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Barbe (prendre la)

Larchey, 1865 : S’enivrer.

La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui qui les voit finir, sont autant d’époques où (pour les compositeurs d’imprimerie) il est indispensable de prendre là barbe.

(Ladimir)

Bassinoire

Delvau, 1866 : s. f. Grosse montre, — dans l’argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Montre d’argent très large et très épaisse, montre de paysan.

Fustier, 1889 : « À Paris, il est de ces hôtels où, pour quelques sous, couchent les maçons, qui s’en vont à leur travail, à l’aube. Eh bien ! Par les nuits d’hiver, il est de pauvres diables qui attendent, l’onglée aux mains, que ces maçons soient partis pour se glisser, au rabais, dans leurs draps encore chauds. Ils font queue devant le logeur, comme devant un théâtre. Ils battent la semelle en attendant le sommeil. Ils appellent, dans leur argot, les compagnons maçons qui leur cèdent ainsi leur couche, les bassinoires. »

(J. Claretie : La Vie à Paris)

Virmaître, 1894 : Individu qui répète cent fois la même chose pour ne rien dire (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Celui qui répète plusieurs fois la même chose pour ne rien dire.

France, 1907 : Grosse montre, comme en portaient nos grands-pères. Le mot s’applique également à un individu ennuyeux qui fatigue les gens de son bavardage. « Fifine, vous êtes une bassinoire. »

Un marchand d’antiquités disait un jour à Vivier :
— J’attends une pièce des plus curieuses : la dernière bassinoire de Louis XIV.
— Madame de Maintenon ! s’écrie Vivier.

(Dr Grégoire, Turlutaines)

Bâtard

d’Hautel, 1808 : L’hiver n’est jamais bâtard, s’il ne vient tôt il vient tard.

Blanchette

Virmaître, 1894 : Hiver. Allusion à la neige et au givre qui couvre les rues et les toits d’une nappe blanche (Argot des voleurs). N.

France, 1907 : Hiver ; argot des voleurs qui disent aussi blanchouillarde.

Blanchouillard, blanchette

La Rue, 1894 : Hiver.

Blanchouillarde

Virmaître, 1894 : Hiver. Diminutif de blanchette (Argot des voleurs).

France, 1907 : Voir Blanchette.

Bobinasse

France, 1907 : Tête.

Un vieux, empaqueté comme un oignon en hiver, fait boire une fille à l’air ingénu, malgré tout.
— La Mionette, encore un verre !
Elle, de sa bouche sur laquelle l’argot est triste, répond :
— Oui, encore, toujours ! p’tête que je te trouverai moins enrenardant, quand la vinette m’aura enchevêtré la bobinasse.

(Louise Michel)

Brown-Séquardiser

France, 1907 : Ce néologisme a été introduit tout récemment (1889), à la suite des découvertes ou prétendues découvertes du docteur Brown-Séquard, qui, au moyen d’injections sous-cutanées de liquides organiques spéciaux, affirmait rendre aux vieillards la force et la virilité de la jeunesse.

Disons que si la méthode brown-séquardienne a rencontré dans le monde savant de très passionnés détracteurs, en revanche elle a trouvé dans le public des partisans enthousiastes. Cela se comprend, à notre époque où la note mystique va s’accentuant de plus en plus, car malgré les résultats négatifs obtenus elle n’a pas peu contribué à suggestionner les cerveaux faibles et séniles, follement épris de cette idée, consolante, d’ailleurs, du rajeunissement perpétuel, et qui ont vu là comme un second mystère de l’incarnation.

(Dr G. Légué)

Il aime aussi celles qui vont.
Sous l’or et les feux d’un plafond.
En découvrant leurs seins sans fraude,
Brown-séquardiser tour à tour,
À la double ruche d’amour
Tous les vieux frileux en maraude.

(Auguste Marin, Femmes d’hiver)

Brutium

Fustier, 1889 : Le Prytanée militaire de La Flèche.

Tout le monde connaît le Prytanée militaire de La Flèche ; la règle y est grave et la discipline aussi sévère qu’au régiment même. Les classiques d’il y a cinquante ans imaginèrent que c’était là une éducation à la Brutus, d’où le terme Brutium pour caractériser l’école, d’où celui de Brutions pour qualifier les privilégiés soumis à cette éducation.

(Le siècle, 1880)

France, 1907 : Prytanée militaire de la Flèche, appelé ainsi à cause de la discipline sévère qui régnait autrefois dans cet établissement, où les élèves étaient traités en soldats. De Brutus, rigide républicain, assassin de son père César, ou peut-être encore de brutus, signifiant stupide, abruti par les punitions.

Je n’ai pas revu le Brutium depuis ma sortie, il y a de cela belle lurette. Des camarades qui y revivent en leurs fils m’écrivent que tout est bien changé ; le régime est plus doux, les punitions sont moins sévères et moins prodigalement distribuées.
On ne condamne plus un bataillon entier au piquet en des matinées glacées d’hiver, parce que quelques mutins ont murmuré, quelques turbulents ont parlé dans les rangs.

(Hector France)

Casquette (être)

Delvau, 1866 : v. n. Être sur la pente d’une forte ivresse, avoir son casque.

France, 1907 : Être ivre.

T’en souviens-tu, j’avais une jaquette
Qui nous servait, en hiver, d’édredon ?
Dans ce temps-là, j’étais souvent casquette,
Et tu m’app’lais ton chéri, ton trognon.
Dans ce temps-là, t’avais, simple grisette,
Moins de velours sur un corps plus dodu…

(Léon Rossignol)

Se dit aussi de quelqu’un qui a les manières communes et brutales.

Catir (se)

France, 1907 : Se vêtir ; s’envelopper.

En sa mignonne poitrine de vierge, son cœur dormait comme une rose de Noël sous la neige. Sa seule joie était de savourer au printemps le réveil de la forêt, de se plonger dans la fraicheur des cépées reverdies, de se griser de l’odeur des muguets et de s’épanouir au grand soleil. Durant l’hiver, ou les jours pluvieux, elle se catissait dans vue limousine, tête basse, et se recroquevillait frileusement près des fourneaux à charbon. La lumière la dégourdissait et elle allait joyeusement vers le soleil levant, comme on va à la fête.

(André Theuriet)

Chauffer à la cheminée du roi René (se)

France, 1907 : Se chauffer au soleil, prendre un bain de lézard, ainsi que le faisait René d’Anjou, roi de Sicile et comte de Provence, que les habitants de Marseille, où il passait ordinairement l’hiver, voyaient venir s’asseoir sur le port, comme un simple bourgeois, et se chauffer au soleil. Cette locution populaire date du XVe siècle.

Couleuvre

d’Hautel, 1808 : Faire avaler des couleuvres à quelqu’un. Signifie lui faire essuyer de grandes mortifications, des chagrins amers.
On dit aussi d’un homme méchant et pervers, que c’est une couleuvre.

Delvau, 1866 : s. f. Femme enceinte, — dans l’argot des voyous, qui, probablement, font allusion aux lignes serpentines de la taille d’une femme en cette « position intéressante ».

France, 1907 : Femme dans la position que l’on est convenu d’appeler intéressante, et qui ne peut guère intéresser qu’elle et les siens.

France, 1907 : Paresseux ou paresseuse, en raison des mœurs nonchalantes de ce reptile, qui reste engourdi tout l’hiver.

Cour du roi Pétaud

France, 1907 : Réunion tumultueuse où personne ne s’entend. Lieu de désordre et de confusion où chacun veut être le maître. Molière, dans Tartufe, fait dire à madame Péronnelle, critiquant le ménage de son fils Orgon :

On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.

Pendant le moyen âge, tous les corps de métiers s’étaient établis en corporations. Les mendiants, qui pullulaient alors, eurent aussi leur corporation, leurs règlements, leur chef. On l’appelait le roi Péto, du mot latin peto (je mendie), qu’on changea plus tard en celui de Pétaud. Il est probable qu’au milieu de ces truands et de ces gueux, l’autorité de ce monarque fantastique étant plutôt nominale que réelle, et que les réunions qu’il présidait ne se terminaient pas sans cris, sans tumulte, sans injures et sans horions. De Pétaud on a fait pétaudière.
Littré cependant attribue à cette expression une autre origine malpropre et plus burlesque. Le roi Pétaud devait en tout cas avoir du fil à retordre avec ses sujets. Voici, d’après de curieuses recherches récentes, quelles étaient les différentes catégories de mendiants qui se partageaient la grande ville :
Les courtauds, qu’on ne voyait à Paris que pendant l’hiver ; ils passaient la belle saison à rapiner dans les environs de la capitale.
Les capons, qui ne mendiaient que dans les cabarets, tavernes et autres lieux publics.
Les francs-mitoux, dont la spécialité consistait à contrefaire les malades et à simuler des attaques de nerfs.
Les mercandiers. Vêtus d’un bon pourpoint et de très mauvaises chausses, ils allaient dans les maisons bourgeoises, disant qu’ils étaient de braves et honnêtes marchands ruinés par les guerres, par le feu ou par d’autres accidents.
Les malingreux. Ceux-la se disaient hydropiques, ou bien se couvraient les bras et les jambes d’ulcères factices. Ils se tenaient principalement sous les portes des églises.
Les drilles. Ils se recrutaient parmi les soldats licenciés et demandaient, le sabre à la ceinture, une somme qu’il pouvait être dangereux parfois de leur refuser.
Les orphelins. C’étaient de jeunes garçons presque nus ; ils n’exerçaient que l’hiver, car leur rôle consistait à paraître gelés et à trembler de froid avec art.
Les piètres. Ils marchaient toujours avec des échasses et contrefaisaient les estropiés.
Les polissons. Ils marchaient quatre par quatre, vêtus d’un pourpoint, mais sans chemise. avec un chapeau sans fond et une sébile de bois à la main.
Les coquillards. C’étaient de faux pèlerins couverts de coquilles ; ils demandaient l’aumône afin, disaient-ils, de pouvoir continuer leur voyage.
Les collots. Ils faisaient semblant d’être atteints de la teigne et demandaient des secours pour se rendre à Flavigny, en Bourgogne, où sainte Reine avait la réputation de guérir miraculeusement et instantanément ces sortes de maladies.
Les sabouleux. C’étaient de faux épileptiques. Ils se laissaient tomber sur le pavé avec des contorsions affreuses et jetaient de l’écume au moyen d’un peu de savon qu’ils avaient dans la bouche.
Les cagous. On donnait ce nom aux anciens qui instruisaient les novices dans l’art de couper les chaînes de montre, d’enlever les bourses, de tirer les mouchoirs et de se créer des plaies factices.
Il y avait aussi les millards, les hubains, les morjauds.

Courtauds de boutanche

Vidocq, 1837 : s. m. — Sujets du grand Coësré, qui ne mendiaient que l’hiver.

Déboquer

France, 1907 : Enlever les fagots du bois. Terme de bûcheron ; du vieux français boquet, bois.

Ces sages lenteurs sont bonnes tout au plus l’hiver, en saison de repos, si, d’aventure, il n’y a pas fumiers à charrier ou fagots à déboquer.

(Ecarnot)

Dégeler son membre

Delvau, 1864 : L’introduire à moitié roide dans le vagin d’une femme dont la chaleur le force à grossir et à brûler lui-même.

Un jour d’hiver Collas tout éperdu
Vint à Catin présenter sa requête
Pour dégeler son chose morfondu.

(Cl. Marot)

Détourneur, -euse

Vidocq, 1837 : s. m. — Voleurs dans l’intérieur des boutiques. On ne saurait, dans le commerce, prendre de trop minutieuses précautions, l’on objecterait en vain que la méfiance est un vice, pour ma part je suis de l’avis du proverbe qui dit que la méfiance est la mère de la sûreté ; il est encore une considération qui doit, si je ne me trompe, lever les scrupules des ames timorées qui croiraient, en se tenant continuellement sur leurs gardes, blesser la susceptibilité des individus avec lesquels elles peuvent se trouver en relation, cette considération peut être formulée en peu de mots : la loi punit le crime, mais elle ne le prévient pas ; le législateur a voulu, sans doute, laisser ce soin aux particuliers. Combien, à l’heure qu’il est, y a-t-il, dans les bagnes et dans les prisons, de malheureux qui jamais n’auraient succombé, si l’incurie et la négligence n’avaient pas pris le soin d’écarter tous les obstacles qui pouvaient les embarrasser.
Ces réflexions devaient naturellement trouver place ici ; mais, pour être conséquent, il faut de suite pouvoir indiquer le remède propre à combattre le mal que l’on signale ; voici, au reste, les précautions qu’il faut prendre pour éviter les vols que tous les jours encore les Détourneurs et Détourneuses commettent dans l’intérieur des magasins.
Lorsqu’il se présente une femme, il faut examiner avec soin si, immédiatement après elle, et au même comptoir, il n’en vient pas une ou deux autres pour faire diversion ; s’il en est ainsi, la première entrée demande toujours des marchandises placées dans des rayons élevés ; elle examine et pousse de côté la pièce destinée à sa compagne, qui marchande de son côté, observe et saisit le moment propice pour escamoter une pièce et la faire adroitement passer par l’ouverture d’une robe à laquelle sont jointes, sur le devant, des poches dont la capacité peut facilement contenir deux pièces de taffetas ou de toute autre étoffe du même genre, de 25 à 30 aunes ; ces robes, on le pense bien, sont presque toujours très-amples ; ainsi l’ampleur excessive d’une robe à poches est un diagnostic qui trompe rarement.
L’hiver le manteau de ces femmes leur sert à exécuter la même manœuvre.
D’autres femmes ne volent que des dentelles ou malines, et quelque difficile qu’elle paraisse, voilà cependant leur manière de procéder : tout en marchandant, elles laissent, ou plutôt font tomber une ou deux pièces de dentelles qu’elles ramassent avec le pied et savent cacher dans leur soulier qui est un peu grand et sans cordons autour de la jambe, le bout du bas est coupé, ce qui forme une sorte de mitaine. Ces femmes se servent du pied avec une dextérité vraiment étonnante ; la première qui imagina ce genre de vol, que l’on nomme grinchir à la mitaine, la grande Dumiez, était douée d’une adresse extraordinaire.
Quoique ces femmes soient ordinairement vêtues avec une certaine élégance, avec de l’attention et la clé de leur individualité, il n’est pas difficile de les reconnaître ; elles prononcent souvent ces mots dans la conversation, coquez ou servez (prenez). Quelquefois aussi, si l’une d’elles remarque de l’attention de la part du commis qui la sert ou de quelqu’autre, elle prononce celui-ci : rengraciez (ne faites-rien, on regarde) ; ou bien elle affecte une sorte de crachement, cherchant à imiter celle qui aurait de la peine à expectorer.
D’autres voleuses de dentelles, voiles, foulards, etc., procèdent de la manière suivante. L’une d’elles arrive seule, et tandis qu’elle marchande, une femme d’une mise propre, mais quelque peu commune, arrive, tenant un enfant entre ses bras ; au même instant la première arrivée laisse tomber devant elle l’objet destiné à l’arrivante, celle-ci se baisse pour poser son enfant à terre, ramasse l’objet et le cache sous les jupes de l’enfant, qu’elle pince instantanément ; il crie, elle le relève avec une phrase ad hoc, et sort après avoir montré un échantillon qu’on ne peut lui assortir. Ainsi, si, contre toute attente, on venait à s’aperçevoir du vol qui vient d’être commis, celle qui reste n’a rien à craindre.
D’autres Détourneuses se servent d’un carton à double fond, qu’elles posent sur l’objet qu’elles convoitent, quoique ce carton paraisse toujours très-bien fermé, il peut néanmoins s’ouvrir très-facilement.
Les hommes qui exercent le métier de Détourneurs sont beaucoup plus faciles à reconnaître que les femmes, quoiqu’ils agissent d’une manière à-peu-près semblable. Beaucoup disent qu’ils viennent acheter pour une dame très-difficile, mais très-souvent ils travaillent de complicité avec une femme. Bon nombre de voleurs sont vêtus à la mode des gens de province, ou en marchands forains. Les Détourneuses les plus adroites sont évidemment celles qui ont été surnommées Enquilleuses, elles savent placer à nu entre leurs cuisses une pièce d’étoffe de vingt à vingt-cinq aunes, et marcher sans la laisser tomber et sans paraitre embarrassées, si ce n’est pour monter ou descendre un escalier.
Il faut être bien convaincu que les voleurs que je viens de faire connaître ont continuellement les yeux attachés sur la proie qu’ils convoitent, et qu’ils ne laissent pas échapper l’occasion lorsqu’elle se présente ou qu’ils l’ont fait naître ; on ne saurait donc exercer sur tous ceux qui se présentent dans un magasin, une trop grande surveillance. Il ne faut pas non plus se laisser éblouir par une mise recherchée, voire même par un équipage : les voleurs savent se procurer tous les moyens d’exécution qui leur paraissent nécessaires ; un excellent ton n’indique pas toujours un homme comme il faut, donc examinez comme les autres, et peut-être plus que les autres, celui qui se ferait remarquer par l’excellence de ses manières.
Lorsqu’ils auront conçu quelques soupçons sur un acheteur, le maître de la maison et l’inspecteur devront dire assez haut pour être entendus : Donnez-la sur les largues, ou bien : Allumez la Daronne et le Momacque, si ce sont des femmes du genre de celles qui ont été signalées.
Remouchez le Rupin et la Rupine, si ce sont des hommes ou des femmes vêtus avec élégance.
Débridez les chasses sur les Cambrousiers, si ceux que l’on soupçonne ressemblent à des marchands forains ou gens de la campagne.
On peut même, lorsque l’on soupçonne les personnes qui sont à un comptoir, venir dire au commis chargé de les servir : Monsieur, avez-vous fait les factures de M. Détourneur et de Mme l’Enquilleuse, cela suffira ; et si les soupçons étaient fondés, les voleurs se retireront presque toujours après avoir acheté. La mise en pratique de ces conseils, qui sont dictés par une vieille expérience, ne peut manquer de prouver leur sagesse.
Il y a parmi les Détourneurs de nombreuses variétés, entre lesquelles il faut distinguer ceux qui ont été surnommés les Avale tout cru ; ces voleurs sont presque toujours vêtus avec élégance, ils portent des lunettes a verres de couleur, du plus bas numéro possible, afin de passer pour myopes.
Ils se présentent chez un marchand de diamans et de perles fines, et demandent à voir de petits diamans ou de petites perles. Ces pierres sont ordinairement conservées sur papier ; le marchand leur présente ce qu’ils demandent ; comme ils sont myopes ils examinent la carte de très-près et savent, avec leur langue, enlever une certaine quantité de perles ou de diamans qu’ils conservent dans la bouche sans paraître gênés : ces voleurs sont rarement pris, et gagnent beaucoup.
Après les Avale tout cru, viennent les Aumôniers, ces derniers, comme ceux dont je viens de parler, sont toujours vêtus avec élégance ; ils entrent dans la boutique d’un joaillier, et demandent des bijoux que le marchand s’empresse de leur présenter ; tandis qu’ils les examinent, un mendiant ouvre la porte du magasin, et demande la caristade d’une voix lamentable, l’Aumônier, généreux comme un grand seigneur, jette une pièce de monnaie, le mendiant se baisse, et avec elle il ramasse soit une bague, soit une épingle de prix que l’Aumônier a fait tomber à terre. L’Aumônier se retire après avoir acheté quelque bagatelle ; mais si avant son départ le marchand s’est aperçu du vol qui a été commis à son préjudice, il insiste pour être fouillé, et ne sort que lorsque le marchand croit avoir acquis les preuves de son innocence.

Emballement

France, 1907 : Emportement, entraînement subit et irraisonné.

Quelque emballement de femme curieuse qui s’aveugle et s’illusionne, un de ces coups de cœur ardents, irréfléchis qui sont souvent la dernière figure des cotillons de l’hiver et ont la durée d’un feu de paille.

(Colombine, Gil Blas)

Empaumer

d’Hautel, 1808 : Enjôler, emboiser, amadouer quelqu’un ; se rendre maître absolu de son esprit ; abuser subtilement de sa bonne foi.
Empaumer une affaire. En saisir tous les détails avec adresse et habileté.
Empaumer la parole. S’en emparer d’autorité.

Delvau, 1866 : v. a. Circonvenir ; tromper, — dans l’argot du peuple, qui a eu l’honneur de prêter ce verbe à Corneille.

France, 1907 : Tromper.

— Tu vas te mettre un chapeau… Ta robe est très bien, t’as l’air d’une petite ouvrière endimanchée, c’est tout ce qu’il faut et tu feras le boulevard Beaumarchais, depuis la place jusqu’au Cirque d’Hiver, côté droit. Y a que celui-là de bon… Tu ne diras rien à personne. Mais t’es sûre de te faire raccrocher par un bourgeois du Marais… Plus il sera vieux, mieux ça vaudra. Aves ces gens-là, faut avoir l’air timide… Tu raconteras que tu t’es sauvée de chez toi parce que ton père te battait… que c’est la première fois que tu sors… pour une fois, tu ne mentiras pas et tu verras l’effet… Ces gens-là, ça paye toujours bien, parce que ça a peur de se faire remarquer et c’est trop bête pour être exigeant… Tu seras tout de suite à l’aise avec ces clients-là… Ne te laisse pas empaumer par un jeune, ça serait un lapin, il n’y a que des calicots par là…

(Oscar Méténier, Madame La Boule)

Escargot d’hiver

Virmaître, 1894 : Vieillard impuissant. L’allusion est on ne peut mieux trouvée. Comme l’escargot il rentre dans sa coquille (Argot du peuple). N.

Été de la Saint-Martin

France, 1907 : La Saint-Martin tombe le 11 novembre, et généralement, à ce moment de l’automne, il y a encore de beaux jours, phénomène expliqué par la raison que la terre, du 11 au 13 novembre, comme du 10 au 12 août, se meut dans un point de son orbite où elle rencontre des fragments de planètes qu’elle attire et qui, en tombant dans notre atmosphère, s’enflamment et se consument par suite de la prodigieuse vitesse de leur chute. Du 1er au 11, ces fragments de planètes renvoient à la terre la chaleur qu’ils reçoivent eux-mêmes du soleil.
On appelle donc au figuré été de la Saint-Marin les retours de jeunesse que l’on remarque souvent aux personnes qui ont dépassé la cinquantaine, et aussi la dernière beauté des femmes.
Tony Révillon l’a décrit de façon charmante :
« L’homme a dépassé la cinquantaine, ses cheveux ont blanchi ; il n’appartient plus qu’aux lettres, à la science, à la politique, à l’ambition ; ses tendresses sont des tendresses de père.
Il rencontre une jeune femme, il l’aime, et, il retrouve en l’aimant la fraîcheur d’impressions de la jeunesse, les émotions de la vingtième année.
Être aimé, il ne l’espère plus, et cela le rend timide. Aimer, il l’ose encore, et cet amour le réchauffe et le renouvelle. Son pas alourdi devient léger, son regard retrouve la flamme. C’est Booz et Ruth, David et Bethsabée, c’est Diderot et la petite Voland, le baron Gentz et Fanny Essler.
C’est l’été de la Saint-Martin. »

À la Saint-Martin,
L’hiver en chemin,

dit un vieux proverbe.

À la Saint-Martin
Faut goûter le vin,
Nostre dame après,
Pour boire il est prêt,

ajoute le Calendrier des bons laboureurs.

Faire la tortue

Vidocq, 1837 : v. a. — Jeûner.

Halbert, 1849 : Jeûner.

Larchey, 1865 : Jeûner (Vidocq). — On connaît la sobriété de la tortue.

Delvau, 1866 : Jeûner, — dans l’argot des voleurs et des faubouriens, qui font allusion à l’abstinence volontaire ou forcée à laquelle l’intéressant testudo est astreint pendant des mois entiers.

Rigaud, 1881 : Jeûner ; imiter, contraint et forcé, la sobriété de la tortue.

Virmaître, 1894 : Ne rien manger. Jeûner volontairement ou par la force des choses (Argot des voleurs). N.

France, 1907 : Jeûner. Allusion à la tortue qui passe tous les mois de l’hiver sans manger.

Farniente

France, 1907 : Désœuvrement ; italianisme. Littéralement, ne faire rien.

Ainsi s’était passé le printemps dans un farniente qui me plaisait étrangement. C’était avec effroi que je songeais à l’hiver, époque à laquelle il faudrait revenir à Paris et cesser cette douce existence qui ne pouvait toujours durer.

(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)

On ne dira jamais assez combien les boutiquières de Paris mettent, au service de l’entreprise dont leur époux est censément le seul maître, de labeur, d’intelligence, d’activité, de finesse et de bonne grâce.
Il n’est point rare que le mari, tout en restant le patron nominal, mais comprenant qu’il n’est pas du tout indispensable, accepte son infériorité, se contente d’une besogne de détail, ou même — pourvu qu’il soit enclin au farniente — se désintéresse tout à fait de son commerce.

(François Coppée)

Flauper

Fustier, 1889 / La Rue, 1894 : Battre.

Rossignol, 1901 : Donner des coups.

France, 1907 : Battre, frapper.

Merd’ ! v’là l’hiver ! L’emp’reur de Chine
S’fait flauper par les Japonais !
Merd’ ! v’là l’hiver ! Madam’ Sév’rine
Va rouvrir tous ses robinets !
C’qui ca s’en évader des larmes !
C’qui va en couler d’la pitié !
Plaind’ les pauvr’s, c’est comm’ vendr’ ses charmes,
C’est un vrai commerce, un méquier !

(Jehan Rictus)

Tu dois ben ça à ton p’tit homme
Qu’a p’tê’t’ été méchant pour toi,
Mais qui t’aimais ben, car, en somme,
Si j’te flaupais, tu sais pourquoi.
À présent qu’me v’là dans les planques
Et qu’je n’peux pas t’coller des tas,
Tu n’te figur’s pas c’que tu m’manques,
À Mazas.

(Aristide Bruant)

Flemme

Rigaud, 1881 : Paresse. — Paresseux.

Tas de flemmes ! va ! pas même l’courage d’s’déranger pour venir boire un coup !

(Grévin)

La Rue, 1894 : Paresse, flânerie.

Virmaître, 1894 : Maladie que la plupart des ouvriers ont les lundis. On dit : battre une flemme (Argot du peuple).

Bien souvent la flemme, la flemme.
Bien souvent la flemme me prend.
En hiver comme en été,
Elle ne m’a jamais quitté.

Hayard, 1907 : Fainéant.

Fort comme un Turc

France, 1907 : La force extraordinaire des matelots et des portefaix de Constantinople a de tous temps frappé les voyageurs.
« Les Turcs, écrit Blaise de Montluc (Commentaires, liv. I) à propos de l’assaut qu’unis aux Provenceaux ils donnèrent en 1543 à Venise, les Turcs méprisaient fort nos gens : aussi crois-je qu’ils nous battraient à forces pareilles ; ils sont plus robustes, obéissants et patients que nous, mais je ne crois pas qu’ils soient plus vaillants ; ils ont un advantage, c’est qu’ils ne songent qu’à la guerre. » Quelques écrivains ont attribué au croisement des races, aux alliances des Turcs avec les Géorgiennes et les Circassiennes cette vigueur qui les a toujours caractérisés.
Au XVIe siècle, pour fournir le service des galères, le nombre de forçats n’étant pas toujours suffisant, il fallait à tout prix des rameurs ; et à Gênes, à Venise, à Naples, en Sicile, on recrutait la chiourme sur les côtes du Grand Seigneur, s’emparant de tout ce qui tombait sous la main, Turcs ou Grecs, que l’on mettait aussitôt à la chaîne. Mais les Turcs étaient plus recherchés que les Grecs à cause de leur force et de leur résistance à supporter les horribles fatigues des bancs de galères.
En 1570, dit l’amiral Jurien de la Gravière, le sénateur Zane général de la flotte vénitienne, ne remplaça pas autrement les rameurs qu’il avait perdus. Il détacha, pendant qu’il hivernait dans les ports de Candie, le provéditeur Marco Quirini avec une division de choix vers les îles de l’Archipel. Marco Quirini s’acquitta de sa mission avec une activité et un zèle qui lui méritèrent les éloges du Sénat : il est vrai que les Grecs des Cyclades se souviennent encore de son passage.
Nos rois furent plus honnêtes que les doges et les amiraux de Venise : ils ne volèrent pas les esclaves, ils les achetèrent. Un Turc se payait au XVIIe siècle de 400 à 450 livres, argent comptant. « Ces esclaves disait-on alors, sont extrêmement vigoureux, très endurcis à la fatigue, fort grands, infiniment plus propres pour cette raison que les forçats à servir d’espaliers et de vogue-avant. » C’est très probablement des galères de Louis XIV que nous est venue l’expression : fort comme un Turc. Les Anglais disent dans le même sens : fort comme un Tartare.

Fraiche (aller à la)

Rigaud, 1881 : Avoir froid, subir une température très froide. — Nous avons été bien à la fraîche l’hiver dernier.

Frimas

Delvau, 1866 : s. m. pl. Le froid, la neige, l’hiver, — dans l’argot des académiciens.

Frisquet

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Froid.

un détenu, 1846 : Avoir froid.

Delvau, 1866 : s. m. Froid vif. Il fait frisquet. Il fait froid.

Rossignol, 1901 : Froid.

Cet hiver, il n’a pas fait frisquet.

France, 1907 : Froid ; du basque frescoa.

Frusqué

France, 1907 : Habillé.

I’s sont frusqués avec des p’lures
Qu’on leur-z-y fait esprès pour eux,
L’hiver i’s s’coll’nt dans des fourrures…
Dame ! ya pas qu’nous qu’est des frileux.

(Aristide Bruant)

Galupe

Rigaud, 1881 : Femme, — dans le jargon des voyous ; c’est-à-dire peau à gale.

Fustier, 1889 : Femme, fille de mauvaise vie.

Les galup’s qu’a des ducatons
Nous rincent la dent.

(Richepin)

France, 1907 : Bateau plat servant au chargement et au déchargement des navires, dans le port de Bayonne.

France, 1907 : Fille de mauvaise vie ; corruption de gaupe, par l’interpolation de l.

— V’là qu’en plein mitant de l’hiver, cette galupe se ramène avec une grossesse. Comprenez-vous ça, vous ? À son âge, s’faire faire un éfant ! On l’avait mise femme de chambre chez de grosses gens, à la ville. Une fille, quand c’est gentil et que ça va sur ses dix-neuf, ça fait son chemin, qu’on s’était dit. Ah ! sûrement quelle a fait du chemin, c’te salope-là ! Si seulement elle savait d’qui c’est, l’éfant. Mais y a l’vieux monsieur, y a l’fils, y a les domestiques, tout un tremblement dans cette fichue maison-là. Ah ! ben non, vrai, les gens ne sont pas délicats au jour d’aujourd’hui.

(Camille Lemonnier)

Les galup’s qu’a des ducatons
Nous rinc’nt la dent, nous les battons.

(Jean Richepin)

Garçonnière

d’Hautel, 1808 : Terme de mépris. Fille qui a des mœurs irrégulières, et qui aime à fréquenter les garçons.

Delvau, 1866 : adj. et s. Fille qui oublie son sexe en jouant avec des garçons qui profitent de cet oubli.

France, 1907 : Appartement de garçon où les femmes sont généralement bien reçues.

Aline maintenant allait trois ou quatre fois la semaine faire visite au commis-voyageur, dans la garçonnière qu’il occupait à un cinquième étage du quai des Grands-Augustins. Il avait là deux gentilles pièces très claires, très gaies, coquettement meublées, l’une en chambre à coucher, l’autre on salle à manger, salon et fumoir.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

L’épouse qui, prise en l’ornière
Des vertus, arrive dernière
Aux fêtes de la garçonnière.

(Catulle Mendès)

Et quand les sèves printanières
Mettent des baisers dans les nids,
On pleure au fond des garçonnières :
Les hivers d’amour sont finis !

(Jacques Rédelsperger)

Madame est comme une mégère,
Car elle songe avec ennui
Que la petite garçonnière
Ne la verra pas aujourd’hui.

France, 1907 : Fille qui se plaît dans la compagnie des garçons. « Toute fille est plus ou moins garçonnière. »

Gargot

Delvau, 1866 : s. m. Petit restaurant où l’on mange à bon marché et mal. On dit aussi Gargote.

Rigaud, 1881 : Entrepreneur d’abatage pour bouchers et charcutiers. Celui qui débite de la viande aux bouchers et aux charcutiers.

Rigaud, 1881 : Restaurant de bas étage.

France, 1907 : Petit restaurant. Abréviation de gargotte, du latin gargustium, mauvaise hôtellerie. Le Duchat fait venir ce mot de l’allemand Garküche, cuisine toujours prête.

Elle tenait un gargot
À Maisons-Laffitte,
Chez elle le cheminot
Trouvait table et gîte.

(Jules Célès)

On appelle aussi gargot le restaurateur.

Un autre fourbi qui se pratique en grand dans les prisons de la Seine, c’est ce qu’on pourrait appeler « le truc des quartiers d’hiver ».
Quand le frio s’amène, le pauvre bougre qui se trouve sans feu ni lieu se fait poisser pour une couillonnade quelconque. Habituellement, le type s’en va dans une gargotte, s’appuie un bon gueuleton et, quand vient le quart d’heure de Rabelais, il appelle le patron et le prie d’aller quérir les sergots.
Si le purotin est par hasard tombé sur un bon frère qui l’envoie se faire pendre ailleurs, il en est quitte pour recommencer chez le gargot d’à côté. La muflerie commerçante est si répandue qu’il est rare que l’empileur ait besoin de s’y reprendre à trois fois.

(La Sociale)

Gomme (la)

Rigaud, 1881 : Manière d’être, état, genre du gommeux. Classification des élégants surnommés gommeux. Il y a la haute et la petite gomme. Les commis de magasin, les seconds clercs de notaires, les collégiens en rupture de bancs… de collège, qui veulent singer les gommeux du High-Life, font partie de la petite gomme.

France, 1907 : Le monde élégant. Ce mot signifiait autrefois excellence et n’était guère employé qu’en parlant des vins.

Mais non pas d’un pareil trésor
Que cette souveraine gomme.

(Parnasse des Muses)

L’Alcazar d’Hiver avait été adopté par la gomme ; dans les loges, les baignoires, en un décor vaguement mauresque, ce n’étaient qu’horizontales et entre-bâillées, toutes les fétarles que nous fêtons encore aujourd’hui (c’est pourquoi je propose pour elles ce nom : les immortelles). Ce n’étaient que boulevardiers en habit, cravate blanche, fleur à la boutonnière ; une fois par semaine, il tenait là ses assises, le chic, le copurchic, le pschutt, le gratin, le v’lan, le flan…
Sur la scène un défilé de femmes… des grosses, des maigres, des brunes et des blondes, des châtaines et des rousses ; elles égrenaient un chapelet de naïvetés lamentables et de turpitudes sanieuses.

(Le Journal, La Vie parisienne)

Puis, les fameuses de la gomme,
Passant tout le jour à chercher,
Ainsi que Diogène… un homme
Avec qui l’on va se… cacher.

(Jacques Rédelsperger, Nos ingénues au Salon)

Gratte-paille

France, 1907 : Fauvette d’hiver.

Grippe

d’Hautel, 1808 : Filouterie, friponnerie, fantaisie, caprice.
La grippe. Espèce de rhume fort commun à Paris pendant l’hiver ; comme dans cette grande capitale tout est de mode, il a été un temps où il étoit du bon ton d’avoir la grippe.

Delvau, 1866 : s. f. Caprice, mauvaise humeur contre quelqu’un, — dans l’argot des bourgeois. Avoir en grippe. Ne pas pouvoir supporter quelqu’un ou quelque chose. Prendre en grippe. Avoir de l’aversion pour quelqu’un ou quelque chose.

France, 1907 : Fille ou femme brusque, pétulante, emportée, prête à tout moment à griper au collet les gens qui lui parlent ; du patois bourguignon.

Gros-musc

France, 1907 : Poire d’hiver parfumée.

Grue

d’Hautel, 1808 : Faire le pied de grue. S’humilier ; faire des soumissions devant quelqu’un ; monter la garde dans les antichambres d’un homme puissant.
Avoir un cou de grue. Avoir le cou long.
Il est planté là comme une grue. Pour, il ne sait quelle contenance tenir ; il croque le marmot.

Delvau, 1864 : Fille entretenue, parce que les filles de cette espèce sont souvent plus bêtes que belles — ce qui fait qu’on ne s’explique pas les folies que les gandins font pour elles.

Dans certains théâtres, on voit de jeunes aspirantes qui se font des yeux jusqu’aux oreilles et des veines d’azur du corset jusqu’aux tempes ; ce ne sont pas des femmes, ce sont des pastels ; cette première catégorie de grues s’appelle les maquillées.

(Joachim Duflot)

Larchey, 1865 : « Pour qualifier une fille aux jambes maigres aux gros yeux à fleur de tête, à l’intelligence épaisse, on dit : C’est une grue. » — Scholl. — « Mme Croquoison : Nous sommes tous des grues. » — Le Rapatriage, parade du dix-huitième siècle.

Delvau, 1866 : s. f. Femme entretenue, que la Nature a douée d’autant de bêtise que de beauté, et qui abuse de celle-ci pour faire accepter celle-là. C’est un mot heureux que les gens de lettres ont trouvé là pour répondre à l’insolence des filles envers les honnêtes femmes. Bécasses ! disaient-elles. Grues ! leur répond-on. Mais ce mot, dans ce sens péjoratif, n’est pas né d’hier, il y a longtemps que le peuple l’emploie pour désigner un niais, un sot, un prétentieux.

Rigaud, 1881 : Femme sotte et prétentieuse. — Dans le dictionnaire de l’Académie, grue est donné dans le sens de niais. — Dans le jargon des comédiens, c’est une demoiselle qui possède de la beauté, de l’argent et des toilettes en quantité suffisante pour obtenir un bout de rôle où elle montre ses épaules, ses diamants et sa bêtise. Elle lève les gentilshommes de l’orchestre, comme la grue lève les fardeaux ; d’où son surnom.

La Rue, 1894 : Bête. Femme entretenue. V. Biche.

Virmaître, 1894 : Fille publique, jolie mais bête à manger du foin. De cette allusion est né un mauvais calembourg : Les camelots crient : Demandez l’Indicateur des grues de Paris pour rues (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Fille de bas étage.

Hayard, 1907 : Fille publique.

France, 1907 : « Bête marécageuse qui plume les gros pigeons et nourrit les petits poissons », dit la Vie Parisienne. Fille ou femme de mœurs légères ; nom que donnent les femmes à leurs rivales ou simplement à celles qu’elles n’aiment pas.
D’après Lorédan Larchey, grue viendrait non de l’oiseau à longues jambes, mais du vieux français grus, qui a perdu son orthographe primitive en passant à travers les âges.

J’avais donné précédemment grue avec le sens de marcheuse, dit-il, c’est-à-dire de figurante faisant commerce d’amour à l’ombre du théâtre. Je croyais que le mot était éclos, il y a trente ans, dans les corps de ballet, où les femmes paraissent montées sur des jambes d’autant plus longues que leurs jupes sont plus courtes. Mais le Dictionnaire de Godefroy vient de me donner fort à penser. J’y trouve grus comme mot injurieux, signifiant ribaude au moyen âge. En voici un exemple justificatif daté de 1415… « Ellui Girart appela la suppliante deux ou trois fois grus ! grus ! Et pour ce qu’elle n’entendoit pas ce que c’estoit à dire de telles paroles, demanda audit Girart que c’estoit. Lequel Girart lui dit que c’estoit à dire ribaude, en l’appelant par plusieurs fois : grus : ribaude ! grus : ribaude ! »

 

— Figure-toi que, sans savoir ni pourquoi ni comment, je m’étais amourachée de lui : ce jour-là, j’ai fait un joli coup ! Pas beau, pas d’esprit, pas d’argent : rien, quoi ! Par-dessus le marché, Monsieur me trompait avec la première grue venue ; on n’a pas idée de ça !

(Jules Noriac, Le Grain de sable)

Gladiola, dans la délicieuse revue de Blondel et Montreau, nous montre avec beaucoup de talent sa superbe poitrine et son dos ensorceleur. Ses admirables jambes, qui ne mesurent pas moins de soixante-dix centimètres vers la région communément appelée cuisse, ont été rappelées quatre fois. C’est un vrai triomphe pour la charmante jeune grue.

(George Auriol, Le Journal)

— Et quand elle a parlé des tableaux vivants… J’ai eu une envie de rire… elle qui a montré ses jambes pendant quinze ans dans toutes les revues : car c’est une ancienne actrice.
— Une actrice ! pas même… une ancienne grue.

(Maurice Donnay, Chère Madame)

La dame : une trentaine d’années, plutôt très jolie, mais l’air un peu grue et surtout très dinde.

(Alphonse Allais, La Vie drôle)

Fille de petits brocanteurs juifs, elle avait l’ambition et la ténacité des femmes de sa race ; jetée à seize ans sur les planches aux figurations et aux féeries, elle avait vite eu honte de ce métier de grue.

(Henry Bauër, Une Comédienne)

— Les jeunes filles nous servent d’éprouvette. On s’apprend à flirter et à aimer avec elles, pour de rire, à blanc, en attendant qu’on s’attaque plus tard sérieusement aux vraies femmes, aux femmes mariées. Comprenez-vous ? Les jeunes filles, pour moi, c’est comme le volontariat de l’amour. Une première étape, avant les grandes manœuvres que vous faisons ensuite avec les grues, et la guerre sanglante avec les dames du monde.

(Henri Lavedan)

Et puis, aussi bien je m’ennuie :
La grue, aux yeux couleur de jais,
Dans laquelle je me plongeais,
Depuis ce matin est enfuie
Et m’a laissé d’autres sujets
De tracas et de rêverie.

(A. Glatigny, Joyeusetés galantes)

Les frimas remplacent la brise ;
Tombant comme d’un encensoir,
La neige sur la terre grise
Étend son vaste et blanc mouchoir,
Sous le ciel inclément et noir,
Malgré les rafales bourrues,
Des filles vont errant le soir…
L’hiver est rude aux pauvres grues !
Princesses, heureuses d’avoir
Chambre bien close et rentes drues,
Ne condamnez pas sans savoir…
L’hiver est rude aux pauvres grues !

(Georges Gillet)

Guibole

France, 1907 : Jambe ; de gigue. Jouer des guiboles, courir.

Un bonhomme qui passait près de nous de toute la vitesse de ses vieilles guiboles nous jeta ces mots, sans s’arrêter une seconde, ni seulement tourner la tête :
— Les Prussiens !

(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)

— Voilà, continua-t-il, en posant son verre vide sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent ; mais, l’hiver dernier, bernique ! Les guiboles n’ont plus voulu aller… Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt le Nanterre… J’y ai passé trois mois ; mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux… Toute la sainte journée, il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça… Puis, quel sale monde !

(André Theuriet)

Hirondelle

d’Hautel, 1808 : Une hirondelle de carême. Voyez Carême.
Une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour dire qu’il ne faut point tirer conséquence d’un seul exemple.

Delvau, 1864 : Jeune fille encore pucelle, qui annonce le printemps de l’amour comme l’aronde le printemps de l’année.

Delvau, 1866 : s. f. Cocher de remise, — dans l’argot des cochers de place.

Delvau, 1866 : s. f. Commis voyageur, — dans l’argot des faubouriens.

Delvau, 1866 : s. f. Ouvrier récemment débarqué de province, — dans l’argot des tailleurs.

Rigaud, 1881 : Ouvrier tailleur de nationalité étrangère. Tantôt l’hirondelle vient faire son apprentissage à Paris et retourne dans son pays, tantôt elle arrive à la bonne saison pour repartir au commencement de l’hiver. — Hirondelle d’hiver, marchand de marrons.

Fustier, 1889 : Bateau qui, sur la Seine, sert au transport des voyageurs. (V. Mouche.) — Dans les stations balnéaires, en Bretagne surtout, on désigne sous le nom d’hirondelle le voyageur, le touriste qui vient se promener, prendre des bains de mer ou faire une saison. Comme l’hirondelle, le voyageur vient aux approches du beau temps et disparait avec la belle saison.

France, 1907 : Commis voyageur.

France, 1907 : Voleur chargé de faire le guet dans le vol à l’américaine et qui voltige autour du groupe occupé à dévaliser de naïf pour prévenir à coups de sifflet de l’arrivée des agents. C’est aussi, dans l’argot des tailleurs, l’ouvrier nouvellement arrivé de province, et, dans l’argot des cochers de place, le cocher de remise.

L’agent qui les suivait depuis la gare de Lyon les avait vus s’arrêter devant un marchand de tabac de la place des Vosges, pour envoyer leur victime chercher les excellents cigares accoutumés. Il s’était caché derrière un pilier des arcades qui entourent la place, mais il fut à cet instant aperçu par les hirondelles, qui donnèrent le signal de la fuite.

(La Nation)

Hirondelle d’hiver

France, 1907 : Marchands de marrons, ramoneurs. C’est aux approches de l’hiver qu’ils font leur apparition.

Hirondelles d’hiver

Delvau, 1866 : s. f. pl. Les marchands de marrons, et aussi les petits ramoneurs, parce que c’est au milieu de l’automne, aux approches de l’hiver, que les premiers viennent s’installer dans les boutiques des marchands de vin, et que les seconds font leur apparition dans les rues de Paris.

Virmaître, 1894 : Les ramoneurs et les marchands de marrons. Quand les hirondelles partent pour un climat plus doux, on les voit arriver (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Ramoneurs.

Hiver

d’Hautel, 1808 : Beaucoup de personnes font ce mot féminin, et disent contre l’usage, une hiver pluvieuse, au lieu de pluvieux.
Les noms des quatre saisons sont masculins, à l’exception cependant de l’automne, qui est des deux genres.
Il a un bon manteau pour son hiver. Se dit plaisamment d’un homme qui a un fort gros rhume au commencement de l’automne.
À la mi-mai queue d’hiver. Dicton populaire, pour dire qu’il fait souvent très-froid à cette époque.
L’hiver n’est jamais bâtard, s’il ne vient tôt, il vient tard.

Homicide

Halbert, 1849 : Hiver.

Delvau, 1866 : s. m. L’hiver, — dans l’argot des vagabonds, pour qui cette saison est en effet meurtrière.

Rigaud, 1881 : Hiver. Il tue bien des pauvres diables.

France, 1907 : L’hiver. Il tue les pauvres gens.

Quand l’homicide fut venu, père, mère et toute la nichée, garçons et filles, se serrèrent sur le même grabat. C’est le lot des pauvres diables, et l’on s’étonne ensuite de la précocité des enfants des miséreux !

(Les Propos du Commandeur)

Influenza

France, 1907 : Maladie inventée par les médecins à court de malades au commencement de l’hiver de 1889 et qui n’est autre chose qu’une forte grippe. Mais pour la grippe on ne fait guère venir le docteur ; le malade se contente d’ordinaire de garder la chambre, tandis que la grippe, prenant soudain le nom nouveau d’influenza, le terrifie et le fait recourir à la Faculté. Comme pour toutes les maladies à nom nouveau, elle fit tomber un déluge de réclames. L’infatigable Gérandel n’a pas manqué cette bonne occasion de placer ses extraordinaires pastilles.

Depuis que sévit, à Paris, l’épidémie de grippe nommée influenza par les uns, fièvre dengue par les autres, une autre épidémie bien plus terrible s’est subitement déclarée.
Cette épidémie s’est abattue sur les lecteurs de tous les journaux français sous forme de réclames très bien faites, destinées à révéler au public une foule de remèdes contre la grippe, l’influenza, la fièvre dengue, etc.
Du jour au lendemain, des spécialités pharmaceutiques se sont rappelé qu’elles possédaient des propriétés merveilleuses contre ces actions.
Toute la pharmacie moderne y a déjà passé.
Ce serait amusant si la santé publique n’en devait souffrir.
Or, il importe de ne rien exagérer. La grippe où influenza, comme l’on voudra, est toujours la conséquence d’un rhume qui n’a pas été soigné à temps…
 
À vrai dire, cette épidémie est plus vexatoire que meurtrière et je ne crois pas que le niveau de la mortalité se soit élevé dans des proportions inquiétantes. L’influenza d’aujourd’hui n’est qu’une dilution de l’influenza d’il y a cinq ans qui, sournoisement — un grand médecin nous l’affirmait hier — fit plus de victimes que n’en avait fait le choléra de 1832.

(Grosclaude, Le Journal)

On a découvert, y a quéqu’ temps,
Un mal qu’a bien cent fois cent ans.
Et sous l’nom d’gripp’ qu’il se donnait
Personne ne le soupçonnait.
Or, vite à la mode on l’a mis
Dans l’meilleur monde il est admis.
C’est la fièvre dengue
Et l’influenza.
— Dieu, quell’ drôl’ de langue
On parle avec ça ! —
En l’appelant grippe
Ou rhum’ simplement,
Sitôt ça s’dissipe
Qu’c’est un amus’ment !

(É. Blédort)

Jean Raisin

France, 1907 : Vigneron : c’est aussi la vigne.

Dans une vieille écorce grise
Jean Raisin a passé l’hiver,
Il est en fleurs, le voilà vert ;
Jean Raisin ne craint plus la bise ;
Il est joufflu, blanc et vermeil,
Le voilà vin ; toute sa force
Ruisselant de sa fine écorce
S’échappe en rayons de soleil.

(Gustave Mathieu, Parfums, chants et couleurs)

Jérômiste

France, 1907 : Partisan du prince Jérôme Napoléon, vulgairement appelé Plonplon. Il y eut en 1883 des comités jérômistes constituées par M. Lenglé, qui, pendant l’hiver de 1886-87, tinrent un véritable club au café Américain pour accepter définitivement la République avec réforme démocratique de la Constitution.

Ces premiers pas vers le général Boulanger, M. Thiébaud ne les fit pas seul. Ses amis, les jérômistes, étaient tous favorables à l’homme dont la popularité grandissait si vite.

(Mermeix)

Kif-kif

Delvau, 1866 : adv. Ric-à-ric, — dans l’argot des faubouriens qui ont servi dans l’armée d’Afrique.

Boutmy, 1883 : Expression qui vient des Arabes, importée assurément dans l’atelier par quelque zéphyr ou quelque zouave typographe. Dans le patois algérien, kif-kif signifie semblable à : kif-kif bourricot, semblable à un âne. Les compositeurs l’emploient pour dire qu’une chose est la même qu’une autre : C’est kif-kif, c’est équivalent, c’est la même chose.

Merlin, 1888 : Synonyme à identique, de semblable, — de l’arabe.

France, 1907 : Même chose. Mot arabe rapporté par les troupiers d’Afrique. Il s’emploie toujours pour indiquer la similitude.

Ya dix ans les pauvres bougres que les Versaillais avait envoyés à la Nouvelle radinaient. Y avait eu d’abord des grâces, puis l’amnistie. Le populo mené en bateau par les politicailleurs commencait à ruminer : jusque-là on avait cru qu’une fois Grévy président de la République, les 363 devenus les maîtres de tout, ça allait marcher comme sur des roulettes.
Ah ouat ! Kif-kif comme sous Mac-Mahon.

(Le Père Peinard)

L’exemple ? On s’en moque, remoque et contre-moque ! Avoir le cou tranché net on crever des boyaux vides, c’est kif-kif ! Au moins, avant de mourir, on est nourri !

(Séverine)

On dit aussi dans le même sens kif-kif bourico, comme le baudet.

Que ce soit le printemps rose
Où tout dit : « J’aime ! » à l’écho,
Que ce soit l’hiver morose,
Pour eux : kif-kif bourriko !

(Octave Pradels)

Jules Jouy, dans sa chanson des Gardiens de la paix, qui fit jadis les délices des habitués du Chat Noir, termine par ce couplet sur l’air des Canards tyroliens :

Quand les sergots restent chez eux,
À mon avis, ça vaut bien mieux,
Qu’ils s’occupent de leurs conjungos,
Car, des sergots, ou pas d’sergots,
Pour nous, c’est kif-kif bourrico,
Tralalalala, tralalala !
Paix ! paix ! paix ! paix !
Voilà les gardiens de la paix !

Je ne sais pourquoi Dubut de Laforest a, dans la Femme d’affaires, dénaturé l’orthographe pourtant si rationnelle de kif-kif :

— Laissez-moi là, puisque je ne suis pas un homme !
— Un singe, c’est quif quif !

Lettres de Jérusalem

Vidocq, 1837 : Les évènemens de notre première révolution ont donné naissance aux Lettres de Jérusalem ainsi qu’aux Vols à la Graisse et à plusieurs autres. De la fin de 1789 à l’an VI de la république, des sommes très-considérables, résultats de Lettres de Jérusalem, sont entrées dans les diverses prisons du département de la Seine, et notamment à Bicêtre. En l’an VI, il arriva dans cette dernière prison, et dans l’espace de deux mois, plus de 15,000 francs.
Voici quelle était la manière de procéder des prisonniers qui voulaient faire un arcat, c’est-à-dire escroquer de l’argent à une personne au moyen d’une Lettre de Jérusalem. Ils se procuraient les adresses de plusieurs habitans des départemens, et, autant que possible, ils choisissaient ceux qui regrettaient l’ancien ordre de choses, et qu’ils croyaient susceptibles de se laisser séduire par l’espoir de faire une opération avantageuse ; on adressait à ces personnes une lettre à-peu-près semblable à celle-ci.

Monsieur,
Poursuivi par les révolutionnaires, M. le vicomte de ***, M. le comte de ***, M. le marquis de ***, (on avait le soin de choisir le nom d’une personne connue et récemment proscrite), au service duquel j’étais en qualité de valet de chambre, prit le parti de se dérober par la fuite à la rage de ses ennemis ; nous nous sauvâmes, mais suivis pour ainsi dire à la piste, nous allions être arrêtés lorsque nous arrivâmes à peu de distance de votre ville ; nous fûmes forcés d’abandonner notre voiture, nos malles, enfin tout notre bagage ; nous pûmes cependant sauver un petit coffre contenant les bijoux de Madame, et 30 000 fr. en or ; mais, dans la crainte d’être arrêtés nantis de ces objets, nous nous rendîmes dans un lieu écarté et non loin de celui où nous avions été forcés de nous arrêter ; après en avoir levé le plan, nous enfouîmes notre trésor, puis ensuite nous nous déguisâmes, nous entrâmes dans votre ville et allâmes loger à l’hôtel de ***. Nous nous informâmes en soupant d’une personnes à laquelle on pût, au besoin, confier des sommes un peu fortes ; nous voulions charger cette personne de déterrer notre argent, et de nous l’envoyer par petites parties au fur et à mesure de nos besoins, mais la destinée en ordonna autrement. Vous connaissez sans doute les circonstances qui accompagnèrent l’arrestation de mon vertueux maître, ainsi que sa triste fin. Plus heureux que lui, il me fut possible de gagner l’Allemagne, mais bientôt assailli par la plus affreuse misère, je me déterminai à rentrer en France. Je fus arrêté et conduit à Paris ; trouvé nanti d’un faux passeport, je fus condamné à la peine des fers, et maintenant, à la suite d’une longue et cruelle maladie, je suis à l’infirmerie de Bicêtre. J’avais eu, avant de rentrer en France, la précaution de cacher le plan en question dans la doublure d’une malle qui, heureusement, est encore en ma possession. Dans la position cruelle où je me trouve, je crois pouvoir, sans mériter le moindre blâme, me servir d’une partie de la somme enfouie près de votre ville. Parmi plusieurs noms que nous avions recueillis, mon maître et moi, à l’hôtel, je choisis le vôtre. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître personnellement, mais la réputation de probité et de bonté dont vous jouissez dans votre ville, m’est un sûr garant que vous voudrez bien vous acquitter de la mission dont je désire vous charger, et que vous vous montrerez digne de la confiance d’un pauvre prisonnier qui n’espère qu’en Dieu et en vous.
Veuillez, Monsieur, me faire savoir si vous acceptez ma proposition. Si j’étais assez heureux pour qu’elle vous convint, je trouverais les moyens de vous faire parvenir le plan, de sorte qu’il ne vous resterait plus qu’a déterrer la cassette ; vous garderiez le contenu entre vos mains ; seulement vous me feriez tenir ce qui me serait nécessaire pour alléger ma malheureuse position.
Je suis, etc.
P. S. Il n’est pas nécessaire de vous dire qu’une affaire semblable à celle que je vous propose doit être faite avec la plus grande discrétion ; ainsi, dans votre réponse, qui devra passer par le greffe de la prison avant de m’être remise, bornez-vous, seulement à me répondre, oui, ou non.

Toutes les Lettres de Jérusalem étaient calquées sur le même modèle, et tous les jours il en sortait, des prisons de la Seine, une très-grande quantité ; sur dix, sur vingt même, une tombait entre les mains d’un individu qui, par bonté d’ame, ou dans l’espoir de s’approprier tout ou partie du trésor, voulait bien se charger de la commission, et qui répondait au prisonnier. (C’est ici le lieu de faire remarquer que ce n’était jamais à celui qui avait monté l’arcat que la réponse était adressée ; un autre prisonnier était chargé de figurer, c’est-à-dire, de représenter, au besoin, le domestique infortuné du comte ou du marquis.)
Lorsque la réponse du Pantre était parvenue à l’Arcasineur, il s’empressait de lui écrire qu’il bénissait le ciel qui avait bien voulu permettre que la première personne à laquelle il s’était adressé, fût assez bonne pour compâtir à ses peines ; il était prêt, disait-il, à lui envoyer le plan qui devait le guider dans ses recherches ; mais pour le moment cela lui était impossible, attendu que, pour subvenir à ses premiers besoins, il avait été forcé de mettre sa malle, et tout ce qu’elle contenait, entre les mains d’un infirmier, en garantie d’une somme de… (la somme était toujours en rapport avec la fortune présumée de l’individu auquel on s’adressait.) Mais pourtant, ajoutait en terminant l’Arcasineur, si vous voulez avoir l’extrême complaisance de m’envoyer la somme due par moi à l’infirmier, je vous enverrai de suite le plan, et toutes les indications qui vous seraient nécessaires. La cupidité exerce un tel empire sur la plupart des hommes, que, presque toujours, le prisonnier recevait la somme qu’il avait demandée ; il arrivait même que, par excès de complaisance ou de précaution, le Sinve l’apportait lui-même, ce qui ne l’empêchait pas de subir le sort du commun des martyrs.
Les Lettres de Jérusalem ne sont pas mortes avec les circonstances qui les avaient fait naître ; tous les jours encore, des arcats sont montés dans les prisons, et l’audace des Arcasineurs est si grande, qu’ils ne craignent pas de s’adresser à des individus qui doivent, par le fait seul de leurs relations antérieures, connaître leurs us et coutumes ; cela est si vrai, qu’un Arcasineur m’adressa, il y a peu de temps, la lettre suivante :

Toulon, le 14 novembre 1835.

Monsieur,
J’ai fait du bien ; qu’il est doux, ce mot ! Ce mot renferme des pages entières, des volumes même. Un bienfait n’est jamais perdu. Quoi ! le bienfaiteur désintéressé a-t-il besoin de récompense ? Non ! Il est trop payé, s’il est humain et généreux, par cette satisfaction qui énivre les ames sensibles après un bienfait.
Telle j’étais, Monsieur, à votre égard, lors de votre évasion de Toulon, et votre nom m’eût été toujours inconnu, sans mon petit-fils, dans les mains duquel se trouvait votre biographie en me faisant le récit de cette aventure, me mit à même de connaître le nom de l’individu auquel je m’étais intéressée. Il me restait cependant le doute que vous ne fussiez tel que je le souhaitais, ce qui aurait pu attirer sur moi la divine réprobation et l’exécration des hommes. Mais l’aveugle confiance que vous eûtes en moi en était un sûr garant ; et je me disais : le coupable endurci n’aime que la nuit, le grand jour l’épouvante. Enfin le ciel même parut me l’attester, quand il vint lui-même à votre secours, et vous offrit, par le moyen de l’enterrement, la voie de salut que vous me demandâtes, et que, par un excès d’humanité, je vous promis. Pourquoi donc, Monsieur, après votre aveu et votre prière : Sauvez-moi, ame sensible, Dieu vous on tiendra bon compte, ne continuâtes-vous pas à me dire : Vous sauvez un malheureux qui n’a pas trempé dans le crime dont il a été accusé, et qui l’a plongé dans l’abîme dont il est si difficile, mais non impossible de se relever ! Cette déclaration aurait redoublé en moi l’intérêt qui me portait à vous aider, et aurait laissé en moi cette sécurité, et cette satisfaction que l’on éprouve à la suite d’un bienfait qui est ignoré de tout le monde. Mais, hélas ! comme les temps sont changés, depuis lors, pour nous ! Vous, en butte alors à la plus cruelle destinée, manquant de tout, obligé à fuir la société des hommes, et moi qui menais une vie paisible, quoique veuve d’un maître marin mort au service du roi Louis XVI, par le moyen d’un modique commerce, et une conscience pure, qui me mettait, ainsi que mes deux demoiselles en bas âge, à l’abri des premiers besoins.
Depuis que cette faible ressource m’a manqué, n’en ayant pas d’autres, je n’ai fait que languir.
Atteinte une des premières par le choléra je croyais toucher à la fin de mes maux, mais le ciel en a disposé autrement. La volonté de Dieu soit faite. Dieu a voulu m’épargner en prolongeant mon existence ; Dieu y pourvoira.
Je souhaite, Monsieur, que Dieu continue à prospérer vos affaires, et que vous soyez toujours le soutien des malheureux.
Agréez, Monsieur, les sentimens de ma considération, avec lesquels je suis,

Votre dévouée servante,
Geneviève Peyron, Ve Diaque.
Rue du Pradel, 19.

Voici en quels termes je répondis à cette lettre ; car, quoique bien convaincu qu’elle n’émanait pas de la personne qui m’avait rendu l’important service de favoriser mon évasion, mais bien de quelque Arcasineur pensionnaire du bagne de Toulon, qui avait appris la circonstance qu’il me rappelait, par mes Mémoires, je ne voulais pas, si contre toute attente mes prévisions étaient fausses, m’exposer à manquer de reconnaissance.
« Je serais mille fois heureux, Madame, si le hasard me faisait retrouver la femme qui m’a si généreusement aidé, à Toulon, lors de mon évasion ; je suis tout prêt à reconnaître, comme je le dois, ce qu’elle a fait pour moi, mais je ne veux point m’exposer à être dupe.
Ce que vous me dites, Madame, me prouve jusqu’à l’évidence que vous n’êtes pas la femme généreuse qui me procura les moyens de sortir de la ville de Toulon, et que vous ne connaissez cette circonstance de ma vie que par la lecture de mes Mémoires. Au reste, si vous êtes réellement la personne en question, vous pouvez aisément m’en donner la preuve, en me rappelant un incident qui m’arriva lorsque j’étais chez vous ; incident que la mémoire la moins locale ne peut avoir oublié ; si vous pouvez faire ce que je vous demande, je suis prêt à vous envoyer 500 fr., et même plus, etc., etc. »
L’Arcasineur ne se tint pas pour battu, et il me répondit en ces termes :

Toulon, le 30 novembre 1815.

Monsieur,
Il sied à la bienséance de répondre à une honnête missive, mais il n’est pas permis d’humilier les personnes.
Née dans une classe médiocre, appartenant à des parens dont l’honneur et la probité ont été les idoles, j’ai su répondre à leur attente, et me mériter, par une conduite toujours exempte de blâme, l’estime publique. Quoique illettrée, la nature m’a douée de ce tact qui tient lieu d’éducation soignée, et qui nous met à même de juger du procédé d’une personne. Mon petit-fils, né dans un siècle plus heureux que le mien, quant à l’instruction, a été choisi par moi pour être l’organe de mes pensées, et l’interprète de mes sentimens.
Oui, monsieur, je l’avouerai sans réserve, la tournure de votre lettre, et vos phrases ont tellement blessé mon amour-propre, que j’en ai été indignée. Vous eussiez beaucoup mieux fait de ne pas répondre que de m’offenser, et réserver votre manière de rédiger pour des ames basses et vénales. Cependant, un seul de vos paragraphes a mérité toute mon attention, et m’a paru être le plus fondé : c’est la crainte d’être trompé. J’ai apprécié vos doutes, et je les ai même admis. Mais, d’ailleurs, m’examinant attentivement, comment admettre en moi de pareilles idées, et supposer en moi un subterfuge, m’écriai-je au fond de l’ame, m’attachant à la ligne au contenu de ma lettre ! Demandait-elle une reconnaissance pécuniaire ? Contenait-elle un emprunt ? Exigeait-elle un sacrifice ? Non ! rien de tout cela. Elle ne contenait que l’épanchement sincère d’une ame sensible en apprenant l’heureux changement de votre sort ; et si la comparaison de nos destinées en différentes époques a été interprétée pour une demande quelconque, je la repousse de toutes mes forces, et hautement je m’écrie : mieux vaut mourir que s’humilier.
Quant à la preuve convaincante que vous me demandez, afin de reconnaître si je suis la personne en question, je répugnerais à la donner, précisément parce qu’elle a pour but la proposition d’une somme, si ce n’était une satisfaction personnelle. Je vous observerai donc que, soit vous, soit un autre individu auquel soit arrivé un pareil accident, vous ne fûtes jamais chez moi, n’ayant pu faire, sans me compromettre ; que le court entretien dans lequel je vous fis espérer les moyens de sortir, eut lieu publiquement, et que la circonstance et l’incident dont vous me parlez, me sont aussi inconnus que le Phénix. Et qu’enfin, n’ayant jamais joué, pendant ma vie, quoique orageuse, que des rôles honorables, je ne commencerai pas à l’hiver de mon âge à démentir mes sentimens.
J’ai l’honneur d’être,
Monsieur

Votre servante,
Genièvre Peyron, Ve Diaque.

Je ne voulus point prendre la peine de répondre à cette seconde missive. J’engage toutes les personnes qui en recevraient de semblables à suivre mon exemple.

Levage

Larchey, 1865 : Opération qui consiste de la part d’un homme à faire sa maîtresse d’une femme, ne fût-ce que pour un jour. De la part d’une femme, c’est amener un homme à lui faire des propositions. — Terme de chasse.

Delvau, 1866 : s. m. Escroquerie, — dans l’argot des faubouriens. Séduction menée à bonne fin, — dans l’argot des petites dames. Galanteries couronnées de succès, — dans l’argot des gandins.

Rigaud, 1881 : Séduction facile et en coupe réglée. — Les filles font des levages dans les bals publics à coups de cancan, les femmes galantes, au théâtre, à coups de lorgnette ; les grandes cocottes, au bois de Boulogne, à coups de huit-ressorts, sur la plage à coups de costume de naïades, à Monaco à coups de cartes.

La Rue, 1894 : Escroquerie. Séduction facile. Lever une femme.

France, 1907 : Raccrochage. Levage au crachoir, lever une femme grâce au bagoût.

— Qu’allait-il devenir de cette grossesse ? Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Elle devait bien s’y attendre, pourtant, avec la vie qu’elle menait, les intrigues qu’elle nouait, ses frasques et ses levages de chaque jour, de chaque soir.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Jane, sur le tapis vert,
Tout l’hiver,
Ayant semé sa galette,
Revint à Paris seulette,
Sans un seul petit morceau
De prince ou de rigolo.
Elle alla crier famine
Chez Thérèse, sa voisine,
La priant de lui prêter
Cent louis pour subsister
Jusqu’à son prochain levage :
Je vous pairai, je le gage,
Avant peu, foi d’animal
Car je ne suis pas trop mal.

(Edme Paz)

Manche (faire la)

Vidocq, 1837 : v. a. — Les individus qui implorent, au coin des rues, la commisération publique, sont quelquefois plus riches que ceux auxquels ils demandent l’aumône. Quoique ce que j’avance ici puisse, au premier abord paraître incroyable, rien n’est cependant plus vrai, et tous les jours les journaux nous apprennent que tel individu qui, jusques à l’heure de sa mort, avait passé pour un misérable, vient de laisser à ses ascendans ou descendans un héritage plus ou moins considérable. La mendicité est un métier comme un autre, et ceux qui l’exercent habilement font fortune en peu de temps. Mais quelle que soit l’habileté des mendians parisiens, elle n’approche pas de celle de leurs confrères de la Flandre et de la Hollande. Il y a, dans ces contrées, des maîtres mendians qui exploitent à leur profit l’industrie de mendians subalternes. J’ai connu à Gand un individu nommé Baptiste Spilmann ; cet individu, qui jouissait d’une très-belle fortune, avait sous ses ordres au moins cinquante mendians de tout âge et des deux sexes. Ces malheureux étaient dressés à tout, ils étaient alternativement aveugles, boiteux ou culs-de-jatte. Baptiste Spilmann faisait déshabiller les individus qui obéissaient à ses ordres, et les envoyait le long des côtes solliciter, de la charité des habitans des villages voisins, des chemises, des pantalons et d’autres pièces d’habillement. Les mendians de Baptiste Spilmann n’opéraient guère que l’hiver, et les bons Flamands, touchés de les voir grelottans et presque nus, donnaient tous les vêtemens dont ils pouvaient disposer.
La femme Spilmann attendait à la sortie du village les sujets de son mari, et les vêtemens qu’ils avaient recueillis étaient déposés dans un fourgon attelé de trois ou quatre chevaux. Cette manœuvre était opérée le lendemain dans un autre village, et ainsi de suite jusqu’à ce que le fourgon fût plein, Chaque expédition valait à Baptiste Spilmann d’assez fortes sommes ; cependant il ne bornait pas à cela son industrie, il faisait mendier pour son compte aux baptêmes, noces et enterremens. Il avait même à son service des possédés qu’il présentait à la chapelle de la bienheureuse Sainte-Gudule.

Rigaud, 1881 : « Exercer la mendicité à domicile avec des allures bourgeoises et quelquefois même de grand seigneur, mais de grand seigneur ruiné. » (Paris-Vivant, Le Truqueur, 1858)

Virmaître, 1894 : Mendier, quêter. Les voleurs restés en liberté font la manche pour venir en aide à un camarade qui est en prison. Les sœurs de charité font la manche dans les maisons aisées pour soulager les pauvres et les malades des hôpitaux (Argot des voleurs). N.

France, 1907 : Mendier, tendre la main ou la sébile.

Le birbe avait l’air de faire la manche dans les garnaffes et les pipés.

(Mémoires de Vidocq)

Manteau

d’Hautel, 1808 : Garder les manteaux. Assister à un duel ; n’y être que simple spectateur ; faire le guet ; demeurer les bras croisés, quand les autres travaillent.
Il a un bon manteau pour son hiver. Se dit par plaisanterie de quelqu’un qui a un gros rhume, ou, les fièvres, au commencement de l’hiver.
Manger son pain sous son manteau. Se dit d’un égoïste, d’un avare, qui ne fait jouir personne de son bien.
Faire quelque chose sous le manteau. Pour dire, d’une manière furtive, cachée.
Cela est fait sous le manteau de la cheminée. Se dit d’une affaire concertée en cachette ; faite à plaisir, et que l’on présente comme arrivée accidentellement.

Fustier, 1889 : Argot théâtral. Rôle où l’acteur porte un manteau. (Littré)

Il avait, comme artiste, une scène de composition, une autorité de manière qui, jointes à une excellente diction, faisaient de son jeu dans les rôles proprement appelés les manteaux un sujet d’études des plus attrayants.

(Revue britannique)

Manteau de la cheminée (sous le)

France, 1907 : En famille, en petit comité.

Jusque vers le milieu du XIIe siècle, les habitations de nos aïeux — même des seigneurs — n’avaient pas de cheminées. Pour chauffer les appartements, on se servait de brasières dans lesquelles on entretenait de la braise recouverte de cendres. Ce fut dans les monastères qu’on commença à construire des cheminées dans les grandes salles ; les châteaux imitèrent bientôt cet exemple, mais on construisait ces cheminées tellement larges qu’on pouvait y faire rôtir des moutons et même des veaux entiers devant des feux composés de troncs d’arbres ; sous le manteau de ces cheminées la famille entière pouvait prendre place et l’on voit encore certains châteaux avec des cheminées sous les manteaux desquelles le châtelain faisait dresser son lit pendant l’hiver.

(Jean-Bernard)

Marchfeld

Rigaud, 1881 : Champ de manœuvre, — dans l’argot de Saint-Cyr.

Fustier, 1889 : C’est ainsi que les élèves de l’École de Saint-Cyr appellent le champ de manœuvres.

Que les jours d’hiver nous parurent longs, les après-midi sombres pendant lesquels nous épelions le b a ba du métier dans le marchfeld que balayaient âprement les bises.

(Maizeroy, Souvenirs d’un Saint-Cyrien)

Menteur

d’Hautel, 1808 : Menteur comme un arracheur de dents. Voy. Arracheur.
Menteur d’hiver. Celui qui, par cérémonie, dit n’avoir pas froid, quand il est transi, et qui refuse de s’approcher du feu.

Mettre au vert (se)

France, 1907 : Se ranger.

Monsieur l’Hiver se lève tard
À midi, sur le boulevard,
Il suit les filles, les oiselles ;
Et sous un parapluie ouvert,
Dans l’espoir de se mettre au vert,
Il parle d’amours éternelles.

(Auguste Marin, Femmes d’hiver)

Mondaine (demi)

France, 1907 : Femme qui joint l’élégance à la légèreté de mœurs. On les désignait à la fin du dernier siècle sous le nom de fille du monde.

Les demi-mondaines ont toujours plus de robes que de chemises.

(Lorédan Larchey)

Vous croyez qu’elles portent des chapeaux de vingt-cinq louis, des robes de dix mille francs, qu’elles ont des voitures attelées de chevaux sans prix ? Vous croyez que, en des hôtels somptueux, elles laissent tomber, le soir, en rentrant, après des soupers merveilleux, des manteaux de renard bleu, l’hiver, et, l’été, de légères pelisses de point d’Angleterre noir, entre les mains de trois femmes de chambre empressées ? Vous croyez qu’elles dorment, au fond des appartements de soie dorée, en des alcôves de dentelle ailée, et qu’on leur sert, en des tasses de Chine, le chocolat matinal ? Erreur parfaite. Tout ce triomphe semble être, n’existe pas en réalité. Et elles ne sont que des mensonges parés d’apparences. Il y a les chapeaux, mais il y a la modiste avec la note pas payée. Il y a les robes, mais il y a le couturier qui menace de la police correctionnelle. Il y a les voitures, amis il y a le cocher qui réclame quatre mois de foin et d’avoine ; et chaque matin, au seuil des hôtels, il y a l’huissier, bientôt suivi du commissaire de police, si on tarde à ouvrir la porte ! Car, la vérité, c’est que Paris, qui n’a pas d’argent, bien qu’il feigne d’en dépenser, n’est plus assez riche pour entretenir, tout à fait, ses courtisanes, même illustres, et la plus opulente des demi-mondaines est citée à la justice de paix pour quarante-deux francs qu’elle doit au blanchisseur !

(Catulle Mendès)

Monter un gandin

Larchey, 1865 : « Dans l’armée d’Afrique, c’est essayer de consommer sans payer le cabaretier maltais. » — De Vauvineux. Gandin : Tromperie. — Du vieux mot gandie : tromperie. V. Du Cange.

France, 1907 : Tromper.

Les galifardes et les râleuses se promènent devant les boutiques hiver comme été, et aussitôt qu’un noble étranger se hasarde dans leurs parages, elles se le disputent avec des câlineries fort embarrassantes pour lui : il s’agit pour elles de monter un gandin.

(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)

Mortels, glissez, n’appuyez pas

France, 1907 : « N’insistez pas sur les sujets scabreux. » Ce vers, cité proverbialement, est de la facture d’un pauvre diable de poète nommé Roy, qui, vers 1730, dit Édouard Fournier, eut plus d’esprit que de succès et fut plus sifflé et même bâtonné qu’applaudi. Il terminait un quatrain placé en bas d’une de ces gravures représentant les saisons, communes au commencement du XVIIIe siècle et représentant l’hiver sous la figure d’un groupe de patineurs :

Sur un mince cristal l’hiver conduit leurs pas.
Le précipice est sous la glace.
Telle est de vos plaisirs la légère surface :
Mortels, glissez, n’appuyez pas.

Mouches d’hiver

Delvau, 1866 : s. f. pl. Flocons de neige. Il tombe des mouches d’hiver. Il neige.

France, 1907 : Flocons de neige.

Nourrisseur

Larchey, 1865 : « Les nourrisseurs préparent et nourrissent une affaire ; ils savent le moment où le rentier touche sa rente et les jours de rentrée du négociant ; ils étudient la maison et les habitudes des gens qu’ils veulent faire voler. » A. Monnier. — V. Cambriolleur.

Delvau, 1866 : s. m. Restaurateur, cabaretier, — dans l’argot des bohèmes.

Delvau, 1866 : s. m. Voleur qui indique une affaire, qui la prépare à ses complices.

Rigaud, 1881 : Charpentier en vols et assassinats. Il traite avec les metteurs en scène suivant l’importance et la réussite probable du drame.

Fustier, 1889 : Voleur qui dévalise les appartements dont les maîtres sont en voyage. La banlieue de Paris est pendant l’hiver infestée de nourrisseurs qui déménagent les villas.

La Rue, 1894 : Celui qui prépare, nourrit le vol. Voleur de la banlieue.

France, 1907 : Ce nom, dans l’argot des voleurs, désigne celui qui cherche les mauvais coups à faire. Le nourrisseur indique, moyennant une bonne redevance, soit un endroit à piller, soit quelqu’un à dévaliser. Jamais il ne prend de part à l’action. De cette façon, il touche le produit des vols qu’il organise sans encourir de danger sérieux.

Les nourrisseurs préméditent leurs coups de longue main, et ne se hasardent pas à cueillir la poire avant qu’elle ne soit mûre.

(Mémoires de Vidocq)

Omnibusard

Rigaud, 1881 : Mendiant qui exploite la charité publique en omnibus. Voici le procédé : Tantôt c’est un enfant, tantôt un vieillard qui, en hiver, la chair au vent, tout dépoitraillé, vient s’asseoir près du conducteur. Il sort péniblement, sou à sou, trente centimes, les tourne, les retourne, pousse un soupir, laisse échapper une larme et grelotte. Les âmes charitables s’émeuvent, chacun donne quelque menue monnaie. L’omnibusard recueille ainsi quinze, vingt, quelquefois trente sous, grelotte, tousse, crache, pleure d’attendrissement, fait arrêter la voiture et va, une station plus loin, recommencer le même manège, après avoir toutefois pris de nouvelles forces chez le marchand de vin.

France, 1907 : Mendiant qui exerce sa profession dans les omnibus, en prétendant avoir perdu son porte-monnaie et cherchant ainsi à exciter la pitié des voyageurs.

Oranges à cochon

France, 1907 : Pommes de terre. On les donnait en effet autrefois aux cochons, et ce préjugé était tel que les paysans seraient plutôt morts de faim que de goûter à ce tubercule, interdit par les prêtres.

Par les villes, par les hameaux,
Après la parole bénite,
Pendant deux cents ans les pourceaux
Mangeaient seuls la pomme maudite.
Si bien qu’on vit les paysans
Brouter l’hiver l’herbe gelée,
Tandis qu’au milieu de leurs champs
Restait la pomme ensorcelée.

(Charles Jodet)

On dit aussi oranges de Limousin.

Paire (se faire la)

Hayard, 1907 : Se sauver.

France, 1907 : Se sauver, courir. Jambes est sous-entendu : se faire la paire de jambes. On dit également se faire la paire de mains courantes.

— Oùs qu’est ma menesse ? Veux-tu calter, Pamela… Non, mais n’s’fera pas la paire… C’est-y cruche une marmotte !

(A. Bruant, Les Bas-fonds de Paris)

Diner à la paire, se sauver sans payer après le repas.

J’ai connu à la Roquette un peintre en bâtiments ; depuis cinq à six ans, tous les hivers, il rappliquait passer sa saison. Il avait environ trois mois à tirer pour un coutumier dîner à la paire.

(La Sociale)

Pays de cocagne

France, 1907 : Pays où tout abonde, où l’on fait grande chère, où l’on vit bien sans travailler.
On n’est pas d’accord sur l’étymologie de ce nom. Le savant évêque Daniel Huet, qui fut adjoint à Bossuet pour l’éducation du Dauphin, prétend que c’est une corruption de gogaille, gogue, goguette. La Monnoye, l’auteur de la célèbre chanson de M. de la Palisse, philologue érudit, le fait venir de Merlin Coccaio, qui, dans sa manière macaronée, décrit une contrée qui serait un paradis pour les gastrolâtres. Mais bien avant le moine Théophile Falengo, caché pendant la première moitié du XVIe siècle sous le pseudonyme de Merlin Coccaie, on trouve le mot cocagne dans les vieux fabliaux. Un d’eux, écrit au XIIIe siècle, a même pour titre : C’est li fabliou de Coquaigne. Il est fort curieux et débute ainsi :

Li païs a nom Coquaigne,
Qui plus y dort, plus y gaaigne ;
Cil qui dort jusqu’a miedi,
Gaaigne cinc sols et demi,
De bars, de saumons et d’aloses
Sont toutes les maisons encloses ;
Li chevrons y sont d’esturgeons,
Les couvertures de bacons (jambons)
Et les lates sont de saucisses…
Par les rues vont rostissant
Les crasses oes (les grasses oies) et tornant
Tout par elles (d’elles-mêmes) et tout ades
Les suit la blanche aillie (sauce à l’ail) après.

C’est ce qui a fait croire à Geruzez et à Littré après lui que cocagne venait de coquina (cuisine) ou de coquere (cuire) en passant par le catalan coca.
Voilà bien de l’érudition et c’est remonter à bien des sources quand l’étymologie se trouvait, c’est le cas de le dire, sous la main.
Cocagne vient de coquaigne, justement comme on le trouve écrit dans de fabliau du recueil de Méon, et coquaigne est un pain de pastel du Languedoc. Comme la vie y était facile, la terre fertile, les fruits en abondance et le climat charmant, on appelait ce pays, pays de Coquaigne, c’est-à-dire où les habitants mangeaient d’excellents petits gâteaux à très bon marché, buvaient de bon vin à peu de frais, enfin ne travaillaient guère.
Legrand, dans le Roi de Cocagne, a donné de ce merveilleux pays un tableau qui est loin de valoir celui du fabliau du XIIIe siècle :

Veut-on manger, les mets sont épars dans les plaines ;
Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines ;
Les fruits naissent confits dans toutes les saisons ;
Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons ;
Le pigeonneau farci, l’alouette rôtie,
Vous tombent ici-bas du ciel comme la pluie.

Terminons par cette fin de la satire de Boileau :

Paris est pour le riche un pays de Cocagne ;
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut, dans son jardin tout peuplé d’arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries,
Mais moi, grâce au destin, qui n’ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu.

Pelure

Vidocq, 1837 : s. f. — Redingotte.

un détenu, 1846 : Redingotte.

Larchey, 1865 : Vêtement. — C’est en effet une pelure pour le corps. V. Épates.

Delvau, 1866 : s. f. Habit ou redingote, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Habit, redingote, paletot. — Pelure d’oignon, vêtement très léger, vêtement très usé.

La Rue, 1894 : Habit.

Virmaître, 1894 : Paletot ou veston.
— J’enquille ma pelure à manger le rôti (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Vêtement que l’on a sur soi.

Hayard, 1907 : Paletot.

France, 1907 : Habit, vêtement, paletot. « Enquiller sa pelure. » À noter qu’en vieux français un habit fourré s’appelait pelé.

En un tour de main, vous auront forcé d’essayer un habillement complet, du galurin aux ripatons, en passant par le culbutant, qui est le pantalon, et par la limace qui est la chemise. Puis après que vous leur aurez payé quinze francs une pelure ou paletot qu’elles vous faisaient cent cinquante…

(Paul Mahalin)

I’s sont frusqués avec des p’lures
Qu’on leur-z’y fait esprès pour eux,
L’hiver, ils s’coll’nt dans les fourrures…
Dame ! y a pas qu’nous qu’est des frileux…

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Objet de nulle valeur, comme la pelure d’un fruit.

Ce qui est chic, pas ordinaire, épatant, c’est d’avoir ça au veston à vingt ans au plus, quand on a encore l’air d’un gamin et qu’on n’a pas de poil. Alors les passants sont embrochés, les vieux généraux qu’on croise vous reluquent avec des prunelles de conseil de guerre, les femmes vous rient des yeux et de la bouche, tout le monde pense : « Vous avez vu ce gringalet, qui est décoré ? C’est à crever de rire ! Qui c’est-il ? Qu’est- ce qu’il a fait ? Il a pour le moins arrêté un train express ? ou sauvé la Banque de France ? » Enfin, on ne passe pas inaperçu, on goûte la gloire. Comme ça, la Légion d’honneur, oui, ça vaut le coup ! Mais à trente, quarante ans, dans le tas, comme les dix-sept cent mille voyous qu’on rencontre partout, en omnibus, à pied, en chemin de fer ? Ah non ! De la pelure !

(Henri Lavedan)

Pépin

Larchey, 1865 : Vieux parapluie.

De vilains noms qu’on l’apostrophe, Qu’on l’appelle pépin, rifflard, Le parapluie est philosophe.

(V. Mabille)

Delvau, 1866 : s. m. Enfant — dans l’argot des fantaisistes qui ont lu Shakespeare (Conte d’Hiver). De l’enfant-pépin sort en effet l’homme-arbre.

Delvau, 1866 : s. m. Vieux parapluie, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Rifflard.

Rigaud, 1881 : Le pépin est un vieux parapluie, un parapluie grotesque, démodé.

Mon riflard deviendra pépin
Ses ressorts perdront leur souplesse.

(J. Cabassol, Ma Femme et mon parapluie, chanson)

La Rue, 1894 : Vieux parapluie. Caprice. Passion.

Virmaître, 1894 : Avoir un pépin, aimer quelqu’un. Se dit aussi à la poule qui se joue au billard. Quand un joueur a derrière lui un adversaire maladroit, il est protégé par un pépin, il est couvert. Pépin, par le même motif, signifie parapluie (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Parapluie.

France, 1907 : Béguin, caprice, fantaisie. « Avoir un pépin pour une femme. »

Que sur sa tête un nuag’ crève,
Pour le militair’, c’est un rêve,
Le pépin !
Pour l’argotier, la fantaisie
Se nomme, avecque… poésie,
Un pépin.

(É. Blédort, Chansons de faubourg)

France, 1907 : Étron. « Déposer un pépin au coin d’un mur. »

France, 1907 : Parapluie. D’après Lorédan Larchey, ce nom viendrait d’un des complices de Fieschi, Pépin, qui ne sortait jamais sans cet appendice du costume moderne. D’après la chanson Ma femme et mon parapluie, le pépin ne serait qu’un vieux riflard.

Mon riflard deviendra pépin,
Ses ressorts perdront leur souplesse.

Enfin, s’il faut s’en rapporter à Ch. Virmaître, pépin serait une allusion à la poule du jeu de billard, où un joueur maladroit est appelé pépin, il couvre son adversaire.

Muni d’un immense pépin,
Le bas et cauteleux Rodin,
Parfait jésuite,
Frac boutonné jusqu’au menton,
Allonge un énorme piton
En pomme cuite.

(Chanson du Père Lunette)

Petits cons

Delvau, 1864 : Synonymes : l’anneau, le bijou, le petit centre, le conin, le conichon, l’hiatus divin, le petit lapin, la pissette, le trou chéri, etc., etc. Voici le pour :

Dans un petit con de jeunesse,
Qui n’entend ruse ni finesse,
Jamais je ne vais que le pas.
Je n’ai à faire aucun partage,
Je laboure tout l’héritage,
Encor ne me suffit-il pas.
[…]
Ces petits cons à grosse motte
Sur qui le poil encor ne flotte.
Sont bien de plus friands boucons ;
Le monde s’en irait grand erre
Si j’étais tout seul sur la terre
Et qu’il n’y eût que des grands cons.

(Le Sr de Sygognes)

Le contre :

Les cons si estroits de closture
Mettent un vit à la torture
Et le laissent sans mouvement :
J’aimerais mieux branler la pique
Que de foutre en paralytique :
Le plaisir gît au remûment.
[…]
Foutre des cons de ces pucelles,
Serrés comme des escarcelles,
Où te vit n’est en liberté ;
J’ai dans le con de ma voisine
Ma chambre, antichambre et cuisine,
Logis d’hiver, logis d’été.

(Motin)

Pièce d’été

Delvau, 1866 : s. f. Vaudeville ou drame médiocre, — dans l’argot des comédiens, qui ne jouent leurs bonnes pièces que l’hiver.

France, 1907 : Mauvaise pièce. Elle fait le vide dans la salle comme les fortes chaleurs ; argot des coulisses.

Poisser

Vidocq, 1837 : v. a. — Voler.

M.D., 1844 : Vole.

Larchey, 1865 : Voler. — Allusion aux propriétés de la poix. — Une main poissée garde volontiers ce qu’elle touche, — V. Baite, Billon, Philippe.

Delvau, 1866 : v. a. Voler. Poisser des philippes. Dérober des pièces de cinq francs.

Rigaud, 1881 : Voler. — Rattraper, prendre sa revanche, — dans le jargon des voyous. — Тoi, je t’poisserai !

La Rue, 1894 : Voler. Prendre une revanche. Être poissé, être pris.

Rossignol, 1901 : Voler, prendre. Se faire poisser est se faire arrêter.

France, 1907 : Arrêter ; voler, prendre et tenir comme avec de la poix.

— Patron, il est au clou… La rousse l’a poissé. Dans un moment le panier à salade viendra le prendre. Encore un de foutu.

(Michel Morphy)

Il fait nuit, le ciel s’opaque,
Viens-tu ? j’vas poisser l’auber…
Au bagne j’aurai une casaque !
C’est pas rigolo, l’hiver.

(Jean Richepin)

Se faire poisser, c’est se faire arrêter, se faire prendre par la police ou la gendarmerie.

I’va r’venir ; on nous l’ramène,
I’s’est fait poisser à Lyon,
On va r’constituer la scène.
Et dans la rue Champollion
On expos’ leur photographie
De fac’, de profil et d’trois quarts,
Et demain, sur les grands boul’vards,
On vendra leur biographie.

(Aristide Bruant)

Polisson

d’Hautel, 1808 : Terme injurieux quand il s’adresse à un homme ; et de plaisanterie quand on l’applique aux enfans.
C’est un petit polisson. Se dit d’un enfant qui aime à jouer, à folâtrer ; à perdre le temps aux jeux de son âge.

Larchey, 1865 : « Toutes les dames et demoiselles qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines parties, portent ce que Mme de Genlis appelle tout crûment un polisson et que nous appelons une tournure. » — Th. Gautier, 1833.

Delvau, 1866 : s. m. Amas de jupons pour avantager les hanches. Le mot est de madame de Genlis. Aujourd’hui on dit mieux Tournure.

Delvau, 1866 : s. m. Gamin.

Delvau, 1866 : s. m. Impertinent, — dans l’argot des bourgeois.

Delvau, 1866 : s. m. Libertin, — dans l’argot des bourgeoises.

Rigaud, 1881 : Faux appas en crin que nos arrière-grand’mères ne plaçaient pas sur la gorge.

Rigaud, 1881 : Gentilhomme de la Cour des Miracles. Les polissons jouaient les déguenillés et tâchaient d’inspirer la pitié en grelottant sous leurs haillons.

France, 1907 : Sorte de coussin que le beau sexe s’accroche au bas des reins pour se développer le postérieur ; le mot est tombé en désuétude.

Dames et demoiselles quelconques, pour suppléer au manque de rondeur de certaines parties, portent ce que Mme de Genlis appelle, tout crûment, un polisson, et que nous appelons une tournure.

(Théophile Gautier)

France, 1907 : Variété de mendiants de la Cour des miracles décrits ainsi dans le Jargon de l’argot : « Polissons sont ceux qui ont des frusquins qui ne valent que floutière ; en hiver, quand sigris bouesse (quand il fait froid), c’est lorsque leur état est plus chenastre. »

Porte-bottes

France, 1907 : Cavalier.

Les jours du porte-bottes sont si bien remplis qu’ils semblent s’écouler avec une rapidité dont l’infanterie ne saurait se faire une idée… le cavalier a déjà deux heures de manœuvre dans le ventre que l’homme de pied est encore au lit. Il s’agit de l’été. L’hiver, c’est à l’écurie que le porte-bottes précède de beaucoup le réveil de ses bons voisins les guêtrés.

(C. Dubois de Gennes, Le Troupier à cheval)

Pouillard

Delvau, 1866 : s. m. Dernier perdreau d’une couvée ou dernier levraut d’une portée. Argot des chasseurs.

France, 1907 : « Les pouillards — en patois de Dieppe — sont de pauvres bougres, généralement des vieillards, quelques-uns à demi morts, tous malingreux et marmiteux, mais capables quand même de tirer sur le câble de halage. Chacun d’eux, pris à part, est débile et à peine en état de se traîner lui-même. Mais, quand ils sont une douzaine où une quinzaine ensemble, tous attelés au câble, ce chapelet de crabes estropiés suffit à tirer dans le goulet le bateau qui veut entrer au port ou en sortir sans voiles. »

(Jean Richepin)

En dédommagement de leurs fatigues, les pouillards ont la jouissance d’une baraque sur la jetée de Dieppe, où ils peuvent se mettre à l’abri et, en plus, d’une certaine quantité de houille pour s’y chauffer pendant l’hiver.

France, 1907 : Le plus jeune perdreau ou le plus jeune levreau d’une portée ; argot des chasseurs.

Prendre la barbe

France, 1907 : « La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la Saint-Jean Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui qui les voit finir, sont autant d’époques où il est indispensable de prendre la barbe, c’est-à-dire de s’enivrer… »

(Jules Ladimir, Le Compositeur typographe)

Princesse

Fustier, 1889 : Nom que donnent les employés de l’état à l’administration à laquelle ils appartiennent.

Un employé du ministère, qui fait une course pour le service du ministère et qui profite de la voiture pour faire une visite pour son propre compte, peut passer pour avoir malversé des fonds de l’Etat en faisant payer à la princesse (c’est comme cela qu’on dit dans les administrations) 2 fr. 25 de fiacre.

(XIXe Siècle, avril 1887)

On dit aussi Joséphine.

Virmaître, 1894 : Vivre pour rien. Vivre aux frais de la princesse (Argot du peuple).

France, 1907 : La République. « Vivre aux frais de la princesse », occuper une sinécure.

Et que faites-vous pour protéger les loqueteux contre l’hiver ? Et en quoi cela vous gêne-t-il qu’un pouilleux aille grelotter devant la Joconde, ou qu’un vieillard fasse un petit somme à la Nationale, le nez dans quelque dictionnaire ? En vérité, vous êtes ridicules. Taisez-vous et laissez ces braves gens se chauffer tranquillement aux frais de la princesse.

(Le Journal)

France, 1907 : Maîtresse.

Provision

d’Hautel, 1808 : Il a une bonne provision de bois pour son hiver. Se dit facétieusement de celui à qui on a donné une volée de coups de bâton.

Raccourcir

d’Hautel, 1808 : Mot révolutionnaire, qui signifie trancher la tête à quelqu’un, lui faire subir le supplice de la guillotine.

Larchey, 1865 : Guillotiner — La perte de la tête raccourcit. Mot de création républicaine ainsi que les synonymes ci-joints :

La louve autrichienne va être à la fin raccourcie… — Jusqu’à ce qu’ils aient tous craché dans le son… — Pour faire mettre promptement la tête à la fenêtre à la louve autrichienne… — Ses bons avis à la Convention pour qu’elle fasse promptement jouer le général Moustache à la main-chaude… — Qu’il fasse promptement passer sous le rasoir national le traître Bailly.

(1793, Hébert)

Le rasoir national est le fatal couperet. — cracher dans le sac montre la tête coupée sautant avec un jet de sang dans le sac de son. Mettre la tête à la fenêtre et jouer à la main-chaude font allusion à l’attitude du supplicié. — La fenêtre, c’est la lunette où passe la tête du supplicié qui à genoux, mains liées derrière le dos, attend le cou comme à la main-chaude.

Delvau, 1866 : v. a. Guillotiner, — dans l’argot des voleurs. On disait autrefois Raccourcir d’un pied, ce qui est une longueur de tête. On dit aussi Rogner.

Rigaud, 1881 : Guillotiner. Le mot date de la première République française, époque où l’on vit la guillotine s’élever à la hauteur d’une institution. — Dans un rapport adressé au Directoire par le conventionnel Dumont de la Sarthe, on lit :

J’ai fait lier, incarcérer le partisan de Louis le raccourci.

La Rue, 1894 : Guillotiner.

Virmaître, 1894 : Se dit d’un condamné à mort à qui on coupe la tête. Il est en effet raccourci d’autant. Le mot est vieux ; il date de Martinville. Il était devant le tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville lui dit :
— Citoyen de Martinville, qu’as-lu à répondre,
— Je ne suis pas ici pour qu’on m’allonge, mais pour qu’on me raccourcisse (Argot des voleurs).

France, 1907 : Guillotiner ; argot populaire.

Entre pensionnaires de la Grande Roquette :
— Qu’est-ce qui ressemble le plus à la guillotine ?
— C’est une hache.
— Pas du tout. C’est les jours d’hiver, parce qu’ils raccourcissent.

On dit aussi : raccourcir d’un pied du côté de la tête, faucher, rogner, cracher dans le sac, mettre la tête à la fenêtre, passer sous le rasoir national.

Refouler

Delvau, 1866 : v. n. Hésiter, renoncer à faire une chose, — dans l’argot des ouvriers. Refouler au travail. Fêter la Saint-Lundi.

Rigaud, 1881 : Se refuser à. — Abandonner un ouvrage. — Refouler au travail, chômer.

La Rue, 1894 : Hésiter. Reculer.

France, 1907 : Refuser, reculer. Refouler au turbin, fuir le travail.

Il n’y a pas que les pilons et les renifleurs de comète, c’est-à-dire ceux qui ont dégringolé aux bas-fonds de la dèche, qui prennent leurs quartiers d’hiver en prison.
Hélas non ! Il y a aussi des prolos qui ont un métier dans les pattes et qui ne refoulent jamais sur de turbin. Seulement, l’hiver se trouve être pour eux la mauvaise saison, alors, plutôt que de se trouver à la rue, ils préfèrent se faire fiche au bloc.

(La Sociale)

Rigolo

Delvau, 1866 : s. et adj. Bon enfant, homme gai. Rigolo-pain-de-seigle ou pain-de-sucre. Extrêmement amusant. On dit aussi d’une chose : C’est rigolo, pour signifier : c’est plaisant, c’est drôle.

Rigaud, 1881 : Chose drôle. Individu amusant. — Être rien rigolo, être très amusant.

Rigaud, 1881 : Fausse clé, pince à effraction.

Le rigolo eut bientôt cassé tout.

(La France, du 13 mars 1879)

Merlin, 1888 : Nom ou adjectif. — Un homme gai, amusant ; ou bien c’est rigolo, c’est drôle, c’est amusant.

Fustier, 1889 : Revolver. Argot du peuple.

Les expulsés furieux cherchèrent à enfoncer la porte (du cabaret). Vacheron sortit armé d’un bâton pour les repousser. À ce moment, l’un des agresseurs dit à Gauthier (un inculpé) : Prends ton rigolo.

(Le Droit, avril 1886)

La Rue, 1894 : Chose drôle. Fausse clé. Revolver. Pince d’effraction. Attaque nocturne. Naïf, bon à voler.

Virmaître, 1894 : Attaque nocturne. L. L. Rigolo : terme employé dans les ateliers pour qualifier un camarade qui rigole sans cesse, qui amuse les autres. Il y eut, en 1866, un mulet qui portait ce nom au Cirque Napoléon ; il fit courir tout Paris, tant il était amusant, rigolo (Argot du peuple). N.

Virmaître, 1894 : Pince. Si elle fait rigoler quelqu’un, ce n’est certainement pas la victime du vol avec effraction. Elle est rigolo pour le voleur, car avec l’argent volé il peut se payer de la rigolade (Argot des voleurs). V. Monseigneur.

Virmaître, 1894 : Sinapisme de farine de moutarde. Rigolo, c’est le nom de l’inventeur. Autrement, cette appellation serait une amère ironie, car un sinapisme n’est pas plus rigolo que d’avoir un clou planté dans les fesses (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Drôlerie, amusement, plaisir.

Je me suis amusé, c’était rigolo.

Rossignol, 1901 : Revolver. Une pince monseigneur est aussi un rigolo.

France, 1907 : Amusant.

— … C’est très éreintant le métier ; et l’hiver surtout ça n’a rien de rigolo quand on piétine dans la neige, le soir, quand on n’a pas le sou pour aller quelque part. Quand on rentre, on tousse ; quand on est seule, ça va bien encore, mais quand par hasard il y a un miché, on se retient pour ne pas l’embêter, ça l’dégoûterait : alors, quand on se retient, ça fait mal…

(Jules Lévy, Les Malheurs d’Irma)

France, 1907 : Fausse clé ; pince à effraction.

France, 1907 : Revolver. Attaque nocturne. Faire le rigolo, attaquer de nuit.

Roupie

Vidocq, 1837 : s. f. — Punaise.

Larchey, 1865 : Punaise (Vidocq). — Elle a en effet la forme et la couleur d’une roupie de tabac.

Delvau, 1866 : s. f. Mucosité de couleur ambrée qui sort du nez des priseurs, et tombe tantôt sur leur chemise, tantôt dans leur potage. Argot des faubouriens.

Delvau, 1866 : s. f. Punaise, — dans l’argot des voyous.

Rigaud, 1881 / La Rue, 1894 : Punaise.

Rossignol, 1901 : Une chose qui ne vaut rien, pas grand’chose ou qui est laide, est une roupie.

Hayard, 1907 : Laid, mauvais, sans valeur.

France, 1907 : Chose de nulle valeur.

— Tu vois ces bourgeois qui passent… les vieux serviteurs, les ex-militaires, nous autres, nous ne sommes que de la roupie pour eux. À peine si le pays se souvient. L’Empire, le Caporal, sa Garde et ses victoires, ça n’a abouti dans le monde qu’aux coups de chapeaux de l’étranger, des blagues ! C’est foutrement triste, mais ça y est !

(Georges d’Esparbès)

France, 1907 : Goutte qui pend au nez.

C’étaient, évidemment, des vaincus de la vie. Ils appartenaient, l’un et l’autre, à la catégorie des pauvres et mélancoliques vieillards, au linge douteux, aux vêtements râpés, qui fuient la solitude, qui sont toujours hors de chez eux, parce que leur taudis est trop lugubre, et qu’on voit somnoler l’été dans les jardins, et, l’hiver, dans les bibliothèques. Ceux-ci connaissaient bien — on pouvait le parier — les meilleures places dans les églises, près de la bouche du calorifère, et ils avaient certainement taché de plus d’une roupie les volumes de l’Arsenal et de la Mazarine.

(François Coppée)

France, 1907 : Punaise.

anon., 1907 : Laid.

Roupie de singe

Larchey, 1865 : Rien. — Roupie a ici le sens de monnaie. On dit monnaie de singe pour grimace.

Delvau, 1866 : s. f. Rien, — dans l’argot des voleurs.

La Rue, 1894 : Rien, chose sans valeur.

Virmaître, 1894 : Mauvais café qui a la couleur de la roupie qui pend au nez du priseur (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Mauvais café.

France, 1907 : Chose sans valeur.

Partout tu vas êt’ invité
Va falloir te payer du linge ;
Mon vieux, c’est pas d’la roupi’ d’singe…
Entrez donc, Mossieu l’député.

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Mauvais café. On dit aussi jus de chapeau.

Il pouvait être quatre heures du soir, et, depuis le café du matin, un quart de jus de chapeau avec lequel on était réveillé le sang, les hommes n’avaient rien mangé ni bu. Houleux, livides, entre-choquant leurs files, ils titubaient comme des ivrognes dans le petit jour sale de l’hiver. Leurs ceinturons leur tombaient sous le ventre, leurs capotes étaient crottées comme des jupes, toutes les prunelles luisaient de souffrance, et les képis, sur les têtes, étaient enfoncés comme des bonnets.

Saint-Martin (à chaque porc sa)

France, 1907 : La mort vient pour tout le monde : allusion à l’usage de tuer les cochons à la Saint-Martin, époque où ils sont suffisamment engraissés. Voici quelques dictons sur la fête de ce saint qui tombe en novembre :

Saint Martin boit le bon vin
Et laisse l’eau courre au moulin.
  À la Saint-Martin,
  L’hiver en chemin.

À la Saint-Martin,
Faut gouster le vin,
Nostre Dame après,
Pour boire il est près.

Il résulte de ces vieux dictons que saint Martin est devenu le patron des ivrognes. Voir Mal Saint-Martin.
Un proverbe rural dit : L’arc-en-ciel à la Saint-Martin vaut mieux le soir que le matin.

Sans-croûtes

France, 1907 : Misérable.

Dans la rue où souffle l’hiver,
La nuit, en passant, je me hâte,
Quand le geindre, nu comme un ver,
Dans son fournil brasse la pâte ;
Derrière la chanson du pain.
Je perçois la plainte émouvante
Des sans-croûtes, quand ils ont faim,
Et des sans-taudis, lorsqu’il vente !

(Jules Jouy)

Sergent d’hiver

Rigaud, 1881 : Soldat d’élite. Le mince galon de laine qu’il porte sur les manches est censé lui tenir chaud pendant l’hiver.

France, 1907 : Soldat de première classe ; allusion au galon de laine qui est supposé tenir chaud en hiver. Le sergent-major d’hiver est le caporal.

Sergent-major d’hiver

Merlin, 1888 : Caporal, en raison de son double galon de laine.

Snowboots

France, 1907 : Chaussures d’hiver contre la neige et le froid. Produit et mot d’importation anglaise.

C’est loin, les polaires palais !
Malgré les snowboots chauds et laids,
Ses pieds roses sont violets.

(Catulle Mendès)

Soirée blanche

Fustier, 1889 : Soirée où il n’y a que des intimes, où se trouve banni l’apparat des grandes réceptions.

Chaque hiver, elle donnait plusieurs grandes fêtes… ; entre temps, elle conviait ses intimes à des soirées blanches.

(H. Tessier : Madame Vidocq)

Sunt lacrymæ rerum

France, 1907 : Les larmes sont dans les choses. Locution latine tirée de l’Énéide : certaines circonstances arrachent les larmes.

Le vers charmant de Virgile : Sunt lacrymæ rerum semble avoir été écrit pour Paris ; à chaque hiver, la pioche municipale éventre un quartier qui, depuis des siècles, a eu sa physionomie propre, sa vie, son histoire…

(Albert Callet, La Revue hebdomadaire)

Surse (faire la)

Rigaud, 1881 : « Quand on s’amuse (au magasin), un des commis fait la surse. Faire la surse, c’est faire sentinelle. La sentinelle veille et observe, et dès que le patron apparaît, un cri de convention, qui ne peut éveiller aucune défiance, retentit dans le magasin et se répète d’un rayon à l’autre. Comme par exemple 8.50 ! ou 9.50 ! » (Commis et demoiselles de magasin, 1868.) Longtemps le mot d’ordre fut sur seize ! L’hiver dernier, aux magasins du Printemps, c’était : « Voyez gants Suède no 1 », ou « voyez Suède 1 ». — Nous laissons à de plus savants que nous le soin d’éclaircir l’étymologie et d’affirmer si le surse de MM. les calicots vient du latin sursum. Pourquoi pas ? Il doit y avoir de bons latinistes parmi ces gentlemen. Il y a bien un ancien prix d’honneur de rhétorique actuellement cocher de fiacre, et un docteur ès-lettres, chiffonnier.

Tante

Ansiaume, 1821 : Femme concierge de prison.

Ma tante est encore girofle, ma foi, si elle m’ouvroit la lourde.

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a les goûts des femmes, la femme des prisons d’hommes. Je dois l’avouer, ce n’est pas sans éprouver un vif sentiment de crainte que je me suis déterminé à donner place dans cet ouvrage, à ce mot que l’ordre alphabétique amène sous ma plume ; mais cet ouvrage n’est destiné ni aux filles, ni aux femmes ; on le trouvera peut-être entre les mains de celles qui assistent, parées comme pour le bal, aux audiences de la cour d’assises lorsque l’acte d’accusation promet des détails sanglans ou critiques, ou qui sont allées par une froide matinée d’hiver, enveloppées de fourrures et nonchalamment étendues sur les coussins moelleux de leur landeau, acheter bien cher une place de laquelle elles pussent voir commodément tomber les têtes de Lacenaire et d’Avril ; mais à celles-là je n’apprendrais rien qu’elles ne sachent déjà, elles savent ce que c’était que la Tante Chardon, c’est tout au plus si la pile galvanique pourrait agacer leurs nerfs, et peut-être que si l’on cherchait sous leur oreiller on y trouverait les ouvrages du marquis de Sade.
Cependant ce n’est point pour -elles que j’écris ; aussi je d’aurais pas publié ces quelques lignes si je n’avais pas cru qu’il en dût résulter quelque bien.
Il ne faut pas croire que la pédérastie soit toujours le résultat d’une organisation vicieuse ; les phrénologistes qui ont trouvé sur notre crâne la bosse propre à chaque amour, n’y ont point trouvé celle de l’amour socratique ; la pédérastie n’est autre chose que le vice de toutes les corporations d’hommes qui vivent en dehors de la société ; les quelques hommes vivant dans le monde que l’on pourrait me citer, sont des êtres anormals qui ne doivent pas plus prouver contre ce que j’avance, que les boiteux, les bossus, les culs de jatte, ne prouvent que la nature de l’homme est d’être boiteux, bossu, ou cul de jatte ; ainsi donc quelques soldats, un peu plus de matelots, et beaucoup de prisonniers, seront atteints de ce vice, et cela, du reste, est facile à concevoir : tous les besoins de la nature sont impérieux, il faut que l’on trompe ceux qu’on ne peut satisfaire.
Il serait souvent plus juste de plaindre que de blâmer celui que l’on voit mal faire, car il est fort rare que l’homme succombe sans avoir combattu ; c’est presque toujours la nécessité qui conduit la main de celui qui commet un premier crime, et peut-être que si à côté des lois répressives de notre Code, le législateur avait placé quelques lois préventives, tel individu qui languit dans un bagne ou dans une maison centrale, posséderait la somme de bien-être à laquelle tous les hommes ont le droit de prétendre, et qui doit être le prix de toutes facultés utilement employées.
Je-ne me suis pas éloigné de mon sujet, ce que je viens de dire doit me servir à constater un fait qui malheureusement n’est que trop prouvé, et qui déjà a été signalé par des hommes vraiment recommandables : c’est que la pédérastie est la lèpre des prisons ; ce vice ignoble, que l’imagination ne peut que difficilement concevoir, est le plus saillant de tous ceux qui infestent des lieux placés aous la surveillance immédiate de l’autorité ; cependant les hommes dont la mission est d’améliorer le régime pénitenciaire, ne daignent pas seulement chercher les moyens de l’extirper.
Il y a plus même, dans les bagnes et dans les prisons, on voit souvent sans peine les voleurs audacieux s’attacher à de jeunes pédérastes, car alors ils ne cherchent plus à s’évader ; les directeurs et surveillans de maison centrale ont même quelquefois souffert que des mariages* fussent célébrés avec une certaine pompe ; cet abus n’existe plus, il est vrai, on se cache aujourd’hui pour faire ce qu’autrefois on faisait ouvertement, mais le mal existe toujours.

* Les prisonniers qui contractaient de semblables mariages ne faisaient, au reste, que ce que fit Henri III qui passa avec Maugiron, celui de ses mignons qu’il aimait le plus, un contrat de mariage que tous ses favoris signèrent, et qui donna naissance à un pamphlet intitulé : La Pétarade Maugiron. J’ai extrait de cet ouvrage le quatrain suivant, destiné à servir d’épitaphe à un des seigneurs de la cour de ce monarque, ainsi qu’à sa famille :
Ci gist Tircis, son fils, sa femme,
Juge passant qui fis le pis,
Tircis prit son fils pour sa femme,
Sa femme eut pour mari son fils.

Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas sans avoir combattu que l’homme succombe ; mais, comme les mauvaises habitudes ont plus de force que les bonnes, il ne s’est pas plus tôt laissé séduire par l’exemple, qu’il aime ce que d’abord à ne pouvait concevoir, et bientôt son esprit affaibli, du reste, par une nourriture malsaine et insuffisante, et par une tension continuelle, ne lui permet plus de discerner les objets ; alors il croit avoir trouvé ce qu’il désire ; il flatte, il adule, il courtise les malheureux qu’il convoite, et qui, eux aussi, croient souvent être ce que l’autre cherche.
Oh ! il est de ces spectacles qu’il faut avoir vu, pour savoir jusqu’où peut descendre l’homme ; il faut être doué d’une organisation bien vigoureuse, et ne jamais s’être arrêté aux surfaces pour ne pas dire ruca à ses frères, lorsque l’on s’est couché sur le banc d’un bagne ou dans la galiote d’une maison centrale ; car n’est-ce pas un spectacle à dégoûter l’humanité toute entière, que de voir des hommes renoncer aux attributs, aux privilèges de leur sexe, pour prendre le ton et les manières de ces malheureuses créatures qui se vendent au premier venu, de les voir lècher la main de celui qui les frappe, et sourire à celui qui leur dit des injures ? et cela cependant se passe tous les jours, et dans toutes les prisons, sous les yeux de l’autorité qui, disent ses agens, ne peut rien y faire. Vous ne pouvez rien y faire ? dites-vous. Pourquoi donc le peuple paie-t-il grassement des philantropes et des inspecteurs-généraux ? Vous ne pouvez rien, mais il faut pouvoir ; le prisonnier est toujours un membre de la famille : la société qui vous a chargé de le punir, vous a en même temps donné la mission de le rendre meilleur, car s’il n’en était pas ainsi, le recueil de vos lois ne serait qu’un recueil d’absurdités ; la peine qui ne répare rien est une peine inutile. Rendez meilleurs les hommes vicieux, voilà la réparation que la société vous demande.
Les pédérastes, à la ville, ont un signe pour se reconnaître ; il consiste à prendre le revers de l’habit ou de la redingotte avec la main droite, le hausser à la hauteur du menton, et à faire une révérence imperceptible.

Delvau, 1864 : Homme qui sert de femme aux pédérastes actifs.

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Christophe)

Larchey, 1865 : « Homme qui a des goûts de femmes, la femme des prisons d’hommes. »

(1837, Vidocq)

Pour donner une vague idée du personnage qu’on appelle une tante, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d’une maison centrale a feu lord Durham qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Hao ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — C’est le troisième sexe, milord.

(Balzac)

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Moreau Christophe)

Dans le chapitre détaillé qu’il a consacré à cette espèce de gens, M. Canler reconnaît quatre catégories appartenant à diverses classes sociales : persilleuses, honteuses, travailleuses et rivettes. Cette dernière est seule exploitée par les chanteurs.

Larchey, 1865 : « Tous mes bijoux sont chez ma tante, comme disent mes camarades lorsqu’elles parlent du Mont de Piété. » — Achard. — C’est, comme oncle, un terme ironique à l’adresse de ceux qui croient déguiser la source d’un emprunt en disant qu’ils ont eu recours à leur famille.

Delvau, 1866 : s. f. Individu du troisième sexe, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Tapette.

Rigaud, 1881 : Être hybride que Balzac a nommé le troisième sexe, et Vidocq la femme des prisons d’hommes. — Toutes les tantes ne sont pas des assassins, mais tous les assassins sont des tantes.

Homme ou femme ? On ne sait. Ça rôde, chaque soir,
En tous lieux où le gaz épargne un peu de noir,
Et ça répond au nom de : La Belle Guguste.

(J. Dementhe)

La Rue, 1894 : Individu ignoble. Le troisième sexe. Signifie aussi dénonciateur.

Virmaître, 1894 : Le Mont-de-Piété
— Je porte ma toquante chez ma tante, mon oncle en aura soin (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Pédéraste, homme à double face qui retourne volontiers la tête du côté du mur (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Voir chatte.

Hayard, 1907 : Pédéraste.

France, 1907 : Faux frère ; dénonciateur ; lâche.

Et quand faut suriner un pante
Ej’ reste là… les bras ballants…
I’s ont beau m’dir’ : Va donc… eh ! Tante !
Ej’ marche pas… j’ai les foies blancs.

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Individu appartenant au troisième sexe dont était exclusivement composée la légion thébaine. On dit aussi tapette.

Il suffira, dit Balzac, de rapporter ce mot du directeur d’une maison centrale à feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : « Je ne mène pas là votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Aaoh ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — Le troisième sexe, milord. »

 

Alfred Tennyson, le barde national, étant mort, et sa succession ouverte, Oscar Wilde passait pour l’un de ceux qui devaient y prétendre et pouvaient y appéter. Pour qu’il soit devenu le chantre subventionné de la Grande-Bretagne et des Indes, il ne s’en est fallu peut-être que du lapin trop fort posé à un grand-oncle, je veux dire au père d’une jeune tante. Londres ne demandait au divin que de ne pas étaler sa « divinité », et, pour le reste, elle lui faisait crédit, sur la foi des aèdes antiques, ses maîtres et ses modèles.

(Émile Bergerat)

Tapis-vert (hôtel du)

France, 1907 : Les champs. Coucher à l’hôtel du Tapis-Vert, coucher à la belle étoile.

L’été, j’suis pus chouett’ que l’hiver,
J’couche à l’hôtel du Tapis-Vert.

(Aristide Bruant)

Tornade

France, 1907 : Ouragan, trompe ; terme de marine, du portugais tornado, dérivé de tornar, tourner.

Il y eut sur les hauteurs ce que les marins appellent une tornade, ce que le commun des mortels connait sous le nom de trompe. La neige se forma en colonne qui tournait et se tassait à mesure, avancant de l’est à l’ouest, menaçante, terrible !… C’était simplement l’avalanche qui accomplissait son œuvre. Effet singulier ! Il venait de se former sur les sommets inaccessibles, quelque chose de pareil à une immense boule qui conumençait à descendre sur les fonds et qui ramassait sur son passage toute la neige tombée pendant l’hiver.

(Adolphe d’Ennery, La Grâce de Dieu)

Tout-Cosmopolis

France, 1907 : Le monde étranger et interlope qui afflue à Paris.

Je n’aime les stations d’hiver que lorsque le Tout-Cosmopolis, dont Bourget écrivit l’histoire, les a, jusqu’à la prochaine saison, désertées, et que sur leurs quais neufs plantés de palmiers au repos, en face de la mer paisible, par les chemins silencieux où jettent leur ombre immobile les grilles closes des villas, on se promène solitaire, comme dans un de ces châteaux des vieux contes que la baguette du magicien vient de frapper d’un subit sommeil.

(Paul Arène)

Troïka

France, 1907 : Traîneau, mot russe. Le troïka est attelé de trois chevaux.

Souvent, tandis qu’on devise le soir antour de la table à thé où chante le samovar d’argent, quelqu’un propose une partie de troïka ; la motion est acceptée avec enthousiasme. C’est le divertissement favori des nuits d’hiver, celui qui laisse à l’étranger les souvenirs les plus vifs, les plus originaux.

(E. Melchior de Vogué, Scènes de la Vie russe)

Trottillon

France, 1907 : Apprentie qui fait les courses, petite ouvrière, même sens que trottin.

Marquise, marquise, marquise !
Souvenez-vous d’avoir été
Un petit trottillon crotté
Qui trottait au soleil d’été,
Qui trottait l’hiver par la bise,
Oubliez, petit trottillon,
Comment vous devintes marquise ;
Un jour que vous trottiez, la bise
Fit voir votre jambe bien prise…

(Louis Veuillot, Les Couleuvres)

Troupe d’or

Delvau, 1866 : s. f. Excellente troupe, — dans l’argot des comédiens. Les meilleurs rédacteurs, — dans l’argot des journalistes. On dit aussi Troupe d’hiver, parce que c’est ordinairement dans cette saison — la meilleure de l’année théâtrale et journalistique — que les directeurs de théâtres et de journaux renforcent leur troupe et donnent leurs pièces et leurs articles à succès.

Ultima ratio

France, 1907 : Raison suprême ; latinisme. Ultima ratio regum, la raison suprême des rois, la guerre, disait le cardinal de Richelieu.

Au café Pouyadou se tenaient, entre autres, les assises d’une de ces associations joviales, particulièrement bruyante celle-là, et dont les affiliés faisaient vœu de manger, avant chaque séance, un bon plat de haricots de Montastruc, le Soissons languedocien, lesquels sont renommés, dans toute la contrée, pour leur virtuosité digestive, leur vacarme posthume et le fumet de leur dernier soupir, véritable providence des longues veillées provinciales en hiver, quand la conversation languit et a besoin d’être ranimée, ultima ratio des discussions familières où l’une des parties tient à avoir le dernier mot ; et va-t-on jusqu’à assurer qu’ils ont délié la langue à un sourd-muet qui l’avait placée beaucoup trop bas.

(Armand Silvestre, Contes gais)

Vadrouillant, vadrouillard

France, 1907 : Flâneur allant de cabaret en cabaret, de taverne en lupanar.

Certainement, en quittant le service, vous ne serez pas embarrassés pour gagner votre pain, si votre père ou un oncle d’Amérique ne vous en a pas mis déjà sur la planche ; mais que de fois, plus tard, les chemineaux, les rouleurs, les loupeurs, les vadrouillards, tous ceux qui se seront enquillés dans la grande armée des mendigots et des greffeurs — et il y en aura plus de quatre parmi vous, quelle que soit leur condition sociale actuelle en dehors de la caserne — que de fois tous ces vagabonds, tous ces miséreux regretteront, sainte Gamelle ! ton parfum et ta clémente température, qui réchauffe les mains en hiver et les sentiments en été !

(Marc Mario, La Vie au régiment)

Vélocipède (casser son)

France, 1907 : Mourir.

— Ah ! ben ! En v’là un crevé. Ça veut fumer, ça n’tient pas sur ses pattes ; s’il ne dégèle pas cet hiver, s’il ne dévisse pas son billard au printemps, pour sûr à l’automne il va casser son vélocipède.

(Baumaine et Blondelet)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique