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Accrocher

d’Hautel, 1808 : Il est accroché à un clou par terre. Facétie, pour dire qu’un objet quelconque que l’on croyoit avoir bien rangé, est tombé et traîne à terre.
Il a été accroché à la lanterne. Terme révolutionnaire ; pour, on l’a pendu à la lanterne.
Il s’est laissé accrocher en chemin. Pour, il s’est laissé entrainer à une partie de plaisir sur laquelle il ne comptoit nullement.
Cette affaire est accrochée. C’est-à-dire, retardée, suspendue par quelqu’opposition.
Belle fille et méchante robe trouvent toujours qui l’accroche.
S’accrocher. Se battre, se prendre aux cheveux, à la manière des porte-faix.

Delvau, 1864 : Faire l’acte vénérien — pendant lequel l’homme est accroché à la femme avec son épingle, qui la pique agréablement pendant quelques minutes.

Et elle rit quand on parle d’accrocher.

(Moyen de parvenir)

Deux minutes encore, et je l’accrochais sans vergogne sur la mousse.

(Em. Durand)

Larchey, 1865 : Mettre au Mont de Piété, c’est-à-dire au clou. Ce dernier mot explique le verbe.

Ah ! les biblots sont accrochés.

(De Montépin)

Accrocher : Consigner un soldat, c’est-à-dire l’accrocher à son quartier, l’empêcher d’en sortir.
S’accrocher : Combattre corps à corps, en venir aux mains, ou, pour mieux dire, aux crocs. De là le mot.

Delvau, 1866 : v. a. Engager quelque chose au mont-de-piété. Argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Mettre un objet au Mont-de-Piété. Il est accroché au clou.

La Rue, 1894 : Mettre un objet au Mont-de-Piété.

France, 1907 : Mettre en gage.

Êtes-vous entrés quelquefois dans un de ces nombreux bureaux de prêt qu’on désigne aussi sous le nom de ma tante ? Non. Tant mieux pour vous. Cela prouve que vous n’avez jamais eu besoin d’y accrocher vos bibelots et que votre montre n’a jamais retardé de cinquante francs.

(Frérault, La Vie de Paris)

Prendre par ruse. Se dit également pour consigner un soldat, le retenir au quartier.

Action honteuse (l’)

Delvau, 1864 : La fouterie, dont rougissent le plus en public les gens qui la font le plus sans vergogne en particulier.

L’œil pour regarder l’action honteuse avec une chaleur vive et représenter à la personne aimée l’image du plaisir de son âme…

(Mililot)

Andouille

d’Hautel, 1808 : Il a le nez gros comme une andouille. Comparaison triviale et populaire, pour dire que quelqu’un a le nez gros et pointu.
Rompre l’andouille au genou. Négocier une affaire par des voies peu propres à la faire, réussir. On dit familièrement et dans le même sens, Rompre l’anguille au genou.

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a peu de vigueur, qui est indolent, sans caractère.

Delvau, 1864 : Le membre viril, dont les femmes sont si friandes, — elles qui aiment tant les cochonneries !

De tout te gibier, Fanchon,
N’aime rien que le cochon ;
Surtout devant une andouille,
Qu’aux carmes l’on choisira,
Elle s’agenouille, nouille,
Elle s’agenouillera.

(Collé)

Larchey, 1865 : Personne molle, sans énergie (Vidocq).

Delvau, 1866 : s. m. Homme sans caractère, sans énergie, — dans l’argot du peuple, qui emprunte volontiers ses comparaisons à la charcuterie.

Rigaud, 1881 : Personne sans énergie. Grand dépendeur d’andouilles, individu de haute taille, un peu sot. Les andouilles sont pendues au plafond. Il faut être grand pour les dépendre, et ce travail ne demande pas beaucoup d’intelligence.

Le grand dépendeur d’andouilles, qui l’endormait, a aussi disparu.

(Huysmans, Gaulois du 26 juin 1880)

France, 1907 : Sot. Grand dépendeur d’andouilles, triple sot.

Les hommes grands ne sont pas en faveur parmi le peuple ; il juge de leur esprit en sens inverse de leur taille. Ainsi, lorsqu’il qualifie quelqu’un de sot, il ne manque guère d’y joindre l’épithète de grand, pris dans le sens de long. Un nain lui parait alors un géant qui n’aurait qu’à étendre le bras pour dépendre une andouille, fut-elle raccourcie de moitié. C’est pour cela que, dans son langage, grand dépendeur d’andouilles est synonyme de sot, de niais, d’imbécile fieffé, puisque en fait de taille il n’y en a pas de supérieure à celle de l’individu qui se met, sans intermédiaire, en contact avec les plus hauts plafonds… Il y a, en quelques provinces, notamment en Bourgogne, ce dicton :
« Grand Niquedouille
Qui décroche des andouilles. »

…Il est question, dans Béroalde de Verville, non pas des dépendeurs, mais de dépouilleurs d’andouilles :

Or bien que nous faisions ici mine de rire si le disons-nous à la honte de ces despouilleurs d’andouilles (les cordeliers), pour les nettoyer, et qui nous voudroient reprendre, encore que toute leur vie soit confite d’actions impudentes. (Le Moyen de parvenir.)

(Charles Nisard)

Ardent (buisson)

France, 1907 : La touffe soyeuse de poils qui ombrage la partie du bas du ventre de la femme. Le très galant duc de Bourgogne créa l’ordre de la toison d’or en l’honneur du buisson ardent de la belle Marie de Crumbrugge.

La baronne de Santa-Grue,
Sous les baisers de son amant
— Qui ne s’oublie en tel moment ? —
Émit une note incongrue.

L’amoureux en reste bredouille
Et tout aussitôt s’interrompt ;
Puis s’incline, courbe le front
Et dévotement s’agenouille.

Mais elle, payant de toupet,
Lui dit, comme s’il se trompait :
— Qu’est-ce, m’amour ? — Vive l’Église !

Je crois, tel miracle m’aidant ;
J’entends sortir, nouveau Moïse,
Une voix du buisson ardent.

Bec

d’Hautel, 1808 : Pour bouche.
Un oiseau à gros bec, Sobriquet bas et trivial que l’on donne à un goinfre, à un gourmand ; à un homme grossièrement ignorant.
Se refaire le bec. Prendre un bon repas ; s’en mettre jusqu’au nœud de le gorge.
Donner un coup de bec. Et plus souvent Un coup de patte. Censurer, satiriser quelqu’un ou quelque chose, quand on en trouve l’occasion.
Tenir quelqu’un le bec dans l’eau. L’entretenir de promesses trompeuses ; le tenir dans l’attente l’alternative.
Avoir bon bec. Parler avec trop d’abondance, babiller, caqueter ; en dégoiser.
Avoir bec et ongles. Savoir repousser à propos une injure, soit par paroles, soit par les voies de faits.
Faire le bec à quelqu’un. Lui faire sa leçon ; lui apprendre ce qu’il doit dire ou répondre. Cette manière de parler signifie aussi corrompre quelqu’un ; le soudoyer pour l’engager au secret.
Mener quelqu’un par le bec. En disposer à volonté ; gouverner son esprit, se rendre maître de toutes ses actions.
Passer la plume par le bec à quelqu’un. Le fourber, le tromper, le friponner.

Larchey, 1865 : Bouche. — Casser, chelinguer du bec : Avoir mauvaise haleine. — Rincer le bec : Faire boire. — Faire le bec : Donner des instructions. — Avoir du bec : Être éloquent. — Tortiller du bec : Manger. — River le bec : Faire taire. — Fin bec : Gourmand.

Delvau, 1866 : s. m. Bouche, — dans l’argot des petites dames.

Rigaud, 1881 : Bouche, langue, langage, visage.

Quand ma muse est échauffée, elle n’a pas tant mauvais bec.

(St-Amant)

Passer devant le bec, ne pas participer à. Les bons morceaux lui passent devant le bec. — Trouilloter du bec, sentir mauvais de la bouche. Et les variantes : Schlinguer, puer repousser du bec, — avoir la rue du bec mal pavée, manquer de dents. — Se rincer le bec, boire. River le bec, imposer silence. Taire son bec, ne plus parler.

Voyons M’me Rabat-Joie, tais ton bec !… et qu’on vienne baiser son vainqueur !

(Gavarni)

France, 1907 : Bouche. Rincer le bec à quelqu’un, lui payer à boire ; se rincer le bec, boire ; tortiller du bec, manger ; chelinguer du bec, avoir mauvaise haleine ; avoir la rue du bec mal pavée, avoir les dents mal rangées ; se calfater le bec, manger ou boire, dans l’argot des voleurs ; ourler son bec, finir son travail, argot des matelots ; claquer du bec, n’avoir rien à manger, allusion aux cigognes qui font claquer leur bec lorsque la faim se fait sentir. Bec fin, gourmet ; river le bec, faire taire par des menaces ; taire son bec, cesser de parler ; avoir bon bec, avoir la langue bien pendue.

Prince, aux Dames parisiennes
De bien parler donnez le prix.
Quoi qu’on dise d’Italiennes,
Il n’est bon bec que de Paris.

(François Villon)

Bleu

Vidocq, 1837 : s. m. — Manteau.

Larchey, 1865 : Conscrit. — Allusion à la blouse bleue de la plupart des recrues.

Celui des bleus qui est le plus jobard.

(La Barre)

Bleu : Gros vin dont les gouttes laissent des taches bleues sur la table.

La franchise, arrosée par les libations d’un petit bleu, les avait poussés l’un l’autre à se faire leur biographie.

(Murger)

Delvau, 1866 : adj. Surprenant, excessif, invraisemblable. C’est bleu. C’est incroyable. En être bleu. Être stupéfait d’une chose, n’en pas revenir, se congestionner en apprenant une nouvelle. Être bleu. Être étonnamment mauvais, — dans l’argot des coulisses.
On disait autrefois : C’est vert ! Les couleurs changent, non les mœurs.

Delvau, 1866 : s. m. Bonapartiste, — dans l’argot du peuple, rendant ainsi à ses adversaires qui l’appellent rouge, la monnaie de leur couleur. Les chouans appelaient Bleus les soldats de la République, qui les appelaient Blancs.

Delvau, 1866 : s. m. Conscrit, — dans l’argot des troupiers ; cavalier nouvellement arrivé, — dans l’argot des élèves de Saumur.

Delvau, 1866 : s. m. Manteau, — dans l’argot des voyous, qui ont voulu consacrer à leur façon la mémoire de Champion.

Delvau, 1866 : s. m. Marque d’un coup de poing sur la chair. Faire des bleus. Donner des coups.

Delvau, 1866 : s. m. Vin de barrière, — dans l’argot du peuple, qui a remarqué que ce Bourgogne apocryphe tachait de bleu les nappes des cabarets. On dit aussi Petit bleu.

Rigaud, 1881 : « C’est le conscrit qui a reçu la clarinette de six pieds ; les plus malins (au régiment) ne le nomment plus recrue ; il devient un bleu. Le bleu est une espérance qui se réalise au bruit du canon. »

(A. Camus)

En souvenir des habits bleus qui, sous la Révolution, remplacèrent les habits blancs des soldats. (L. Larchey)

Rigaud, 1881 : Manteau ; à l’époque où l’homme au petit manteau-bleu était populaire.

Merlin, 1888 : Conscrit.

La Rue, 1894 : Conscrit. Vin. Manteau. C’est bleu ! c’est surprenant.

Virmaître, 1894 : Jeune soldat. Se dit de tous les hommes qui arrivent au régiment. Ils sont bleu jusqu’à ce qu’ils soient passés à l’école de peloton (Argot des troupiers).

Rossignol, 1901 : Soldat nouvellement incorporé. À l’époque où on ne recrutait pas dans le régiment de zouaves, celui qui y était admis après un congé de sept ans était encore un bleu ; les temps sont changés.

Hayard, 1907 : Jeune soldat.

France, 1907 : Conscrit. Ce terme remonte à 1793, où l’on donna des habits bleus aux volontaires de la République. L’ancienne infanterie, jusqu’à la formation des brigades, portait l’habit blanc. Bleu, stupéfait, le conscrit étant, à son arrivée au régiment, étonné et ahuri de ce qu’il voit et de ce qu’il entend ; cette expression ne viendrait-elle pas de là, plutôt que de « congestionné de stupéfaction », comme le suppose Lorédan Larchey ? J’en suis resté bleu signifierait donc : J’en suis resté stupéfait comme un bleu. On dit, dans le même sens, en bailler tout bleu. On sait que les chouans désignaient les soldats républicains sous le sobriquet de bleus.

Bourguignon

d’Hautel, 1808 : Bourguignon salé. Se dit de ceux qui mettent beaucoup de sel dans ce qu’ils mangent.

Ansiaume, 1821 : Soleil.

Le bourguignon a été chaud, le picton sera mâte celte année.

Delvau, 1866 : s. m. Le soleil, dans l’argot du peuple, qui croit que cet astre n’a été créé par Dieu que pour faire mûrir les vignes de la Côte-d’Or.

Virmaître, 1894 : Le soleil. Il fait mûrir les bons vins de Bourgogne (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Le soleil.

France, 1907 : Le soleil, qui réchauffe comme le vin de Bourgogne.

V’là le Bourguignon qui baisse ; il est temps de bloquir.

(Vidocq)

Boyau rouge

Delvau, 1866 : s. m. Bon buveur, — dans l’argot du peuple qui a emprunté cette expression à la Bourgogne.

France, 1907 : Bon buveur ; argot populaire.

Briolet

Delvau, 1866 : s. m. Petit vin suret, — dans l’argot du peuple, que ce vin rend ebriolus tout comme si c’était du bourgogne.

France, 1907 : Piquette, petit vin de Brie.

Cambrioleur

Delvau, 1866 : s. m. Homme qui dévalise les chambres, principalement les chambres de domestiques, en l’absence de leurs locataires. Cambrioleur à la flan. Voleur de chambre au hasard.

La Rue, 1894 : Dévaliseur de chambres.

Virmaître, 1894 : Vol à la cambriotte. Ce vol fut célébré par B. Maurice :

Travaillant d’ordinaire,
La sorgue dans Pantin,
Pour mainte et mainte affaire,
Faisant très bon chopin.
Ma gente cambriotte,
Rendoublée de camelotte,
De la dalle au flaquet.
Je vivais sans disgrâce,
Sans regout ni morace,
Sans taf et sans regret.
Le quart-d’œil lui jabotte :
Mange sur tes nonneurs ;
Lui tire une carotte.
Lui montrant la couleur.
L’on vient, l’on me ligotte,
Adieu, ma cainbriotte,
Mon beau pieu. mes dardants.
Je monte à la Cigogne.
On me gerbe à la grotte,
Au tap et pour douze ans.

France, 1907 : Voleur dont la spécialité est de faire main basse dans les appartements ou les villas en l’absence des propriétaires. Cambrioleur à la flan, voleur de chambres au hasard.

On estime, à la Sûreté, que sur vingt-cinq mille individus n’ayant à Paris d’autre moyen d’existence que le vol, dix mille au moins sont des cambrioleurs, soit professionnels, soit occasionnels.

(Guy Tomel, Le Bas du Pavé parisien)

Charlemagne (faire)

Larchey, 1865 : Se retirer du jeu sans plus de façon qu’un roi, et sans laisser au perdant la faculté de prendre sa revanche.

Si je gagne par impossible, je ferai Charlemagne sans pudeur.

(About)

Rigaud, 1881 : Quitter une partie de cartes au moment où l’on vient de réaliser un bénéfice.

La comtesse fait Charlemagne à la bouillotte.

(Victor Ducange, Léonide ou la vieille de Suresnes, 1830)

Si je gagne par impossible, je ferai Charlemagne-sans pudeur, et je ne me reprocherai point d’emporter dans ma poche le pain d’une famille.

(Ed. About, Trente et quarante)

Les étymologistes ont voulu faire remonter l’origine du mot jusqu’à l’empereur Charlemagne, parce que cet empereur a quitté la vie en laissant de grands biens. Comme tous les noms propres familiers aux joueurs, le nom de Charlemagne a été, sans doute, celui d’un joueur appelé Charles. On a dit : faire comme Charles, faire Charles et ensuite faire Charlemagne. On appelle bien, dans les cercles de Paris, la dame de pique : « la veuve Chapelle », du nom d’un joueur. On a bien donné au second coup de la main au baccarat en banque, le nom de « coup Giraud », nom d’un officier ministériel, d’un notaire. Les joueurs ne connaissent rien que le jeu, rien que les joueurs et leurs procédés. La vie pour eux est toute autour du tapis vert. S’ils ont appris quelque chose, ils l’ont bientôt oublié, et ils professent le plus grand mépris pour tout ce qui ne se rattache pas directement au jeu. Ils se moquent bien de l’empereur Charlemagne et de tous les autres empereurs ! En fait de-monarque, ils ne connaissent que les monarques de carton.

Virmaître, 1894 : Se mettre au jeu avec peu d’argent, gagner une certaine somme et se retirer de la partie sans donner de revanche (Argot des joueurs).

France, 1907 : Se retirer du jeu, lorsqu’on est en gain, suivant un ancien privilège des rois. « Ce terme, dit Lorédan Larchey, contient en même temps un jeu de mots sur le roi de carreau, le seul dont le nom soit français. »

Mais rien ne doit étonner en cette terre des fééries. Tout y arrive, les gains les plus fantastiques, comme les désastres les plus complets.
Les prudents, entre les favorisés, partent pour ne plus revenir. Sans nulle vergogne, on peut faire charlemagne. Mais, ces sages, combien sont-ils ?

(Hector France, Monaco et la Côte d’azur)

Cicogne

Delvau, 1866 : s. f. Le Palais de justice, — dans l’argot des voleurs. Dab de la Cigogne. Le procureur général.

Cigogne

d’Hautel, 1808 : Un cou de cigogne. Cou allongé et sans grâce.
Des contes à la cigogne. Contes de vieilles, discours saugrenus.

Ansiaume, 1821 : Palais de justice.

Le temps qu’on reste à la cigogne ne compte point.

Vidocq, 1837 : s. f. — Préfecture de police.

Larchey, 1865 : Préfecture de police. — V. Dab.

Railles, griviers et cognes nous ont pour la cigogne en partie tous paumés.

(Vidocq)

Rigaud, 1881 : Palais de justice. Ainsi nommé par les voleurs par allusion à la flèche de la Sainte-Chapelle.

Virmaître, 1894 : Le Dépôt de la Préfecture de police (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Prison de Mazas, prévention.

France, 1907 : Palais de Justice. Dab de la Cigogne, le procureur général.

Je monte à la Cigogne,
On me gerbe à la grotte,
Au tap et pour dix ans.

Cigogne ou cigove

un détenu, 1846 : Maison d’arrêt de la Force, justice.

Cigogne, poivrière

La Rue, 1894 : Palais-de-Justice.

Claquer

d’Hautel, 1808 : Donner une claque, un soufflet, ou tout autre coup avec la main.
Faire claquer son fouet. Se prévaloir hautement de quelqu’avantage ; faire le glorieux, le vaniteux.

Halbert, 1849 : Manger.

Larchey, 1865 : Manger — Allusion au bruit des mâchoires.

Il faut claquer, vaille que vaille : De par la loi l’on te nourrit.

(Wado, Chanson)

On dit au figuré Claquer : dissiper.

Larchey, 1865 : Mourir. Terme figuré. Ce qui claque, dans le sens ordinaire, est hors de service.

C’est là que j’ai appris, entre autres bizarreries, les dix ou douze manières d’annoncer la mort de quelqu’un : Il a cassé sa pipe, — il a claqué, — il a fui, — il a perdu le goût du pain, — il a avalé sa langue, — il s’est habillé de sapin, — il a glissé, — il a décollé le billard, — il a craché son âme, etc., etc.

(Delvau)

Delvau, 1866 : v. a. Donner des soufflets.

Delvau, 1866 : v. a. Vendre une chose, s’en débarrasser, — dans le même argot [du peuple]. Claquer ses meubles. Vendre son mobilier.

Delvau, 1866 : v. n. Manger, — dans l’argot des voyous, qui font allusion au bruit de la mâchoire pendant la mastication.

Delvau, 1866 : v. n. Mourir. — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Dépenser. — Avoir tout claqué, avoir tout dépensé.

Rigaud, 1881 : Manger ; et claquer des bajouettes, — dans le jargon des blanchisseuses.

Rigaud, 1881 : Mourir.

Boutmy, 1883 : v. intr. Mourir. Ce mot n’est pas particulier aux typographes. Alfred Delvau, dans son Dictionnaire, l’attribue aux faubouriens. Il est aussi bien compris dans le centre de la ville qu’aux faubourgs.

La Rue, 1894 : Mourir.

La Rue, 1894 : Vendre.

Virmaître, 1894 : Donner une claque sur la figure ou sur le contraire. Synonyme de gifle. Allusion au bruit que produit la main (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Mourir. Allusion à un objet qui claque, qui casse (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Mourir. Il est bien malade : il va claquer.

Hayard, 1907 : Mourir.

France, 1907 : Faire retentir.

L’œuvre de Corneille est grande, sévère, admirable en certaines de ses parties où passe un souffle ardent de passion. Le fameux « Qu’il mourut ! » peut trouver son application dans nos récentes épreuves, et certains vers claquent encore sur Bazaine à travers l’histoire. Mais enfin c’est du vieux jeu, c’est du poncif tragique, c’est de l’antinaturel, de l’antivivant poussé à la dernière expression. Et n’est-il pas dans le répertoire moderne de pièce d’une portée aussi haute et dans laquelle on sente vibrer la conscience moderne ?

(Le Mot d’Ordre)

France, 1907 : Manger. Se dit aussi au figuré pour dissiper : « J’ai claqué tout mon argent. »

Quand on est de ceux qui prétendent représenter une nation, élus par la moitié des citoyens, et que de cette moitié on acheta les trois quarts, on reste à boire, au cabaret, le fond des caisses électorales, mais on a la pudeur de se taire.
Quand on chourine, pour les voler, d’humbles épargnistes, on claque leur galette en compagnie de femmes au chignon jaune, mais on ne parle pas d’honnêteté.

(Jean Grave, La Révolte)

Claquer du bec, jeûner ; imitation des cigognes, qui font claquer leur bec.

France, 1907 : Mourir.

— Elle peut traîner un mois, six semaines, comme elle peut s’en aller cette nuit, claquer ce soir, subito, sans même que tu t’en aperçoives.

(Albert Cim)

Léda la laissa débiter son boniment, puis, pressée de questions par tous, dit qu’elle ne savait rien, sinon que la femme assassinée n’était pas morte et que seul l’English était claqué.

(Édouard Ducret, Paris canaille)

— L’hospice ! Non ! non ! je ne veux pas ! J’y ai été, quand j’ai eu la cuisse cassée. Y a des sœurs qui vous font dire des prières… On voit des camarades à côté de vous qui claquent… Les carabins avec leurs tabliers blancs… Non ! non ! je veux pas…

(Oscar Méténier)

France, 1907 : Vendre.

Cognac, cognard, cogne

Larchey, 1865 : Gendarme (Vidocq). — Est-ce parce qu’ils cognent les malfaiteurs. V. Cigogne, Raille.

Conter

d’Hautel, 1808 : Conte ton conte. Se dit par ironie, pour avertir quelqu’un que l’on n’est pas dupe de ses discours ; que c’est en vain qu’il cherche à en imposer.
Contes de vieilles ; de Peau-d’Âne ; de la Mère-l’Oie ; contes à la cigogne, à dormir de bout ; conte en l’air ; conte borgne ; conte bleu ; conte jaune, etc., etc. Niaiseries, frivolités insipides, dénuées de vraisemblance et de fondement ; vieilles histoires dont on berce les enfans.
En conter à quelqu’un. Le tromper, lui dissimuler la vérité.
On dit aussi d’une femme qui prête l’oreille aux discours galans, qu’Elle s’en fait conter.
En conter de rudes, de pommées.
Se complaire à débiter des faussetés, à faire de grossiers mensonges.

Cour du roi Pétaud

France, 1907 : Réunion tumultueuse où personne ne s’entend. Lieu de désordre et de confusion où chacun veut être le maître. Molière, dans Tartufe, fait dire à madame Péronnelle, critiquant le ménage de son fils Orgon :

On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.

Pendant le moyen âge, tous les corps de métiers s’étaient établis en corporations. Les mendiants, qui pullulaient alors, eurent aussi leur corporation, leurs règlements, leur chef. On l’appelait le roi Péto, du mot latin peto (je mendie), qu’on changea plus tard en celui de Pétaud. Il est probable qu’au milieu de ces truands et de ces gueux, l’autorité de ce monarque fantastique étant plutôt nominale que réelle, et que les réunions qu’il présidait ne se terminaient pas sans cris, sans tumulte, sans injures et sans horions. De Pétaud on a fait pétaudière.
Littré cependant attribue à cette expression une autre origine malpropre et plus burlesque. Le roi Pétaud devait en tout cas avoir du fil à retordre avec ses sujets. Voici, d’après de curieuses recherches récentes, quelles étaient les différentes catégories de mendiants qui se partageaient la grande ville :
Les courtauds, qu’on ne voyait à Paris que pendant l’hiver ; ils passaient la belle saison à rapiner dans les environs de la capitale.
Les capons, qui ne mendiaient que dans les cabarets, tavernes et autres lieux publics.
Les francs-mitoux, dont la spécialité consistait à contrefaire les malades et à simuler des attaques de nerfs.
Les mercandiers. Vêtus d’un bon pourpoint et de très mauvaises chausses, ils allaient dans les maisons bourgeoises, disant qu’ils étaient de braves et honnêtes marchands ruinés par les guerres, par le feu ou par d’autres accidents.
Les malingreux. Ceux-la se disaient hydropiques, ou bien se couvraient les bras et les jambes d’ulcères factices. Ils se tenaient principalement sous les portes des églises.
Les drilles. Ils se recrutaient parmi les soldats licenciés et demandaient, le sabre à la ceinture, une somme qu’il pouvait être dangereux parfois de leur refuser.
Les orphelins. C’étaient de jeunes garçons presque nus ; ils n’exerçaient que l’hiver, car leur rôle consistait à paraître gelés et à trembler de froid avec art.
Les piètres. Ils marchaient toujours avec des échasses et contrefaisaient les estropiés.
Les polissons. Ils marchaient quatre par quatre, vêtus d’un pourpoint, mais sans chemise. avec un chapeau sans fond et une sébile de bois à la main.
Les coquillards. C’étaient de faux pèlerins couverts de coquilles ; ils demandaient l’aumône afin, disaient-ils, de pouvoir continuer leur voyage.
Les collots. Ils faisaient semblant d’être atteints de la teigne et demandaient des secours pour se rendre à Flavigny, en Bourgogne, où sainte Reine avait la réputation de guérir miraculeusement et instantanément ces sortes de maladies.
Les sabouleux. C’étaient de faux épileptiques. Ils se laissaient tomber sur le pavé avec des contorsions affreuses et jetaient de l’écume au moyen d’un peu de savon qu’ils avaient dans la bouche.
Les cagous. On donnait ce nom aux anciens qui instruisaient les novices dans l’art de couper les chaînes de montre, d’enlever les bourses, de tirer les mouchoirs et de se créer des plaies factices.
Il y avait aussi les millards, les hubains, les morjauds.

Dab de la cigogne

Larchey, 1865 : Procureur général.

On vient me chercher de la part du dab de la cigogne.

(Balzac)

Rigaud, 1881 : Procureur général, procureur de la République. D’après M. L. Larchey le mot dab et ses composés viennent de l’ancien damp, seigneur.

Dab ou dabe

Virmaître, 1894 : Père (Argot du peuple).

France, 1907 : Père, Dieu, maître. Grand dab, roi ; dab d’argent, spéculum. Cramper avec le dab d’argent, passer à la visite du médecin ; argot des filles. Dab de la cigogne, procureur général ; dab des renifleurs, préfet de police. Voir Darbe

— Nini, tu couches avec moi, ce soir ; je te paye une tripe et un petit noir.
— J’peux pas ; la dernière fois que j’ai couché avec Dodophe, j’at rien reçu une riche floppée.
— Ton dab est un mufle ; t’y diras ça de ma part.
— Va-z-y dire toi-même, mais avant fais numéroter tes abattis.

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Dépôt

Rigaud, 1881 : Dépôt de la préfecture de police.

Dans le siècle dernier, ce dépôt (spécialement affecté aux prostituées) portait le nom de salle ou de maison Saint-Martin ; il était situé rue du Verbois, au coin de la rue Saint-Martin.

(Parent-Duchatelet)

En 1785 les prostituées furent dirigées sur l’hôtel de Brienne dit la Petite-Force. Depuis 1798 elles sont consignées au dépôt général de la préfecture de police. — On envoie au Dépôt les individus mis en état d’arrestation par ordre du commissaire de police. On les transporte du violon au Dépôt dans le panier à salade. Ils y restent jusqu’à ce que le juge d’instruction ait statué sur leur sort.

Virmaître, 1894 : Prison située sous le Palais de Justice, où l’on conduit par le panier à salade tous les individus arrêtés par les agents. C’est un lieu infect, indigne de notre époque, en raison de la promiscuité des détenus et de l’absence d’air et de lumière. Ce n’est pas dépôt que l’on devrait dire, mais bien dépotoir, car il y passe annuellement 67 000 individus. Environ 13 000 vagabonds et 22 000 filles publiques. Je ne compte pas les voleurs qui ont horreur de ce lieu de détention surnommé la Cigogne (Argot des voleurs). N.

Dévergondée

d’Hautel, 1808 : C’est une dévergondée. Terme injurieux qui ne s’emploie qu’en parlant d’une fille sans pudeur, d’une effrontée qui a levé le masque.

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui a toute vergogne bue, — dans l’argot des bourgeoises, qui quelquefois donnent ce nom à une pauvre fille dont le seul crime est de n’avoir qu’un amant.

Du même tonneau

Virmaître, 1894 : La même chose. Un homme politique veut tout réformer, il fait de belles promesses à ses électeurs et ne fait pas mieux que ses devanciers. C’est du même tonneau. Du vin à douze ou du vin à seize, Bordeaux ou Bourgogne : C’est du même tonneau (Argot du peuple). N.

En avoir dans la caboche

France, 1907 : Être entêté, obstinément stupide, avoir le cerveau fêlé.

Le proverbe vient d’un nominé Caboche, boucher de Paris, qui fut un des principaux chefs de tous les autres bouchers qui se mutinèrent sous le règne de Charles VI. Pendant la démence de ce prince, ceste canaille tenoit le party de Jean de Bourgogne, pour lequel ils estoient si zélés, et leur insolence alla si loin qu’ils forcèrent Charles, Dauphin de France, de prendre le chaperon blanc, qui estoit la marque et la livrée de leur faction, et tuèrent et firent périr plusieurs personnes de distinction qui estoient du party contraire au duc de Bourgogne. De la folie et de l’entestement de Caboche est venu ce proverbe, que l’on a appliqué à ceux qui ont la teste blessée.

(Histoire de France, par Duhaillan)

Estomac

d’Hautel, 1808 : Il a un estomac d’autruche, il digéreroit le fer. Se dit d’un gourmand à qui rien ne peut faire mal ; et d’un homme qui a l’estomac bien constitué.

Delvau, 1866 : s. m. La gorge de la femme, — dans l’argot du peuple, qui parle comme écrivait Marot :

Quant je voy Barbe en habit bien luisant,
Qui l’estomac blanc et poli desœuvre.

Rigaud, 1881 : Courage, intrépidité, — dans l’argot des joueurs.

Avoir de l’estomac au jeu, c’est poursuivre la veine sans se déconcerter, sans broncher, dans la bonne ou la mauvaise fortune.

(Les Joueuses, 1868)

Peu de joueurs étaient aussi crânes, avaient un pareil estomac !

(Vast-Ricouard, le Tripot, 1880)

Beau joueur, Grandjean, et quel estomac !

(Figaro du 5 mars 1880)

On dit d’un joueur très intrépide qu’il a un estomac d’enfer.

La Rue, 1894 : Courage, audace au jeu.

France, 1907 : Aplomb, audace, sang-froid, effronterie. On dit d’un beau joueur : « Il a de l’estomac. » Se dit aussi d’un politicien roublard et sans vergogne.

Le langage populaire désigne deux sortes d’intrépidité par deux locutions spéciales ; et cette phrase : « Il n’a pas froid aux yeux », ne signifie pas précisément la même chose que : « Il a un rude toupet. » Or nous sommes tellement démoralisés que nous en arrivons à ne plus sentir cette nuance. Combien de fois, devant un coquin qui se carre dans sa mauvaise réputation et porte beau sous l’infamie, n’avez-vous pas entendu dire : « Il est crâne, il a de l’estomac… »

(François Coppée)

Je ne suis certes pas pessimiste, et j’aime la bataille par tempérament, mais j’avoue que le métier de député, accepté d’une certaine manière, est un métier abominablement écœurant.
Il exige, pour quelques-uns, une réelle maîtrise dans la canaillerie familière et dans la roublardise. Il faut de l’estomac, comme on dit, pour bien tenir l’emploi.

(A. Maujan)

Avoir de l’estomac se dit aussi pour avoir une grosse fortune, offrir de sérieuses garanties dans les affaires. « Vous pouvez aller en toute confiance, le patron a de l’estomac. »

Et puis ? citerne

France, 1907 : « C’est, dit Charles Nisard, une espèce de propos amphigourique fort usité dans quelques provinces et particulièrement en Bourgogne. Deux individus conversent ensemble. L’un, qui manque de mémoire ou qui n’a pas le don d’exprimer rapidement sa pensée, coupe fréquemment son discours par les mots et puis, et puis… L’autre, impatienté de cet éternel refrain, l’interrompt par le mot citerne. La moquerie n’est pas fine, mais elle est sentie : elle force le causeur à aller au fait, ou elle lui ferme la bouche. »

Faire des châteaux en Espagne

France, 1907 : Faire iles projets en l’air, se repaître de chimères, de rêveries sans corps et sans sujet, comme dit Montaigne (« Une resverie sans corps et sans sujet régente notre âme et l’agite ; que je me mette à faire les chasteaux en Espaigne, mon imagination m’y forge des commodités et des plaisirs desquels mon ame est réellement chatouillée et réjouie. »). C’est la grande ressource des malheureux.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Pichrocole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ;
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux,
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.

(La Fontaine, La Laitière et le Pot au lait)

Mais pourquoi cette expression châteaux en Espagne ? Est-ce parce que, comme le dit Pasquier, les châteaux sont rares en Espagne et qu’on n’y rencontre guère que quelques cassines ou maisonnettes fort distantes les unes des autres ? « Ceux qui rendent raison de cela, ajoute-t-il, estiment que ce fut pour empescher que les Maures ne surprissent quelques chasteaux de force ou d’emblée, où ils auraient eu moyen de faire une longue et sûre retraite. C’est pourquoi on a dit que celuy fait en son esprit des chasteaux en Espagne, quant il s’amuse de penser à part soy à chose qui n’estait faisable. » Cette explication, observe Leroux de Lincy, est aussi hasardée que celle de Fleury de Bellingen qui fait remonter au consul Cécilius Métellus l’origine de ce proverbe.
L’explication la plus plausible est celle donnée par Quitard qui croit que ce proverbe date de la seconde partie du XIe siècle, lorsque Henri de Bourgogne traversa les Pyrénées pour aller au secours d’Alphonse, roi de Castille, contre les Maures d’Espagne et qui, en récompense, obtint la main de Teresa, fille du roi, et le comté de Lusitania pour dot, lequel comité devint, sous son fils Alphonse Henriquez, royaume de Portugal. Les chevaliers qui avaient accompagné Henri de Bourgoin partagèrent naturellement sa fortune, et leurs succès ne manquèrent pas d’exciter l’émulation de tous les aventuriers et hommes de guerre qui ne rêvèrent plus que fiefs à gagner et châteaux à bâtir en Espagne. La Conquête de l’Angleterre par les Normands et les biens dont furent comblés tous les chevaliers qui suivirent Guillaume éveillèrent les mêmes convoitises et les mêmes rêves. L’on disait : faire des châteaux en Albanie (Albion) aussi bien que faire des châteaux en Espagne. Il est a remarquer, dit Walter Kelly, qu’avant le XIe siècle il y avait très peu de châteaux en Angleterre et en Espagne. Les aventuriers conquérants avaient à s’en bâtir pour eux-mêmes. Les Anglais disent : to build castles in the air (bâtir des châteaux en l’air).
Quoi qu’il en soit, il est très ancien, car on le trouve dans le Roman de la Rose, au XIIIe siècle :

Telle fois te sera advis
Que tu tiendras celle au cler vis (clair visage),
Du tout t’amie et ta compagne ;
Lors feras chasteaux en Espagne.

Voici, au sujet de ce proverbe, des vers de Collin d’Harleville. :

Chacun fait des châteaux en Espagne.
On en fait à la ville ainsi qu’à la campagne ;
On en fait en dormant, on en fait éveillé.
Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé,
Peut se croire un moment seigneur de son village.
Le vieillard, oubliant les glaces de son âge,
Croit avoir recouvré sa brillante santé,
Et sourit… son neveu sourit de son côté,
En songeant qu’un matin du bonhomme il hérite,
Un commis est ministre, un jeune abbé prélat ;
… Il n’est pas jusqu’au simple soldat
Qui ne se soit un jour cru maréchal de France ;
Et le pauvre lui-même est riche en espérance,
Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.
Eh bien ! chacun du moins fut heureux en rêvant !
C’est quelque chose encor que de faire un beau rêve !
À nos chagrins réels c’est une utile trêve :
Nous en avons besoin ; nous sommes assiégés
De maux dont à la fin nous serions surchargés,
Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines.
Flatteuse illusion ! doux oubli de nos peines !
Oh ! qui pourrait compter les heureux que tu fais !

Délicieuse erreur ! tu nous donnes d’avance
Le bonheur que promet seulement l’espérance.

Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes,
Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.

Flagorneur

Virmaître, 1894 : Flatteur, Race assez commune. Il y en a toujours au moins un dans un atelier. Le flagorneur descend sans vergogne au rôle de mouchard (Argot du peuple).

France, 1907 : Bas flatteur.

Gaudes

France, 1907 : Sorte de bouillie que l’on fait en Franche-Comté, dans la Bourgogne et la Bresse, avec de la farine de maïs. On connait l’offre de la paysanne au curé de son village : « Monsieur le curé, voulez-vous des gaudes ? nos cochons n’en veulent plus. »

Ève en pleurant dit à l’enfant têtu :
Que veux-tu, mon fils, que veux-tu ?
Soudain, avec un juron inédit
À faire rougir des ribaudes,
Le jeune Caïn répondit :
Je veux manger des gaudes.

(Alfred L. Marquiset, Rasures et Ramandons)

Gogne

Clémens, 1840 : Boiteux, borgne, manchot, etc.

Grive

d’Hautel, 1808 : Soûl comme une grive. Abruti par le vin, qui a perdu tout équilibre.

Ansiaume, 1821 : La troupe.

Si la grive n’étoit point arrivée, les cognes étoient marrons.

un détenu, 1846 : Troupe, soldats, police.

Halbert, 1849 : La garde, la guerre.

Larchey, 1865 : Garde, patrouille (Bailly). — Grivier : Soldat. — Dans le vieil argot, grive signifiait armée comme on le voit ici.

Les drilles ou les narquois, en revenant de la grive, en trimardant, quelquefois basourdissent les ornies.

(Vidocq)

Grive est donné par Roquefort comme synonyme de méchante, fâcheuse (on dit encore Griève). — Mot à mot, un grivier est donc pour les voleurs un vrai fâcheux. V. Cigogne.

Delvau, 1866 : s. f. La garde, — dans l’argot des voleurs, qui se rappellent peut-être que les soldats s’appelaient autrefois des grivois. Corps de grive. Corps de garde. Harnais de grive. Uniforme.

Rigaud, 1881 : Guerre. — Patrouille. — Garde républicaine.

La Rue, 1894 : La garde. La guerre. Cribler à la grive, crier à la garde.

France, 1907 : La garde, l’armée. Cribler à la grive, crier à la garde. Harnais de grive, uniforme.

Guenippe

Delvau, 1864 : Femme de mauvaise vie ; guenon.

Mais présentement que l’on grippe,
Et Lise, et toute autre guenippe.

(La France Galante)

Sus donc, gentilles guenippes,
Prenez vos plus belles nippes,
Sans vos attiffets laisser…
Et vous faites enchâsser.

(Le Sr de Sygognes)

Guigne à gauche

Delvau, 1866 : s. m. Homme qui louche, — dans l’argot des faubouriens.

La Rue, 1894 : Borgne.

Virmaître, 1894 : Se dit d’une personne qui louche. Dans le peuple, on dit de celui qui est affligé d’une semblable infirmité, qu’il trempe la soupe et renverse les légumes dans les cendres, ou bien qu’il regarde en Bourgogne si la Champagne brûle (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Celui qui louche.

France, 1907 : Louche.

On l’appelait guigne à gauche, à cause d’un œil qui n’était pas sur le même alignement que le voisin ; mais qu’importait cet œil ? Ce n’était pas lui, mais ses appâts rondelets et fermes que le brisquart ne cessait de reluquer ; il en louchait.

(Les Joyeusetés du régiment)

Incongruité

d’Hautel, 1808 : On appelle ainsi une grossièreté ; une chose indécente, incivile.
Lâcher une incongruité. Se permettre des discours injurieux ; donner l’essor à un mauvais vent.

Delvau, 1866 : s. f. Ventris crepitus, ou Ructus, — dans l’argot des bourgeois, qui oublient que leurs pères éructaient et même crépitaient à table sans la moindre vergogne. Faire une incongruité. Crepitare veleructare. Dire une incongruité. Dire une gaillardise un peu trop poivrée, — turpitudo verborum.

Inexpressible

Larchey, 1865 : Pantalon.

Au sortir des bancs du collège, où nous avions usé, tous deux, pendant huit mortelles années, ce que la pruderie anglaise exprime par inexpressible.

(Mornand)

Delvau, 1866 : s. m. Pantalon, — dans l’argot des Anglaises pudiques, qui est devenu celui des gouailleurs parisiens.

France, 1907 : Pantalon. Ce mot nous vient en droite ligne de l’autre côté de la Manche. Les pudibondes Anglaises n’osent prononcer le mot pantalon, mais elles contemplent sans vergogne l’homme in naturalibus.

Jean de Lagny

France, 1907 : Lambin, retardataire, individu qui ne se presse pas. « Tu es de Lagny, tu n’as pas hâte », disait-on autrefois. On fait remonter l’origine de ce dicton à Jean sans Peur, duc de Bourgogne, qui, dans son expédition de 1417 contre les Parisiens, s’attarda deux mois à Lagny.

Lâcher

d’Hautel, 1808 : Ce verbe reçoit un grand nombre d’acceptions parmi le vulgaire. Voici les manières les plus usitées d’en faire usage.
Lâcher quelqu’un. L’abandonner, le planter là.
On dit qu’une femme a lâché son mari, pour exprimer qu’elle l’a abandonné pour aller avec un autre ; qu’elle s’est séparée de lui.
En lâcher de bonnes. Dire des gausses, des contes bleus, des gasconnades.
En lâcher une. Pour donner essor à un mauvais vent.
Lâcher le pied. Pour s’enfuir honteusement ; montrer les talons.

Delvau, 1864 : Quitter une femme dont on est l’amant, ou un homme dont on est la maîtresse.

Après ! Milie veut te lâcher.

(Ch. Monselet)

— On dit aussi, dans le même sens : lâcher d’un cran.

Delvau, 1866 : v. a. Quitter. Lâcher d’un cran. Abandonner subitement.

Rigaud, 1881 : Quitter, abandonner.

Voilà les femmes !… ça vous lâche dans le malheur.

(Dumanoir et d’Ennery, Les Drames du cabaret, 1864)

Lâcher le coude, laisser tranquille. On dit à quelqu’un qui vous ennuie : Lâche-moi le coude.Lâcher comme un pet, abandonner sans vergogne, à l’improviste, — dans le jargon du peuple. — Lâcher la rampe, mourir. — Lâcher le paquet, faire des aveux. — Lâcher de l’argent, payer. — Lâcher l’écluse, uriner. — En lâcher un, sacrifier à crepitus.

Rigaud, 1881 : Sortir un objet, exhiber. — Lâcher le tuyau de poêle, lâcher le sifflet d’ébène.

France, 1907 : Quitter, abandonner. Se dit surtout en parlant d’un amant qui abandonne sa maîtresse et vice-versa.

— Chaque fois, il m’apporte un bouquet, nous causons… il m’appelle « Madame » — quelquefois « baronne ». Je crois que je ressemble à une de ses anciennes qui serait défunte ou qui l’aurait lâché.

(Maurice Montégut)

— Mais épouser, unir son bienheureux sort à celui d’une de ses infortunées, — avant du moins qu’un respectable héritage eût permis à cette candidate ou cette collègue de « lâcher la boîte » — ah ! mais non, grand Dieu, pas si sot !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Quand j’aurai votre âge,
J’pourrai m’arrêter,
Mais la Môm’ Fromage,
Je crois, vient d’entrer,
Gémissez, mon père,
Et priez bien, car…
J’vous lâche et préfère
Voir le grand écart.

(Henry Naulus)

Laquedrille

France, 1907 : Terme de mépris donné autrefois aux laquais. Il signifiait en Bourgogne petit laquais.

Larmes de job

France, 1907 : Plante arundinacée dont les fruits renferment une semence de la grosseur d’un pois, d’un beau poli et de couleur jaunâtre, tirant sur le brun rouge. On se servait au moyen âge de ces graines venant de l’Orient pour en faire des chapelets ou patenôtres.

Unes patenostre de larmes de Job, esquelles à trente pièces.

(Ducs de Bourgogne)

Cette espèce de roseau est surtout cultivé dans l’île de Candie. En Chine et dans les Indes, ses graines sont fort estimées pour leur douceur.

Lèche-cul

Delvau, 1864 : Petit chien havanais, king’s-Charles, épagneul, ou de n’importe quelle autre race, qu’affectionnent volontiers les filles pour en être gamahuchées, — Voir Gimblette.

Rigaud, 1881 : Adulateur sans vergogne, bas flatteur.

Virmaître, 1894 : V. Fleure-fesse.

Hayard, 1907 : Peloteur, obséquieux, vil.

Livres libres, obscènes, orduriers, malsains

Delvau, 1864 : Ouvrages où l’on parle sans vergogne, comme dans celui-ci, des parties naturelles des deux sexes et de leurs fonctions ; de cons, de vits, de culs, de fouterie, de gamahucherie, etc. Ils sont abominés par les personnes honnêtes qui ne foutent que dans l’obscurité la plus complète et en faisant passer leur vit par un trou de la chemise de leur dame, et qui enseignent à la jeunesse que les enfants se trouvent naturellement sous des feuilles de chou.

Un livre incendiaire a rallumé tous les feux que mon austérité commençait d’assoupir.

(Mon noviciat)

Margot

d’Hautel, 1808 : Nom fort injurieux que l’on donne à une courtisane, à une femme de mauvaise vie ; synonyme de gaupe, putain, raccrocheuse.
Margot la Résolue. Sobriquet insultant que l’on donne à une femme hardie et sans pudeur, dont on entend continuellement le caquet, et qui se mêle de toutes les affaires.

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui a jeté son bonnet et sa pudeur par-dessus les moulins. On dit aussi Margoton.

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, concubine, — dans l’argot des bourgeois. Vivre avec des margots. Vivre avec des filles ; passer le meilleur de son temps à filer le plus imparfait amour aux pieds d’Omphales d’occasion, sans avoir l’excuse du fils d’Alcmène, — qui du moins était un hercule.

Delvau, 1866 : s. f. Pie, — dans l’argot du peuple.

Virmaître, 1894 : Femme de peu.
— Tu n’es qu’une sale Margot.
Pourquoi chercher dans Margot le diminutif de Marguerite ?
Toutes les Marguerites ne sont pas de Bourgogne.
Il y en a qu’on aimerait à effeuiller.
On dit aussi Margoton (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Femme de mœurs légères.

France, 1907 : Pie.

Et la portière,
Sous la gouttière,
Pend la volière
De dame Margot.

(Désaugiers)

Margoulette

d’Hautel, 1808 : Pour, bouche.
Il feroit tout pour la margoulette. Se dit d’un gourmand à qui on fait faire tout ce que l’on veut, en lui donnant à dîner, en le régalant ; d’un homme : qui met tous ses plaisirs à manger.
Il est venu la margoulette enfarinée. Voyez Gueule.

Larchey, 1865 : Bouche. — Diminutif de marge. Les lèvres forment la marge du palais. Peut être aussi diminutif corrompu du vieux mot gargoule : bouche.

Delvau, 1866 : s. f. La bouche, considérée comme avaloir. Rincer la margoulette à quelqu’un. Lui payer à boire.

Rigaud, 1881 : Visage : — Margoulette de travers, mauvaise mine, mine fatiguée. — Déboiter la margoulette, porter des coups au visage.

La Rue, 1894 : Visage. La bouche.

Virmaître, 1894 : La bouche. Il existe en Bourgogne des vases en terre vernissée qui ont un goulot semblable à la bouche. Pour cette raison, on appelle ces vases des goulettes. Mar a tout simplement été ajouté, déformant le mot primitif pour en former un autre qui a le même sens, car les nourrices disent aux enfants :
— Viens que j’embrasse ta petite goulette.
Rincer la margoulette à un ami,
c’est lui payer à boire (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Gosier. Rincer la margoulette à quelqu’un, lui payer à boire. Débrider la margoulette, manger. Se dit aussi pour figure, partie inférieure du visage.

Mille bombes, il parle de haut, le chameau ! Faut voir comme il nous traite ; il dit « nos ouvriers » comme on dit « mon chien ou ma pipe ». Turellement faut pas qu’ils bougent nos ouvriers ; sans quoi, gare ! on leur cassera la margoulette.

(Le Père Peinard)

Souvent au milieu de la nuit,
La margoulette enfarinée…

(Festeau)

Mode (concierge à la mode)

France, 1907 : Concierge associé ou complice d’escrocs de la fameuse bande noire.

La bande noire était — et est encore, car le dixième à peine des membres sont arrêtés — une formidable association ayant pour spécialité d’exploiter le commerce des vins de Paris, de la Bourgogne et du Bordelais… Pour chaque affaire, le courtier recevait dix francs. Le concierge, désigné sous le nom bizarre de concierge à la mode, n’était pas moins bien rétribué. Il touchait dix francs également.

(Le Voltaire, 1886)

Niais de Sologne

France, 1907 : Fripon qui fait le sot pour mieux tromper. On trouve dans les vieux dictons :

Les Solognots sots à demi
Qui se trompent à leur profit.

Et dans les Curiosités françaises d’Oudin :

Un fol de Souloigne qui s’abuse à son profit.

Cette expression niais de Sologne est le début des vers adressés avec une épée de bois au poète Saint-Ange, natif de Blois, le traducteur d’Ovide, l’un des écrivains les plus bâtonnés du XVIIe siècle, et qui voulait se venger d’un soufflet :

Petit roi des métis de Sologne,
Petit encyclopédie entier,
De Bébé petit écuyer (1),
Petit querelleur sans vergogne,
Petit poète sans laurier
Au Parnasse petit rentier,
Petit brave, au bois de Boulogne
Tu veux, en combat singulier,
Exposer ta petite troupe :
Eh bien, nous t’armons chevalier.
(1) Bébé était le sobriquet donné à Laharpe.

On dit maintenant dans le même sens : Faire l’âne pour avoir du son.

Nonnain

France, 1907 : Asphodèle blanc, appelé ainsi par comparaison de leurs fleurs avec les voiles blancs de certaines communautés religieuses.

France, 1907 : Pensionnaire d’un couvent dont le gros numéro inscrit sur la porte indique le genre de divinité qu’on y honore.

Il était une abbesse
Qui, pour nonnains, avait
Ribaudes de grand’liesse
Devant brocs et chevets ;
Un castel en Gascogne
Lui servait de couvent ;
Les belles, sans vergogne,
Y prêtaient leur devant.

(Paul Rey, Le Don Juan)

Ogre

d’Hautel, 1808 : Manger comme un ogre. Pour dire, avec, excès, goulument.

Vidocq, 1837 : s. m. — Agent de remplacement, usurier, escompteur. Depuis que chacun a le droit de payer en argent sa dette à la patrie, des individus officieux se sont chargés de procurer des remplaçans à ceux qui n’ont point de goût pour l’état militaire, et ne se soucient pas de parader le sac sur le dos pour l’instruction et l’amusement des princes de la famille royale. C’est principalement de l’Alsace, de la Lorraine et de la Basse-Bretagne, que ces Messieurs tirent les hommes dont ils ont besoin, hommes qu’ils achètent ordinairement 5 ou 600 francs, et qu’ils vendent au moins deux ou trois fois autant.
Il y a, je veux bien le croire, quelques agens de remplacement qui exercent honorablement leur métier, mais il en est beaucoup plus qui méritent, à tous égards, le nom qu’on leur a donné. Ces Messieurs exploitent en même temps le remplaçant et le remplacé, et très-souvent les tribunaux sont appelés à prononcer sur les différends qui s’élèvent entre les agens de remplacement, et ceux qu’ils ne craignent pas de nommer leurs cliens.
Le père de famille qui a bien voulu accorder sa confiance à un Ogre, doit s’estimer très-heureux lorsqu’après avoir payé très-cher un remplaçant qu’il a long-temps attendu, son fils a enfin obtenu le certificat qui met sa responsabilité à couvert, car tous les agens de remplacement ne remplissent pas les engagemens qu’ils contractent, et plusieurs d’entre eux, parmi lesquels je ne citerai que certain officier de l’ancienne armée, bien connu par ses relations avec certain individu autrefois Grec, et maintenant banquier et usurier, procèdent à-peu-près de cette manière.
Des affiches apposées aux coins de toutes les rues, et des circulaires envoyées dans toutes les localités quelques mois avant l’époque fixée pour le tirage, apprennent à tous que M. un tel, ancien officier, propriétaire ou banquier, vient de fonder une assurance mutuelle en faveur des jeunes gens qui doivent concourir au tirage de l’année. Moyennant une somme de 7 à 800 fr., déposée dans la caisse commune, on peut, quel que soit le numéro que l’on tire de l’urne fatale, acquérir la douce certitude que l’on ne sera pas forcé de quitter ses pénates. Il est bien entendu que la somme versée par celui qui amènera un numéro élevé doit, dans tous les cas, être acquise à l’agent de remplacement, et servir à compléter le paiement du remplaçant de celui qui aurait été moins heureux. L’agent qui procède ainsi a bientôt réuni trente ou quarante souscripteurs ; il n’en désire pas davantage.
Arrive l’époque du tirage. La moitié des jeunes gens assurés tombent au sort. Mais que leur importe, n’y a-t-il pas chez l’agent de remplacement un héros tout prêt à faire pour eux le coup de fusil, ou à brosser le poulet d’Inde, aussi ils dorment tranquilles jusqu’au jour où ils reçoivent la visite d’un monsieur bien obséquieux, qui s’exprime avec élégance, et qui se charge de leur montrer le revers de la médaille dont jusqu’alors ils n’avaient vu que le beau côté.
« Monsieur, leur dit cet officieux entremetteur, qui n’est autre que le compère de l’agent de remplacement, M. un tel, agent de remplacement, auquel vous avez accordé votre confiance, a fait cette année de très-mauvaises affaires, et, pour la première fois de sa vie, lui est impossible de remplir ses engagemens ; mais rassurez-vous, Monsieur, ses cliens ne perdront rien, et je suis chargé de vous remettre la somme que vous avez versée entre ses mains. »
Bien heureux de ne pas tout perdre, les infortunés reprennent leur argent et ne disent mot ; si, contre toute attente, quelques-uns d’entre eux veulent absolument que le contrat qu’ils ont consenti soit rigoureusement exécuté, on s’empresse de les satisfaire, dans la crainte que leurs clameurs n’éveillent l’attention des magistrats. Il est inutile d’ajouter que, quelques jours après le tirage, l’agent a envoyé son intermédiaire à ceux de ses cliens que le sort a favorablement traités, et, qu’en leur faisant une remise, il s’est fait autoriser à retirer les fonds déposés par eux chez un notaire.
Le sieur D***, officier de l’ancienne armée, exerce de cette manière, depuis plusieurs armées, le métier d’agent de remplacement ; il se dit cependant le plus honnête homme du monde, et il n’y a pas long-temps qu’il a traduit à la barre du tribunal de police correctionnelle, et fait condamner à trois mois d’emprisonnement, certain individu qui avait pris la liberté grande de l’appeler fripon.
Je l’ai dit et je le répète, quelques agens de remplacement exercent honorablement leur métier ; c’est à ceux là seuls qu’il faut s’adresser. Les conditions de leurs traités ne sont peut-être pas aussi avantageuses que celles des individus dont nous venons de parler, mais ils ne trompent personne.
Tout le monde a lu dans l’un des deux premiers volumes des Scènes de la vie privée, de Balzac, le portrait de l’usurier Gobsec ; ce portrait n’a d’autres défauts, suivant moi, que celui de n’être pas exact ; le père Gobsec est un type effacé depuis long-temps. Les usuriers de notre époque ne logent pas tous rue des Grés ; ils ne sont ni vieux, ni ridés ; leur costume n’a pas été acheté au Temple : ce sont au contraire des hommes encore jeunes, toujours vêtus avec élégance, et qui ne se refusent aucunes des jouissances de la vie. L’usurier pur sang n’a jamais d’argent comptant lorsqu’on lui propose d’escompter la lettre de change acceptée en blanc par un fils de famille, mais il a toujours en magasin un riche assortiment de marchandises de facile défaite, telles que singes et chameaux, pains à cacheter, bouchons, souricières, voir même des places à l’année au théâtre de M. Comte.

Larchey, 1865 : Agent de remplacement. Allusion à leur trafic de chair humaine. — Ogre : Usurier. — Ogresse : Marchande à la toilette (Vidocq). — Allusion à leur avidité. — Ogre :

Les chiffonniers donnent ce nom à celui qui leur achète le produit de leurs recherches nocturnes, en détail et par hottes, pour les revendre en gros, après un triage minutieux et intelligent. Ordinairement, on ne devient ogre qu’après avoir passé par tous les degrés de l’état de chiffonnier. Il fut un temps, il est vrai, où ce nom était synonyme d’exploiteur et même de receleur. Dans ce but, l’ogre possédait à côté de son établissement d’achat de chiffons un débit de liqueurs qu’il faisait gérer par un affidé ou un compère ; il y recevait clandestinement des malfaiteurs qui apportaient là les produits de leurs rapines.

(Castillon)

Delvau, 1866 : s. m. Agent de remplacement militaire, — dans l’argot des voleurs. Signifie aussi : Usurier, Escompteur.

Delvau, 1866 : s. m. Marchand de chiffons, — dans l’argot des chiffonniers.

Rigaud, 1881 : Chiffonnier en gros, négociant en chiffons, — Recéleur. — Escompteur sans vergogne. — Agent de remplacements militaires mis en disponibilité par la promulgation de la loi sur le service obligatoire.

Rigaud, 1881 : Ouvrier typographe modèle. L’ogre travaille à la journée, il est bon père de famille, bon époux et bon garde national au besoin.

La Rue, 1894 : Chiffonnier en gros. Usurier.

France, 1907 : « Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait différentes : immobiles comme des termes devant leurs casses, ils éloignent jusqu’à l’ombre de la dissipation ; ils vivent de peu ; et leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le nom d’ogres par leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des places avantageuses, telles que celles de metteurs en pages, hommes de conscience, correcteurs, protes, etc. »

(Jules Ladimir, Le Compositeur typographe)

France, 1907 : On appelait ainsi, du temps de la conscription, les marchands d’hommes qui fournissaient des substituants aux fils de famille.

France, 1907 : Recéleur ; chiffonnier en gros ; il dévore les petits.

Patafioler

Larchey, 1865 : Confondre.

Aux gardes du commerce !… Que le bon Dieu les patafiole !…

(Gavarni)

V. pour l’étymologie de ce mot le Magasin pittoresque, t. II, p. 247.

Delvau, 1866 : v. a. Confondre — dans l’argot du peuple. Ce verbe ne s’emploie ordinairement que comme malédiction bénigne, à la troisième personne de l’indicatif : — « Que le bon Dieu vous patafiole ! »

Rigaud, 1881 : Confondre. — Que le bon Dieu vous patafiole ! — Enlever. Que le diable le patafiole !

La Rue, 1894 : Confondre.

France, 1907 : Écraser, anéantir. Ce mot employé dans nombre de provinces, outre Paris, est l’antiphrase de bénir. L’on s’en sert presque exclusivement dans cette phrase : « Que le bon lieu vous patafiole ! » En Bourgogne, patafioler signifie ennuyer. Le même patois a également affioler pour faire enrager, rendre fou, corruption évidente d’affoler. Charles Nisard explique la syllabe pat par cette expression : « Que le bon Dieu ne pas t’affiole. » Ce qui serait justement le sens contraire de ce qu’on lui donne.

Paumer

Vidocq, 1837 : v. a. — Perdre.

un détenu, 1846 : Prendre, saisir, empoigner.

Larchey, 1865 : Empoigner. V. Du Cange. — Du vieux mot paumoier. — V. Cigogne.

Rends-moi la bourse, ou sinon je te paume.

(le Rapatriage, parade, dix-huitième siècle)

Larchey, 1865 : Perdre.

Je ne roupille que poitou ; je paumerai la sorbonne si ton palpitant ne fade pas les sentiments du mien.

(Vidocq)

Delvau, 1866 : v. a. Empoigner, prendre — avec la paume de la main. S’emploie au propre et au figuré. Être paumé. Être arrêté. Être paumé marron. Être pris en flagrant délit de tricherie, de vol ou de meurtre.

Delvau, 1866 : v. a. Perdre, — dans l’argot des voleurs. Paumer la sorbonne. Devenir fou, perdre la tête.

Rigaud, 1881 : Arrêter, appréhender au corps. Se faire paumer ; mot à mot : se faire mettre la paume de la main au collet.

Rigaud, 1881 : Dépenser, — dans le jargon des ouvriers. Paumer son fade, dépenser l’argent de sa paye.

Rigaud, 1881 : Perdre, — dans le jargon des voleurs. — Paumer l’atout, perdre courage.

La Rue, 1894 : Perdre. Dépenser. Empoigner. Arrêter. Se paumer, s’égarer.

Virmaître, 1894 : Perdre.
— Tu fais une drôle de gueule.
— J’avais deux sigues d’affure et j’en paume quatre, y a de quoi.
— Fallait pas jouer (Argot des voleurs). N.

Rossignol, 1901 : Perdu. — « J’ai paumé ma bourse. » — « J’ai paumé au jeu. » — Celui qui a de la perte a de la paume.

Rossignol, 1901 : Prendre, surprendre, arrêter. — « J’ai été paumé par ma mère au moment où je fouillais dans sa bourse. » — « Le môme Bidoche a été paumé en volant à l’étalage. »

Hayard, 1907 : Perdre.

France, 1907 : Dérober, détourner adroitement quelque chose, mettre la paume de la main sur un objet.

France, 1907 : Donner, lancer. « Paumer la gueule à un roussin », donner un coup de poing sur la figure d’un agent. Argot des voyous.

France, 1907 : Manger avec avidité.

France, 1907 : Prendre, arrêter, saisir ; littéralement, tenir dans la paume de la main, Argot populaire.

Il y a trois ans, les enjuponnés cherchaient les assassins d’un paysan et de sa femme ; ils en avaient déjà deux dans les griffes, il leur manquait un troisième.
Au hasard, ils paumèrent un pauvre bougre qui n’était pour rien dans l’affaire.

(Le Père Peinard)

Paumer sur le tas, arrêter en flagrant délit. Paumé dans le dos, flambé, perdu.

— Faut gicler, les gonzesses, on va vous paumer su’l’tas.

(A. Bruant, Les Bas-fonds de Paris)

Persil

d’Hautel, 1808 : Grêler sur le persil. Exercer son autorité, son pouvoir, son crédit, sa critique contre des gens foibles, ou sur des sujets de nulle importance.

Rigaud, 1881 : Exercice de la promenade au point de vue de la prostitution.

C’était la grande retape, le persil au clair soleil, le raccrochage des catins illustres.

(É. Zola, Nana)

Virmaître, 1894 : Faire le persil, aller au persil : raccrocher. On n’est pas fixé sur l’origine et la valeur de cette expression. Francisque Michel la fait venir de pesciller ; Delvau dit qu’elle a pour motif que les filles raccrochent dans les terrains vagues où pousse le persil ; le peuple, qui ne connaît ni l’un ni l’autre, applique cette expression aussi bien aux filles de la rue qu’à celles du boulevard, parce que la fille trotte dans la boue et qu’elle a les pieds sales ; or, depuis plus de cinquante ans, on dit d’une fille qui a les pieds malpropres :
— Elle a du persil dans les pieds ; de là : faire son persil (Argot des souteneurs).

Rossignol, 1901 : Une fille publique fait son persil, lorsqu’elle fait les cent pas dans la rue à la recherche de michets.

France, 1907 : Le monde des cocottes, le commerce de la prostitution. Ce mot a dû être importé à Paris par les filles du midi de la France, où persil signifie argent, à moins qu’il ne vienne du latin percilum, œillade.

C’est le grand jour du Cirque, jour du persil et du gratin ; le jour des demoiselles qui se respectent et qui sont seules, du reste, à remplir cette fonction, et des messieurs dont la boutonnière se fleurit d’un gardénia acheté un louis à la bouquetière du cercle.

(Paul Mahalin, Mesdames de Cœur-Volant)

Aller au persil, faire son persil, travailler dans de persil, autant d’expressions courantes pour signifier raccrocher les hommes ; aussi dénomme-t-on les raccrocheuses Mesdames du Persil. Une partie très fréquentée du bois de Boulogne est appelée le Persil depuis la transformation et l’embellissement du bois, sous le second empire, à cause du nombre de filles galantes qu’on y rencontre soit à pied, soit en voiture.

Yen a des tas, yen a d’partout :
De la Bourgogne et du Poitou,
De Nanterre et de Montretout,
Et d’la Gascogne ;
De Pantin, de Montmorency,
De là d’où, d’ailleurs et d’ici,
Et tout ça vient fair’ son persil
Au bois d’Boulogne.

(Aristide Bruant)

Petits cons

Delvau, 1864 : Synonymes : l’anneau, le bijou, le petit centre, le conin, le conichon, l’hiatus divin, le petit lapin, la pissette, le trou chéri, etc., etc. Voici le pour :

Dans un petit con de jeunesse,
Qui n’entend ruse ni finesse,
Jamais je ne vais que le pas.
Je n’ai à faire aucun partage,
Je laboure tout l’héritage,
Encor ne me suffit-il pas.
[…]
Ces petits cons à grosse motte
Sur qui le poil encor ne flotte.
Sont bien de plus friands boucons ;
Le monde s’en irait grand erre
Si j’étais tout seul sur la terre
Et qu’il n’y eût que des grands cons.

(Le Sr de Sygognes)

Le contre :

Les cons si estroits de closture
Mettent un vit à la torture
Et le laissent sans mouvement :
J’aimerais mieux branler la pique
Que de foutre en paralytique :
Le plaisir gît au remûment.
[…]
Foutre des cons de ces pucelles,
Serrés comme des escarcelles,
Où te vit n’est en liberté ;
J’ai dans le con de ma voisine
Ma chambre, antichambre et cuisine,
Logis d’hiver, logis d’été.

(Motin)

Petits vits

Delvau, 1864 : Synonymes : l’asticot, la bibite, le fifre, guiguitte, la quéquette, le salsifis, etc., etc.

Ces petits vits desquels l’enflure
À peine garnit l’ouverture
Des cons, voire des plus petits,
Sont haïs de nous autres, filles,
Et les estimons inhabiles
À chatouiller nos appétits.
Ces petits vits à la douzaine
Ne rendent la nature pleine
Et ne donnent jusque au bout ;
Il semble qui l’on nous farfouille
Ou d’un fétu, ou d’une douille :
Il faut égalité partout
[…]
Ils vont vagabonds par la place,
Sans marquer ni chemin ni trace :
Les murs n’approchent nullement,
Le plancher sur leur chef se hausse,
C’est une volupté sans sauce :
Le plaisir vient du frottement.

(Le Sr de Sygognes)

Peut

France, 1907 : Laid, vilain, désagréable ; patois lorrain, bourguignon, morvandiau ; du vieux français put, pute, qui vient lui-même du latin putare, puer, d’où nous avons fait pute, putois, putride. Quelques étymologistes font venir pute du sanscrit poutri, fille, d’où le diminutif latin puella, jeune fille, d’où pucelle, bacelle en lorrain, et l’augmentatif italien putana.
Dans le Virgile travesti de Scarron, Jupiter apostrophe ainsi Vénus :

… Petite putine !
D’où depuis on a fait putain,
Car notre langue se raffine.

Dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, J. Brivois écrit que dans la partie de la Champagne voisine de la Bourgogne on dit :

Peute femme, beau cul ;
Peut chien, belle queue.

Dans une chanson nivernaise on trouve ce quatrain :

Quand elles sont gentes,
Réveillons les filles ;
Quand elles sont peutes,
Laissons-les dormir.

En d’autres patois, peut signifie petit : Peute gache, petite fille.

À peute chatte, jolis mirons.

Pichet

Delvau, 1866 : s. m. Litre de vin.

France, 1907 : Litre de vin. En vieux français, c’est un vase, pour le vin, de terre ou de métal. Dans les Pyrénées, on appelle bouteille de piché une bouteille qui contient deux litres.

— Qu’avez-vous donc ? me demanda-t-elle, on dirait que vous êtes ivre. Ivre ? Pourquoi ? C’est à peine si, à l’auberge où nous déjeunâmes, vous avez bu deux pichets de petit vin légers ; et il me souvient que, dans nos folies nocturnes, vous videz sans être incommodé quatre bouteilles du plus capiteux bourgogne…

(Catulle Mendès)

France, 1907 : Petit vin suret ; on dit aussi pichnet ; argot populaire.

Pointu (parler)

France, 1907 : Avoir un langage affecté ; expression du Centre. À Bordeaux, parler pointu, c’est imiter les Parisiens et ne pas faire sonner les nasales comme le font les Gascons. En Bourgogne, on dit pour le langage affecté parler jantais. On disait autrefois parler Phébus.

Poisse

Vidocq, 1837 : s. m. — Voleur. Terme des Camelots et des voleurs de province.

Halbert, 1849 : Fripon.

Delvau, 1866 : s. m. Voleur, — dans l’argot des voyous.

Rigaud, 1881 : Voleur. Les mains du voleur ont l’adhérence des emplâtres de poix de Bourgogne.

La Rue, 1894 : Voleur. Service de la Sûreté.

Virmaître, 1894 : Voleur. A. D. C’est absolument, tout le contraire ; un poisse est un agent de la sûreté. La poix du cordonnier s’attache aux mains en poissant le fil ; l’agent s’attache au voleur, il le poisse. Il le fait bon pour Poissy. Nous sommes poissés : nous sommes pris (Argot des voleurs). N.

Rossignol, 1901 : Voleur.

France, 1907 : Agent de la sûreté. Allusion à la poix.

France, 1907 : Voleur ; argot populaire et populacier.

Voilà comment on devient guiche ; l’homme pauvre devient gouépeur, on l’envoie à la Lorcefé, il en sort poisse.

(Mémoires de Vidocq)

Polluer le dard (se)

Delvau, 1864 : Se masturber.

Notre cocher, sans vergogne et sans fard,
Sur ses coursiers laissait frotter les rênes
Et des deux mains se polluait le dard.

(Anonyme)

Polygogne

Merlin, 1888 : Allez donc faire entendre qu’il faut écrire et prononcer polygone ! La clé ou le ressort du polygogne sont des objets imaginaires que les loustics assurent à leurs parents naïfs avoir perdus ou cassés, afin de se faire envoyer de l’argent pour éviter une punition, voire même le conseil de guerre. Et dire que bien des familles tombent dans ce panneau-là !

Pot-de-vinier

France, 1907 : Néologisme tiré de pot de vin, vieille expression indiquant qu’autrefois le pourboire consistait en un verre de vin. Le pot de vin exprimait donc un gros pourboire. On connait le mot du député socialiste Joffrin. On parlait d’un de ses collègues qu’on accusait d’avoir reçu un fort pot-de-vin dans une entreprise louche. — Un pot-de-vin ! s’exclama-t-il. Vous voulez dire un tonneau ?
On lit dans l’Esprit de Henri IV, paru en 1770, l’anecdote suivante : « Madame d’O… parut dans un ballet avec une coiffure plutôt surchargée qu’enrichie de pierreries.
— Voyez, dit le roy, comme madame la superintendante est droite et ferme sur ses pieds ; cependant elle a plus d’un pot de vin sur la tête.
On sait ce que signifie ce mot en matière de finances. »

Tout plutôt que vivre sons la domination de ce ramassis d’épiciers aigris, de ronds-de-cuir exaspérés, de démagogues chevelus et crasseux, souteneurs de grèves, voleurs de grévistes, pot- de-viniers sans vergogne. Dans cette bande d’écumeurs, qui tant mérite l’épithète de « parti », pas un homme, pas une figure, pas un sincére.

(Georges Brandal, L’Endehors)

Observation curieuse : on les a qualifiés de panamistes, de pot-de-viniers, de fesse-mathieu, de mameluks, de trafiquants de bulletins, de traîtres et même de faussaires. Ils ont accepté, sans protestation aucune, ces dénominations. On les appelle « mouchards » et ils se révoltent. Pourquoi ? C’est là ce que Darwin lui-même serait impuissant à expliquer.

(Henri Rochefort)

Quelques auteurs écrivent potdevineux.

Un ministre potdevineux et chéquard…

(Félicien Champsaur, Le Mandarin)

Punaise

d’Hautel, 1808 : Plat comme une punaise. Se dit de celui qui a le ventre creux ; et d’un lâche, d’un poltron, d’un homme bas, flatteur et rampant.

Vidocq, 1837 : s. f. — Femme de mauvais ton, fille publique du dernier rang.

Delvau, 1864 : Femme de mauvaise vie. — J’aurais cru ce mot moderne dans cette acception : je l’ai retrouvé dans une épigramme de Sygognes :

Lise, cette insigne punaise,
Me fait montre de ses ducats,
Et c’est afin que je là baise :
Mais qu’elle ne l’espère pas.

Une cocotte arrête une voiture, monte dedans, et dit au cocher d’une voix de duchesse : « Cocher, au bois ! » — « Au bois de lit, punaise ! » crie un voyou !

(A. Delvau)

Delvau, 1866 : s. f. Femme hargneuse, acariâtre, puante de méchanceté, — dans l’argot du peuple, qui ne se doute pas qu’il se sert là de l’expression même employée par le prince des poètes latins : Cimex, dit Horace.

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme de mauvaises mœurs, — dans l’argot des gens de lettres. Encore une punaise dans le beurre ! Encore une drôlesse qui du trottoir passe sur les planches d’un petit théâtre pour y faire des hommes plus respectables, — comme argent.
Cette expression sort du théâtre du Petit Lazari. On jouait une pièce à poudre (une pièce à poudre à Lazari !). La soubrette entre en scène, va droit à une armoire, l’ouvre et recule en s’écriant : « Madame la marquise ! encore une punaise dans le beurre ! » L’auteur de la pièce, qui n’avait pas écrit cette phrase, fut très étonné ; mais le public, habitué aux choses abracadabrantes, ne fut pas étonné du tout. C’était une interpolation soufflée dans la coulisse par Pelletier, un acteur affectionné des titis.

Delvau, 1866 : s. f. Fleur de lit, — dans l’argot des voyous, qui ne sont pas précisément légitimistes.

Rigaud, 1881 : Sale femme ; sale fille publique.

La Rue, 1894 : Femme acariâtre. Basse prostituée. Lentille.

Virmaître, 1894 : Cette expression date de 1862 ; elle est due à un voyou. Sur le boulevard Montmartre, une fille hèle un cocher.
— Au Bois, lui dit-elle.
— Au bois de lit, punaise, fait le gamin.
Le mot est resté (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Méchante femme.

Hayard, 1907 : Femme publique.

France, 1907 : Femme hargneuse, sale et méchante ; argot populaire.

France, 1907 : Fille ou femme de mauvaise vie. « Punaise dans le beurre. » Se dit d’une fille qui de l’asphalte monte sur les planches.

Cette expression, dit Alfred Delvau, sort du théâtre du Petit Lazari. On jouait une pièce à poudre ; la soubrette entre en scène, va droit à une armoire, l’ouvre et recule en s’écriant : « Madame la marquise ! encore une punaise dans le beurre ! » L’auteur de la pièce, qui n’avait pas écrit cette phrase, fut très étonné : mais de public, habituée aux choses abracadabrantes, ne fut pas étonné du tout. C’était une interpolation soufflée dans la coulisse par Pelletier, un acteur affectionné des titis.

France, 1907 : Nom que les républicains et bonapartistes donnaient à fleur de lis emblème royaliste et que le roi Louis XVIII avait rapportée de Gand avec la charte et mise partout jusque sur les boutons des collégiens.

Raille

Ansiaume, 1821 : Espion de police.

En voyant la raille, je me suis planqué dans un tapis.

anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Mouchard.

Vidocq, 1837 : s. m. — Agent de police.

Halbert, 1849 : Mouchard.

Delvau, 1864 : Agent de police, redouté des filles qui font le trottoir.

Cela nous avertit qu’il flâne en ce quartier
Un raille dont il faut d’abord se méfier.

(L. Protat)

Larchey, 1865 : Police, agent de police. — Du mot égrailler : racler. Le raille vous engraille, comme la raclette vous racle. — V. Cigogne.

La raille maron te servira pour un deuxième gerbement.

(Vidocq)

Delvau, 1866 : s. f. Les agents de police en général, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. m. Mouchard.

Rigaud, 1881 : Police, agent de police. — Espion ; de rascal, rascalion, coquin, en anglais.

La Rue, 1894 : Agent de police.

Virmaître, 1894 : Cette expression est ancienne, elle se trouve dans les Mystères de Paris (Argot des voleurs). V. Arnaque.

France, 1907 : Agent de police, mouchard. La raille, la police. Daron de la raille, préfet de police ; mot dérivé de raillon, sorte de javelot dont les anciens archers étaient armés. On lit dans le Grand Testament de François Villon (XVe siècle) :

Ci-gist et dort en ce sollier
Qu’Amour occist de son raillon,
Un pouvre perit escolier
Jadis nommé François Villon.

Vidocq emploie souvent le mot raille :

Ils parlaient aussi des railles. À propos de railles, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler d’un fameux coquin qui s’est fait cuisinier.

Rasoir de la cigogne

Rigaud, 1881 : Guillotine. La variante est : Rasoir à Roch. M. Roch était encore en 1879 l’exécuteur des hautes œuvres.

Ratafiat de grenouille

Delvau, 1866 : s. m. L’eau, — dans l’argot du peuple. On dit aussi Anisette de barbillon et Bourgogne de cheval.

Repas

d’Hautel, 1808 : Un repas de cigogne. Repas dont les mets sont assaisonnés, disposés de manière qu’il n’y ait que le maître de la maison qui en puisse manger.
Faire un repas de brebis. Manger sans boire.

Ribaud, ribaude

Delvau, 1864 : Homme et femme de mauvaise vie ; luxurieux et impudiques.

Je suis la grande Gargouillaude,
Garce dit souverain Gagoux,
Chaude putain, fière ribaude,
Pleine de vérole et de loups.

(Le Sr de Sygognes)

France, 1907 : Homme ou femme de mauvaises mœurs. Le mot est vieux. On trouve dans les anciens fabliaux : « Mauvais ribaud, d’où reviens-tu ? » et dans Rabelais : « Votre femme sera ribaude. »

D’autres demeurent dans la tradition légendaire des complaisantes ribaudes qui faisaient, aux armées en roule, une arrière-garde de joie et de luxure, hantent durant les grandes manœuvres les bonnes petites villes paisibles, les bourgs où gitent, entre deux étapes, les régiments et les états-majors.

(Le Journal)

Ruffian

Delvau, 1864 : Accouplement de Ruffi et d’Anus. Mot qui s’est introduit en France au XIIe siècle, et n’a été en vogue qu’à la fin du XVe, quand l’italianisme déborda dans l’idiome gaulois. Ce mot avait alors différentes significations, telles que : lénon, proxénète, débauché, habitué de mauvais lieu, etc. Aujourd’hui, il signifie tout bonnement maquereau.

Elle introduit dans ma maison,
Son rufien, qui sait fort bien
Faire son profit de mon bien.

(J. Grévin)

On l’accusait d’avoir fait quelquefois le ruffian à son maître.

(Tallemant des Réaux)

Je suis ruffian, et m’en vante.

(A. Glatigny)

France, 1907 : Ce mot, qui a perdu son ancienne signification, s’appliquait à l’amant d’une veuve ou d’une femme mariée : « Le ruffian de Madame la marquise. » Il est encore employé dans ce sens en Bourgogne, conformément à son origine italienne : ruffiano, maquereau, souteneur. Dans le peuple des villes et des campagnes, l’amant d’une femme mariée est appelé maquereau.

Sacard

Delvau, 1866 : adj. et s. Homme à son aise, ayant le sac.

France, 1907 : Individu qui a le sac, qui est riche ; argot populaire.

France, 1907 : Nom donné autrefois en Bourgogne à des gens de sac et de corde, qui en temps de peste s’offraient pour enterrer les pestiférés et qui volaient tout ce qui leur tombait sous la main dans les maisons où ils pénétraient.

Sacré-matin

France, 1907 : Sobriquet que les verriers donnent aux bourgeois et en général aux gens étrangers à l’art de la verrerie, sans doute à cause de cette exclamation sacré matin ! constamment répétée par les visiteurs qui assistent aux dangereux et durs travaux des verriers.

Il plumait sans remords un sacré-matin à l’écarté ou prenait sans vergogne la femme d’autrui ; mais il était pitoyable aux faibles et aux malheureux, doux aux petits ; on ne faisait jamais en vain appel à sa bonté, et il se serait tué plutôt que manquer à une parole donnée.

(André Theuriet)

Salé

d’Hautel, 1808 : Terme typographique ; payement anticipé ; avance que les ouvriers prennent le samedi sur l’ouvrage qu’ils ont entre les mains, et qu’ils n’ont pu achever dans la semaine ; ce qui les rend débiteurs de leurs bourgeois. Voy. Dessaler.
Bourguignon salé. Sobriquet que l’on donne aux habitans de la Bourgogne, à cause, dit-on, des différends, des procès, que leurs salines leur ont occasionnés.

Delvau, 1866 : s. m. Travail payé d’avance, — dans l’argot des typographes. Morceau de salé. Acompte. Se dit aussi, par une analogie facile à saisir, d’un Enfant venu avant le mariage. Les ouvriers anglais disent : to work for the dead horse (travailler pour le cheval mort).

Rigaud, 1881 : Avance d’argent, — dans le jargon des typographes.

Rigaud, 1881 : Bonne amie, connaissance, — dans l’argot des marins.

Oùs’que tu démarres comme ça, avec ton salé ?

Boutmy, 1883 : s. m. Travail compté sur le bordereau et qui n’est pas terminé. Le compositeur qui prend du salé se fait payer d’avance une composition qu’il n’a pas faite encore et qu’il ne comptera pas quand elle sera finie ; un metteur qui prend du salé compte des feuilles dont il a la copie ou la composition, mais qui ne sont pas mises en pages. Le salé est, on le conçoit, interdit partout. On dit que le salé fait boire, parce qu’il n’encourage pas à travailler, et rien n’est plus juste ; en effet, le compagnon, sachant qu’il n’aura rien à toucher en achevant une composition comptée et qui lui a été payée, n’a pas de courage à la besogne. Loin d’être dans son dur, il a la flème : de là de fréquentes sorties ; de là aussi l’adage.

Fustier, 1889 : Mordant, violent.

Le lendemain, M. Cassemajou écrivait à M. Ventéjoul une lettre un peu salée.

(Armand Silvestre)

Rossignol, 1901 : Jeune enfant.

France, 1907 : Avance de salaire faite à un ouvrier typographe sur un travail à venir. Prendre du salé.

Le compositeur qui prend du salé se fait payer d’avance une composition qu’il n’a pas faite encore et qu’il ne comptera pas quand elle sera finie ; un metteur qui prend du salé compte des feuilles dont il a la copie ou la composition, mais qui ne sont pas mises en pages.

(Eug. Boutmy)

France, 1907 : Cher. « Un compte salé ; une addition salée. »

Rodolphe et sa femme ont diné au restaurant avant d’aller au spectacle :
— Mon Dieu ! quelle soif ! fait Madame pendant un entracte. Qu’est-ce qui a pu ainsi m’altérer ?
— La note, répond Rodolphe avec un soupir… Elle était salée !

France, 1907 : Égrillard. En dire, en écrire, en faire de salés.

Il faut savoir que la comtesse Diane n’était pas du tout une femme de notre époque, mais une femme du siècle dernier. Non pas par l’âge, car elle était à peine sexagénaire ; mais par les façons, l’esprit libre, même libertin, le goût des anecdotes salées, les retroussés impudents (jusqu’à l’impudicité parfois) de son papotage, l’outrageuse hardiesse de ses confessions toujours prêtes à se dévêtir en public, et enfin et surtout par son absolu manque de sens moral pour tout ce qui touche, comme elle disait si gentiment, aux choses de la galanterie.
C’est à tel point que, si on lui eût conté, sous forme d’aventure contemporaine, l’histoire de Loth ou celle d’Œdipe, volontiers elle se fût écriée à l’étourdie, sans insister davantage :
— Se sont-ils bien amusés ?

(Jean Richepin, Le Journal)

France, 1907 : Nouveau-né. Pondre un salé, accoucher.

Quelques semaines plus tard, elle s’aperçut qu’elle était enceinte. La mère Dupuis, qui s’en aperçut aussi, lui administra une nouvelle volée. — Qu’est-ce que nous allons faire de ton salé ? dit-elle, tout en cognant ; y avait donc pas assez de misère ici ? Tu vas aller crever à l’hôpital, sale peau de lapin !

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Salé (bourguignon)

France, 1907 : L’ancien dicton s’exprime ainsi :

Bourguignon salé,
L’épée au côté,
La barbe au menton,
Saute, Bourguignon !

D’où vient ce singulier dicton ? Les opinions sont partagées. Suivant de Serre dans son Inventaire de l’Histoire de France, règne de Charles VII, les habitants d’Aigues-Mortes ayant massacré la garnison bourguignonne placée dans leur ville par le prince d’Orange, enfouirent les cadavres dans une grande fosse, mais comme l’odeur fétide se répandait dans la ville, ils couvrirent le charnier de sel.
Pasquier, dans ses Recherches, prétend que le mot salé date de l’époque où les Bourguignons, résidant au delà du Rhin, se querellaient constamment avec les Allemands au sujet de leurs salines.
Leroux de Lincy donne de son côté la version de Leduchat comme la meilleure et que je reproduis ici : « Bourguignon salé est une allusion au petit casque, appelé salade, que portait la milice bourguignonne. De là l’équivoque. » Voici quelques autres dictons concernant les Bourguignons :

Il a passé par la Bourgogne,
Il a perdu toute vergogne.

Les plus renieurs sont en Bourgogne qui disent : « Je renie Dieu si je ne dis la vérité. »

Bonnes toiles sont en Bourgogne.

Serrure

Delvau, 1864 : La nature de la femme — dont l’homme a la clef dans son pantalon.

Quand on fouille à votre serrure
Avec la clef de la nature.

(Le Sr de Sygognes)

Comment pensez-vous qu’on puisse garder une serrure, à qui toutes sortes de clefs sont propres ?

(D’Ouville)

Struggle for life

France, 1907 : Lutte pour la vie. Expression anglaise, lancée par Darwin dans la circulation.

Struggle for life, la lutte pour la vie, expression brutalement inepte, éloquente, il faut le reconnaitre, dans sa bestialité, mise en crédit par le mercantilisme britannique à l’usage du mercantilisme cosmopolite, qui fait chorus admirativement. Car tel est bien le dernier mot, il ne voit pas au delà de l’esprit bourgeois, sa conception suprême : le désordre sans frein, dit autrement le régime de la concurrence, l’aléa incessant de l’agiotage ; la déprédation meurtrière, qui est l’ordre — ou la forme civilisée du cannibalisme, c’est tout un pour eux, — chez nos peuples perfectionnés ; c’est-à-dire la lutte affamée, haletante, sans moyens, sans vergogne, la bataille des fauves, à belles griffes, à belles dents, sans trêve et sans quartier. Malheur à ceux qui tombent dessous ! Struggle for life ; hourrah !

(Émile Leverdays)

On ne le peut méconnaître, dans les conditions actuelles de l’existence, la pratique de l’escrime rend plus de services que celle du vers latin, et il est plus avantageux dans le struggle for life d’avoir recours à la savate qu’aux injures en vers grecs dont usaient les héros d’Homère avec une volubilité à laquelle ne sauraient atteindre les meilleurs élèves de rhétorique.

(Grosclaude, Le Journal)

Tabac (blague à)

France, 1907 : Seins pendants et flasques.

Elle se dévêtit devant moi sans la moindre vergogne, mais lorsque je vis paraître ses blagues à tabac dont la pointe noire se cerclait d’un large anneau jaune, je fus soudainement refroidi et je me dis que le péché ne vaudrait pas le remords qui suivrait.

(Les Confessions de l’abbé Ledru)

Tambour

Vidocq, 1837 : s. m. — Chien.

Larchey, 1865 : Chien (Vidocq). — Allusion à son grondement.

Delvau, 1866 : s. m. Chien, — dans l’argot des voleurs. Roulement de tambour. Aboiement.

Rigaud, 1881 : Brigadier-fourrier, dans l’argot des dragons.

Rigaud, 1881 : Chien. — Battre du tambour, aboyer.

Merlin, 1888 : Brigadier fourrier.

La Rue, 1894 : Chien.

Virmaître, 1894 : Chien. Quand un étranger pénètre dans une maison, les aboiements réitérés du chien imitent le roulement du tambour. L’expression alarmiste, citée plus haut, est plus juste (Argot des voleurs).

France, 1907 : Brigadier-fourrier, Ainsi surnommé à cause des baguettes qu’il porte sur ses bras. Le maréchal des logis-fourrier possède les mêmes insignes, mais ce serait commettre une grave infraction au décorum que de l’appeler aussi tambour.

— Le tambour, vois-tu, est un mortel heureux. Et pourtant interroge-le, il te soutiendra effrontément le contraire ; il te fera des tableaux épouvantables de l’emploi de son temps, te dira qu’il n’a pas une minute à lui ; il se comparera aux serfs de la glèbe ou aux esclaves de l’antiquité, et, si peu que tu sois sensible, à l’entendre, tu ne pourras l’empêcher de gémir sur son triste sort. Cependant, la plus grande partie de ses journées se passe en courses et en promenades à cheval et le plus dur de sa besogne consiste à lancer, pendant les susdites courses et promenades, des œillades assassines à droite, à gauche, en nombre illimité, en frisant sa moustache (quand il en a) et en se rebiffant sur sa selle, fier comme Artaban. La nuit venue, il travaille, oui certes… à recueillir les bénéfices des œillades, le jour, décochées.

(Les guerriers d’à présent)

France, 1907 : Chien, à cause du bruit qu’il fait en aboyant. « Nous n’avons pas été jetés sur la terre pour vivre comme des tambours », dit Vidocq.
Roulement de tambour, aboiement.

Le tambour s’est mis à jaspiner comme je caletais, je suis tombé en frime avec la rousse, j’ai été paumé marron et pigé. Les cognes m’ont conduit chez le quart d’œil qui m’a envoyé à la Cigogne dans le panier à salade.

(Delesalle, Autobiographie d’un malfaiteur)

Traiter quelqu’un comme un tambour, le traiter brutalement, sans ménagement, comme on traite un chien. Foutre au clou comme un tambour, punir sans pitié ; expression de caserne.
Tambour est, en Béarn, le nom ordinaire donné aux chiens courants.

Tap

Ansiaume, 1821 : Carcan.

Tandis que j’étois au tap, j’ai vu ta larque qui lansquinoit.

Virmaître, 1894 : Se disait autrefois des condamnés à être exposés publiquement et marqués au fer rouge. Travaux forcés à temps, T. F. T. Travaux forcés à perpétuité T. F. P. Faire le tapin c’était être exposé (Argot des voleurs). N.

France, 1907 : Pilori ; échafaud où l’on exposait autrefois les forçats sur les places publiques avant de les expédier au bagne.

Je monte à la Cigogne,
On me gerbe à la grotte
Au tap et pour douze ans.

La tape était la marque infligée sur l’épaule avec un fer rouge. On l’appelait aussi taroque. Faire la parade au tap, c’était être exposé au pilori. Cette coutume barbare cessa en 1830.

Taule

Bras-de-Fer, 1829 : Bourreau.

Vidocq, 1837 : s. m. — Bourreau.

Vidocq, 1837 : s. f. — Maison.

Delvau, 1866 : s. m. Le bourreau, — d’après Victor Hugo, à qui j’en laisse la responsabilité.

La Rue, 1894 : Bourreau. Maison.

Hayard, 1907 : Demeure, domicile, chambre.

France, 1907 : Bourreau ; abréviation de tollard, vieux français.

France, 1907 : Maison. Rappliquer à la taule, rentrer chez soi ; argot des voleurs.

Il avait été gerbé à cinq longes de dur, pour un grinchissage au fric frac dans une taule habitée.

(Mémoires de Vidocq)

Chargez des bûches sur mon épaule que j’aille faire dans ma taule du feu !

(Pierre Boissie)

France, 1907 : Table, planche. Mettre la taule, mettre le couvert. Taulete, taulote, petite table. Taulasse, grande table. Tauleyadou, personne qui se plaît à rester longtemps à table. Idiome béarnais. En Bourgogne, on dit également taule pour table.

France, 1907 : Tête ; argot populaire.

— Il doit avoir tué bien du monde. Ô le gueux ! ô le scélérat ! — C’te balle ! Oh ! c’te taule !

(Théophile Gautier)

anon., 1907 : Chambre.

Temps que Berthe filait (du)

France, 1907 : An bon vieux temps. Allusion aux romans carlovingiens où lu reine Berthe est représentée filant. C’est cette Berthe, l’héroïne d’un poème d’Adenez (XIIIe siècle), que l’on retrouve dans la délicieuse ballade de François Villon :

Dictes-moy où, n’en quel pays
Est Fiora, la belle Romaine,

La royne Blanche comme ung lys
Qui chantoit à voix de sereine ;
Berthe au grand pied, Bietris, Allys…
Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglois bruslèrent à Rouen ;
Ou sont-ilz, Vierge souveraine ?…
Mais où sont les neiges d’antan !

Il est d’autres versions. Leduchat prétend que cette Berthe était reine de Bourgogne, Bullet, dans ses dissertations sur la Mythologie Française, que c’est la veuve du comte de Blois, première femme du roi Robert, que Grégoire obligea de quitter son second mari. Elle est représentée avec un pied d’oie au portail de plusieurs cathédrales. Quoi qu’il en soit, ce proverbe fait simplement allusion à la simplicité des temps reculés, où les reines filaient et où les rois épousaient des bergères.

La grande Berthe jusqu’a soixante ans attacha à son char de nombreux amants français et italiens. Pendant qu’elle régna en Toscane, la grande Berthe bouleversa la Péninsule au gré de ses caprices… Elle tenait par ses galanteries les plus puissants personnages. Quand sa conduite avait blessé un prince, elle le désarmait par sa beauté et ses grâces faciles. Par une incroyable bizarrerie, le règne de cette Messaline diplomate fut désigné comme le bon vieux temps : Au temps que Berthe filait ; les Italiens disent : Al tempo che Berta filava.

(Benjamin Gastineau, Les Courtisanes de l’Église)

Toison

Delvau, 1864 : Les poils qui garnissent l’entrée du con.

Pour garder certaine toison,
On a beau faire sentinelle.
C’est temps perdu lorsqu’une belle
Y sent grande démangeaison.

(La Fontaine)

Au soleil tirant sans vergogne
Le drap de la blonde qui dort,
comme Philippe de Bourgogne
Vous trouveriez la toison d’or.

(Th. Gautier)

Va sur Acomat au poil raide,
Sur Fatime, à la toison d’or.

(H. De Maurice)

Delvau, 1866 : s. f. Chevelure opulente, absalonienne, — dans l’argot du peuple, qui parle comme écrivait Rabelais : « Comme tomba la rousée sus la toison de Gédéon, » dit Panurge effrayé des paroles dégelées qui planent au dessus de sa tête (Liv. IV, ch. LV.). Signifie aussi Pudenda mulieris.

Trogne

d’Hautel, 1808 : Pour visage rubicond, jovial et facétieux ; mine de jubilation, comme l’ont ordinairement les bons buveurs.
Une trogne enluminée ; une rouge trogne.

Halbert, 1849 : Figure.

Delvau, 1866 : s. f. Visage, — dans l’argot du peuple, qui le dit surtout de toute tuberosa faciès. Belle trogne. Visage empourpré et embubeletté, comme le sont presque tous les visages d’ivrognes. Le mot a des chevrons :

Il faut être Jean Logne
Pour n’aimer pas le vin ;
Pour moi, dès le matin
J’enlumine ma trogne
De ce jus divin !

a chanté le goinfre Saint-Amand.

Virmaître, 1894 : Le visage. Quand un individu a la trogne couperosée, dans le peuple, on lui lance cette plaisanterie :
— C’est ta femme qui boit, et c’est toi qui a le nez rouge.
Avoir une trogne de vin de Bourgogne, c’est une trogne d’ivrogne (Argot du peuple).

Vergogne

Halbert, 1849 / La Rue, 1894 : Colère.

France, 1907 : Colère ; argot des voleurs.

Vignes (être dans les vignes du seigneur)

Virmaître, 1894 : Être pochard. Dans le peuple, on dit d’un homme qui est toujours entre deux vins :
— Il ne peut plus boire ; il est saoul avec un pet de vigneron.
L’expression : être dans les vignes, est très vieille et usitée en Bourgogne (Argot du peuple).

Vin (demi-)

France, 1907 : « Boisson que l’on obtient en mettant une quantité déterminée d’eau sur la grappe d’une cuvée dont on vient de tirer le vin, et en la laissant pendant quelques jours se saturer des principes vineux que peut encore contenir la râpe (marc de raisin), à la différence du rapé, que l’on remplit d’eau nouvelle à mesure qu’on en boit. On appelle aussi demi-vin le vin que le consommateur a volontairement mélangé de moitié d’eau. »

(Comte Jaubert)

Voici sur le vin diverses expressions proverbiales tirées d’anciens documents d’archives, ayant cours en Bourgogne, où l’on désignait le vin suivant la diversité des effets qu’il produit :

Vin d’âne qui rend la personne assoupie avant d’avoir trop bu.
Vin de cerf, qui fait pleurer.
Vin de lion, qui rend furieux et querelleur.
Vin de pie, qui fait bavarder.
Vin de porc, qui fait rendre gorge.
Vin de renard, qui rend subtil et malicieux.
Vin de singe, qui fuit sauter et rire.
Vin de Nazareth, qui passe à travers du nez.
Vin de mouton, qui rend doux et soumis.


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique