Virmaître, 1894 : Être grondé à en être abattu. Équivalent à recevoir un gras, un suif, en un mot, à être enlevé (Argot du peuple). N.
Abattage (en recevoir un)
Aligner
d’Hautel, 1808 : S’aligner. Se mettre sur ses gardes, prendre ses dimensions pour réussir dans une affaire.
Aligner les affaires. Locution basse et figurée, qui veut dire arranger, disposer les choses de manière à n’en être pas dupé ; se garder un quant à part ; faire son lot dans une distribution.
Delvau, 1866 : v. n. Mettre le couvert, — dans l’argot des francs-maçons.
Rossignol, 1901 : Se battre.
Si tu n’es pas content, allons nous aligner.
Dans l’armée lorsque deux militaires vont en duel, ils vont s’aligner.
Avoir des as dans son jeu
Delvau, 1866 : v. n. Avoir du bonheur, de la chance dans ses entreprises. Argot du peuple. N’avoir plus d’as dans son jeu. Avoir tout perdu, famille, affection, fortune, en être réduit à mourir.
Baiser ou foutre à couillons rabattus, ou comme un dieu
Delvau, 1864 : Avec énergie, sans songer au mari que l’on cocufie ni aux enfants que l’on procrée, — comme tous les hommes voudraient bien pouvoir foutre, et comme toutes les femmes voudraient bien être foutues.
Et maintenant, gonzesse, que je t’ai foutue à couillons rabattus, comme tu n’es pas foutue d’être foutue jamais de ta garce de vie…
(Lemercier de Neuville)
Les hommes, lorsqu’ils ont foutu
À double couillon rabattu,
Se lavent dans une terrine.
(Dumoulin-Darcy)
Madame Durut, sentant les approches du suprême bonheur, se livre au transport, et, s’agitant à l’avenant, s’écrie : Foutre ! c’est trop de plaisir ! il fout comme un Dieu !
(A. de Nerciat)
Balançoires
Delvau, 1864 : Simagrées que fait une fille qui ne veut pas être baisée, mais qui veut bien être payée ; promesses de jouissances qu’elle fait au miché racolé par elle.
Car je connais ces balançoires,
Je suis roublard,
Et j’ pourrais écrir’ les mémoires
Du lupanar.
(Lemercier de Neuville)
Béguin
Larchey, 1865 : Passion. — Vient du mot béguin : chaperon, coiffure. Allusion semblable à celle qui fait appeler coiffée une personne éprise.
Il y a bel âge que je ne pense plus à mon premier béguin.
(Monselet)
Béguin :Tête.
Tu y as donc tapé sur le béguin.
(Robert Macaire, 1836)
Delvau, 1866 : s. m. Caprice, chose dont on se coiffe volontiers l’esprit. Argot de Breda-Street. Avoir un béguin pour une femme. En être très amoureux. Avoir un béguin pour un homme. Le souhaiter pour amant quand on est femme — légère.
On disait autrefois S’embéguiner.
Delvau, 1866 : s. m. Tête, — dans l’argot des faubouriens.
Rigaud, 1881 : Tête. C’est la tête prise pour le bonnet. Caprice amoureux. — Avoir un béguin, être épris de.
Moi, monsieur, j’ai un béguin pour les hommes rassis et pas trop spirituels… Aussi vous me plaisez.
(Almanach du Charivari, 1880)
La Rue, 1894 : Tête. Caprice amoureux.
Virmaître, 1894 : Petit serre-tête en toile que l’on met sur la tête des enfants nouveau-nés (Argot des nourrices). V. Avoir un béguin.
Rossignol, 1901 : Être amoureux d’une femme ou d’une chose.
J’ai un béguin pour cette femme. — Allons en ce café, j’ai un béguin pour cet établissement.
Béguin veut aussi dire aimer à… l’œil, sans que ça coûte.
France, 1907 : Caprice.
— J’ai toujours eu un béguin pour toi, tu sais bien, j’aime les grosses femmes, on ne se refait pas !
(Oscar Méténier)
C’est pas un’ plaisanterie,
Faut que j’passe mon béguin ;
J’suis pas jolie, jolie,
Mais j’suis cochonne tout plein.
(Louis Barron)
Frère Laurent. — Alors, vous voulez vous marier ?
Juliette. — Oui, j’ai le béguin pour lui.
Roméo. — Et moi, je l’idole.
Frère Laurent. — Une bonne niche à faire à vos raseurs de pères, ça me va… Une, deux, trois, ça y est… vous l’êtes !
(Le Théâtre libre)
— J’sais bien qu’i’ n’est pas beau, va, il a une taille de hareng, i’ louche même !
Mais quoi ! elle l’aimait ! Cette asperge montée et défraichie, elle en était toquée ! « C’est bête, va, d’avoir des béguins »
(Aug. Germain)
Béguin veut dire aussi tête, dans l’argot populaire : Se mettre quelque chose dans le béguin.
Bérengérisme
Virmaître, 1894 : En être atteint, c’est une maladie bien désagréable. Le Père la Pudeur qui fonctionne au bal de l’Elysée-Montmartre, bérengérise les danseuses qui lèvent la jambe à hauteur de l’œil sans pantalon :
— Veux-tu cacher ton prospectus ? dit le vieil empêcheur de danser en rond.
— Ça m’est recommandé par mon médecin de lui faire prendre l’air, répond la Môme Cervelas (Argot du peuple). N.
Bleu
Vidocq, 1837 : s. m. — Manteau.
Larchey, 1865 : Conscrit. — Allusion à la blouse bleue de la plupart des recrues.
Celui des bleus qui est le plus jobard.
(La Barre)
Bleu : Gros vin dont les gouttes laissent des taches bleues sur la table.
La franchise, arrosée par les libations d’un petit bleu, les avait poussés l’un l’autre à se faire leur biographie.
(Murger)
Delvau, 1866 : adj. Surprenant, excessif, invraisemblable. C’est bleu. C’est incroyable. En être bleu. Être stupéfait d’une chose, n’en pas revenir, se congestionner en apprenant une nouvelle. Être bleu. Être étonnamment mauvais, — dans l’argot des coulisses.
On disait autrefois : C’est vert ! Les couleurs changent, non les mœurs.
Delvau, 1866 : s. m. Bonapartiste, — dans l’argot du peuple, rendant ainsi à ses adversaires qui l’appellent rouge, la monnaie de leur couleur. Les chouans appelaient Bleus les soldats de la République, qui les appelaient Blancs.
Delvau, 1866 : s. m. Conscrit, — dans l’argot des troupiers ; cavalier nouvellement arrivé, — dans l’argot des élèves de Saumur.
Delvau, 1866 : s. m. Manteau, — dans l’argot des voyous, qui ont voulu consacrer à leur façon la mémoire de Champion.
Delvau, 1866 : s. m. Marque d’un coup de poing sur la chair. Faire des bleus. Donner des coups.
Delvau, 1866 : s. m. Vin de barrière, — dans l’argot du peuple, qui a remarqué que ce Bourgogne apocryphe tachait de bleu les nappes des cabarets. On dit aussi Petit bleu.
Rigaud, 1881 : « C’est le conscrit qui a reçu la clarinette de six pieds ; les plus malins (au régiment) ne le nomment plus recrue ; il devient un bleu. Le bleu est une espérance qui se réalise au bruit du canon. »
(A. Camus)
En souvenir des habits bleus qui, sous la Révolution, remplacèrent les habits blancs des soldats. (L. Larchey)
Rigaud, 1881 : Manteau ; à l’époque où l’homme au petit manteau-bleu était populaire.
Merlin, 1888 : Conscrit.
La Rue, 1894 : Conscrit. Vin. Manteau. C’est bleu ! c’est surprenant.
Virmaître, 1894 : Jeune soldat. Se dit de tous les hommes qui arrivent au régiment. Ils sont bleu jusqu’à ce qu’ils soient passés à l’école de peloton (Argot des troupiers).
Rossignol, 1901 : Soldat nouvellement incorporé. À l’époque où on ne recrutait pas dans le régiment de zouaves, celui qui y était admis après un congé de sept ans était encore un bleu ; les temps sont changés.
Hayard, 1907 : Jeune soldat.
France, 1907 : Conscrit. Ce terme remonte à 1793, où l’on donna des habits bleus aux volontaires de la République. L’ancienne infanterie, jusqu’à la formation des brigades, portait l’habit blanc. Bleu, stupéfait, le conscrit étant, à son arrivée au régiment, étonné et ahuri de ce qu’il voit et de ce qu’il entend ; cette expression ne viendrait-elle pas de là, plutôt que de « congestionné de stupéfaction », comme le suppose Lorédan Larchey ? J’en suis resté bleu signifierait donc : J’en suis resté stupéfait comme un bleu. On dit, dans le même sens, en bailler tout bleu. On sait que les chouans désignaient les soldats républicains sous le sobriquet de bleus.
Bourreler
d’Hautel, 1808 : Avoir l’esprit bourrelé. Signifie être d’une intelligence bornée et obtuse ; manquer totalement de capacité.
Avoir la tête bourrelée d’une affaire. En être fatigué, impatienté, accablé.
Bout
d’Hautel, 1808 : S’il en avoit autant sur le bout de la langue. Se dit par reproche à un homme sans pitié pour le mal d’autrui, d’un égoïste qui se permet des railleries, de sottes plaisanteries sur les maux qui affligent ses semblables.
Tu n’es pas au bout. Se dit à quelqu’un qui perd courage aux premiers obstacles qui se rencontrent dans une entreprise.
Être au bout de son rôdet. Ne savoir plus que dire, avoir épuisé toute sa science, toutes ses ressources.
Il manque à tout bout de champ. Pour dire à tout heure, à chaque minute.
Avoir quelque chose au bout de la langue. Ne pouvoir se souvenir de quelque chose à point nommé.
On y touche du bout du doigt. Manière exagérée de dire qu’on est très-proche d’un lieu.
C’est tout le bout du monde, s’il en aura assez. Pour c’est douteux, incertain ; c’est tout au plus, etc.
Un bout d’homme ; un petit bout d’homme. Terme de raillerie, pour dire un homme d’une petite stature, d’une très-foible complexion.
Au bout du compte. Pour, après tout ; tout considéré.
Savoir quelque chose sur le bout de son doigt. C’est-à-dire, en être bien pénétré, le savoir par cœur.
Tenir le bon bout. Avoir par-devers soi la chose principale ; avoir en sa possession l’argent, qui fait le fond essentiel de toute affaire.
Il ne l’aura que par le bon bout. C’est-à-dire, après avoir bien plaidé, bien contesté.
Brûler la chandelle par les deux bouts. Manger son fonds avec son revenu ; être d’une grande prodigalité.
Une économie de bouts de chandelle. Parcimonie, avarice, épargne qui n’est d’aucune utilité.
Le bout de la rue fait le coin. Facétie.
Au bout de l’aune faut le drap. Voyez Drap.
Delvau, 1864 : Le membre viril, qui ressemble à un bout de quelque chose — de bien agréable pour la femme.
Le pauvre monsieur Cabout,
Dont le bout
Est toujours petit et mince.
(Tallemant des Réaux)
Fustier, 1889 : Congé, renvoi.
La Rue, 1894 : Congé. Renvoi.
France, 1907 : Renvoi. Flanquer son bout à quelqu’un, le renvoyer. Bout coupé, cigare dont les extrémités sont coupées. Se dit aussi pour Juif. Bout de cigare, de cul, d’homme, de femme, personne de petite taille. Avoir son bout de bois, être gris.
Brebis
d’Hautel, 1808 : Douce comme une brebis. Se dit d’une personne d’une grande affabilité, d’une douceur’ extrême.
Il ne faut qu’une brebis galeuse pour gâter tout un troupeau. Signifie qu’il ne faut dans une société qu’une personne vicieuse pour corrompre toutes les autres.
Sur une peau de brebis, ce que tu veux écris. Signifie que l’on fait tout-ce que l’on veut de quelqu’un qui est doux, simple et facile.
Tandis que le loup chie, la brebis s’enfuit. Veut dire que si l’on perd un moment de vue une affaire, elle échappe bientôt.
À brebis tondue Dieu mesure le vent. Pour dire que Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.
Faire un repas de brebis. C’est-à-dire, manger sans boire.
À brebis comptées le loup les mangent. Signifie qu’il ne suffit pas de bien savoir le compte de ses brebis ou de son argent, il faut encore les, serrer soigneusement, si l’on ne veut pas en être dépossédé.
Briser
d’Hautel, 1808 : Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise. Signifie que quand on s’expose trop souvent aux mêmes dangers, on finit par en être accablé.
Vidocq, 1837 : v. a. — Escroquer. Terme auvergnat. (Voir Es.).
Boutmy, 1883 : v. intr. Mettre bas, cesser le travail. Se dit particulièrement dans les commandites.
Virmaître, 1894 : S’en aller.
— Mon vieux, il est l’heure de la mouise, je me la brise au galop.
Quand une commandite d’ouvriers compositeurs a achevé son travail, le metteur en page frappe sur sa casse avec un taquoir. Ce signal veut dire : c’est fini, brisez (Argot d’imprimerie).
Brouiller
d’Hautel, 1808 : Brouiller les cartes. Fomenter la discorde ; exciter le tumulte et la mésintelligence.
Être brouillé avec l’argent. C’est-à-dire n’en point avoir depuis long-temps ; en être totalement dépourvu.
Casque (avoir le)
Rigaud, 1881 : C’est ce que les filles traduisent par avoir un caprice pour un homme. Mot à mot : être solidement coiffé de quelqu’un, avoir quelque chose comme un béguin d’acier.
Rigaud, 1881 : Éprouver une douleur névralgique à la calotte de la tête, le lendemain d’un excès bachique. — Avoir son casque de pompier, avoir la tête très lourde par suite d’ivresse, comme si l’on portait un casque.
La Rue, 1894 : Avoir la tête lourde par suite d’ivresse. Signifie aussi avoir un caprice.
Virmaître, 1894 : Être malin, savoir profiter des occasions, les saisir aux cheveux, même lorsqu’elles sont chauves. Avoir son casque : avoir bu a en être saturé.
— Il a son casque, il en a plein la peau (Argot du peuple).
Cheville ouvrière ou cheville d’adam
Delvau, 1864 : Le membre viril avec lequel on bouche le trou de toutes les Èves que l’on rencontre.
Que je voudrais bien être
Femme d’un menuisier,
Ils ne font rien que cheviller.
(Gautier-Garguille)
Coiffer
d’Hautel, 1808 : Il est né coiffé. Se dit d’un homme très-heureux dans ses entreprises, parce qu’on croit communément que ceux qui viennent au monde avec une coiffe ont un destin prospère.
Être coiffé de quelqu’un. En être entiché, infatué ; avoir en lui une confiance aveugle.
Se coiffer le cerveau. Expression bachique ; caresser la bouteille, s’enivrer.
Larchey, 1865 : C’est-à-dire : coiffer de cornes, faire une infidélité conjugale.
Mariez-vous, et par votre compagne, Heureux coiffeur, ne soyez pas coiffé ! ! !
(La Bédollière)
Delvau, 1866 : v. a. Donner un soufflet, une calotte.
Delvau, 1866 : v. a. Trahir son mari, — dans l’argot des bourgeoises.
France, 1907 : Donner un soufflet.
France, 1907 : Trahir son mari, c’est-à-dire le coiffer de cornes.
Comemensal (vol au)
Vidocq, 1837 : Il est de ces vérités qui sont devenues triviales à force d’être répétées ; et parmi elles, il faut citer le vieux proverbe qui dit que : Pour n’être jamais trompé, il faut se défier de tout le monde. Les exigences du proverbe sont, comme on le voit, un peu grandes ; aussi n’est-ce que pour prouver à mes lecteurs que je n’oublie rien, que je me détermine à parler du vol au commensal ; seulement, je me bornerai à rapporter un fait récemment arrivé à Saint-Cloud.
Paris est environné d’une grande quantité de maisons bourgeoises habitées par leurs propriétaires ; ces propriétaires, durant la belle saison, louent en garni les appartemens dont ils ne se servent pas, et si le locataire paie cher et exactement, si son éducation et ses manières sont celles d’un homme de bonne compagnie, il est bientôt un des commensaux de la famille. Bon nombre de vols et d’escroqueries commis par ces hommes distingués, devraient cependant avoir appris depuis long-temps aux gens trop faciles, le danger des liaisons impromptu, mais quelques pièces d’or étalées à propos font oublier les mésaventures du voisin, surtout à ceux qui sont doués d’une certaine dose d’amour-propre, qualité ou défaut assez commun par le temps qui court.
Dans le courant du mois d’avril 1836, un individu qui prétendait être un comte allemand (ce qui au reste peut bien être vrai, car tout le monde sait que rien, en Germanie, n’est plus commun que les comtes et les barons), arriva à Saint-Cloud et prit le logement le plus confortable du meilleur hôtel de la ville ; cela fait, il visita un grand nombre d’appartements garnis, mais aucun ne lui plaisait ; enfin il en trouva un qui parut lui convenir : c’était celui que voulait louer un vieux propriétaire, père d’une jeune et jolie fille ; le prix de location convenu, le noble étranger arrête l’appartement ; il paie, suivant l’usage, un trimestre d’avance, et s’installe dans la maison.
Le comte se levait tard, déjeunait, lisait, dînait à cinq heures, il faisait quelques tours de jardin, puis ensuite il rentrait chez lui pour lire et méditer de nouveau ; cette conduite dura quelques jours, mais ayant par hasard rencontré dans le jardin Mme L… et sa fille, il adressa quelques compliments à la mère, et salua respectueusement la demoiselle : la connaissance était faite. Bientôt il fut au mieux avec ses hôtes, et il leur apprit ce que sans doute ils désiraient beaucoup savoir : il était le neveu, et l’unique héritier, d’un vieillard qui, par suite de malheurs imprévus, ne possédait plus que soixante et quelques mille francs de rente.
« On ne saurait trop faire pour un homme qui doit posséder une fortune aussi considérable, se dit un jour M. L…, monsieur le comte est toujours seul, il ne sort presque jamais, il doit beaucoup s’ennuyer ; tâchons de le distraire. » Cette belle résolution une fois prise, M. L… invita le comte à un grand dîner offert à un ancien marchand d’écus retiré, qui avait conservé les traditions de son métier, et qui savait mieux que personne ce que peut rapporter un écu dépensé à propos. Cette réunion fut suivie de plusieurs autres, et bientôt le comte, grâce à ses manières empressées, à son extrême politesse, devint l’intime ami de son propriétaire. Le comte avait dit qu’il attendait son oncle, et des lettres qu’il recevait journellement de Francfort, annonçaient l’arrivée prochaine de ce dernier ; l’oncle priait son neveu de lui envoyer la meilleure dormeuse qu’il pourrait trouver, de lui choisir un logement, etc. Comme on le pense bien, le gîte de l’oncle fut choisi dans la maison de M. L…, l’époque de son arrivée étant prochaine. Le comte, sur ces entrefaites, demande la jeune personne en mariage, les parens sont enchantés, et la jeune fille partage leur ravissement.
M. R***, l’ami de la famille, est mis dans la confidence ; le comte lui demande des conseils, et parle d’acheter des diamans qu’il destine à sa future ; mais comme il ne connaît personne à Paris, il craint d’être trompé, M. R*** conduit lui-même le comte chez un bijoutier de ses amis, auquel il le recommande. Un comte présenté par M. R***, qui a été payeur de rentes trente-six à quarante ans, et qui doit certainement connaître les hommes, devait inspirer de la confiance, enfin M. le comte achette des boucles d’oreilles superbes, qu’il remet à sa prétendue ; il fait tant et si bien, qu’il obtient pour 16 à 18,000 fr. de diamans sans argent ; le bijoutier, qui croyait voir dans M. le comte une ancienne connaissance de M. R***, livra aveuglément. Mais il fallait reprendre les boucles d’oreilles données à la prétendue. Le comte dit à la demoiselle : « Il me semble que les boucles d’oreilles qu’on vous a remises ne sont pas aussi belles, à beaucoup près, que celles que je vous destinais. » Il les examine : « C’est infâme, dit-il, d’avoir ainsi changé les diamans ; il y a plus de 1,500 fr. de différence ; je ne puis souffrir cela, etc. »
Il doit aller au-devant de son oncle, il emprunte 7 à 800 fr. au beau-père, qui, pour ne pas fatiguer M. le comte, porte les 800 fr. dans ses poches ; mais, arrivé à Paris, le comte prit la peine de le décharger de ce fardeau, et ne revint plus.
Il emporta 16 à 18,000 fr. au bijoutier, 800 fr. à son beau-père en herbe, et 800 fr. au traiteur.
Il est inutile d’ajouter que l’oncle d’Allemagne n’était qu’un compère qui s’est prêté à cette manœuvre.
Complet (être)
Larchey, 1865 : Être complètement ivre.
France, 1907 : Être ivre, ou bien être ridicule ; argot populaire.
Coup de foudre
France, 1907 : Amour à première vue qui frappe soudainement le cœur et explique le dard dont la mythologie armait Cupidon. Les très jeunes gens sont spécialement sujets aux coups de foudre. L’on peut être foudroyé ainsi nombre de fois sans en mourir, ni même sans en être malade.
— À un bal de la sous-préfecture, je rencontrai le capitaine de Langallery… Croyez-vous aux coups de foudre, mon cher abbé ? Vous me direz que cela ne vous regarde pas : mais je vois bien qu’au fond vous n’y croyez point. Eh bien, vous avez tort. J’ai reçu le coup de foudre, moi. Au retour de ce bal où je n’avais dansé qu’une seule fois avec M. de Langallery, j’ai emmené maman dans ma chambre, je me suis jetée dans ses bras et je lui ai dit :
— Ma petite maman chérie, il faut que j’épouse M. de Langallery !
Tête de mère ! Elle me crut folle :
— M. de Langallery ? Qu’est-ce que c’est que M. de Langallerry ?
— Comment, tu ne l’as pas vu ? Le capitaine ?… celui qui a une moustache brune et des yeux noirs, avec de si jolis sourcils ?
Elle ne savait pas ! Elle n’avait rien remarqué, ni les jolis sourcils, ni la moustache brune, ni les yeux noirs ! Elle n’avait pas distingué ce capitaine des autres capitaines. Elle n’avait pas reçu le coup de foudre, elle. Il y a une grâce d’état pour les personnes âgées.
(Marcel Prévost)
— Parlez-moi de l’étincelle, du coupe foudre ! C’est toujours l’inconnu, enveloppé de tout son charme mystérieux, cet idéal, entrevu dans un rêve et qui nous apparait un jour, sous la forme animée et rayonnante d’un brillant cavalier, bien réel, bien vivant et ne demandant qu’à faire notre bonheur.
(Fernand Béroland)
Eau (nager en grande)
France, 1907 : Avoir une grande fortune ; être revêtu de hautes fonctions. De là les anciennes expressions : rompre l’eau à quelqu’un, apporter un obstacle à sa fortune, entraver ses affaires ; revenir sur l’eau, rétablir ses affaires après avoir été ruiné, remonter au pouvoir après en être descendu ; laisser courir l’eau, ne s’occuper de rien, être indifférent ; nager entre deux eaux, n’oser prendre ouvertement un parti, parler ou se comporter d’une manière ambiguë, paraître tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre.
C’est la coutume des intrigants et des roublards de nager entre deux eaux.
En avoir plein le dos
Larchey, 1865 : Être assommé d’ennui.
Tu sais que j’ai de la maison plein le dos ?
(Désaugiers)
Delvau, 1866 : Être excessivement ennuyé de quelque chose ou par quelqu’un. — Argot du peuple.
France, 1907 : En être fatigué comme si l’on portait un fardeau sur ses épaules.
En être
Larchey, 1865 : Être agent secret de la police.
Il n’est pas assez malin pour en être.
(Balzac)
Larchey, 1865 : Être pédéraste (Vidocq) — Ménage, dans ses Origines, avait commencé sa dissertation sur le mot Bougre par ces mots : Bougre : Je suis de l’avis, etc.
Ah ! lui dit Bautru en se moquant, vous en êtes donc aussi et vous l’imprimez. Tenez ! il y a bien moulé : Bougre je suis.
(Tallemant des Réaux)
On dit encore aujourd’hui dans le même sens Il en est.
Rossignol, 1901 : Faire partie de la police.
Tu sais, il en est.
France, 1907 : Expression usitée par ceux à qui il répugne de s’expliquer catégoriquement. En être, c’est appartenir à la police.
Quand le restaurateur arriva, il tendit les mains à Caron et à Vidocq.
Celui-ci refusa la sienne.
Boudin prit un air scandalisé.
— Pourquoi me faites-vous cet affront ? balbutia-t-il.
— Parce que vous en êtes, répondit Vidocq.
— Moi !
— Vous.
— Je suis de quoi ?
— De la rue de Jérusalem.
— Eh bien ! oui, j’ai été mouchard ; mais quand vous saurez pourquoi, je suis sûr que vous ne m’en voudrez pas.
(Marc Mario et Louis Launay)
Esbigner (s’)
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Se sauver. Esbignez-vous, les marsoins ! contrebandiers, sauvez-vous !
Halbert, 1849 : S’enfuir, s’en aller.
Larchey, 1865 : S’enfuir.
Et l’amant qui s’sent morveux, Voyant qu’on crie à la garde, S’esbigne en disant : Si j’tarde, Nous la gobons tous les deux.
(Désaugiers)
Delvau, 1866 : v. réfl. S’en aller, s’enfuir, — dans l’argot des faubouriens, à qui Désaugiers a emprunté cette expression.
Rigaud, 1881 : Se sauver. Celui qui s’esbigne, se sauve pour ne pas rendre un service, ou pour ne pas être reconnu.
La Rue, 1894 : Partir, s’esquiver. Voler.
Virmaître, 1894 : Se sauver. Dans les faubourgs, quand un voyou sait qu’il va recevoir une maîtresse correction, il s’esbigne (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Se sauver.
France, 1907 : Se sauver, s’esquiver, s’enfuir.
La raclée devait être divisée en douze leçons. Après la troisième, je pris la poudre d’escampette.
Elles devenaient de plus en plus chaudes chaque fois, et commençant à me demander ce que pourrait bien être la douzième, je jugeai préférable de m’esbigner avant l’échéance.
(Hector France, Chez les Indiens)
Plus tard, la chance s’ensuivant,
S’il ne se fait pas prendre avant
Ou ne s’esbigne,
Notre homme, par un coup savant,
Nous supprime le plus souvent…
Comble de guigne !
(Blédort)
Étourdisseur
Delvau, 1866 : s. m. Solliciteur.
France, 1907 : Solliciteur. Il embête tellement qu’on en finit par en être étourdi.
Être de la procession
Delvau, 1866 : Être du métier. On dit aussi En être.
France, 1907 : Être du métier.
Faraud
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Monsieur comme il faut.
Halbert, 1849 : Monsieur.
Delvau, 1864 : Amant de cœur, maquereau.
Monsieur, il faut vous déclarer
Que c’est une femme effrontée.
Qui fit assassiner son homme
Par son faraud…
dit l’auteur de la chanson sur le supplice de la Lescombat.
Delvau, 1866 : s. m. Monsieur, — dans l’argot des voleurs et du peuple, qui ont remarqué que les messieurs avaient assez ordinairement l’air fiérot. A signifié aussi, à l’origine, souteneur de filles, comme le prouvent ces vers cités par Francisque Michel :
Monsieur, faut vous déclarer
Que c’est une femme effrontée
Qui fit son homme assassiner
Par son faraud…
Faire son faraud. Se donner des airs de gandin quand on est simple garçon tailleur, ou s’endimancher en bourgeois quand on est ouvrier.
Rigaud, 1881 : Monsieur, — dans l’ancien argot. — En patois provençal, faraud désigne un homme bien mis. — Faraude, faraudesse, madame. — Faraudette, mademoiselle.
La Rue, 1894 : Monsieur. Faraudec, mademoiselle. Faraudène, madame.
France, 1907 : Gommeux, petit jeune homme, qui fait ses embarras.
Le calicot, rêveur, pour m’admirer, s’arrête,
Tandis que je vais, crâne et redressant la crête,
Et sonnant du talon, et faisant mon faraud,
Grâce à lui, je suis un jeune homme comme il faut ;
Un jonc en main, un gros partagas à la bouche,
Je m’épanouis sur les trottoirs de Lyon ;
Je suis gommeux, pschutteux, très v’lan, un vrai lion.
(George Bois, Cœur au vent)
Signifiait autrefois amant :
… C’est une femme effrontée
Qui fit son homme assassiner
Par son faraud.
On écrivait aussi fareau :
Tout allait bien, quand des fareaux,
Sur l’oreille ayant leurs chapeaux,
Canne en main, cheveux en béquilles,
Entrent sans façon, et les drilles
Dansent sans en être priés.
(J.-J. Vadé)
Faubourien
Larchey, 1865 : Ouvrier des faubourgs de Palis.
Ces combats que la jeunesse dorée livrait non sans succès aux farouches faubouriens, aux septembriseurs endurcis.
(Roqueplan)
Delvau, 1866 : s. m. Homme mal élevé, grossier, dans l’argot des bourgeois, qui voudraient bien être un peu plus respectés du peuple qu’ils ne le sont.
France, 1907 : Individu mal élevé, turbulent et batailleur, qui grasseye en parlant. Un accent faubourien, des matières faubouriennes.
Ferrer
d’Hautel, 1808 : Il a la gueule ferrée. Se dit de quelqu’un qui mange très-chaud, sans en être incommodé.
Il est ferré à glace sur cette matière. Pour dire il y est extrêmement versé.
Avaleur de charettes ferrées. Voyez Avaleur.
Fifrelin
Delvau, 1866 : s. m. Monnaie imaginaire fabriquée par le peuple et valant pour lui cent fois moins que rien.
La Rue, 1894 : Presque rien. Valeur presque nulle. Signifie aussi soldat.
France, 1907 : Rien ou à peu près. Diminutif de fifre. Valeur presque nulle. « Monnaie imaginaire, dit Delvau, fabriquée par le peuple et valant pour lui cent fois moins que rien. »
Combien de gommeux, après s’être fait rincer dans les cercles jusqu’à leur dernier fifrelin, ne seraient pas enchantés d’être capables d’entrer comme ouvriers chez un cordonnier ou chez un zingueur au lieu d’en être réduits à se brûler la cervelle faute d’être bons à autre chose ?
(Grimsel, Gil Blas)
Fiole
Halbert, 1849 : Figure. On dit aussi fertille.
Larchey, 1865 : Bouteille de vin.
Nous avons presque entièrement vidé nos fioles.
(Frémy)
Fioler, c’est boire avec excès.
(d’Hautel, 1808)
C’est un mot de langue romane. V. Roquefort.
Delvau, 1866 : s. f. Bouteille de vin, — dans l’argot du peuple, qui ne sait pas être si près de la véritable étymologie : φιάλη, (vase à boire).
Rigaud, 1881 : Tête, figure, — dans le jargon des voleurs. Fiole à cubèbe, à copahu, physionomie malsaine, figure de syphilitique.
Fustier, 1889 : Souper de la fiole de quelqu’un, en être fatigué, importuné.
La Rue, 1894 : Physionomie. Fioler, dévisager.
Rossignol, 1901 : Visage.
Je ne veux plus de toi comme maîtresse, j’ai soupé de ta fiole.
France, 1907 : Bouteille de vin ; du grec phialé, vase à boire.
France, 1907 : Figure, tête.
Sacré boutiquier ! Si t’avais la cervelle moines racornie, tu saisirais que, puisque personne ne crèvera plus de faim, on ne fera pas une exception pour ta fiole. Sache donc qu’une fois tes actions tombées en capilotade, tu auras, grâce à la Sociale, de quoi croûter sur tes vieux jours. M’est avis même que tu te la couleras plus heureuse qu’avec tes revenus.
(Père Peinard)
Oui, je l’sais ben, j’ai-z’une sal’ fiole,
J’ai vraiment pas l’air d’un rupin.
Aussi, bon Dieu, j’fais pas l’mariolle,
Ej’ cranott’ pas comme un youpin.
(Aristide Bruant)
Flou
Larchey, 1865 : Douceur, légèreté (fluidus). — C’est un mot de langue romane. V. Roquefort.
Tu as dans le style on ne saurait dire quel moelleux, quelle grâce, quel flou.
(L. Reybaud)
Pris quelquefois adjectivement.
Delvau, 1866 : s. m. Variété de morbidesse, de douceur de touche, de coloris vaporeux, — dans l’argot des artistes. J’aurais volontiers été tenté de croire ce mot moderne et qu’il n’était qu’une onomatopée de l’œil et de l’oreille, si je n’avais pas lu dans François Villon :
Item je donne à Jean Lelou.
Homme de bien et bon marchant,
Pour ce qu’il est linget et flou,
Un beau petit chiennet couchant.
Flou, c’est flo, et flo, c’est faible.
Faire flou. Dessiner ou peindre sans arrêter suffisamment les contours, en laissant flotter autour des objets une sorte de brume agréable. Se dit aussi à propos de la sculpture ; car Puget ne craignait pas de faire flou.
La Rue, 1894 : Rien. Faire le flou, ne rien trouver.
France, 1907 : Mou, moelleux, vaporeux ; du latin fluidus, l’u se prononçant en latin ou. Vieux mot qu’on trouve dans le testament de François Villon :
Item je donne à Jean Lelou,
Homme de bien et bon marchant,
Pour ce qu’il est linget et flou,
Un beau petit chiennet couchant.
Faire flou, dans l’argot des peintres et des sculpteurs, c’est faire mollement, avoir des contours flottants ou indécis.
— Cette jambe me revient assez, je n’en ai guère connu que deux d’aussi parfaites ; mais comme c’est flou dans l’ensemble ! Elle doit bien être un peu farceuse, la chaste épouse qui vous a posé ça ?
(Clovis Hugues)
Un peintre, si réaliste qu’il soit et quand même il ne serait pas plus ému devant un visage que devant une carotte, à toujours cependant sa façon particulière, spéciale, personnelle, de voir et de sentir la nature. Sans parler des couleurs, qui, à coup sûr, sont différentes pour les yeux de chacun de nous, la forme, non plus, n’est jamais identiquement la même pour tous. Celui-ci voit sec et dur ; celui-là, « flou » et enveloppé. Ajoutons que la part est grande, chez tous les artistes, de la manière, du parti pris, du procédé, de l’habitude, — et chez quelques-uns, chez les plus grands, chez les meilleurs, — de l’idéal. On pourrait presque dire qu’un artiste, quels que soient sa conscience et son amour de la vérité, ne fait jamais que le portrait de son rêve.
(François Coppée)
France, 1907 : Rien. Faire le flou, chercher vainement.
Folie
d’Hautel, 1808 : Les plus courtes folies sont les meilleures. Signifie que le temps des folies dure toujours trop.
Aimer quelqu’un à la folie. En être éperdument amoureux ; l’aimer à en perdre la tête.
Hayard, 1907 : Poche.
Four
d’Hautel, 1808 : Ce n’est pas pour vous que le four chauffe. Se dit à quelqu’un que l’on veut désabuser de ses espérances.
Envoyer quelqu’un sur le four. Pour l’envoyer promener, l’envoyer paître.
Vous viendrez cuire à notre four. Espèce de menace que l’on fait à quelqu’un qui a refusé un service qu’on lui demandoit. Voy. Bouche.
Delvau, 1864 : Employé dans un sens obscène pour désigner la nature de la femme.
Avec sa pâte qui fut levée aussitôt que le four fut chaud.
(Moyen de parvenir)
S’il vous plaist nous prester vos fours,
Nous sommes à vostre service.
Il est défendu par nos loix
De travailler dans un four large.
(La Fleur des chansons amoureuses.)
Delvau, 1866 : s. m. « Fausse poche dans laquelle les enquilleuses cachent les produits de leurs vols. » Argot des voleurs.
Delvau, 1866 : s. m. Insuccès, chute complète, — dans l’argot des coulisses et des petits journaux.
M. Littré dit à ce propos : « Rochefort, dans ses Souvenirs d’un Vaudevilliste, à l’article Théaulon, attribue l’origine de cette expression à ce que cet auteur comique avait voulu faire éclore des poulets dans des fours, à la manière des anciens Égyptiens, et que son père, s’étant chargé de surveiller l’opération, n’avait réussi qu’à avoir des œufs durs. Cette origine n’est pas exacte, puisque l’expression, dans le sens ancien, est antérieure à Théaulon. Il est possible qu’elle ait été remise à la mode depuis quelques années et avec un sens nouveau, qui peut avoir été déterminé par le four de Théaulon ; mais c’est ailleurs qu’il faut en chercher l’explication : les comédiens refusant de jouer et renvoyant les spectateurs (quand la recette ne couvrait pas les frais), c’est là le sens primitif, faisaient four, c’est-à-dire rendaient la salle aussi noire qu’un four. »
Delvau, 1866 : s. m. L’amphithéâtre, — dans l’argot des coulisses.
Rigaud, 1881 : Avant-scène des quatrièmes à l’Opéra. Elle est exclusivement réservée aux figurantes et il y fait, chaud comme dans un four.
Rigaud, 1881 : Gosier. — Chauffer le four, boire.
Rigaud, 1881 : Insuccès ; chute d’une pièce de théâtre. — M. J. Duflot écrit fourre, du verbe se fourrer dedans. — Faire four, ne pas réussir, en être pour ses frais. Au théâtre une pièce fait four lorsqu’elle ne réussit pas. — Un homme fait four auprès d’une femme, lorsqu’il en est pour ses frais d’amabilité et même pour ses frais d’argent. Celui qui s’est flatté de raconter une histoire bien amusante et qui ne fait rire personne, fait four.
Rigaud, 1881 : Omnibus ; parce qu’on y enfourne les gens comme des pains.
Rossignol, 1901 : Ne pas réussir une chose est faire four.
Je croyais trouver telle chose, j’ai fait four. — J’ai demande une avance d’argent à mon patron, j’ai fait four (il me l’a refusée.)
France, 1907 : Gosier. Chauffer le four, boire avec excès. Se dit aussi pour allumer, exciter une femme.
— Finissez, me dit-elle, allez, amant transi,
Eh ! ce n’est pas pour vous que le four chauffe ici.
(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)
France, 1907 : Insuccès, chute d’un livre ou d’une pièce.
Alfred Delvau fait remonter cette expression à l’habitude qu’avaient les comédiens de refuser de jouer quand la recette ne couvrait pas les frais. On éteignait alors les lumières et la salle devenait noire comme un four.
Au siècle dernier, on appelait four des cabarets fréquentés par les sergents racoleurs et des filles, où l’on attirait les jeunes gens que l’on voulait recruter pour le service militaire. La fille les appelait, le sergent les grisait et l’on surprenait ainsi leur engagement. Faire un four, ou faire four, ne viendrait-il pas plutôt de là ?
Comme four, je le crierai par-dessus les toits de la Chapelle et de la Villette, les Chansons des rues et des bois ne laissent rien à désirer. Elles sont, de l’aveu de tous, le volume la plus faible qu’Hugo, poète, ait écrit.
(Léon Rossignol, Lettres d’un Mauvais Jeune homme à sa Nini)
Après la longue insomnie
Que son four lui procura,
Sardou, transcendant génie,
S’endort, perdu sous son drap.
(Le Monde plaisant)
France, 1907 : La galerie dans un théâtre, à cause de la chaleur qui y règne.
France, 1907 : Large poche que portent les voleuses et généralement les femmes de ménage pour dissimuler leurs larcins.
Four chaud
Vidocq, 1837 : La question. Une des maximes de l’ancienne magistrature était de ne condamner un accusé à la mort que sur ses propres aveux, qui devaient, dans tous les cas, venir corroborer les déclarations des témoins. Mais pour lui arracher ces aveux, qui devaient tranquilliser leur conscience, les juges ne reculaient devant aucuns moyens, et presque toujours la question ordinaire et extraordinaire était appliquée à l’accusé contre lequel s’élevaient quelques présomptions. Louis XVI signala son avènement au trône par plusieurs actes de haute justice dont l’histoire lui tiendra compte, et notamment par l’abolition de cette mesure cruelle.
Il ne fit en cela que céder aux cris de l’indignation publique qui, depuis déjà long-temps, s’était élevé contre cet usage barbare.
L’expérience, au reste, avait démontré l’inefficacité et l’inutilité de la question ; on avait acquis la certitude que des innocens, vaincus par les tourmens, avaient avoué des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et que des coupables, au contraire, grâce à la force de leur constitution, avaient été acquittés après avoir supporté la question ordinaire et extraordinaire. Il ne faut, pour acquérir la preuve de ce que j’avance ici, que feuilleter le recueil des Causes Célèbres.
La question était venue remplacer en France les duels judiciaires, qui eux-mêmes avaient été précédés par les épreuves que l’on nommait jugemens de Dieu. Ceux de mes lecteurs qui ne connaissent pas parfaitement les anciens usages de la France, ne seront peut-être pas fâchés de trouver ici quelques détails sur la manière dont se rendait autrefois la justice.
Les ecclésiastiques qui tenaient des fiefs à titres féodaux, et qui, par conséquent, possédaient sur leurs terres, comme tous les tenanciers du roi, le droit de haute et basse justice, mirent les premiers les épreuves en usage. L’accusé qui n’avait pas cessé de protester de son innocence y était soumis sur sa demande. Il y en avait de plusieurs sortes, mais les plus usitées étaient les épreuves de l’eau et du feu. Dans le premier cas, on liait l’accusé de manière à ne point lui laisser la liberté de faire un seul mouvement, et dans cet état il était jeté dans une vaste cuve pleine d’eau, s’il allait au fond il était déclaré coupable, si, au contraire, il surnageait, personne ne songeait à douter de son innocence. Dans le second, il devait, pour donner la preuve de son innocence, tenir entre ses mains, durant un certain temps, et sans en être brûlé, une barre de fer rougie au feu. On conçoit tout ce que ces épreuves avaient d’incertain, aussi elles ne furent pas long-temps en usage et furent remplacées par les duels judiciaires. Celui qui accusait ou qui était accusé pouvait demander à prouver par le combat la vérité de son accusation ou de sa défense. L’histoire fait mention d’un grand nombre de combats de ce genre, parmi lesquels on cite celui de Jarnac contre La Chataigneraye, qui a donné naissance à un proverbe, et celui du chien d’Aubry de Montdidier contre le chevalier Macaire.
Je me suis un peu éloigné du sujet principal de cet article, auquel je me hâte de revenir. J’ai dit que lorsque la question fut abolie, l’expérience avait prouvé depuis long-temps son inutilité et son inefficacité, et que pour acquérir la preuve de ce que j’avançais, il ne fallait que feuilleter le recueil des Causes Célèbres, on y verrait en effet que la question n’arracha pas un aveu à la plupart des grands criminels qui y furent soumis, et que des accidens imprévus amenèrent seuls leur condamnation. Que l’on me permette de citer à l’appui de ce que j’avance, un fait encore récent, et dont j’ai été témoin oculaire et auriculaire.
En l’an V de la république, il y avait au bagne de Brest, salle Saint-Antoine, un Breton surnommé le Rifodé, qui avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour de justice de Nantes ; cet homme avait fait partie d’une troupe de voleurs et d’assassins de grande route, et si ses aveux étaient venus corroborer les charges qui s’élevaient contre lui, il aurait été rompu vif ; mais il avait supporté avec une constance inaltérable la question ordinaire et extraordinaire, de sorte que les magistrats, quoique bien convaincus de sa culpabilité (que du reste il ne cherchait pas à mettre en doute lorsque je le vis, puisqu’il montrait avec une sorte d’orgueil ses membres mutilés et brûlés, et sa poitrine que l’eau, en tombant d’une grande hauteur, avait creusée) n’avaient pu le condamner au supplice de la roue ainsi que ses complices. Le Rifodé assurait que deux personnes compromises dans son affaire, et qui, moins vigoureuses que lui, avaient avoué tout ce qu’on avait voulu pour échapper aux tourmens, avaient subi, quoique très-innocentes du crime dont elles étaient accusées, cet horrible supplice.
Après la promulgation du Code de 1791, et vingt-quatre années de séjour au bagne, le Rifodé recouvra sa liberté, et quitta Brest très-bien portant.
Gandisme, gandinisme
Rigaud, 1881 : Manière d’être du gandin. Art d’élever la toilette à la hauteur d’une institution. C’est dandisme avec changement de la première lettre. Dandysme pourrait bien être la véritable étymologie.
Gosse
Clémens, 1840 / un détenu, 1846 : Enfant.
Delvau, 1866 : s. f. Bourde, menterie, attrape, — dans l’argot des écoliers et du peuple. Voilà encore un mot fort intéressant, à propos duquel la verve des étymologistes eût pu se donner carrière. On ne sait pas d’où il vient, et, dans le doute, on le fait descendre du verbe français se gausser, venu lui-même du verbe latin gaudere. On aurait pu le faire descendre de moins haut, me semble-t-il. Outre que Noël Du Fail a écrit gosseur et gosseuse, ce qui signifie bien quelque chose, jamais les Parisiens, inventeurs du mot, n’ont prononcé gausse. C’est une onomatopée purement et simplement, — le bruit d’une gousse ou d’une cosse.
Conter des gosses. Mentir. Monter une gosse. Faire une arce.
Delvau, 1866 : s. m. Apprenti, — dans l’argot des typographes. Ils disent aussi Attrape-science et Môme.
Delvau, 1866 : s. m. Enfant, petit garçon, — dans l’argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Enfant, — dans le jargon du peuple, qui dit tantôt le gosse, tantôt la gosse, selon le sexe. — Dans le jargon des voyous, une gosse, une gosseline, c’est une fillette de quinze à seize ans ; sert encore à désigner une amante. Il est à remarquer que mion de gonesse signifiait, autrefois, petit jeune homme. (V. Oudin, Cur. franc.) Gosse pourrait bien être un diminutif de mion de gonesse.
Rigaud, 1881 : Mensonge, plaisanterie, mauvaise farce.
Boutmy, 1883 : s. m. Gamin. Dans l’imprimerie, les gosses sont les apprentis ou les receveurs.
La Rue, 1894 : Femme. Enfant. Mensonge.
France, 1907 : Enfant, et par amplification, adolescent ou fillette.
Le ménage était déjà chargé d’un gosse de dix-huit mois et la victime trouvait que c’était assez de cette sale graine qui lui suçait le sang et lui disputait la pâture. Quand elle se vit de nouveau enceinte, avec 125 francs par mois pour nourrir la maisonnée, elle se dit qu’expulser ce fœtus incapable de souffrir n’était pas un crime, mais une délivrence ; qu’arracher de sa chair cette superfétation encombrante était un droit aussi légitime, aussi imprescriptible que le suicide, puisqu’elle ne violentait que son corps et courait seule les risques.
(Marie Huot, L’Endehors)
Dans le peuple, en général — je parle surtout d’autrefois — le souvenir du temps de régiment, dépouillé de ses amertumes, éveille un regain de bonhomie et de belle humeur. On était jeune ; on n’avait que soi à penser, ni femmes, ni gosses ; on se sentait bâti à chaux et à sable… et l’on s’imaginait que ça durerait toujours !
(Séverine)
On est gosse ; on n’a pas quinze ans,
On croit ses charmes séduisants
Et l’on s’aligne :
On lance des coups d’œil luisants
Et des sourires suffisants,
Le bec en guigne.
(Blédort)
— Oui, monte, monte.
— Pas chez elle ! chez moi.
— Non, cher moi.
— J’suis la plus gosse.
— J’suis la plus cochonne.
— J’me fends de deux louis.
— Moi aussi…
(Jean Richepin)
Jeté (s’en être)
Rigaud, 1881 : Être soûl. — Mot à mot : s’être jeté du liquide dans l’estomac.
Jeter sa gourme
France, 1907 : Se dit en parlant d’un jeune homme on d’un adolescent qui se livre à des folies. Un préjugé fort répandu fait considérer la gourme des enfants comme une espèce d’émonctoire, de dépuration nécessaire à la santé. Donc le jeune homme, à ses débuts dans le monde, doit jeter sa gourme, c’est-à-dire son trop-plein de vigueur, sous peine de le jeter dans l’âge mûr, alors que les conséquences peuvent en être terribles.
Il faut en rabattre de ce préjugé né de l’ignorance ou de l’orgueil des mères. Les gourmes ne sont que la marque répugnante, comme dit le docteur Maréchal, d’un organisme taré. Et les mères, loin de se réjouir de leur apparition, ne peuvent considérer cette hideuse éruption chez leur enfant que comme la preuve certaine d’un sang vicié et appauvri et un pronostic de scrofule.
Lèche-cul
Delvau, 1864 : Petit chien havanais, king’s-Charles, épagneul, ou de n’importe quelle autre race, qu’affectionnent volontiers les filles pour en être gamahuchées, — Voir Gimblette.
Rigaud, 1881 : Adulateur sans vergogne, bas flatteur.
Virmaître, 1894 : V. Fleure-fesse.
Hayard, 1907 : Peloteur, obséquieux, vil.
Mal pensants (journaux)
France, 1907 : Feuilles publiques qui ne pensent pas comme vous. Les cléricaux emploient surtout cette expression pour les journaux républicains, quand ceux-ci racontent quelque fredaine des membres du clergé.
Les journaux mal pensants ne manquent jamais de relater ces esclandres. Aussi, pour que la quantité ne puisse en être connue, l’archevêque a autorisé les prêtres du diocèse à ne pas porter la soutane.
Manche (le)
Delvau, 1864 : Le vit, que la femme empoigne quand elle désire en être cognée.
Je l’empoignai par le manche et le menai au pied du lit, où je me couchai à la renverse, l’attirant dessus moi : je m’en-cognai moi-même son vit dans mon con jusque aux gardes.
(Mililot)
Mais, belles, sachez qu’un beau manche
Réchauffe aussi bien qu’un manchon.
(Théophile)
Mandarin
Delvau, 1866 : s. m. Personnage imaginaire qui sert de tête de Turc à tous les criminels timides, — dans l’argot des gens de lettres.
Il a été inventé par Jean-Jacques Rousseau ou par Diderot comme cas de conscience. Vous êtes assis tranquillement dans votre fauteuil, au coin de votre feu, à Paris, cherchant sans les trouver, les moyens de devenir aussi riche que M. de Rothschild et aussi heureux qu’un roi, parce que vous supposez avec raison que l’argent fait le bonheur, attendu que vous avez une maîtresse très belle, qui a chaque jour de nouveaux caprices ruineux, et que vous seriez très heureux de la voir heureuse en satisfaisant tous ses caprices à coups de billets de banque Eh bien, il y a, à deux mille lieues de vous, un mandarin, un homme que vous ne connaissez pas, qui est plus riche que M. de Rothschild : sans bouger, sans même faire un geste, rien qu’avec la Volonté, vous pouvez tuer cet homme et devenir son héritier, sans qu’on sache jamais que vous êtes son meurtrier. Voilà le cas de conscience que beaucoup de gens ont résolu en chargeant Volonté à mitraille, sans pour cela en être plus riches, mais non sans en être moins déshonorés. Je ne devais pas oublier de le signaler dans ce Dictionnaire, qui est aussi bien une histoire des idées modernes que des mots contemporains. D’ailleurs, il a passé dans la littérature et dans la conversation, puisqu’on dit Tuer le mandarin. À ce titre déjà, je lui devais une mention honorable.
Manger de la merde
Delvau, 1866 : Souffrir de toutes les misères et de toutes les humiliations connues ; en être réduit comme l’escarbot, à se nourrir des immondices trouvées sur la voie publique, des détritus abandonnés là par les hommes et dédaignés même des chiens. Cette expression — de l’argot des faubouriens — est horrible, non parce qu’elle est triviale, mais parce qu’elle est vraie. Je l’ai entendue, cette phrase impure, sortir vingt fois de bouches honnêtes exaspérées par l’excès delà pauvreté. J’ai hésité d’abord à lui donner asile dans mon Dictionnaire, mais je n’hésite plus : il faut que tout ce qui se dit se sache.
Maré
Rossignol, 1901 : Signifie : tais-toi, laissez-moi, ça suffit. Cela dépend comment ce mot est employé ; avoir assez d’une chose, c’est en être maré.
Je suis maré du jeu, j’ai joué toute la journée. — Je suis maré de t’entendre récriminer. — Tu ne vas pas en dire davantage, je suis maré de tes observations.
Mie
d’Hautel, 1808 : Jeûner entre la mie et la croûte. Ne point observer de jeûne.
France, 1907 : Pas, point. Vieux mot qui n’est plus usité que dans certaines provinces : du latin mica, petit morceau, miette.
Maître Adam le Bossu, qui bossu n’étais mie,
Voici qu’on te réveille en ta gloire endormie !
S’il est des malveillants pour en être étonnés,
Réponds-leur, bon raillard, avec un pied de nez.
(Jean Richepin)
On dit ironiquement dans le Centre : manger de la mie, pour plaider, être en procès, — les procès vous réduisant aux miettes (mica).
Mikel
Vidocq, 1837 : s. m. — Je conçois fort bien que l’on accorde à celui qui montre à travers les verres d’une lanterne magique, monsieur le Soleil, madame la Lune et le palais de l’Empereur de la Chine, qui avale des barres de fer et des lames de poignard, qui danse sur la corde ou exécute des tours de souplesse, le droit d’exercer son industrie sur la place publique : il ne fait de mal à personne, et quelquefois il amuse les badauds de la bonne ville ; mais ce que je ne puis concevoir, c’est qu’une police bien organisée accorde à certains individus le droit de voler impunément à la face du soleil. Il n’y a, je crois, que deux genres d’industrie, celles qui servent à l’utilité et à l’amusement, et celles qui ne servent absolument à rien ou plutôt qui ne sont que les moyens dont se servent quelques individus pour escroquer de l’argent aux niais : c’est évidemment dans cette dernière classe que doivent être rangées celles qui sont exercées par ces marchands de pommade propre à faire croître les cheveux, de baume propre à guérir les cors aux pieds. Si les charlatans qui débitent ces spécifiques sont dangereux, combien sont plus dangereux encore ces devins et devineresses en plein vent, qui prédisent au Jean-Jean qu’un jour il sera colonel, à la servante d’un homme seul que son maître la couchera sur son testament, à la fille publique qu’elle trouvera un entreteneur.
Lorsque vous passerez dans la rue de Tournon, arrêtez-vous au numéro 5, et entrez chez mademoiselle Lenormand, vous trouverez toujours dans le salon plusieurs individus des deux sexes, de tout âge et de toutes conditions, attendant avec impatience l’instant d’être admis dans l’antre de la pythonisse ; allez vous promener sur les boulevards, sur la place du Châtelet ; arrêtez-vous au milieu du cercle qui entoure le sieur Fortuné, ou tout autre « élève favori du célèbre Moreau, qui a eu l’honneur de tirer les cartes à sa majesté Napoléon, » et vous verrez toutes les mains tendues lorsque le Pitre offrira aux amateurs la carte révélatrice.
Les individus qui vont demander des conseils aux tireurs de cartes sont des imbéciles, sans doute, mais il ne doit cependant pas être permis de les exploiter ; aussi, je le répète, je ne comprends pas l’indulgence de la police.
L’établissement d’un tireur de cartes se compose ordinairement d’une petite table, de trois gobelets de fer-blanc, de quelques petites boules de liège ou muscades, de plusieurs jeux de cartes, et d’un Pitre ou paillasse ; c’est dans un quartier populeux et à proximité d’un marchand de vin que l’Éteilla moderne exerce ; le Pitre commence ordinairement la séance par quelques lazzis de mauvais goût, ou quelques chansons plus que grivoises ; c’est lui, qui, en termes du métier, est chargé de faire abouler le trèpe, lorsque la foule est assez grande pour promettre une bonne recette, le devin arrive et débite son boniment ; le Pitre distribue les cartes et reçoit la rétribution fixée ; cela fait, le devin explique à voix basse et hors du cercle, la dame de carreau ou l’as de pique ; si parmi les individus qui ont pris, moyennant deux sols, une carte du petit jeu ou jeu de piquet, il s’en trouve un qui écoute avec plus de recueillement que les autres les vagues explications auxquelles sa carte donne lieu, et qui paraisse ajouter une foi entière aux discours du devin, celui-ci propose de lui faire le grand jeu ; si l’individu accepte, un signe du devin avertit le Pitre qui sait très-bien s’acquitter de la tâche qui lui est imposée. Il va trouver le Mikel, et tout en buvant une chopine avec lui, il lui tire adroitement les vers du nez, et bientôt il sait ce qu’il est, d’où il vient, où il va et ce qu’il espère ; il rapporte à son maître ce qu’il vient d’apprendre, et celui-ci est pris pour un grand homme par le Mikel, qui ne se doute jamais qu’il ne fait que lui répéter ce que lui-même disait il n’y a qu’un instant, et il ne regrette pas ce qu’il a payé pour se faire expliquer une ou deux cartes du jeu du tarot. Après le jeu du tarot il se fait faire le jeu égyptien, puis encore d’autres jeux qu’il trouve plus merveilleux les uns que les autres ; si bien, qu’il quitte le devin plus pauvre de quelques pièces de cinq francs, mais bien convaincu que dans peu de temps il n’aura plus de souhaits à former.
Si les tireurs de cartes bornaient à cela leur industrie, cette industrie, il est vrai, ne serait rien moins que délicate, mais au moins elle ne serait pas dangereuse, et si l’on voulait bien être très-indulgent elle serait même bonne à quelque chose, ne fût-ce qu’à donner à de pauvres diables ce qui ne saurait être payé trop cher : l’espérance ; mais il n’en est pas ainsi, les devins ne se contentent pas toujours de faire naître, moyennant finances, l’espérance dans le cœur du Mikel, ils veulent bien se charger de la réaliser. Lorsqu’ils ont trouvé un niais de force à croire qu’ils peuvent le faire aimer d’une femme, gagner à la loterie, ou découvrir un trésor caché, ils puisent à poignées dans sa bourse ; ce sont tous les jours des consultations, qui alors ne se donnent plus pour deux sous, mais qui sont payées fort cher ; ce sont des présens qu’il faut faire au génie familier du sorcier, etc., etc. Il arrive souvent, très-souvent même, que le Mikel n’est désabusé que lorsqu’il est complètement ruiné.
On mit un jour sous les yeux de M. Anglès, alors préfet de police, une pétition qui relatait toutes les ruses mises en œuvre par le sorcier que j’ai nommé plus haut, le sieur Fortuné, pour dépouiller un Mikel ; M. Anglès indigné écrivit en marge de cette pétition : « Si cet escamoteur ne rend pas ce qu’il a escroqué, je l’escamote à Bicêtre. » L’escamoteur rendit, pour ne pas être escamoté ; ce qui pourtant ne l’empêcha pas de faire de nouvelles dupes.
Larchey, 1865 : Dupe (Vidocq). — C’est le nom de Michel dont le diminutif michon signifiait autrefois sot. V. Roquefort.
Delvau, 1866 : s. m. Dupe, — dans l’argot des saltimbanques.
Moucher sur sa manche (se)
Delvau, 1866 : v. réfl. N’avoir pas encore l’expérience nécessaire, la rouerie indispensable ; en être à ses débuts dans la vie. Ne pas se moucher sur sa manche. Être hardi, résolu, expérient, « malin ». Cette expression est la révélation d’un trait de mœurs certainement oublié, et peut-être même ignoré de ceux qui l’emploient : elle apprend qu’autrefois on mettait son mouchoir sur sa manche gauche pour se moucher de la main droite.
Mouton
d’Hautel, 1808 : Chercher cinq pieds à un mouton. Exiger d’un autre plus qu’il ne doit, ou d’une chose plus qu’elle ne peut produire.
Revenir à ses moutons. Revenir à un discours commencé et interrompu, dans lequel l’intérêt se trouve compromis.
Mouton. Homme aposté dans les prisons par la justice, pour tirer par ruse les secrets d’un prisonnier.
Ansiaume, 1821 : Espion.
Il y a là deux moutons qui m’ont joliment donné le taff.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Mouchard de prison.
Vidocq, 1837 : s. m. — Espion placé par la police près d’un prisonnier dont il doit chercher à acquérir la confiance, afin d’en obtenir des révélations.
M.D., 1844 : Homme de leur société qu’ils supposent y avoir été mis pour s’associer seulement à la conversation et les dénoncer ensuite. Dans les prisons, la police y met beaucoup de ces gens qui, ayant l’air d’être détenus, causent avec les prisonniers, et finissent par donner des indices très précieux à la police qui les transmets ensuite à la justice.
un détenu, 1846 / Halbert, 1849 : Mouchard.
Larchey, 1865 : « En prison, le mouton est un mouchard qui parait être sous le poids d’une méchante affaire et dont l’habileté consiste à se faire prendre pour un ami. » — Balzac. — Allusion ironique à la fausse candeur de ces compères. — Moutonner : Dénoncer. V. Coqueur.
Delvau, 1866 : s. m. Dénonciateur, voleur qui obtient quelque adoucissement à sa peine en trahissant les confidences de ses compagnons de prison.
Delvau, 1866 : s. m. Matelas, — dans l’argot des faubouriens, qui disent cela à cause de la laine dont il se compose ordinairement. Mettre son mouton au clou. Porter son matelas au Mont-de-Piété.
Rigaud, 1881 : Homme de compagnie d’un prisonnier, et chargé par la police de devenir l’homme de confiance du même prisonnier.
Rigaud, 1881 : Matelas.
La Rue, 1894 : Matelas. Prisonnier qui espionne et dénonce son compagnon.
Virmaître, 1894 : Dénonciateur qui vend ses complices. Prisonnier qu’on place dans une cellule avec un autre prévenu pour le moutonner. C’est-à-dire le faire avouer dans la conversation (Argot des voleurs).
Virmaître, 1894 : Matelas. Quand il est plus que plat, on dit : galette (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Prisonnier qui dénonce ses co-détenus.
France, 1907 : Ancienne pièce d’or appelée ainsi parce que l’agneau pascal était sculpté sur l’une de ses faces.
France, 1907 : Compère dans le vol à l’américaine. C’est celui qui aborde le naïf qu’on se propose de dévaliser, généralement au paysan ou un provincial.
La bande était au complet, il y avait le mouton, celui qui lie la conversation avec la victime, le « riche étranger », qui échange son portefeuille contre le porte-monnaie du volé, et enfin les « hirondelles » qui voltigent autour du groupe et se chargent de prévenir à coups de sifflet de l’arrivée des agents.
(La Nation)
France, 1907 : Dénonciateur enfermée dans la cellule d’un criminel ou supposé tel, avec la mission de le faire parler et avouer ses forfaits.
Il existe deux sortes de coqueurs détenus : la première, qui prend le nom de moutons, est composée d’individus qui, renfermés dans les prisons, cherchent à captiver la confiance de leurs compagnons de détention pour obtenir l’aveu des crimes qu’ils ont commis, et la connaissance des preuves et pièces de conviction qu’on pourrait produire à leur charge. Lorsque deux de ces individus se trouvent dans la même prison, ils ignorent complètement le rôle qu’ils jouent chacun de son côté, et il n’est pas rare de voir ces deux moutons multiplier les rapports pour se dénoncer mutuellement, croyant rendre de grands services à la police et en être généreusement récompensés.
Les qualités essentielles du coqueur détenu sont, avant tout, l’habileté et la prudence. Il est excessivement difficile et même fort dangereux de jouer un rôle pareil dans une prison, car celui qui est mouton court risque d’être assassiné par ses compagnons s’ils viennent à le savoir. Aussi la police parvient-elle rarement à décider les voleurs à moutonner leurs camarades.
(Mémoires de Canler)
Des confrères à moi ont prétendu naguère que le plus souvent M. Grévy n’était guidé dans ses signatures que par les rapports de la prison même. Un condamné qui est en proie à de violentes angoisses, qui refuse énergiquement de faire le piquet consolateur et traditionnel avec son mouton, qui sanglote, hurle et se frappe la tête contre les murs, était à peu près certain de voir sa peine commuée.
(Albert Dubrujeaud, Écho de Paris)
France, 1907 : Matelas, à cause de la laine.
France, 1907 : Pelite boule dont les bonneteurs se servent dans le jeu appelé calot. Ce jeu, encore plus dangereux pour le naïf que le bonneteau, se compose de trois quilles creuses, sous lesquelles l’artiste voleur fait passer le mouton en changeant les quilles de place, tour à tour à droite, à gauche, au milieu, en les glissant sur la table avec la boulette dessous.
France, 1907 : Sous le chapeau de la guillotine est fixé le glaive, lame d’acier triangulaire emmanchée dans une forte masse de plomb appelé le mouton. Le couteau a trente centimètres de largeur, il est haut de quatre-vingts centimètres y compris le mouton. Il frappe avec une force terrible, car tombant d’une hauteur de deux mètres quatre-vingts centimètres, son poids multiplié par la vitesse de la chute est de 163 kilos en arrivant sur le cou du condamné.
Pincer (en)
Rigaud, 1881 : Faire partie de, en être, — dans le jargon des voleurs.
Quand je vous récidive qu’on en pince et dur.
(P. Mahalin, Les Monstres de Paris)
France, 1907 : Être amoureux.
Monsieur le curé de Fouilly,
En pinçait pour sa bonne,
Il promettait le paradis
À la jeune friponne :
« Un baiser doux comme le miel,
De ta lèvres, ma belle,
Te conduira tout droit au ciel. »
(Léo Lelièvre, La Bonne du curé)
France, 1907 : Locution facétieuse employée dans le Centre, exprimant la prétention de s’entendre à une chose, de connaître un art ou un métier ; synonyme de s’en piquer.
L’expression est vieille. Le comte Jaubert fait observer qu’on la trouve déjà dans le Roman du Renard, à l’entrée en scène du chien qui se vante de pincer le beau français.
Plein le dos (en avoir)
France, 1907 : En être fatigué, en avoir assez comme quelqu’un qui porte sur son dos un poids trop lourd.
Qu’en ce monde vieillot
Requière encor Bulot,
Que, de l’État, Carnot
Gouverne le canot :
Sol, dont j’ai plein le dos,
Tu n’auras pas mes os !
À moi l’air libre ! Ergo,
Je pars pour Chicago !
(Paul Ferrier)
On dit aussi dans le même sens : en avoir son sac.
Sûr que j’en ai soupé du mac !
J’en ai plein l’dos, j’en ai mon sac !
On fout pus qu’nib à la Courtille.
Et faudrait que j’me r’paye un mec,
Que je l’fringu’, que j’y empâte l’bec,
Quand ej’ fais pas pour ma croustille ?
(Aristide Bruant)
Plumet (avoir son)
Larchey, 1865 : S’enivrer. — Comparaison de la trogne à la couleur rouge d’un plumet d’uniforme.
N’est-ce pas que j’dois vous faire l’effet D’avoir c’qui s’appelle un plumet. Messieurs, c’est le picton !
(Ch. Voizo, Ch)
M. Alphonse Duchesne a fait une chanson intitulée : J’ai mon plumet. (Paris, Roger, 1863)
Rigaud, 1881 : Être complètement ivre. C’est être complet au point de vue de l’ivresse. — Pourrait bien être une allusion au plumet des Suisses, réputés, comme on sait, buveurs intrépides.
Je pense que c’était un suisse du quartier, car il avait un plumet.
(Aventures des bals et des bois, 1745)
France, 1907 : Être ivre.
Ma sœur, qu’était en train,
Ram’nait un fantassin ;
Ma fille, qu’avait son plumet,
Sur un cuirassier s’appuyait ;
Ma femme sans façon
Embrassait un dragon,
Ma bell’-mère au p’tit trot
Galopait au bras d’un turco.
(En revenant de la Revue)
On dit aussi dans le même sens : « avoir son jeune homme. » Au sujet de cette dernière expression, Philibert Audebrand raconte cette anecdote. Alfred de Musset, qui avait, comme on le sait, l’habitude de se griser avec de l’absinthe, se présente un jour, en 1853, chez M. Empis, alors directeur du Théâtre-Français. L’employé du théâtre auquel Musset s’adresse, le voyant ivre, croit devoir prévenir, avant de le laisser entrer, le directeur, et le dialogue suivant s’engage :
— Monsieur Le directeur…
— Quoi ? qu’y a-t-il ?
— Eh bien, c’est M. Alfred de Musset.
— Bon. Faites-le entrer.
— Mais, Monsieur le directeur…
— Quoi donc ?
— C’est qu’il a son petit jeune homme.
— Son petit jeune homme ? Qu’est-ce que ça fait ? Faites-le entrer avec son petit jeune homme.
M. Empis, ignorant celle expression argotique, croyait que Musset amenait avec lui un jeune ami.
Poivrer
d’Hautel, 1808 : Pour, vendre trop cher.
Cette marchandise est bien poivrée. Pour dire, que le prix en est très-élevé.
Vidocq, 1837 : v. a. — Payer.
Larchey, 1865 : Donner la vérole.
Pour se venger d’un homme, elle prit du mal exprès afin de le poivrer.
(Tallemant des Réaux)
Larchey, 1865 : Vendre trop cher. On dit aussi : Saler (1808, d’Hautel).
Delvau, 1866 : v. a. Charger une note, une addition, — dans l’argot des consommateurs. C’est poivré ! C’est cher. On dit de même : C’est salé.
Delvau, 1866 : v. a. Payer.
Rigaud, 1881 : Communiquer le mal vénérien, donner un bon à toucher chez le docteur Ricord. — Être poivré, être dans les conditions requises pour obtenir une entrée à l’hôpital du Midi, payer cher un moment de plaisir.
Toi louve, toi gueuse, qui m’as si bien poivré, Que je ne crois jamais en être délivré.
(Saint-Amant)
Rigaud, 1881 : Payer, — dans le jargon des voleurs. — Surfaire. — Falsifier. Poivrer le pive, falsifier le vin.
La Rue, 1894 : Payer. Surfaire. Falsifier, empoisonner. Communiquer la syphilis.
Virmaître, 1894 : Quand la cuisinière poivre trop ses mets, elle met le feu au palais des convives. Quand une femme poivre un homme, le poivré maudit Christophe Colomb comme François Ier la belle Ferronnière (Argot du peuple).
France, 1907 : Donner la syphilis. Se faire poivrer, l’attraper. Celle qui la donne a reçu le nom de poivrière.
Ils continuaient l’histoire de Marie Mange-mon-prêt, qui avait poivré en une seule nuit quarante-trois voltigeurs, sans compter les enfants de troupe, ou la partie de piquet avec des cartes usées par six générations d’aides de cuisine, car il était difficile, à première vue, de distinguer l’as de trèfle du valet de carreau.
(Hector France, L’Homme qui tue)
Toi louve, toi guenon, qui m’as si bien poivré,
Que je ne crois jamais en être délivré.
(Saint-Amant)
Poivrer un homme
Delvau, 1864 : Lui donner la vérole.
Toi, louve, toi, guenon, qui m’as si bien poivré.
Que je ne crois jamais en être délivré.
(Saint-Amand)
Va, poivrière de Saint-Côme,
Je me fiche de ton Jérôme.
(Vadé)
Poivrot
Delvau, 1866 : s. m. Ivrogne, — dans l’argot des faubouriens.
Virmaître, 1894 : Ivrogne qui se colle des bitures à tout casser. Poivrot vient sûrement de ce que dans les assommoirs, on débite de l’eau-de-vie qui ressemble à une décoction de poivre long. Il est saoul, il est poivré, de là poivrot (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Ivrogne.
France, 1907 : Ivrogne. On écrit aussi poivreau.
Des faits divers presque journaliers racontent combien d’individus, sous l’influence du délire alcoolique à forme répressive, deviennent idiots, maniaques, inconscients, criminels ; enfin, fous dangereux.
Simples poivrots au début, sous l’influence de l’alcoolisme chronique, de l’idée fixe, des hallucinations, ces individus aux impulsions violentes et irrésistibles sont rapidement transformés en êtres dangereux aux autres et à eux-mêmes.
(La Nation)
Voici la reine des poivrots
Buvant sans trêve ni repos,
C’est Amélie ;
Jadis, cette affreuse guenon
Était une femme, dit-on,
Jeune et jolie.
(Chanson du Père Lunette)
Le féminin est poivrotte.
Bref, à minuit, ru’ Mont’notte,
Nous rentrons ; sur notr’ palier,
Clémentine, ma poivrotte,
S’fich’ par terr’ dans l’escalier.
(Chanson de beuglant)
Porter
d’Hautel, 1808 : Elle porte les culottes et son mari les jupons. Se dit d’une femme qui est plus maître à la maison que ne l’est son mari.
Chacun porte sa croix en ce monde. Pour dire chacun a ses peines, ses afflictions.
Il ne le portera pas en paradis. Se dit par menace en promettant de se venger de quelqu’un.
Porter quelqu’un sur les épaules. En être très importuné, très-fatigué, très-ennuyé.
Porter l’endosse. Endurer la peine, le dommage, le tort d’une affaire.
Ce que l’on ne peut porter, on le traîne. Se dit lorsqu’on a un travail au-dessus de ses forces, ou un fardeau que l’on ne peut porter.
France, 1907 : Bière brune anglaise. La blanche est appelée ale.
On sait qu’il existe en Angleterre, comme d’ailleurs en d’autres pays, des sociétés s’occupant du sort des repris de justice qui, leur peine achevée, rentrent dans la circulation. À certaines époques même, on leur offre des banquets arrosés de thé et de lectures bibliques. Il est probable qu’ils préfèreraient un pot de gin ou de porter, mais on ne leur donne pas le choix.
(Hector France, Lettres d’Angleterre)
Prendre la mouche
France, 1907 : Se fâcher ; expression populaire. Prendre a ici le sens de recevoir : recevoir une piqûre de mouche ; en être importuné, irrité, ce qui au fond est s’irriter pour peu de chose, pour un motif futile.
Quelque part
Larchey, 1865 : Derrière.
Je vais aller lui mettre un grain de sel quelque part.
(P. de Kock)
Avoir quelque part : Être ennuyé au suprême degré. Synonyme d’en avoir plein le dos. Seulement cela se prolonge un peu plus bas.
Pour ce qui est de la rousse et du guet
Je les ai queuqu’part.
(Cabassol)
Delvau, 1866 : adv. L’endroit du corps destiné à recevoir des coups de pied, — dans l’argot du peuple. Avoir quelqu’un quelque part. En être importuné, — en avoir plein le dos.
Delvau, 1866 : Adverbe de lieux, — dans l’argot des bourgeois.
France, 1907 : Le derrière. Les lieux d’aisances. Argot des bourgeois qui n’osent prononcer le mot propre.
Raca
France, 1907 : Synonyme de merde. Mot syriaque exprimant une grossière injure et que l’on trouve dans l’Évangile. De raca l’on a fait racaille.
L’étudiant est devenu aristocrate, mais de cette vilaine aristocratie du parvenu, c’est-à-dire la morgue et l’insolence unies ensemble, la fusion de l’égoïsme et de la sottise, le mariage incestueux des petites idées et des petites vanités…
Cette classe de jeunes homes qui ont jeté par-dessus les moulins le peu qui restait encore de principes incontestés, de traditions religieusement conservées, ont arboré un drapeau honteux qu’ils suivent la tête haute, comme s’il y avait lieu d’en être fier. Ils ont commencé par se compter, par passer en revue leur armée ; puis ils ont dit : « Toi, combien as-tu ? — Tant. — Il t’est permis d’être des nôtres ! » — « Toi, que possèdes-tu ? — Tant. — Arrière !… Raca ! »
(Eugène Vermersch, Le Latium moderne)
Ramasser des épingles, des marrons
La Rue, 1894 : Avoir des mœurs innommables. On dit aussi : En être.
Renauder
d’Hautel, 1808 : Pour maugréer, rechigner, regimber, faire malgré soi et à contre cœur un ouvrage quelconque, marmoner entre ses dents ; être rassasié, renoncer sur quelque chose.
Vidocq, 1837 : v. a. — Bisquer.
Clémens, 1840 : Se fâcher.
M.D., 1844 : Bisquer.
un détenu, 1846 : Être en colère, refuser, ne pas vouloir.
Larchey, 1865 : Renâcler (Vidocq). — Signifiait jadis vomir. V. Roquefort.
Quand elle quête, merci ! Chacun renaude ou détale.
(Léonard, parodie 1863)
Delvau, 1866 : v. n. Se refuser à faire quelque chose, être de mauvaise humeur. Argot du peuple. C’est le verbe arnauder de la langue romane. Renauder signifie aussi Se plaindre.
Boutmy, 1883 : v. intr. Murmurer, grommeler d’un air de mauvaise humeur ; souvent synonyme de gourgousser.
La Rue, 1894 : Grogner. Refuser. Se fâcher. Faire des reproches.
Virmaître, 1894 : Ne pas être content. Ce mot vient du verbe arnauder. Avoir du renaud contre quelqu’un veut également dire : avoir de la rancune. Synonyme de l’expression être à feu (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Voir renaudeur.
Hayard, 1907 : Même sens — être en colère.
France, 1907 : Grogner, récriminer, refuser.
La victime — qui se voyait déjà emboitée, pour de bon — soupirait et, contente d’en être quitte avec du pognon, crachait sans trop renauder.
(Le Père Peinard)
Rentrer
d’Hautel, 1808 : Rentrer en danse. Pour dire, reprendre le train des affaires après un long repos ; se remettre dans l’embarras après en être sorti.
Retourne
Delvau, 1866 : s. f. Atout, — dans l’argot des joueurs. Chevalier de la Retourne. Joueur passionné — jusqu’à en être grec.
Sac (en avoir son)
Fustier, 1889 : Ne plus pouvoir supporter quelqu’un ou quelque chose.
Entre nous, le mari d’Emma ! j’en ai mon sac !
(Cadol, La colonie étrangère)
France, 1907 : En avoir assez, en être las, comme quelqu’un qui porte un sac trop lourd.
J’en ai mon sac, moi, d’mon épouse ;
Mince d’crampon ; j’y trouv’ des ch’veux,
C’est rien de l’dire. C’que j’me fais vieux !
Par là-d’sus Madame est jalouse !
(André Gill, La Muse à Bibi)
Sortir
d’Hautel, 1808 : On diroit qu’il sort de dessous une cloche. Voyez Cloche.
Cela lui entre par une oreille et lui sort par l’autre. Pour dire que quelqu’un ne fait aucune espèce d’attention aux reproches qu’on lui fait ou aux avis qu’on lui donne.
Si on le fait sortir par la porte, il rentre par la fenêtre. Se dit d’un importun dont on ne peut parvenir à se débarrasser.
Delvau, 1866 : v. a. Transporter un mobilier extra-muros, — dans l’argot des déménageurs. Le rentrer. Le ramener à Paris. On dit de même Sortie pour un déménagement extra-muros, et Rentrée pour le contraire.
Delvau, 1866 : v. n. Avoir des absences d’esprit, être distrait, — dans l’argot du peuple. On dit mieux Être sorti ou Être ailleurs, pour n’être pas à la conversation, ne pas savoir ce qu’on dit autour de soi.
Delvau, 1866 : v. n. Être insupportable, — dans l’argot des faubouriens. Ce verbe ne s’emploie guère qu’à la troisième personne de l’indicatif présent : Il me sort, — c’est-à-dire, je ne peux pas le voir sans en être blessé, offusqué. Quelques-uns, pour être plus expressifs, disent : Il me sort par le cul.
La Rue, 1894 : Être insupportable.
France, 1907 : Être agaçant, insupportable. « Cette petite rageuse me sort. »
Soûl
d’Hautel, 1808 : Deo gratias, les moines sont soûls. Se dit par plaisanterie, lorsque quelqu’un lâche un rot.
J’en suis soûl comme de la vieille morue. Manière incivile de dire qu’on est las, dégoûté de quelqu’un ou de quelque chose ; qu’on désiroit pour tout au monde en être débarssé.
J’en suis soûl. Pour, j’en suis dégoûté, rassasié.
Soupe (en avoir)
France, 1907 : En avoir assez, en être dégoûté, las.
Le populo en a radicalement soupé d’être exploité, de même qu’il ne veut plus être gouverné — pas plus par des opportunards, des radicaux que des socialos.
De même il n’en pince plus pour être exploité — pas plus par les richards chrétiens que par les capitalos juifs.
(Le Père Peinard)
On dit dans le même sens : souper de la fiole de quelqu’un.
Mais j’ai mon plan, ej’ suis mariolle :
Quand les jug’ auront assez d’moi
Et qu’i’s auront soupé d’ma fiole,
Faudra ben qu’i’s m’appliqu’nt la loi ;
Vous savez ben, la loi nouvell’
Qui condamne l’gouvernement
À m’envoyer à la Nouvelle…
(Aristide Bruant)
Cette expression n’est pas récente, on la trouve dans un couplet de Désaugiers :
Mais c’est quand nous quittons la ville
Qu’il faut voir l’effet des adieux…
Et toutes les femm’s à la file
Se lamenter à qui mieux mieux.
C’est un’ rivière que leurs yeux :
« Reviens donc bien vite…
— Oui-da, ma petite. »
Le plus souvent !
J’ai soupé pour le sentiment.
Suce larbin
Vidocq, 1837 : s. m. — Bureau de placement de domestiques. Les bureaux de placement, tels qu’ils existent maintenant, nuisent à ceux qui se font servir, et à ceux qui servent, aussi le mal qui résulte de leur existence est-il visible à tous les yeux. Les quelques notes qui suivent, sont extraites du prospectus que je publiais lorsque je me déterminais à fonder, sous le titre de l’Intermédiaire, une agence qui, j’ose le croire, aurait rendu d’éminens services à la société si elle avait été mieux comprise.
« Un décret impérial du 10 octobre 1810 fixa la position des individus qui étaient ou qui voulaient se mettre en service en qualité de domestiques ; ce décret, à la fois juste et sévère, prévoyait tous les abus.
Les bons domestiques l’accueillirent avec plaisir ; l’homme probe ne redoute pas les investigations, il sait fort bien qu’il ne peut que gagner à être connu ; mais ceux dont la conscience n’était pas nette, employèrent tous les moyens que leur suggéra leur imagination pour éluder et paralyser les effets qu’il devait produire : celui qu’ils adoptèrent devait nécessairement réussir, à une époque où la police était ombrageuse et la population inquiète.
Si vous parlez de la police à la plupart des habitans de Paris, ils croiront tout ce que vous voudrez bien leur dire, ils flétriront du nom de mouchard tous les individus dont ils ne connaissent pas les moyens d’existence.
Les domestiques, presque tous doués d’une certaine finesse et d’une grande perspicacité, avaient remarqué celte tendance des esprits, ils l’exploitèrent à leur profit.
Lorsqu’ils se présentaient pour obtenir une place et qu’on leur demandait l’exhibition de leur livret, ils répondaient : « Monsieur ignore sans doute que tous les porteurs de livret sont vendus à la police ; nous n’avons pas voulu en prendre afin de ne pas être contraints à exercer l’ignoble métier de mouchard. » Si cette réponse eût été seulement celle de quelques individus, ce grossier subterfuge n’aurait trompé personne ; les domestiques sentirent cela, aussi lorsqu’ils se trouvaient avec ceux de leurs camarades possesseurs du livret qu’ils n’avaient pu obtenir, ils disaient : « J’obtenais aujourd’hui une excellente place, si je n’avais pas eu la maladresse de montrer mon livret ; les maitres pensent que l’on n’en délivre qu’à des agens secrets de la police. » Crédules comme tous les honnêtes gens, les bons domestiques croyaient cela, et lorsqu’à leur tour ils se présentaient dans une maison nouvelle, ils cachaient avec soin leur livret.
Les mauvais domestiques furent et sont encore favorisés dans leurs desseins par l’indifférence coupable des maîtres, qui ne cherchent pas assez à connaître l’homme qu’ils admettent dans leur intérieur, auquel ils confient leur fortune et leur vie ; ces derniers n’exigent de cet homme que des certificats sans authenticité, et qui, s’ils ne sont faux, sont très-souvent arrachés à la complaisance ; le maître les examine sans les voir, les rend au domestique et tout est dit : souvent aussi, pour ne point se donner la peine de s’habituer à un nom nouveau, il donne à celui qu’il vient de prendre à son service le nom de son prédécesseur, il se nommait Pierre, le nouveau se nommera Pierre ; le domestique dont les intentions sont mauvaises, loin de s’opposer à cette manie, la fait naître ; qu’arrive-t-il ensuite ? Pierre vole et se sauve ; où chercher Pierre ?
L’impunité enhardit les fripons : lorsqu’un domestique a commis un vol de peu d’importance, un couvert, une montre, etc., le maître qui ne veut pas sacrifier au juge d’instruction et aux audiences de la Cour d’Assises un temps qu’il peut employer plus agréablement, le chasse et lui dit d’aller se faire pendre ailleurs. Qu’arrive-t-il encore ? Le domestique ne va pas se faire pendre, il va voler ailleurs ; encouragé par l’indulgence de son maître, il ne s’arrête plus à des bagatelles, il tente un coup hardi, et s’il réussit il peut aisément se soustraire aux recherches puisque l’on ignore jusqu’à son véritable nom.
Ainsi sapé dans ses fondemens, par la ruse des domestiques et l’insouciance des maîtres, le décret de 1810 ne vécut pas long-temps : c’est souvent le sort des meilleures institutions.
Aujourd’hui rien ne régit la classe si nombreuse des domestiques (dans Paris seulement on en compte plus de quatre-vingt-dix mille), les effets déplorables de cet état de choses sont visibles à tous les yeux ; les crimes nombreux commis par des individus de cette profession épouvantent non-seulement les gens obligés de se faire servir, mais encore le philantrope qui désire l’amélioration des classes infimes. »
Une cause qui contribue puissamment à démoraliser les domestiques, est la multitude de bureaux de placement qui infestent la capitale (on en compte plus de trois cents) ; la Gazette des Tribunaux a plus d’une fois donné la mesure de la moralité des individus qui dirigent ces sortes d’établissemens : (nous apprenons au moment de mettre sous presse, que les tribunaux viennent de faire justice de deux de ces forbans. La Gazette des Tribunaux rapporte, que les sieurs Prévost et Turquin, directeurs du bureau de placement rue St.-Denis, no 357, viennent d’être condamnés à un an de prison, cent francs d’amende, et à la restitution des sommes nombreuses extorquées par eux.) Tout le monde sait que leur but unique est de gagner de l’argent ; pour arriver à ce but ils doivent désirer des mutations, car plus il y a de mutations, plus il y a d’inscriptions à recevoir.
Dans toutes les professions centralisées, lorsqu’un individu commet une faute, si elle est légère il se corrige, si elle est grave ou s’il y a récidive, il doit disparaître de la corporation ; les bureaux de placement qui admettent sans examen préalable tous ceux qui se présentent, donnent aux mauvais domestiques la faculté de se produire comme des hommes nouveaux autant de fois qu’il y a d’établissement de ce genre ; les maîtres qui choisissent là leurs serviteurs sont donc continuellement exposés, et, sans qu’ils s’en doutent, leurs domestiques (que l’on me pardonne cette comparaison) jouent chez eux le rôle de l’épée de Damoclès : au premier jour ils s’éveillent et sonnent leur domestique, il ne vient pas, ils se frottent les yeux et cherchent leur montre ; plus de montre, elle a disparu avec le domestique ayant de bons répondans. Un autre inconvénient des bureaux de placement, moins grave il est vrai, mais cependant très-désagréable, est celui-ci : vous demandez un cocher, on vous envoie un pâtissier ; vous voulez un cuisinier, c’est un palefrenier que l’on vous adresse.
Si les bureaux de placement nuisent aux maîtres, ils nuisent aussi aux bons serviteurs ; alléchés par des annonces mensongères, ces hommes laborieux grimpent bravement les quelques étages qui conduisent au cabinet du distributeur de places, paient une somme plus ou moins forte, et sortent bercés par l’espérance d’obtenir un emploi qui n’existe que sur le carton qui leur a servi d’appeau. Les directeurs de bureaux de placement ont aussi des compères chez lesquels ils envoient des sujets qui arrivent toujours trop tard.
Lorsque l’on a toujours vécu dans une certaine sphère, on ne trouve souvent dans son cœur que du mépris pour ces individus que la société repousse de son sein, et tout le monde sait que le mépris éloigne la compassion : dans la carrière pénible que j’ai parcourue, j’ai pu étudier des mœurs qui échappent aux yeux des gens du monde ; j’ai eu le courage de fouiller les sentines de la prostitution, et à quelques variantes près, j’ai toujours entendu la même histoire. Une jeune fille arrive à Paris ; lorsqu’à sa descente de voiture elle ne trouve pas certaine courtière, elle porte ses pas vers le premier bureau de placement, paye et attend patiemment la place qui lui a été promise ; le dénuement, la misère arrivent avant la place, et bientôt, ne sachant plus que faire, il faut qu’elle se prostitue à un de ces vieux libertins qui n’oseraient s’adresser à une agence recommandable, et qui vont hardiment chercher dans les bureaux de placement les victimes de leur lubricité, ou bien qu’elle meure de faim ; et que l’on ne croie pas que les choses soient ici poussées jusqu’à leurs dernières conséquences, il n’y a pas d’exagération dans ce que j’avance ; je suis seulement rigoureusement vrai. Oui, cette nécessité cruelle qui crie sans cesse aux oreilles du malheureux : il faut vivre, a poussé plus de victimes dans l’abîme, que la corruption et la débauche.
« Quelquefois aussi il arrive que ces individus sont les premiers trompés, à ce sujet que l’on me permette de citer un exemple récent.
Un sieur Gazon avait chargé un individu, à la fois écrivain public et directeur d’une agence de placement, de lui trouver une jeune fille probe et jolie. L’obligeant courtier, sans trop s’inquiéter de la première des qualités exigées, procura au sieur Gazon une jeune fille de dix-sept ans ; ce dernier la reçut chez lui, et peu de temps après la jeune innocente lui vola 35,000 francs ; la Gazette des Tribunaux a rendu compte de ce fait. (Numéros des 28 août et 11 septembre 1835.)
Un établissement créé sur une vaste échelle, qui remédierait aux inconvéniens, aux vices même qui viennent d’être signalés, établissement fondé dans l’intérêt des maîtres ct dans celui des domestiques, doit, si je ne me trompe, satisfaire un besoin général et vivement senti : les services immenses que j’ai pu rendre au commerce depuis que mes bureaux de renseignemens existent, ont engagé mes nombreux cliens à désirer cet établissement, qui doit améliorer une classe nombreuse, intéressante, et qui n’a besoin pour devenir meilleure, que d’être guidée, éclairée et surtout protégée.
Déjà bon nombre d’industriels me trouvant toujours sur leurs pas, se sont corrigés ; ils suivent d’autres erremens et manifestent l’intention de devenir honnêtes : ce qui est arrivé aux flibustiers du commerce, arrivera sans doute aux domestiques ; tous mes efforts du moins tendront à atteindre ce but : ceux qui ne seront qu’égarés seront ramenés avec douceur, ceux qu’on ne pourra corriger seront repoussés de l’administration, ils devront donc disparaître de la corporation : au reste, et qu’on ne croie pas que ce que je vais dire soit une de ces phrases de prospectus dont la banalité ne trompe plus personne ; l’intérêt n’a pas été le moteur créateur de cette entreprise, j’ai cédé aux instances des plus recommandables philantropes qui ont bien voulu m’honorer, m’aider de leurs conseils, et m’engager à ne point abandonner une entreprise dont je ne cherche pas à me dissimuler les écueils, et qui d’abord m’avait paru une utopie irréalisable.
Je n’ai pas non plus commencé à agir sans m’être entouré de toutes les lumières qu’il était possible de recueillir ; j’ai pris les avis des personnages haut placés qui se sont spécialement occupés de la matière ; j’ai consulté d’anciens et loyaux domestiques : l’approbation des uns et des autres a été une récompense prématurée dont je saurai, je l’espère, me montrer toujours digne.
Sans pourtant négliger les anciens domestiques, je m’occuperai plus spécialement des hommes nouveaux qui débuteront dans la capitale, car souvent les premiers pas d’un homme décident de sa vie toute entière. Une correspondance sera établie avec MM. les maires de toutes les communes de France qui voudront bien, sans doute, encourager mes efforts et m’adresser ceux de leurs administrés qui viendraient à Paris pour servir. Aucun domestique ne sera admis à l’agence qu’il n’ait préalablement établi son individualité d’une manière positive, et justifié de l’emploi de son temps depuis sa sortie de son pays.
Une carte dont le domestique sera porteur pour être envoyé en place, fera connaître ses nom, prénoms, ses antécédens, etc., etc. ; les maîtres sauront donc enfin quelles sont les mœurs, les habitudes et le caractère de leurs serviteurs.
Comme on l’a déjà dit, les mauvais seront impitoyablement repoussés, les bons, au contraire, seront protégés, aidés et secourus en cas de besoin.
Je ne prétends pas avancer que ces mesures détruiront de suite le mal, le temps seul peut opérer des prodiges ; mais si les maîtres veulent bien, en s’adressant exclusivement à moi, seconder mes efforts, le bien ne tardera pas à se faire sentir.
Les domestiques sortis de l’administration devront donc jusqu’à un certain point inspirer de la confiance, car enfin ils seront connus, et leur vie passée sera la garantie morale de leur vie à venir.
On appréciera, j’ose l’espérer, ce que je viens de dire, et pour être bien comprises, mes raisons n’ont pas besoin de plus longues explications : que l’on me permette seulement les quelques lignes qui suivent et qui doivent nécessairement terminer ce discours.
Ceux qui se font servir considèrent aujourd’hui leurs domestiques comme des instrumens nécessaires sans doute, mais qui peuvent être brisés sans remords ; cette funeste tendance des esprits a fait plus de coupables peut-être que les vices naturels à l’homme, dont l’éducation n’a pas corrigé les mœurs : le domestique qui ne reçoit en échange de son travail, de ses soins, de son dévouement même, que de l’argent seulement, se dégoûte bientôt d’une chaîne dont l’espoir d’un meilleur avenir ne vient pas alléger le poids ; il se sert, pour quitter cette position devenue insupportable, de tous les moyens qui se présentent à son esprit : aussi tel individu a manqué à sa destinée qui devait être celle d’un honnête homme, parce que ses protecteurs naturels n’ont pas su deviner le fruit caché sous une rude écorce. Il existe malheureusement des hommes essentiellement vicieux et contre lesquels tous les correctifs doivent échouer ; mais il en est, et le nombre de ceux-là est plus considérable qu’on ne le pense, dont les fautes sont excusables, si l’on veut bien avoir égard aux circonstances qui les ont fait commettre.
Autrefois il n’était pas rare de rencontrer des domestiques qui honoraient leur profession par des sentimens élevés et une probité à toute épreuve, cela se conçoit ; autrefois le domestique était un des membres de la famille ; le maître savait lui pardonner les fautes légères, les défauts de caractère, il s’occupait de son bien être, il cherchait à lui rendre sa position supportable, et lorsque les années avaient blanchi sa tête, il assurait son avenir. Aujourd’hui s’ils ne vont pas mourir à l’hôpital, les domestiques périssent d’inanition sur la voie publique.
On doit à tous les hommes, quelle que soit d’ailleurs leur position sociale, la considération qu’ils méritent : pourquoi les domestiques sont-ils déshérités de ce qui leur appartient ? Les maîtres trop souvent oublient en leur parlant, qu’ils s’adressent à des êtres doués d’organes semblables aux leurs et tout aussi sensibles ; ils ne ménagent pas leur susceptibilité, ne s’occupent pas de leur avenir : cette négligence, cet égoïsme, font les mauvais domestiques ; mais lorsqu’ils seront certains de n’avoir sous leur toit que des serviteurs probes, fidèles, laborieux, ils voudront bien sans doute leur accorder cette considération qui rehausse l’homme à ses propres yeux, l’encourage à bien faire et lui persuade que la droiture et l’honneur peuvent seuls constituer un bonheur véritable. »
Tal
Rigaud, 1881 : Derrière. — Tapeuse du tal, fille publique qui en remontrerait à la femme de Loth. Taper dans le tal, faire rétrograder Eros.
La Rue, 1894 : Le postérieur.
Rossignol, 1901 : Voir troufignon.
Hayard, 1907 : Postérieur.
France, 1907 : Le derrière. L’étymologie de ce mot est inconnue. « Il se trouve, nous écrit Gustave Fustier, dans une des éditions de Lorédan Larchey (1880), qui s’appuie sur l’autorité de M. Macé, l’ancien chef de la Sûreté, et a été reproduit par Rigaud (1881), et par Delesalle (1896). Virmaître ne le donne pas (1894) non plus que dans son supplément. Pour moi, qui en vue de mon baccalauréat ès lettres argotiques, ai fréquenté et fréquente dans le peuple — et le bas — je ne l’ai jamais entendu prononcer. » Nous ajouterons à ce renseignement qu’a bien voulu nous donner le continuateur d’Alfred Delvau : « Ni nous non plus. » Mais nous nous rallions à la conclusion de Gustave Fustier : « Ne pensez-vous pas que ce soit un mot tout à la fois à apocopé et déformé ?… Le mot primitif pourrait bien être ballon, qui a pu fort bien par apocope devenir bal, puis ce mot recueilli par un lexicographe où une personne quelconque à l’oreille paresseuse, ou encore mal écrit ou mal imprimé est devenu tal au lieu de bal, cas fréquent en langue argotique. » Quoi qu’il en soit, les synonymes sont nombreux, ce qui prouve combien maître Luc est sujet aux plaisanteries populaires. Nous croyons bon de les rappeler :
Artiche, arrière-train, as de pique, ballon, banlieue du dos, baril de moutarde, Bernard, blair, boîte à gaz, borgne, cadet, cadran, canonnière, captif, contrebasse, croupion, culasse, cyclope, disque, doubleblanc, faubourg, fignard, figne, fla, flaque, foiron, garde-manger, giberne, lune, maître Luc, médaille, médaillon, moutardier, n’a qu’un œil, obusier, oignon, panier à crottes, papan, pétard, petit bourgeois, prépondérance à la culasse, ruelle aux vesses, salle de danse, soufflet, tirelire, triffois, trou de balle, troufignon, troussequin, tunnel. Voir Vénérable.
Tomber dans le bœuf
Delvau, 1866 : v. n. Devenir pauvre, misérable, — dans l’argot des ouvriers.
Rigaud, 1881 : Être réduit à la misère.
France, 1907 : Tomber dans la gêne ; en être réduit, après avoir fait bombance, au simple ordinaire, la soupe et le bœuf.
Tranche (souper de sa)
France, 1907 : En être fatigué.
Va-t’en voir s’ils viennent, Jean
France, 1907 : Sous le titre les Raretés, Lamothe-Houdard a mis en chanson en une douzaine de couplets ce vieux dicton qui indique le scepticisme de nos pères.
Une fille de quinze ans,
D’Agnès la pareille,
Qui pense que les enfants
Se font par l’oreille.
Va t’en voir s’ils viennent, Jean,
Va-t’en voir s’ils viennent.
En 1816, le chevalier Lablée a fait une chanson sur le même thème et le même air :
Nul intrigant n’entrera
À l’Académie.
Pour en être, il suffira
D’avoir du génie.
Va-t’en voir, etc.
Fille qui sincèrement
Se fâche et murmure
Du désordre qu’un amant
Cause à sa parure.
Va-t’en voir s’ils viennent, Jean,
Va-t’en voir s’ils viennent.
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