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Affe

Delvau, 1866 : s. f. La vie, — dans l’argot des voleurs, qui me font l’effet d’avoir à dessein confondu avec affres, leur existence étant un perpétuel effroi de la justice et des gendarmes. Eau d’affe. Eau-de-vie.

Virmaître, 1894 : La vie. Les voleurs vivant dans des transes continuelles, comme le mourant, ils ont des affres. Affres en français signifie angoisses (Argot des voleurs). V. Affe.

Baiser Lamourette

France, 1907 : Réconciliation de peu de durée.

Un baiser historique célèbre et dont le souvenir fait sourire à tort, c’est le baiser Lamourette.
L’Assemblée législative de 1792 était divisée. Des députés, les uns voulaient la paix, les autres la guerre. Un parti soutenait la constitution monarchique, un autre parti essayait de la renverser pour rétablir la République.
Cependant les armées ennemies allaient passer la frontière, entrer en France.
Devant ce cri : « La patrie est en danger ! » Les discordes civiles devraient-elles continuer à troubler les discussions de l’Assemblée ? Une pensée commune ne devrait-elle pas réunir tous les citoyens ?
Un brave homme, l’abbé Lamourette, monta à la tribune et fit un appel à la conciliation.
— Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment ! Jurons-nous fraternité éternelle ! Que l’ennemi sache que ce que nous voulons, nous le voulons tous, et la patrie est sauvée !
À ces mots, un souffle d’enthousiasme passa sur l’Assemblée. Les députés des opinions les plus opposées se jetèrent dans les bras les uns des autres. Il n’y eut plus ni droite ni gauche, mais des hommes confondus, échangeant un baiser fraternel. Ce ne fut qu’une trêve dans la guerre implacable entre l’ancien régime et le nouveau ; et pourtant le baiser Lamourette s’impose à l’histoire par sa grandeur, car il représente, dans la Révolution, la tolérance philosophique : des hommes épris du bien, combattant pour le triomphe de leurs idées sans cesser de s’aimer, oubliant, à un moment donné, leurs querelles dans l’élan d’un sentiment de justice et d’amour.

Bauce ou bausse

Delvau, 1866 : s. m. Patron, — dans l’argot des revendeuses du Temple. C’est le baes flamand. Bauceresse. Patronne. Bauce fondu. Ouvrier qui s’est établi, a fait de mauvaises affaires et est redevenu ouvrier.

Virmaître, 1894 : Patron. Dans toutes les chapelleries de France on emploie ce terme (Argot des chapeliers).

Bausse

La Rue, 1894 : Patron. Bausse fondu, failli.

Bausse fondu

Rigaud, 1881 : Chef d’établissement qui a fait de mauvaises affaires.

France, 1907 : Patron ruiné.

Chose de nuit (faire la)

France, 1907 : Dans l’argot des pudiques bourgeoises, pour exprimer l’acte conjugal.

— C’est un peu tard pour… de pareilles choses.
— Quelles choses ?
— De ces choses, roucoula la dévote, qu’on ne doit pas avouer parce qu’elles font rougir.
— Mais je n’avoue rien, belle dame !
— Il vaut mieux faire, n’est-ce pas ?
— Mais je ne fais rien !
— Non, mais vous avez l’intention…
— L’intention ?… de quoi ? demanda ingénument la victime.
— De faire…
— Quoi ?
— La chose ! soupira la dévote.
— Quelle chose ? repliqua-t-il, feignant de ne pas entendre.
Madame Renaud ne répondit pas, mais elle posa sa main tremblante sur celle de ce sourd obstiné.

(Hector France, Le Pêché de Sœur Cunégonde)

On disait autrefois la chose de par Dieu :
— Doncques, Hélaine est vostre femme ?
— Ouy, Hélaine est ma femme,
— Vous croiray-je ?
— Oy, si tu veux, et te dy que je lui ay faict laquelle chose de par Dieu.

(Larivey, Le Morfondu)

Cocodès

Larchey, 1865 : Jeune dandy ridicule. — Diminutif de coco pris en mauvaise part.

Ohé ! ce cocodès a-t-il l’air daim !

(L. de Neuville)

Une physiologie des Cocodès a paru en 1864.

Delvau, 1866 : s. m. Imbécile riche qui emploie ses loisirs à se ruiner pour des drôlesses qui se moquent de lui.
On pourrait croire ce mot de la même date que cocotte : il n’en est rien, — car voilà une vingtaine d’années que l’acteur Osmont la mis en circulation.

France, 1907 : Dandy ridicule qui dépense sottement la fortune que son père ou ses ancêtres lui ont laissée, ce qui rétablit l’équilibre social, en quoi le cocodès a du bon. Ce fut un acteur du nom d’Osmard qui inventa ce mot et le mit en circulation. Il le tira, sans doute, de coco, homme sans consistance, digne de mépris, dans l’argot bourgeois. Cocodès a pour féminin et digne compagne : cocodette. Ses synonymes sont nombreux : petit crevé, gommeux, poisseux, gâteux, boudiné, grelotteux, etc. ; ils peuvent être confondus sous la désignation générale de crétins.

… Les corodès et les petits crevés de l’époque, successeurs des daims, des lions et des gants jaunes qui représentaient alors la classe des élégants, n’étaient que d’affreux bonshommes étiolés, flétris, barbouillés de fard, parfumés, grasseyant et ridicules, dont le costume, pour épatant qu’il fût aux yeux de ces fantoches, n’en était pas moins laid, burlesque et contraire à tout sentiment de correction.

(Octave Uzanne, La Femme et la Mode)

Le cocodès apparut sur l’asphalte parisien vers 1863. Il portait un faux col droit très haut, englobant parfois le menton. Il semblait être né avec un carreau dans l’œil.
Le petit crevé date de 1869. Son nom qui semblerait si bien provenir de l’état d’épuisement où l’ont mis les excès, paraît cependant venir de la mode de la chemise à petits crevés que portait habituellement un élégant de cette époque. Il portait la raie au milieu et deux petites coques plaquées au cosmétique sur le front.
Le gommeux. On prétend que c’est l’ancien petit crevé, qui obséda tellement ses amis du récit de ses campagnes que ceux-ci le comparèrent à la gomme qui colle et dont on ne peut se dépêtrer. C’est à ce sentiment des désagréments de la gomme et de tout ce qui est gluant qu’on doit une variété de l’espèce des gommeux appelée :
Le poisseux. Il a vécu ce que vivent les roses. Puis, comme, en souvenir de la guerre, il avait conservé la capote militaire, qui sur son dos civil paraissait un vêtement d’hôpital lui donnant l’air infirme et maladif, il devint :
Le gâteux, et son manteau, qui descendait jusqu’à la cheville, fut appelé gâteuse, Le pantalon s’élargissait par le bas et tombait de telle sorte sur la chaussure qu’il donnait au pied toute la grâce du pied de l’éléphant. Cet animal avait par sa coiffure une supériorité incontestable sur le gâteux, dont les chapeaux minuscules atteignaient le comble du ridicule sur un corps grossi démesurément par les vêtements. Tout à coup la chrysalide sort de son cocon gâteux, et apparait :
Le boudiné, emprisonné dans des vêtements trop étroits, trop courts et atteignant les dernières limites du collant. Vrai boudin ambulant, menaçant sans cesse de faire craquer son enveloppe. Une variété de boudin, peut-être de seconde qualité, reçoit un nom particulier :
Le petit gras, auquel succéda le vibrion, qui s’effaça à son tour devant :
Le grelotteux. Cet être grelottait sous la bise, grâce aux vêtements étriqués du boudiné.

(Courrier de Vaugelas)

Côtelette de perruquier

Delvau, 1866 : s. f. Morceau de fromage de Brie, — dans l’argot du peuple, qui suppose que les garçons perruquiers n’ont pas un salaire assez fort pour déjeuner à la fourchette comme les gandins. On dit aussi Côtette de vache.
Les ouvriers anglais ont une expression du même genre : A welsh rabbit (un lapin du pays de Galles), disent-ils à propos d’une tartine de fromage fondu.

Virmaître, 1894 : Deux sous de fromage de Brie (Argot du peuple).

Dandin

d’Hautel, 1808 : Un George-Dandin. Épithète insultante que l’on donne à un mari d’humeur facile et complaisante ; et généralement à un homme simple et pusillanime dont la bonté approche beaucoup de la bêtise.

France, 1907 : Mari trompé, personnage d’une pièce de Molière : Georges Dandin ou le Mari confondu. Mais, avant Molière, Rabelais avait déjà fait un nom propre de ce mot si expressif de notre vieille langue, qui signifiait un niais, un badaud.

De plus, nous vivons dans un milieu aimable où l’indulgence souriante est de bonne compagnie. Non seulement où ne s’indigne nullement à l’idée qu’une jolie femme trompe son mari, mais les pièces de théâtre, les romans et les journaux — que le Gil Blas prenne sa part de responsabilité ! — nous prêchent la vie facile et excusent, pour ne pas dire glorifient, l’adultère. Depuis certain général qui semble la personnification vivante de la bravoure française et de l’élégance aristocratique, il n’est plus du tout ridicule pour un marquis d’être un successeur de Sganarelle ou de Dandin.

(Colombine, Gil Blas)

Dégeler son membre

Delvau, 1864 : L’introduire à moitié roide dans le vagin d’une femme dont la chaleur le force à grossir et à brûler lui-même.

Un jour d’hiver Collas tout éperdu
Vint à Catin présenter sa requête
Pour dégeler son chose morfondu.

(Cl. Marot)

Dépot

France, 1907 : Prison située sous le Palais de Justice, enclavée derrière les tourelles de la Conciergerie, dans le massif d’édifices qui comporte la cour d’appel, le tribunal, les greffes, le parquet, la cour de cassation, la cour d’assises, et les services annexes de l’instruction, du petit parquet, de la préfecture de police, de la souricière, des archives, de l’assistance judiciaire, du bureau des amendes et des criées ; enfin, occupant tout le vaste quadrilatère du boulevard du Palais, du quai des Orfèvres, de la place Dauphine, du quai de l’Horloge, qu’on nommait jadis le quai des Morfondus.
On y conduit par le panier à salade toutes les personnes arrêtées par les agents. « C’est, dit Charles Virmaître, un lieu infect, indigne de notre époque, en raison de la promiscuité des détenus et de l’absence d’air et de lumière. Ce n’est pas dépôt que l’on devrait dire, mais dépotoir, car il y passe annuellement 67,000 individus, environ 13.000 vagabonds et 22,000 filles publiques. »

Diligence de Lyon (la promettre)

Virmaître, 1894 : Chose invraisemblable que promit un jour une fille à un client de hasard. Elle mourut subitement avant d’avoir réalisé sa promesse. C’était, à ce qu’il paraît, vraiment fantastique : il fallait cinquante mètres de câble, une ancre de marine en acier fondu, cinq kilos de chandelles-des-six, un tonneau de mélasse, un kilo d’essence de géranium, trente éponges, la graisse d’un guillotiné, un fémur de fille vierge, dix litres de pétrole, deux cartouches de dynamite… Le client parcourut le monde entier à la recherche de la diligence de Lyon, il mourut à son tour sans la rencontrer (Argot des filles). N.

Dix-huit

d’Hautel, 1808 : Se mettre sur son dix-huit. Expression burlesque et vulgaire qui signifie, s’endimancher ; se parer de ses plus beaux habits ; se pomponner ; s’éléganter.

Larchey, 1865 : « Le fabricant de dix-huit s’appelle le riboui… Le dix-huit n’est pas un soulier remonté ou ressemelé, c’est plutôt un soulier redevenu neuf : de là lui vient son nom grotesque de Dix-huit ou deux fois neuf. Le dix-huit se fait avec les vieilles empeignes et les vieilles tiges de bottes qu’on remet sur de vieilles semelles retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de gros clous, finissent par figurer une chaussure. »

(Privat d’Anglemont)

Delvau, 1866 : s. m. Soulier ressemelé, c’est-à-dire deux fois neuf (9), — dans l’argot calembourique du peuple.

Rigaud, 1881 : Soulier remis à neuf avec de vieux cuirs provenant de vieux souliers. Jeu de mot sur deux fois neuf — Dans l’argot des tailleurs un dix-huit est un vêtement retourné. — Dans le supplément à son dictionnaire français, M. Littré donne à « se mettre sur son dix-huit » le sens de « mettre ses plus beaux habits. » Je n’ai jamais entendu à Paris cette expression. M. Littré n’aurait-il pas confondu avec « se mettre sur son trente-et-un ? »

La Rue, 1894 : Souliers ressemelles (deux fois neufs).

Virmaître, 1894 : Ce mot est né d’un calembourg. Un soulier ressemelé est deux fois neuf. 2 fois 9 18 (Argot du peuple).

France, 1907 : Vieux souliers remis à neuf. Jeu de mots sur deux fois neuf.

Écaillère

d’Hautel, 1808 : Celle qui ouvre des huîtres. Ce mot est confondu par un grand nombre de personnes, avec l’adjectif écailleux, écailleuse, qui se lève par écailles.
On entend journellement dire, une écailleuse d’huîtres, pour une écaillère.
Les marchandes qui vendent ce poisson, crient : À l’écaillère !

Fondre

d’Hautel, 1808 : Fondre la cloche. Terminer une affaire, en venir au dernier résultat ; employer ses dernières ressources ; déclarer l’état de ses affaires.
Il fond comme du beurre à la poêle. Se dit d’une personne qui couve une maladie, et dont la figure s’altère chaque jour d’une manière sensible.
Il est fondu. Pour dire qu’un homme est ruiné, qu’un marchand a fermé sa boutique.

Delvau, 1866 : v. n. Maigrir.

Rigaud, 1881 : Disparaître, se sauver, — dans le jargon des voyous.

France, 1907 : Maigrir.

Fourgat

Vidocq, 1837 : s. m. — Marchand, receleur en boutique, en magasin, ou seulement en chambre, chez lequel les voleurs déposent et vendent les objets volés. Ils entrent par une porte, reçoivent le prix des objets qu’ils ont apportés, et sortent par une autre. Plusieurs négocians de Paris, en apparence très-recommandables, sont connus pour acheter habituellement aux voleurs ; mais, comme il n’a pas encore été possible de les prendre, personne ne s’est avisé de leur dire que le métier qu’ils faisaient n’était pas des plus honnêtes. Comme on le pense bien, les marchandises achetées par les Fourgats ne conservent pas long-temps leur physionomie primitive ; les bijoux d’or ou d’argent sont immédiatement fondus, le chef d’une pièce de drap est enlevé ou détruit ; certains Fourgats savent, en moins de vingt-quatre heures, dénaturer assez un équipage entier, voiture, harnais, chevaux même, pour qu’il soit impossible à celui auquel il appartenait primitivement de le reconnaître. Un bruit populaire, dont je ne garantis pas l’exactitude, accusait autrefois certain joaillier, maintenant retiré du commerce, d’avoir en permanence dans ses ateliers, des creusets dans lesquels il y avait toujours des matières en fusion, où toutes les pièces de métal dont l’origine pouvait paraître suspecte, étaient mises aussitôt qu’elles étaient achetées. Les Fourgats choisissent ordinairement leur domicile dans une rue où il est difficile d’ établir une surveillance. Ils sont bons voisins, complaisans, serviables, afin de se concilier la bienveillance de tout le monde.
La destinée de l’homme qui travaille sans capitaux, quel que soit d’ailleurs le métier qu’il exerce, est d’être continuellement exploité par ceux qui possèdent. Les voleurs subissent la loi commune, ils volent tout le monde, mais, à leur tour, ils sont volés par les Fourgats, qui ne craignent pas de leur payer 100 francs ce qui vaut quatre fois autant. Aussi les Fourgats habiles font-ils en peu de temps une très-grande fortune ; et si, durant le cours de leur carrière, il ne leur est pas arrivé quelques mésaventures, leur fille épouse un notaire ou un avoué qui a besoin d’argent pour payer sa charge ; et tandis que ceux aux dépens desquels ils se sont enrichis pourrissent dans les prisons et dans les bagues, les Fourgats, pour la plupart, vieillissent et meurent au milieu des aisances de la vie, et une pompeuse épitaphe apprend à ceux qui passent devant leur tombe, qu’ils fouillent la cendre d’un honnête et excellent homme.
Il faut établir une distinction entre les Fourgats et les marchands qui achètent aux Faiseurs. Ces derniers, quelle que soit la profession qu’ils exercent, s’arrangent de tout ce qu’on leur présente. Ainsi, un apothicaire achète des sabots, un savetier des lunettes et des longues vues, etc., etc.

Delvau, 1866 : s. m. Receleur, — dans le même argot [des voleurs].

Virmaître, 1894 : Receleur qui achète les objets volés (Argot des voleurs). V. Meunier.

Rossignol, 1901 : Recéleur.

Graisse

d’Hautel, 1808 : La graisse ne l’étouffe pas, ne l’empêche pas de marcher. Se dit en plaisantant d’une personne très-maigre, qui marche avec vivacité.
Faire de la graisse. Dormir trop long-temps, paresser, se laisser aller à la mollesse.
Ce n’est pas le tout que des choux, il faut encore de la graisse. Se dit lorsque l’on n’a qu’une partie des choses nécessaires à une entreprise.

Vidocq, 1837 : s. m. — Les événemens de la première révolution paraissent avoir donné naissance au vol à la Graisse, qui fut commis souvent avec une rare habileté par les nommés François Motelet, Felice Carolina, italien, dit le Fou de Cette. Voici quelle était la manière de procéder de ces individus, et de presque tous ceux qui, par la suite, marchèrent sur leurs traces.
Deux hommes d’un extérieur respectable voyagaient en poste, se dirigeant vers la frontière, suivis d’un domestique ; ils descendaient toujours chez l’hôtelier qu’ils présumaient le plus riche, ou chez le maître de poste, si celui-ci logeait les étrangers.
Arrivés au gîte qu’ils avaient choisi, ils se faisaient donner le plus bel appartement de la maison, et tandis qu’ils se reposaient des fatigues de leur voyage, le domestique, cheville ouvrière du complot ourdi contre la bourse de l’hôtelier, faisait, en présence du personnel de l’hôtellerie, remiser la chaise de poste, et décharger les effets de ses maîtres. Au moment de terminer son opération, le domestique retirait de l’impériale de la voiture une petite cassette qu’il ne soulevait qu’avec peine, ce qui ne manquait pas d’étonner ceux qui étaient spectateurs de ses efforts.
C’est le magot, disait confidentiellement le domestique au maître de la maison ; et comme, à cette époque, le numéraire était plus rare et plus recherché que les assignats, celui-ci ne manquait pas de concevoir la plus haute opinion de ces étrangers qui en possédaient une aussi grande quantité.
Ces préliminaires étaient la première botte portée à la bourse de l’hôtelier ; lorsqu’ils avaient produit ce qu’en attendaient les fripons, la caisse était portée chez eux, et durant quelques jours il n’en était plus parlé.
Durant ces quelques jours, les étrangers restaient dans leurs appartements ; s’ils sortaient, ce n’etait que le soir ; ils paraissaient désirer ne pas être remarqués ; au reste, ils dépensaient beaucoup, et payaient généreusement.
Lorsqu’ils croyaient avoir acquis la confiance de l’hôtelier, ils envoyaient un soir leur domestique le prier de monter chez eux, celui-ci s’empressait de se rendre à cette invitation ; laissez-nous seuls, disait alors un des étrangers au domestique ; et, dès qu’il était sorti, l’autre prenait la parole, et s’exprimait à-peu-près en ces termes :
« La probité, Monsieur, est une qualité bien rare à l’époque où nous vivons, aussi doit-on s’estimer très-heureux lorsque par hasard on rencontre des honnêtes gens. Les renseignemens que nous avons fait prendre, et la réputation dont vous jouissez, nous donnent la conviction que vous êtes du nombre de ces derniers, et que nous ne risquons rien en vous confiant un secret d’une haute importance ; pour nous soustraire aux poursuites dirigées contre presque tous les nobles, nous avons été forcés de prendre subitement la fuite. Nous possédions, au moment de notre fuite, à-peu-près, 60,000 francs en pièces d’or, mais pour soustraire plus facilement cette somme aux recherches, nous l’avons fondue nous-mêmes et réduite en lingots ; nous nous apercevons aujourd’hui que nous avons commis une imprudence, nous ne pouvons payer notre dépense avec des lingots, nous vous prions donc de nous prêter 5,000 francs (la somme, comme on le pense bien, était toujours proportionnée à la fortune présumée de l’individu auquel les fripons s’adressaient) ; il est bien entendu que nous vous laisserons en nantissement de cette somme un ou plusieurs de nos lingots, et qu’en vous remboursant le capital nous vous tiendrons compte des intérêts. »
Cette dernière botte portée, les fripons attendaient la réponse de l’hôtelier, qui, presque toujours, était celle qu’ils désiraient ; dans le cas contraire, comme ils ne doutaient, disaient ils, ni sa bonne volonté, ni de son obligeance, ils le priaient de leur trouver, à quel que prix que ce fût, un richard disposé à traiter avec eux, et sur lequel on pût compter. C’était une manière adroite de lui faire entendre qu’ils accepteraient toutes les conditions qui leur seraient proposées. L’espoir de faire une bonne affaire, et surtout la vue des lingots que les fripons faisaient briller à ses yeux, ne manquaient de déterminer l’hôtelier ; après bien des pourparlers le marché était conclu, mais les voyageurs, soigneux de conserver les apparences d’hommes excessivement délicats, insistaient pour que le prêteur fît vérifier, par un orfèvre, le titre des lingots, celui-ci ne refusait jamais cette garantie nouvelle de sécurité ; mais comment soumettre ces lingots à l’essayeur sans éveiller des soupçons ? l’hôtelier et les voyageurs sont très-embarrassés. « Eh parbleu, » dit l’un de ces derniers, après quelques instans de réflexion « nous sommes embarrassés de bien peu, scions un des lingots par le milieu, nous ferons essayer la limaille. » Cet expédient est adopté à l’unanimité ; un des lingots est scié et la limaille recueillie dans un papier, mais les fripons savent substituer adroitement au paquet qui ne contient que de la limaille de cuivre, un paquet qui contient de la limaille d’or à vingt-deux carats ; fort du témoignage de l’essayeur, l’hôtelier livre ses écus, et reçoit en échange cinq à six livres de cuivre qu’il serre bien précieusement, et que jamais on ne vient lui redemander.
Les Graisses ne laissent pas toujours des lingots à leurs victimes, et ne procèdent pas tous de la même manière ; un individu qui maintenant porte l’épée et les épaulettes d’officier supérieur, escroqua une somme assez forte, à un prêteur sur gages, de la manière que je vais indiquer :
Il fit faire, à Paris, et par des fabricans différens, deux parures absolument semblables ; la seule différence qui existait entre elles, c’est que l’une était garnie de pierres précieuses, et l’autre d’imitations, mais d’imitations parfaites sous tous les rapports.
Muni de ces parures, l’individu alla trouver un prêteur sur gages, et lui engagea la véritable parure, puis au temps fixé il la dégagea ; il renouvela ce manège plusieurs fois, de sorte que le préteur, familiarisé avec l’objet qui lui était laissé en garantie ne prenait plus la peine d’examiner les diamans ; l’emprunteur avait toujours soin de bien fermer la boîte qui contenait la parure et d’y apposer son cachet ; il prenait cette précaution, disait-il, pour éviter qu’on ne se servît de ses diamans.
Lorsqu’il crut le moment d’agir arrivé, il alla, pour la dernière fois trouver le prêteur, et lui engagea comme de coutume sa parure, moyennant la somme de 10,000 francs, mais au lieu de lui donner la bonne, il ne lui remit que son sosie, et suivant son habitude il scella la boîte, sous le fond de laquelle il avait collé une étiquette peu apparente ; mais cette fois le cachet n’était pas celui dont il s’était servi jusqu’alors, quoique cependant il en différât très-peu.
À l’époque fixée, il se présenta pour dégager ses bijoux ; le prêteur, charmé de recouvrer avec ses écus un intérêt raisonnable, s’empressa de les lui remettre. Le fripon paie et prend sa boîte : « Tiens, dit-il, après l’avoir examinée quelques instans, vous avez mis une étiquette à ma boîte ; pourquoi cela ? — Je n’ai rien mis à votre boîte, répond le prêteur. — Je vous demande bien pardon, ce n’est pas ma boîte ; le cachet qui ferme celle-ci n’est pas le mien, » et pour prouver ce qu’il avance, il tire son cachet de sa poche ; le prêteur le reconnaît, et cependant ce n’est pas son empreinte qui est apposée sur la boîte ; pour couper court, le prêteur ouvre la boîte ; « c’est bien votre parure, s’écrie-t-il. — Vous plaisantez, répond l’emprunteur, ces diamans sont faux et n’ont jamais été à moi. »
La conclusion de cette affaire n’est pas difficile à deviner : le fripon justifia par une facture de la possession de la parure qu’il réclamait, ses relations antérieures avec le prêteur établissaient sa bonne foi. Le prêteur fut obligé de transiger avec lui, pour éviter un procès scandaleux.

Larchey, 1865 : Argent. — Il y a gras, il y a de la graisse : Il y a un bon butin à faire.

Il n’y a pas gras !

(Gavarni)

Delvau, 1866 : s. f. Argent, — dans l’argot du peuple, qui sait que c’est avec cela qu’on enduit les consciences pour les empêcher de crier lorsqu’elles tournent sur leurs gonds.

Delvau, 1866 : s. m. Variété de voleur dont Vidocq donne le signalement et l’industrie (p. 193).

Rigaud, 1881 : Argent. L’huile et le beurre ont également eu la même signification ; aujourd’hui ces mots ne sont plus employés que par quelques vieux débris des anciens bagnes.

France, 1907 : Or, argent, billet de banque, cadeau quelconque. Le mot est vieux : Lorédan Larchey cite ce passage d’une chanson gothique :

Vecy, se dit l’hotesse
Vecy bon payement vrayment :
Il n’y a pas gresse
De loger tel marc aut souvent.

Gras

d’Hautel, 1808 : Jeter ses choux bien gras. Être peu économe, mettre au rebut ce dont on pouvoit encore tirer parti.
Gras comme un moine. Parce que ces religieux sont ordinairement fort gras par le peu d’exercice qu’ils prennent.
Il mourra de gras fondu. Se dit d’un homme dont l’embonpoint est extraordinaire.
Faire ses choux gras. S’en donner à cœur joie ; puiser en eau trouble.

d’Hautel, 1808 : Quand on manie le beurre, on a les mains grasses. Signifie que, lorsqu’il passe beaucoup d’argent par les mains, il en reste toujours quelque chose. Le peuple dit par corruption, quand on magne le beurre, etc.

Delvau, 1866 : adj. Gaillard, grivois, et même obscène, — dans l’argot des bourgeois. Parler gras. Dire des choses destinées à effaroucher les oreilles.

Delvau, 1866 : s. m. Profit, — dans l’argot des faubouriens. Il y a gras. Il y a de l’argent à gagner. Il n’y a pas gras. Il n’y a rien à faire là-dedans.

Delvau, 1866 : s. m. Réprimande, correction, — dans l’argot des voyous. C’est le suif des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Semonce, réprimande, — dans le jargon des ouvriers. C’est un frère qu’on a donné au suif et au savon pris dans le même sens. Attraper un gras du contre-coup en aboulant à la boîte, recevoir des réprimandes du contre-maître en arrivant à l’atelier.

Boutmy, 1883 : s. m. Réprimande. Recevoir un gras. Recevoir des reproches de la part du patron, du prote ou du metteur en pages, pour un manquement quelconque. On dit encore dans le même sens savon et suif. L’analogie est visible entre cette dernière expression et gras. Les Allemands emploient un autre terme : Recevoir son hareng hæhring.

Fustier, 1889 : Latrines. (Richepin)

La Rue, 1894 : Argent. Latrines. Avoir son gras, être tué.

Rossignol, 1901 : Beaucoup. Voilà tout ce qui me revient sur mon mois d’appointements, il n’y a pas gras.

J’ai trouve un porte-monnaie où il y avait gras.

France, 1907 : Latrines.

France, 1907 : Profit. Il y a gras, il y a des bénéfices à faire. Il n’y a pas gras, synonyme de rien à fricoter.

— Eh bien ! papa, y a pas gras, ce soir : on a beau leur ouvrir les portières, ils ne vous donneraient seulement pas un rond.

(Maurice Donnay)

France, 1907 : Réprimande. Recevoir un gras, recevoir des reproches de la part du patron, du prote, ou du metteur en pages, pour un manquement quelconque. On dit encore, dans le même sens, savon et suif. L’analogie est visible entre cette dernière expression et gras. Les Allemands emploient un autre terme : « recevoir son hareng » (hœhring).

(Eug. Boutmy)

Gueule

d’Hautel, 1808 : Pour bouche.
Il feroit tout pour la gueule. Se dit d’un homme qui aime excessivement la bonne chère.
Se prendre de gueule. S’injurier, se quereller à la manière des gens du port, des poissardes.
Avoir la gueule morte. Être confondu, ne savoir plus que dire.
Il n’a que de la gueule. Pour, c’est un hâbleur qui ne fait que parler, qui n’en vient jamais au fait quand il s’agit de se battre.
Mots de gueule. Pour, paroles impures, mots sales et injurieux.
La gueule du juge en pétera. Pour dire qu’une affaire amènera un procès considérable.
Il est venu la gueule enfarinée. Voyez Enfariner.
Gueule fraîche. Parasite, grand mangeur, toujours disposé à faire bombance.
Il a toujours la gueule ouverte. Se dit d’un bavard, d’un parleur éternel.
Gueule ferrée ; fort en gueule. Homme qui n’a que des injures dans la bouche.

Larchey, 1865 : Bouche.

Il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce mot.

(P. Borel, 1833)

Gueule fine : Palais délicat.

Un régime diététique tellement en horreur avec sa gueule fine.

(Balzac)

Fort en gueule : Insulteur. — Sur sa gueule : Friand.

L’on est beaucoup sur sa gueule.

(Ricard)

Faire sa gueule : Faire le dédaigneux. — Casser, crever la gueule : Frapper à la tête.

Tu me fais aller, je te vas crever la gueule.

(Alph. Karr)

Gueuler : Crier.

Leurs femmes laborieuses, De vieux chapeaux fières crieuses, En gueulant arpentent Paris.

(Vadé, 1788)

Delvau, 1866 : s. f. Appétit énorme. Être porté sur sa gueule. Aimer les bons repas et les plantureuses ripailles. Donner un bon coup de gueule. Manger avec appétit.

Delvau, 1866 : s. f. Bouche. Bonne gueule. Bouche fraîche, saine, garnie de toutes ses dents.

Delvau, 1866 : s. f. Visage. Bonne gueule. Visage sympathique. Casser la gueule à quelqu’un. Lui donner des coups de poing en pleine figure. Gueule en pantoufle. Visage emmitouflé.

Rigaud, 1881 : Bouche. — Fine gueule, gourmet. — Porté sur la gueule, amateur de bonne chère. — Fort, forte en gueule, celui, celle qui crie des injures. — Gueule de travers, mauvais visage, mine allongée. — Gueule de raie, visage affreux. — Gueule d’empeigne, palais habitué aux liqueurs fortes et aux mets épicés ; laideur repoussante, bouche de travers, dans le jargon des dames de la halle au XVIIIe siècle, qui, pour donner plus de brio à l’image, ajoutaient : garnie de clous de girofle enchâssés dans du pain d’épice. — Gueule de bois, ivresse. — Roulement de la gueule, signal du repas, — dans le jargon du troupier. — Taire sa gueule, se taire. — Faire sa gueule, être de mauvaise humeur, bouder. Se chiquer la gueule, se battre à coups de poing sur le visage. — Crever la gueule à quelqu’un, lui mettre le visage en sang. — La gueule lui en pète, il a la bouche en feu pour avoir mangé trop épicé.

France, 1907 : Bouche.

— Dites-moi, papa, quand je saurai le latin, quel état ne donnerez-vous ? — Fais-toi cuisinier, mon ami : la gueule va toujours. — Mais, s’il y avait encore une révolution ? — Qu’importe !… Fais-toi cuisinier : nous avons vu passer les rois, les princes, les seigneurs, les magistrats, les financiers, mais les gueules sont restées : il n’y a que cela d’impérissable.

(Hoffman)

Dans le quartier Mouffetard :
Monsieur fait une scène horrible à Madame, qui finit par lui dire :
— Veux-tu taire ton bec ?
Alors l’héritier présomptif, qui a jusque-là écouté en silence :
— C’est bien vilain, maman, de dire : ton bec en parlant de la gueule de papa.

Et Grenipille fait souche
De petits Grenipillons.
Adieu les beaux papillons
Qui voltigeaient sur sa bouche
Dont nous nous émerveillions !
Elle aura gueule farouche,
La peau rude en durillons,
Sous les yeux de noirs sillons,
Pauvre mère qui s’accouche
Toute seule en ses haillons,
Ah ! guenilles, guenillons !
Et Grenipille fait souche
De petits Grenipillons.

(Jean Richepin)

— Ainsi, j’ai une vraie princesse pour cliente la fille d’un roi : elle vient chez moi deux fois la semaine, une personne bien distinguée, bien intelligente : malheureusement elle se saoule la gueule, et puis elle a de mauvaises habitudes. Elle faisait l’amour avec un ours, comme je vous le dis, Monsieur, avec un ours tout brun, tout velu : j’avais une peur de c’t’animal ! Je lui avais dit : Ça finira mal, un beau jour il vous mordra ! Ça n’a pas manqué et pas plus tard qu’hier… C’était à prévoir… quand elle se mettait nue, il faisait hou, hou, hou ; de l’antichambre on l’entendait, ça faisait froid.

(Jean Lorrain, Le Journal)

France, 1907 : Visage.

— Contemple encore là, sur le trottoir, devant l’entrée du tribunal civil, je crois, ces bêtes de justice, ces bas clercs d’avoués ou d’hommes d’affaires marrons, les chiens de procédure qui rapportent le papier timbré chez le maître. Hein ! leur trouves-tu assez des gueules de loups-cerviers, des mines de fouines ou des allures de chacals ?
— Ils me dégoûtent trop. Passons de l’autre côté pour ne pas les frôler.

(Félicien Champsaur)

Tas d’inach’vés, tas d’avortons
Fabriqués avec des viand’s veules.
Vos mèr’ avaient donc pas d’tétons
Qu’a’s ont pas pu vous fair’ des gueules ?

(Aristide Bruant)

Pendant qu’sur le bitume
La môm’ fait son turbin,
Chaqu’ gigolo l’allume
Chez le troquet du coin,
Quand elle rentre seule,
N’ayant pas d’monacos,
Ils lui défonc’nt la… gueule,
Les petits gigolos !

(Léo Lelièvre)

— Ah ! sa chiquerie avec Kaoudja a été épatante, c’était à propos d’un môme ! J’y étais et c’est la Goulue qui a écopé… Elle était par-dessous et Kaoudja voulait lui couper le nez avec ses dents. La Goulue criait :
— Ma pauvre gueule ! ma pauvre gueule !

(Oscar Méténier)

Inventaire

d’Hautel, 1808 : Confondu avec éventaire. Voy. Éventaire.

Jodot

France, 1907 : Lavis, paquet d’eau ; argot de l’École polytechnique.

Jodot était un petit vieillard charmant qui fut, pendant de longues années, professeur de dessins lavés. Tout en causant dans les salles avec une aménité parfaite, il enseignait les secrets des teintes plates et des teintes fondues. Son nom est resté synonyme de lavis.

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

Jugeotte

Larchey, 1865 : Jugement, avis.

Dis-moi z’un peu franchement,
Là dessus ta petite jugeotte.

(Léonard, parodie, 1863)

Delvau, 1866 : s. f. Jugement, logique, raison, bon sens, — dans l’argot du peuple, pour qui cela remplace la judiciaire.

Rigaud, 1881 : Bon sens ; jugement sain.

Hayard, 1907 : Jugement, intelligence.

France, 1907 : Bon sens, jugement.

Comme beaucoup de gens à cette époque, il me semblait qu’une République fédérale était ce qui pouvait le mieux convenir à notre pays. Je m’étais dit, dans ma jugeotte de gamin de Paris, que les citoyens de Montmartre ne ressemblant en rien à des Bretons, il était criminel et inepte de vouloir faire vivre les uns et les autres sous les mêmes lois.

(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)

Au lieu de dire, ce qui serait juste : « Un Tel est une canaille, quoique avocat ! » la simpliste jugeotte des foules englobe la collectivité tout entière dans l’abaissement d’un seul. Et les raffinés amplifient : « Un Tel, etc., parce que avocat ! » L’agréable chose, pour la très grande majorité d’honnêtes gens confondus ainsi avec les brebis galeuses !

(Séverine)

Lartif, larton

France, 1907 : Pain. L’article est fondu avec le nom, pour l’artif, l’arton.
On dit aussi briffe, brigadier, bringué, broule, boule de son, bricheton, pierre dure.

— Ah ! nom de Dieu ! Pas seulement deux ronds pour se foutre sous la dent une lichette de lartif, et dire qu’on a des filles qui traînent leur viande dans des sapins à ressorts !

(Les Joyeusetés du régiment)

Mac, macque, macchoux

Larchey, 1865 : Maquereau. — Maca : Maquerelle. — Macchoux est une corruption du mot maquereau. — Mac et maca sont deux abréviations. — Par un hasard singulier, la première de ces abréviations donne la clef même du mot Au moyen âge, le mot maque signifiait : vente, métier de marchand. V. Roquefort. — De là sont venus maquillon ou maquignon et maquerel ou maquereau. Le maquereau n’est qu’un maquignon de femmes. Pendant tout le moyen âge, on a écrit maquerel ou maqueriau. Ce dix-neuvième siècle a oublié la véritable source du mot qu’il a confondu avec celui du poisson, d’où les synonymes de poisson et de barbillon.

Le métier de mac autrefois n’était guère exercé que par des voleurs et des mouchards… maintenant les prêtresses de Vénus Callipyge ont pour amants des jeunes gens de famille.

(1837, Vidocq)

Le macque est le souteneur des filles de la plus basse classe. Presque toujours c’est un repris de justice.

(Canler, 1863)

Une vieille maca : Entremetteuse, femme vieillie dans le vice.

(1808, d’Hautel)

Maquillage

Delvau, 1864 : Tricherie féminine qui consiste à dissimuler, à l’aide de pâtes, de cosmétiques et d’onguents, les ravages que le temps apporte au visage le plus frais.

Celle-ci, une fois entrée, relève la mèche de la lampe posée sur la cheminée, mais pas trop cependant, afin de ne pas trahir son maquillage.

(Lemercier de Neuville)

Et ce qui prouve que ce n’est pas là une mode nouvelle, c’est que je trouve dans un poète du XIIIe siècle, Gaultier de Coinsy, les vers suivants :

Telle se fait moult regarder
Par s’en blanchir, par s’en farder,
Que plus est laide et plus est blesme
Que peschiez mortels en caresme.

Larchey, 1865 : Le maquillage est une des nécessités de l’art du comédien ; il consiste à peindre son visage pour le faire jeune ou vieux, le plus souvent jeune.

Dans certains théâtres on voit de jeunes aspirantes qui se font des yeux jusqu’aux oreilles et des veines d’azur du corset jusqu’aux tempes ; ce ne sont pas des femmes, ce sont des pastels. Cette première catégorie de grues s’appelle les maquillées.

(Joachim Duflot, Dict. des Coulisses)

Delvau, 1866 : s. m. Application de blanc de céruse et de rouge végétal sur le visage, — dans l’argot des acteurs et des filles, qui ont besoin, les uns et les autres, de tromper le public, qui, de son côté, ne demande qu’à être trompé. Blanc de céruse et rouge végétal, — je ne dis pas assez ; et pendant que j’y suis, je vais en dire davantage afin d’apprendre à nos petits-neveux, friands de ces détails, comme nous de ceux qui concernent les courtisanes de l’Antiquité, quels sont les engins de maquillage des courtisanes modernes : Blanc de céruse ou blanc de baleine ; rouge végétal ou rouge liquide ; poudre d’iris et poudre de riz ; cire vierge fondue et pommade de concombre ; encre de Chine et crayon de nitrate, — sans compter les fausses nattes et les fausses dents. Le visage a des rides, il faut les boucher ; l’âge et les veilles l’ont jauni, il faut le roser ; la bouche est trop grande, il faut la rapetisser ; les yeux sont trop petits, il faut les agrandir. Ô les miracles du maquillage !

Rigaud, 1881 : L’art de peindre et d’orner le visage ; action qui consiste à faire d’une figure humaine un pastel. — Mélange de vins. — Restauration de tableau. — Fraude en tout genre.

France, 1907 : Art de se peindre le visage

Pour réparer des ans
L’irréparable outrage.

Elles font une prodigieuse dépense de cosmétiques et de parfumeries. Presque toutes se fardent les joues et les lèvres avec une naïveté grossière. Quelques-unes se noircissent les sourcils et le bord des paupières avec le charbon d’une allumette à demi brûlée. C’est ce qu’on appelle le maquillage.

(Léo Taxil)

C’est pendant le Directoire que le maquillage fut poussé jusqu’aux dernières limites de l’extravagance. On vit se promener au Palais-Royal, du côté du Cirque et de l’allée des Soupirs, des femmes au visage barbouillé couleur lilas. Cette mascarade dura près d’une semaine ; on se moqua et la mode passa.

Le souci te bleuira l’œil
Mieux que les crayons et les pierres,
Et nos veilles, à tes paupières,
Coudront le liséré de deuil…
Des lards sont un vain barbouillage,
Il ne résiste pas au pleur.
Je veux que mon amour brûleur
Soit ton éternel maquillage.

(Th. Hannon, Rimes de joie)

Nous chantons pour vous amuser,
Nous sommes vieux, bien avant l’âge ;
Notre visage est presque usé
Par le gaz et le maquillage :
C’est nous les cabots,
Qui ne sont pas beaux.

(Chambot et Girier, La Chanson des cabots)

Neige pourrie

France, 1907 : Neige fondue qui tombe mêlée de pluie ; provincialisme.

Pantoufle (et cœtera) !

France, 1907 : Cette expression est employée pour terminer une énumération fastidieuse. Le Voltaire en donne l’explication suivante :

Et cœtera… pantoufle ! Que signifie cette expression employée dans le langage populaire ? Lorédan Larchey, répond le Courrier de Vaugelas, déclare cette locution peu traduisible et dit que le peuple s’en sert comme d’un temps d’arrêt dans une énumération qui menace de devenir malhonnête. Elle est même tout à fait intraduisible si l’on ne considère que le mot français en lui-même et sa signification vulgaire de chaussure de chambre. À ce point de vue étroit, il est impossible de saisir la corrélation existant entre cette pantoufle et un discours dont on veut taire la fin, ou plutôt qu’on n’achève pas parce que la conclusion est trop connue. Le français, qui souvent s’est taillé un vêtement dans la chlamyde des Grecs, n’a pas dédaigné non plus de s’introduire dans leurs pantoufles. Nous disons : Et cœtera pantoufle. Les Grecs entendaient par là : Et les autres choses, toutes de même sorte. Nous sommes en France des traducteurs si serviles, nous avons serré le grec de si près que nous nous sommes confondus avec lui, nous avons traduit le mot grec par pantoufle ! Mais d’où nous est venue cette bizarre expression ? Comment a-t-elle passé dans notre langue ? M. Ch. Toubin pense qu’elle nous est vraisemblablement arrivée par Marseille. C’est possible, mais nous aimons mieux croire que les écoliers du moyen âge, élevés dans le jardin des racines grecques, ont été frappés de la consonnance de pantoufle avec l’expression grecque et l’ont adoptée en la francisant, à la façon plaisante des écoliers.

Philistin

Larchey, 1865 : « À propos, qu’est-ce qu’un Philistin ? — Autrefois, en Grèce, il s’appelait béotien ; on le nomme cokney en Angleterre ; épicier ou Joseph Prud’homme à Paris, et les étudiants d’Allemagne lui ont conféré l’appellation de Philistin. » — Neuville.

Delvau, 1866 : s. m. Bourgeois, — dans l’argot des romantiques.

Delvau, 1866 : s. m. Vieil ouvrier abruti, — dans l’argot des tailleurs.

Rigaud, 1881 : Ouvrier abruti par la boisson, — dans le jargon des tailleurs.

Fustier, 1889 : Ouvrier tailleur.

Les ouvriers aux pièces, les plus gais, ont la qualification de philistins.

(Henri IV, 1882)

La Rue, 1894 : Bourgeois n’aimant ni les arts, ni les lettres.

France, 1907 : Terme de mépris par lequel les étudiants allemands désignent les gens étrangers aux universités, principalement les marchands, et qui est passé chez nous avec le sens d’ignorant, de bourgeois, d’étranger aux choses de l’art.

À propos, qu’est-ce qu’un philistin ? Autrefois, en Grèce, il s’appelait Béotien ; on le nomme cockney en Angleterre, épicier ou Joseph Prudhomme à Paris, et les étudiants d’Allemagne lui ont conféré l’appellation de philistin.

(L. de Neuville)

À tout prix, on ne veut pas être confondu avec un philistin ou — comme dit énergiquement l’argot moderne — aves un « mufle ». Le moindre bourgeois prétend désormais au titre de dilettante. Mais, comme il n’a pas, en ces matières difficiles, de goût spécial, de préférence personnelle, il accepte avec obéissances le dernier caprice de la mode, il répond passivement à l’appel du dernier cri, il s’embarque, sans dire « ouf » sur le dernier bateau. Bien vite, le plus ordinairement, la mode change, le cri s’éteint, le bateau fait naufrage. Qu’importe ! Le faux artiste, le snob, en est quitte pour changer d’avis, pour demander le nouveau mot d’ordre et se conformer à la consigne la plus récente.

(François Coppée)

France, 1907 : Vieil ouvrier abruti ; argot des tailleurs.
On dit, par plaisanterie, de quelqu’un qui s’appuie la mâchoire sur sa main : « Il se prépare à faire la guerre aux philistins », c’est-à-dire « Il est un âne » ; allusion à la fameuse mâchoire dont se servit Samson contre ces ennemis du peuple d’Israël et avec laquelle il en tua mille !

Recouvrer

d’Hautel, 1808 : Rentrer en possession de ce qu’on avoit perdu. Ce verbe est continuellement confondu avec le verbe recouvrir (couvrir de nouveau) ; et l’on dit d’une personne à qui l’on est par venu à rendre l’usage de la vue, de l’ouïe ou de la parole, qu’elle avoit perdue, qu’Elle a recouvert la vue, l’ouïe, etc., au lieu de recouvré.

Sabot

d’Hautel, 1808 : On appelle par plaisanterie des sabots, des escarpins de Limoges.
Sabot.
Pour, vaisseau.
Aller dans le sabot. S’embarquer ; s’enrôler sur mer ; partir pour les îles ; prendre la profession de marin.
Elle a cassé son sabot. Se dit d’une fille qui a perdu son honneur ; qui s’est laissé séduire.
Il est venu à Paris en sabots. Se dit d’un homme de basse extraction qui, de pauvre qu’il étoit, est devenu très-riche.

Larchey, 1865 : Navire.

Aller dans le sabot : S’embarquer.

(Vidocq)

V. Sapin. — Allusion de forme.
Sabot : Violon.

Jeune homme ! emparez-vous de ce sabot.

(Dumersan et Varin)

Delvau, 1866 : s. m. Canot, barque, — dans l’argot des voleurs. Aller au sabot. S’embarquer.

Delvau, 1866 : s. m. Homme qui aime à dormir.

Delvau, 1866 : s. m. Mauvais billard. Signifie aussi Mauvais violon.

Delvau, 1866 : s. m. Toupie plate, — dans l’argot des gamins.

Rigaud, 1881 : Nez, — dans le jargon des voyous.

Rigaud, 1881 : Petit bateau. — Mauvais violon. — Vieille voiture. En général tout vieux meuble, tout objet meublant démodé. — Matériel hors de service.

Rigaud, 1881 : Terme d’imprimerie. Boîte destinée à recevoir les lettres usées qui passeront à la refonte.

Boutmy, 1883 : s. m. Boîte dans laquelle les compositeurs jettent les lettres usées et destinées à être refondues. Par extension, mauvais ouvrier. Dans un autre sens, petit chariot qui sert à transporter les formes.

La Rue, 1894 : Nez. Petit bateau. Voiture. Violon mauvais. Ouvrier maladroit. En général tout ce qui est mauvais.

Virmaître, 1894 : Barque.
— Nous allons embarquer dans le sabot pour la Nouvelle, disent les voleurs.
Dans le peuple on dit d’un homme qu’un coup de canon ne réveillerait pas :
— Il dort comme un sabot.
Allusion à la toupie que les enfants nomment sabot, laquelle ronfle comme un tuyau d’orgue (Argot des voleurs et du peuple).

Rossignol, 1901 : Navire. Le condamné que l’on embarque à l’Île de Ré, pour la Nouvelle-Calédonie, met le pied dans le sabot.

Hayard, 1907 : Bateau.

France, 1907 : Blé mal venu ou dont le grain a été attaqué par les insectes.

France, 1907 : Boîte dans laquelle on apporte les cartes dans les maisons de jeu. Voir Servir un potage.

France, 1907 : Mauvais ouvrier, maladroit.

France, 1907 : Mauvais violon, mauvais billard. Jouer comme un sabot, mal jouer.

France, 1907 : Vaisseau de guerre ou des messageries ; le mot est pris en mauvaise part.

Le médecin voulut l’emmener. Elle refusa et s’assit dans la cambuse parmi les tonneaux. Elle ne bougerait plus de là. Il l’avait assez promenée. Nom de Dieu ! elle le connaissait maintenant, son sacré sabot, mieux que n’importe quel homme du bord. L’avait-elle assez parcouru ! sa robe et ses jupons en témoignent.

(P. Bonnetain, Une femme à bord)

Tune ou tunebée

Vidocq, 1837 : Bicêtre, prison du département de la Seine. C’est de Bicêtre que partent les condamnés destinés aux divers bagnes de la France. Le spectacle hideux du départ de la chaîne attire toujours un grand concours de spectateurs empressés d’ajouter encore quelques souffrances à celles que doivent éprouver ces malheureux qui, cependant, n’ont pas été condamnés à servir d’aliment à la curiosité publique. Dès le matin du jour fixé pour le départ de la chaîne, des masses immenses envahissent le quartier Mouffetard, la barrière du Midi, et les environs de l’ancien manoir de Charles VII. Il pleut, l’éclair sillonne la nue, la foule ne se retire pas, et cependant cette foule n’est pas composée seulement d’hommes du peuple, il y a dans ses rangs des dandys et des petites maîtresses qui, le soir peut-être, étaleront leurs grâces au balcon du Théâtre-Italien. Voici, au reste, en quels termes s’exprimait, à l’occasion du départ de la chaîne, un journal qui cependant n’a pas l’habitude de s’apitoyer sur les misères des malheureux que la société repousse de son sein : « Jamais pareil concours de spectateurs, dit la Gazette des Tribunaux, ne s’était réuni pour contempler les traits des malheureux que la loi a justement frappés. On remarquait sur six files de voitures marchant de front, de brillans équipages blasonnés ou armoiriés, confondus avec des voitures omnibus, des cabriolets de maître, de régie ou de places, des coucous, des charrettes, des tapissières, etc., etc. Le nombre de ces chars, numérotés ou non, et plus ou moins élégans, dépassait quinze cents.
On ne voyait pas sans étonnement parmi les plus brillans équipages, des calèches remplies de dames en élégante toilette du matin. Les robes de soie, les chalys, les châles français, les écharpes de barèges, les chapeaux ornés de fleurs ou de plumes ont dû être singulièrement compromis par la poussière.
Il en était de même des hommes, devenus méconnaissables par les flots poudreux qui souillaient leurs vêtemens. La descente de la Courtille, au mardi gras, ne présente peut-être pas un spectacle aussi ignoble que celui qu’offraient aujourd’hui nos fashionables. »
Un poète, qui faisait partie de cette chaîne, a composé une sorte d’hymne dont je crois devoir citer ici les deux couplets les plus saillans.

Entendez notre voix, et que nos fiers accens.
À notre suite enchaînent la folie.
Adieu Paris ! adieu, nos derniers chants
Vont saluer notre patrie.
Des fers que nous portons nous bravons le fardeau,
Un jour la liberté reviendra nous sourire,
Et dans notre délire
Nous redirons encor ce chant toujours nouveau.
Renommée, à nous les trompettes,
Dis que joyeux nous quittons nos foyers,
Consolons-nous si Paris nous rejète,
Et que l’écho répète
Le chant des prisonniers.
Regardez-nous et contemplez nos rangs :
En est-il un qui répande des larmes ?
Non, de Paris nous sommes tous enfans ;
Notre douleur pour vous aurait des charmes.
Adieu, car nous bravons et vos fers et vos lois ;
Nous saurons endurer le sort qu’on nous prépare,
Et, moins que vous barbare,
Le temps saura nous rendre et nos noms et nos lois.
Renommée, etc., etc.

Les condamnés qui doivent faire partie de la Bride (chaîne), sont amenés dès le matin dans la grande cour de la prison de Bicêtre ; ils ont ordinairement passé une partie de la nuit à boire et à chanter*, aussi leur teint est pâle, et ils paraissent ne point devoir supporter les fatigues de la route. Ceux qui ont obtenu soit à prix d’argent, soit parce qu’ils ont la protection de quelques-uns des employés de la prison, une place aux premières loges, et peuvent voir des hommes vêtus d’un habit militaire et l’épée au côté, occupés à choisir et à examiner les colliers qui doivent servir aux forçats. Lorsqu’ils ont achevé leur tâche, ils placent par rang de taille et font asseoir vingt-six individus auxquels ils lâchent les plus dégoûtantes épithètes.

*Il y a toujours parmi les forçats qui doivent faire partie de la chaîne, quelques forçats qui se chargent de faire quelques chansons de circonstance qui sont destinées à charmer les ennuis de la route. Outre ces poésies nouvelles, les condamnés n’oublient pas de chanter quelques-unes de ces vieilles chansons argotiques chantées déjà par plusieurs générations de voleurs, la Marcandière, le Tapis de Montron, par exemple ; mais celles qui obtiennent le plus de succès, celles dont les refrains sont répétés avec une sorte de frénésie, sont celles qui sont destinées à tourner en ridicule la police ou ses agens. La chanson en vogue maintenant dans les bagnes et dans les prisons, est dirigée contre M. Allard, chef de la police de sûreté, et les agens qu’il emploie. Il est inutile de dire que cette chanson ne prouve absolument rien. Aussi je ne donne place ici à quelques-uns de ces couplets que pour donner un échantillon du style épigrammatique des voleurs.
Ce fameux Allard entra,
Sa brigade l’entoura ;
Tous scélérats,
Voyez ces agens,
Ils livreraient leur père
Pour un peu d’argent.
La chaine toute entière
Ne fait qu’un cri :
Ah ! Ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Allard dit à un voleur,
Je suis un homme d’honneur,
C’est un menteur.
On lui a prouvé
Que l’un de ses deux frères,
Depuis peu d’années
Est sorti des galères,
Il en rougit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Les agens vont dés l’matin
Chez un tailleur peu malin,
Louer un frusquin.
Voyez ces friquets
En habit du dimanche,
Ce gueux d’Hutinet,
Et ce gouépeur de Lange
En vieil habit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit, etc., etc.

C’est alors que commence le ferrage. Cette opération fait quelquefois frémir ceux qui en sont spectateurs, car elle est vraiment terrible, et si le marteau ne tombait pas d’aplomb sur le rivet du collier, il est évident que le crâne du condamné serait infailliblement fracassé. Au reste, plusieurs fois des forçats ont été blessés très-grièvement. Lorsque l’opération du ferrage est terminée, et quelle que soit la rigueur de la saison, on fait déshabiller complètement chaque forçat, et les plaisanteries, assaisonnées de quelques coups de bâton, ne leur sont pas épargnées, ce qui paraît réjouir infiniment les grandes dames qui ne quittent pas les fenêtres auxquelles elles sont placées. On distribue alors à tous ceux qui doivent faire le voyage une paire de sabots, des vêtemens de grosse toile grise qui les couvrent à peine ; ensuite vient le perruquier qui taille en échelle les cheveux de chaque forçat, tandis que les argousins coupent le bord des chapeaux et la visière des casquettes.
Quelle que soit la saison, les forçats sont ensuite placés sur les voitures découvertes, attelées chacune de quatre chevaux, qui doivent les conduire au lieu de leur destination. Au signal du capitaine de la chaîne, le triste convoi se met en marche, accompagné de quelques dandys à cheval qui veulent être spectateurs du dernier acte du triste drame qui se joue devant eux, et assister au Grand Rapiot.
Le Grand Rapiot, ou fouille générale, a lieu ordinairement à la fin de la première journée de marche. On fait alors descendre les forçats des voitures sur lesquelles ils sont juchés, on les fait déshabiller, les vêtemens et les fers sont visités avec la plus scrupuleuse attention ; les condamnés sont ensuite fouillés dans les endroits les plus secrets.
Cette opération se fait très-vite et au commandement des argousins. Ceux des forçats qui n’exécutent pas la manœuvre avec assez de promptitude, ou qui se montrent maladroits lorsqu’il faut passer par-dessus le cordon, reçoivent des coups de bâton.
Tousez, Fagots. À ce commandement d’un argousin, les forçats doivent faire leurs nécessités.
Lorsque le cordon est arrivé au lieu où la première nuit doit être passée, on fait entrer deux cents cinquante à trois cents forçats dans une écurie ou dans tout autre lieu semblable, d’une capacité propre à en contenir seulement cinquante ou soixante. Ils trouvent dans cette écurie quinze ou vingt bottes de paille. Des argousins sont placés à toutes les extrémités de cette écurie, et ceux qui sont chargés d’aller relever les factionnaires sont obligés de marcher sur les forçats qui sont étendus sur le sol, et ils les accueillent par des coups de bâton. Le bâton est la logique des argousins.
Si, l’été, un forçat a soif, et qu’il ose demander à boire, un argousin dit aussitôt : « Que celui qui veut boire lève la main. » Le forçat qui n’est pas encore au fait des us et coutumes de ces Messieurs, obéit ; alors, un des argousins de garde se rend auprès de lui, le frappe rudement en lui disant : « Bois un coup avec le canard sans plume, potence. »
Les vivres distribués aux forçats, sont, sauf le pain qui, est assez passable, de très-mauvaise qualité ; le vin est détestable, et la viande n’est autre chose que de sales rogatons.
La manière dont ces vivres sont distribués ajoute encore, s’il est possible, à leur mauvaise qualité. Les baquets qui contiennent la soupe et la viande semblent n’avoir jamais été lavés. Un cuisinier distribue les portions, et compte ainsi les condamnés : « Un, deux, trois, quatre ; voleurs, tendez votre gamelle. » Les forçats obéissent ; et le cuisinier jette dans leur gamelle environ une demi-livre de viande.
La distribution des vivres faite, le chef des argousins fait entendre un coup de sifflet ; le plus grand silence s’établit aussitôt. « Avez vous eu du pain ? — Oui. — De la soupe ? — Oui — De la viande ? — Oui. — Du vin ? — Oui. — Eh bien ! voleurs, dormez ou faites semblant, si vous ne voulez pas recevoir la visite du Juge-de-Paix. » (Le Juge-de-Paix est une longue et grosse trique de bois vert.)
Cet ordre une fois donné, le plus léger bruit excite la colère de MM. les argousins, qui se mettent à une table très-bien servie qu’ils ne quittent que pour aller bâtonner le malheureux forçat auquel la souffrance arrache quelques plaintes.

Yeux de carpe

France, 1907 : Yeux pâmés, yeux vides de pensée, comme on en voit sur les images de saints ou de saintes fondus dans l’amour divin.

J’avais vu à Paris des peintures italiennes fort agréables : mais je crois que le signor Bussofanti a fait la gageure de réunir toutes les horreurs inspirées aux peintres ultramontains par le fanatisme religieux le plus féroce. Ce ne sont que supplices raffinés et épouvantables ; saints mis sur le gril, crucifiés la tête en bas, écorchés vifs, hachés comme chair à pâté, brûlés à petit feu ou tirés à quatre chevaux ; ce ne sont que solitaires maigres comme des coucous et roulant devant des têtes de mort leurs gros yeux de carpes pâmées ; ce ne sont que nonnains en prières, moinillons en convulsions, Père Éternel à grande barbe blanche et Saint-Esprit prêts à se mettre à la casserole. Pouah !… il me tardait de sortir de cette galerie, tant tout cela me causait d’horreur…

(Simon Boubée, La Jeunesse de Tartufe)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique