d’Hautel, 1808 : Bagatelle, brimborions : colifichets.
Il a mis tous ses affutiaux. Pour il s’est paré de ses plus beaux ornemens.
Affutiau
Allez vous faire fiche !
Larchey, 1865 : Allez au diable.
Ce mot cache un jurement très grossier.
(d’Hautel, 1808)
Eh bien ! dis à grand’maman qu’elle aille se faire fiche !
(Gavarni)
Anglais (ils débarquent)
Virmaître, 1894 : Il est aussi brave, Que sensible amant. Des anglais il brave, Le débarquement. (Argot du peuple). V. Bande sur l’affiche.
Archisuppôt de l’argot
France, 1907 : Haut dignitaire de l’ancienne truanderie.
Les archisuppôts sont ceux que les Grecs appellent philosophes, les Hébreux scribes, les Latins sages, les Égyptiens prophètes, les Indiens gymnosophistes, les Assyriens chaldéens, les Gaulois druides, les Perses mages, les Français docteurs. En un mot, ce sont les plus savants, les plus habiles marpeaux de toutine l’argot, qui sont des écoliers débauchés, et quelques ratichons, de ces coureurs qui enseignent le jargon à rouscailler bigorne, qui ôtent, retranchent et réforment l’argot ainsi qu’ils veulent, et ont aussi puissance de trucher sur le toutine sans ficher quelque floutière.
(Langage de l’argot réformé)
Arranger
d’Hautel, 1808 : Il l’a joliment arrangé. Pour il l’a vertement réprimandé ; il l’a invectivé ; il l’a houspillé de manière à ce qu’il s’en souvienne.
Rossignol, 1901 : Tromper ou se tromper dans une vente ou un achat, c’est-à-dire payer ou vendre plus cher que la chose ne vaut, est être arrangé ou arranger. Arrangé veut aussi dire : avoir besoin des soins de spécialistes qui affichent l’adresse de leur domicile dans les urinoirs.
Hayard, 1907 : (Voyez arnaquer) tromper.
France, 1907 : Voler ou tricher.
Attaque (être d’)
Delvau, 1866 : v. s. Être solide, montrer du sang-froid, du courage, de la résolution dans une affaire. Argot du peuple. Y aller d’attaque. Commencer une chose avec empressement, avec enthousiasme.
La Rue, 1894 : Être courageux, vif ou habile au travail.
France, 1907 : Être résolu, énergique. D’attaque signifie violent, dur.
V’lan ! v’là l’vent qui m’fiche eun’ claque,
Fait vraiment un froid d’attaque.
(Richepin)
Coupeau marchait de l’air esbrouffeur d’un citoyen qui est d’attaque.
(Zola, L’Assommoir)
Aubépine (faire son)
France, 1907 : Faire sa mijaurée, sa sainte nitouche.
Tu fais ton aubépine ! Eh ! Fiche-moi la paix,
Sinon je cogne dur. Suis-je donc un niais ?
Quoi ! Tu ne gagnes rien et tu veux que je t’aime !
(Jérôme Monti, Le Traquenard)
Aze
d’Hautel, 1808 : Âne ; ouvrier inhabile, celui qui n’entend pas son métier.
L’aze me fiche, si je t’ai compris. Sorte de juron dont on se sert dans le sens de Diable m’emporte ; je veux être pendu ; je veux que le loup me croque, etc.
Rigaud, 1881 : Âne, homme qui n’est pas au courant de son métier. Mot très usité aux XVIIe et XVIIIe siècles et emprunté au provençal.
Un barbier y met bien la main,
Qui bien souvent n’est qu’un vilain,
Et dans son métier un grand aze.
(Scarron, Jodelet maître et valet)
Bagasse ou bajasse
France, 1907 : Servante ou femme de mauvaise vie ; vieux mot. On disait aussi dans le même sens : bague, balances de boucher, bru, cagne, croupière, gueule, punaise, vache.
O Dieu ! que l’homme est malheureux qui épouse de telles chiennes et bagasses.
(Tournebu)
Et la bajasse tost accort
À sa dame que le clerc tint.
(Anciens fabliaux)
Florinde a bien la mise de ces ficheuses qui ressemblent aux balances d’un boucher qui pèsent toutes sortes de viande.
(La Comédie de chansons.)
Je suis nommée la vieille bru,
De toutes les autres brus, gouvernante.
(Farces et moralités)
Cette maraude, cette coigne
Enamoura l’abbé, mon frère.
(Jodelle)
Lise, cette insigne punaise,
Me fait montre de ses ducats.
(Le Cabinet satyrique)
Bande sur l’affiche
Virmaître, 1894 : Bande de papier que les directeurs font coller sur l’affiche, annonçant le spectacle du jour, afin d’indiquer au public un changement par suite de l’indisposition subite d’un artiste ou parfois relâche. Se dit par analogie dans le peuple pour indiquer qu’une femme a son échéance de fin de mois. Il y a une bande sur l’affiche pour relâche (Argot du peuple). N.
Bande sur l’affiche (avoir une)
France, 1907 : Avoir ses menstrues ; argot des actrices.
Voici quelques-unes des périphrases de l’argot féminin signifiant qu’une femme est à la période menstruelle : Avoir son cardinal, ses mois, sa chemise, sa male semaine, ses ordinaires, son marquis, Martin, ses iniquités, ses choses, ses affaires, ses anglais. Quelques actrices disent encore : Avoir une bande sur l’affiche.
(Dr Michel Villemont)
Bander la caisse
Delvau, 1866 : v. a. S’en aller, s’enfuir.
Rigaud, 1881 : Se sauver en emportant la caisse. — Allusion à la bande de papier que les directeurs de théâtre font coller sur les affiches pour cause de relâche.
La Rue, 1894 : Se sauver avec l’argent de la caisse.
France, 1907 : S’enfuir.
Bête
d’Hautel, 1808 : Plus fin que lui n’est pas bête. Locution badine et dérisoire, qui signifie que quelqu’un n’est rien moins que malicieux.
Bête à Pain. Dénomination basse et satirique, que l’on donne communément à un homme peu intelligent, emprunté et inhabile dans tout ce qu’il entreprend.
Bête comme un pot, comme une cruche, comme un oie. Sot et stupide au suprême degré.
Remonter sur sa bête. Rétablir ses affaires ; réparer ses pertes ; reprendre son premier état ; rentrer en faveur après avoir été disgracié.
La bonne bête. Expression piquante qui se dit d’un hypocrite, d’une personne qui affiche des sentimens qu’elle ne ressent pas.
Prendre du poil de la bête. Reprendre ses travaux accoutumés, après un long divertissement ; et dans un sens opposé, se mettre de nouveau en ribotte.
C’est une méchante bête ; une fausse bête. Se dit grossièrement et par dénigrement, d’un homme qui sous des dehors mielleux cache une ame noire et perfide.
Morte la bête, mort le venin. Signifie qu’une fois mort, un méchant n’est plus à craindre.
Quand Jean-Bête est mort, il a laissé bien des héritiers. Pour dire qu’en ce monde, il y a plus de sots que de gens d’esprit.
C’est comme l’arche de Noé, il y a toutes sortes de bêtes. Voyez Arche.
On n’y voit ni bête ni gens. Se dit d’un lieu obscur, où l’on ne peut rien distinguer.
C’est la bête du bon Dieu. Manière ironique de dire que quelqu’un est bon jusqu’à la foiblesse ; qu’on le mène comme on veut.
Faire la bête, faire l’enfant. Jouer l’ingénu ; minauder, avoir l’air de ne pas comprendre une chose dont on a une parfaite connoissance.
Bête épaulée. Fille qui se réfugie sous les lois de l’hymen, pour réparer les désordres de l’amour.
Pas si bête ! Espèce, d’exclamation, pour exprimer que l’on n’a pas donné dans un piège ; que l’on n’a pas voulu consentir à des propositions artificieuses.
Vidocq, 1837 : s. m. — Dans la partie de billard dont les détails seront donnés à l’article Emporteur, la Bête est celui qui tient la queue.
Larchey, 1865 : Voir bachotteur.
Delvau, 1866 : s. f. Filou chargé de jouer le troisième rôle dans la partie de billard proposée au provincial par l’emporteur.
Rigaud, 1881 : Floueur qui, dans une partie de cartes ou de billard, allèche la dupe, en perdant quelques coups. Il fait la bête.
Rigaud, 1881 : Vache, — dans le jargon des bouchers.
Un boucher ne dit jamais : j’ai acheté une vache, mais bien : j’ai acheté une bête.
(É. de La Bédollière)
La Rue, 1894 : Compère qui allèche la dupe en perdant quelques coups au jeu.
France, 1907 : Compère d’un escroc au jeu qui allèche le dupe en perdant, en faisant la bête.
Billet de 500, de 1000
Larchey, 1865 : De 500 francs, de 1 000 francs. — « Te faut-il beaucoup ? — Un billet de cinq cents. »
Les ressources d’une lorette pour extraire un billet de mille.
(Balzac)
Je t’en fiche mon billet : Je te le certifie, mot à mot : Je suis prêt à signer un billet attestant la chose.
Bomber
Fustier, 1889 : Frapper, battre. Argot de souteneur.
Si tu prends des airs de bégueule,
Gare à ta peau… J’te vas bomber.
Rossignol, 1901 : Frapper quelqu’un est le bomber.
Si tu ne me fiches pas la paix, je vais te bomber.
Boucler
Ansiaume, 1821 : Fermer quelque chose.
La malouse étoit joliment bouclée, grâce à mon bouton si elle est débridée.
Vidocq, 1837 : v. a. — Enfermer les détenus dans leur cabanon.
un détenu, 1846 : Fermer ; boucler une porte, fermer la porte.
Larchey, 1865 : Enfermer. — Vidocq. — Du vieux mot Bacler. V. Roquefort.
Delvau, 1866 : v. a. Fermer, — même argot [des voleurs]. Boucler la lourde. Fermer la porte.
Rigaud, 1881 : Arrêter. — Boucler un poivrot, arrêter un ivrogne.
Rigaud, 1881 : Fermer. — Boucler la lourde, fermer la porte. — Boucler la position, fermer la malle.
Merlin, 1888 : Mettre à la salle de police, en prison.
La Rue, 1894 : Fermer. Partir.
Virmaître, 1894 : Enfermer. Dans les prisons, on boucle les prisonniers chaque soir dans leurs cellules. On boucle la lourde (fermer la porte) (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Fermer, enfermer ou boucler sa porte. Un militaire mis à la salle de police est bouclé.
Hayard, 1907 : Fermer, enfermer.
France, 1907 : Fermer, emprisonner. Bouclez la lourde, fermez la porte. Se faire boucler, se faire emprisonner.
Il se jette, en hurlant, à la poursuite du voleur. Mais, je t’en fiche ! L’homme était déjà loin. Les sergots, accourus, ont pu seulement boucler la fille.
(Montfermeil)
Boucler son portemanteau, partir ou mourir. Boucler sans carmer, partir sans payer, de carme, argent ; argot des voleurs.
anon., 1907 : Fermer.
Bréviaire d’amour
France, 1907 : Nature de la femme. Vieille expression contemporaine de But mignon de ficherie.
Brimboron
d’Hautel, 1808 : Babiole, frivolités, niaiserie, colifichets de femme.
Dire des brimborions. C’est-à-dire des futilités, des pauvretés.
But d’amour, ou but du désir, ou but mignon de fouterie (le)
Delvau, 1864 : La nature de la femme, à laquelle tendent tous les membres suffisamment virils.
Et lorsqu’il vit le but d’amour.
(Moyen de parvenir)
Et quand ma main approche
Du but de mon désir,
J’attrape une taloche
Qui fait toujours plaisir.
(Collé)
Et qu’en cela presque paraissait le but mignon de ficherie.
(Moyen de parvenir)
Cabriolet
Vidocq, 1837 : s. m. — Hotte de chiffonnier.
Larchey, 1865 : Chapeau de femme. — Une capote de femme ressemble assez à celle d’un cabriolet.
Delvau, 1866 : s. m. Petit instrument fort ingénieux que les agents de police emploient pour mettre les malfaiteurs qu’ils arrêtent hors d’état de se servir de leurs mains.
Rigaud, 1881 : Corde à nœuds, longue de vingt-cinq centimètres et munie, aux deux extrémités, de deux morceaux de bois. C’est à l’aide de cette corde que les agents de police lient les mains des détenus.
Ainsi nommée parce qu’en la serrant on fait cabrioler le patient.
(F. du Boisgobey)
Rigaud, 1881 : Hotte de chiffonnier, — dans le jargon du peuple.
Fustier, 1889 : Petite boîte servant à classer des fiches.
La Rue, 1894 : Poucettes, lien dont les agents se servent pour tenir les malfaiteurs.
Virmaître, 1894 : Corde de boyau de chat, ou forte ficelle de fouet, terminée par deux chevilles. Les gardes et les agents passent le cabriolet au poignet des prisonniers pour prévenir les évasions et empêcher les récalcitrants de se révolter. (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Outil de répression à l’usage des gardes républicains et agents de police. Cet objet se compose d’une chaîne d’environ 20 centimètres terminée à chaque bout par une poignée en bois en forme d’olive assez longue, que l’on met aux détenus quand on les extrait de prison pour les conduire au tribunal ou à l’instruction. Le cabriolet se passe au poignet gauche du détenu pour prévenir l’évasion, et les deux poignées sont tenues par la main droite du garde.
Hayard, 1907 : Entraves au poignet des prisonniers.
France, 1907 : Boîte servant à classer des fiches.
France, 1907 : Sorte de menottes que les agents de police passent aux poignets de ceux qu’ils arrêtent, pour paralyser leurs mouvements. « Cabriolet et ligote, dit Guy Tomel, sont l’alpha et l’oméga des engins d’arrestation. Ils ont remplacé les antiques poucettes avec lesquelles plusieurs générations de gendarmes conduisirent de brigade en brigade les malfaiteurs confiés à leur vigilance. »
« Les affaires sont les affaires », l’homme de police en fonctions ne connait plus personne et se dit : « Le devoir est le devoir… Et ce devoir, quoi qu’il m’en coûte, je le remplirai. » Et paisiblement, comme s’il cherchait son mouchoir, il fouilla dans les basques de sa redingote et en tira trois de ces instruments qu’on appelle, en argot, des cabriolets.
— Des menottes ! s’écrièrent-ils indignés. Vous voulez nous mettre les menottes ?
— J’avoue que c’est mon intention.
(Hector France, La Taverne de l’Éventreur)
Cabriolet se dit aussi ironiquement pour la hotte d’un chiffonnier. Les chapeaux de femmes comme on en voit dans les dessins de Gavarni portaient également ce nom, à cause de leur forme, qui les faisait ressembler à celle d’un cabriolet.
Caloquet
d’Hautel, 1808 : Chapeau, bonnet, colifichets dont les femmes ornent leurs têtes.
anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 / Halbert, 1849 : Chapeau.
Larchey, 1865 : Coiffure de femme (d’Hautel). — Caloquet : Chapeau.
Achetez un caloquet plus méchant, le vôtre n’est pas trop rup.
(L. de Neuville)
Caloquet : Couronne. V. Dab.
Delvau, 1866 : s. m. Chapeau.
Virmaître, 1894 : Chapeau (Argot du peuple). V. Bloum.
Camelotte
d’Hautel, 1808 : C’est de la camelotte ; ce n’est que de la camelotte. Se dit par mépris et pour rabaisser la valeur d’une marchandise quelconque, et pour faire entendre que la qualité en est au-dessous du médiocre.
Ansiaume, 1821 : Marchandise.
J’ai de la camelotte en rompant, mais pour du carle, niberg.
Vidocq, 1837 : s. m. — Sperme.
Vidocq, 1837 : s. f. — Toute espèce de marchandises.
M.D., 1844 : Marchandise.
un détenu, 1846 : Mauvaise marchandise.
Delvau, 1866 : s. f. « Femme galante de dix-septième ordre, » — dans l’argot du peuple.
Delvau, 1866 : s. f. Mauvaise marchandise ; besogne mal faite, — dans l’argot des ouvriers ; Livre mal écrit, dans l’argot des gens de lettres. Les frères Cogniard, en collaboration avec M. Boudois, ont adjectivé ce substantif ; ils ont dit : Un mariage camelotte.
Rigaud, 1881 : Le contenu en bloc de la hotte, — dans le jargon des chiffonniers. Au moment du triquage, du triage, chaque objet est classé sous sa dénomination. Ainsi, les os gras sont des chocottes ; les os destinés à la fabrication, des os de travail ; le cuivre, du rouget, le plomb, du mastar ; le gros papier jaune, du papier goudron ; le papier imprimé, du bouquin ; la laine, du mérinos ; les rognures de drap, les rognures de velours, des économies ; les croûtes de pain, des roumies ; les têtes de volaille, des têtes de titi ; les cheveux, des douilles ou des plumes ; les tissus laine et coton, des gros ; les toiles à bâche et les toiles à torchon, des gros-durs ; les rebuts de chiffons de laine, des gros de laine ou engrais.
Rigaud, 1881 : Mauvaise marchandise, objet sans valeur. Le camelot est une étoffe très mince et d’un mauvais usage, faite de poils de chèvre, de laine, de soie et de coton de rebut, d’où camelotte. — Tout l’article-Paris qui se fabrique vite, mal, à très bas prix, est de la camelotte.
Ah ! ce n’est pas de la camelotte, du colifichet, du papillotage, de la soie qui se déchire quand on la regarde.
(Balzac, L’Illustre Gaudissart)
Rigaud, 1881 : Prostituée de bas étage.
Rigaud, 1881 : Toute espèce de marchandise, — dans le jargon des voleurs. — Camelotte savonnée, marchandise volée. — Balancer la camelotte en se débinant, jeter un objet volé quand on est poursuivi. — Les revendeurs, les truqueurs, les petits étalagistes, désignent également leur marchandise sous le nom de camelotte. — J’ai de la bonne camelotte, j’ai de la bonne marchandise.
Virmaître, 1894 : Marchandise. Pour qualifier quelque chose d’inférieur on dit : c’est de la camelotte (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Marchandise.
France, 1907 : Objet de nulle valeur ou marchandise volée.
— Si elle ne veut pas de la camelotte, une autre en voudra.
— Si j’en étais sûr !…
— Viens avec moi chez ma fourgate.
(Marc Mario et Louis Launay, Vidocq)
Camelotte en pogne, être pris en flagrant délit de vol. On dit aussi camelotte dans le pied. Prostituée de bas étage.
Camp
d’Hautel, 1808 : Camp volant.
Il est comme un camp volant. Pour dire, turbulent, toujours en mouvement ; il ne peut rester un moment dans le même lieu.
Ficher le camp. S’en aller, s’esquiver, prendre la fuite.
Camp (ficher, foutre le)
France, 1907 : S’en aller. Piquer un romance au camp, dormir.
Casser les vitres
France, 1907 : Faire une esclandre, ne rien ménager.
— Il y a une justice que je puis me rendre, que tout le monde doit me rendre : je n’ai jamais cassé les vitres, jamais affiché l’administration… jamais tombé dans la cocotterie…
(Albert Cim, Demoiselles à marier)
Chabannais
Delvau, 1866 : s. m. Reproches violents, quelquefois mêlés de coups de poing, — dans le même argot [du peuple]. Ficher un chabanais. Donner une correction.
Rigaud, 1881 : Bruit, tapage, dispute. Faire un joli chabannais.
Tout le monde, y compris N. savait qu’il y aurait le soir du chabannais.
(Figaro, du 14 juillet 1880)
Virmaître, 1894 : Faire du tapage, du bruit.
— Allons, viens boire le dernier verre,
— Y a pas de pet, la bourgeoise ferait un rude chabannais.
Faire du chabannais dans une assemblée : troubler l’ordre (Argot du peuple).
France, 1907 : Bruit, tapage. Faire du chabannais ; ficher un chabannais, donner une correction.
Chahutoir
France, 1907 : Bastringue, lieu public où l’on danse le chahut.
Le chahut et les chahutoirs, ces immenses rendez-vous d’ennuyés et de filles, la Goulue en est l’étoile : l’étoile de Montmartre levée au chair de lune du Pierrot de Willette au-dessus des buttes du Sacré-Cœur, et des ailes fantômes des défunts moulins, gloire cynique faite à la lois de caprice et de boue, fleur de cuvette prise dans un jet de lumière électrique et tout à coup adoptée par la mode ; et la vogue, la vogue, cette aveugle quelquefois guérie, qui pendant dix ans a passé, sans rien voir, devant les affiches de Chéret et ne découvre une femme qu’une fois roulée dans les vagues de la prostitution.
(Écho de Paris)
Chanteur-recette
Rigaud, 1881 : Artiste lyrique dont le nom sur l’affiche attire le public dans un théâtre.
Et cependant Duprez était toujours le chanteur-recette de l’Opéra.
(Ch. de Boigne)
Charogneux (article)
Rigaud, 1881 : Article sur la vente duquel un commis en nouveautés n’a pas de bénéfice à attendre, article d’affiche. Une sale boîte où il n’y a que des articles charogneux.
Chicorée
Larchey, 1865 : Voir café.
Delvau, 1866 : s. f. Femme maniérée, chipie. Faire sa chicorée. Se donner des airs de grande dame, et n’être souvent qu’une petite dame.
Delvau, 1866 : s. f. Verte réprimande, reproches amers qui souvent se changent même en coups. Tout le monde connaît le goût de la cichorium — endivia ou non endivia.
Rigaud, 1881 : Réprimande.
La Rue, 1894 : Réprimande. Danse.
France, 1907 : Réprimande, la chicorée étant amère. Fort de chicorée, trop fort. Ficher de la chicorée, réprimander. Faire sa chicorée, prendre de grands airs : « Ne fais donc pas ta chicorée. »
On appelle aussi chicorée une danse dérivée du pas chicard.
Chiper
d’Hautel, 1808 : Terme d’écolier qui signifie prendre avec adresse, dérober avec subtilité.
Delvau, 1866 : v. a. Dérober, — dans l’argot des enfants ; voler, — dans l’argot des grandes personnes. Peccadille ici, délit là.
Génin donne à ce mot une origine commune au mot chiffon, ou chiffe : le verbe anglais to chip, qui signifie couper par morceaux. Je le veux bien ; mais il serait si simple de ne rien emprunter aux Anglais en se contentant de l’étymologie latine accipere, dont on a fait le vieux verbe français acciper ! Acciper, par syncope, a fait ciper ; ciper à son tour a fait chiper, — comme cercher a fait chercher.
Boutmy, 1883 : v. a. Prendre de la lettre, des sortes ou des espaces à son camarade. On dit aussi fricoter.
Virmaître, 1894 : Prendre (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Voler.
France, 1907 : Dérober. Quand les enfants prennent le bien d’autrui, on appelle cela chiper ; passé un certain âge, c’est voler ; c’est ainsi que les actes changent de nom, comme la morale.
Comme il lui tendait les deux sous, elle avança la main avec un rire soumis. Mais il se ravisa brusquement.
— Hein ? qu’est-ce que tu vas fiche de tout ça ?… Ta mère te le chipera bien sûr, si tu ne sais pas le cacher… Vaut mieux que je te le garde. Quand tu auras besoin d’argent, tu m’en demanderas.
(Émile Zola, Germinal)
— Dis donc, maman, ma petite maman chérie !… Écoute, je t’en prie ! — Puis, plus bas, insinuant, confidentiel : Je t’en prie, ma petite maman, tâche donc de chiper un billet de cent francs à papa, j’en ai si grand besoin !… Mais un besoin, vois-tu !… un besoin !… C’est à ne pas le croire !
(Gaëtan de Meaulne)
À Marseille, on affirme qu’il n’y a pas de plus adroits et de plus dangereux pickpockets que les matelots grecs. Quand l’un d’eux entre dans une boutique, le marchand appelle toute sa famille pour le surveiller : on l’entoure, on l’examine et on ne le quitte pas des veux jusqu’à ce qu’il ait quitté la boutique. Après cela, on cherche et on s’aperçoit qu’il a encore trouvé le moyen de chiper quelque chose.
(Hogier-Grison, Pigeons et vautours)
Clé (à la)
France, 1907 : Expression ironique, confirmant une chose que l’on sait déjà. Signifie aussi avec.
Alice — Dis donc, avec qui qu’elle est Finette ?
Le garçon — Avec Andréa.
Alice — Non, mais son homme ?
Le garçon, discrètement — Connais pas.
Alice — Allons donc !
Le garçon — Parole !
Alice — Tu te fiches de nous.
Le garçon — Je crois que c’est le gros, le boursier.
Alice, dédaigneusement — Ah ! je sais… deux louis à la clé.
(Ces Dames du Casino)
— Un bon métier que celui de mendiante ! dit la Sardine, et pas grand turbin à la clé !
(Edmond Lepelletier)
Colifichet
Merlin, 1888 : Pain de munition sec.
Virmaître, 1894 : Pain (Argot des voleurs), V. Bricheton.
France, 1907 : Pain.
Colle
d’Hautel, 1808 : Bourde, mensonge, gasconnade faux-fuyant ; tout ce qui s’écarte de la vraisemblance et de la vérité.
Donner une colle. Faire des contes ; se tirer d’une mauvaise affaire par quelque subterfuge
Delvau, 1864 : Le sperme, liquide visqueux qui sert de ciment romain pour édifier des mariages — souvent peu édifiants.
Con qui va distillant une moiteuse colle.
(Cabinet satyrique)
Mais c’machin s’change en lavette,
Grâce au pouvoir d’la vertu,
Et j’m’en tire quitte et nette
Avec un peu d’colle au cul.
(Parnasse satyrique du XIXe siècle)
Larchey, 1865 : Examen préparatoire.
On est toujours tangent à la colle.
(La Bédollière)
Larchey, 1865 : Mensonge. — Nous trouvons dans la Juliade (1651) :
Pour mieux duper les amoureux, Être adroit à ficher la colle.
Les coquillards de Dijon disaient dès 1455 : faire la colle, pour feindre.
Delvau, 1866 : s. f. Examen préparatoire à un examen véritable, — dans l’argot des Polytechniciens. Être tangent à une colle. Être menacé d’un simulacre d’examen.
Delvau, 1866 : s. f. Mensonge, — dans l’argot des faubouriens.
Rigaud, 1881 : Examen préparatoire, — dans le jargon des écoles.
Rigaud, 1881 : Mensonge. Au XVIIe siècle, on disait ficher la colle pour conter des mensonges. On dit aujourd’hui ficher une colle.
La Rue, 1894 : Mensonge, bourde, invention. Circonstance atténuante. Punition, Concubinage. Question posée à un candidat pour l’embarrasser.
Virmaître, 1894 : Mensonge. Synonyme de craque.
— Tu penses que l’on ne croit pas à tes craques (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Mensonge.
Hayard, 1907 : Mensonge ; (ça) ça va bien.
France, 1907 : Examen préparatoire, appelé ainsi parce que le colleur cherche à coller, c’est-à-dire embarrasser l’élève. On dit dans ce sens : pousser une colle, poser une question embarrassante.
Bien avant d’entrer dans l’école,
Pauvres potaches opprimés,
Fallait déjà passer en colle,
Travailler des cours imprimés.
France, 1907 : Mensonge. Les politiciens vivent de leurs colles et l’on peut leur appliquer à tous ces vers de Jules Jouy :
Quoi qu’il dise, quoi qu’il promette,
Fumist’, telle est sa profession ;
Sa d’vise : « Ot’-toi d’là que j’m’y mette ! »
L’but qu’il poursuit : son ambition.
Ses phrases, de promess’s peu chiches,
Me font rir’ comm’ plusieurs bossus.
Moi, v’là c’que j’pens’ de ses affiches :
D’la coll’ dessous, des coll’s dessus.
France, 1907 : Punition.
La religion de l’amitié ?
Cicéron, dont M. Joseph Reinach a chaussé les cothurnes, a écrit un traité là-dessus. J’en ai gardé un mauvais souvenir de ce traité-là. Ce qu’il m’a valu de pensums et le colles de sorties ! Malgré tout, je l’ai profondément admiré.
(La Nation)
Communard
France, 1907 : Homme qui a pris part à la révolution de 1871.
« Des réactionnaires ! » disent les anarchistes. Ce qui prouve la vérité de l’aphorisme : « On est toujours le réactionnaire de quelqu’un. »
(Dr Grégoire, Turlutaines)
La misère en commun et la souffrance égale ne détruisent pas tous les bons sentiments… Il y a, allez, de braves gens parmi les forçats… Les condamnés politiques de 1871, les communards, qu’on a eu l’infamie de mêler à eux, ont pu le constater… oui, il y a un bagne des hommes capables de dévouement, de pitié, de sacrifice…
(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)
— Ne me parlez pas de ce temps-là !… Ce que je le regrette, mes enfants !… Jamais on ne reverra une si chouette époque !… Ainsi, moi, j’ai pu me débarrasser de tous mes créanciers !… Sans blague !… Je n’avais qu’à les dénoncer comme communards à quelqu’un des officiers de Galliffet. De chics types, allez ! ces petits chasseurs, et qui тe barguignaient pas !… En deux temps de galop, ils aboulaient chez le créancier : en l’empoignant, on le tirait de chez lui, par les cheveux, par les pieds, par n’importe quoi… Et crac, au mur, mon bonhomme ! Ils avaient beau protester, supplier, demander une enquête : va te faire fiche… Le plus drôle, c’est qu’ils avaient passé le temps de la Commune à suer la peur, dans leurs caves ! Non, là, vrai ! nous avons bien rigolé.
(Octave Mirabeau, Le Journal)
Contreficher (s’en)
France, 1907 : Se moquer de quelque chose, ne pas y prêter la moindre attention. « Je m’en fiche et je m’en contrefiche ! Je m’en fous et je m’en contrefous ! »
Cric ! crac !
France, 1907 : Interjection usitée dans les chambrées pour s’assurer que personne ne dort quand on raconte une de ces mirobolantes histoires telles que celle du caporal La Ramée, ou celle de la princesse amoureuse du gendarme. Lorsqu’un narrateur se doute qu’un des membres de son auditoire dort, il s’interrompt pour crier cric ! et tous de répondre : crac ! Celui qui ne répond pas est mis à l’amende. Le Petit Piou-piou en donne un amusant exemple :
« Cric ! crac ! sabot, cuillère à pot, sous-pied de guêtre !… marche avec ! a force de marcher, on fait beaucoup de chemin, surtout si on ne tombe pas dans la m…élasse, on n’a pas la peine de se débarbouiller. Je traverse un fossé où il y avait cent pieds de moutarde ; on prenait la respiration par la première boutonnière de la guêtre. Je passe une Forêt où il n’y avait pas d’arbres et j’arrive dans un village où il n’y avait pas de maisons ; je frappe à la porte, tout le monde me répond. — Pan pan ! — Qui est là ? — C’est moi, ma petite Fanchon. — Attends que je fiche mon mari à la porte et que je tire le cordon. La place est chaude, viens donc. Veux-tu du poulet ou du dindon, du lard ou du cochon, de la soupe ou du bouillon, du saucisson, un oignon, où simplement une boule de son ? — Non, non, je suis bon garçon, et je me contente de baiser ton joli piton, tes petits pétons, et tes deux amours de tétons. — C’est bon ! maintenant vas-y et conte donc ! » Alors Brisquart commence. Un jour, il dit les farces de La Ramée, un autre, Aladin ou la Lampe merveilleuse, puis les trois poils du… du diable, car il en a un véritable sac, et toutes plus tordantes les unes que les autres. Écoutez et ne ronflez pas surtout, on n’aime pas le son de l’orgue. Soyez prêt lorsqu’il criera cric ! afin de voir si on ne dort pas, à répondre crac ! car ce n’est pas gai de conter pour les gamelles et les bidons.
Croquet
Delvau, 1866 : s. m. Homme d’humeur cassante, — dans le même argot [du peuple]. Être comme un croquet. Se ficher sous le moindre prétexte.
France, 1907 : « Le croquet n’est autre chose que le mail ou le palemail, divertissement favori de Henri IV, introduit en Angleterre sous Charles II, et qui se joue encore à Montpellier. »
(Léon Millot, Justice)
France, 1907 : Homme irritable, hargneux. Corruption de roquet.
Dé, dé à coudre
Rigaud, 1881 : Verre à boire. — Locution employée par les ivrognes pour désigner un verre de petite capacité. Est-ce que vous vous fichez de nous, que vous nous donnez des dés à coudre ?
Décharme
France, 1907 : Vareuse d’intérieur dont se servent les polytechniciens, adoptée en 1890 sur la proposition du colonel Décharme, commandant en second de l’École.
On appelle encore décharme la planche sur laquelle l’administration fait afficher les avis officiels qu’elle veut porter à la connaissance des promotions, avis officiels qui prennent le nom de déci, abréviation de décision.
(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)
Déficher
France, 1907 : Bâiller.
Désespoir
d’Hautel, 1808 : Par quolibet, désespomme. Ce pitoyable calembourg est fort usité parmi le peuple, qui l’emploie dans un sens ironique. En parlant de quelqu’un qui affiche une douleur fausse et hypocrite, on dit : elle est tombée dans un désespomme affreux.
Douillard
Delvau, 1866 : s. m. Homme riche, fourni de douille. Se dit aussi de quiconque a une chevelure absalonienne.
Virmaître, 1894 : Peut s’entendre de deux manières. Clovis Hugues a beaucoup de douilles (cheveux). Rothschild a beaucoup de douilles (argent) (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Celui qui a des douilles (cheveux).
Hayard, 1907 : Ennuyeux (arg. typo).
Hayard, 1907 : Riche ; personne, travail ennuyeux.
France, 1907 : Richard, ou homme chevelu.
Je suis un pauvre bougre et je m’en contrefiche,
Ça doit être souvent emmiellant d’être riche,
D’abord, dès sa jeunesse, ayant toujours été
Un douillard, être pris par la satiété,
Et comme on peut avoir tout ce que l’on désire,
S’apercevoir qu’en soi le désir même expire,
Et que dans votre cœur lassé, blasé de tout,
Il ne vous reste rien qu’un immense dégoût…
(André Gill)
Douloureuse
Rigaud, 1881 : Dans le « pittoresque argot parisien de bas étage, la douloureuse est tout simplement la carte à payer, autrement dit l’addition. » (X. de Montépin, Le Fiacre no 13)
La Rue, 1894 : La carte à payer.
Rossignol, 1901 : Note à payer.
France, 1907 : Note à payer.
On arrive au bal de l’Opéra, tout frais, tout mignon, tout pimpant, bien brossé, plein d’illusions, et l’on s’en retourne couvert de poussière, harassé, avec sa blanchisseuse ou la fille de sa concierge au bras, supercherie dont on ne s’aperçoit qu’au moment de la douloureuse, et l’on rentre chez soi avec cinq louis de moins dans son porte-monnaie, quelquefois avec un œil au beurre noir, un mal de tête atroce, et, malgré cela, avec l’envie de recommencer le samedi suivant.
(Léon Rossignol, Lettres d’un mauvais jeune homme à sa Nini)
Je vous jure que c’est odieux, attristant au delà de tout de ne pouvoir ainsi jamais s’abandonner aux tentations qui vous assaillent autant qu’un saint Antoine, croire à rien de ce qui vaut la peine de s’emballer, de ce qui sent un peu l’amour, de demeurer sans trêve sur le qui-vive, d’avoir cette perpétuelle arrière-pensée que ces regards alliciants, ces frôlements pervers, cette gentillesse, ces détraquantes coquetteries, ces lèvres qui s’offrent sont une comédie, un long mensonge, qu’on se fiche de l’homme, qu’on lui monte, comme on dit, un bateau, qu’on ne pense qu’à lui tendre un piège, qu’à profiter de sa faiblesse, qu’à acquitter en monnaie de singe une douloureuse dont on est embarrassée et devant laquelle renâcle l’amant peut-être aux abois.
(Champaubert, Le Journal)
Drôle (pas)
Larchey, 1865 : Très-malheureux. — Expression singulière, dont le peuple de Paris connaît seul la valeur saisissante. Si quelqu’un est frappe par un accident grave, on le plaint par ces mots : « Le pauvre homme ! ça n’est pas drôle ! » Un homme sans ressources dira : « Je ne sais si je mangerai ce soir, et ça n’est pas drôle. »
Et ça vous fiche des coups… — Ça c’est peu drôle.
(Gavarni)
Écraser des tomates
Delvau, 1864 : Avoir ses menstrues, dont la couleur est cousine germaine de celle de la pomme d’amour.
— Eh bien, va coucher avec Mélie… — Peux pas : elle écrase des tomates, depuis deux jours, que ça en est dégoûtant.
(Seigneurgens)
Delvau, 1866 : v. a. Avoir ses menses, — dans l’argot des petites dames.
Rigaud, 1881 : Avoir ses menstrues. Et la variante : Faire la sauce tomate.
France, 1907 : Avoir ses menstrues.
La petite me bottait joliment : seize ans et le diable au corps, cela va sans dire à cet âge. Depuis huit jours elle répondait à mes œillades, si bien que je pensais : « Ça y est ! » Mais va te faire fiche, comme je la suivis un soir dans sa chambre, batifolant et essayant de la prendre au bon endroit, elle se mit à crier comme une pintade, si bien que je rengainais mon compliment et m’esquivais lestement sans sonner aux clairons. Trois jours elle me bouda, puis finalement me fit risette.
— Eh bien, quoi ? lui demandai-je… C’est donc passé cette lubie de l’autre soir ?
— Gros serin ! riposta-t-elle. Ce n’est pas la lubie qui est passée. Vous n’avez donc pas compris que j’écrasais des tomates ?
(Les Joyeusetés du régiment)
Égueuler
d’Hautel, 1808 : Crier, écornifler, casser.
Il est poli comme un pot-de-chambre égueulé. Expression basse et triviale usitée en parlant d’un grossier personnage, d’un malotru, d’un manant qui se pique de dire de sales injures, des obscénités.
S’égueuler, Crier. Il a tant crié, qu’il en est tout égueulé. Pour, il s’est fait mal à la gorge à force de crier.
Delvau, 1866 : v. a. Écorner un vase, l’ébrécher, — dans l’argot du peuple.
France, 1907 : Ébrécher un objet.
Vingt ou vingt-cinq ivrognes gisaient sur la paillasse, ronflant à qui mieux mieux. Cette scène, digne de Callot, était éclairée par une chandelle fichée dans le goulot d’une bouteille égueulée.
(Ch. Virmaître, Paris oublié)
Engueuler
Larchey, 1865 : Invectiver.
Et puis j’vous engueule la vilaine.
(Rétif, 1783)
Delvau, 1866 : v. a. injurier grossièrement ; provoquer, chercher querelle. Se faire engueuler. Se taire attraper.
Delvau, 1866 : v. n. Avaler, manger, — dans l’argot du peuple. On dit aussi Engouler.
Rigaud, 1881 : Crier des injures. — S’engueuler, se battre à coups de gros mots. Sous prétexte de polémique, certains journalistes ne font que s’engueuler.
La Rue, 1894 : Injurier. Réprimander grossièrement. Engueulade. Série d’injures, réprimande grossière.
France, 1907 : Injurier grossièrement.
— Et puis, je lui dirai aussi que tu te sers de la détestable expression engueuler, laquelle est l’apanage exclusif de gens de basse culture mondaine.
— Oh ! Ja la ! ousqu’est mon monok !… Et puis, tu sais, j’m’en fiche, tu peux lui dire tout ce que tu voudras, à maman.
(Alphonse Allais)
On dit aussi dans le même sens : engueuler comme un pied.
— Maman te gobe beaucoup… elle dit que rien que de voir ta bobine, ça la fait rigoler.
— Je remercierai madame ta mère de la bonne opinion…
— Fais pas ça !… Tu seras bien avancé quand tu m’auras fait engueuler comme un pied !
(Alphonse Allais)
France, 1907 : Manger gloutonnement.
Épousée
d’Hautel, 1808 : Parée comme une épousée de village. Surchargée de colifichets, d’ornemens mal choisis, et arrangés sans aucun goût
Es
Vidocq, 1837 : s. m. — L’Escroc, proprement dit, est une des nombreuses variétés de la grande famille des chevaliers d’industrie, Faiseurs et autres. Son nom même devrait être donné à ces derniers ; car, quelle que soit la manière dont ils procèdent ; le seul nom qui convienne à leurs exploits est celui d’escroquerie. Au reste, la catégorie des Escrocs est la plus nombreuse de toutes. Ce serait une entreprise difficile, pour ne pas dire, impossible, que d’énumérer les diverses manières de commettre le délit prévu par l’article 405 du Code Pénal ; les débats révèlent tous les jours de nouvelles ruses aux bénévoles habitués des tribunaux correctionnels. Mais les plus coupables ne sont pas ceux que frappe le glaive de Thémis ; aussi je ne les cite que pour mémoire ; je veux seulement m’occuper des grands hommes. La prison n’est pas faite pour ces derniers, ils se moquent des juges, et ne craignent pas le procureur du roi ; tous leurs actes cependant sont de véritables escroqueries. Quel nom, en effet, donner à ces directeurs de compagnie en commandite et par actions, dont la caisse, semblable à celle de Robert Macaire, est toujours ouverte pour recevoir les fonds des nouveaux actionnaires, et toujours fermée lorsqu’il s’agit de payer les dividendes échus ? Quel nom donner à ces fondateurs de journaux à bon marché, politiques, littéraires, ou des connaissances inutiles, qui promettent au public ce qu’ils ne pourront jamais donner, si ce n’est celui d’Escroc ? Nommera-t-on autrement la plupart des directeurs d’agences d’affaires, de mariages, déplacement ou d’enterrement ? oui, d’enterrement, il ne faut pas que cela vous étonne.
Je viens de dire que la qualification d’Escroc devait être donnée à ces divers individus ; il me reste maintenant à justifier cette allégation. Cela ne sera pas difficile.
Vous voulez, pour des raisons à vous connues, vendre ou louer, soit votre maison des champs, soit votre maison de ville ; vous avez, par la voie des Petites-Affiches, fait connaître vos intentions au public, et vous attendez qu’il se présente un acquéreur ou un locataire. Vous attendez vainement. Mais, s’il ne se présente ni acquéreur ni locataire, tous les matins votre portier vous remet une liasse de circulaires par lesquelles Messieurs tels ou tels vous annoncent qu’ils ont lu ce que vous avez fait insérer dans les Petites-Affiches, qu’ils croient avoir sous la main ce qui vous convient, et qu’ils terminent en vous priant de passer chez eux le plus tôt qu’il vous sera possible.
Vous vous déterminez enfin à voir un de ces officieux entremetteurs, et vous vous rendez chez lui. L’aspect de son domicile vous prévient d’abord en sa faveur. Avant d’être introduit dans son cabinet, on vous a fait traverser des bureaux dans lesquels vous avez remarqué plusieurs jeunes gens qui paraissaient très-occupés, et vous avez attendu quelques instans dans un salon élégamment meublé ; dans le cabinet de l’agent d’affaires, vous avez remarqué des gravures avant la lettre, des bronzes de Ravrio, des tapis ; aussi vous l’avez chargé de vendre ou de louer votre propriété, et vous lui avez remis sans hésiter un instant la somme plus ou moins forte qu’il vous a demandée, et qui est, à ce qu’il dit, destinée à le couvrir des premiers frais qu’il faudra qu’il fasse. Il vous a remis en échange de votre argent une quittance ainsi conçue :
« Monsieur *** a chargé Monsieur ***, agent d’affaires à Paris, de vendre ou de louer sa propriété, sise à ***, moyennant une somme de *** pour % du prix de la vente ou location, si elle est faite par les soins du sieur *** ; dans le cas contraire, il ne lui sera alloué qu’une somme de ***, pour l’indemniser de ses frais de démarches, publications et autres, dont il a déjà reçu la moitié ; l’autre moitié ne sera exigible que lorsque la propriété du sieur *** sera louée ou vendue. Fait double, etc., etc. »
Comme il est facile de le voir, l’adroit agent d’affaires a reçu votre argent et ne s’est engagé à rien, et vous ne pouvez plus vendre ou louer votre propriété sans devenir son débiteur. Un individu, nommé G…, qui demeure rue Neuve-Saint-Eustache, exerce à Paris, depuis plusieurs années, le métier dont je viens de dévoiler les ruses. Il a bien en quelques petits démêlés avec dame Justice, mais il en est toujours sorti avec les honneurs de la guerre, et il n’y a pas long-temps que, voulant vendre une de mes propriétés, il m’a adressé une de ses circulaires, en m’invitant à lui accorder le confiance dont il était digne.
L’agent d’affaires qui s’occupe de la vente des propriétés de ville et de campagne, fonds de commerce, etc., etc., n’est qu’un petit garçon comparativement à celui qui s’occupe de mariages. Le créateur de cette industrie nouvelle, feu M. Villiaume, aurait marié, je veux bien le croire, le doge de Venise avec la mer Adriatique, mais ses successeurs, quoique disent les pompeuses annonces qui couvrent la quatrième page des grands et petits journaux, ne font luire nulle part le flambeau de l’hyménée, ce qui ne les empêche pas de faire payer très-cher à ceux qui viennent les trouver alléchés par l’espoir d’épouser une jeune fille ou une jeune veuve dotée de quelques centaines de mille francs, le stérile honneur de figurer sur leurs cartons.
Ceux des individus dont je viens de parler, qui ne dépensent pas follement ou ne jouent pas l’argent qu’ils escroquent ainsi, acquièrent en peu de temps une brillante fortune, achettent des propriétés, deviennent capitaines de la milice citoyenne, chevaliers de la Légion-d’Honneur, électeurs, jurés, et condamnent impitoyablement tous ceux qui comparaissent devant eux. (Voir Suce-larbin.).
Les Escrocs auvergnats se sont à eux-mêmes donné le nom de Briseurs. Les Briseurs donc, puisqu’il faut les appeler par leur nom ; se donnent tous la qualité de marchands ambulans. Ils n’ont point de domicile fixe. Ils font passer à leur femme, qui réside en Auvergne, le fruit de leurs rapines, et celle-ci achette des biens que, dans tous les cas, les Briseurs conservent ; car, il faut remarquer qu’ils sont presque tous mariés sous le régime dotal, ou séparés de biens.
Lorsque les Briseurs : ont jeté leur dévolu sur un marchand, le plus intelligent, ou plutôt le plus hardi d’entr’eux, s’y présente, choisit les marchandises qui lui conviennent, achette et paie. Quelques jours après, il adresse au marchand son frère ou son cousin, qui se conduit de même. Cela fait, le premier revient, achette encore, paie une partie comptant, et, pour le surplus, laisse un petit billet à trois ou quatre mois de date. Mais quinze ou vingt jours sont à peine écoulés, qu’on le voit revenir, il demande si l’on a encore le billet, le reprend et ne demande qu’un léger escompte qu’on s’empresse de lui accorder.
Ce manège dure quelques mois, et si les Briseurs jugent le marchand bon, ils ne se lassent pas de le nourrir, ils lui amènent des parens, des amis, les crédits se montent, et, tout-à-coup vient la débâcle, et l’on apprend alors, mais trop tard, que l’on a été trompé.
Tous les membres d’une famille de l’Auvergne sont quelquefois Briseurs. Je puis, pour ma part, en citer sept ou huit qui portent le même nom.
Il faut remarquer que la brisure est héréditaire dans plusieurs familles de l’Auvergne. La bonne opinion que l’on a de ces enfans des montagnes facilite leurs escroqueries. Ces hommes paraissent doués d’une épaisseur et d’une bonhomie qui commande la confiance, aussi ils trouvent toujours des négocians qui se laissent prendre dans leurs filets ; cela prouve, si je ne me trompe, que personne n’est plus propre qu’une bête à tromper un homme d’esprit : ce dernier se laisse prendre plus facilement que tout autre ; car il compte sur sa supériorité et ne peut croire qu’un homme auquel il n’accorde que peu ou point de considération ait l’intention et le pouvoir de mettre sa perspicacité en défaut.
Les marchandises escroquées par les Briseurs sont, pour la plupart, achetées par des receleurs ad hoc, à 40 ou 50 pour % de perte. Au moment où j’écris, il existe à Paris plusieurs magasins garnis de marchandises brisées.
Les Briseurs changent entre eux de passeport, ce qui permet à celui qui est arrêté de prendre le nom de Pierre, lorsqu’il se nomme François, et que c’est François que l’on cherche.
Larchey, 1865 : Escroc (Vidocq). — Abréviation.
Delvau, 1866 : s. m. Apocope d’Escroc, — dans l’argot des voyous, qui se plaisent à lutter de concision et d’inintelligibilité avec les voleurs. Ils disent aussi Croc, par aphérèse.
Rigaud, 1881 : Escroc, — dans l’ancien argot ; le mot sert aujourd’hui à désigner un tricheur, vulgo grec.
France, 1907 : Abréviation d’escroc.
Faire fi
France, 1907 : Dédaigner, Dom Carpentier, cité par Charles Nisard, croit que l’expression fi, fi, par laquelle on exprime le dégoût ou le mépris qu’inspire une personne, vient de ficus ou figue. C’est très probable, ajoute l’auteur des Curiosités de l’étymologie française : mais ce qui est certain, c’est que les expressions je m’en fiche, pour je m’en moque, va te faire fiche, en viennent également. Voir Faire la figue.
Le programme des revendications me semble formel ! Plus d’ostracisme ! Étant assujetties au devoir envers les hommes, les dames réclament tous les droits.
Autrefois nous avions l’habitude de récompenser leurs complaisances et leurs gentillesses eu petits cadeaux et en sacrifices de toutes sortes, mais ce n’est plus de cette façon qu’elles l’entendent. Elles dédaigneront les diamants, mépriseront les toilettes et feront fi des chapeaux neufs. Ce qu’elles exigeront à partir du 1er janvier prochain est de devenir sénateurs, receveurs d’enregistrement, payeurs généraux et même plénipotentiaires… près la tribu des Amazones ou chargés d’affaires à Mytilène.
(Louis Davyl)
Faire flanelle
Rossignol, 1901 : Rester des heures dans un débit, devant la même consommation, c’est faire flanelle.
France, 1907 : Aller dans une maison de filles sans consommer la marchandise. Jeu de mot sur flâner.
La maquerelle a généralement en réserve, dans une pièce retirée, deux ou trois gros bouledogues aux crocs puissants pour imposer, au besoin, aux clients par trop tapageurs ou à ceux qui, ayant passé un quart d’heure à faire flanelle, c’est-à-dire à flâner dans les salons sans consommer ni monter avec une femme, refusent de s’en aller et s’entêtent à ne pas vouloir faire marcher le commerce de la maison.
(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)
L’expression s’emploie au figuré pour aller au hasard, errer dans les rues.
Un coin d’chambe, eun’ soupente, eun’ niche,
Eun’ machine oùs qu’on est chez soi,
Ousque quand i’ pleut, on s’en fiche,
Ousqu’on a chaud quand i’ fait froid ;
Quand j’étais p’tit ej’ me rappelle
Que c’était comm’ ça chez moman…
Aujord’hui, forcé d’faire flanelle…
V’là porquoi que j’cherche un log’ment.
(Aristide Bruant)
Faire les cent coups
France, 1907 : Se livrer à toutes sortes d’excès ou de folies ; jeter sa gourme.
— Nous sommes des honnêtes gens, ici. Oui, comparativement à lui, nous sommes des honnêtes gens. Et parce qu’il vient, dans ta boutique à toi, et dans mon hôtel à moi des voyous, des escarpes et des bourgeois en redingote, des fourrures au cou, qui font du mal à des petites filles dont les mères ont faim, je dis tout de même que c’est plus honnête ici que chez lui ! Il que doit trois cent mille francs, qu’il m’a volés ! et il ne croyait pas un mot des choses dont je le payais pour qu’il les dit ! et il trouvait drôle d’être un menteur, un voleur et une crapule ! Vraiment, c’est bien, qu’une fille comme moi, qu’une garce comme moi, qu’une rouleuse comme moi, qui a fait les cent coups, qui n’a jamais rien aimé de beau, ni de bien, — ah ! je me connais, allez ! je sais ce que je vaux ! — puisse dire ça à cet ignoble journaliste, qui n’a rien à y répondre !
(Catulle Mendès, Gog)
On dit aussi dans le même sens : faire les cent dix-neuf coups :
Faites le diable à quatre, faites les cent dix-neuf coups… vous aurez de l’argent, et l’argent, dans notre siècle, il n’y a que ça !… On s’en fiche de la vertu ; la pauvreté, on la méprise…
(J. Patrice)
Faire relâche
Delvau, 1864 : Se refuser à toute conjonction, par maladie mensuelle ou par fantaisie pure, — ce qui est assez rare, qui a bu voulant toujours boire.
Il faut que tous les mois l’artiste se repose…
Une affiche à la porte, affiche de couleur,
Sur laquelle en travers, une bande s’attache,
Avertit le public qu’ici l’on fait relâche.
(Aug. Roussel)
Faire sa Sophie
Delvau, 1864 : Se dit de toute femme qui fait la sage quand il ne le faut pas.
À quoi ça m’aurait avancé de faire ma Sophie ?
(Charles Monselet)
Delvau, 1866 : v. n. Se scandaliser à propos d’une conversation un peu libre, montrer plus de sagesse qu’il ne convient. On dit aussi Faire sa poire, Faire sa merde, et Faire son étroite, — dans l’argot des voyous.
Virmaître, 1894 : Faire le dégoûté, à table ne manger que du bout des lèvres. Mot à mot : faire des manières. Synonyme de chipie (Argot du peuple). N.
France, 1907 : Prendre des airs pincée, afficher une vertu intempestive.
La petite pensionnaire, qui en sait aussi long que papa et maman, se croit obligée de faire sa Sophie.
On dit aussi : faire sa Lucie.
— Car tu ne vas pas faire ta Sophie,
Lili,
Et je t’apprendrai la philosophie,
Au lit.
(Montoya)
D’abord ej’ comprends pas qu’on s’gêne.
Ej’ suis ami d’la liberté,
J’fais pas ma Sophie, mon Ugène,
Quand ej’ pète, ej’ dis : J’ai pété.
Et pis nous sommes en République,
On n’est pus su’ l’pavé du roi ;
Va, va, mon vieux, va, pouss’ ta chique,
T’es dans la ru’, va, t’es chez toi.
(Aristide Bruant)
Faiseur
d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.
Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier
Gâter impunément de l’encre et du papier,
de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :
Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.
C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.
Halbert, 1849 : Commerçant.
Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.
Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.
Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.
Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.
(H. Murger, Lettres)
On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.
La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.
Hayard, 1907 : Escroc.
France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :
Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !
Faubourg
d’Hautel, 1808 : Il est bien de son faubourg, celui-là. Se dit par ironie d’un homme qui ignore les choses les plus naturelles ; qui est d’une grande simplicité, ou qui fait des propositions qu’on ne peut accepter.
Rigaud, 1881 : Derrière, dans le jargon du peuple. — Détruire le faubourg, donner des coups de pieds au derrière.
Si vous ne me payez pas, je vous ficherai une couleur sur la figure, je vous détruirai le faubourg à coups de botte.
(Huysmans, les Sœurs Vatard)
Feignantise
France, 1907 : Fainéantise.
Aujourd’hui, la feignantise rend estimable. Reluquez autour de vous : ceux à qui on tire bas le chapeau, ceux qui se la coulent douce, ce sont ceux qui ne fichent rien.
(Père Peinard)
Fichaise
d’Hautel, 1808 : Des fichaises. Pour dire des choses de peu d’importance ; des bibus, des riens. Voy. Foutaise.
Des fichaises en manière d’ange. Trivialité bouffonne qui équivaut à gaudrioles, vains ornemens, prétintailles.
Larchey, 1865 : Niaiserie, chose dont on peut se ficher.
Le passé n’est qu’un songe, Une fichaise, un rien.
(Vadé, 1756)
Delvau, 1866 : s. f. Chose de peu d’importance, — dans l’argot des bourgeois, qui n’osent pas dire Foutaise.
France, 1907 : Chose sans importance. Atténuation de foutaise dans la bouche des gens polis.
Fichard (va-t’en au)
Rigaud, 1881 : Va te faire fiche.
Fiche (va te faire) !
France, 1907 : Expression de désappointement. « Je croyais trouver la même dans sa chambre, mais va te faire fiche ! elle était déjà partie. »
Du pain de son ! des sous de cuivre !
C’est pour nous vivre ;
Mais va te faire fiche !
On nous prend pour des merlifiches !
(Jean Richepin)
… As-tu regardé, quelquefois, du fumier ?.…. C’est d’un mystère… d’une beauté déconcertante… Figure-toi un tas d’ordures, d’abord… Et puis, quand on cligne de l’œil, voilà que le tas s’anime, grandit, se soulève, grouille, devient vivant… et de combien de vies ?… Des formes apparaissent, des formes de fleurs, d’êtres féeriques, de surnaturels animaux qui brisent la coque de leur embryon… C’est une folie de germination merveilleuse, une magie de flores, de faunes, de chevelures, un éclatement de vie splendide… Oui, mais comment rendre ça dans ce sentiment ? J’ai essayé… Mais, va te faire fiche !…
(Octave Mirabeau)
On dit aussi dans le même sens : je t’en fiche, ou je t’en fous.
Qu’a caus’ quand alle a rien à faire
Ou dans l’jour, quand on est couché,
Mais l’soir, qu’a soye à son affaire
Et qu’a caus’ qu’avec le miché,
Mais j’t’en fous, faut qu’madam’ babille,
C’est des cancans, c’est des potins,
C’est La femme à Jules qu’est eun’ vrille,
Les sœurs à Pierr’ qu’est des putains…
(Aristide Bruant)
Fiche de consolation
Larchey, 1865 : Dédommagement. — Terme de whist.
Delvau, 1866 : s. f. Compensation, dédommagement.
France, 1907 : Compensation.
Ficher
d’Hautel, 1808 : Met bas et trivial qui est d’un fréquent usage parmi les Parisiens, et qui a un grand nombre d’acceptions.
Fichez le camp d’ici. Manière impérative et malhonnête de renvoyer quelqu’un ; et qui équivaut à, sortez d’ici ; retirez-vous.
Va te faire fiche. Pour, va te promener ; laisse moi tranquille.
Se ficher. Pour, se moquer de quelqu’un ; ne pas craindre ses menaces ; s’embarrasser peu de quelque chose.
Je m’en fiche. Pour, je me moque bien de lui ; je m’embarrasse peu de cette chose.
Je ťen fiche. Expression dubitative, pour cette chose n’est pas vraie ; tu te trompes assurément.
Je m’en fiche comme de Colin-Tampon. C’est-à-dire, comme de rien du tout ; je ne fais aucun cas de sa personne.
C’est bien fichant de n’avoir pas pu parvenir à conclure cette affaire.
C’est fichant d’avoir sacrifié son bien pour un ingrat.
C’est fichant de faire le gros seigneur et de n’avoir pas le sou. Ces locutions, comme on voit, expriment alternativement le regret, la plainte, le déplaisir, l’ironie.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Donner.
Vidocq, 1837 : v. a. — Bâiller.
Larchey, 1865 : Donner, flanquer.
Je l’ai fichue à l’eau.
(E. Sue)
J’lui fiche un soufflet.
(1750, Cailleau)
Fiche-moi la paix.
(Jaime)
Dès la fin du quatorzième siècle, ficher se trouve souvent dans le livre des faicts du mareschal de boucicaut (édit. michaud). — à une déroute de sarrasins, il est dit que les jardins favorisèrent beaucoup leur retraite, car s’y fichèrent ceulx qui eschapper peurent (p. 276). — la même année (1399), on nous représente les vénitiens après un combat maritime s’en allant ficher en leur ville de modon (p. 283). — enfin,
quand chateaumorant, avec la compaignée des autres prisonniers feurent arrivez à venise, adonc on les ficha en forte prison.
(édit. petitot, t. II, p. 83)
Larchey, 1865 : Faire. — Il est à remarquer que la finale de cet infinitif s’élide presque toujours.
Mais voyons, Limousin, avec un méchant budget d’une cinquantaine de millions, qu’est-ce que tu peux fiche ?
(Gavarni)
Larchey, 1865 : Fourrer.
Ne vas pas te ficher cela dans la cervelle.
(Le Rapatriage, parade du dix-huitième siècle)
Delvau, 1866 : v. a. Donner. Signifie aussi : Appliquer, envoyer, jeter.
Delvau, 1866 : v. n. Faire, convenir, importer. Une remarque en passant : On écrit Ficher, mais on prononce Fiche, à l’infinitif.
France, 1907 : Donner, envoyer. C’est une corruption du bas latin ficham facere, faire la fine, se moquer de quelqu’un.
Voir Faire fi. Les Italiens disent : Far le fiche. « Fichez-moi la paix. »
Ficher (se)
Larchey, 1865 : S’habiller.
Faut-y que ça soit chiche de ne pas se fiche en sauvage.
(Gavarni)
Larchey, 1865 : Se moquer.
Vous vous fichez du monde.
(Vadé, 1755)
Ah bah ! je t’en fiche, il m’embrassait toujours.
(L. Beauvallet)
Delvau, 1866 : v. réfl. S’habiller de telle ou telle façon. Se ficher en débardeur. Se costumer en débardeur.
Delvau, 1866 : v. réfl. Se mettre dans l’esprit.
Delvau, 1866 : v. réfl. Se moquer. Se ficher du monde. N’avoir aucune retenue, aucune pudeur. Je t’en fiche ! Se dit comme pour défier quelqu’un de faire telle ou telle chose.
France, 1907 : Se moquer, ne faire aucun cas d’une personne ou d’une chose, ce que les naturalistes traduisent par se foutre.
Combien en voilà-t-il qui meurent ainsi, le rire aux dents, comme un couteau de pirate montant à l’abordage ?
Ils s’en fichent parce que votre guillotine honteuse, secrète, a perdu toute signification. Ou l’exécution à huis clos, dans la prison, loin des yeux des enfants, si la suppression des coupables est nécessaire — ou l’échafaud d’antan, si haut qu’on le distinguait, en plein midi, des remparts de la ville !
Ils s’en fichent aussi parce que la lassitude d’exister emplit les cœurs et exaspère les courages — que les temps sont venus, peut-être, de rire à la mort.
(Séverine)
Se ficher du tiers comme du quart, se moquer de tout, ne rien craindre.
Si bien que me voilà, moi, Séverine, qui tends la main pour les petits du sergot ! Je ne m’attendais pas à celle-là ; ni le public non plus. Mais c’est que c’est des petits, tout de même — et qu’ils auront faim et qu’ils auront froid, ces innocents, tout comme les enfants de mes compagnons d’idée ! Je suis une maman ; après tout… et je me fiche du tiers et du quart !
(Séverine)
— Aussi je leur rends bien la monnaie de leur pièce, je vous le jure ! À rosse, rosse et demie ! Et puis je prends tout ça gaiement, moi, me fichant du tiers comme du quart ! C’est le bon moyen.
(Albert Cim, Demoiselles à marier)
Ficher comme de coller un tampon (s’en)
Rigaud, 1881 : S’en moquer complètement ; c’est la variante de « s’en ficher comme de colin tampon. »
Ficher dans la douane (s’en)
Fustier, 1889 : S’ennuyer énormément. Argot de ces messieurs de la douane.
Ficher dedans
Larchey, 1865 : Tromper. V. Dedans.
France, 1907 : Tromper. Les politiciens, quels qu’ils soient, ficheront toujours dedans le populo.
Enfin, la politique ramassait, plus particulièrement, pour Barsac, en une synthèse, le monde et les hommes ; il y voyait l’éternel caméléon qui change de couleurs selon ses intérêts, tout en couvrant lesdits intérêts des grands mots de patrie, république, morale, bien du peuple, — La Marseillaise ! zim ! boum ! boum ! — Il était, avec une façon plus délicate et plus intelligente de s’exprimer, de l’opinion de l’ouvrier qui criait :
— La politique, c’est l’art de ficher tout le monde dedans et de se réserver à soi et aux siens l’assiette au beurre.
(Félicien Champsaur, Le Mandarin)
Ficher la colle
Halbert, 1849 : Mentir adroitement.
Ficher la colle gourdement
Halbert, 1849 : Être bon trucheur en perfection.
Ficher la misère par quartiers
Larchey, 1865 : Être pauvre.
Ficher le camp
Larchey, 1865 : Décamper.
Mon enfant, fiche moi le camp.
(Rétif, 1778 Contemporaine, 1783)
Delvau, 1866 : v. a. S’en aller, s’enfuir. Le peuple dit : Foutre le camp.
France, 1907 : S’en aller, fuir.
L’heure de retourner au gîte
Venant pour eux un peu trop vite,
Il fallut payer sur-le-champ,
Et, comme on dit, ficher le camp.
(J.J. Vadé)
Ficher ou deficher
Halbert, 1849 : Bailler.
Ficher ou déficher
anon., 1827 : Bailler.
Ficher son billet (en)
Delvau, 1866 : Donner mieux que sa parole, faire croire qu’on y engagerait même sa signature. Le peuple dit En foutre son billet.
France, 1907 : Affirmer.
Ficher une colle
Larchey, 1865 : Conter un mensonge. — V. Colle.
Pour mieux duper les innocents, Être adroit à ficher la colle.
(1651, la Juliade)
Rigaud, 1881 : Débiter un mensonge. — Ficher s’emploie honnêtement à la place du verbe qui commence par la même lettre et dont a tant abusé le père Duchêne.
Fichumacer
Larchey, 1865 : Diminutif de ficher.
D’mandez moi donc où c’qu’est Allé c’flaneux d’ Cadet ! C’qu’il peut fichumacer À l’heure qu’il est.
(Désaugiers)
France, 1907 : Augmentatif de ficher.
D’mandez-moi donc où c’qu’est
Allé c’flâneux d’Cadet ?
C’qu’il peut fichurmacer
À l’heure qu’il est ?
(Désaugiers)
Fiole (souper de la)
Merlin, 1888 : J’ai soupé de votre fiole. Expression qui signifie : Je sais à quoi m’en tenir sur votre compte, ce que valent vos paroles ou vos actes ; donc, brisons là ! Se ficher de la fiole de quelqu’un, veut dire se moquer de lui.
Fiquer
Vidocq, 1837 : v. a. — Plonger ; ne s’entend que de cette manière : plonger un couteau dans le cœur.
M.D., 1844 : Donner.
Delvau, 1866 : v. a. Enfoncer, ficher, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Frapper à coups de poignard, à coups de couteau, — dans le jargon des voleurs.
La Rue, 1894 : Enfoncer. Frapper à coups de couteau.
Hayard, 1907 : Prêter.
France, 1907 : Enfoncer, frapper.
Flafla
Larchey, 1865 : Grand étalage. — Onomatopée.
Delvau, 1866 : s. m. Étalage pompeux, en paroles ou en actions, — dans l’argot du peuple, très onomatopéique. Car je ne pense pas qu’il faille voir autre chose qu’une onomatopée dans ce mot, qui est une imitation, soit d’une batterie de tambour bien connue, soit du fracas de l’éclair.
Comme Parisien, ayant emboîté le pas aux tapins de mon quartier, lorsque j’étais enfant, je pencherais volontiers pour la première hypothèse ; comme étymologiste, j’inclinerais à croire que la seconde vaut mieux, — d’autant plus que les Anglais emploient le même mot dans le même sens. Flash (éclair), disent-ils ; flash-flash (embarras, manières.)
Faire du fla-fla. Faire des embarras.
Rigaud, 1881 : Embarras, manières. — Faire du flafla, faire des embarras. — Un objet qui a du flafla, c’est du clinquant.
France, 1907 : Étalage pompeux, soit de costume, soit de paroles.
Faire du flafla, faire des embarras. Flafla vient de l’onomatopée anglaise flash, éclair, d’où flas-flash, embarras, manières affectées et prétentieuses.
— Sale type que le bourgeois parisien. J’ai ouï dire par mon père qui l’a fréquenté jadis, qu’il n’y a rien de plus mesquin et de plus ladre dans son intérieur. Tout est pour le flafla, le dehors. Paraître plus riche que l’on n’est, jeter de la poudre aux yeux des voisins et des connaissances ; faire passer la plus grande partie des recettes ou des appointements en toilettes et en colifichets… mesurer la nourriture et peser le pain de la servante… se serrer le ventre pour se gonfler le torse.
(Hector France, La Mort du Czar)
Floutière
Virmaître, 1894 : Rien. Au XVIe siècle on critiquait les archi-suppôts chargés de réformer le langage (l’argot) en usage dans les cours des Miracles ; on disait d’eux… sans ficher floutière. Le mot est resté en usage (Argot du peuple).
France, 1907 : Rien.
Flut, flûte !
France, 1907 : Exclamations négatives ou moqueuses. On dit aussi : Des flûtes !
Cette demoiselle disait : « Zut ! Flûte ! Tu m’embêtes ! » et répondait : « Des dattes ! » à qui l’importunait.
(Germain)
La belle affaire, qu’un type se tue devant vous. Sur de moment, je ne dis pas, ça doit faire quelque chose ; mais deux jours après, flûte ! Sans compter que tous ceux qui se fichent de nous avant seraient les premiers à venir nous voir.
(Ivan Bouvier)
Fouiller (se)
Delvau, 1866 : Chercher inutilement, — dans l’argot des faubouriens, qui n’emploient ce verbe que dans cette phrase : Tu peux te fouiller. C’est-à-dire : Tout ce que tu diras et feras sera inutile.
France, 1907 : Chercher inutilement, attendre en vain. « Tu peux te fouiller, tu n’obtiendras rien. »
Le caporal, qui ne décolérait pas, me déclara que, pour la soupe, je pouvais me fouiller. La menace me fit peu d’effet. Je m’étendis sur le carreau, la tête appuyée sur mon sac, mangeant un morceau de pain qui me semblait délicieux.
(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)
— Vous savez., l’abbé, si c’est pour de l’argent, vous pouvez vous fouiller ! Plus rien dans mes poches, ni dans celles des abonnés. N’espérez pas même une note pour une couturière à la journée suffisant seule par son travail à l’éducation de douze gosses ! Vous en ai-je assez fourré, des cinq louis, et des vingt-cinq louis ! Ah çà ! qu’est-ce que vous en fichez, de l’argent ? Ça n’est pas à nourrir vos moutards que vous l’employez, non ! ils crèvent de faim, ils finiront par se manger les uns les autres. Si vous en faites des missionnaires, c’est eux qui apprendront l’anthropophagie aux noirs.
(Catulle Mendès, Gog)
Foutaises
d’Hautel, 1808 : Des foutaises. Pour dire des choses de peu d’importance ; des bagatelles ; des bibus des riens.
On dit moins incivilement des fichaises.
Des foutaises en manière d’ange. Pour dire des gaudrioles ; des ornemens frivoles ; de petits enjolivemens.
Larchey, 1865 : « Bagatelles de peu d’importance. On dit moins incivilement fichaise. » — 1808, d’Hautel. pour le verbe d’où dérive ce substantif, voir également ficher, dont il est en tout le synonyme. — quelques exemples suffiront à prouver que son usage est général. Il signifie tour à tour perdre « Et bien, dit-elle, soit !… ce qui est fait est fait, il n’y a point de remède, qui est outu est outu. (Quelques docteurs disent qu’elle adjoucta une F). » — Contes d’Eutrapel (seizième siècle). — « Certes on peut dire que tout est foutu pour eux (les mazarins), puisque dans le festin des princes, le libérateur et les délivrez ont beu, disant : À la santé du Roy et foutre du Mazarin ! » — Les Trois Masques de bouc, ou la Savonette, 1651. se moquer Une des brochures les plus violentes de la révolution de 1789 porte pour titre : Et je m’en fouts. — « Ils ne s’en foutront plus les coquins. » — Hébert, 1793. — « Je me fouts de la guillotine. » — P. Lacroix, 1832. frapper « Nos Parisiens portent moustaches ; Ils te foutront sur la … »
Rigaud, 1881 : Niaiseries, propos en l’air, objets sans valeur.
Foutre (se)
Delvau, 1866 : Se moquer, — dans l’argot du peuple, qui ne mâche pas ses mots, et, d’ailleurs, n’attache pas à celui-ci d’autre sens que les bourgeois au verbe se ficher. D’un autre côté aussi, n’est-il pas autorisé à dire ce que le bibliophile Jacob n’a pas craint d’écrire dans Vertu et tempérament, — un roman fort curieux et fort intéressant sur les mœurs de la Restauration, où on lit : « Quand un lâche nous trahirait, nous nous en foutons ! »
La Rue, 1894 : Se moquer. Le mot est grossier. Se ficher est une atténuation. Signifie aussi jeter, placer, donner, faire, s’habiller. Ficher au poste (on prononce fich’), ficher sa montre au clou, ficher une gifle, mal fichu (mal habillé), ne rien fiche. Allez vous faire ficher (allez au diable), ficher dedans (tromper) ; ficher la paix (laisser tranquille) ; ficher le camp (partir).
France, 1907 : Se moquer de quelqu’un ou de quelque chose, ne pas y tenir.
— Je me fous de la philosophie, en sommes, vous savez ! Et je donnerais tout l’œuvre d’Aristote, voire Platon et son Banquet, pour tenir longtemps, — toujours ! — dans mes bras, une taille souple comme la vitre, prolongée comme la tienne, ô mon idole, par un de ces derrières royaux qui démolissent si éloquemment toutes les ratiocinations des Strindberg !…
(Fin de Siècle)
Ça m’est égal, v’là tout’ l’histoire ;
Je n’vous désire ni bien ni mal ;
Ne m’gênez pas, c’est l’principal ;
Buvez sitôt qu’j’ai fini d’boire.
J’suis pas méchant, ça m’dérang’rait ;
J’suis pas bon, un autr’ me mang’rait ;
J’mijot’ dans mon indifférence !
Dites noir, dites rouge ou blanc,
Moi je n’dis rien—c’est bien plus franc —
Criez : Viv’ le roi ! Viv’ la France !
Viv’ la Prusse ! Engueulez-vous tous…
J’m’en fous !
(Paul Paillette)
— Non, papa serait en colères…
D’ailleurs, je n’ai que trente sous,
— Garde ton argent ! je m’en fous !
Est-ce qu’à ton âge on éclaire ?
(Albert Glatigny)
Sous la Restauration, le couplet suivant était chanté par les bonapartistes :
Je me fout du Roi,
Du comte d’Artois,
Du duc d’Angoulème,
Du duc de Berry,
D’la duchesse aussi
Et de qui les aime.
Galapiat
Larchey, 1865 : Galopin. — Corruption du mot.
Il dit aux avocats : Vous êtes un tas de galapiats qui vous fichez du monde.
(Balzac)
Delvau, 1866 : s. m. Fainéant, voyou, — dans l’argot du peuple. On dit aussi : Galapiau, Galapian, Galopiau, qui sont autant de formes du mot Galopin.
Galettard
France, 1907 : Riche, qui a de la galette.
— Oh ! là, là ! Mais regardez-vous donc dans la glace. Sans être un Apollon, n’empêche que Jean vous fait encore rudement la pige à tous les trois. Et puis, il est moins gourde que vous, qui ne fichez rien de vos dix doigts.
— Parbleu ! il n’a pas le sou.
— La voilà bien, la grande raison. Parce que vous êtes très galettards, vous vous croyez des malins. La belle affaire ! Est-ce vous qui l’avez gagnée, votre belle galette ou bien vos papas ?
(Yvan Bouvier)
Galvaudage
Larchey, 1865 : Tripotage.
Surtout pas de galvaudage ni de chipoteries.
(Balzac)
Se galvauder : Compromettre sa réputation.
Delvau, 1866 : s. m. Désordre, gaspillage de fortune et d’existence. Argot des bourgeois.
Rigaud, 1881 : Flânerie crapuleuse, dégradation morale. — Mauvaise fréquentation. Se livrer au galvaudage, s’encanailler de parti pris.
France, 1907 : Désordre, gaspillage, souillure.
M. Gigou. — Regarde le petit Gardon ; il est raisonnable, beaucoup de tenue. Seulement, il a su choisir une maîtresse dans un monde honorable, dans notre monde, une amie de sa sœur, qui ne l’affiche pas et qui ne lui coûte pas un sou.
Mme Gigou, — Ah ! oui… c’est ce qu’il faudrait à notre Georges, une femme mariée qui n’aurait pas beaucoup de liberté et qu’il ne verrait que de temps en temps. Ça le fatiguerait moins… Encore faudrait-il l’aider ; mais nous ne voyons personne, nous vivons comme des ours dans notre coin. Alors, ce garçon s’ennuie à la maison, il va n’importe où et rencontre n’importe qui.
M. Gigou. — Nous ne pouvons pas donner des bals pour coller notre fils comme on en donne pour marier sa fille !
Mme Gigou. — Mais, sans donner des bals, on peut donner des diners, des soirées. Ainsi font les Gardon, et c’est chez eux que leur fils a rencontré cette petite Mme du Tilleul, pour ne pas la nommer : on est sûr, de la sorte, qu’un enfant ne tombe pas dans le galvaudage avec des femmes de mauvaise compagnie.
(Maurice Donnay, Les Bons Parents)
Gaudrioles
d’Hautel, 1808 : Colifichets, ornemens superflus ; gaillardises, sornettes, balivernes.
Gniaf
Delvau, 1866 : s. m. Ouvrier, — dans l’argot des cordonniers. Savetier, — dans l’argot des ouvriers.
La Rue, 1894 : Ouvrier cordonnier. Savetier.
Virmaître, 1894 : Plusieurs degrés au-dessous du savetier. On appelle gniaf tout individu qui gâte un ouvrage. Se conduire comme un gniaf : commettre des bassesses (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Cordonnier.
Hayard, 1907 : Cordonnier, savetier.
France, 1907 : Savetier, mauvais cordonnier ou, plus généralement, mauvais ouvrier ; de l’anglais to gnaw, ronger, rogner, qui vient lui-même du grec gnafô, racler, râtisser. L’apprenti cordonnier se nommé pignouf, corruption de petit gniaf.
À ce moment, je marchais rue Maubuée ; les gniafs, on les remue à la pelle dans le quartier, — on se réunissait chez l’un, chez l’autre, et on gueulait, nom de Dieu ! La maison en tremblait.
(Père Peinard)
Ces dessins, ces abominables — rt superbes ! — dessins du Père Peinard, ébauchés au gros trait, à la manière d’affiches et d’une tonalité si puissante, en dépit du manque de couleur, savez-vous de qui ils sont ? De galvaudeux, sans doute, de bohèmes, de ratés, de vieux gredins ayant noyé dans l’absinthe leur talent de jadis — ou de gniafs en mal d’esthétique ?
Ouitche ! mes maîtres, vous croyez ça ?
Ils sont l’œuvre d’lbels, de Félix Pizano, de Luce, de toute cette jeune et vaillante phalange d’artistes classés, acclamés déjà, qui s’en viennent derrière l’illustrateur de Paris, le maître Chéret.
(Séverine, Le Journal)
— Je t’avais connu acteur et tu étais un savetier, je te subis directeur et tu n’es plus qu’un gniaf.
(Henry Bauër, Les Grands Guignols)
Gobelotter
Delvau, 1866 : v. a. Aller de cabaret en cabaret. Signifie aussi, Buvotter, boire à petits coups.
Rigaud, 1881 : S’amuser, rire, boire et chanter. — Le dictionnaire de l’Académie le donne dans le sens de boire à plusieurs petits coups.
France, 1907 : Aller boire de cabaret en cabaret, vider des gobelets. « Façon de boire, quand on n’a pas soif, dit le docteur Grégoire. Et c’est la bonne. »
— Hein ? crois-tu que ça commence à être agréable d’être député ? Qu’est-ce que ce sera quand nous serons les maîtres… les maîtres en plein ?… Ce qu’on va gobelotter !
— Ah ! mais… vous savez, il y a une grande réception au ministère du commerce, ce soir : on va gobelotter à l’œil. Ah ! merci, il est temps ! Mac-Mahon, il se fiche de ça, lui. Il a beau mouiller son uniforme, il a, pour se chauffer, le bois de l’État, il vit aux frais de la princesse ; mais nous, nous qui votons les fonds de tous les budgétivores, grands et petits, nous ne gobelottons pas. En voilà un métier de faire gobeletter les autres, si on ne gobelotte pas soi-même. Moi, ce soir, je ne dépote pas du buffet.
(Edgar Monteil, Le Monde officiel)
Gogo
d’Hautel, 1808 : Avoir de tout à gogo. Pour avoir abondamment tout ce que l’on peut désirer ; être très à son aise ; être à même de se procurer les jouissances de la vie.
Larchey, 1865 : Dupe, homme crédule, facile à duper. — Abréviation du vieux mot gogoyé : raillé, plaisanté. V. Roquefort. — Villon paraît déjà connaître ce mot dans la ballade où il chante les charmes de la grosse Margot qui…Riant, m’assit le point sur le sommet, Gogo me dit, et me lâche un gros pet.
C’est en encore ces gogos-là qui seront les dindons de la farce.
(E. Sue)
Avec le monde des agioteurs, il allèche le gogo par l’espoir du dividende.
(F. Deriège)
Delvau, 1866 : s. m. Homme crédule, destiné à prendre des actions dans toutes les entreprises industrielles, même et surtout dans les plus véreuses, — chemins de fer de Paris à la lune, mines de café au lait, de charbon de bois, de cassonnade, enfin de toutes les créations les plus fantastiques sorties du cerveau de Mercadet ou de Robert Macaire. À propos de ce mot encore, les étymologistes bien intentionnés sont partis à fond de train vers le passé et se sont égarés en route, — parce qu’ils tournaient le dos au poteau indicateur de la bonne voie. L’un veut que gogo vienne de gogue, expression du moyen âge qui signifie raillerie : l’autre trouve gogo dans François Villon et n’hésite pas un seul instant à lui donner le sens qu’il a aujourd’hui. Pourquoi, au lieu d’aller si loin si inutilement, ne se sont-ils pas baissés pour ramasser une expression qui traîne depuis longtemps dans la langue du peuple, et qui leur eût expliqué à merveille la crédulité des gens à qui l’on promet qu’ils auront tout à gogo ? Ce mot « du moyen âge » date de 1830-1835.
Rigaud, 1881 : Niais, nigaud ; abréviation et redoublement de la dernière syllabe de nigaud. Gogo pour gaudgaud. — Quelques écrivains l’ont, par raillerie, employé comme synonyme d’actionnaire. C’est le nom d’un actionnaire récalcitrant dans la pièce de Robert-Macaire.
La Rue, 1894 : Niais, dupe.
France, 1907 : Homme crédule, dupe, proie des gens d’affaires et des lanceurs d’affaires ; du vieux français gogaille, sottise, simplicité, « Paris est peuplée de gogos. » M. Gogo est un personnage de Robert Macaire et passa dans la circulation à l’époque de la grande vogue de cette pièce, c’est-à-dire de 1830 à 1835, mais le mot existait déjà depuis longtemps, puisqu’on le trouve dans une ballade de François Villon, où, raconte-t-il, la grosse Margot,
Riant, m’assit le poing sur le sommet,
Gogo me dit, et me lâche un gros pet.
En 1844, Paul de Kock donna un roman sous le titre : La Famille Gogo, et sous le même titre, en 1859, un vaudeville en cinq actes.
Avez-vous vu jouer Robert Macaire ? ou avez-vous lu ? Car il y a, sous des titres divers, Robert Macaire, pièce, et Robert Macaire, roman. Avant même que l’inventeur de cette extraordinaire et féroce bouffonnerie, inventeur resté mystérieux, — je ne m’en tiens pas aux auteurs qu’affirmait l’affiche ou la couverture, et, en tout cas, ils ont eu pour collaborateur quelqu’un qui avait plus de génie que Benjamin Entier et même que Frédérick-Lemaître. M. Tout-le-Monde ! — avant même que cette atroce farce eût popularisé Gogo, le type, sous d’autres noms, en était banal au théâtre ; car la bêtise crédule est une des formes éternelles de l’humanité. Les dieux le savent bien, et les financiers aussi.
(Catulle Mendès)
Vers minuit, la partie commençait à devenir sérieuse ; à peine si la rumeur du boulevard produisait une légère émotion parmi les membres présents, pour la plupart desquels le mot de patrie n’existe pas, car la patrie pour eux, c’était le pays où l’on peut, le plus impunément, détrousser le gogo d’une façon quelconque.
(Théodore Cahu, Vendus à l’ennemi)
Attaquer une diligence,
En ce temps de chemins de fer,
Impossible. On met, c’est moins cher
Monsieur Gege dans l’indigence,
On pousse d’infectes valeurs,
Des métaux on annonce l’ère…
C’est bien mesquin. Tout dégénère
Aujourd’hui, — même les voleurs.
(Don Caprice, Gil Blas)
Les aventures d’Arton, aussi bien dans le monde de la finance que dans le monde galant, sont banales, et mille Parisiens les ont vécues. Seulement, lui les a vécues toutes ensemble. Il brassait les affaires comme il embrassait ses maîtresses, vingt-deux à la fois. Ce fut un type. Il a sombré — tandis que plusieurs de ses collègues en escroquerie, plusieurs de ceux qui, dans cette gigantesque odyssée du Panama, se sont enrichis avec la bonne galette des gogos, tiennent aujourd’hui le haut du pavé, font de la poussière, commanditent celui-ci, asservissent celui-là, bavardent avec les ministres et consentent à ce que certains députés et certains journalistes ramassent les miettes de leur table.
(Pédrille, L’intransigeant)
Gonze, gonzesse
Larchey, 1865 : Homme, femme. V Regout, Raleur. — Pris souvent dans le sens de Bourgeois à dépouiller.
Mais votre orange est fichée. Elle n’a point de queue ? — Allez donc, gonze.
(Vadé, 1788)
Guérite à calotins
Rigaud, 1881 : Confessionnal, — dans le jargon du peuple. Elle est toujours fourrée dans les guérites à calotins. — Moi, j’y ficherais des calottes à ta place.
France, 1907 : Confessionnal.
Gueule (faire la)
France, 1907 : Prendre des airs importants ou simplement ne pas paraître satisfait.
La bourgeoisie âpre et bégueule
Dont les plus beaux jours sont comptés,
D’ici peu fera triste gueule
Devant nos faubourgs révoltés.
(Georges Baillet)
Les quotidiens ont raconté, ces jours-ci, sans le plus léger commentaire, qu’à Londres, en plein tribunal, un prolo a réclamé le bagne, affirmant qu’il préférait vivre en prison qu’en liberté.
Le pauvre bougre en question, James Kendrick, fut arrêté sur le tas, il y a deux ans, en train de fracturer une porte. Son affaire paraissait si claire que, sans ajuster leurs bésicles, ni défriser leurs perruques d’étoupes blanches, les enjuponnés administrèrent à l’accusé trois ans de servitude pénale.
C’était justement ce que désirait Kendrick ! Tout au plus aurait-il renaudé parce que la dose n’était pas assez forte.
Gai ct content, notre condamné fut expédié au bagne de Portland ; jovial comme pas un, le type se fit gober de tout le monde, aussi bien des gardes-chiourme que des autres détenus. C’était un prisonnier modèle, aussi s’empressa-t-on de le fiche en liberté conditionnelle.
Kendrick fit bien un peu la gueule, mais il avait 102 francs de masse à palper et il se dit qu’il lui serait facile de se faire refoutre dedans, puisqu’il n’était qu’en liberté conditionnellement.
(La Sociale)
Houbille
d’Hautel, 1808 : Colifichet, bagatelle ; chiffons de femmes, haillons, guenilles.
Jambe (la)
Rossignol, 1901 : Pour dire à quelqu’un : laisses-moi, tu me rases, tu m’ennuies, ou tais-toi, en voilà assez, on dit : la Jambe, fiche-nous la paix.
Je m’en fiche comme de colin-tampon
Larchey, 1865 : Je ne fais aucun cas de sa personne (1808, d’Hautel). — On appelait colin-tampons les Suisses en garnison à Paris. Les mazarinades en donnèrent plus d’une preuve.
Jugerie
France, 1907 : Jugement.
Parmi les pauvres bougres qui, en passant en jugerie, insultent les chats-fourrés, les traitant de vaches, ou bien leur fichent leur soulier à la tête, y en a la plupart — presque la moitié — qui en faisant ça ne visent qu’à se faire augmenter la dose.
(La Sociale)
Lâcher d’un cran
Rossignol, 1901 : « Fiche-nous la paix, tu nous ennuies, lâche-nous d’un cran. — Ma maîtresse m’a quitté, elle m’a lâché d’un cran. »
France, 1907 : Se débarrasser de quelqu’un.
— Les hommes sont si bêtes qu’ils n’estiment que ce qui coûte cher. Moi aussi, j’avais un amant, un poète, que j’adorais de tout mon petit cœur. Eh bien ! comme j’étais très sage et très douce avec lui, que je travaillais honnêtement afin de lui enlever l’ombre d’une dépense, un beau jour il m’a lâchée de plusieurs crans pour s’acoquiner avec une vieille lorette, maquillée comme un mur peint à neuf, et qui lui a mangé ses onze mille francs de capital en trois mois.
(Ces Dames du Casino, 1862)
Lâcher le coude
France, 1907 : Laisser quelqu’un tranquille ; s’emploie surtout dans le sens de ficher la paix.
— Lâchez-nous le coude avec votre politique… Lisez les assassinats, c’est plus rigolo.
(Émile Zola, L’Assommoir)
— Alors elle s’est mise en colère et a crié devant tout le corps de ballet réuni : « Voyez-vous cette sale puce qui dit que les autres ne connaissent pas l’amour, parce qu’elle a eu un vieil orang-outang ! » Moi de lui dire : « Tu aurais bien voulu l’avoir à ma place, et même après moi, car tu es encore contente, aujourd’hui, de ramasser mes restes. » Alors, la Salvia s’en est mêlée. Elle m’a regardée avec ses grands yeux bêtes et m’a dit : « Ce n’est pas gentil, Zéozia, ce que tu dis là. » Je me monte et je lui crie : « Toi aussi, tu as mes restes ! Lâche-moi le coude ! »
(Edgar Monteil, Le Monde officiel)
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