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Baiser Lamourette

France, 1907 : Réconciliation de peu de durée.

Un baiser historique célèbre et dont le souvenir fait sourire à tort, c’est le baiser Lamourette.
L’Assemblée législative de 1792 était divisée. Des députés, les uns voulaient la paix, les autres la guerre. Un parti soutenait la constitution monarchique, un autre parti essayait de la renverser pour rétablir la République.
Cependant les armées ennemies allaient passer la frontière, entrer en France.
Devant ce cri : « La patrie est en danger ! » Les discordes civiles devraient-elles continuer à troubler les discussions de l’Assemblée ? Une pensée commune ne devrait-elle pas réunir tous les citoyens ?
Un brave homme, l’abbé Lamourette, monta à la tribune et fit un appel à la conciliation.
— Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment ! Jurons-nous fraternité éternelle ! Que l’ennemi sache que ce que nous voulons, nous le voulons tous, et la patrie est sauvée !
À ces mots, un souffle d’enthousiasme passa sur l’Assemblée. Les députés des opinions les plus opposées se jetèrent dans les bras les uns des autres. Il n’y eut plus ni droite ni gauche, mais des hommes confondus, échangeant un baiser fraternel. Ce ne fut qu’une trêve dans la guerre implacable entre l’ancien régime et le nouveau ; et pourtant le baiser Lamourette s’impose à l’histoire par sa grandeur, car il représente, dans la Révolution, la tolérance philosophique : des hommes épris du bien, combattant pour le triomphe de leurs idées sans cesser de s’aimer, oubliant, à un moment donné, leurs querelles dans l’élan d’un sentiment de justice et d’amour.

Banlieusard, arde

France, 1907 : Habitant de la banlieue ; argot des Parisiens.

Le champ de foire devient le rendez-vous de la bohème banlieusarde, le lieu d’élection des bonnes et des garçons jardiniers ; la gouape du faubourg parisien vient aussi fraterniser. Dès les premières ombres du soir, on flirte derrière les baraques éteintes — quelquefois dedans ; les couples enamourés se ruinent aux petits jeux honnêtes et loyaux : biribi, bonneteau, passe anglaise et autres importations.

(Le Journal)

Barberot

Vidocq, 1837 : s. m. — Forçat chargé de raser ses camarades. Quoiqu’il ne soit point alloué d’appointemens aux Barberots, l’emploi qu’ils exercent est toujours vivement sollicité, et l’administration ne l’accorde qu’à celui qu’elle croit capable de pouvoir lui rendre quelques services. Le Barberot est donc en même temps frater et agent de surveillance officieux.
Ses fonctions ne se bornent pas à cela, c’est lui qui est chargé de laver, avec de l’eau et du sel, les plaies du forçat qui vient de recevoir la bastonnade.
Le Barberot est déferré, il ne va pas à la fatigue, il peut parcourir librement tous les quartiers du bagne, et il reçoit tous les jours environ trois demi-setiers de vin en sus de sa ration ; les forçats donnent aux Barberots le titre de sous-officier de galères.

Larchey, 1865 : Barbier (Vidocq). Dimin. de barbier.

La Rue, 1894 : Barbier.

France, 1907 : Barbier ; argot des forçats.

Bonnet

d’Hautel, 1808 : Ramasse ton bonnet. Se dit en plaisantant à quelqu’un qui se laisse tomber, ou lorsqu’on a adressé quelqu’épithète satirique à une personne qui ne peut y parer sur-le-champ.
Un bonnet de cochon. Facétie grossière ; pour dire un bonnet de coton porté par un rustre, un malpropre.
Triste comme un bonnet de nuit. Se dit d’un homme taciturne et ennuyeux, parce qu’un bonnet de nuit est ordinairement dépourvu d’ornemens.
Ce sont trois têtes dans un bonnet. Se dit de trois personnes qui, par la bonne intelligence qui règne entr’elles, sont toujours du même sentiment ; et quelquefois en mauvaise part, de trois personnel qui forment entr’elles une coalition.
Un janvier à trois bonnets. Homme extrêmement frileux, qui se couvre beaucoup.
Il a mis son bonnet de travers. Pour dire, il ne sait à qui il en veut ; il est de mauvaise humeur ; il querelle tout le monde.
On dit des Picards, qu’ils ont la tête près du bonnet, parce que les gens de ce pays s’emportent aisément, et se mettent facilement en colère.
J’y mettrois mon bonnet. Espèce d’affirmation qui équivaut à, je gagerois, je parierois, etc.
Un bonnet vert. Banqueroutier ; parce qu’autrefois ces sortes de gens portoient un bonnet vert comme marque de réprobation.
Opiner du bonnet. C’est marquer par un signe de tête que l’on adopte un avis, que l’on y donne sa sanction.
Jeter son bonnet par-dessus les moulins. Se moquer du qu’en dira-t-on ; braver l’opinion et les conséquences ; n’être arrêté par aucune considération.
C’est bonnet blanc blanc bonnet. Pour, c’est tout de même, c’est absolument la même chose d’un côté comme de l’autre.
Un gros bonnet. Un matador, un personnage important par sa fortune, son crédit et ses emplois.

Rigaud, 1881 : Coterie autoritaire dans un atelier typographique.

Le bonnet est tyrannique, injuste et égoïste.

(Boutmy)

Boutmy, 1883 : s. m. Espèce de ligue offensive et défensive que forment quelques compositeurs employés depuis longtemps dans une maison, et qui ont tous, pour ainsi dire, la tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet. Il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en font partie d’abord, et, s’il en reste, aux ouvriers plus récemment entrés qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est tyrannique, injuste et égoïste, comme toute coterie. Il tend, Dieu merci ! à disparaître ; mais c’est une peste tenace.

Hayard, 1907 : Bonneteau.

France, 1907 : Secrète entente parmi les imprimeurs.

Espèce de ligue offensive et défensive que forment quelques compositeurs employés depuis longtemps dans une maison, et qui ont tous, pour ainsi dire, la tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet. Il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en font partie.

(E. Boutmy)

Cagoux, archi-suppôt de l’argot

Vidocq, 1837 : S’il faut croire les historiens du temps, et particulièrement Sauval, le royaume argotique était mieux organisé que beaucoup d’autres, car le grand Coësré n’accordait les dignités de l’empire qu’à ceux de ses sujets qui s’en étaient montrés dignes, soit par leurs capacités, soit par les services qu’ils avaient rendus ; aussi n’était-ce que très-difficilement que les argotiers obtenaient le titre de Cagoux, ou Archi-Suppôt de l’Argot.
Les Cagoux étaient, pour la plupart, des écoliers chassés des divers collèges de Paris, des moines qui avaient jeté le froc aux orties, et des prêtres débauchés. Le nom de Cagoux vient probablement de la cagoule, espèce de capuchon adapté à leur juste-au-corps, et dont ils avaient l’habitude de se couvrir la tête lorsqu’ils ne voulaient pas être connus.
Les Cagoux se faisaient passer pour des personnes de condition ruinées par quelque malheur imprévu, et leur éloquence leur donnait les moyens d’extorquer aux bonnes âmes des aumônes quelquefois considérables.
Les Cagoux étaient chargés, par le grand Coësré, de la conduite des novices, auxquels ils devaient apprendre le langage argotique et les diverses ruses du métier d’argotier.
Ce n’était qu’après un noviciat de quelques semaines, durant lesquelles il était rudement battu, afin que son corps se fit aux coups, que le novice était admis à fournir aux argotiers réunis sous la présidence de leur monarque, le premier des deux chefs-d’œuvre qui devaient lui valoir l’accolade fraternelle ; à cet effet, une longue corde, à laquelle étaient attachées une bourse et une multitude de petites clochettes, descendait du plafond d’une vaste salle ; le novice, les yeux bandés, et se tenant seulement sur une jambe, devait tourner autour de la corde et couper la bourse, sans que les clochettes tintassent ; s’il réussissait, il était admis à faire le second chef-d’œuvre ; dans le cas contraire, il était roué de coups et remis aux Cagoux jusqu’à ce qu’il fût devenu plus adroit.
Le lendemain les Cagoux accompagnaient dans un lieu de réunion publique celui qui était sorti victorieux de la première épreuve, et lorsqu’ils avaient avisé un bourgeois portant, suivant la coutume du temps, sa bourse suspendue à sa ceinture, ils lui ordonnaient d’aller la couper ; puis, s’adressant à ceux qui se trouvaient là  : Voilà, disaient-ils, un homme qui va voler la bourse de ce bourgeois, ce qui avait lieu en effet. Le pauvre novice alors était encore battu, non-seulement par les spectateurs désintéressés, mais encore par ses compagnons, qui, cependant, trouvaient le moyen de protéger sa fuite lorsqu’à la faveur du tumulte qu’ils avaient fait naître, ils avaient fait une ample moisson dans les poches des bons habitans de Paris. (Voir le premier volume de l’excellent roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.)

Copain

Larchey, 1865 : « Être copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade, c’est une amitié naïve et vraie qu’on ne trouve guère qu’au collège. » — H. Rolland. — Du vieux mot compain : compagnon. V. Roquefort.

Delvau, 1866 : s. m. Compagnon d’études, — dans l’argot des écoliers. On écrivait et on disait autrefois compaing, mot très expressif que je regrette beaucoup pour ma part, puisqu’il signifiait l’ami, le frère choisi, celui avec qui, aux heures de misère, on partageait son pain, — cum pane. C’est l’ancien nominatif de compagnon.

Rigaud, 1881 : Camarade de collège.

Le vrai mot est compain ou compaing, qui, du temps de nos bons aïeux, signifiait compagnon, qui lui-même vient de cum et panis, qui mange le même pain.

(Albanès, Mystères du collège)

La Rue, 1894 : Compagnon, ami.

Virmaître, 1894 : Camarade de collège, compagnon. Ce mot n’appartient pas à Ed. About, comme le dit M. Lorédan Larchey, c’est un dérivé du vieux mot français compaing. Copaille pour copain (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Camarade, ami.

Hayard, 1907 : Camarade, compagnon.

France, 1907 : Camarade, compagnon d’études, d’atelier. Du vieux mot compaing, nominatif de compagnon, qui vient du latin cum pane, celui avec lequel on partage son pain.

Celui qui ose affronter la tyrannie est généralement estimé de ses condisciples, il est de toutes les parties, de tous les jeux, il a de nombreux copains. Être copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade et mettre en commun jouets, semaines, confidences, tribulations ; c’est une amitié naïve et vraie, sais arrière-pensée d’égoïsme ou d’intérêt, qu’on ne trouve guère qu’au collège.

(Henri Rolland, L’Écolier)

Polyt’ c’est un copain à moi ;
Un chouette, un zigard, un vieux frère,
Mais i’ chahut’ ma ménagère,
Et, par moment, ça m’fout un froid.

(Aristide Bruant)

Corder

Delvau, 1866 : v. n. Fraterniser, vivre avec quelqu’un toto corde, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : S’accorder ; par abréviation.

La Rue, 1894 : S’accorder. Donner des coups de corde.

France, 1907 : Fraterniser ; abréviation de s’accorder.

Fagot

d’Hautel, 1808 : C’est un fagot d’épine, se dit d’une personne qui a l’humeur revêche et acariâtre, que l’on ne sait comment aborder.
Débiter, dire des fagots. Dire des fariboles, des bourdes, des mensonges.
Un philosophe conversant un jour avec une femme de beaucoup d’esprit qui ne partageoit pas ses opinions, et à laquelle néanmoins il vantoit les hauts faits de la philosophie, en s’exprimant ainsi : Nous autres philosophes, nous avons abattu des forêts de préjugés ; la dame ne lui laissa pas le temps d’en dire davantage et, répliqua aussitôt C’est donc pour cela que vous nous débitez tant de fagots.
On dit d’un ami que l’on veut régaler, qu’on lui fera boire une bouteille de vin de derrière les fagots.
Il y la fagots et fagots.
Pour il y a mensonges et mensonges.
Il y a bien de la différence entre une femme et un fagot. Se dit en parlant de deux choses très différentes par leur nature.

Vidocq, 1837 : s. m. — Forçat.

Clémens, 1840 : Forçat.

un détenu, 1846 : Forçat libéré.

Halbert, 1849 : Forçat.

Larchey, 1865 : Ancien forçat.

Eh ! mais ! je connais cet homme-là. C’est un fagot

(V. Hugo)

Larchey, 1865 : Aspirant à l’École des eaux et forêts. — C’est dans ces dernières qu’on doit aller chercher la raison de ce sobriquet.

Delvau, 1866 : s. m. Élève de l’École des eaux et forêts, — dans l’argot des Polytechniciens.

Delvau, 1866 : s. m. Forçat, — Homme qui est lié à un autre homme : en liberté, par une complicité de sentiments mauvais ; au bagne, par des manicles. Fagot à perte de vue. Condamné aux travaux forcés à perpétuité. Fagot affranchi. Forçat libéré.

Delvau, 1866 : s. m. Vieillard, — dans l’argot des marbriers de cimetière, qui savent mieux que personne ce qu’on fait du bois mort.

Rigaud, 1881 : Vieillard. — Forçat. (Vidocq, F. Michel, Colombey.) — Ancien forçat. (V. Hugo, L. Larchey.) — Élève des eaux et forêts. — Femme habillée sans goût, comme est lié un fagot. Dans la langue régulière fagoter exprime la même idée.

La Rue, 1894 : Vieillard. Forçat. Camarade. Homme mené en prison.

Rossignol, 1901 : Forçat.

Hayard, 1907 : Récidiviste.

France, 1907 : Camarade.

— Où est-il ton fagot, que je le remouche.

(Vidocq)

France, 1907 : Élève de l’École forestière de Nancy.

Chaque année, le lundi de Pâques, les X reçoivent les fagots, alors à Paris, dans un restaurant du boulevard. En février, les X sont reçus à Nancy. Les deux écoles fraternisent ainsi deux fois par an.

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

France, 1907 : Forçat, transporté où simplement homme conduit en prison ; on le lie ou on l’attache comme un fagot.

Mes pauvres diables de soldats en sont parfois réduits à se procurer une marmite de soupe à la cuisine de la transportation. Elle est très bonne, cette soupe, et embaume tout le camp. Il faut vous dire que les fagots — c’est le nom familier des transportés — possèdent un jardin immense et le moyen de lui faire beaucoup produire. On les soigne, du reste ; ils sont mieux nourris, plus intelligemment habillés et plus payés que les troupiers. Ajoutez qu’ils ne font rien ; on feint de les conduire au travail et ils ne feignent même pas de travailler.

(Paul Bonnetain, Le nommé Perreux)

On y assommait à coups de chaînes trois condamnés : l’ex-commissaire des guerres Lemière, l’ex-officier d’état-major Simon et un voleur nommé le Petit Matelot, que l’on accusait d’avoir trahi ses camarades par des révélations et d’avoir fait manquer des complots de prison.
Celui qui les avait signalés à la vengeance des fagots était un jeune homme dont la rencontre eût été une bonne fortune pour un peintre ou pour un acteur.
On l’appelait à Bicêtre Mademoiselle.
Ce sobriquet est assez significatif.
Mademoiselle était un de ces monstres qui trouvent au bagne un théâtre digne de leurs dégoûtantes voluptés.

(Marc Mario et Louis Launay)

Fagot affranchi, forçat libéré ; fagot à perte de vue, condamné aux travaux forcés à perpétuité.

— On a beau être un vieux fagot affranchi, on sait ce qu’on doit au sexe et à l’innocence… moi d’abord j’ai toujours été le champion des dames ! Ah ! mais oui ! Et ça ne m’a pas fait tort, puisque, après avoir tiré dix berges, j’ai obtenu ma grâce, quoique fagot à perte de vue…

(Hector France, La Mort du Czar)

Fagot en campe, échappé du bagne.

France, 1907 : Vieillard.

Faire suisse

Virmaître, 1894 : Ouvrier qui boit seul et ne fraternise jamais avec ses camarades (Argot du peuple). V. Ours.

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Boire seul.

France, 1907 : Boire ou manger seul, dépenser son argent en égoïste sans inviter un camarade. Ce délit de lèse-camaraderie était sévèrement puni dans l’ancienne armée, — je parle de celle où l’on faisait sept ans de service. Généralement, quand le coupable était surpris, on lui enlevait son verre qu’on vidait à sa santé ; la seconde fois, on lui en jetait le contenu au visage, et, s’il y avait récidive, on faisait sauter le lascar en couverte.

— Ah ! vous n’en savez rien ? continua Hurluret ; eh bien, moi, je m’en vais vous le dire. Ça signifie purement et simplement que vous êtes un goinfre et un porc, qui cachez vos provisions dans un lit qui n’est même pas le vôtre, pour les dévorer sournoisement, à l’insu de vos camarades !
À ces mots, un murmure s’éleva :
— Hou ! Hou ! Il fait suisse !l Il fait suisse !
— Parfaitement, reprit Hurluret, vous vous conduisez d’une façon ignoble, et si vos camarades vous passaient en couverte, ce n’est fichtre pas moi qui les en empêcherais.

(G. Courteline, Les Gaietés de l’escadron)

Dans son Dictionnaire d’argot, Lorédan Larchey fait dériver cette expression de boire avec son suisse. S’appuyant sur une citation extraite de Vidal : « Le soldat a le point d’honneur de ne jamais manger ou boire seul. Cette loi est tellement sacrée que celui qui passerait pour la violer serait rejeté de la société militaire ; on dirait de lui : « Il boit avec son suisse », et le mot est une proscription. Le soldat, dit Lorédan Larchey, ne peut boire avec son suisse (concierge) puisqu’il n’en a pas : donc il boit seul. Ironie inventée pour rappeler quelque engagé d’opulente famille aux règles de la fraternité. » Je ne partage pas l’avis de l’auteur précité quant à l’origine de cette expression. On ne dit pas d’ailleurs boire avec son suisse, mais faire suisse, c’est-à-dire faire comme un Suisse. Il faut se rappeler que les Suisses ont eu de tous temps une réputation de lésinerie et d’avarice que l’avidité de leurs aubergistes n’a pas contribué à détruire : « Il était Suisse de nation, empoisonneur de profession et voleur par habitude. » Cette épigramme du marquis de Grammont dans ses Mémoires a été appliquée bien souvent aux Suisses, et, il faut l’avouer, avec quelque raison.
L’expression viendrait de la coutume des soldats des anciens régiments suisses de tirer chacun de leur côté et d’aller boire seuls.

— Allons, descends, j’aim’ pas fair’ suisse,
T’as l’temps… Y n’est qu’ménuit un quart
Et pis tu m’plais… T’as l’air jocrisse…
Les femm’s faut pas qu’ça soit roublard…

(Fulbert Mayrat)

Félibrige

France, 1907 : Genre littéraire et association des félibres. Né en 1854, il s’étendit bientôt des Alpes au golfe de Gascogne.
On divisa, dit André Dumas, le pays en trois régions, trois maintenances, vieux mot inspiré par le souvenir des mainteneurs de l’époque des troubadours. Il y a la maintenance du Languedoc, chef-lieu Montpellier ; la maintenance de Provence, chef-lieu Avignon : celle d’Aquitaine, chef-lieu Toulouse. Le président le chaque maintenance est appelé syndic. Les félibres trois fois lauréats dans les concours sont reconnus maîtres en gai savoir.
Un brinde porté à la félibrejade par Jean Gaidan explique en quelques mots le but des félibres :

Je bois au félibrige, qui, de la fraternité littéraire et de la langue, garde l’espoir d’amener les nations latines à la fraternité politique, grande idée qui parait bien à cette heure peu réalisable, mais qui, ne serait-elle qu’un noble rêve, resterait féconde encore en belles œuvres de relèvement et d’apaisement.

(République du Midi)

Voici l’article premier des statuts : « Le félibrige est établi pour associer et encourager les hommes qui, par leurs œuvres, sauvent la langue des pays d’oc, et les savants et les artistes qui étudient et travaillent dans l’intérêt et en vue de ces contrées. »

Un peu de félibrige, quelques combats de taureaux par-ci par-là, — bien que je n’aime pas les jeux de vilains — une représentation tous les trente-six du mois, au théâtre d’Orange ? Je n’y vois pas d’inconvénient. Que Mariéton voyage, que Mistral, roi poétique du Midi, soit acclamé par tous les spectateurs aux arènes de Nîmes, que Sarcey, une fois par an, date son feuilleton de la vallée du Rhône, il n’y a aucun mal.

(François Coppée)

Frater

d’Hautel, 1808 : Un frater. Sobriquet donné à un barbier, à un perruquier, et quelquefois aussi à un élève en chirurgie. On se sert plus communément du mot carabin, pour désigner un jeune étudiant en chirurgie.

Fraternellados, inséparables

Rigaud, 1881 : Cigares à trois sous les deux. La régie les appelle des esquichados parce qu’ils sont aplatis.

Gadzart

France, 1907 : Élève des arts et métiers ; abréviation de gas-des-arts.

Nous étions une soixantaine d’élèves, jeunes et vieux, résidant au Creusot ; nous convoquâmes les camarades des villes et des départements voisins, et, au jour dit, nous festoyâmes joyeusement au nombre de quatre-vingts, ni hommes ni femmes, comme dit l’Auvergnat, tous gadzarts.

Déjà du vieux Creusot la grande cheminée
Des gaz et des vapeurs vers le soir s’éclairait ;
La cloche avait sonné la fin de la journée,
Et chacun au logis pour souper accourait…
Déjà se dispersait la foule industrieuse,
Contente d’aller reposer,
Quand près de l’escalier, sur la terre boueuse,
Un groupe se mit à causer.
C’étaient de bons soldats, soldats de l’industrie,
Aux visages loyaux, pleins de cordialité,
Ils se réunissaient pour boire à la Patrie,
À la science, aux arts, à la Fraternité,
Et quelque temps après, au bruit d’une rasade
D’un vieux vin velouté,
Un soldat se leva pour chanter sa ballade,
En disant : Chers Gadzarts, écoutez !

(R. Roos)

Houpe dentelée

Delvau, 1866 : s. f. Lien de fraternité, — dans l’argot des francs-maçons.

Libertaire

France, 1907 : Personne qui aime la liberté complète sans distinction d’opinion.

Barsac alla siéger à l’extrême gauche de la Chambre, mais il signifia clairement qu’il n’était ni radical, ni socialiste. Il se nomma : un libertaire. Il entendait par là que, seule, la liberté de chaque individu lui serait chère. Radical il n’était : parce que ce mot ne signifiait rien ; socialiste non plus, parce que le socialisme est un dogme, et que, comme tout dogme, il est faux, n’a rien de réel, parce qu’il serait fatal pour un grand nombre en remplaçant l’autoritarisme ancien par une domination inférieure, parce que c’est une force essayant de se constituer pour asservir l’individu.

(Félicien Champsaur, Le Mandarin)

Socialistes et libertaires nous prophétisent un monde enfin libre et fraternel dans la paix et dans l’harmonie ; mais tous ces précurseurs sont, en général, de terribles individualistes, fort impatients de jouir, de satisfaire leur fameux « moi », et m’ont tout l’air de n’avoir aucune confiance dans le retour de l’âge d’or et dans la réconciliation des loups et des agneaux.
Quelques-uns sont de bonne foi, je le veux bien : mais alors ils étonnent par leur optimisme enfantin. C’est des progrès de la science, c’est de l’instruction intégrale qu’ils attendent l’avènement d’une société meilleure, persuadés qu’ils sont que les machines supprimeront le travail et qu’on peut moraliser les hommes avec des manuels. Et tant de naïveté, n’est-ce pas ? fait de la peine.

(François Coppée)

Loge

Delvau, 1866 : s. f. Lieu de réunion, — dans l’argot des francs-maçons. Loge irrégulière. Assemblée de francs-maçons qui ne sont pas réguliers et avec lesquels on ne doit pas fraterniser.

Mouquette

Fustier, 1889 : Femme galante. Le mot a été pour la première fois, croyons-nous, lancé par M. Delpit. Le romancier était-il alors hanté par le souvenir de l’héroïne de Germinal, la Mouquette, car le livre de Zola venait paraître, cela est possible, mais nous n’affirmons rien. Toujours est-il que peu de temps après l’apparition de ce mot, un rédacteur du journal Le Dix-neuvième siècle en donnait cette étymologie, très vraisemblable d’ailleurs : « Les Arabes appellent les femmes moukair ; les soldats d’Afrique ont rapporté ce mot en France, et, chez les ouvriers qui ont fait campagne en Algérie, il n’est pas rare d’entendre adresser aux femmes l’appellation de mouquerre, corruption évidente de moukair. C’est d’ailleurs le mot espagnol mujer prononcé avec l’accent guttural. C’est mouquerre qui est le père de mouquette. La généalogie du nouveau mot peut donc ainsi s’établir : moukair, mot arabe ou espagnol ; mouquerre, mot d’argot de barrière ; mouquette, mot d’argot pschutteux. » Qu’en pense M. Delpit ?

La mouquette de haute marque qui vient de faire sa vente…

(Événement, 1885.)

France, 1907 : Prostituée.

Je regardais l’autre jour, au Concours hippique, la petite barrière qui nous sépare — nous autres femmes du monde — de cet être bizarre, exécrable, étonnant et… nécessaire que l’on a, suivant les époques, appelé lionne, cocotte, hétaïre, belle petite, tendresse, horizontale, momentanée, mouquette, ou chiffonnée, afin de n’omettre aucune catégorie de cette vaste corporation…
En l’an de grâce 1890, elles ont en effet conquis de haute lutte leur place au grand soleil. À mesure que la société se démocratise, mesure que l’on tient moins compte des rangs, des castes et des privilèges sociaux, l’argent devient Dieu et nos rivales voyant que tout peut s’acheter, ne s’inclinent plus que devant le veau d’or — sans doute par un sentiment de confraternité.

(Colombine, Gil Blas)

Nature, mais amitié pas sûre (frère ami de)

France, 1907 : Distique proverbial, tiré d’une phrase de Cicéron dans son livre De Amicitia et dont les nombreuses et incessantes querelles de famille attestent la vérité. « Un beau nom que celui de frère, écrivait Montaigne, mais que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle. »

Le sort fait des parents, le choix fast des amis,

dit Jacques Delille dans son poème La Pitié.

Oublieux

France, 1907 : Marchand d’oublies, oublieur. On les appelait au moyen âge oblayers. Les statuts de ce métier montrent que, de 1397 à 1406, il y en avait à Paris vingt-neuf qui pouvaient faire chacun par jour mille oublies de différentes espèces. Ils les débitaient dans les rues, dit Léon de Laborde, et les jouaient aux dés sur le coffret qui les contenait. Nous avons dans les marchands de macarons et de plaisir les dernières lueurs de cet usage. Les oblayers étendaient leur spécialité à toute la pâtisserie en général. Ajoutons que cette friandise fort appréciée des enfants était connue des Grecs et des Romains. Ces derniers l’appelaient panis obelius.

Soldats, fils de famille, apprentis, artisans,
Fraters, coleporteurs, vieillards, adolescens,
Oublieux, portefaix, décroteurs, revendeuses,
Serruriers, porteurs d’eau, frotteurs et ravaudeuses,
Sans compter mes cadets que j’avois débauchés,
Tous ces gens sur mon livre à l’instant sont couchés.

(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)

Ripailler

France, 1907 : Festoyer, boire et manger avec excès. Voir Faire ripaille.

Quand y en a qui couch’ sur la paille,
Qu’ont souvent pas d’quoi boulotter
Et qu’a côté le voisin ripaille,
On vient parler d’fraternité.

(Le Père François)

Sans beurre ou chiffonniers aristocrates

Vidocq, 1837 : Le cabaret du Pot blanc, situé à proximité de la barrière de Fontainebleau, est le rendez-vous de ces hommes qui parcourent les rues de Paris le crochet à la main, la hotte sur le dos, et qui quelquefois sont munis d’une lanterne, non pas comme Diogène pour chercher un homme qu’ils ne trouveraient pas dans la rue de la moderne Babylone, mais pour chercher, calembourg à part, des loques à terre.
Les mœurs de ces individus sont de nature à être peintes. Malgré leur amour pour l’égalité des rangs, et la liberté, ils n’en sont pas moins de véritables despotes, des aristocrates s’il en fût.
Les chiffonniers se sont classés suivant leur rang, leur fortune, et le genre qu’ils ont adopté. Ceux qui possèdent un hoteriot en bon état, un crochet dont le manche est propre et luisant forment la première classe ; ceux qui appartiennent à la seconde n’ont qu’un mannequin assez propre ; ceux qui appartiennent à la troisième ne possèdent qu’une vieille serpillère dans laquelle ils mettent ce qu’ils ramassent.
Ce n’est pas seulement dans l’exercice des fonctions que la distinction a lieu, elle existe aussi au Pot blanc, et pour ne point mettre leur hoteriot en contact avec les mannequins et les serpillières, les chiffonniers de la première classe se sont emparés de la plus belle, ou plutôt de la moins vilaine pièce du Pot blanc : elle leur appartient exclusivement, et pour bien indiquer sa destination, ils l’ont nommée la Chambre des Pairs. Les porteurs de mannequins, à leur exemple, se sont emparés d’une autre pièce qu’ils ont nommée la Chambre des Députés. Les membres de la troisième classe ont donc été forcés de se contenter de celle dont n’ont point voulu les deux autres, el ils l’ont nommée : la Réunion des vrais Prolétaires.
L’étiquette étant ainsi réglée, les membres d’une chambre n’oseraient entrer dans celle destinée à une catégorie à laquelle ils n’appartiennent pas ; ils sont très-retenus, et par conséquent très-sévères envers celui qui pénètre dans le sanctuaire sans y être appelé.
À l’entrée de chaque salle sont rangés les hoteriots, les mannequins, et les serpillières ; les crocs ont aussi leur place.
Le vin qu’on boit au Pot blanc n’a pas été composé avec le jus de la treille ; mais, tel qu’il est, il paraît fort bon aux habitués ; il est servi dans un pot de terre que ces Messieurs nomment petit père noir, et extrait d’un broc omnibus auquel ils ont donné le nom de Moricot. Des filles d’une tournure toute particulière servent une gibelotte équivoque, du bœuf à la mode, ou d’autres mets de cette espèce, mais elles en exigent la valeur avant même de déposer le plat sur la table. On voit souvent les consommateurs venir rendre au comptoir les brocs, pots et verres, et boire jusqu’à concurrence de la somme déposée en garantie de ces objets ; le comptoir est un lieu franc où fraternisent les membres des trois catégories.

Saucissonner

France, 1907 : Manger du saucisson spécialement le vendredi saint, pour narguer les dévots. Les dîners au saucisson inventés par Léo Taxil ont été pendant quelques années fort en vogue.

C’est aujourd’hui vendredi saint,
Le poisson me paraît peu sain :
Dans une fraternelle agape
Gobichonnons,
Saucissonnons
Et fichons-nous du pape.

(É. Blédort)

Sœur

Larchey, 1865 : Maîtresse. — Terme ironique inventé pour railler ceux qui dissimulent leurs bonnes fortunes sous des liens de parenté fictifs.

Au quinzième siècle, on disait d’une fille débauchée qu’elle était de nos cousines.

(Ducatiana, 1738)

Il règne entre ces termes de sœur et de cousine une analogie qui confirme notre étymologie.

Sais-tu ce qu’il me répond ? « Et ta sœur ? » — Je l’aurais cogné.

(Monselet)

J’n’ai pas de sœur, et voilà pourquoi J’trouve étonnant qu’chaq’jour on m’dise : Et ta sœur ?

(Ch. Blondelet, Chanson)

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme, — dans l’argot des francs-maçons.

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, — dans l’argot des soldats et des voyous, lui, sans s’en douter, se servent du même mot que les Romains, dans le même sens, soror. Les Romains avaient de plus le mâle de la sœur, qui était le frater. On dit aussi : Nos sœurs du peuple, pour désigner certaines victimes cloîtrées, qui ne se plaignent pas de l’être. Au XVIe siècle, on disait : Nos cousines. Sœur se trouve, avec cette dernière acception, dans le Dictionnaire de Leroux.

Rossignol, 1901 : Voir chatte. Pour ces individus, celui qui se livre à cette passion est désigné par eux sous le nom de sœur. — « Je te présente une sœur la Pompadour ».

France, 1907 : Maîtresse ; argot des souteneurs.

Suisse (faire)

Larchey, 1865 : « Le soldat a le point d’honneur de ne jamais manger ou boire seul. Cette loi est tellement sacrée, que celui qui passerait pour la violer serait rejeté de la société militaire, et on dirait de lui : Il boit avec son suisse, et le mot est une proscription. » — Vidal, 1833.

Un soldat français ne doit pas faire suisse, ne boit jamais seul.

(La Bédollière)

Le premier exemple donne la clé du mot. Le soldat, n’ayant pas de suisse, ne peut boire avec lui, donc il boit seul. Cette ironie a dû être inventée pour rappeler quelque engagé de bonne compagnie aux règles de la fraternité.

Rigaud, 1881 : « Ce mot, à la caserne, équivaut à une injure indélébile. — Faire suisse, c’est vivre seul, mesquinement, sans relations amicales et sans appui ; c’est entasser son prêt, lésiner, thésauriser, s’imposer des privations volontaires ou dépenser sournoisement son argent loin des autres. » (A. Camus)

Merlin, 1888 : Dans le langage ordinaire, on dit soûl comme un Polonais et boire comme un Suisse ; dans l’argot militaire, faire Suisse veut dire boire seul.

La Rue, 1894 : Boire seul.

France, 1907 : Boire seul. Cette expression viendrait de l’habitude qu’avaient les Cent-Suisses au service des rois de France de manger isolément. Dans l’ancienne armée, l’on faisait sauter en couverte les soldats qui faisaient suisse.

Le capitaine. — T’as beau bien te conduire, je sens qui t’as pas l’esprit de corps… l’amour de l’armée ? C’est une famille, l’armée ! Suffit pas d’être irréprochable… faut l’aimer, et puis être fier d’en faire partie, sacrebleu ! Avoir l’air gai-z-et content. Or, je me rappelle qu’on ne te voit jamais fricoter avec tes camarades… tu ne vas pas à la cantine…., tu ne jures point… jamais de salle de police… tu ne ris pas souvent… tu ne te saoules pas… tu ne chantes pas les chansons de route… t’es tout le temps tout seul à faire suisse et bande à part dans les coins. Ah, çà ! Ah çà ! Et puis, par dessus le marché… le dimanche… quand tous gueulent pour avoir des permissions, toi seul t’en demandes pas ? Et quand je t’en donne, malgré toi, espèce de caillou, tu refuses ! Qu’est-ce qui m’a foutu un pareil phénomène ? J’aime pas ça, les phénomènes… j’en veux pas dans mon bataillon. Allons, réponds à l’ordre, et lève les yeux…

(Henri Lavedan)

Tauper

Ansiaume, 1821 : Travailler.

Il taupe comme un cabot pour gagner 10 jacques par reluis.

Vidocq, 1837 : v. a. — Travailler.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Battre, Accabler de coups, — dans l’argot des ouvriers. On dit aussi Tauper dessus.

Delvau, 1866 : v. n. Travailler, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Travailler.

La Rue, 1894 : Travailler. Taupiner, assassiner.

Virmaître, 1894 : Travailler. L. L. Tauper veut dire accoster. Quand les compagnons faisaient le tour de France, et que deux marchaient en sens inverse sur la grande route, ils s’interpellaient :
— Tope, pays, quelle vocation ?
— Serrurier.
— Passe au large.
S’ils étaient du même métier, ou de la même société, ils fraternisaient, autrement ils se battaient.
Cela s’écrit toper et non tauper. Toper veut aussi dire : conclure.
— Affaire faite, tope-là (Argot du peuple).

France, 1907 : Battre ; argot des canuts.

— Tais donc ton bec, gringalet, tu vas te faire tauper.

(Johnny Augier, Le Canut)

France, 1907 : Travailler ; argot faubourien. Allusion à la nature active et solitaire de la taupe.

Tolstoïsme

France, 1907 :

Ayons le courage de le dire et même de le crier, sans nous émouvoir d’une phalange de dévots obstinés…
M. Tolstoï est devenu le plus sinistre raseur moralisant et le prédicant le plus insupportable que la terre ait produit depuis Jean-Jacques Rousseau (de Genève)…
Je n’insiste pas ; il s’agit d’expliquer le tolstoïsme.
D’une façon générale, cette doctrine, ou plutôt cette religion, est une sorte de christianisme humanitaire mâtiné de socialisme et de fouriérisme, tel qu’il fleurissait en France vers 1848. On se figure que les livres de Tolstoï qui nous parviennent ont été écrits récemment ; si beaucoup, au contraire, sont assez vieux et les premiers, les plus curieux, les autobiographies, remontent à 1852. L’Europe, à ce moment, sortait à peine de la crise sentimentale ; elle venait, pendant plusieurs années, de rêver de bonheur et de fraternité ; on prêchait l’union des classes et l’union des peuples : des ouvriers, en pleurant, embrassaient le curé qui jetait son eau bénite (et un mauvais sort avec) sur l’arbre de la Liberté. Partout régnait une considérable mais attendrissante niaiserie. Nul doute que cet universel état d’esprit n’ait influé sur l’âme de Tolstoï, et que nos pseudo-réformateurs français n’aient été les inspirateurs de sa foi nouvelle. N’est-ce pas à Fourier qu’il a emprunté sa théorie du travail agréable ?
Mais les idées de Tolstoï qui ont fait connaître son nom sont plus récentes ; elles touchent principalement à l’amour et elles sont comme le résumé et la conclusion des théories sociales ou religieuses qu’il avait exposées antérieurement.
Voici donc la grande découverte morale de Tolstoï : la loi de l’homme, l’amour, est une aspiration au bien des autres ; mais il faut que cette aspiration altruiste soit constante et universelle ; il faut aimer non un seul être, mais tous les êtres : l’amour particulier est un vol fait à l’amour universel…
C’est faire un bien grand détour pour revenir à la doctrine de saint Paul et des premiers moralistes chrétiens, et c’est aussi une grande naïveté que de s’imaginer que l’on va captiver les hommes, et surtout les femmes, avec de pareilles formulettes. On peut, le christianisme primitif l’a prouvé, diriger l’idéal humain vers le renoncement, mais on ne pourra jamais l’orienter dans cette voie douloureuse au nom d’entités aussi ridiculement vagues que l’amour universel.
Cela est absurde. Amour universel, mot vif, parole vaine ! L’amour est particulier ; il n’y a pas d’amour sans objet, — et aimer tout et tous, c’est n’aimer rien et personne. Un tel sentiment, s’il était possible, se confondrait absolument, par l’identité des contraires, avec le pur et simple égoïsme.

(Rémy de Gourmont)

Torcher le bidet

France, 1907 :

Or sus, venez, gens de plume et de corde,
Pauvres d’esprit, cacographes, soireux,
Blavet, Meyer, dont la tripe déborde,
Champsaur, égal aux Poitrassons affreux,
Et Wolf l’eunuque, et Mermeix le lépreux,
Montrez-vous sur les foules étonnées,
Cabots, sagouins, lécheurs de périnées,
Atollite portas ! Voici Daudet !
Formez des chœurs et des panathènées !
C’est Maizeroy qui torche le bidet…

(Laurent Tailhade, Ballades confraternelles)

Trois-huit (les)

France, 1907 : On appelle ainsi la légitime réclamation des ouvriers, au sujet de la division des vingt-quatre heures en trois parties : huit beures de travail, huit de distractions, huit de sommeil.

Les salaires tendent à hausser — ils ont doublé depuis cinquante ans — tandis que, sauf pour certaines industries, et le déplorable travail de nuit, — les heures de présence diminuaient.
En réclamant les trois-huit, les socialistes s’appuient donc sur un fait économique. Dès aujourd’hui ils auraient peut-être raison, si les industriels n’étaient jugulés par la question de concurrence.
Mais les plus intelligents d’entre ceux-ci ne font nulle difficulté de reconnaître que, souvent, l’ouvrier produit plus et mieux en huit heures de travail appliqué qu’en dix ou douze henres de travail dispersé.

(Courrier de Londres)

Prolétaires de tous pays,
Avec « les trois huit » pour devise,
Sous le même programme unis,
Rien aujourd’hui ne nous divise :
Le Français avec l’Allemand,
Ceux d’Europe et ceux d’Amérique…
Ah ! frères, croyez-vous vraiment
La fraternité chimérique ?
C’est pourquoi, la main dans la main,
Pour les « huit heures » on se lève…
Les « trois huit » ne sont qu’un chemin
Vers l’avenir de notre rêve,
L’ordre social, ô patrons,
A vu d’autres métamorphoses !
Nous les voulons, nous les auronns,
Les « huit heures »… et d’autres choses.

(Marche du 1er mai)

Va-t’aux vignes

France, 1907 : Expression méprisante qu’adressent les vignerons d’Issoudun, petits propriétaires pour la plupart, aux pauvres journaliers qui, ne possédant pas un pouce de terre, vont travailler sur les vignes de plus fortunés qu’eux. Doux exemple de fraternité !


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique