Entrez le mot à rechercher :
  Mots-clés Rechercher partout 


Aller de son beurre

Delvau, 1864 : Jouir copieusement, lorsqu’on est sous l’homme, sans craindre la vérole et les enfants, et décharger deux ou trois fois sans qu’il ait déconné.

Tu m’as fait crânement jouir, cochon ! Voilà la première fois que j’y vas de mon beurre aussi franchement.

(Lemercier de Neuville)

Aller et retour (donner ou faire l’)

Delvau, 1864 : Tirer deux coups avec une femme, sans déconner.

C’est un pauvre homme, dit-elle ; il ne peut pas même faire l’aller et retour sans être sur les dents.

(A. François)

Balle

d’Hautel, 1808 : Enfans de la balle. Ceux qui suivent la profession de leurs pères. On désigne aussi sous ce nom et par mépris, les enfans d’un teneur de tripot.
Il est chargé à balle. Manière exagérée de dire qu’un homme a beaucoup mangé ; qu’il crève dans sa peau.
Il y va balle en bouche, mèche allumée. Pour il n’y va pas de main morte ; il mène les affaires rondement.

d’Hautel, 1808 : Ustensile d’imprimerie qui sert à enduire les formes d’encre.
Démonter ses balles. Expression technique : au propre, l’action que font les imprimeurs lorsqu’ils mettent bas, et qui consiste à détacher les cuirs cloués au bois des balles. Au figuré, et parmi les ouvriers de cette profession, cette phrase signifie s’en aller en langueur ; dépérir à vue d’œil, approcher du terme de sa carrière.

anon., 1827 : Franc.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Franc (vingt sous).

Bras-de-Fer, 1829 : Franc.

un détenu, 1846 : Un franc, pièce de vingt sous.

Halbert, 1849 : Une livre ou un franc.

Larchey, 1865 : Tête. — Comme Boule et Coloquinte, balle est une allusion à la rondeur de la tête. Une bonne balle est une tête ridicule. Une rude balle est une tête énergique et caractérisée.

Une balle d’amour est une jolie figure.

(Vidocq)

Être rond comme une balle, c’est avoir bu et mangé avec excès. Balle : Franc. — Allusion à la forme ronde d’une pièce de monnaie.

Je les ai payées 200 fr. — Deux cents balles, fichtre !

(De Goncourt)

Balle de coton : Un coup de poing. — Allusion aux gants rembourrés des boxeurs.

Il lui allonge sa balle de coton, donc qu’il lui relève le nez et lui crève un œil.

(La Correctionnelle)

Delvau, 1866 : s. f. Occasion, affaire, — dans l’argot du peuple. C’était bien ma balle. C’était bien ce qui me convenait. Manquer sa balle. Perdre une occasion favorable.

Delvau, 1866 : s. f. Pièce d’un franc, — dans l’argot des faubouriens.

Delvau, 1866 : s. f. Secret, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. f. Visage, — dans l’argot des voyoux. Balle d’amour. Physionomie agréable, faite pour inspirer des sentiments tendres. Rude balle. Visage caractéristique.

Rigaud, 1881 : Ballet.

Rigaud, 1881 : Figure, tête, physionomie.

Oh c’tte balle !

(Th. Gautier, Les Jeunes-France)

Rigaud, 1881 : Occasion. Rater sa balle, manquer une bonne occasion.

Rigaud, 1881 : Pièce d’un franc. Une balle, un franc. Cinq balles, cinq francs.

Rigaud, 1881 : Secret.

S’il crompe sa Madeleine, il aura ma balle (s’il sauve sa Madeleine, il aura mon secret.)

(Balzac)

Mot à mot ; ce qui est caché dans ma balle, dans ma tête. — Faire la balle de quelqu’un, suivre les instructions de quelqu’un.

Fais sa balle, dit Fil-de-Soie.

(Balzac, La Dernière incarnation)

La Rue, 1894 : Secret. Physionomie. Pièce d’un franc. Occasion.

Virmaître, 1894 : Celle femme me botte, elle fait ma balle (Argot du peuple). V. Blot.

Rossignol, 1901 : Chose qui convient qui plaît, qui fait l’affaire.

ça fait ma balle.

Rossignol, 1901 : Visage, celui qui a une bonne figure a une bonne balle.

France, 1907 : Pièce d’un franc. Blafard de cinq balles, pièce de cinq francs.

France, 1907 : Secret, affaire, occasion. Cela fait ma balle, cela me convient.

— C’est pas tout ça, il faut jouer la pièce de Vidocq enfoncé après avoir vendu ses frères comme Joseph.
Vidocq ne savait trop que penser de cette singulière boutade ; cependant, sans se déconcerter, il s’écria tout à coup :
— C’est moi qui ferai Vidocq. On dit qu’il est très gros, ça fera ma balle.

(Marc Mario et Louis Launay, Vidocq)

Manquer sa balle, manquer une occasion ; faire balle, être à jeun.

Les forçats ne sont pas dégoûtés et quelques taches dans un quart de pain ne sont pas pour faire reculer un fagot de bon appétit et qui fait balle.

(Alphonse Humbert)

On dit aussi dans le même sens : Faire balle élastique.

J’avais fait la balle élastique tout mon saoul.

(Henri Rochefort)

Faire la balle, agir suivant des instructions ; enfant de la balle, enfant élevé dans le métier de son père ; rond comme une balle, complètement ivre.

France, 1907 : Tête, figure. Balle d’amour, beau garçon, argot des filles ; rude balle, contenance énergique ; bonne balle, figure sympathique ou grotesque ; balle de coton, coup de poing.

Brûlage

Larchey, 1865 : Déconfiture.

C’est un brûlage général.

(Balzac)

Brûler : Perdre sans retour.

Comment sommes-nous avec le boulanger ? — M’sieur, le boulanger est brûlé, il demande un à-compte.

(Champfleury)

Brûler : Démasquer.

Le grec brûlé prend son parti lestement et va, sous un autre nom nobiliaire, se faire pendre ailleurs.

(Mornand)

Brûler la politesse : S’esquiver sans faire la politesse d’un adieu.

Quand il nous met à l’ombre, c’est que nous avons brûlé la politesse à la consigne.

(J. Arago, 1838)

Brûle-gueule : Pipe dont le tuyau écourté brûle les lèvres.

Une de ces pipes courtes et noires dite brûle-gueule.

(De Banville)

Delvau, 1866 : s. m. Déconfiture générale de l’homme brûlé. L’expression appartient à Balzac.

France, 1907 : Déconfiture générale ; néologisme de Balzac.

Cadence

d’Hautel, 1808 : Mettre hors de cadence. Pour déconcerter ; démonter quelqu’un ; le contrarier dans ses vues, dans ses projets.

Carte

d’Hautel, 1808 : Il ne sait pas tenir ses cartes. Pour, c’est une mazette au jeu de cartes ; se dit par raillerie d’une personne qui se vantoit d’être fort habile à manier les cartes, et que l’on a battue complètement.
On dit aussi, et dans le même sens, au jeu de dominos, Il ne sait pas tenir ses dez.
Perdre la carte.
Pour se déconcerter, se troubler, perdre la tête dans un moment ou le sang-froid étoit indispensable.
Il ne perd pas la carte. Se dit par ironie d’un homme fin et adroit ; qui tient beaucoup à ses intérêts ; à qui on n’en fait pas accroire sur ce sujet.
On appelle Carte, chez les restaurateurs de Paris, la feuille qui contient la liste des mets que l’on peut se faire servir à volonté ; et Carte payante, celle sur laquelle est inscrit le montant de l’écot, que l’on présente à chaque assistant lorsqu’il a fini de dîner.
Savoir la carte d’un repas. C’est en connoître d’avance tout le menu.
Brouiller les cartes. Mettre le trouble et la division entre plusieurs personnes.
Donner carte blanche. C’est donner une entière liberté à quelqu’un dans une affaire.
Un château de carte. Au figuré, maison agréable, mais peu solidement bâtie.

Delvau, 1866 : s. f. Papiers d’identité qu’on délivre à la Préfecture de police, aux femmes qui veulent exercer le métier de filles. Être en carte. Être fille publique.

France, 1907 : Certificat d’identité que la police donne aux prostituées, qui, de ce fait, deviennent filles soumises, étant obligées de se soumettre périodiquement à une inspection médicale.

Ce matin, après avoir mis la petite en carte, après l’avoir ainsi placée dans l’impossibilité de réclamer protection et d’être écoutée si elle se plaignait, — les malheureuses filles ainsi inscrites ne sont-elles pas hors la loi, hors le monde et à a discrétion absolue de la police ? — il la ferait filer sur quelque maison de province dont la tenancière lui répondrait du secret…

(E. Lepelletier, Les Secrets de Paris)

Connerie

Virmaître, 1894 : Bêtise
— Tu déconnes, tu ne sais pas ce que tu dis.
Mot à mot : tu es un c-o-n, pantoufle, un crétin. Ce mot ancien vient de conard. Il est employé dans le peuple pour désigner un autre objet (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Bêtise, stupidité.

France, 1907 : Acte on parole stupide. « Vous ne dites ou vous ne faites que des conneries. »

Dadais

d’Hautel, 1808 : Un grand dadais. Sobriquet insultant qui signifie un benêt, un nigaud ; un grand garçon niais et décontenancé ; d’un air simple, innocent et stupide.

Delvau, 1866 : s. m. Imbécile, homme qui fait l’enfant, — dans l’argot du peuple, qui ne se doute pas que le mot a trois cents ans de noblesse.

France, 1907 : Niais, nigaud.

Pas tout à fait un imbécile, mais un candidat qui a des chances.

(Dr Grégoire, Turlutaines)

Dandiner

d’Hautel, 1808 : Se dandiner. Avoir un maintien sot et décontenancé ; se balancer sur sa chaise ; niaiser, paresser.

Halbert, 1849 : Balancer.

France, 1907 : Battre, frapper ; celui qui est battu remue son corps, se dandine pour esquiver ou parer les coups.

Déconfiture

d’Hautel, 1808 : Être dans la déconfiture. Expression comique qui signifie être en pleine disgrace ; être fort mal dans ses affaires

Delvau, 1866 : s. f. Faillite, — dans l’argot des bourgeois. Être en déconfiture. Avoir déposé son bilan.

France, 1907 : Faillite. Être en déconfiture, faire de mauvaises affaires, ne pouvoir payer ses créanciers, déposer son bilan.

Déconner

Delvau, 1864 : Sortir du con de la femme, soit parce qu’on a fini, soit parce qu’elle remue trop les fesses. Il y a des gens qui peuvent, comme l’Ascylte de Pétrone, rester deux jours sur une femme. Heureux Ascylte ! Plus heureuse femme !

Ah ! me voilà déconné !

(La Popelinière)

Le vit alors, bien convaincu
Qu’on ne peut voir un con vaincu,
Renonce à la victoire :
Il déconne et s’adresse au cu.

(Chanson anonyme moderne)

Avec cet outil-là, je puis, sans me gêner
Fournir mes douze coups, dont six sans déconner.

(Piron)

France, 1907 : Radoter, Mot à mot : devenir vieux, s’affaiblir.

Déferrer

d’Hautel, 1808 : Il se déferre aisément. Pour, il se déconcerte au premier mot ; il devient confus, muet, à la plus petite observation.
Être déferré d’un œil. Pour, en avoir perdu un ; être éborgné.

Dérouter

d’Hautel, 1808 : Dérouter quelqu’un. Le déconcerter ; le rendre confus.

Désarçonné (être)

Delvau, 1864 : Ne plus bander, pour avoir trop bandé ; — femme, faire déconner son fouteur.

L’étudiant qui n’est pas encore désarçonné.

(Henry Monnier)

Je désarçonnai mon cavalier, qui n’avait pas encore fini sa course.

(Meursius)

Désheuré

France, 1907 : Qui a l’habitude d’être en retard, qui n’a pas d’heures régulières.

Bien certainement, si elle tardait, ce n’était pas pour baguenauder dans les rues, sachant qu’il était seul à garder la maison. Et pour la première fois, il s’avisa de la déconsidération qui s’attache à une ménagère désheurée.

(Camille Lemonnier, Happe-chair)

Empêtrer

d’Hautel, 1808 : S’empêtrer d’une mauvaise affaire. Pour, s’engager, s’embarrasser dans une mauvaise affaire.
Il a l’air tout empêtré. Pour, il a l’air embarrassé, décontenancé ; il ne sait ou mettre ses mains.

Estomac

d’Hautel, 1808 : Il a un estomac d’autruche, il digéreroit le fer. Se dit d’un gourmand à qui rien ne peut faire mal ; et d’un homme qui a l’estomac bien constitué.

Delvau, 1866 : s. m. La gorge de la femme, — dans l’argot du peuple, qui parle comme écrivait Marot :

Quant je voy Barbe en habit bien luisant,
Qui l’estomac blanc et poli desœuvre.

Rigaud, 1881 : Courage, intrépidité, — dans l’argot des joueurs.

Avoir de l’estomac au jeu, c’est poursuivre la veine sans se déconcerter, sans broncher, dans la bonne ou la mauvaise fortune.

(Les Joueuses, 1868)

Peu de joueurs étaient aussi crânes, avaient un pareil estomac !

(Vast-Ricouard, le Tripot, 1880)

Beau joueur, Grandjean, et quel estomac !

(Figaro du 5 mars 1880)

On dit d’un joueur très intrépide qu’il a un estomac d’enfer.

La Rue, 1894 : Courage, audace au jeu.

France, 1907 : Aplomb, audace, sang-froid, effronterie. On dit d’un beau joueur : « Il a de l’estomac. » Se dit aussi d’un politicien roublard et sans vergogne.

Le langage populaire désigne deux sortes d’intrépidité par deux locutions spéciales ; et cette phrase : « Il n’a pas froid aux yeux », ne signifie pas précisément la même chose que : « Il a un rude toupet. » Or nous sommes tellement démoralisés que nous en arrivons à ne plus sentir cette nuance. Combien de fois, devant un coquin qui se carre dans sa mauvaise réputation et porte beau sous l’infamie, n’avez-vous pas entendu dire : « Il est crâne, il a de l’estomac… »

(François Coppée)

Je ne suis certes pas pessimiste, et j’aime la bataille par tempérament, mais j’avoue que le métier de député, accepté d’une certaine manière, est un métier abominablement écœurant.
Il exige, pour quelques-uns, une réelle maîtrise dans la canaillerie familière et dans la roublardise. Il faut de l’estomac, comme on dit, pour bien tenir l’emploi.

(A. Maujan)

Avoir de l’estomac se dit aussi pour avoir une grosse fortune, offrir de sérieuses garanties dans les affaires. « Vous pouvez aller en toute confiance, le patron a de l’estomac. »

Faire le con cocu

Delvau, 1864 : Enculer une femme, ou un homme.

Il déconne et s’adresse au cul,
Puis zeste !… il fait le con cocu,
En et avant merde et foire.

(Parnasse satyrique)

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Fiche (va te faire) !

France, 1907 : Expression de désappointement. « Je croyais trouver la même dans sa chambre, mais va te faire fiche ! elle était déjà partie. »

Du pain de son ! des sous de cuivre !
C’est pour nous vivre ;
Mais va te faire fiche !
On nous prend pour des merlifiches !

(Jean Richepin)

… As-tu regardé, quelquefois, du fumier ?.…. C’est d’un mystère… d’une beauté déconcertante… Figure-toi un tas d’ordures, d’abord… Et puis, quand on cligne de l’œil, voilà que le tas s’anime, grandit, se soulève, grouille, devient vivant… et de combien de vies ?… Des formes apparaissent, des formes de fleurs, d’êtres féeriques, de surnaturels animaux qui brisent la coque de leur embryon… C’est une folie de germination merveilleuse, une magie de flores, de faunes, de chevelures, un éclatement de vie splendide… Oui, mais comment rendre ça dans ce sentiment ? J’ai essayé… Mais, va te faire fiche !…

(Octave Mirabeau)

On dit aussi dans le même sens : je t’en fiche, ou je t’en fous.

Qu’a caus’ quand alle a rien à faire
Ou dans l’jour, quand on est couché,
Mais l’soir, qu’a soye à son affaire
Et qu’a caus’ qu’avec le miché,
Mais j’t’en fous, faut qu’madam’ babille,
C’est des cancans, c’est des potins,
C’est La femme à Jules qu’est eun’ vrille,
Les sœurs à Pierr’ qu’est des putains…

(Aristide Bruant)

Gaudissart

France, 1907 : Hâbleur, amusant loustic, d’après le célèbre roman de Balzac qui a pour héros un commis-voyageur de ce nom. Dans le vieux français ou trouve gaudisserie, farce, bouffonnerie, folâtrerie, du latin gaudere, s’amuser, se réjouir. Ce type ne se rencontre plus guère qu’au fond de quelque province. « Les hommes de ma génération, dit Jean Richepin, en ont contemplé encore quelques exemplaires vivants ; mais nous serons les derniers à l’avoir ainsi connu en chair et en os, et désormais l’illustre Gaudissart n’existe plus qu’en effigie dans le prodigieux musée ethnologique de la Comédie humaine. Immortel chez Balzac, Gaudissart, partout ailleurs, est mort…
C’est que les commis-voyageurs d’aujourd’hui non seulement se sont transformés, mais ont à cœur qu’on s’aperçoive de leur transformation. Eux-mêmes font en quelque sorte la police de leur dignité et ne souffrent pas qu’un d’entre eux, mauvais plaisant ou imbécile, les déconsidère. Ils sont une corporation qui a sa valeur, qui le sait et qui tient à ce qu’on le sache. Et ils n’ont pas tort. »

Il débita tout cela d’une haleine, non du ton d’un commis-voyageur, d’un Gaudissart qui fait valoir la marque de la maison pour laquelle il travaille, mais du ton important de quelqu’un qui débite des vérités qu’il faut écouter, et qui sont sérieuses, et sans lesquelles le monde s’en irait dans la débâcle.

(Félicien Champsaur)

Ces Gaudissarts, comme disent quelques orléanistes cléricaux et repus, tournent, paraît-il, aux idées socialistes et ne se gênent pas pour blaguer partout les cocasses doctrines économiques du périmé Paul Leroy-Beaulieu.
Comme tous ceux qui voyagent beaucoup, qui voient sans cesse une foule de gens nouveaux et qui comparent, les voyageurs de commerce sont, en général, fort intelligents, et rien n’est plus naturel que de les entendre prôner les idées de justice sociale.

(Alphonse Allais)

Gosseline

M.D., 1844 / Delvau, 1866 : Petite fille.

France, 1907 : Féminin de gosselin ; fillette, jeune fille.

Treize ans, pas plus, appas naissants,
Les traits moins jolis qu’agaçants,
La gosseline,
Cynique, frolant les passants,
Prend de petits airs languissants,
Déjà féline.

(Pierre Trimouillat)

… des gosselines qui n’ont pas encore de la poudre de riz sur leurs joues roses et fermes, qui ne savent pas leur métier et jetèrent, le printemps passé, leur vertu par-dessus le vieux moulin de là Galette.

(Mora, Gil Blas)

Elle lui plaisait, cette mignonne poupée, cette mince et frêle gosseline, à lui qui avait pour épouse et ordinaire accoutumé une sorte de mastodonte, une puissante, massive et énorme Cybèle.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Et la séance terminée, elle s’en retournait tranquille, toujours pressée, l’air ingénu, déconcertant d’une gosseline qui a enfin gagné sa journée et tout à l’heure, sa prière faite, s’endormira, les paupières à peine fermées dans son petit lit étroit.

(René Maizeroy)

Jarnac

d’Hautel, 1808 : Espèce de petit poignard.
Jouer un coup de jarnac à quelqu’un. Signifie au figuré supplanter, jouer de mauvais tours à quelqu’un ; le déconcerter dans ses projets ou dans ses entreprises. Cette locution s’emploie de beaucoup de manières, mais toujours à-peu-près dans le même sens.

Kifkif

Rossignol, 1901 : Mot arabe qui veut dire : la même chose, semblable. On dit aussi kifkif-bourriquot (semblable à l’âne). Beaucoup de personnes se servent de cette phrase sans savoir ce qu’elles disent. Ainsi, Sarcey, lorsqu’il a écrit un article ayant ce titre. On a donné bien des versions de ces mots, mais la seule, la vraie, et il n’y en a pas d’autre, c’est la comparaison du superflu des Arabes qui l’ont tous comme un bourriquot. Un jour dans la brousse, plusieurs camarades et moi, nous surprenions un bico, Arabe, qui cherchait à posséder une jeune indigène de onze ou douze ans : « Tu vas tuer cette enfant, avec ton zobi kifkif-bourriquot, » lui dit l’un de nous, et l’Arabe, sans se déconcerter et avec un air bon enfant, se retourna vers celui qui l’avait interpellé et lui répondit : « Chauffe (regarde) macache kifkif-bourriquot, moi comme les hommes. »

Krach

La Rue, 1894 : Déconfiture financière.

France, 1907 : Craquement, effondrement financier. Germanisme.

On fait, chez le tabellion, le dépôt de valeurs empruntées pour un mois, et par l’évêque à amis religieux. Les titres restent dans l’étude au nom du fiancé, pendant la période des négociations. Le mariage conclu, Monseigneur les retire. Et, vers la sixième semaine conjugale, il arrive pour annoncer au pauvre époux la perte de sa fortune, que lui enlèvent un krach imprévu sur la rente argentine, l’incendie de forêts tunisiennes, ou les malversations d’un banquier fictif.

(Paul Adam, Le Mystère des foules)

En attendant, le krach de Londres vaut à Paris un type nouveau. On connaissait le faux manchot, le faux écrasé, le faux orphelin : on a maintenant le faux dépouillé par quelque banque britannique.

(Gil Blas)

Il en est qui vivent encore sur le crédit de leur luxe passé. Jacques X… encore que décavé à fond, continua à faire bonne figure. Au lendemain du krach, il était aussi élégant que la veille, gardait sa voiture, pontait cher au cercle et dînait aux cabarets renommés. D’où tirait-il l’argent ? Du coffre-fort inépuisable de la sottise humaine.

(Henry Bauër)

Les disproportions de l’offre et de la demande, la concurrence ont de plus en plus abaissé le prix du travail au profit de la propriété inerte. Celle-ci s’est multipliée, mais avec une telle rapidité que, dans ses opérations, elle a perdu parfois l’équilibre, et l’histoire contemporaine nous apporte chaque jour un nouveau krach du capital.

(Maurice Pujo, Le Règne de la grâce)

Cependant, d’où provient — après un engouement dont l’Histoire gardera trace — l’impopularité actuelle du barreau ? Elle est, je crois, indéniable : le krach de la parole a précédé le krach de la plume. Et à le constater, je n’apporte aucune malveillance, très en désaccord, là-dessus, avec l’esprit public.

(Séverine)

Limonade

Vidocq, 1837 : s. m. — Plat, assiette.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Larchey, 1865 : Assiette (Vidocq). — Comparaison de l’assiette à une rouelle de limon.

Delvau, 1866 : s. f. Assiette, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. f. Eau, — dans l’argot des faubouriens. Tomber dans la limonade. Se laisser choir dans l’eau.

Delvau, 1866 : s. f. État de limonadier.

Rigaud, 1881 : Eau, — dans le jargon des ivrognes. — Se plaquer dans la limonade, se jeter à l’eau.

Rigaud, 1881 : Gilet de flanelle, — dans le jargon des voyous. C’est un dérivé de lime, qui veut dire chemise.

La Rue, 1894 : Eau. Assiette. Tomber dans la limonade, être en déconfiture.

Virmaître, 1894 : Eau. Tomber dans la limonade, ce n’est pas « se laisser choir dans l’eau », comme le dit A. Delvau, c’est tomber dans la misère : — Il est tombé dans la limonade. Il existe à ce sujet une chanson : Ah ! il est tombé dans la limonade (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Eau. Limonade veut aussi dire misère. Être dans la Limonade, c’est être miséreux.

France, 1907 : Assiette ; argot des voleurs.

France, 1907 : Déconfiture. Tomber dans la limonade, être ruiné.

— Il n’y a pas à hésiter, fit Wilhelm, puisque nous sommes dans le pétrin.
— Dans la pommade, ajouta Luigi.
— Dans la limonade, conclut John à son tour.

(Yveling Rambaud, Haine à mort)

J’suis en plein dans la limonade ;
Plus un sou, malade et vanné ;
Et je chante, en fait d’sérénade,
Cell’ du pauvre pané.

(Jules Varney)

France, 1907 : Eau ; ce que les Anglais appellent bière d’Adam.

Main

d’Hautel, 1808 : Il ne sait où mettre ses mains. Pour, il a l’air gauche et décontenancé ; il est dans un extrême embarras : se dit aussi pour exprimer que quelqu’un est dans l’ivresse du succès.
Faire quelque chose à deux mains trois cœurs. Pour dire, avec zèle et empressement ; de tout cœur.
Passez cela de main en main jusqu’au plus vilain. Se dit à dessein de plaisanter une personne dans les mains de laquelle doit rester l’objet que l’on fait passer.
Il a la main chaude. Pour dire que quelqu’un est en train de gagner au jeu.
Il est à deux mains. Se dit d’un homme propre à plusieurs emplois, ou que l’on occupe à différentes choses.
Il le surpasse haut la main. Pour, il le passe de beaucoup, il lui est bien supérieur.
Jeu de mains, jeu de vilains. Signifie qu’il n’y a que les gens mal élevés qui jouent à se frapper.
Fermez la main, et dites que vous ne tenez rien. Manière de dire à quelqu’un qu’on ne veut pas lui accorder ce qu’il demande.
Est-ce que tu as des mains de beurre. Se dit à une personne maladroite, qui laisse tomber tout ce qu’elle porte à la main.
Donner de la main à la main. C’est-à-dire mutuellement.
Il a toujours ses mains dans ses poches. Se dit d’un fainéant, d’un homme qui vit dans l’oisiveté.
Il a une belle main pour chanter et une belle voix pour écrire. Voyez Chanter et Écrire.
Il vaut mieux tendre la main que le coup. Pour il est moins déshonorant de demander l’aumône, que de s’exposer à être pendu en exerçant des vols et des brigandages.
Un homme de main. Pour dire, auquel on peut se fier pour l’exécution d’une chose difficile.
Faire la main. Pour faire des gains illicites et déshonnêtes.
L’argent lui fond dans les mains. Se dit d’un prodigue, d’un dissipateur.
Ils sont comme les deux doigts de la main. C’est-à-dire, inséparables ; ils vivent dans une grande familiarité.
Tous les doigts de la main ne se ressemblent pas. Signifie que dans la société, on rencontre des humeurs et des caractères différens.
Il faut regarder à ses mains plutôt qu’à ses pieds. Se dit d’un homme dont la probité est suspecte.
Il est Normand, il a les mains crochues. Parce qu’on prête beaucoup de finesse et d’habileté aux habitans de cette province, surtout dans leur manière de traiter. Il est certain que, quelque peu fondé que soit leur droit dans une affaire, ils ont l’adresse de la faire tourner toujours à leur avantage.
Il ne va jamais sans ses mains. Se dit d’un escroc, d’un fripon, d’un homme qui vit d’une industrie infâme.
De marchand à marchand, il n’y a que la main. Pour dire, qu’il suffit de toucher dans la main entre marchand, pour conclure un marché. Signifie aussi que le commerce égalise toutes les conditions.
Mettre le pain à la main de quelqu’un. L’assister dans la nécessité, ou lui ouvrir le chemin de la fortune.
Les mains lui démangent. Pour, il a envie de se battre ; il y a long-temps qu’il s’est battu.
Il a la main à la pâte. Pour, il est dans un emploi lucratif où il fait de bons profits.
Il faut aller bride en main dans cette affaire. Pour dire, prudemment, avec retenue.
Il a des mains de laine et des dents de fer. Se dit d’un homme nonchalant et paresseux, qui ne sait rien faire que boire et manger.
C’est un homme de sa main. Pour une de ses créatures.
Prenez cela de ma main. Pour, ayez confiance dans ce que je vous donne. Locution marchande, pour engager les chalands à acheter.
Jouer à la main chaude. Au propre, jouer au jeu de la main chaude ; au figuré, avoir les mains liées derrière le dos, comme le sont ordinairement les patiens que l’on conduit au supplice, et par allusion avec ce jeu. Voy. Chaude.
Mettre la main à la pâte. Se mêler des travaux les plus difficiles, des plus petits détails d’une affaire ; prendre part aux services domestiques ; se servir soi-même.
Il n’y va pas de main morte. Pour, il touche ferme ; il travaille avec ardeur.

Rigaud, 1881 : La totalité des cartes constituant une partie, soit au baccarat, soit au lansquenet. La main réglementaire est de quatre jeux de cinquante-deux cartes.

Rigaud, 1881 : Série de coups gagnés, — dans le jargon des joueurs de baccarat et de lansquenet. — Avoir la main, tenir les cartes à son tour. — Prendre la main, prendre les cartes qu’un joueur quitte après un ou plusieurs coups de gain. — Passer sa main, ne pas prendre les cartes à son tour. — Passer la main, passer les cartes après un ou plusieurs coups gagnés. — Brûler la main, jeter au panier les cartes du talon, après avoir gagné, en banque, un certain nombre de coups.

Manche

d’Hautel, 1808 : Branler dans le manche. Voyez Branler.
Jeter le manche après la Cognée. Voyez Cognée.
Se moucher sur la manche. Proverbe qui vient de ce qu’autrefois on mettoit un mouchoir sur sa manche pour se moucher.
Se moucher sur sa manche, signifie aussi être novice, sans expérience, d’une grande simplicité.
Ne pas se moucher sur la manche. Être hardi, courageux, entreprenant, n’avoir pas l’air, emprunté dans le monde. Ne pas se laisser faire la loi.
Avoir quelqu’un dans sa manche. Être sûr de ses bons offices ; être en droit d’en disposer à son gré.
Il ne se fait pas tirer la manche. Pour il fait cette chose de bonne volonté, d’une manière gracieuse.
C’est une autre paire de manches. Pour c’est une affaire tout à fait différente.
Avoir la conscience large comme la manche d’un cordelier. Pour n’être ni délicat, ni scrupuleux sur le point d’honneur.
Il en mettroit deux comme celui-ci dans sa manche. Se dit pour abaisser le mérite d’un homme, et élever à ses dépens celui d’une autre personne.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Quête. Faire la manche, quêter.

Bras-de-Fer, 1829 : Quête.

Delvau, 1866 : s. f. Partie, — dans l’argot des joueurs. Manche à (sous-entendu : Manche). Se dit quand chacun des joueurs a gagné une partie et qu’il reste à faire la belle.

Delvau, 1866 : s. f. Quête ; aumône, — dans l’argot des saltimbanques. Faire la manche. Quêter, mendier.

Rigaud, 1881 : Partie de cartes, — dans le jargon des joueurs.

Rigaud, 1881 : Patron. Un mot que le journal le Tam-Tam a lancé dans la circulation et qu’il pourrait bien avoir créé. Le mot lui plaît, car il n’y a pas de numéros où il ne se trouve répété plusieurs fois.

Rigaud, 1881 : Quête. — Faire la manche, faire la quête, attraper le public en faisant la quête, — dans le jargon des saltimbanques.

La Rue, 1894 : Partie, au jeu. Mendicité. Quête. La manche, le monde des mendiants. Coup de manche, mendicité à domicile.

Rossignol, 1901 : Maladroit. Il est maladroit comme un manche à bastos.

France, 1907 : E. Blédort, dans ses Chansons de faubourg, donne les diverses significations argotiques de ce mot. En voici quelques extraits :

Un mot souvent déconcertant,
Pour l’exotique qui l’entend,
C’est « manche »,
Avec « une » ou bien avec « un »,
Les deux genr’s ont son sens chacun
Dans « Manche »,
César, escomptant l’avenir,
De certain balai croyait t’nir
Le manche.

Sentant son patron s’amener,
L’arpett’ crie, en cessant d’flâner :
« V’là l’manche ! »
Du maladroit ou du croquant
Gavroche dit en se moquant :
« Quel manche ! »
Quand il a produit son effet,
L’artiste en plein vent vite fait
La manche.

Sans le voir aussi court qu’ils l’ont,
Des gens se croi’nt le bras plus long
Qu’la manche.

Si, chez vous, un sang français bout
Et qu’un’ main franche soit au bout
D’vot’ manche,
Jamais ne vous déconcertez,
Après la cogné’ ne jeter
Pas l’manche.
Quand on a perdu l’premier point,
Gardez l’espoir de n’perdre point
L’aut’ manche…
Qu’on cit’ Cambronne à l’Alsacien,
Aussitôt il répond : « Eh pien,
Doi, manche ! »

(É. Blédort)

France, 1907 : Le pénis.

En me tâtant le pouls au manche, elle me prédisait la santé.

(Cabinet satirique)

N’est plus guère employé dans ce sens.

France, 1907 : Mendicité, quête.

Midinette

France, 1907 : Trottin ou jeune ouvrière qui sort de l’atelier ou du magasin à midi, soit pour déjeuner, soit pour prendre l’air. Le mot est de Paul Arène.

Au déjeuner, par bandes, se tenant par le bras, les ouvrières descendent, emplissent les trottoirs de gaieté débordante, causent à voix aiguë, s’interpellent sans souci des calembredaines que leur débitent les passants ; à cette heure, à ce quart d’heure plutôt, l’amour est mis de côté, laissé pour plus tard, on a un instant pour respirer à l’aise loin de la patronne et de ses cris, de l’ouvrage abrutissant, de l’air lourd, chargé d’odeurs fades qui écœurent et tandis que les poumons s’atrophient dans la position courbée où vous force à vous tenir l’ouvrage sans cesse renaissant… Aussi le quart d’heure est-il largement employé au récit des incidents importants de la veille, fâcheries d’amoureux, bourrades de la mère, observations sévères d’un père ébranlé dans sa crédulité par des veillées si fréquentes en morte-saison ; le tout entrecoupé de — ma chère ! — de rires qui partent, éclatent tout à coup comme des fusées sous le nez du suiveur interdit, décontenancé, qui lâche prise. Saluez, les midinettes passent !

(Jules Davray, L’Amour à Paris)

Perdre la tramontane

France, 1907 : Perdre la tête, être déconcerté, ne plus savoir que faire.
Ce proverbe est évidemment antérieur à l’invention de la boussole (1362), que nous tenons des Arabes. On appelait tramontane l’étoile du nord, seul guide des anciens mariniers, transmontana, de trans, au delà, et montes, les monts, parce qu’elle paraissait aux yeux des marins de la Méditerranée, au delà des cimes des Alpes. Lorsque le pilote perdait cette étoile de vue, il n’avait plus rien pour diriger sa course et se trouvait égaré dans l’immensité jusqu’à ce qu’il la vit de nouveau briller à l’horizon.
Dans le langage des marins de la Méditerranée, tramontane était aussi le vent du nord ; celui du sud était le mijour ; celui du nord-est, le grec, du sud-est le siroc, appelé encore aujourd’hui siroco ; celui du sud-ouest le lebêche, et du nord-ouest le mistral.

Pour deux gouttes de marasquin
Et quatre de vin de Catane,
L’abbé, qui perd la tramontane,
Se conduit comme un Algonquin.
Il pince sous le casaquin
Lisette en l’appelant : Sultane !

(Catulle Mendès)

Perruque (donner une)

France, 1907 : Infliger une semonce. Cette expression, qui n’est plus guère employée qu’en province, tire son origine des couvents de dominicains. Quand ces moines qui ont la tête rasée chassaient du couvent l’un d’entre eux, pour quelque péché de fornication ou autre qui causait scandale, ils lui donnaient une perruque afin qu’il pût se présenter ailleurs sans attirer la déconsidération sur l’ordre en laissant voir par son crâne rasé qu’il avait appartenu au monde monastique. De là l’expression : « Vous vous ferez donner une perruque », c’est-à-dire : Vous vous ferez chasser de la maison.

Pieds humides

France, 1907 : Sobriquet donné à une bande d’agioteurs véreux pour la plupart qui s’agitent, végètent et tripotent autour de la Bourse, pieds humides, parce qu’ils sont généralement boueux et crottés. Ils se livrent au commerce bizarre de titres tombés en défaveur, d’actions de sociétés en déconfiture.
Certaines de ces valeurs sont cotées quarante sous et sont achetées par des escrocs de haut vol, qui en bourrent leurs portefeuilles, des faiseurs qui en garnissent leurs coffres-forts vides, afin d’éblouir M. Gogo. D’autres de ces papiers à vignettes ne valent plus un sou, ainsi les chemins de fer d’intérêt local en faillite. C’est à l’aide de ces valeurs qu’un certain nombre de Pieds humides, réunis en une sorte de syndicat, parviennent à faire des dupes. Ils font courir le bruit que les dites sociétés se relèvent, que des commandites sont fournies, et envoient des rabatteurs dans les cafés, sur les boulevards, qui amènent au jardin de la Bourse des gogos aux yeux desquels ils font miroiter des bénéfices exorbitants avec toutes sortes de chiffres et de preuves à l’appui.

Potache

Delvau, 1866 : s. m. Camarade ridicule et bête comme un pot, — dans l’argot des lycéens. Voir dans un autre sens Potasseur. On dit aussi Pot-à-chien.

Rigaud, 1881 : Collégien.

La Rue, 1894 : Collégien. Camarade.

France, 1907 : Collégien, lycéen. Abréviation de pot à chien, nom du chapeau de soie porté dans les collèges avant l’adoption de la casquette, remplacée sous l’empire par le képi. D’autres donnent comme étymologie le verbe potasser, travailler, argot des écoles militaires.

Mais un potache n’est jamais qu’un potache, n’est-ce pas, c’est-à-dire un petit bougre très vicieux, et tout assoiffé de connaître précisément ce qu’on veut lui cacher.

(Jean Richepin)

Que ce soit sur le premier, le second, le dixième ou le dernier échelon de l’échelle sociale ; qu’il s’agisse des gavroches du ruisseau, des potaches de la bourgeoisie ou des précoces grelotteux du monde, l’enfant est maintenant un être détraqué avant l’âge, insolent, railleur, mal embouché, aimant à prendre le ton et l’attitude qui peuvent le mieux détruire tout ce qui devrait nous séduire et nous charmer en lui.

(Maxime Boucheron)

Lorsque devant moi se détache,
Le soir de rentrée au bahut,
La silhouette d’un potache,
Je lui décoche un grand salut
Avec sa mine déconfite
Sous son képi tout biscornu,
Il va subir, ce néophyte,
Le sort navrant d’un détenu.

(Jacques Rédelsperger)

Depuis la création des lycées de jeunes filles, le mot s’emploie au féminin.

Rouet

d’Hautel, 1808 : Mettre quelqu’un au rouet. Le déconcerter ; le réduire à ne savoir plus que dire.

Tenorino

France, 1907 : Petit ténor.

Par-dessus les grands désarrois
Où roulent Sceptres, Mitres, Croix,
Les forains sont les derniers rois.
Lorsque la peur nous déconseille
La Guerre, bacchante à la seille
Pleine de sang, reste Marseille.
Ou ce joli ténorino
Qui défie et vainc, tout en eau,
Quatre lions, Juliano !

(Catulle Mendès)

Trente-sixième dessous (tomber dans le)

France, 1907 : Être ruiné, en pleine déconfiture.

Par le temps qui court, voici la maudite politique qui nous enlise à nouveau : cette saloperie reprend le dessus et les questions sociales tombent dans le trente-sixième dessous.

(Le Père Peinard)

Tripot

d’Hautel, 1808 : Terme de mépris ; maison de débauche ; académie de jeu.
Battre un homme dans son tripot. Le surpasser, lui en revendre dans les choses qu’il sait le mieux, dans les détails de sa profession.

Halbert, 1849 : Garde de police.

Rigaud, 1881 : Garde municipal. Dérivé, de tripotée.

La Rue, 1894 : Garde municipal. Maison de jeu de dernier ordre.

France, 1907 : Garde municipal ; argot des voleurs.

France, 1907 : Lieu de réunion d’escrocs, de gens mal famés, de tripoteurs.

Le tripot parlementaire dégringole aux extrêmes limites de la déconsidération et du ridicule ; ses conducteurs, ses défenseurs attitrés, ses ministres, au lieu de le retenir sur la pente des chutes, l’y poussent plus avant. La société française est aujourd’hui divisée en deux parties. D’un côté, la nation ; — de l’autre, un millier d’hommes qui prétendent être ses directeurs et ses maîtres. Ils ne se recommandent au pouvoir ni par le prestige du talent, ni par l’intégrité de leur existence ; ils s’y sont juchés sur la lassitude et l’indifférence des électeurs.

Wilsonisme

France, 1907 : Trafic de charges publiques, des décorations ; néologisme créé sous la présidence de M. Grévy, dont Wilson était le gendre.

De Germiny nous avons fait Germinisme et ce mot est accroché comme un écriteau infamant au souvenir du misérable. De Wilson nous ferons Wilsonisme, et nous demanderons au Parlement de combler la lacune de la loi en votant un article ainsi conçu :
« Quiconque se sera rendu coupable de Wilsonisme… »

(Mot d’Ordre)

M. Gilly, on le comprend, était fort embarrassé. Il ne savait que dire. Il avait devant lui un millier d’électeurs qui commençaient à sourire de son attitude décontenancée. C’est alors que, d’un ton bonhomme, il prononça quelques mots pour expliquer et excuser son inaction : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? dit-il. Y a moyen de rien faire avec tous ces gens-là ! Ils tripotent tous ensemble ! On ne comprend rien à ce qu’ils font. Ils discutent toujours le budget, de gros volumes où le diable n’y connait goutte ! Dans cette commission du budget, il y a au moins vingt Wilson ! »

(Le Parti Ouvrier.)

Yankee

Delvau, 1866 : adj. et s. Américain vu par ses mauvais côtés. Dans la bouche d’un Anglais c’est un terme de mépris.

France, 1907 : Sobriquet donné aux habitants des États-Unis d’Amérique. C’est une corruption du mot english (anglais) par les Peaux-Rouges qui prononçaient yanghees.

Un jeune romancier, qui a passé l’hiver à Nice et a vécu dans l’intimité de cette société exotique, m’a conté ses impressions au sortir d’un dîner chez de jeunes Américaines appartenant au meilleur monde. Comme il arrive fréquemment dans ces familles yankees où les liens de parenté sont presque nuls, ni le père ni la mère n’assistaient à ce dîner. Les jeunes misses se sentant tout à fait at home et s’imaginant sans doute qu’un Français — homme de lettres par-dessus le marché — doit être dégagé de tout préjugé et avoir toutes les indulgences, s’étaient ingéniées à prendre des allures viriles et causaient avec une audace de langage absolument déconcertante. « Jamais, me disait mon ami, dans un souper au cabaret avec des camarades, ou dans les ateliers où les peintres et modèles s’entretiennent librement, je n’ai entendu traiter la scabreuse question des relations entre homme et femme avec un débraillé plus complet, une crudité plus brutale. La plus âgée de ces jeunes filles avait vingt-cinq ans ; toutes parlaient de l’amour avec une franchise dont j’étais le seul à être embarrassé. »

(André Theuriet)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique