui, jointes à une excellente diction, faisaient de son jeu dans les rôles proprement appelés les manteaux un sujet d’études des plus attrayants.

(Revue britannique)

Mathurins plats

Vidocq, 1837 : s. m. — Dominos. Des personnes qui dans la crainte d’être trompées ne jouent ni au billard, ni aux cartes, croient que celui des dominos est très-innocent, aussi elles ne se font aucun scrupule de jouer tous les soirs leur demi-tasse, et quelquefois même de l’argent. Ces personnes ne seront sans doute pas fâchées d’apprendre que l’on triche aux dominos aussi facilement qu’à tout autre jeu ; je connais des Floueurs invalides qui vivent très-bien du jeu de dominos ; ils savent reconnaître les dés au passage, et s’approprier ceux dont ils ont besoin ; les avantages qu’ils prennent, joints à une grande habitude du jeu, doivent nécessairement mettre toutes les chances de leur côté. Le café qui occupe le coin du boulevard et de la rue Montmartre était, autrefois, le rendez-vous habituel des Floueurs aux dominos.

Mondaine (demi)

France, 1907 : Femme qui joint l’élégance à la légèreté de mœurs. On les désignait à la fin du dernier siècle sous le nom de fille du monde.

Les demi-mondaines ont toujours plus de robes que de chemises.

(Lorédan Larchey)

Vous croyez qu’elles portent des chapeaux de vingt-cinq louis, des robes de dix mille francs, qu’elles ont des voitures attelées de chevaux sans prix ? Vous croyez que, en des hôtels somptueux, elles laissent tomber, le soir, en rentrant, après des soupers merveilleux, des manteaux de renard bleu, l’hiver, et, l’été, de légères pelisses de point d’Angleterre noir, entre les mains de trois femmes de chambre empressées ? Vous croyez qu’elles dorment, au fond des appartements de soie dorée, en des alcôves de dentelle ailée, et qu’on leur sert, en des tasses de Chine, le chocolat matinal ? Erreur parfaite. Tout ce triomphe semble être, n’existe pas en réalité. Et elles ne sont que des mensonges parés d’apparences. Il y a les chapeaux, mais il y a la modiste avec la note pas payée. Il y a les robes, mais il y a le couturier qui menace de la police correctionnelle. Il y a les voitures, amis il y a le cocher qui réclame quatre mois de foin et d’avoine ; et chaque matin, au seuil des hôtels, il y a l’huissier, bientôt suivi du commissaire de police, si on tarde à ouvrir la porte ! Car, la vérité, c’est que Paris, qui n’a pas d’argent, bien qu’il feigne d’en dépenser, n’est plus assez riche pour entretenir, tout à fait, ses courtisanes, même illustres, et la plus opulente des demi-mondaines est citée à la justice de paix pour quarante-deux francs qu’elle doit au blanchisseur !

(Catulle Mendès)

Montant

Vidocq, 1837 : s. m. — Pantalon.

Clémens, 1840 / M.D., 1844 / un détenu, 1846 / Halbert, 1849 : Pantalon.

Larchey, 1865 : Pantalon. — Le mot a été fait pour les anciennes culottes qui montaient assez haut. — V. Tirant.

Delvau, 1866 : s. m. Forte saveur ; relief bien accusé. Se dit à propos des choses et des personnes. Une phrase a du montant quand elle est énergique. Une femme a du montant quand elle a du cynisme.

Delvau, 1866 : s. m. Pantalon, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Bas.

Quoi que ça veut dire ? criait une autre, des montants de soie dans de vieux ripatons !

(Huysmans, les Sœurs Vatard)

Rigaud, 1881 : Mur. — Pantalon ; c’est le mur de la décence.

La Rue, 1894 : Mur. Pantalon. Pas.

Virmaître, 1894 : Pantalon. Il monte en effet le long des jambes. Le montant à pattes d’éléphant est, depuis des années, le signe distinctif des citoyens à trois ponts (Argot des souteneurs). V. Falzar. N.

Rossignol, 1901 / France, 1907 : Pantalon.

France, 1907 : Saveur au physique ou au moral ; excitant. Un vin qui a du montant, une femme qui a du montant.

Lorsqu’une blonde se mêle d’être piquante… elle a encore plus de bouquet, plus de montant qu’une brune.

(Eugène Sue)

L’amour charnel, qui n’est fait que de sensualité, est inspiré soit par la beauté, soit par l’élégance, soit par le montant, soit par l’étrangeté. La beauté, l’élégance et l’étrangeté sont trois accessoires de l’amour dont l’importance mérite une étude spéciale… Au montant peut suffire l’honneur d’un paragraphe.
Le montant — qui est une expression à la fois mondaine et argotique — consiste dans le mélange impressionnant de la laideur et de l’élégance ou de l’étrangeté jointe à la simplicité. Une femme a du montant quand, sans avoir rien de régulier et d’habituel en elle-même, elle se distingue par quelque particularité qui parle aux sens. Cette femme-là n’est point invoquée par les chercheurs de sensations, mais, quand elle se présent, elle fouette impérieusement le désir.

(Machecoul, Don Juan)

Mot de Cambronne

France, 1907 : Euphémisme que les puristes emploient pour désigner ce qu’au dire de Victor Hugo, Cambronne a répondu aux Anglais qui, à Waterloo, le pressaient de se rendre et ce que Lachambeaudie a chanté dans une fable célèbre qui porte la date de 1863 :

Au soleil, sous un mur, une merde fumait
Et parfumait
Les airs et le gazon à cent pas à la ronde.
C’était bien, s’il faut croire aux récits des passants,
La plus belle merde du monde.
À ses pures vapeurs mariant leur encens,
Vingt étrons soupiraient pour ses appâts naissants,
Mais un cochon survient, la flaire, la regarde,
Et l’avale sans sel, sans poivre et sans moutarde.
Comme une merde, hélas ! chacun passe à son tour.
Le temps est un cochon qui détruit sans retour
La beauté, la gloire et l’amour.

Poulet-Malassis a donné ce sonnet dans son Parnasse satyrique du XIXe siècle, et y a joint l’autographe de Lachambeaudie fac-similé.

Mouchard, mouche

Larchey, 1865 : Espion de police. — On connaît l’indiscrétion des mouches ; elles se fourrent partout. — Dans une brochure de circonstance qui parut en 1625 (le Marchand arrivé sur les affaires du temps), on enjoint aux cabaretiers de frauder les droits de perception en ayant du vin chez leur voisin et n’allant le chercher que la nuit

pour n’estre pas veuz des mouches de ce païs icy qui valent pire que des guespes d’Orléans.

Dans ses Politiques, Vincent Cabot (Toulouse, 1636) traite, en son chapitre II,

Des mouschards et escouteurs desquels les princes et les républiques se servent pour sçavoir les nouveautés et les entreprises.

Hayard, 1907 : Policier.

Muet

d’Hautel, 1808 : Il n’est pas muet. Pour dire, il parle hardiment ; c’est un babillard un grand parleur.

France, 1907 : Sobriquet que l’on donnait à l’adjoint qui assistait l’examinateur aux examens de sortie de l’École polytechnique et avec lequel il s’entendait pour fixer la note de l’élève. « On avait cru trouver dans ce système, disent MM. Albert Lévy et G. Pinet, une garantie d’impartialité et de plus grande justice ; vers l’année 1870 on y renonça. » On l’appelait muet parce qu’il n’avait pas le droit de questions.

Nature de la femme (la)

Delvau, 1864 : Messire le Con, qui, comme son seigneur et maître le vit, ne manque pas de prénoms. Ainsi : L’abricot fendu, l’affaire, l’angora, l’anneau d’Hans Carvel, l’atelier, l’autel de Vénus, l’avec, la bague, le baquet, le bas, les basses marches, le bassin, le bénitier, le bijou, le bissac, la blouse, le bonnet a poil, le bonnet de grenadier, la bouche d’en bas, la bourse à vit, la boutique, le brasier, la brèche, le cabinet, le cadran, la cage, le calendrier, le calibistri, le calibre, le cas, la cave, la caverne, ça, le Céleste-Empire, le centre, le champ, le chandelier, le chapeau, le chat, le chaudron, le chemin du paradis, la cheminée, le chose, la cité d’amour, le clapier, le cœur, la coiffe, le combien, le concon, le connin, le connusse, le conneau, le cornichon, le conil, la coquille, le corridor d’amour, la crevasse, le dédale, le devant, la divine ouverture, l’écoutille, l’écrevisse, l’empire du Milieu, l’entonnoir, l’entremise, l’entre-deux, l’entresol, l’éteignoir, l’éternelle cicatrice, l’étoffe à faire la pauvreté, l’étui, la fondasse, la fente, la figue, le formulaire, le fruit d’amour, le golfe, la guérite, le harnois, le hérisson, l’hiatus divin, l’histoire, le jardin d’amour, la lampe amoureuse, la lampe merveilleuse, la lanterne, la latrine (un vieux con), le machin, le mal joint, la marchandise, messire Noc, le mirliton, le mortier, le moule à pine, le moulin-à-eau, la moniche, le noir, l’objet, les Pays-Bas, le petit lapin, Quoniam bonus, le réduit, le salon du plaisir, le Sénégal, la serrure, le tabernacle, le temple de Cypris, la tirelire, le trou chéri, le trou de service, le trou madame, le trou mignon, le trou par où la femme pisse, le trou velu, le vagin, etc., etc.

La risée des femmes fut grande, quand ils virent la femme de Landrin lui montrer sa nature.

(P. de Larivey)

Et je crois que votre nature
Est si étroite à l’embouchure,
Qu’on n’y pourrait mettre deux doigts.

(Théophile)

Passant les doigts entre les poils qui sont dessus la motte, laquelle il empoigna aussi, faisant par ce moyen entr’ouvrir la fente de ma nature.

(Mililot)

Mais le monstre, avec joie inspectant ma nature,
Semblait chercher comment et de quelle façon
J’allais être foutue ; en cul, con ou téton :
Qu’il regardait déjà comme étant sa pâture.

(Louis Protat)

Œuf

d’Hautel, 1808 : C’est au beurre et aux œufs. Se dit trivialement de tout ce qui est bon, bien fait et utile ; et notamment des alimens, pour exprimer qu’ils sont bons au suprême degré. Cette locution vient de ce que les marchands de petits pains qui courent le matin les rues de Paris, crient, pour engager les passans à leur acheter, ils sont au beurre et aux œufs.
Il pond sur ses œufs ; il couve ses œufs.
Signifie qu’un homme est riche ; qu’il n’a pas besoin de travailler pour vivre ; qu’il thésaurise.
Il est fait comme deux œufs, comme quatre œufs. Se dit d’un homme mal vêtu, mal bâti.
Plein comme un œuf ; rond comme un œuf. Se dit lorsqu’on a beaucoup mangé ; et que l’on est très repu.
On dit habituellement et vicieusement au singulier ou au pluriel, un eufe et des eufes ; au singulier, il faut prononcer un œufe, et au pluriel des œufs, comme dans le pronom personnel eux.
Le besoin de cette prononciation se fait mieux sentir quand ce mot est joint à un adjectif.
Des œufs durs, des œufs rouges ; et non des œufes durs, etc. Il en est de même du mot bœuf.

Rigaud, 1881 : Tête, — dans le jargon des voyous. Et principalement tête chauve.

Œufs sur le plat

Rigaud, 1881 : Seins petits et mous, — dans le jargon des bourgeoises. Un beau corsage, la femme de l’adjoint. — Taisez-vous ! deux œufs sur le plat !

Rossignol, 1901 : La femme qui a des petits seins a des œufs sur le plat, quelquefois même des œufs sur le plat dont on a retiré le jaune.

France, 1907 : Seins plats.

— Et puis, maigre comme un cent de clous ! Faut vraiment qu’il aime les œufs sur l’plat…

(Albert Cim)

N’allez pas me dire qu’une femme qui n’a que deux œufs sur le plat posés sur la place d’armes peut avoir une fluxion vraisemblable à une personne avantagée comme la commandante.

(Ch. Leroy, Le Colonel Ramollot)

…Dans l’Indre, à Châteauroux…
On voit sur des vitraux un hommage charmant :
Sainte Agathe offre à Dieu, pour qu’aux cieux elle plaise,
Deux beaux œufs sur le plat surmontés d’une fraise.

(Alfred Lecomte, La Voie du philosophe)

Organeau

Delvau, 1866 : s. m. Anneau de fer placé au milieu de la chaîne qui joint entre eux les forçats suspects.

France, 1907 : Anneau de fer placé au milieu de la chaîne qui accouple les forçats dangereux.

Paillasse

d’Hautel, 1808 : Un paillasse. Nom que l’on donne par mépris à un mauvais comédien qui charge trop son rôle ; à un homme sans esprit qui fait le bouffon, le plaisant, et qui y réussit mal.

d’Hautel, 1808 : Une paillasse de corps-de-garde. Femme livrée à la débauche la plus crapuleuse, et entièrement adonnée au vice, gourgandine qui fréquente les casernes, les corps-de-garde, et qui sert de divertissement aux soldats.
Serviteur à la paillasse. Pour dire, adieu à l’armée, ou il faut coucher sur la paille.

d’Hautel, 1808 : Pour la bedaine, le ventre.
Il a bien bourré sa paillasse. Pour, il s’est bien repu, il a mangé d’une belle manière.
Il s’est fait crever la paillasse. Pour il s’est fait tuer ; il a été tué en se battant.

Delvau, 1864 : Fille de la dernière catégorie, — la digne femelle du paillasson.

En avant, la femm’ du sergent !
Balancez, la femm’ dm fourrier,
Demi-tour, la femm’ du tambour,
Restez là, paillasse à soldat…

(La Leçon de danse, — chant guerrier)

Eh ! titi ! oh ! èh ! là-bas,
Tiens ! est-c’ que tu déménages ?
— Pourquoi qu’ tu tiens ce langage ?
— C’est qu’ t’as ta paillass’ sous le bras.
— Eh ! non, mon vieux, c’est ma femme…

(Chanson populaire).

Larchey, 1865 : Caméléon politique. — Allusion à la chanson de Béranger : Paillass’, mon ami, N’saut’ pas à demi, Saute pour tout le monde, etc. De là aussi est venu le synonyme de sauteur.

Larchey, 1865 : Ventre. — La paille s’en échappe comme les intestins.

Il s’est fait crever la paillasse, il s’est fait tuer.

(d’Hautel, 1808)

Delvau, 1866 : s. f. Corps humain, — dans l’argot des faubouriens. Se faire crever la paillasse. Se faire tuer en duel, — ou à coups de pied dans le ventre. On dit aussi Paillasse aux légumes.

Delvau, 1866 : s. f. Femme ou fille de mauvaise vie. On dit aussi Paillasse de corps de garde, et Paillasse à soldats.

Delvau, 1866 : s. m. Homme politique qui change d’opinions aussi souvent que de chemises, sans que le gouvernement qu’il quitte soit, pour cela, plus sale que le gouvernement qu’il met. On dit aussi Pitre et Saltimbanque.

Rigaud, 1881 : Fille publique, — dans le jargon des troupiers.

Rigaud, 1881 : Saltimbanque politique dont les opinions sont plutôt à vendre qu’à louer. — Celui qui saute à pieds joints sur ses promesses.

La Rue, 1894 : Fille publique. Saltimbanque. Le corps humain. Se faire crever la paillasse, se faire tuer.

Virmaître, 1894 : Femme. Un homme se promène, sa femme au bras ; il est rencontré par un ami :
— Tiens, tu déménages, Charlot ?
— Pourquoi donc ?
— Puisque t’as ta paillasse sous le bras (Argot du peuple). V. Boulet.

Virmaître, 1894 : Pitre qui fait le boniment devant les baraques de saltimbanques. Paillasses : les hommes politiques qui servent tous les gouvernements, pourvu qu’ils paient.

Paillass’, mon ami,
N’saut’ pas à demi.
Saute pour tout le monde. (Argot du peuple).

France, 1907 : Femme de mauvaise vie, prostituée. Paillasse de corps de garde, fille à soldats. On dit aussi, dans le même sens, paillasse à troufion.

Les nymphes d’alentour ne se laissent pas approcher, ou si par hasard on accroche une jupe à la brune, on est sûr que c’est une vieille paillasse qui a servi à tous les avant-postes du camp.

(Hector France, L’Homme qui tue)

Du temps qu’elle faisait la noce,
Jamais on n’aurait pu rencontrer — c’est certain,
Paillasse plus cynique et plus rude catin.

(André Gill, La Muse à Bibi)

France, 1907 : Individualité. « S’il s’imagine que je vais me décarcasser pour sa paillasse ! »

France, 1907 : Ventre. Crever la paillasse à quelqu’un, le tuer.

Toujours bonne fille et sans corset, la France prit sur elle, et à ses frais, bien entendu, de mettre en œuvre l’utopie sentimentale du Bohême, et, sous tous les rois susnommés, des milliers de benêts, ses fils et nos pères, se firent crever glorieusement la paillasse pour assurer le droit contre la force et établir le fameux équilibre ! Cette besogne de la monarchie française est ce que l’on définit dans les manuels scolaires par la locution : « abaisser la maison d’Autriche. »
Que fit Louis XI ? — Il commença l’abaissement de la maison d’Autriche. — Que fit François Ier ? — Il continua à abaisser la maison d’Autriche. — Et Henri IV ? — Il abaissa la mais… ! — Et Richelieu ?… Et Louis XIV ?… — Sous leurs règnes, l’abaissement de la… etc., etc., et ainsi de suite, jusqu’au mariage de Napoléon avec Marie-Louise, ce dernier cran de l’abaissement est le coup du lapin aux Habsbourg.

(Émile Bergerat)

Pardonner

d’Hautel, 1808 : Péché caché est à demi pardonné. Mauvaise maxime dont il ne faut pas se prévaloir, et qui signifie, que quand le scandale n’est pas joint au péché, la faute en est beaucoup plus excusable.
Dieu me pardonne. Pour dire en vérité.

Pays de cocagne

France, 1907 : Pays où tout abonde, où l’on fait grande chère, où l’on vit bien sans travailler.
On n’est pas d’accord sur l’étymologie de ce nom. Le savant évêque Daniel Huet, qui fut adjoint à Bossuet pour l’éducation du Dauphin, prétend que c’est une corruption de gogaille, gogue, goguette. La Monnoye, l’auteur de la célèbre chanson de M. de la Palisse, philologue érudit, le fait venir de Merlin Coccaio, qui, dans sa manière macaronée, décrit une contrée qui serait un paradis pour les gastrolâtres. Mais bien avant le moine Théophile Falengo, caché pendant la première moitié du XVIe siècle sous le pseudonyme de Merlin Coccaie, on trouve le mot cocagne dans les vieux fabliaux. Un d’eux, écrit au XIIIe siècle, a même pour titre : C’est li fabliou de Coquaigne. Il est fort curieux et débute ainsi :

Li païs a nom Coquaigne,
Qui plus y dort, plus y gaaigne ;
Cil qui dort jusqu’a miedi,
Gaaigne cinc sols et demi,
De bars, de saumons et d’aloses
Sont toutes les maisons encloses ;
Li chevrons y sont d’esturgeons,
Les couvertures de bacons (jambons)
Et les lates sont de saucisses…
Par les rues vont rostissant
Les crasses oes (les grasses oies) et tornant
Tout par elles (d’elles-mêmes) et tout ades
Les suit la blanche aillie (sauce à l’ail) après.

C’est ce qui a fait croire à Geruzez et à Littré après lui que cocagne venait de coquina (cuisine) ou de coquere (cuire) en passant par le catalan coca.
Voilà bien de l’érudition et c’est remonter à bien des sources quand l’étymologie se trouvait, c’est le cas de le dire, sous la main.
Cocagne vient de coquaigne, justement comme on le trouve écrit dans de fabliau du recueil de Méon, et coquaigne est un pain de pastel du Languedoc. Comme la vie y était facile, la terre fertile, les fruits en abondance et le climat charmant, on appelait ce pays, pays de Coquaigne, c’est-à-dire où les habitants mangeaient d’excellents petits gâteaux à très bon marché, buvaient de bon vin à peu de frais, enfin ne travaillaient guère.
Legrand, dans le Roi de Cocagne, a donné de ce merveilleux pays un tableau qui est loin de valoir celui du fabliau du XIIIe siècle :

Veut-on manger, les mets sont épars dans les plaines ;
Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines ;
Les fruits naissent confits dans toutes les saisons ;
Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons ;
Le pigeonneau farci, l’alouette rôtie,
Vous tombent ici-bas du ciel comme la pluie.

Terminons par cette fin de la satire de Boileau :

Paris est pour le riche un pays de Cocagne ;
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut, dans son jardin tout peuplé d’arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries,
Mais moi, grâce au destin, qui n’ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu.

Pendu

Rigaud, 1881 : Professeur adjoint à l’école de Saint-Cyr, — dans le jargon des Saint-Cyriens.

France, 1907 : Instructeur à l’École spéciale militaire ; argot des saint-cyriens.

France, 1907 : Pièce d’étoffe étendue et suspendue ; argot des drapiers.

Les pièces de drap sont étalées dans de vastes couloirs et suspendues dans toute leur longueur. Ce sont ces pièces de drap que l’on nomme des pendus.

(Macé, Mon premier crime)

France, 1907 : Vêtement accroché à l’étalage d’un brocanteur. « Se payer un pendu », s’habiller chez un marchand de vieux habits. Argot populaire.

Père

d’Hautel, 1808 : Ce mot joint à un nom propre, désigne parmi nous la familiarité, il ne s’emploie qu’en parlant à un homme âgé. Parmi les Grecs et les Latins, c’étoit une épithète honorable que les cadets donnoient à leurs aînés.
Un père Duchesne. Pour dire, un criard, un homme qui s’emporte sans sujet, et dont la colère n’est nullement à craindre.
Le père la Ressource, la mère la Ressource. Sobriquet flatteur que l’on donne à une personne fertile en expédiens, à laquelle on a toujours recours dans de mauvaises affaires, et qui, par ses conseils, sa fortune ou son crédit sait vous tirer d’embarras.
À la ronde, mon père en aura. Pour point de façon, point de cérémonie, chacun à son tour. Se dit lorsque dans une distribution, quelqu’un refuse la part qu’on lui présente pour l’offrir à son voisin.
Un père, ou une mère la joie. Homme ou femme d’une humeur joviale, qui amusent les autres par des bouffonneries, et qui mettent tout en train.
Le Père ou la mère aux écus. Personnes fortunées, mais dont l’extérieur n’est pas fastueux.
Je l’ai renvoyée chez son grand-père. Pour, je l’ai tancé fortement ; je l’ai envoyé promener.
Quand ce seroit pour mon père, je ne le ferois pas mieux. Se dit par exagération ; pour, il m’est impossible de mieux faire.
Un père douillet. Homme qui se dorlotte, qui aime à prendre ses commodités.
Le père aux autres. Se dit en plaisantant des personnes ou des choses dont le volume est très considérable,

Petiot

France, 1907 : Diminutif de petit, en usage chez le peuple des villes et des campagnes.

Pour exploiter les gosses, les crapulards ont plus d’un joint.
Il y a d’abord le coup de l’apprentissage : on colle le gosse à l’atelier et on lui fait remplir les fonctions d’homme de peine.
Il y a aussi des bagnes où on n’exploite quasiment que des mômes, sous l’hypocrite prétexte de faire de la boite une vague école professionnelle.
Mais fichtre, le pire enfer pour les mômes, c’est ces cochonnes de maisons de correction où on claquemure les petiots, — le plus souvent pour d’insignifiantes babioles qui ne seraient pas répréhensibles dans une societé libre — en supposant qu’elles y fussent encore possibles !
À un âge où les pauvrets ne devraient songer qu’à se laisser vivre, à rigoler, à chahuter, — et à s’instructionner quand ils s’en sentiraient le besoin, — on les fourre au ballon et on les traite kif-kif des forçats.

(Le Père Peinard)

Ouvrez la porte
Aux petiots qui ont bien faim,
Les petiots claquent des dents.
Ohé ! Il faut qu ils entrent,
Vous mangez là-dedans,
Bonnes gens,
Eux n’ont rien dans le ventre.
Ouvrez la porte
Aux petiots qu’ont un briquet,
Les petiots grincent des dents.
Ohé ! les durs d’oreilles !
Nous verrons là-dedans,
Bonnes gens,
Si le feu vous réveille.

(Jean Richepin)

Phénix est la femme oisive et sage

France, 1907 : Ce dicton, tiré d’une maxime de Pythagore, corrobore cet autre parfaitement vrai que « l’oisiveté est la mère de tous les vices », car une honnête femme n’est jamais oisive. « Femme qui ennuy file, disaient nos pères, (femme désœuvrée) porte chemise vile. » Et encore : « Fille oisive, au mal est pensive. » On appelle phénix une chose rare, extraordinaire ; un sonnet sans défaut, comme disait Boileau, et la femme en question, plus rare encore à trouver que le susdit sonnet.
Le phénix était un oiseau fabuleux adoré par les Égyptiens. Ils le figuraient de la grandeur d’un aigle, la tête surmontée d’une huppe. Il n’y en avait jamais qu’un à la fois et toujours le même, car après avoir vécu 500 ans il volait sur les bords du Nil, se préparait un nid de plantes aromatiques qu’il exposait au soleil, l’allumait lui-même en battant des ailes, se posait dessus et se consumait. Mais de ces cendres naissait un ver qui se transformait peu à peu en un phénix semblable au premier. Ovide, dans ses Métamorphoses, raconte tout cela et fort sérieusement. Hérodote est le premier écrivain qui ait parlé du phénix. Sous ces fables ridicules se cachait le symbole de l’immortalité de l’âme.
C. de Méry a donné en vers la traduction d’Ovide :

Un oiseau merveilleux, unique dans le monde,
Ressuscite et renait de sa cendre féconde ;
C’est le phénix. Nourri dans des bois odorans
Et des sucs de l’amour et des pleurs de l’encens,
Il dédaigne du grain la pâture grossière.
Après cinq cents étés, terme de sa carrière,
Au sommet d’un palmier, à l’aide de son bec,
Il se bâtit un nid, ramasse du bois sec,
Y joint l’épi du nard, la myrrhe, la cannelle.
Couché sur ce bûcher, où la flamme étincelle,
Il meurt dans les parfums : sa tombe est son berceau.
Du phénix qui n’est plus, naît un phénix nouveau,
Qui vit cinq cents étés, et qui meurt pour revivre,
Quand l’âge à son essor a permis qu’il se livre,
De son nid suspendu dégageant le rameau,
Il l’enlève, et, chargé de ce pieux fardeau,
Au temple où du soleil on admire l’image,
Des cendres de son père il apporte l’hommage.

Picolo

France, 1907 : Petit vin suret.

Les sales charognes qui trouvent le joint d’utiliser les progrès de la chimie pour fabriquer vinaigres et vins sans y foutre un grain de raisin, empoisonnent le populo qui n’a pas les moyens de s’offrir du picolo nature — et s’enrichissent vivement.
Car foutre, c’est à remarquer : les plus grands bandits, les plus grands assassins, sont — dans la société actuelle — les mieux cotés et les plus riches.

(Le Père Peinard)

Pied de nez (avoir un)

France, 1907 : Éprouver une déception, une mortification. On disait autrefois avoir autant de nez. Le Roux de Lincy cite au sujet de cette expression ce passage du Dictionnaire de Nicod :

On ne s’en sert quand on veut désigner quelqu’un qui ayant entrepris de faire quelque chose n’en est pas venu à bout, n’a de grâce que quand il est accompagné d’un geste qui luy est propre, ce que l’on fait en serrant les deux points clos de tous les doigts, réservés les deux pouces, l’un desquels se joint au bout du nez et l’autre au petit doigt d’iceluy, de sorte qu’ainsy rangés ils peuvent faire la longueur d’un quart d’aulne et avec cette gesticulation les Italiens disent : Tanto di naso.

Voir Faire la nique.

Podex

France, 1907 : Le derrière.

La canule n’arrivait point,
À cause du trop d’embonpoint,
À mi-chemin de l’embouchure.
Donc, pour que tout aille à son point,
De deux valets l’effort s’y joint ;
Chacun d’eux du fessier difforme
Prend une part, la tire à soi,
Et de l’ennemi de la foi
Présente le podex énorme.

(Grécourt)

Pratique

d’Hautel, 1808 : Faut-il décrotter vos souliers, ma pratique. Les décroteurs ont coutume d’appeler ainsi les passans.

Larchey, 1865 : Instrument servant à imiter la voix de Polichinelle.

Polichinelle le cynique Doit renfermer sa pratique.

(Complainte sur les jours gras, Paris, 1826, impr. Stahl)

Larchey, 1865 : Soldat indiscipliné, homme débauché, pratique de mauvais lieux.

C’était une pratique qui se démenait comme un enragé entre les mains de la Garde.

(Vidal, 1833)

Tout cela n’est que de la pratique ; ils t’ont fait voir le tour comme des gueux.

(Monselet)

Delvau, 1866 : s. f. Libertin ; homme d’une probité douteuse ; débiteur qui ne paye pas ses dettes ; soldat qui passe son temps à la salle de police, etc. Quand un homme a dit d’un autre homme : « C’est une pratique ! » c’est qu’il n’a pas trouvé de terme de mépris plus fort.

Delvau, 1866 : s. f. Petit instrument plat, composé de deux lames d’ivoire jointes, à l’aide duquel les saltimbanques imitent la voix stridente de Polichinelle.

Rigaud, 1881 : Vaurien. — Mauvais soldat.

Dans un régiment il y a autant de types que de soldats… En commençant par le grenadier modèle jusqu’au militaire qui sera fusillé ; ce dernier est connu sous le nom de pratique.

(J. Noriac)

Les puritains de la discipline ne voient dans ces hommes ingouvernables (les zéphirs) que des mauvaises têtes ; la foule les désigne sous le nom de pratiques.

(A. Camus)

France, 1907 : Mauvais soldat, insubordonné et gobeloteur, habitué de la salle de police ; expression militaire. On dit aussi Parisien.

Dans un régiment, il y a autant de types que de soldats. Il faudrait des volumes pour les esquisser tous, en commençant par le grenadier modèle, jusqu’au militaire qui sera fusillé ; ce dernier est connu sous le nom de pratique.

(Jules Noriac, Le 101e Régiment)

Prie-Dieu des chaumes

France, 1907 : Mante, insecte orthoptère des pays vignobles du midi de la France, appelée ainsi parce qu’on la voit souvent dressée sur ses pattes de derrière, les pattes de devant jointes dans l’attitude de la prière. On dit aussi mante religieuse, prêcheuse, orateur.

Les Japonais, en cela pareils aux Provençaux, ont une prédilection marquée pour deux insectes qu’ils aiment peindre d’un trait fin sur le soyeux papier de riz ou bien ciseler dans l’ivoire : la cigale déjà nommée et le fantasque prie-Dieu des chaumes, la maigre mante religieuse, qui, grave, de sa patte tendue, montre le chemin qu’il faut prendre aux petits Poucets en maraude.

(Paul Arène)

Raccourcir

d’Hautel, 1808 : Mot révolutionnaire, qui signifie trancher la tête à quelqu’un, lui faire subir le supplice de la guillotine.

Larchey, 1865 : Guillotiner — La perte de la tête raccourcit. Mot de création républicaine ainsi que les synonymes ci-joints :

La louve autrichienne va être à la fin raccourcie… — Jusqu’à ce qu’ils aient tous craché dans le son… — Pour faire mettre promptement la tête à la fenêtre à la louve autrichienne… — Ses bons avis à la Convention pour qu’elle fasse promptement jouer le général Moustache à la main-chaude… — Qu’il fasse promptement passer sous le rasoir national le traître Bailly.

(1793, Hébert)

Le rasoir national est le fatal couperet. — cracher dans le sac montre la tête coupée sautant avec un jet de sang dans le sac de son. Mettre la tête à la fenêtre et jouer à la main-chaude font allusion à l’attitude du supplicié. — La fenêtre, c’est la lunette où passe la tête du supplicié qui à genoux, mains liées derrière le dos, attend le cou comme à la main-chaude.

Delvau, 1866 : v. a. Guillotiner, — dans l’argot des voleurs. On disait autrefois Raccourcir d’un pied, ce qui est une longueur de tête. On dit aussi Rogner.

Rigaud, 1881 : Guillotiner. Le mot date de la première République française, époque où l’on vit la guillotine s’élever à la hauteur d’une institution. — Dans un rapport adressé au Directoire par le conventionnel Dumont de la Sarthe, on lit :

J’ai fait lier, incarcérer le partisan de Louis le raccourci.

La Rue, 1894 : Guillotiner.

Virmaître, 1894 : Se dit d’un condamné à mort à qui on coupe la tête. Il est en effet raccourci d’autant. Le mot est vieux ; il date de Martinville. Il était devant le tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville lui dit :
— Citoyen de Martinville, qu’as-lu à répondre,
— Je ne suis pas ici pour qu’on m’allonge, mais pour qu’on me raccourcisse (Argot des voleurs).

France, 1907 : Guillotiner ; argot populaire.

Entre pensionnaires de la Grande Roquette :
— Qu’est-ce qui ressemble le plus à la guillotine ?
— C’est une hache.
— Pas du tout. C’est les jours d’hiver, parce qu’ils raccourcissent.

On dit aussi : raccourcir d’un pied du côté de la tête, faucher, rogner, cracher dans le sac, mettre la tête à la fenêtre, passer sous le rasoir national.

Rapiat

Vidocq, 1837 : s. m. — Auvergnat, Savoyard.

Larchey, 1865 : Auvergnat, avide, avare. — D’Hautel (1808) fait venir ce mot de Rapiamus. — V. Flanelle.

Delvau, 1866 : s. et adj. Cupide, avare, un peu voleur même, — dans l’argot du peuple.

Delvau, 1866 : s. m. Auvergnat, Savoyard. Même argot [des voleurs].

Rigaud, 1881 : Rapace. Le rapiat n’est pas précisément un voleur. Il aime l’argent, il ne néglige aucune occasion d’en gagner. Pour lui, il n’y a pas de petits profits. À la rapacité, il joint ordinairement l’avarice ; c’est alors le plus beau spécimen du genre, le superlatif de rat.

La Rue, 1894 : Rapace. Avare.

France, 1907 : Auvergnat, Savoyard. Tous deux sont renommés pour leur âpreté au gain, leur rapacité. Un vieux proverbe dit : « Avare comme un Auvergnat. »

Rétrécir (se)

Delvau, 1864 : Se laver souvent le vagin avec des astringents, afin d’en rapprocher les parois et de faire croire ainsi — aux innocents — qu’ils prennent un pucelage.

À se rétrécir elle excelle
Et joint aux airs d’une pucelle
La plus profonde instruction.

(H. Raisson)

Sacré

d’Hautel, 1808 : Le peuple joint souvent cet adjectif à un substantif, pour lui donner plus de force, et par manière de jurement, d’imprécation et de mépris.
Ainsi, pour désigner un lâdre, un avare, un égoïste, un crasseux au dernier degré, il dit : C’est un sacré vilain.
Du sacré chien tout pur.
Pour dire, du fil en trois, de l’eau-de-vie piquante et d’un degré très élevé.
On désigne aussi cette liqueur sous le nom de rude ; et lorsqu’on invite quelqu’un à prendre un petit verre, on lui demande, préalablement s’il désire, du rude ou du doux ; ce dernier mot ne s’applique qu’aux liqueurs huileuses, sucrées et agréables à boire.

Vidocq, 1837 : s. m. — Sergent d’armes, archer du moyen-âge.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Sauter, faire le saut

Rigaud, 1881 : Faire danser l’anse du panier au vol, — dans le jargon des voleurs. — S’approprier les droits d’auteur d’un vol fait en collaboration. — Filouter ; l’expression, prise dans ce dernier sens, date du XVIIe siècle. — Pour une jeune fille, faire le saut, c’est sauter à pieds joints sur la vertu, c’est prendre un amant ; allusion au saut de Leucade d’où s’élançaient les femmes tourmentées par l’amour.

Scribe

France, 1907 : Employé aux écritures dans les bureaux militaires.

Outre ses fourriers, le marchef s’adjoint ordinairement un surnuméraire, un scribe. C’est quelque fils de famille, engagé volontaire, hussard intelligent, mais paresseux, qui obtient ce poste envié. Pour s’exempter de services, il est tout heureux et tout aise de faire les courses et de bourrer les pipes du comptable.

(Émile Gaboriau, Le 13e hussards)

Sergent

France, 1907 : Nom donné par des ouvriers menuisiers à un outil avec lequel ils assemblent et chevillent les pièces de bois, le serre-joints.

Serrebois

Rigaud, 1881 : Sergent. Il fait serrer les rangs. (L. Larchey)

France, 1907 : Sergent ; il serre la vis aux simples troupiers comme le sergent ou serre-joints des menuisiers.

Sorte

d’Hautel, 1808 : Plaisanterie, gausse, mensonge, gasconnade, conte fait à plaisir, récit peu digne de foi.
C’est une sorte, une bonne sorte. Pour dire, que ce que dit quelqu’un est controuvé ; que c’est une plaisanterie, un conte en l’air.

Delvau, 1866 : s. f. Mauvaise raison, faux prétexte, balançoire, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Mensonge, bourde, mystification, — dans le jargon des typographes. — Au propre, les sortes sont les lettres de même caractère, de même sorte. — Chiquer des sortes, puiser dans la casse du voisin les lettres dont on a besoin.

Boutmy, 1883 : s. f. Quantité quelconque d’une même espèce de lettres. Au figuré, conte, plaisanterie, baliverne. « Conter une sorte », c’est narrer une histoire impossible interminable, cocasse, et que tout le monde raconte à peu près dans les mêmes termes. Les sortes varient à l’infini ; en voici quelques exemples : « Oui, Bidaut » est une réplique qui signifie « Oui, oui, c’est bien, soit ; je n’en crois pas un mot. » — « Il paraît qu’il va passer sur le nouveau labeur : le Rhinocéros. On dit que ça fait au moins 400 feuilles in-144, en cinq mal au pouce, cran sur l’œil. » Ou bien encore : « Le prote va mettre en main l’Histoire de la Chine dont la préface fera à elle seule 45 vol in-12. » C’est une scie qu’on monte aux nouveaux pour leur faire croire que le travail abonde. On dit aussi « Le pape est mort ! » quand on entend remuer l’argent de la banque, parce que ce bruit argentin rappelle celui des cloches qui annoncent la mort du pape. Quand un compositeur veut rompre le silence monotone observé depuis quelque temps, il s’écrie : « Tu disais donc, Matéo, que cette femme t’aimait ? » comme s’il reprenait tout à coup un dialogue commencé. Il y a aussi des sortes en action. Quand un compositeur n’est pas venu travailler, surtout le lundi, ses compagnons prennent sa blouse, la remplissent de maculatures, en font un mannequin qu’ils placent sur un tabouret devant sa casse, lui mettent en main un composteur et lui donnent l’attitude d’un compositeur dans son dur. « Quand un compositeur n’est pas matineux, dit l’auteur de Typographes et gens de lettres, ses compagnons, pendant son absence, lui font une petite chapelle. C’est l’assemblage de mille choses plus disparates les unes que les autres : blouses, vieux souliers, composteurs, galées, bouteilles vides, qu’on dispose artistement en trophée ; puis on allume autour tous les bouts de chandelle que l’on peut trouver. » Voici une autre sorte en action dont la victime s’est longtemps souvenue. C’était dans un atelier voisin du quai des Grands-Augustins. Il y a quelques années se trouvait sur ce quai le marché aux volailles connu sous le nom de la Vallée. Il arrivait parfois aux typographes de s’y égarer et d’acheter à la criée un lot de volailles : des poulets, des pigeons ou des oies. À l’atelier, on se partageait le lot acheté. Chacun contribuait au prorata de la dépense. On faisait des parts ; mais ces parts ne pouvaient jamais être égales : il était impossible, en effet, de disséquer les volatiles. Force était donc de tirer au sort. Il arriva un jour qu’un jeune fiancé gagna à cette loterie d’un nouveau genre une oie superbe, une oie de 15 livres, une oie grasse, blanche et dodue. Joyeux, il l’enveloppe soigneusement dans une belle feuille de papier blanc, à laquelle il adjoint un journal du jour, puis une maculature. Il ficelle le tout et dépose précieusement le paquet sous son rang. Le soir arrive ; notre jeune homme se hâte d’endosser son paletot, prend son paquet sous le bras et court, tout empressé, chez les parents de sa fiancée. « Je viens dîner avec vous », s’écrie-t-il. Puis, discrètement, avec un clignement d’yeux significatif, il remet à la ménagère son précieux fardeau ; c’en était un véritablement. On se met à table, on cause, on boit, on rit. La ménagère, curieuse de faire connaissance avec le cadeau du fiancé, profite d’un moment pour s’esquiver. Elle revient bientôt après, le visage allongé, et s’assied à sa place en grommelant. L’amoureux typo, s’apercevant de la mauvaise humeur de sa future belle-mère, veut en connaître la cause. On l’emmène à la cuisine, et quelle n’est pas sa stupéfaction de voir son oie changée en tiges de bottes moisies, en vieilles savates et autres objets aussi peu appétissants. Un compagnon facétieux avait accompli la métamorphose. L’oie fut mangée le lendemain chez un marchand de vin du voisinage. Le fiancé, dit-on, fut de la fête. Autre sorte en action, à laquelle ne manquent pas de se laisser prendre les novices. On a placé le long du mur, à une hauteur suffisante pour qu’il ne soit pas possible de voir ce qu’il contient, un sabot qui est censé vide. Le monteur de coup s’essaye à jeter une pièce de monnaie ; mais il n’atteint jamais le but. Un plâtre, impatienté de sa maladresse et tout heureux de se distinguer, tire une pièce de deux sous de sa poche, et, après quelques tentatives, la loge dans le sabot. Il est tout fier de son triomphe ; mais il ne veut pas laisser sa pièce. Pour l’avoir, il se hausse sur la pointe des pieds, plonge ses doigts dans le sabot, et les retire remplis… comment dire ? remplis d’ordure. Il existe des milliers de sortes dont beaucoup sont très vieilles et que la tradition a conservées jusqu’à nos jours.

La Rue, 1894 : Mensonge, bourde, mystification.

Virmaître, 1894 : Quand un camarade quitte son rang pour aller raconter à un copain une histoire de brigand inventée de toutes pièces, l’autre lui répond :
— Laisse-moi avec ta sorte.
Pour une mauvaise plaisanterie l’aile à un camarade, la réponse est la même. L’expression sorte vient de ce que, lorsqu’il manque des caractères dans une casse, la sorte est absente.
Sortier, celui qui fait des sortes (Argot d’imprimerie).

France, 1907 : Conte, baliverne, plaisanterie. Conter une sorte, dit Eugène Boutmy, c’est narrer une histoire impossible, interminable, cocasse, et que tout le monde raconte à peu près dans les mêmes termes. Les sortes varient à l’infini ; en voici quelques exemples : « Oui, Bidaut » est une réplique qui signifie : « Oui, oui, c’est bien, soit : je n’en crois pas un mot. » — On dit aussi : « Le pape est mort ! » quand on entend remuer l’argent de la banque, parce que ce bruit argentin rappelle celui des cloches qui annoncent la mort du pape.— Quand un compositeur veut rompre le silence monotone observé depuis quelque temps, il s’écrie : « Tu disais donc, Mateo, que cette femme t’aimait ? » comme s’il reprenait tout à coup un dialogue commencé.

Il y a aussi des sortes en action. Quand un compositeur n’est pas venu travailler, surtout le lundi, ses compagnons prennent sa blouse, la remplissent de maculatures, en font un mannequin qu’ils placent sur un tabouret devant sa casse, lui mettant en main un composteur et lui donnant l’attitude d’un compositeur dans son dur.

(L’Agot des typographes)

Tapance

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse ou femme légitime, — dans l’argot des typographes. La tapance du meg. La femme du patron.

Virmaître, 1894 : Maîtresse ou femme légitime. Les typographes nomment ainsi la femme parce qu’elle tape souvent à la poche ou… autrement. La tapance du mec, c’est la femme du patron.
— Elle est rien râleuse la tapance du mec, elle boufferait des cadratins à la sauce blanche (Argot d’imprimerie). N.

France, 1907 : Femme, maîtresse. Elle tape son conjoint. Tapance du meq, femme du patron.

Tourne-bride

France, 1907 : Est toujours l’endroit où un chemin de village ou d’écart rejoint la grande route. Tout village qui ne communique pas directement avec la ville a nécessairement un chemin qui rejoint la route par le plus court, par conséquent perpendiculairement ou à peu près, si bien que, arrivé à ce point, toujours le conducteur tourne bride d’une manière très accentuée.

(E. Pfeiffer, Recherches sur l’origine et la signification des noms de lieux)

Us

France, 1907 : Usage. Latinisme.

Certain mari disjoint d’une moitié trop chère
La faisait, selon l’us, porter au cimetière.
« Mais elle est chaude encore, oh ! quel empressement ! »
Lui disaient les porteurs assez malignement ;
Or, lui, sans s’émouvoir, leur répond de la sorte :
« Enterrez, enterrez, car elle est assez morte. »

Voyou

Delvau, 1866 : s. m. Gamin de Paris, enfant perdu de la voie publique ; produit incestueux de la boue et du caillou ; fumier sur lequel pousse l’héroïsme : hôpital ambulant de toutes les maladies morales de l’humanité ; laid comme Quasimodo, cruel comme Domitien, spirituel comme Voltaire, cynique comme Diogène, brave comme Jean Bart, athée comme Lalande, — un monstre en un mot. Type vieux — comme les rues. Mais le mot est moderne, quoiqu’on ait voulu le faire remonter jusqu’à Saint-Simon, qui traite de voyous les petits bourgeois de son temps.

Rigaud, 1881 : Gamin de Paris. — Dans les Mystères de Paris, Eug. Sue a doté le voyou, son Tortillard, de tous les vices. — Dans les Misérables, M. Victor Hugo a poétisé le voyou sous le nom de Gavroche.

C’était le même regard pénétrant et astucieux joint à cet air insolent, gouailleur et narquois, particulier au voyou de Paris, ce type alarmant de la dépravation précoce, véritable graine de bagne.

(E. Sue)

Ses parents l’avaient jeté dans la vie d’un coup de pied. C’était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l’air vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse, grattait les ruisseaux, volait un peu, mais, comme les chats et les passereaux, gaiement, riait quand on l’appelait galopin, se fâchait quand on l’appelait voyou.

(V. Hugo)

C’est le gamin de Paris, l’enfant de la voie publique, le produit de la boue et du caillou, le fumier sur lequel passe l’héroïsme, l’hôpital ambulant de toutes les plaies morales de l’humanité. Laid comme Quasimodo, cruel comme Domitien, spirituel comme Voltaire, cynique comme Diogène, brave comme Jean-Bart, athée comme Lalande, un monstre.

(A. Delvau, La Journée d’un voyou)

Le voyou, le parisien naturel, ne pleure pas, il pleurniche ; il ne rit pas, il ricane ; il ne plaisante pas, il blague ; il ne danse pas, il chahute ; il n’est pas amoureux, il est libertin.

(L. Veuillot, Les Odeurs de Paris)

Rigaud, 1881 : Grossier, mal-appris, canaille et crapuleux personnage.

Virmaître, 1894 : Le voyou n’est pas à comparer à l’ancien titi, au gamin, au gavroche. C’est une petite crapule qui a en lui les germes de toutes les passions, de tous les vices et de tous les crimes imaginables. Le gamin de Paris est gouailleur, spirituel, courageux, susceptible de dévouement, il est flâneur, c’est vrai, mais sa flânerie est innocente. Le voyou a un langage à part ; comme le moineau franc, il a les instincts pillards, il est sans cœur, n’aime rien et convoite tout (Argot du peuple).

France, 1907 : Gamin mal élevé, cynique et mal embouché. Le type du genre est le voyou parisien. Alfred Delvau en a donné une définition à laquelle rien n’est à changer :

Gamin de Paris, enfant perdu de la voie publique ; produit incestueux de la boue et du caillou ; fumier sur lequel pousse l’héroïsme : hôpital ambulant de toutes les maladies morales de l’humanité ; laid comme Quasimodo, cruel comme Domitien, spirituel comme Voltaire, cynique comme Diogène, brave comme Jean Bart, athée comme Lalande, — un monstre en un mot.
Type vieux — comme les rues. Mais le mot est moderne, quoiqu’on ait voulu le faire remonter jusqu’à Saint-Simon, qui traite de voyous les petits bourgeois de son temps.

Dans ses Misérables, Victor Hugo, sous le tvpe de Gavroche, a idéalisé le petit voyou parisien. On dit au féminin voyouse ou voyoute. D’après Charles Nisard, voyou viendrait de voirou, individu malfaisant, loup-garou. « Le peuple de Paris, dit-il, qui fait et refait les mots et qui, bons ou mauvais, finit par les imposer, a perfectionné celui-là. Voyou prévaut sur voirou et a gagné la province. Seules les campanes tiennent bon encore, mais à la longue elles céderont. »

Voir Voirou.

Zut !

Delvau, 1866 : Exclamation qui est une formule de refus ou de congé. Depuis 1865, on dit : Ah ! zut alors si ta sœur est malade ! C’est plus long, mais c’est plus canaille — et, à cause de cela, préférable.

La Rue, 1894 : Non. Allez au diable. Vous m’ennuyez.

France, 1907 : Cette exclamation employée si fréquemment aujourd’hui dans le langage familier, pour exprimer le dépit, l’ennui, l’incrédulité, se prononçait autrefois zot, diminution de Diablezot, qui avait la même signification. Suivante Furetière, la locution complète était au diable zot : « Vous imaginez que je vous crois, au diable zot ! » Zot me semble être la corruption de soit. Au diable, soit ! D’un autre côté, certains étymologistes, entre autre le comte Jaubert, prétendent que zut n’est autre que le vieux mot ut, corruption de l’anglais out, hors d’ici, qui s’est naturalisé dans le Bas-Berry lors des ravages qu’y exercèrent les envahisseurs. On lit dans le Roman de Rou de Wace :

Normanz escrient : Dex aïe !
La gent Englesche : Ut ! s’escrie.

Le z euphonique se serait joint au monosyllabe ut. Voir ce mot. Burnouf, au contraire, le fait venir du sanscrit suth, dédaigner. Au lecteur de choisir.

Le critique. — Ah ! cher ami, quelle joie vous me faites !…zut !… le joli mot si court, si prestement national, comme il résonne, délicieusement, à mes oreilles françaises !… Zut !… Comme je vous retrouve enfin dans ce mot bref et vibrant, tel un coup de clairon !… Zut !… Comme je m’y retrouve moi-même !… Zut ! Zut ! Zut !… Chercher ailleurs, dans de fabuleux pays, sur des terres mortes, de soi-disant émotions littéraires, alors que nous avons, chez, ce zut ! si joyeux et si clair, et si sublime, ce zut ! divin qui dit nos âmes, notre esprit, notre bravoure, notre gaité, nos croyances !… quelle aberration ! quelle folie ! quel crime !… Ah ! redites-le, redisons-le ensemble, ce mot lustral, et qu’il se répande de nos lèvres, dans toute cette salle, pour en laver les boues étrangères… et qu’il aille, tout droit, comme le défi de notre génie, frapper la face obscure, la face des ténèbres des Ibsen et des Bjornson !… Zut ! Zut ! Zut ! Ah ! ce zut ! cliquetis de nos épées, baiser de nos amantes, rire vengeur et triomphant de notre Paris !… Zut !
L’abonné. — Zut ! Zut !…

(Octave Mirbeau)

— Marguerite ?
— Père…
— Viens un peu !
Mais Margot ne vint point. Jamais elle n’avait vu, à ce point, la pleutrerie du vieux. Elle se révoltait enfin et gueulait de toutes ses forces :
— Zut ! T’avais ma mère pour ça ; cours après !… J’en ai plein le dos, moi aussi, d’être ta femme…

(Montjoyeux)

Zut, pour le qu’en-dira-t-on ;
Ici-bas nous sommes libres.
Les gosiers sont bons calibres
Si le crâne est de carton.

(Alfred Marquiset)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique