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Belle (la)

Rigaud, 1881 : Troisième partie, partie décisive aux cartes, au billard, à un jeu quelconque, lorsque chacun des adversaires est manche à manche. — Faire la belle.

Il est essentiel qu’il (le commis-voyageur) laisse gagner la belle à son antagoniste.

(Code du commis voyageur, 1830)

Bonjourier, ou chevalier grimpant

Vidocq, 1837 : s. m. — Voleur au bonjour. La Gazette des Tribunaux a souvent entretenu ses lecteurs des Bonjouriers ou Chevaliers Grimpans ; les vols au bonjour, à la tire, à la détourne, qui peuvent être classés dans la catégorie des délits simples, justiciables seulement de l’article 401 du Code Pénal, sont ordinairement les premiers exploits de ceux qui débutent dans la carrière ; aussi la physionomie des Bonjouriers, des Tireurs, des Détourneurs n’a-t-elle rien de bien caractéristique. Le costume du Bonjourier est propre, élégant même ; il est toujours chaussé comme s’il était prêt à partir pour le bal, et un sourire qui ressemble plus à une grimace qu’à toute autre chose, est continuellement stéréotypé sur son visage.
Rien n’est plus simple que sa manière de procéder. Il s’introduit dans une maison à l’insu du portier, ou en lui demandant une personne qu’il sait devoir y demeurer ; cela fait, il monte jusqu’à ce qu’il trouve une porte à laquelle il y ait une clé, il ne cherche pas long-temps, car beaucoup de personnes ont la détestable habitude de ne jamais retirer leur clé de la serrure ; le Bonjourier frappe d’abord doucement, puis plus fort, puis encore plus fort ; si personne n’a répondu, bien certain alors que sa victime est absente ou profondément endormie, il tourne la clé, entre et s’empare de tous les objets à sa convenance ; si la personne qu’il vole se réveille pendant qu’il est encore dans l’appartement, le Bonjourier lui demande le premier nom venu, et se retire après avoir prié d’agréer ses excuses ; le vol est quelquefois déjà consommé lorsque cela arrive.
Il se commet tous les jours à Paris un grand nombre de vols au bonjour ; les Bonjouriers, pour procéder plus facilement, puisent leurs élémens dans l’Almanach du Commerce ; ils peuvent donc au besoin citer un nom connu, et, autant que possible, ils ne s’introduisent dans la maison où ils veulent voler, que lorsque le portier est absent ; quelquefois ils procèdent avec une audace vraiment remarquable ; à ce propos on me permettra de rapporter un fait qui s’est passé il y a quelques années. Un Bonjourier était entré dans un appartement après avoir frappé plusieurs fois ; et, contre son attente, le propriétaire était présent, mais il était à la fenêtre, et paraissait contempler avec beaucoup d’attention un régiment qui passait dans la rue, enseignes déployées et musique en tête, il venait probablement de se faire la barbe, car un plat d’argent encore plein d’eau était sur le lavabo placé près de lui ; les obstacles ne découragent pas le Bonjourier, il s’approche, prend le plat, le vide et sort : le domicile du receleur n’était pas éloigné, et il est à présumer que le plat à barbe était déjà vendu lorsque son propriétaire vit qu’il avait été volé. L’auteur de ce vol, qui s’est illustré depuis dans une autre carrière, rira bien sans doute si ce livre tombe entre ses mains.
Rien ne serait plus facile que de mettre les Bonjouriers dans l’impossibilité de nuire ; qu’il y ait dans la loge de chaque concierge un cordon correspondant à une sonnette placée dans chaque appartement, et qu’ils devront tirer lorsqu’un inconnu viendra leur demander un des habitans de la maison. Qu’on ne permette plus aux domestiques de cacher la clé du buffet qui renferme l’argenterie, quelque bien choisie que soit la cachette, les voleurs sauront facilement la découvrir, cette mesure est donc une précaution pour ainsi dire inutile : il faut autant que possible garder ses clés sur soi.
Lorsqu’un Bonjourier a volé une assiette d’argent ou toute autre pièce plate, il la cache sous son gilet ; si ce sont des couverts, des timbales, un huilier, son chapeau couvert d’un mouchoir lui sert à céler le larcin. Ainsi, si l’on rencontre dans un escalier un homme à la tournure embarrassée, tournant le dos à la rampe, et portant sous le bras un chapeau couvert d’un mouchoir, il est permis de présumer que cet homme est un voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier, et de ne le laisser aller que lorsqu’on aurait acquis la certitude qu’il n’est point ce qu’il paraît être.
Les Grinchisseurs à la desserte sont une variété de Bonjouriers, dont il sera parlé ci-après. (Voir Grinchir à la desserte.)

Bourrache

Rigaud, 1881 : Cour d’assises. Comme la plante de ce nom, la Cour d’assises est pour le voleur un puissant sudorifique ; elle lui procure une de ces émotions qui trempent des chemises. En outre, par quasi-homonymie, le mot rappelle celui de bourrade et offre à l’oreille une corrélation avec ceux de bourrique et de bourreur de pègres, sous lesquels le voleur désigne les agents de la sûreté et le code pénal. — Marguillier de bourrache. Juré. Le banc du jury présente une analogie avec le banc des marguilliers.

Bourreur de pègres

Virmaître, 1894 : Le Code pénal. Généralement les figures employées sont plus exactes ; mieux vaudrait dire bourreur de bondes, car c’est d’après le Code que les prisons sont bourrées et non les pègres (Argot des voleurs).

France, 1907 : Code pénal.

Bourreur de pègres (le)

Rigaud, 1881 : Le code pénal. Il ne ménage pas les voleurs.

Bull-parck

Rigaud, 1881 : Jardin Bullier, — dans le jargon des étudiants à qui l’anglais est moins étranger que le Code.

Chanteur

Vidocq, 1837 : s. m. — Celui qui fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou l’autorité dans la confidence de sa turpitude. Ce serait une entreprise pour ainsi dire inexécutable que dévoiler tous les chantages, et seulement esquisser la physiologie de tous les Chanteurs. Après avoir parlé des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques, auxquels ils accordent ou refusent des talens suivant que le chiffre de leurs abonnemens est plus ou moins élevé ; ceux qui vous menacent, si vous ne leur donnez pas une certaine somme, d’imprimer dans leur feuille une notice biographique sur vous, votre père, votre mère ou votre sœur, qui vous offrent à un prix raisonnable l’oraison funèbre de celui de vos grands parens qui vient de rendre l’ame ; du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les anniversaires ; du poète qui a des dithyrambes pour toutes les naissances et des élégies pour les les morts, il en resterait encore beaucoup d’autres, Chanteurs par occasion sinon par métier ; et parmi ces derniers il faudrait ranger ceux qui vendent leur silence ou leur témoignage, l’honneur de la femme qu’ils ont séduite, une lettre tombée par hasard entre leurs mains et mille autres encore ; mais comme il n’y a pas de loi qui punisse le fourbe adroit, le calomniateur, le violateur de la foi jurée ; comme tous ceux dont je viens de parler sont de très-honnêtes gens, je ne veux pas m’occuper d’eux.
Les bornes de cet ouvrage ne me permettent de parler que des individus que les articles du Code Pénal atteignent ; si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je me détermine à écrire le recueil des ruses de tous les fripons qui pullulent dans le monde, fripons auxquels le procureur du roi donne la main, et qui sont salués par le commissaire de police, il faudra que je me résolve à écrire un ouvrage plus volumineux que la Biographie des frères Michaud.
Si quelquefois de très-braves gens n’étaient pas les victimes des Chanteurs, on pourrait, sans qu’il en résultât un grand mal, laisser ces derniers exercer paisiblement leur industrie ; car ceux qu’ils exploitent ne valent guère plus qu’eux ; ce sont de ces hommes que les lois du moyen âge, lois impitoyables il est vrai, condamnaient au dernier supplice ; de ces hommes dont toutes les actions, toutes les pensées, sont un outrage aux lois imprescriptibles de la nature ; de ces hommes que l’on est forcé de regarder comme des anomalies, si l’on ne veut pas concevoir une bien triste idée de la pauvre humanité.
Les Chanteurs ont à leur disposition de jeunes garçons doués d’une jolie physionomie, qui s’en vont tourner autour de tel financier, de tel noble personnage, et même de tel magistrat qui ne se rappelle de ses études classiques que les odes d’Anacréon à Bathylle, et les passages des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis ; si le pantre mord à l’hameçon, le Jésus le mène dans un lieu propice, et lorsque le délit est bien constaté, quelquefois même lorsqu’il a déjà reçu un commencement d’exécution, arrive un agent de police d’une taille et d’une corpulence respectable : « Ah ! je vous y prends, dit-il ; suivez-moi chez le commissaire de police. » Le Jésus pleure, le pécheur supplie ; larmes et prières sont inutiles. Le pécheur offre de l’argent, le faux sergent de ville est incorruptible, mais le commissaire de police supposé n’est pas inexorable : tout s’arrange, moyennant finance, et le procès-verbal est jeté au feu.
Ce n’est point toujours de cette manière que procèdent les Chanteurs, c’est quelquefois le frère du jeune homme qui remplace le sergent de ville, et son père qui joue le rôle du commissaire de police ; cette dernière manière de procéder est même la plus usitée.
Beaucoup de gens, bien certains qu’ils avaient affaire à des fripons, ont cependant financé ; s’ils s’étaient plaint, les Chanteurs, il est vrai, auraient été punis, mais la turpitude des plaignans aurait été connue : ils se turent et firent bien.
Un individu bien connu, le sieur L…, exerce depuis très-long-temps, à Paris, le métier de Chanteur, sans que jamais la police ait trouvé l’occasion de lui chercher noise ; ses confrères, admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l’ont surnommé le soprano des Chanteurs. Je ne pense pas cependant qu’il lui manque ce que ne possèdent pas les sopranos de la chapelle sixtine.

Clémens, 1840 : Celui qui fait contribuer les rivettes.

un détenu, 1846 : Voleur pédéraste.

Halbert, 1849 : Voleur spéculant sur la bienfaisance.

Delvau, 1866 : s. m. Homme sans moralité qui prend en main la cause de la morale quand elle est outragée par des gens riches.

Rigaud, 1881 : Misérable gredin qui exerce l’art du chantage. Le prototype du chanteur est celui qui exploite les passions honteuses des émigrés de Gomorrhe, qu’il sait faire financer sous menace de révéler leurs turpitudes. Quelquefois des compères interviennent sous les espèces de faux agents des mœurs. — Le nombre des chanteurs est infini, et le chantage s’exerce sur toutes les classes de la société.

France, 1907 : Individu qui prend en main la cause de la morale quand il croit, qu’il peut en résulter un avantage pour lui. On dit aussi maître chanteur.

Michelet souhaitait un art qui sût toucher et anoblir les simples. Nos ministres m’ont de goût que pour la musique du baron de Reinach. C’est qu’ils confondent le chant et le chantage. Ils tiennent pour le meilleur des musiciens le plus fameux des maîtres chanteurs.

(Maurice Barrés, Le Journal)

Cocantinage

France, 1907 : Escroquerie qui consiste à recouvrer des créances dont on met la plus grande partie, sinon le tout, dans sa poche.

Le cocantinage est puissant comme la justice elle-même, et ses adeptes, nourris de la lecture du Code, savent manœuvrer et louvoyer au travers de ses articles avec une aisance qui, dans mainte occasion, leur assure une impunité complète.

(Hogier-Grison, Le Monde où l’on flibuste)

Cocodes

Delvau, 1864 : Imbécile élégant, ou singeant l’élégance, qui fréquente plus volontiers avec les filles entretenues qu’avec les femmes honnêtes.

Ce n’est pas un homme, c’est un cocodès.

(Aurélien Scholl)

Cocodés

Rigaud, 1881 : Variété du Petit-Crevé et variante de Coco.

Cocodès

Larchey, 1865 : Jeune dandy ridicule. — Diminutif de coco pris en mauvaise part.

Ohé ! ce cocodès a-t-il l’air daim !

(L. de Neuville)

Une physiologie des Cocodès a paru en 1864.

Delvau, 1866 : s. m. Imbécile riche qui emploie ses loisirs à se ruiner pour des drôlesses qui se moquent de lui.
On pourrait croire ce mot de la même date que cocotte : il n’en est rien, — car voilà une vingtaine d’années que l’acteur Osmont la mis en circulation.

France, 1907 : Dandy ridicule qui dépense sottement la fortune que son père ou ses ancêtres lui ont laissée, ce qui rétablit l’équilibre social, en quoi le cocodès a du bon. Ce fut un acteur du nom d’Osmard qui inventa ce mot et le mit en circulation. Il le tira, sans doute, de coco, homme sans consistance, digne de mépris, dans l’argot bourgeois. Cocodès a pour féminin et digne compagne : cocodette. Ses synonymes sont nombreux : petit crevé, gommeux, poisseux, gâteux, boudiné, grelotteux, etc. ; ils peuvent être confondus sous la désignation générale de crétins.

… Les corodès et les petits crevés de l’époque, successeurs des daims, des lions et des gants jaunes qui représentaient alors la classe des élégants, n’étaient que d’affreux bonshommes étiolés, flétris, barbouillés de fard, parfumés, grasseyant et ridicules, dont le costume, pour épatant qu’il fût aux yeux de ces fantoches, n’en était pas moins laid, burlesque et contraire à tout sentiment de correction.

(Octave Uzanne, La Femme et la Mode)

Le cocodès apparut sur l’asphalte parisien vers 1863. Il portait un faux col droit très haut, englobant parfois le menton. Il semblait être né avec un carreau dans l’œil.
Le petit crevé date de 1869. Son nom qui semblerait si bien provenir de l’état d’épuisement où l’ont mis les excès, paraît cependant venir de la mode de la chemise à petits crevés que portait habituellement un élégant de cette époque. Il portait la raie au milieu et deux petites coques plaquées au cosmétique sur le front.
Le gommeux. On prétend que c’est l’ancien petit crevé, qui obséda tellement ses amis du récit de ses campagnes que ceux-ci le comparèrent à la gomme qui colle et dont on ne peut se dépêtrer. C’est à ce sentiment des désagréments de la gomme et de tout ce qui est gluant qu’on doit une variété de l’espèce des gommeux appelée :
Le poisseux. Il a vécu ce que vivent les roses. Puis, comme, en souvenir de la guerre, il avait conservé la capote militaire, qui sur son dos civil paraissait un vêtement d’hôpital lui donnant l’air infirme et maladif, il devint :
Le gâteux, et son manteau, qui descendait jusqu’à la cheville, fut appelé gâteuse, Le pantalon s’élargissait par le bas et tombait de telle sorte sur la chaussure qu’il donnait au pied toute la grâce du pied de l’éléphant. Cet animal avait par sa coiffure une supériorité incontestable sur le gâteux, dont les chapeaux minuscules atteignaient le comble du ridicule sur un corps grossi démesurément par les vêtements. Tout à coup la chrysalide sort de son cocon gâteux, et apparait :
Le boudiné, emprisonné dans des vêtements trop étroits, trop courts et atteignant les dernières limites du collant. Vrai boudin ambulant, menaçant sans cesse de faire craquer son enveloppe. Une variété de boudin, peut-être de seconde qualité, reçoit un nom particulier :
Le petit gras, auquel succéda le vibrion, qui s’effaça à son tour devant :
Le grelotteux. Cet être grelottait sous la bise, grâce aux vêtements étriqués du boudiné.

(Courrier de Vaugelas)

Cocodète

Rigaud, 1881 : Femelle du Cocodés. Les cocodètes sont, en général, des femmes du monde de la bourgeoisie, affectant une toilette et des goûts incompatibles avec leur modeste position. Une véritable grande dame, si excentrique qu’elle soit dans sa toilette, ne sera jamais une cocodète. Il y a des cocodètes parfaitement honnêtes. Ne pas le paraître, voilà leur rêve.

Cocodète ou dandye

Delvau, 1864 : Femme du monde qui imite la cocotte — dans sa mise — et quelquefois la surpasse par l’excentricité.

Cocodette

Delvau, 1866 : s. f. Drôlesse, — la femelle du cocodès, — comme la chatte est la femelle de la souris.

France, 1907 : Créature ridicule, bonne à rien qu’à s’attifer.

La cocodette est un type féminin du second Empire, comme la merveilleuse le fut du Directoire, et la lionne, de la monarchie de Juillet. Semblable à la courtisane par son faste et ses allures, elle en diffère par la régularité de sa position sociale. Son existence est une pose incessante.

(Lorédan Larchey)

Le vingt pour cent de la galette
Aboul’-le à la cocodette.

(Hogier-Grison)

En une même génération spontanée, naquirent la cocotte et la cocodette ; celle-là, hétaïre vénale, qui remplissait Paris et autres villes de joie du fracas de ses excentricités et de ses costumes aveuglants de mauvais goût ; celle-ci, au contraire, mondaine blasée, lassée, curieuse de surmenage et de bruit, qui, affectant les allures des Phrynés modernes, s’empressait d’arborer le chignon désordonné, la chevelure artificielle, carotte on queue de vache, le fard, le clinquant des parures, le jargon et l’allure canaille des Cythères parisiennes. Entre la fille de marbre, la biche en renom et la cocodette, la différence était mince : l’une luttant pour la vie, l’autre ne combattait que contre l’ennui et le vide d’une existence morne, déséquilibrée et sans autre but plus nettement défini que le plaisir.
Cocottes et cocodettes inauguraient un règne d’inélégance, de camelote, d’abâtardissement moral, et de mauvais ton.

(Octave Uzanne, La Femme et la Mode)

Comme il faut

Larchey, 1865 : Air de bonne compagnie.

Tu les reconnais à leur élégance un peu prétentieuse, à leurs grâces étudiées, à leur comme il faut qui manque de naturel.

(J. Janin)

Pris aussi adjectivement.

Elles hantent les endroits comme il faut.

(Lynol)

Il y a des personnes très-comme il faut qui viennent chez elles.

(E. Sue)

Delvau, 1866 : adj. Selon le code du bon goût et du bon ton, du bien dire et du bien élevé. L’homme comme il faut des bourgeoises est le monsieur bien des petites dames.

Delvau, 1866 : s. m. Les règles de l’élégance et de la distinction, le suprême bon ton, — dans l’argot des bourgeois, à propos des gens et des choses. C’est le Cant des Anglais. On prononce comifô.

Coqueur

Vidocq, 1837 : Celui qui donne des affaires à la police.

Clémens, 1840 : Mouchard non salarié.

M.D., 1844 : Celui qui, quoique voleur, en fait arrêter d’autres.

un détenu, 1846 : Révélateur.

Larchey, 1865 : « Le coqueur vient dénoncer les projets de vol à la police de sûreté. Le coqueur est libre ou détenu. Ce dernier est coqueur mouton ou musicien. Le mouton est en prison et capte ses codétenus. Le musicien ne révèle que ses complices. — Ce métier de dénonciateur s’appelle coquage. La musique est une réunion de coqueurs (musiciens). » — Canler.

Delvau, 1866 : s. m. Dénonciateur.

Rigaud, 1881 : Dénonciateur qui, à chaque dénonciation, touche une prime à la préfecture de police. — Le coqueur qui est compagnon de prison d’un accusé s’appelle mouton ou musicien. Son rôle consiste à capter la confiance des accusés dont la justice attend des révélations. Les variantes sont : Coq et coquin.

La Rue, 1894 : Dénonciateur. On dit aussi mouton. Coquage, dénonciation.

France, 1907 : Dénonciateur, individu vendu à la police. Il peut être en liberté ou en prison ; dans ce dernier cas, où l’appelle mouton ou musicien.

Le coqueur, ou compère de voleur, est un être méprisable, mais utile à la police pour prévenir le crime ou saisir les malfaiteurs en flagrant délit. Il se recruté habituellement : 1o parmi les repris de justice auxquels la réclusion a donné à réfléchir ; 2o dans les vagabonds ou gens sans aveu, chez qui la paresse, régnant en souveraine, rejette bien loin toute idée de travail, et surtout le labeur assidu du véritable ouvrier ; 3o parmi les êtres ignobles qui, dépouillant toute dignité personnelle, vivent aux dépens de la prostitution des filles publiques ; 4o parmi les bohémiens qui, sur les places et aux barrières, exercent le métier de banquistes et de saltimbanques.

(Mémoires de Canler)

Cote

d’Hautel, 1808 : Faire une cote mal taillée. Pour, s’arranger à l’amiable ; diminuer chacun de ses prétentions pour l’arrangement d’une affaire.

Fustier, 1889 : Terme de course. Tableau sur lequel les bookmakers indiquent les alternatives de hausse et de baisse qui ont lieu sur les chevaux qui prennent part à des courses.

Les paris à la cote sont les seuls autorisés, depuis que les paris mutuels, reconnus jeux de hasard ont sombré par-devant la police correctionnelle.

(Carnet des courses)

France, 1907 : Dans les écoles, la cote est le total des notes chiffrées données, soit à la fin du mois, soit à celle du trimestre.

À l’École Polytechnique, on cote tout travail d’après une échelle qui va de 0 à 20, la cote 0 signifiant absolument nul et 20 parfaitement bien.
Coter quelqu’un, c’est l’apprécier, c’est lui donner une cote ; parfois même, c’est simplement l’observer avec attention. Il y a des examinateurs qui cotent très haut, d’autres très bas. À l’amphithéâtre, le capitaine de service cote un élève dont la tenue laisse à désirer. On dit encore, dans ce dernier sens, coter ou repérer. Quelle que soit l’intégrité d’un examinateur, mille causes, dont il ne se rend pas toujours compte, peuvent l’influencer. La note qu’il aurait dû donner au mérite réel se trouve, par suite de l’influence subie, modifiée dans certaines circonstances. Signalons la cote galon, dont profitent les gradés : la cote major, donnée particulièrement aux majors des deux promotions ; la code binette ou la cote d’amour, suivant le physique du malheureux appelé au tableau : la cote papa, donnée à celui dont le père, surtout s’il occupe une haute situation, est connu de l’examinateur ; la cote capote, attribuée à l’élève malade qui passe ses examens revêtu de la capote blanche de l’infirmerie, etc., etc.
L’habitude de coter par des chiffres variant de 0 à 20 est si enracinés parmi les polytechniciens qu’ils la conservent toute leur vie. Au sortir de l’École, ils ont une tendance à appliquer cette méthode, par amusement, il est vrai, aux affaires de la vie : beaucoup d’entre eux, dans le monde, cotent de 0 à 20 les jeunes filles à marier.

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

France, 1907 : On appelle ainsi, en terme de courses, le tableau indiquant les hausses et les baisses qui ont lieu sur les chevaux.

Coup (faire ou monter un)

France, 1907 : Accomplir on manigancer une entreprise plus ou moins répréhensible du Code pénal.

Crampon

Larchey, 1865 : Fâcheux dont on ne peut se débarrasser.

Delvau, 1866 : s. m. Homme ennuyeux qui ne lâche pas sa victime et qu’on tuerait sur place, — si le Code ne punissait pas le meurtre, même dans le cas de légitime défense.

Rigaud, 1881 : Maîtresse trop fidèle, amant trop assidu, qui se cramponne à votre existence, et dont vous ne pouvez vous débarrasser. Par extension tout individu tenace.

Virmaître, 1894 : Femme ou maîtresse qui ne vous lâche pas et dont rien ne peut vous débarrasser pas même la mort — quand on en rêve (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Individu tenace de qui on ne peut se débarrasser.

France, 1907 : Maîtresse ; la femme que l’amour ou l’intérêt accroche à un mâle et qui ne lâche pas sa proie.

— Ma foi, je n’ai pu quitter mon crampon plus tôt ! Jonas avait encore une scène de jalousie à me faire.

(Édouard Ducret, Paris-Canaille)

Nous savons que le sexe tenace (vulgo : crampon) se défend mieux, dans la vie, que le sexe fort.

(Maxime Boucheron)

France, 1907 : Raseur, homme ennuyeux, dont on ne peut se défaire aisément, d’où le verbe cramponner, ennuyer, obséder.

Croire que c’est arrivé

France, 1907 : Prendre une chose au sérieux ; s’imaginer qu’une fortune imméritée et passagère va durer toujours. « Les colonels de la Commune, élevés à ce poste par l’ignorance ou la jobarderie, croyaient tous que c’était arrité. »

Mais tout le monde ne jouit pas de cette philosophie délicieuse, de cette bonhomie légèrement goguenarde capable d’enfanter de tels propos. Il est des robins gourmés, austères, pénétrés de la gravité de leur mission ; il est de simples mortels croyant que c’est arrivé, que le Code est dieu et que les procureurs sont ses prophètes, — que la Loi, cette entité majestueuse, règne, gouverne, châtie qui même étend le doigt vers sa robe sacrée.

(Séverine)

Cylindre (se faire éclater le)

Larchey, 1865 : Crever.

Une biche dit : Mon p’tit homme : Je mangerais bien des fraises, des p’tits pois, Paye m’en !… La scène était à peindre. Le cocodès dit en baissant la voix : Tu t’en ferais éclater le cylindre.

(Alphonse Duchesne)

Daim

d’Hautel, 1808 : Puer comme un daim. Exhaler une odeur fétide, comme il arrive à celui qui est sujet à lâcher de mauvais vents.

Clémens, 1840 : Niais, Niaise.

Delvau, 1864 : Le monsieur qui paie les filles pour être trompé par elles avec leurs amants de cœur ; le mâle naturel de la biche.

Des daims ! J’ôte jamais mes frusques, moi.

(Lemercier de Neuville)

Larchey, 1865 : Niais, dupe.

L’une des grandes finesses des garçons de restaurant, quand ils servent un homme et une femme dans un cabinet, est de pousser à la consommation… persuadés que le daim n’osera refuser aucune dépense en présence de celle à qui il veut plaire.

(La Fizelière)

V. cocodès. — Il est possible que Daim soit une abréviation de dindon. V. ce mot.

Delvau, 1866 : s. m. Monsieur bien mis, et garni d’un porte-monnaie mieux mis encore, qui se fait gloire et plaisir d’être le mâle de la biche, — dans l’argot des faubouriens, dont la ménagerie s’augmente tous les jours d’une bête curieuse. Daim huppé. Daim tout à fait riche. Signifie aussi : imbécile, nigaud.

Rigaud, 1881 : Personnage dont le rôle, dans la comédie humaine, consiste à jouer les grandes premières dupes auprès des femmes. Le daim est généralement riche, bien mis et stupide.

Virmaître, 1894 : Imbécile (Argot du peuple). V. Couillon.

Rossignol, 1901 : Synonyme de pante. Daim veut aussi dire bête, imbécile.

France, 1907 : Niais, imbécile qui se laisse facilement duper. C’est aussi le synonyme de gommeux. Daim huppé, riche imbécile.

— Pourquoi, dit le mari, mettez-vous sur votre tête les cheveux d’une autre femme ?
— Pourquoi, répond sa douce moitié, portes-tu sur la main la peau d’un autre daim ?
 
Ça s’appell’ des genss’ à son aise,
Mais c’est pas eux qu’est les malins ;
Si c’est toujour’ eux qu’a la braise,
C’est toujour’ eux qui s’ra les daims.

(Aristide Bruant)

Dandy

France, 1907 : Fat oisif dont la seule occupation est de se parer. Le dandy est l’ancien petit-maître du XVIIe siècle, le marquis de Molière, ridicule espèce de parasite social, que l’immortel moraliste La Bruyère a si bien décrit et qui traverse les âges avec de simples variations de costumes, étalant son outrecuidance et sa nullité sous des noms divers : élégant, incroyable, merveilleux, dameret, muscadin, gandin, cocodès, petit crevé, gommeux, pschutteux, etc.
Dandy, comme fashionable, est une importation d’outre-Manche. Apocope du vieil anglais dandeprat ou dandiprat, terme usité quelquefois en signe de mépris, dit Johnson dans son Dictionnaire, pour petit drôle, moutard, « a little fellow, an urchin ». Il est donc erroné de prétendre, comme le fait Littré, que ce mot vient du français dandin, avec lequel, du reste, il n’a aucun rapport.
L’importation date de 1838 ; Mme de Girardin, dans ses Lettres Parisiennes, protestait déjà à cette époque contre l’anglomanie :

Les dandys anglais ont fait invasion à Paris ; leur costume est étrange : habit bleu flottant, col très empesé, dépassant les oreilles, pantalon de lycéen, dit à la Brummel, gilet à la maréchal Soult, manteau Victoria, souliers à boucles, bas de soie blancs, mouchetés de papillons bruns, cheveux en vergette, un œil de poudre, un scrupule de rouge, l’air impassible et les sourcils rasés, canne assortie.

George Brummel, dit le beau Brummel, plus tard, chez nous, le comte d’Orsay furent les plus célèbres type du dandysme.
« Le dandy, dit Barbey d’Aurevilly, a l’impertinence somptueuse, la préoccupation de l’effet extérieur. » Le même écrivain donne de curieux exemples des raffinements que les dandies apportaient dans la conception de leur toilette.

Un jour, ils eurent la fantaisie de l’habit râpé. Ils étaient à bout d’impertinence, ils n’en pouvaient plus. Ils trouvèrent celle-là, qui était si dandy, de faire râper leurs habits avant de les mettre, dans toute l’étendue de l’étoffe, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’une espèce de dentelle — une nuée.
Ils voulaient marcher dans leur nuée, ces dieux ! L’opération était très délicate et très longue, et on se servait, pour l’accomplir, d’un morceau de verre aiguisé. Eh bien ! voilà un véritable fait de dandysme. L’habit n’est presque plus. — Et en voici un autre encore : Brummel portait des gants qui moulaient ses mains comme une mousseline mouillée. Or, le dandysme n’était pas dans la perfection de ces gants, qui prenaient le contour des ongles comme la chair le prend, c’était qu’ils eussent été faits par quatre artistes spéciaux, trois pour la main, et un pour le pouce.
Telle est la façon subtile dont les dandys pratiquaient l’élégance.
 
Le dandy n’est qu’une transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l’homme à la mode, de l’incroyable et du merveilleux.

(Frédéric Soulié, L’Âme méconnue)

J’ai dit que ce type avait existé en tous temps et dans tous les pays ; rapprochons des lignes de Barbey d’Aurevilly ces lignes de Sénèque sur les dandies de son époque, qu’il considérait comme les gens les plus occupés du monde.

Jouissent-ils du repos, ceux qui passent les heures entières chez un barbier pour se faire arracher les poils qui ont pu croître dans la nuit précédente, pour prendre conseil sur l’arrangement de chaque cheveu, sur la façon de les faire revenir ou de les ramener sur le front, afin de remplacer ceux qui leur manquent ? Voyez comme ils se mettent en colère quand le barbier n’y a point apporté toute son attention et s’est imaginé qu’il avait affaire à des hommes !
Voyez comme ils entrent en fureur lorsqu’on leur a coupé quelques cheveux des côtés, lorsque quelques-uns passent les autres et ne forment pas la boucle ! Est-il un de ces personnages qui n’aimât mieux voir la république en désordre que sa coiffure, qui ne soit plus inquiet de sa frisure que de sa santé et qui ne préfère la réputation d’être l’homme le mieux coiffé à celle d’être le plus honnête ? Jouissent-ils du repos, ces hommes perpétuellement occupés d’un peigne et d’un miroir ?

Embrouillamini

Delvau, 1866 : s. m. Confusion de choses ou de mots, — embrouillement. Voilà un des mots de notre langue qui ont le plus perdu en grandissant et se sont le plus corrompus en vieillissant. L’auteur du Code orthographique, — fort bon livre d’ailleurs, — prétend qu’il ne faut pas dire embrouillamini, parce que ce mot n’est pas français, mais bien brouillamini, — qui n’est pas plus français, j’ai le regret de le déclarer à M. Hétrel et à l’Académie, son autorité. On a commencé par dire Bol d’Arménie, et le bol d’Arménie était un remède de cheval fort compliqué, fort embrouillé ; de Bol d’Arménie on a fait Brouillamini, puis Embrouillamini : Molière a employé le premier dans son Bourgeois Gentilhomme, et Voltaire s’est servi du second dans sa Lettre à d’Argental. Maintenant, Voltaire et Molière écartés, comment le peuple dit-il, lui, — puisque c’est le Dictionnaire du peuple que je fais ici ? Le peuple prononce Embrouillamini. Cela me suffit.
Embrouillamini du diable. Confusion extrême, embarras dont on ne peut sortir.

France, 1907 : Voir Brouillamini.

Es

Vidocq, 1837 : s. m. — L’Escroc, proprement dit, est une des nombreuses variétés de la grande famille des chevaliers d’industrie, Faiseurs et autres. Son nom même devrait être donné à ces derniers ; car, quelle que soit la manière dont ils procèdent ; le seul nom qui convienne à leurs exploits est celui d’escroquerie. Au reste, la catégorie des Escrocs est la plus nombreuse de toutes. Ce serait une entreprise difficile, pour ne pas dire, impossible, que d’énumérer les diverses manières de commettre le délit prévu par l’article 405 du Code Pénal ; les débats révèlent tous les jours de nouvelles ruses aux bénévoles habitués des tribunaux correctionnels. Mais les plus coupables ne sont pas ceux que frappe le glaive de Thémis ; aussi je ne les cite que pour mémoire ; je veux seulement m’occuper des grands hommes. La prison n’est pas faite pour ces derniers, ils se moquent des juges, et ne craignent pas le procureur du roi ; tous leurs actes cependant sont de véritables escroqueries. Quel nom, en effet, donner à ces directeurs de compagnie en commandite et par actions, dont la caisse, semblable à celle de Robert Macaire, est toujours ouverte pour recevoir les fonds des nouveaux actionnaires, et toujours fermée lorsqu’il s’agit de payer les dividendes échus ? Quel nom donner à ces fondateurs de journaux à bon marché, politiques, littéraires, ou des connaissances inutiles, qui promettent au public ce qu’ils ne pourront jamais donner, si ce n’est celui d’Escroc ? Nommera-t-on autrement la plupart des directeurs d’agences d’affaires, de mariages, déplacement ou d’enterrement ? oui, d’enterrement, il ne faut pas que cela vous étonne.
Je viens de dire que la qualification d’Escroc devait être donnée à ces divers individus ; il me reste maintenant à justifier cette allégation. Cela ne sera pas difficile.
Vous voulez, pour des raisons à vous connues, vendre ou louer, soit votre maison des champs, soit votre maison de ville ; vous avez, par la voie des Petites-Affiches, fait connaître vos intentions au public, et vous attendez qu’il se présente un acquéreur ou un locataire. Vous attendez vainement. Mais, s’il ne se présente ni acquéreur ni locataire, tous les matins votre portier vous remet une liasse de circulaires par lesquelles Messieurs tels ou tels vous annoncent qu’ils ont lu ce que vous avez fait insérer dans les Petites-Affiches, qu’ils croient avoir sous la main ce qui vous convient, et qu’ils terminent en vous priant de passer chez eux le plus tôt qu’il vous sera possible.
Vous vous déterminez enfin à voir un de ces officieux entremetteurs, et vous vous rendez chez lui. L’aspect de son domicile vous prévient d’abord en sa faveur. Avant d’être introduit dans son cabinet, on vous a fait traverser des bureaux dans lesquels vous avez remarqué plusieurs jeunes gens qui paraissaient très-occupés, et vous avez attendu quelques instans dans un salon élégamment meublé ; dans le cabinet de l’agent d’affaires, vous avez remarqué des gravures avant la lettre, des bronzes de Ravrio, des tapis ; aussi vous l’avez chargé de vendre ou de louer votre propriété, et vous lui avez remis sans hésiter un instant la somme plus ou moins forte qu’il vous a demandée, et qui est, à ce qu’il dit, destinée à le couvrir des premiers frais qu’il faudra qu’il fasse. Il vous a remis en échange de votre argent une quittance ainsi conçue :
« Monsieur *** a chargé Monsieur ***, agent d’affaires à Paris, de vendre ou de louer sa propriété, sise à ***, moyennant une somme de *** pour % du prix de la vente ou location, si elle est faite par les soins du sieur *** ; dans le cas contraire, il ne lui sera alloué qu’une somme de ***, pour l’indemniser de ses frais de démarches, publications et autres, dont il a déjà reçu la moitié ; l’autre moitié ne sera exigible que lorsque la propriété du sieur *** sera louée ou vendue. Fait double, etc., etc. »
Comme il est facile de le voir, l’adroit agent d’affaires a reçu votre argent et ne s’est engagé à rien, et vous ne pouvez plus vendre ou louer votre propriété sans devenir son débiteur. Un individu, nommé G…, qui demeure rue Neuve-Saint-Eustache, exerce à Paris, depuis plusieurs années, le métier dont je viens de dévoiler les ruses. Il a bien en quelques petits démêlés avec dame Justice, mais il en est toujours sorti avec les honneurs de la guerre, et il n’y a pas long-temps que, voulant vendre une de mes propriétés, il m’a adressé une de ses circulaires, en m’invitant à lui accorder le confiance dont il était digne.
L’agent d’affaires qui s’occupe de la vente des propriétés de ville et de campagne, fonds de commerce, etc., etc., n’est qu’un petit garçon comparativement à celui qui s’occupe de mariages. Le créateur de cette industrie nouvelle, feu M. Villiaume, aurait marié, je veux bien le croire, le doge de Venise avec la mer Adriatique, mais ses successeurs, quoique disent les pompeuses annonces qui couvrent la quatrième page des grands et petits journaux, ne font luire nulle part le flambeau de l’hyménée, ce qui ne les empêche pas de faire payer très-cher à ceux qui viennent les trouver alléchés par l’espoir d’épouser une jeune fille ou une jeune veuve dotée de quelques centaines de mille francs, le stérile honneur de figurer sur leurs cartons.
Ceux des individus dont je viens de parler, qui ne dépensent pas follement ou ne jouent pas l’argent qu’ils escroquent ainsi, acquièrent en peu de temps une brillante fortune, achettent des propriétés, deviennent capitaines de la milice citoyenne, chevaliers de la Légion-d’Honneur, électeurs, jurés, et condamnent impitoyablement tous ceux qui comparaissent devant eux. (Voir Suce-larbin.).
Les Escrocs auvergnats se sont à eux-mêmes donné le nom de Briseurs. Les Briseurs donc, puisqu’il faut les appeler par leur nom ; se donnent tous la qualité de marchands ambulans. Ils n’ont point de domicile fixe. Ils font passer à leur femme, qui réside en Auvergne, le fruit de leurs rapines, et celle-ci achette des biens que, dans tous les cas, les Briseurs conservent ; car, il faut remarquer qu’ils sont presque tous mariés sous le régime dotal, ou séparés de biens.
Lorsque les Briseurs : ont jeté leur dévolu sur un marchand, le plus intelligent, ou plutôt le plus hardi d’entr’eux, s’y présente, choisit les marchandises qui lui conviennent, achette et paie. Quelques jours après, il adresse au marchand son frère ou son cousin, qui se conduit de même. Cela fait, le premier revient, achette encore, paie une partie comptant, et, pour le surplus, laisse un petit billet à trois ou quatre mois de date. Mais quinze ou vingt jours sont à peine écoulés, qu’on le voit revenir, il demande si l’on a encore le billet, le reprend et ne demande qu’un léger escompte qu’on s’empresse de lui accorder.
Ce manège dure quelques mois, et si les Briseurs jugent le marchand bon, ils ne se lassent pas de le nourrir, ils lui amènent des parens, des amis, les crédits se montent, et, tout-à-coup vient la débâcle, et l’on apprend alors, mais trop tard, que l’on a été trompé.
Tous les membres d’une famille de l’Auvergne sont quelquefois Briseurs. Je puis, pour ma part, en citer sept ou huit qui portent le même nom.
Il faut remarquer que la brisure est héréditaire dans plusieurs familles de l’Auvergne. La bonne opinion que l’on a de ces enfans des montagnes facilite leurs escroqueries. Ces hommes paraissent doués d’une épaisseur et d’une bonhomie qui commande la confiance, aussi ils trouvent toujours des négocians qui se laissent prendre dans leurs filets ; cela prouve, si je ne me trompe, que personne n’est plus propre qu’une bête à tromper un homme d’esprit : ce dernier se laisse prendre plus facilement que tout autre ; car il compte sur sa supériorité et ne peut croire qu’un homme auquel il n’accorde que peu ou point de considération ait l’intention et le pouvoir de mettre sa perspicacité en défaut.
Les marchandises escroquées par les Briseurs sont, pour la plupart, achetées par des receleurs ad hoc, à 40 ou 50 pour % de perte. Au moment où j’écris, il existe à Paris plusieurs magasins garnis de marchandises brisées.
Les Briseurs changent entre eux de passeport, ce qui permet à celui qui est arrêté de prendre le nom de Pierre, lorsqu’il se nomme François, et que c’est François que l’on cherche.

Larchey, 1865 : Escroc (Vidocq). — Abréviation.

Delvau, 1866 : s. m. Apocope d’Escroc, — dans l’argot des voyous, qui se plaisent à lutter de concision et d’inintelligibilité avec les voleurs. Ils disent aussi Croc, par aphérèse.

Rigaud, 1881 : Escroc, — dans l’ancien argot ; le mot sert aujourd’hui à désigner un tricheur, vulgo grec.

France, 1907 : Abréviation d’escroc.

Faire loucher

France, 1907 : Tenter.

Il était là pour faux, un billet de complaisance qu’il avait signé pour faire plaisir à une femme.
C’est lui, la Boule, qui ne se flanquerait jamais une bêtise comme ça sur la conscience ! Mais il avait néanmoins profité de l’expérience de son codétenu, qui, par parenthèse, était entretenu très chiquement par sa maîtresse, une dame du beau monde, et c’était cette expérience qui allait lui permettre de se créer sans risques une petite existence qui ferait loucher bougrement les gens.

(Oscar Méténier)

La cycliste porte en général des bas de laine quadrillés, écossais, montant jusqu’à mi-jambe, et laissant à découvert, près du genou, un coin de chair rose qui fait loucher les messieurs.

(Fin de Siècle)

Floueur

anon., 1827 : Escroc aux jeux.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Qui vole au jeu.

Bras-de-Fer, 1829 : Escroc au jeu.

Vidocq, 1837 : s. m. — Le nom de Floueur appartient à tous les fripons qui font métier de tromper au jeu, ainsi ce nom peut être donne aux divers Emporteurs, aux propriétaires de bouterne et d’autres jeux de cette espèce.
Avant 1814, le Préfet de police, qui avait la faculté d’envoyer à Bicêtre, sans jugement préalable, tous ceux qui habitaient Paris sans pouvoir indiquer leurs moyens d’existence, faisait souvent arrêter et détenir durant quelques mois tous les fripons de ce genre qu’on pouvait saisir. Ces voleurs nommaient ces arrestations imprévues : donner la belle.
Les Floueurs étaient divisés en dix à douze brigades, ce qui formait un effectif de trente-six à quarante hommes : presque tous sont morts dans les prisons et dans les bagnes.
M. Pasquier reconnut le premier que les faits imputés aux Floueurs rentraient dans la catégorie des délits prévus par l’article 405 du Code Pénal, et plusieurs de ces individus ayant été successivement arrêtés, furent traduits devant les tribunaux correctionnels, et condamnés à des peines plus ou moins fortes. On vit, à cette époque, paraître sur les bancs de la Cour d’Assises le bourreau de Versailles et ses deux aides. Ces misérables, ne pouvant gagner tout ce qu’ils voulaient à un malheureux marchand de cidre qu’ils avaient emporté, avaient voulu lui voler, à l’aide de violences, le sac qui contenait son argent. Ils frisèrent de près les travaux forcés à perpétuité, mais contre toute attente ils ne furent condamnés qu’à cinq années de prison.

Clémens, 1840 : Celui qui tient des jeux défendus.

Halbert, 1849 : Escroc au jeu.

Delvau, 1866 : s. m. Tricheur ; escroc ; voleur.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à désigner tout escroc, tout voleur qui exerce adroitement et sans employer la violence. — Dans le jargon des filles, c’est l’individu qui, après avoir promis beaucoup, ne donne rien.

France, 1907 : Escroc, tricheur.

Four chaud

Vidocq, 1837 : La question. Une des maximes de l’ancienne magistrature était de ne condamner un accusé à la mort que sur ses propres aveux, qui devaient, dans tous les cas, venir corroborer les déclarations des témoins. Mais pour lui arracher ces aveux, qui devaient tranquilliser leur conscience, les juges ne reculaient devant aucuns moyens, et presque toujours la question ordinaire et extraordinaire était appliquée à l’accusé contre lequel s’élevaient quelques présomptions. Louis XVI signala son avènement au trône par plusieurs actes de haute justice dont l’histoire lui tiendra compte, et notamment par l’abolition de cette mesure cruelle.
Il ne fit en cela que céder aux cris de l’indignation publique qui, depuis déjà long-temps, s’était élevé contre cet usage barbare.
L’expérience, au reste, avait démontré l’inefficacité et l’inutilité de la question ; on avait acquis la certitude que des innocens, vaincus par les tourmens, avaient avoué des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et que des coupables, au contraire, grâce à la force de leur constitution, avaient été acquittés après avoir supporté la question ordinaire et extraordinaire. Il ne faut, pour acquérir la preuve de ce que j’avance ici, que feuilleter le recueil des Causes Célèbres.
La question était venue remplacer en France les duels judiciaires, qui eux-mêmes avaient été précédés par les épreuves que l’on nommait jugemens de Dieu. Ceux de mes lecteurs qui ne connaissent pas parfaitement les anciens usages de la France, ne seront peut-être pas fâchés de trouver ici quelques détails sur la manière dont se rendait autrefois la justice.
Les ecclésiastiques qui tenaient des fiefs à titres féodaux, et qui, par conséquent, possédaient sur leurs terres, comme tous les tenanciers du roi, le droit de haute et basse justice, mirent les premiers les épreuves en usage. L’accusé qui n’avait pas cessé de protester de son innocence y était soumis sur sa demande. Il y en avait de plusieurs sortes, mais les plus usitées étaient les épreuves de l’eau et du feu. Dans le premier cas, on liait l’accusé de manière à ne point lui laisser la liberté de faire un seul mouvement, et dans cet état il était jeté dans une vaste cuve pleine d’eau, s’il allait au fond il était déclaré coupable, si, au contraire, il surnageait, personne ne songeait à douter de son innocence. Dans le second, il devait, pour donner la preuve de son innocence, tenir entre ses mains, durant un certain temps, et sans en être brûlé, une barre de fer rougie au feu. On conçoit tout ce que ces épreuves avaient d’incertain, aussi elles ne furent pas long-temps en usage et furent remplacées par les duels judiciaires. Celui qui accusait ou qui était accusé pouvait demander à prouver par le combat la vérité de son accusation ou de sa défense. L’histoire fait mention d’un grand nombre de combats de ce genre, parmi lesquels on cite celui de Jarnac contre La Chataigneraye, qui a donné naissance à un proverbe, et celui du chien d’Aubry de Montdidier contre le chevalier Macaire.
Je me suis un peu éloigné du sujet principal de cet article, auquel je me hâte de revenir. J’ai dit que lorsque la question fut abolie, l’expérience avait prouvé depuis long-temps son inutilité et son inefficacité, et que pour acquérir la preuve de ce que j’avançais, il ne fallait que feuilleter le recueil des Causes Célèbres, on y verrait en effet que la question n’arracha pas un aveu à la plupart des grands criminels qui y furent soumis, et que des accidens imprévus amenèrent seuls leur condamnation. Que l’on me permette de citer à l’appui de ce que j’avance, un fait encore récent, et dont j’ai été témoin oculaire et auriculaire.
En l’an V de la république, il y avait au bagne de Brest, salle Saint-Antoine, un Breton surnommé le Rifodé, qui avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour de justice de Nantes ; cet homme avait fait partie d’une troupe de voleurs et d’assassins de grande route, et si ses aveux étaient venus corroborer les charges qui s’élevaient contre lui, il aurait été rompu vif ; mais il avait supporté avec une constance inaltérable la question ordinaire et extraordinaire, de sorte que les magistrats, quoique bien convaincus de sa culpabilité (que du reste il ne cherchait pas à mettre en doute lorsque je le vis, puisqu’il montrait avec une sorte d’orgueil ses membres mutilés et brûlés, et sa poitrine que l’eau, en tombant d’une grande hauteur, avait creusée) n’avaient pu le condamner au supplice de la roue ainsi que ses complices. Le Rifodé assurait que deux personnes compromises dans son affaire, et qui, moins vigoureuses que lui, avaient avoué tout ce qu’on avait voulu pour échapper aux tourmens, avaient subi, quoique très-innocentes du crime dont elles étaient accusées, cet horrible supplice.
Après la promulgation du Code de 1791, et vingt-quatre années de séjour au bagne, le Rifodé recouvra sa liberté, et quitta Brest très-bien portant.

Gandin

Delvau, 1864 : Imbécile bien mis qui paie les filles pour qu’elles se moquent de lui avec leurs amants de cœur. Il reste une consolation aux gandins qui grappillent dans les vignes amoureuses après ces maraudeurs de la première heure, c’est de se dire :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !

(A. Delvau)

Nous soupions au sortir du bal. Quelques gandins,
Portant des favoris découpés en jardin,
Faisaient assaut d’esprit avec des femmes rousses.

(Th. De Banville)

Larchey, 1865 : Dandy ridicule. Du nom d’un personnage de vaudeville.

L’œillet rouge à la boutonnière, Les cheveux soigneusement ramenés sur les tempes comme deux gâteaux de pommade, le faux-col, les entournures, le regard, les favoris, le menton, les bottes ; tout en lui indiquait le parfait gandin, tout, jusqu’à son mouchoir fortement imprégné d’essence d’idiotisme.

(Figaro, 1858)

Delvau, 1866 : s. m. Amorce, paroles fallaces, — dans l’argot des marchandes du Temple. Monter un gandin. Raccrocher une pratique, forcer un passant à entrer pour acheter.

Delvau, 1866 : s. m. Coup monté ou à monter, — dans l’argot des voleurs. Hisser un gandin à quelqu’un. Tromper.

Delvau, 1866 : s. m. Oisif riche qui passe son temps à se ruiner pour des drôlesses, — et qui n’y passe pas beaucoup de temps, ces demoiselles ayant un appétit d’enfer. Le mot n’a qu’une dizaine d’années. Je ne sais plus qui l’a créé. Peut-être est-il né tout seul, par allusion aux gants luxueux que ces messieurs donnent à ces demoiselles, ou au boulevard de Gand (des Italiens) sur lequel ils promènent leur oisiveté. On a dit gant-jaune précédemment.

Rigaud, 1881 : Dandy dégénéré. Homme à la mise recherchée, prétentieuse et ridicule. D’où vient-il ? Est-ce de gant ? Est-ce de l’ancien boulevard de Gand ? Est-ce du nom d’un des personnages — Paul Gandin — des Parisiens de la Décadence, de Th. Barrière ? Est-ce de gandin, attrape-nigaud, en retournant la signification : nigaud attrapé ? Est-ce de dandy, avec changement du D en G, addition d’un N et réintégration de l’Y en I ? Je ne sais. — Le gandin s’éteignit en 1867, en laissant sa succession au petit-crevé qui creva en 1873, en léguant son héritage au gommeux, qui le léguera à un autre, et ainsi de suite jusqu’à la consommation des siècles.

Rigaud, 1881 : Duperie, attrape-nigaud. Hisser un gandin à un gonse, tromper un individu. — Monter un gandin, — dans le jargon des revendeurs du Temple, signifie chauffer l’article, harceler le client pour lui faire acheter quelque chose.

Rigaud, 1881 : Fort, — dans le jargon des barrières. Il est rien gandin.

Fustier, 1889 : Honnête, convenable, gentil. Argot du peuple.

Autrefois on avait deux sous de remise par douzaine. À présent, on les prend (des pièces de cuivre) chez Touchin. Il ne donne rien, ce muffle-là. Vrai ! c’est pas gandin !

(Fournière, Sans métier)

La Rue, 1894 : Duperie. Coup monté. Riche oisif.

France, 1907 : Riche oisif, jeune fainéant dont le père a travaillé sa vie durant pour qu’il passe la sienne à ne rien faire, parasite social. C’est le successeur et l’imitateur des lions du temps de Louis-Philippe, qui succédèrent eux-mêmes aux dandys et aux fashionables de la Restauration, aux beaux de l’empire, engendrés par les incroyables et les muscadins du Directoire, fils des petits maîtres de la fin du règne de Louis XV, descendants des talons rouges et des roués de la Régence, neveux des marquis de Louis XIV. Le nom de gandin parait pour la première fois en 1854 dans une pièce de Théodore Barrière, Les Parisiens, porté par un élégant ridicule, mais il ne se répandit guère dans le publie avant 1858. Gandin vient-il du boulevard de Gand, devenu le boulevard des Italiens et qui était la promenade habituelle des jeunes et riches oisifs, ou, suivant quelques étymologistes, du patois beauceron gandin, dont les éleveurs de la Beauce désignent le jeune mouton ? La bêtise, la simplicité, la passivité du mouton adolescent qui suit pas à pas celui qui le précède, et les instincts moutonniers, l’épaisse imbécillité de ces jeunes abrutis qui se copient tous en habits, en langage et en gestes offrent quelque créance à la seconde version. Cependant le public parisien ignore le patois de la Beauce, gandin adolescent mouton est inconnu sur le boulevard, et pour cette raison nous nous en rapporterons à la première.

Cigare aux dents, lorgnon dans l’œil,
Chaussé par Fabre, habillé par Chevreuil,
Un de ces élégants dont l’esprit reste en friche,
Nommés gandins hier, cocodès aujourd’hui,
Et qui nonchalamment promènent leur ennui
Depuis la Maison d’Or jusques au Café Riche…

(J.-B. de Mirambeaux)

Adieu, gandins infects, drôlesses éhontées, vous tous, abrutis qui, depuis ma majorité, n’avez cessé de jeter un froid dans mon existence. Je vous lâche !

C’était à l’Ambigu, la jeune X… des Folies Dramatiques se pavanait dans une avant-scène en compagnie de plusieurs crétins, tous gandins, et plus bêtes les uns que les autres, par conséquent.

(Léon Rossignol, Lettres d’un Mauvais jeune homme à sa Nini)

On l’emploie adjectivement dans le sens de beau, élégant.

— Il est pourtant gandin, mon panier, insiste le gitane avec le plus pur accent du faubourg Antoine ; étrennez-moi, Monsieur, ça vaut une thune et à deux balles je vous le laisse.

(Jean Lorrain)

Gouèpeur, -euse

Vidocq, 1837 : s. — Vagabond. Celui ou celle qui n’a ni domicile, ni moyens d’existence assurés.

Article 209 du Code Pénal. Le vagabondage est un délit.
Article 270. Les vagabonds, ou gens sans aveu, sont ceux qui n’ont ni domicile certain, ni moyen de subsistance, et qui n’exercent habituellement ni métier, ni profession.

Et c’est dans le Code d’une nation qui se pose devant toutes les autres comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites. Personne n’élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a toujours poursuivi, donc vous êtes coupable : les haillons qui vous couvrent sont vos accusateurs ; parce que vous êtes malheureux, vous n’avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une bête fauve, c’est ce qu’il ne manque pas de faire ; vous valez un petit écu, vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et mal-saine, et après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent devant les magistrats chargés de vous rendre justice ; votre conscience est pure, et vous croyez qu’à la voix de vos juges les portes de la geôle vont s’ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes, la loi dicte aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts impitoyables ; quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez condamné à trois ou six mois d’emprisonnement, et après avoir subi votre peine, vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps qu’il déterminera.
Et cela ne doit pas étonner chez un peuple qui ne s’enquiert ni des capacités, ni de la moralité du législateur, mais seulement de la cote de ses impositions ; chez un peuple qui n’estime que ceux qui possèdent. Posséder doit être le rêve de tous, et tous les chemins qui peuvent conduire à la fortune doivent être suivis sans remords. Aussi tous ceux qui occupent les sommités de l’échelle sociale, et qui désirent conserver leur position, repoussent sans cesse du pied ceux qui cherchent à gravir les derniers échelons. Ils conçoivent sans peine que ceux qui n’ont pas un toit pour abriter leur tête, un vêtement pour les garantir du froid, du pain pour apaiser la faim qui les tourmente, doivent laisser tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillans équipages et leur table somptueuse. Ce sont des ennemis qu’il faut absolument vaincre, et le Code Pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage particulier, est un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêtes ; et le vagabond, celui de tous les Parias sociaux qui souffre le plus, est aussi celui qu’ils frappent le plus rudement.
Le peuple n’a pas de pain, disait-on à une dame de l’ancienne cour ; qu’il mange de la brioche, répondit-elle. Les magistrats qui condamnent indistinctement tous les vagabonds que l’on amène devant eux, ne sont guère meilleurs logiciens que cette dame. Qu’est-ce, en effet, qu’un vagabond ? Un pauvre diable qui n’a pu trouver de travail, et qui a été mis dehors par son hôtelier, parce qu’il n’a pu payer son modeste logement. Il n’a pas dîné et s’est endormi sous le porche d’une église ou dans un four à plâtre. C’est vainement que je cherche dans tout cela un crime ou un délit. Si cet homme vous avait arraché un peu de votre superflu, sa physionomie ne serait pas livide et terreuse, ses vêtemens ne tomberaient pas en lambeaux. Qui vous a dit qu’il n’avait pas, sans pouvoir y parvenir, cherché à utiliser ses facultés ? Pourquoi donc, au lieu de le punir, ne lui donnez-vous pas ce que tous les hommes doivent obtenir, du travail et du pain ? Sont-ce les crimes que, grâce à votre législation, il commettra plus tard, que vous punissez par anticipation ? Oh ! alors, soyez plus sévères pour être plus justes ; condamnez le vagabond à mourir, mais craignez que, las de souffrir, il ne quitte un jour son humble posture et ne vienne, les armes à la main, déchirer le recueil de vos lois. Souvenez-vous des luttes sanglantes de la Jacquerie et des Gueux de Belgique. Qui succomba alors ? Le riche : il le méritait bien.
On objectera peut-être que presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple, pour prouver la nécessité des lois qui régissent les classes infimes de la société. Cette objection, suivant moi, ne peut servir qu’à prouver la vérité de ce vieux dicton populaire, qui dit que le besoin n’a point d’oreilles.
Mais, il faut le dire, s’il est vrai que la plupart des voleurs sortent des rangs du peuple, les grands criminels, à quelques exceptions près, appartiennent aux classes élevées. C’est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.
Et, cependant, quelquefois on sauvera l’homme bien élevé, tandis qu’on sacrifiera à l’exemple le fils d’un ouvrier. Pourquoi cela ? L’honneur d’une famille favorisée par la fortune est-il plus précieux que celui de la famille d’un ouvrier ? Je ne le pense pas.
Suivant moi, l’homme qui comparaît devant un tribunal, après avoir reçu une éducation libérale, est, à délit égal, évidemment plus coupable que celui qui a toujours vécu dans l’ignorance. Il n’est pas nécessaire, je crois, de déduire les raisons qui me font penser ainsi. Pourquoi donc est-il presque toujours traité avec une extrême indulgence, lorsque l’on se montre si sévère envers celui qui n’a encore commis aucune faute, et dont le seul tort est d’être misérable ?
Mais les haillons qui couvrent à peine les membres amaigris du Gouèpeur parlent en sa faveur. Peut-être que, si cet homme n’avait pas voulu rester honnête, il ne serait pas sans domicile et sans moyens d’existence. Mais, ce qu’il n’a pas fait, il ne manquera pas de le faire, lorsqu’après avoir, grâce à un arrêt inique, passé quelques-unes de ses plus belles années dans une prison, il sera rendu à la liberté, il mettra alors en pratique les conseils des individus avec lesquels il aura vécu ; et si un jour ses crimes épouvantent la société, qui faudra-t-il accuser, si ce n’est elle ? Ah ! si l’on connaissait bien les antécédens de tous ceux qui gémissent dans les prisons et dans les bagues, on serait peut-être disposé à jeter un voile sur leur vie passée, pour leur permettre d’espérer un meilleur avenir.
Mais après avoir jeté un coup-d’œil sur notre législation, je me trouve forcé d’avouer que la réalisation de mes souhaits me paraît encore bien éloignée, on exige tout d’une certaine classe et cependant on ne fait rien pour elle ; quel est donc l’avenir qui lui est réservé ?
Y a-t-il en France des établissemens dans lesquels les enfans puissent, en apprenant un état, recevoir l’éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient posséder, et en même temps contracter l’habitude du travail et de la sobriété ? Non.
Mais, me répondra-t-on, il faut de l’argent pour créer des établissemens de ce genre, et l’argent manque ; belle réponse, vraiment ! l’argent ne manque pas lorsqu’il s’agit de subventionner des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses, ou d’ériger des obélisques. L’argent donc ne manque pas, et je crois qu’il serait beaucoup mieux employé s’il servait à fonder quelques établissemens semblables à ceux dont nous venons de parler.

Grimoire

d’Hautel, 1808 : Il a mis çà sur son grimoire. Pour, il se souviendra-de cette action quand l’occasion s’en présentera.

Delvau, 1866 : s. m. Le Code pénal, — dans l’argot des voleurs. Grimoire mouchique. Les sommiers judiciaires.

France, 1907 : Code pénal.

Grimoire mouchique

Rigaud, 1881 : Code pénal. — Dossier judiciaire.

La Rue, 1894 : Code pénal. Dossier judiciaire.

France, 1907 : Dossier judiciaire.

Grimoire, grimoire mouchique

Vidocq, 1837 : s. m. — Code Pénal. Livre de police dans lequel sont inscrits tous les gens suspects, et ainsi que les condamnations prononcées contre eux.

Horizontale

Fustier, 1889 : Femme galante. Il y a plusieurs sortes d’horizontales. D’abord l’horizontale de haute marque, celle dont certains journaux narrent les faits et gestes et qui fait partie du Tout-Paris où l’on s’amuse ; puis, l’horizontale de moyenne marque, moins haut cotée sur le turf de la galanterie ; enfin l’horizontale de petite marque qui n’a pas su réussir comme ses sœurs.
Le mot horizontale a été bien accueilli et s’est aujourd’hui répandu un peu partout. Il date de 1883 et fut mis à cette époque en circulation par M. Aurélien Scholl. Voici comment, d’après l’auteur même de Denise, les horizontales virent le jour.

Depuis longtemps le baron de Vaux (un rédacteur du Gil Blas) qualifiait du doux nom de tendresse les marchandes de sourire. Il disait « une tendresse » comme on dit un steamer, par abréviation.
Désireux de trouver une formule nouvelle, je cherchais un vocable qui pût détrôner la tendresse. Le Voyage autour de ma chambre, de X. de Maistre consacre un chapitre entier à la position horizontale. J’ai pris le mot de X. de Maistre pour l’appliquer à celles qui sont de son avis. L’horizontale fit fortune. Le baron de Vaux lui servit de parrain… Je n’en ai pas moins le droit de revendiquer ce mot dans l’intérêt des glossateurs…

Cette explication n’a pas été trouvée suffisante par certains étymologistes et d’aucuns veulent que ce mot horizontale soit une réminiscence de ce passage des Reisebilder où Henri Heine parle de la femme qui enseigne à Rauschenwasser la philosophie horizontale. Un abonné de La République française fait remonter jusqu’à Casanova l’emploi de ce mot horizontale dans l’acception spéciale qu’il a ici. Je trouve, en effet, dans le numéro du 10 mars 1887 de ce journal la note suivante : « On a discuté ces jours derniers la paternité du mot horizontale qui désigne les vieilles et jeunes personnes d’accès facile. On ne s’est pas avisé, au milieu de tous ces débats, de rechercher si le mot tant revendiqué n’appartient pas de prime-abord à l’un de nos grands amoureux. Celui-ci est Casanova qui parle deux fois des horizontales. V. à ce sujet l’édition italienne de Périno, à Rome. »

Les grandes dames, les cocodettes et celles que, dans leur langage extraordinaire, les mondains appellent les horizontales de la grande marque…

(Illustration, juin 1883)

D’horizontale est dérivé horizontalisme, désignant les usages, les habitudes, les mœurs des horizontales et aussi l’ensemble de ce monde spécial.

Le vrai monde ma foi, tout ce qu’il y a de plus pschutt… et aussi tout le haut horizontalisme…

(Figaro, juillet 1884)

La Rue, 1894 : Fille galante. V. Biche.

France, 1907 : Qualification inventée par Aurélien Scholl pour désigner les marchandes d’amour d’une certaine catégorie, celles qui vendent cher ce que d’autres plus humbles donnent pour presque rien.

Horizontale plaît aux gens de goût ; horizontale n’évoque des images gracieuses et séduisantes ; horizontale a du chic, de la ligne, et nous ouvre des horizons d’un parallélisme tout à fait aimable.
Mais en pareils sujets rien ne dure et les bons esprits ont toujours dû se torturer à l’extrême pour étiqueter, au gré de la mode, les ravissantes personnes qui veulent bien livrer ce qu’elles ont de plus cher à l’indiscrète volupté de contemporains.
Du plus loin qu’il me souvienne (je ne veux pas remonter au delà, histoire d’éviter de faire de l’histoire), celles que l’Académie qualifie de grenouilles, que Sarcey traite de Babyloniennes et que Bourget considère comme autant de dévoyées furent appelées cocottes.
La fortune de ce mot fut telle qu’il est encore employé dans certaines provinces de l’Ouest.
Belle-petite n’obtint qu’un succès de mésestime ; tendresse se fit apprécier pendant quelques mois seulement et mouquette passa.
De piquants sobriquets d’agenouillées et de pneumatiques avaient le tort d’être un jeu spéciaux.
Divers qualificatifs : momentanées, éphémères, impures, hétaires modernes, tours-de-lac, spongieuses, égarées, n’eurent qu’une notoriété éphémère.
Je ne signalerai que pour mémoire certaines définitions peu courtoises : filles du désert, porte-carres, monte-charge, déraillés, déraillés, paillassons, etc., etc. que, seuls, les gens sans éducation se permirent d’infliger à la courtisane parisienne.

(Maxime Boucheron, Écho de Paris, 1881)

Recherches et fouilles faites, je crois pouvoir affirmer que le mot n’est pas nouveau et que ce n’est, en somme, que du neuf retapé.
Je lis, en effet, dans la Petite Encyclopédie bouffonne, publiée par Passard en l’an de grâce 1853, le dialogue que voici :

Dans un boudoir de Bréda-Street, en attendant Mondor.
Ophélia, rêveuse. — La terre est ronde.
Héloise, idem. — C’est donc pour cela qu’il est si difficile de s’y tenir en équilibre ?
Ophélia. — Et d’y gagner sa vie autrement que penchée d’un côté ou d’un autre…
Héloise. — Le bureaucrate obliquement en avant…
Ophélia. — Le laquais de tilbury obliquement en arrière…
Héloise. — Le fantassin verticalement au port d’armes…
Ensemble. — Et nous ?…
— Serait-ce horizontalement ? fit observer Mondor en entrouvrant la porte…
 

On voit aux horizontales
Et même aux femmes comme il faut,
Des croupières monumentales…
Par ce temps-ci, ça doit t’nir chaud.

(Victor Meusy)

Louche

Ansiaume, 1821 : Cuiller.

Ils tortillent avec des louches de sabri, ce sont des pautres.

Bras-de-Fer, 1829 : Main.

Vidocq, 1837 : s. f. — Main.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Clémens, 1840 : Cuillère.

M.D., 1844 : Une cuillère.

Halbert, 1849 : Cuiller.

Larchey, 1865 : Main. — Comparaison de la main à la grande cuiller appelée de temps immémorial louche. V. Roquefort.

Delvau, 1866 : adj. Douteux, équivoque.

Delvau, 1866 : s. f. Cuiller à potage, — dans l’argot du peuple. Un mot provincial acclimaté maintenant à Paris.

Rigaud, 1881 : Main ; par allusion à la cuiller à potage dite « louche ».

Rossignol, 1901 : Cuiller à bouche.

Hayard, 1907 : La main.

France, 1907 : Cuiller à pot, écuelle ; du latin lochea.

France, 1907 : Main.

Le vingt pour cent de la galette
Aboul’ le à la cocodette ;
Puis, dans la louche des larbins,
Sème des sigs ou des rotins.

(Hogier-Grison)

Après que les anciens argotiers ont rendu compte de leurs vocations, les nouveaux venus s’approchent et fichent ronds en la saliverne, puis on leur fait faire les serments en cette sorte :
Premièrement, ils mettent le bout de leur sabre dans la dure, puis on leur fait lever la louche gauche et non la droite, parce qu’ils disent que c’est une erreur de cour…

(Les États généraux du Grand Coëre)

France, 1907 : Objet quelconque, outil.

L’homme, d’un coup d’œil rapide, passa la revue des objets garnissant la pièce.
— Rien à refrire ici, se dit-il, c’est trop lourd, des louches à se faire poisser.

(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)

France, 1907 : Police. La louche le renifle, la police est sur ses traces.

Lunes (vieilles)

France, 1907 : Choses du passé, qui n’existent plus. Aller rejoindre des vieilles lunes.

Quand la gouvernaille n’était pas satisfaite d’un journal, on lui foutait un avertissement, ensuite on interdisait sa vente sur la voie publique, on suspendait sa publication et enfin on le supprimait.
Toute cette chinoiserie est allée rejoindre les vieilles lunes !
Depuis 1881, ces procédés, commodes pour les exploiteurs qui n’aiment pas qu’on dévoile leurs trucs, ont été rayés du Code.

(Le Père Peinard)

Mamours

France, 1907 : Caresses en paroles ou en action ; abréviation de mes amours ou mon amour. Faire des mamours.

Il faut avoir la conscience de s’avouer la vérité, même quand elle est sale. Jusqu’ici nous avons nagé jusqu’au bec dans l’hypocrisie et le mensonge. En voilà assez ! Voyons froidement ce que nous sommes et ce que valent nos liens, nos prétendues tendresses, les mots gentils, les caresses et les mamours qui constituent, ici-bas, les affections conjugale, paternelle, filiale, et cœtera pantoufle ?… Eh bien, ça ne vaut rien, moins qu’une pièce du pape ou qu’une Suisse assise.

(Henri Lavedan, Les Jeunes)

Eh bien, nous autres qui n’avons pas faim ; qui n’avons pas froid ; à qui la société prodiguerait volontiers les mamours et les risettes, mais qu’étreint, mais qu’émeut la souffrance d’autrui, nous entendons rester, quoi qu’il arrive, quoi qu’on risque, les avocats, les assistants, les tenants de l’humaine Douleur !
Ouvrez vos codes et vos geôles, recevez vos instructions, rédigez vos verdicts — nous sommes prêts ! Notre pensée restera libre et marchera de l’avant !…

(Séverine)

Mimi

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, — dans l’argot des artistes et des bohèmes, qui ont emprunté cette expression à Henry Murger, qui l’avait empruntée à Alfred de Musset.

France, 1907 : Maîtresse ; du nom de l’héroïne d’un roman d’Henri Murger.

Ici, deux étudiants poursuivaient le cours de leurs études médicales à travers une partie de jacquet sur une table bravement couverte de chopes vides et de verres d’absinthe. Là, quatre figures enluminées discutaient gravement la question du dîner, et supputaient ce que l’on pouvait retirer de tel ou tel attentat sur la bonne foi paternelle. Plus loin, un groupe se livrait avec ardeur à ce que Victor Hugo appelle littérature et philosophie mêlées. Dans un coin, un étudiant en droit apprenait le Code dans les yeux bleus d’une Mimi anonyme, tandis qu’un vieux carabin considérait avec attention le mélange de l’eau qui tombait goutte à goutte dans son verre avec une absinthe suisse qui s’y trouvait. La salle était obscurcie par la fumée des pipes, à travers laquelle on apercevait des têtes coiffées de bérets rouges placés d’une façon impossible.

(Eugène Vermersch, Le Laticum moderne)

Morticole

France, 1907 : Médecin. Le nom, créé par Léon Daudet dans son remarquable roman Les Morticoles, est composé du latin mors (mort) et colere (cultiver), mot à mot : gens vivant sur la mort.

Ces deux tartuffes sont présidents de sociétés similaires, qui donnent aux morticoles l’apparence de la vertu, telles que « l’Éloge conjugal », « la Femme préservée », « la Pudeur laïque » et vingt autres établissements, crèches, maisons de refuge et de retraite pour les jeunes filles, les jeunes femmes, les veuves, sortes de harems qu’entretiennent ces docteurs et où ils trouvent de la chair fraîche, de l’argent, des décorations.

(Léon Daudet, Les Morticoles)

Morticole s’emploie aussi adjectivement :

Un vieil article du code morticole défend aux docteurs d’accepter les legs de leurs clients, tant l’on craint qu’ils ne hâtent l’échéance avec délices ; mais il est des moyens pour tourner cette difficulté. Le plus simple est d’engager les suicidés à laisser leur fortune à une salle déterminée d’hôpital…
Je remarque que les morticoles se plaisent à employer les termes les plus extraordinaires, tirés du grec et du latin, quelquefois de l’hébreu, qui servent à masquer leur ignorance…
Cet énorme succès tenait à la simple connaissance de la femme morticole qui, de vingt à trente ans, a de la vanité ; de trente à quarante, des sens ; de quarante à cinquante, de l’ambition et de l’esprit d’intrigue ; de cinquante à soixante, un tempérament d’entremetteuse…
Les uns étaient allés s’échouer dans une sorte de lazaret, où ils avaient succombé à d’horribles contagions. D’autres étaient tombés aux mains des morticoles, faiseurs d’expériences, les plus redoutables de tous, qui les avaient torturés d’une manière atroce, afin d’attirer sur leurs nullités l’attention des académies.
Il y avait même cinq ou six de ces infortunés qu’on avait laissés mourir de faim, pour observer si leur estomac ne se digérerait pas lui-même.

(Léon Daudet)

Motus

France, 1907 : Silence ; latinisme. Les marins de la flotte disent motus dans l’entrepont pour annoncer l’arrivée d’un supérieur.

— Eh bien, sais-tu à qui je pensais devant tous ces petits malheureux ? Au gredin, au père, qui avait lâché la maman, une pauvre diablesse mise par lui dans l’embarras ; car c’est toujours la même histoire… Maintenant, mon magistrat, fouille ton Code. Sur la recherche de la paternité, motus !… Voyons, la main sur la conscience, est-ce de la justice ? Et le misérable qui plante là une fille grosse ne devrait-il pas tâter un peu de la prison ?…

(François Coppée, Le Coupable)

Nicodème

Delvau, 1866 : s. m. Niais, imbécile. Argot du peuple.

France, 1907 : Sot, benêt.
Ce nom, qui, en grec, signifie vainqueur du peuple, est devenu, comme Nicaise, Nicolas, Grosjean, synonyme de niais, sans doute parce qu’il était porté, ainsi que ces derniers prénoms, par les gens de village. On sait quel est le rôle de l’avocat Nicodème dans le roman de Furetière. L’apprenti marchand Nicaise est connu par les contes de La Fontaine, et Nicolas est célèbre comme niaiserie villageoise dans nombre de chansons.

Elle découragea aussi, mais avec douceur et sans avoir l’air d’y toucher, l’amour timide et respectueux dont brûlait pour elle le fils de l’épicier du no 24.
Il s’appelait Anatole, et, malgré son nez retroussé et son air nicodème, il était plein d’imagination, il ne rêvait que d’explorations lointaines et d’héroïques aventures.

(François Coppée)

Nicodème, nicdouille, nigaudinos

Larchey, 1865 : Nigaud. Le dernier mot vient du nom d’un personnage du Pied de Mouton, féerie de Martinville, 1806.

Vous vous êtes en allé fâché, désespéré, nigaudinos.

(Balzac)

Tais-toi donc, nicdouille.

(Phys. du Matelot, 1843)

Va t’en, grand nicodème, avec ton air dindon.

(Decourcelle, 1832)

Œil (à l’)

La Rue, 1894 : À crédit. Gratis.

Hayard, 1907 : À crédit.

France, 1907 : Gratis, pour rien. Boire, manger, faire l’amour à l’œil !

D’abord, il avait des principes et s’était fabriqué un code de la galanterie pour son usage personnel.
À l’œil en était l’article premier et fondamental. Payer les femmes ? fi donc… Les assimiler à des marchandises, alors ?… Quelle humiliation pour elles ! La véritable monnaie pour payer ces charmantes créatures, ce sont les baisers et les preuves d’amour au déduit, comme disait le bon Rabelais. De cet argent-là, il avait toujours plein sa bourse.

(Le Régiment)

Travailler à l’œil, travailler sans être payé, gratis pro Deo.

L’abbé, qui s’y connait, traite un peu les enfants comme sa protégée Annette ; il les exploite ; ils travaillent à l’œil, pour un salaire au moins insignifiant et pour une becquetée de fayots, accompagnés d’hosties de temps en temps.

(Francis Enne, Le Radical)

Pas méchant

Delvau, 1866 : adj. Laid, pauvre, sans la moindre valeur, — dans l’argot des faubouriens et des filles, qui emploient cette expression à propos des gens comme à propos des choses. Ainsi, un chapeau qui n’est pas méchant est un chapeau ridicule — parce qu’il est passé de mode ; un livre qui n’est pas méchant est un livre ennuyeux, — parce qu’il ne parle pas assez de Cocottes et de Cocodès, etc.

Pays Latin

Delvau, 1866 : Le quartier des Écoles, genus latinum. On dit plutôt le Quartier latin.

France, 1907 : Le quartier des Écoles.

Code, amour, chant, tout marche à l’unisson !
Voilà comme on vit,
Comme on chante soir et matin,
Voilà comme on rit
Dans notre beau Pays Latin !

(Henry Murger)

Pègre (haute)

Vidocq, 1837 : Le plus fécond de nos romanciers, celui qui sait le mieux intéresser ses lecteurs au sort des héros qu’il met en scène, parle, dans une de ses dernières publications (le Père Goriot), d’une association de malfaiteurs qu’il nomme la Société des Dix Mille, parce que tous ses membres se sont imposé la loi de ne jamais voler moins de 10,000 francs. La Société des Dix Mille n’abandonne jamais celui de ses affiliés qui est toujours resté fidèle au pacte d’association. Tout en donnant carrière à son imagination, le spirituel romancier semble n’avoir voulu parler que de la Haute Pègre.
La Haute Pègre, en effet, est l’association des voleurs qui ont donné à la corporation des preuves de dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà long-temps, qui ont inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol. Le Pègre de la Haute ne volera pas un objet de peu de valeur, il croirait compromettre sa dignité d’homme capable ; il ne fait que des affaires importantes, et méprise les voleurs de bagatelles auxquels ils donnent les noms de Pégriot, de Pègre à marteau, de Chiffonnier, de Blaviniste.
L’association des Pègres de la Haute a ses lois, lois qui ne sont écrites nulle part, mais que cependant tous les membres de l’association connaissent, et qui sont plus exactement observées que celles qui régissent l’état social. Aussi le Pègre de la Haute qui n’a pas trahi ses camarades au moment du danger n’est jamais abandonné par eux, il recoit des secours en prison, au bagne, et quelquefois même jusqu’au pied de l’échafaud.
On rencontre partout le Pègre de la Haute, chez Kusner et au café de Paris, au bal d’Idalie et au balcon du théâtre Italien ; il adopte et il porte convenablement le costume qui convient aux lieux dans lesquels il se trouve, ainsi il sera vêtu, tantôt d’un habit élégant sorti des ateliers de Staub ou de Quatesous, tantôt d’une veste ou seulement d’une blouse. Le Pègre de la Haute s’est quelquefois paré des épaulettes de l’officier-général et du rochet du prince de l’église ; il sait prendre toutes les formes et parler tous les langages : celui de la bonne compagnie comme celui des bagnes et des prisons.
Quoique le caractère des hommes soit, à très peu de chose près, toujours le même, les associations de voleurs ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient autrefois. La Haute Pègre, maintenant, n’est guère composée que d’hommes sortis des dernières classes de la société, mais jadis elle comptait dans ses rangs des gens très-bien en cour. La plupart d’entre eux, placés par leur position au-dessus des lois, se faisaient une sorte de gloire de la braver. « L’administration de la justice, dit Dulaure dans ses Essais sur Paris, faible et mal constituée, accessible à la corruption et à tous les abus, tentait de réparer d’une main les abus qu’elle faisait naître de l’autre ; une législation vague et incertaine laissait un champ vaste à l’arbitraire, et, à la faveur des formes compliquées de la procédure, la chicane et la mauvaise foi pouvaient manœuvrer sans péril.
Le hasard de la naissance tenait lieu de génie, de talens et de vertus ; dépourvus de ces qualités, le noble n’en était pas moins honoré ; doué de ces qualités, le roturier n’en était pas moins avili.
Tant de germes de corruption, des institutions vicieuses et sans force pour lutter avec avantage contre les passions humaines, encouragées par l’intérêt du gouvernement, ne pouvaient qu’égarer l’opinion et pervertir la morale publique. »
Aussi, dit l’auteur de la Pourmenade du Pré aux Clercs, ouvrage publié en 1622, « des vols et assassinats très-multipliés se commettent, non-seulement la nuit, mais encore en plein jour, à la vue de la foule qui ne s’en étonne pas. »
Bussi Rabutin (Mémoires secrets, tome 1er, page 22) raconte qu’étant à Paris, deux filoux de qualité, le baron de Veillac de la maison de Benac, et le chevalier d’Andrieux, ayant appris qu’il avait reçu 12,000 livres pour faire les recrues de son régiment, vinrent en armes, pendant la nuit, entrèrent dans sa chambre par la fenêtre et lui en volèrent une partie ; ces Messieurs auraient, dit-il, volé le tout si la peur ne les avait fait fuir.
L’époque à laquelle Bussi Rabutin écrivait ses Mémoires, fut, sans contredit, l’âge d’or de la Haute Pègre : les temps sont bien changés ; les derniers membres renommés de la Haute Pègre, les Cognard, les Collet, les Gasparini, les Beaumont, sont morts depuis déjà longtemps, et n’ont pas laissé de dignes successeurs.
Il serait à peu près inutile de chercher à moraliser les membres de la Haute Pègre, ils volent plutôt par habitude que par besoin ; ils aiment leur métier et les émotions qu’il procure ; captifs, leur pensée unique est de recouvrer la liberté pour commettre de nouveaux vols, et leur seule occupation est de se moquer de ceux de leurs compagnons d’infortune qui témoignent du repentir, et manifestent l’intention de s’amender.
Plusieurs nuances distinguent entre eux les membres de la Haute ; la plus facile à saisir est, sans contredit, celle qui sépare les voleurs parisiens des voleurs provinciaux ; les premiers n’adoptent guère que les genres qui demandent seulement de l’adresse et de la subtilité : la Tire, la Détourne, par exemple ; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus audacieux, seront Cambriolleurs, Roulottiers ou Venterniers ; les parisiens fournissent généralement la masse de la population des maisons centrales, les provinciaux fournissent celle des bagnes. Quoi qu’il en soit, les uns et les autres ne pêchent pas par ignorance : les Pègres de la Haute sont tous d’excellents jurisconsultes, ils ne procèdent, pour ainsi dire, que le Code à la main.
Celui d’entre eux qui a adopté un genre de vol, renonce plus difficilement au métier que celui qui les exerce tous indifféremment, et cela peut facilement s’expliquer : celui qui ne pratique qu’un genre acquiert bientôt une telle habileté qu’il peut, en quelque sorte, procéder impunément ; cela est si vrai, que l’on n’a dû qu’à des circonstances imprévues l’arrestation de la plupart des Pègres de la Haute qui ont comparu devant les tribunaux.
J’ai dit plus haut que maintenant la plupart des Pègres de la Haute sortaient des dernières classes de la société, cela n’empêche pas qu’ils ne se piquent d’être doués d’une certaine grandeur d’âme et de beaucoup d’amour-propre ; lorsque les Jambe d’argent, les Capdeville, qui à une certaine époque étaient les premiers de la corporation, après s’être introduits à l’aide de fausses clés ou d’effraction dans un appartement qu’on leur avait indiqué, trouvaient dans les meubles qu’ils avaient brisés des reconnaissances du Mont-de-Piété ou quelques autres papiers qui indiquaient que la position de celui qu’ils voulaient voler n’était pas heureuse, ils avaient l’habitude de laisser, sur le coin de la cheminée tout l’or qu’ils avaient en poche, comme réparation du dommage qu’ils avaient causé ; plusieurs Tireurs donnaient au premier venu la montre qu’ils venaient de voler si elle n’était pas d’or.

Larchey, 1865 : « Association des voleurs les plus anciens et les plus exercés ; ils ne commettent que de gros vols et méprisent les voleurs ordinaires qui sont appelés dérisoirement pégriots, chiffonniers, pègre à marteau, ou blaviniste, par un pègre de la haute. » — Vidocq.

La première catégorie de voleurs se compose de la haute pègre, c’est-à-dire le vol en bottes vernies et en gants jaunes. C’est un homme jeune, élégant, distingué ; vous ne le rencontrerez qu’en coupé… Deux ou trois fois par an, il travaille, mais ses expéditions sont toujours fructueuses.

(Canler)

Pierre d’Israël

France, 1907 : Encore une autre pierre douée de vertus magiques. Celle-ci est généralement une pierre précieuse, finement gravée, représentant un sujet ou une inscription indéchiffrable pour le vulgaire. « Lorsque, dit M. Léon de Laborde, la crédulité, du XIe au XIVe siècle, prit des formes nouvelles pour produire de nouvelles absurdités, ces pierres furent considérées comme l’origine hébraïque et se revêtirent d’une autorité cabalistique. On les appela pierres d’Israël, et l’on rédigea un code en règle de leurs propriétés magiques, d’après les sujets qu’elles représentaient. »

Pointeau

Rigaud, 1881 : Employé qui pointe le temps dans les usines, — en terme d’ouvrier.

France, 1907 : Surveillant dans les fabriques qui pointe les entrées et les sorties des ouvriers ainsi que les heures de travail.

Et d’abord, sachez que la « loi scélérate » a eu pour résultat immédiat la création d’un policier nouveau modèle : le pointeau.
Ce mouchard passe, d’une à sept fois par semaine, — suivant la tête des bons fieux qu’il surveille, — chez leur pipelet, à leur gargote, etc. Il va aussi chez leur patron, fait des ragots et, neuf fois sur dix, réussit à les faire balancer.
Tâchez donc de me dire en vertu de quel article du Code se pratique cette surveillance policière ?

(Le Père Peinard)

Pouic

Rigaud, 1881 : Rien, — dans l’ancien argot.

France, 1907 : Rien, peu ; du vieux mot poic dérivé du latin pocus. Argot des voleurs.

Les bois n’offrant plus de ressource,
Ami Cartouche, code en main,
Prends ton embuscade à la Bourse,
Fais-toi banquier de grand chemin.
À prime dont un ! Ça m’arrange !
Jaspinons bigorne en public,
Dans l’argot des agents de change
Où l’on n’entrave que le pouic.

(Eugène Pottier)

Précepteur d’amour

Delvau, 1864 : Femme déjà mûre qui se charge d’initier un jouvenceau ou une jouvencelle aux mystères de la Bonne Déesse, en baisant avec l’un et en branlant l’autre, — ce que le code pénal appelle excitation de mineurs à la débauche.

Non-seulement elle a soigné l’enfant de celui-ci, mais elle s’est faite son précepteur d’amour.

(A. de Nerciat)

Prie-Dieu

Halbert, 1849 : Cadre.

France, 1907 : Code pénal ; argot des voleurs.

Rafle

d’Hautel, 1808 : Faire rafle de bidet. Se dit au jeu de dez, quand les trois dez amènent tous le même point.
Après rafle gnafle. C’est-à-dire, qu’il est rare de faire deux bons coups de suite.

Delvau, 1866 : s. f. Arrestation d’une bande de gens ; main basse faite sur une certaine quantité de choses. Argot du peuple.

France, 1907 : Arrestation en masse faite par la police.

La série des rafles continue. Sur toutes les berges de la Seine, à l’intérieur de Paris, partout enfin, la police opère chaque nuit des arrestations en masse. Des escouades de sergents de ville et d’agents de la sûreté passent le long des rues, s’emparent des malheureux assis sur les bancs et les traînent au poste.
Quel délit ont-ils commis ? Aucun.
Les arrestations sont faites arbitrairement, sans Mandat d’aucune espèce ; elles sont donc illégales au premier chef, et, s’il arrivait aux personnes violentées de résister par la violence, nous serions curieux de connaître l’article de loi sur lequel les argousins s’appuieraient pour justifier leurs scandaleuses provocations.

(Le Cri du Peuple)

Chaque fille prise dans une rafle et qu’on enferme à Saint-Lazare deviendrait, si la justice existait sur ces infortunées, si la police n’était pas au-dessus des lois, un témoin accablant entraînant pour le préfet de police, pour les chefs de division, pour les inspecteurs et, à leur défaut, pour les agents subalternes, la peine de la dégradation civique, aux termes de l’art. 114 du Code pénal, ainsi conçu : « Lorsqu’un fonctionnaire public, un agent ou préposé du gouvernement aura ordonné ou fait quelque acte arbitraire ou attentatoire soit à la liberté individuelle, soit aux droits civiques d’un ou plusieurs citoyens, il sera condamné à la peine de la dégradation civique. »
Or, tous les jours, des policiers commettent avec impunité de ces attentats.

(Edmond Lepelletier, Les Secrets de Paris)

France, 1907 : Prise ; main basse sur un objet ou une quantité d’objets.

Raté

Virmaître, 1894 : Manquer une affaire, rater un coup… de fusil, un examen. D’un homme petit, on dit : il est raté. En littérature, en musique, en peinture, une œuvre est ratée lorsqu’elle est incomplète. Un homme qui donnait de belles espérances et qui n’arrive à rien est un raté. En un mot, raté se dit de tout ce qui n’est pas bien (Argot du peuple).

France, 1907 : Individu qui n’a pas réussi dans sa carrière, dans ses entreprises ; fruit sec.

D’où vient le politicien ? C’est un fruit sec de la magistrature ou du barreau, un raté de l’industrie ou du commerce. Toujours ses origines sont équivoques, et il entra dans les affaires publiques comme un loup affamé, cherchant une proie. Ses dents aiguës ont faim de fonctions lucratives ; il guette les trafics suspects où il pourra s’immiscer grâce à la magistrature élective et réussir par son influence et sa situation à palper de grosses redevances.

(Henry Bauër, La Ville et le Théâtre)

Ce mot s’emploie adjectivement : vie ratée, profession ratée.

C’est le Parlement, me dit-il… Cette assemblée se compose de hâbleurs, que le peuple nomme sans les connaître, car, comme tous les pays de tyrannie, celui-ci possède le suffrage universel. À une date fixée par le Code, les murs se couvrent d’affiches portant les noms des candidats. La plupart sont des médecins ratés, que leurs collègues, désireux de les apaiser par des sinécures honorifiques, proposent à l’élection. En réalité, ce Parlement n’a pas plus d’influence que les éphémères gouvernements et ministres qu’il se donnes.

(Léon Daudet, Les Morticoles)

M. Renan a écrit quelque part qu’au moment du Jugement dernier, quand le Seigneur l’interrogerait, il imaginerait pour sa défense des arguments tellement subtils qu’il était certain de le convaincre de l’excellence de sa cause. C’est que le grand écrivain demeura toujours, comme on a dit joliment, un curé raté.

(Francis Chevassu)

Redam

Vidocq, 1837 : s. f. — Grâce. La plus belle prérogative du chef de l’état est, certes, celle de pouvoir faire grâce à celui que la loi a frappé ; il doit éprouver une émotion à la fois bien vive et bien douce, celui qui peut, d’un mot, briser les fers du malheureux qui languit dans une prison, ou arracher une victime au bourreau ; aussi, n’est-ce point le droit de faire grâce que je veux attaquer, mais seulement la manière dont on use de ce droit.
Si le législateur n’a pas conservé le code de Dracon, code qui condamnait à la mort celui qui avait commis la plus légère faute ; s’il a proportionné les peines aux crimes et aux délits, et admis des peines temporaires, c’est que sans doute il avait la conviction intime que les plus grands coupables pouvaient être ramenés au bien ; il a donc voulu que la grâce fût une prime d’encouragement offerte à la bonne conduite et au repentir, et que chaque condamné, quels que fussent d’ailleurs sa position sociale et ses antécédens, pût acquérir le droit d’y prétendre.
Je crois que je m’explique assez clairement, ce n’est qu’à la bonne conduite et au repentir que des grâces doivent être accordées ; car si l’égalité doit exister quelque part, c’est évidemment en prison. Il ne doit donc y avoir, parmi des hommes tous coupables, ou présumés tels, d’autre aristocratie que celle du repentir ; et je ne crois pas que l’on doive accorder au fils d’un pair de France ce que l’on refuserait au fils d’un ouvrier ou d’un cultivateur, si le fils du pair de France s’en montrait mois digne que ces derniers ; cependant ce ne sont pas toujours les plus dignes qui obtiennent leur grâce, et cela s’explique : la désignation des condamnés graciables est, en quelque sorte, laissée à l’arbitraire des inspecteurs et directeurs de prisons ; je ne prétends pas accuser les intentions de ces hommes, dont les fonctions sont aussi délicates que pénibles ; mais comme tous, ils sont faillibles et susceptibles de se laisser séduire par l’astuce et par de faux dehors ; et le prisonnier dont la conversion n’est pas réelle, qui ne veut recouvrer la liberté que pour commettre de nouveaux crimes, sait mieux que tout autre se plier à toutes les exigences, et caresser les manies et les passions, de ceux qui peuvent le servir.
Sous la restauration, lorsque les membres du clergé étaient les seuls dispensateurs des grâces, les prisonniers les plus démoralisés, ceux qui avaient commis les fautes les plus graves, étaient aussi ceux qui assistaient avec le plus de recueillement au service divin, qui écoutaient avec le plus d’attention les sermons du prédicateur, qui s’approchaient le plus souvent de la sainte table, et qui par contre, étaient le plus souvent grâciés ; ceux qui se bornaient à remplir exactement leurs devoirs, ceux-là alors, comme aujourd’hui, étaient oubliés et méconnus.
Le droit de faire grâce, tel qu’il existe aujourd’hui, est-il utile ? exerce-t-il sur les condamnés une influence salutaire ? Je ne le pense pas ; les hommes sont oublieux de leur nature, aussi le gracié n’a pas encore franchi le dernier guichet de la prison que déjà il est oublié. Pour que les grâces fussent utiles, il faudrait d’abord qu’elles ne fussent accordées qu’à ceux qui, par leur conduite et leur repentir, s’en seraient réellement montrés dignes, et que les dispensateurs ne se laissassent influencer, ni par les manières, ni par la position sociale de l’individu, et ensuite qu’elle ne fût que progressive, c’est-à-dire, qu’il fût permis à un comité philantropique, après toutefois qu’il aurait consulté l’autorité supérieure, de diminuer une année, un mois, un jour même, sur la durée de la peine infligée.
L’homme qui aurait ainsi obtenu une diminution, pourrait espérer voir bientôt finir sa captivité, et il resterait assez long-temps sous les yeux de ses camarades pour les engager à suivre l’exemple qu’il aurait donné.
Ceux qui auraient ainsi obtenu plusieurs remises, pourraient seuls, lors des occasions extraordinaires, telles qu’anniversaires, fêtes nationales, etc., obtenir la remise pleine et entière de leur peine ; mais alors un jury, composé d’hommes recommandables aurait seul le droit de désigner les condamnés à la clémence du gouvernement.
Les condamnés savent se rendre justice, et discerner celui d’entre eux qui mérite l’indulgence de la société ; aussi il résulterait un grand bien de l’adoption des mesures que je propose ; les prisonniers applaudiraient toujours à la mise en liberté de celui d’entre eux qui aurait obtenu sa grâce ; ils ne diraient plus : il est heureux, mais, il est digne ; et ils chercheraient probablement à faire comme lui et à se rendre dignes à leur tour.
Pour que l’exemple fût toujours présent à tous les yeux, rien n’empêcherait qu’un chiffre indicateur de la durée de la peine infligée au condamné, fût marqué sur une des manches de sa veste, et celui des remises sur l’autre ; les individus qui ne regardent que la superficie des choses, et qui ne prennent jamais la peine d’examiner une question sous toutes ses faces, trouveront peut-être ce projet plus que bizarre ; rien, cependant, n’en empêche l’exécution.
Maintenant, les condamnés ont la conviction que les grâces sont accordées seulement à la faveur ; c’est cette conviction qu’il faut absolument détruire, et détruire par des faits et non par des raisonnemens ; car tous les hommes, quelles que minces que soient leurs capacités, peuvent apprécier des faits, et tous ne sont pas aptes à comprendre des raisonnemens.
Le caractère du condamné qui voit sortir, lorsqu’il reste en prison, un individu moins digne que lui, s’aigrit ; cet homme méconnu se prend à penser qu’il est inutile de se bien conduire ; il se décourage, et s’il ne cherche pas à devoir à la ruse et à l’hypocrisie, ce que d’abord il n’avait demandé qu’à la droiture, il se laisse corrompre par les scélérats avec lesquels il vit, et lorsqu’il rentre dans la société il l’épouvante par ses crimes.
On ne doit, lorsqu’il s’agit de faire le bien, reculer devant aucune tentative. Méditez donc, législateurs ! je ne parle que de ce que je connais bien.

Rigaud, 1881 : Grâce. — Abréviation de rédemption.

La Rue, 1894 : Grâce au condamné.

France, 1907 : Grâce, pardon ; sans doute de redème, rachat.

Rouchi

Larchey, 1865 : Personne méprisable.

Veux-tu te cacher, vilain rouchi. Tu reviendras quand tu seras blanchi.

(1844. Catalogue poissard)

Du vieux mot rouchi : mauvais cheval. V. Roquefort.

Delvau, 1866 : s. m. Homme sans morale et sans honnêteté, voyou, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Gredin ; homme de rien.

La Rue, 1894 : Gredin. Rouchie, vile prostituée.

Virmaître, 1894 : Homme sans conscience, pour qui le Code est un bréviaire. Terme méprisant très en usage (Argot du peuple).

France, 1907 : On norme ainsi le patois du Hainaut.

C’est au cabaret, maintenant, que les ouvriers se réunissent, pour s’entretenir des questions à l’ordre du jour, pour parler des salaires, des grèves, des fluctuations commerciales, pour discuter les problèmes sans cesse renaissants de la politique et des affaires. Là, on n’entend plus qu’un jargon informe, dégénéré, abâtardi,, mélangé de français, de picard, de rouchi, assaisonné d’un grand nombre de termes empruntés à l’argot des villes et des ateliers.

(Chanoine D. Haigneré, Introduction à l’étude du patois du Bas-Boulonnais)

Rutière

Vidocq, 1837 : — Les Rutières sont des filles publiques d’un genre tout particulier, que la police appelle Filles isolées. Elles sont toutes voleuses, et exercent dans les rues qui avoisinent le Palais-Royal, et les rues désertes.
La mise des Rutières, qui marchent toujours deux de compagnie, est semi-bourgeoise. Elles ne font pas ce qu’en terme du métier on nomme miché, mais elles accostent sur la voie publique l’individu sur lequel elles ont jeté leur dévolu, et savent en un clin-d’œil lui enlever sa bourse, son portefeuille ou sa montre.
Les Rutières ont quelquefois commis des vols très-considérables. Dans le courant de l’année 1813, deux de ces femmes, Pauline la Vache et Louise la Blagueuse, enlevèrent 50,000 francs de billets de banque à un officier payeur qui devint presque fou de désespoir. Une autre fois, la belle Lise et Julie Petit-Jean volèrent à un marchand de blé de la Beauce une bourse contenant 8,500 francs en or.
Les amans des Rutières sont presque toujours derrière elles, et dès qu’elles ont fait un chopin (un vol), si elles sont coiffées d’un bonnet et sans châle, elles sont aussitôt affublées d’un chapeau et couvertes d’un châle que leur amant tient en réserve. Elles ne craignent donc pas d’être reconnues par la personne qu’elles ont volé, si par hasard elles rencontrent cette personne avant que le chopin soit déposé en lieu de sûreté.
Les Rutières volent rarement ailleurs que sur la voie publique, car elles connaissent l’article du Code Pénal qui punit de la réclusion les vols commis dans l’intérieur d’une maison habitée. À l’approche des grandes fêtes toutes les Rutières que l’on pouvait attraper étaient arrêtées, et on les envoyait passer quelques mois à Saint-Lazare.
Le récit d’une aventure assez comique qui arriva à un agent secret de la police de sûreté de la ville de Paris, en 1815, trouve sa place naturelle à la suite de cet article sur les Rutières.
Cet agent suivait depuis déjà long-temps deux Rutières très-adroites, nommées Agathe Flot, dite la Comtesse, et Émélie Nanjou. Rue Saint Honoré, à la hauteur de l’hôtel d’Angleterre, ces deux femmes abordèrent un vieux monsieur auquel elles enlevèrent une bourse verte, après une conversation de quelques instans. Lorsque le vol fut commis, l’agent s’approcha des deux Rutières qui ne connaissaient pas sa qualité, et qui lui apprirent que la bourse qu’elles venaient d’enlever contenait cinquante Napoléons. L’agent, qui n’avait pas perdu de vue le vieux monsieur, quitta les Rutières après leur avoir donné rendez-vous, et alla rejoindre leur victime au café qui, à cette époque, occupait le coin des rues Richelieu et Saint-Honoré.
« Monsieur, dit-il au vieillard, lorsque vous êtes sorti de chez vous vous aviez une bourse de soie verte? — Oui, Monsieur. — Cette bourse contenait cinquante Napoléons. — Oui Monsieur. — On vient de vous la voler. — C’est vrai, Monsieur, répondit le vieillard, après avoir fouillé dans toutes ses poches. — Eh bien ! Monsieur, si vous voulez me suivre, vous retrouverez votre bourse, et les deux femmes qui vous l’ont volée seront arrêtées. — Vous êtes mouchard, à ce qu’il paraît, dit alors le vieillard. — Je suis agent de la police de sûreté, répondit son interlocuteur. — Eh bien ! monsieur-le Mouchard, je ne veux pas aller avec vous. Je veux être volé, moi ; cela me convient ; qu’avez-vous à dire à cela ? » L’agent, qui ne s’attendait pas à une pareille réception, se retira honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.

Delvau, 1866 : s. f. Fille publique d’une catégorie à part décrite par Vidocq (p. 73).

Rigaud, 1881 : Fille et voleuse de joie.

La Rue, 1894 : Fille publique et voleuse.

Virmaître, 1894 : Voleuse ou fille publique, souvent les deux à la fois (Argot des voleurs).

France, 1907 : Fille publique qui raccroche dans les rues et qui vole à l’occasion.

Suer Thémis (faire)

Delvau, 1866 : Étudier le Code, de manière à pouvoir éluder la loi, — dans l’argot des faubouriens, qui disent cela à propos des gens d’affaires, des avocats marrons.

Rigaud, 1881 : Éviter de tomber sous le coup de la loi, marcher sur les marges du Code. Dans le monde des voleurs, il existe des praticiens ou plutôt des pratiques, qui n’exercent pas d’autre métier. Ils vivent des conseils qu’ils donnent pour faire éviter les rigueurs de la loi.

La Rue, 1894 / France, 1907 : Côtoyer le code.

Tangente

Delvau, 1866 : s. f. Épée, — dans l’argot des Polytechniciens. Ils l’appellent aussi : La tangente au point Q.

Rigaud, 1881 : Épée, — dans l’argot des polytechniciens.

France, 1907 : Épée. Argot des polytechniciens, qui disent aussi : Tangente au point Q. L’épée n’était portée dans le principe que par les sergents ; elle ne fut donnée à tous les élèves qu’après la révolution de 1830.

L’épée, dit le code X, se porte tangente à la bande, touche à terre et fait voler la poussière. De là son nom de tangente ; elle n’a, en effet, qu’un point de contact avec le corps, le point Q.

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

Prendre la tangente, se détourner, s’échapper. S’échapper par la tangente, trouver un faux-fuyant.

France, 1907 : Surveillant de collège, allusion à sa marche oblique pour surprendre les délinquants.

Tante

Ansiaume, 1821 : Femme concierge de prison.

Ma tante est encore girofle, ma foi, si elle m’ouvroit la lourde.

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a les goûts des femmes, la femme des prisons d’hommes. Je dois l’avouer, ce n’est pas sans éprouver un vif sentiment de crainte que je me suis déterminé à donner place dans cet ouvrage, à ce mot que l’ordre alphabétique amène sous ma plume ; mais cet ouvrage n’est destiné ni aux filles, ni aux femmes ; on le trouvera peut-être entre les mains de celles qui assistent, parées comme pour le bal, aux audiences de la cour d’assises lorsque l’acte d’accusation promet des détails sanglans ou critiques, ou qui sont allées par une froide matinée d’hiver, enveloppées de fourrures et nonchalamment étendues sur les coussins moelleux de leur landeau, acheter bien cher une place de laquelle elles pussent voir commodément tomber les têtes de Lacenaire et d’Avril ; mais à celles-là je n’apprendrais rien qu’elles ne sachent déjà, elles savent ce que c’était que la Tante Chardon, c’est tout au plus si la pile galvanique pourrait agacer leurs nerfs, et peut-être que si l’on cherchait sous leur oreiller on y trouverait les ouvrages du marquis de Sade.
Cependant ce n’est point pour -elles que j’écris ; aussi je d’aurais pas publié ces quelques lignes si je n’avais pas cru qu’il en dût résulter quelque bien.
Il ne faut pas croire que la pédérastie soit toujours le résultat d’une organisation vicieuse ; les phrénologistes qui ont trouvé sur notre crâne la bosse propre à chaque amour, n’y ont point trouvé celle de l’amour socratique ; la pédérastie n’est autre chose que le vice de toutes les corporations d’hommes qui vivent en dehors de la société ; les quelques hommes vivant dans le monde que l’on pourrait me citer, sont des êtres anormals qui ne doivent pas plus prouver contre ce que j’avance, que les boiteux, les bossus, les culs de jatte, ne prouvent que la nature de l’homme est d’être boiteux, bossu, ou cul de jatte ; ainsi donc quelques soldats, un peu plus de matelots, et beaucoup de prisonniers, seront atteints de ce vice, et cela, du reste, est facile à concevoir : tous les besoins de la nature sont impérieux, il faut que l’on trompe ceux qu’on ne peut satisfaire.
Il serait souvent plus juste de plaindre que de blâmer celui que l’on voit mal faire, car il est fort rare que l’homme succombe sans avoir combattu ; c’est presque toujours la nécessité qui conduit la main de celui qui commet un premier crime, et peut-être que si à côté des lois répressives de notre Code, le législateur avait placé quelques lois préventives, tel individu qui languit dans un bagne ou dans une maison centrale, posséderait la somme de bien-être à laquelle tous les hommes ont le droit de prétendre, et qui doit être le prix de toutes facultés utilement employées.
Je-ne me suis pas éloigné de mon sujet, ce que je viens de dire doit me servir à constater un fait qui malheureusement n’est que trop prouvé, et qui déjà a été signalé par des hommes vraiment recommandables : c’est que la pédérastie est la lèpre des prisons ; ce vice ignoble, que l’imagination ne peut que difficilement concevoir, est le plus saillant de tous ceux qui infestent des lieux placés aous la surveillance immédiate de l’autorité ; cependant les hommes dont la mission est d’améliorer le régime pénitenciaire, ne daignent pas seulement chercher les moyens de l’extirper.
Il y a plus même, dans les bagnes et dans les prisons, on voit souvent sans peine les voleurs audacieux s’attacher à de jeunes pédérastes, car alors ils ne cherchent plus à s’évader ; les directeurs et surveillans de maison centrale ont même quelquefois souffert que des mariages* fussent célébrés avec une certaine pompe ; cet abus n’existe plus, il est vrai, on se cache aujourd’hui pour faire ce qu’autrefois on faisait ouvertement, mais le mal existe toujours.

* Les prisonniers qui contractaient de semblables mariages ne faisaient, au reste, que ce que fit Henri III qui passa avec Maugiron, celui de ses mignons qu’il aimait le plus, un contrat de mariage que tous ses favoris signèrent, et qui donna naissance à un pamphlet intitulé : La Pétarade Maugiron. J’ai extrait de cet ouvrage le quatrain suivant, destiné à servir d’épitaphe à un des seigneurs de la cour de ce monarque, ainsi qu’à sa famille :
Ci gist Tircis, son fils, sa femme,
Juge passant qui fis le pis,
Tircis prit son fils pour sa femme,
Sa femme eut pour mari son fils.

Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas sans avoir combattu que l’homme succombe ; mais, comme les mauvaises habitudes ont plus de force que les bonnes, il ne s’est pas plus tôt laissé séduire par l’exemple, qu’il aime ce que d’abord à ne pouvait concevoir, et bientôt son esprit affaibli, du reste, par une nourriture malsaine et insuffisante, et par une tension continuelle, ne lui permet plus de discerner les objets ; alors il croit avoir trouvé ce qu’il désire ; il flatte, il adule, il courtise les malheureux qu’il convoite, et qui, eux aussi, croient souvent être ce que l’autre cherche.
Oh ! il est de ces spectacles qu’il faut avoir vu, pour savoir jusqu’où peut descendre l’homme ; il faut être doué d’une organisation bien vigoureuse, et ne jamais s’être arrêté aux surfaces pour ne pas dire ruca à ses frères, lorsque l’on s’est couché sur le banc d’un bagne ou dans la galiote d’une maison centrale ; car n’est-ce pas un spectacle à dégoûter l’humanité toute entière, que de voir des hommes renoncer aux attributs, aux privilèges de leur sexe, pour prendre le ton et les manières de ces malheureuses créatures qui se vendent au premier venu, de les voir lècher la main de celui qui les frappe, et sourire à celui qui leur dit des injures ? et cela cependant se passe tous les jours, et dans toutes les prisons, sous les yeux de l’autorité qui, disent ses agens, ne peut rien y faire. Vous ne pouvez rien y faire ? dites-vous. Pourquoi donc le peuple paie-t-il grassement des philantropes et des inspecteurs-généraux ? Vous ne pouvez rien, mais il faut pouvoir ; le prisonnier est toujours un membre de la famille : la société qui vous a chargé de le punir, vous a en même temps donné la mission de le rendre meilleur, car s’il n’en était pas ainsi, le recueil de vos lois ne serait qu’un recueil d’absurdités ; la peine qui ne répare rien est une peine inutile. Rendez meilleurs les hommes vicieux, voilà la réparation que la société vous demande.
Les pédérastes, à la ville, ont un signe pour se reconnaître ; il consiste à prendre le revers de l’habit ou de la redingotte avec la main droite, le hausser à la hauteur du menton, et à faire une révérence imperceptible.

Delvau, 1864 : Homme qui sert de femme aux pédérastes actifs.

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Christophe)

Larchey, 1865 : « Homme qui a des goûts de femmes, la femme des prisons d’hommes. »

(1837, Vidocq)

Pour donner une vague idée du personnage qu’on appelle une tante, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d’une maison centrale a feu lord Durham qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Hao ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — C’est le troisième sexe, milord.

(Balzac)

Enfants, on les appelle mômes ou gosselins ; adolescents, ce sont des cousines ; plus âgés, ce sont des tantes.

(Moreau Christophe)

Dans le chapitre détaillé qu’il a consacré à cette espèce de gens, M. Canler reconnaît quatre catégories appartenant à diverses classes sociales : persilleuses, honteuses, travailleuses et rivettes. Cette dernière est seule exploitée par les chanteurs.

Larchey, 1865 : « Tous mes bijoux sont chez ma tante, comme disent mes camarades lorsqu’elles parlent du Mont de Piété. » — Achard. — C’est, comme oncle, un terme ironique à l’adresse de ceux qui croient déguiser la source d’un emprunt en disant qu’ils ont eu recours à leur famille.

Delvau, 1866 : s. f. Individu du troisième sexe, — dans l’argot des faubouriens. On dit aussi Tapette.

Rigaud, 1881 : Être hybride que Balzac a nommé le troisième sexe, et Vidocq la femme des prisons d’hommes. — Toutes les tantes ne sont pas des assassins, mais tous les assassins sont des tantes.

Homme ou femme ? On ne sait. Ça rôde, chaque soir,
En tous lieux où le gaz épargne un peu de noir,
Et ça répond au nom de : La Belle Guguste.

(J. Dementhe)

La Rue, 1894 : Individu ignoble. Le troisième sexe. Signifie aussi dénonciateur.

Virmaître, 1894 : Le Mont-de-Piété
— Je porte ma toquante chez ma tante, mon oncle en aura soin (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Pédéraste, homme à double face qui retourne volontiers la tête du côté du mur (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Voir chatte.

Hayard, 1907 : Pédéraste.

France, 1907 : Faux frère ; dénonciateur ; lâche.

Et quand faut suriner un pante
Ej’ reste là… les bras ballants…
I’s ont beau m’dir’ : Va donc… eh ! Tante !
Ej’ marche pas… j’ai les foies blancs.

(Aristide Bruant)

France, 1907 : Individu appartenant au troisième sexe dont était exclusivement composée la légion thébaine. On dit aussi tapette.

Il suffira, dit Balzac, de rapporter ce mot du directeur d’une maison centrale à feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigne du doigt un local en faisant un geste de dégoût : « Je ne mène pas là votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes. — Aaoh ! fit lord Durham, et qu’est-ce ? — Le troisième sexe, milord. »

 

Alfred Tennyson, le barde national, étant mort, et sa succession ouverte, Oscar Wilde passait pour l’un de ceux qui devaient y prétendre et pouvaient y appéter. Pour qu’il soit devenu le chantre subventionné de la Grande-Bretagne et des Indes, il ne s’en est fallu peut-être que du lapin trop fort posé à un grand-oncle, je veux dire au père d’une jeune tante. Londres ne demandait au divin que de ne pas étaler sa « divinité », et, pour le reste, elle lui faisait crédit, sur la foi des aèdes antiques, ses maîtres et ses modèles.

(Émile Bergerat)

Violon

Delvau, 1864 : Membre viril, — instrument qui fait danser les femmes et les filles.

Je jouais si vivement
En c’moment,
Qu’fatiguant mon bras,
J’ai pour ses appas,
Tant j’mettais d’action,
Rompu mon vi (ter) olon.

(Laurent)

Larchey, 1865 : « On appelle violon à Paris une prison que chaque section a dans son enceinte pour enfermer ceux qu’on arrête la nuit et qui sont le lendemain transférés dans une maison d’arrêt. »

(Almanach des Prisons, 1795)

Delvau, 1866 : s. m. Partie d’un corps de garde réservée aux gens arrêtés pendant la nuit et destinés à être, soit relâchés le lendemain, soit conduits à la Préfecture de police. L’expression a un siècle de bouteille. Sentir le violon. Être sans argent. Argot des voleurs.

Boutmy, 1883 : s. m. Grande galée en bois ou en métal.

Virmaître, 1894 : Cellule du poste de police. Vieux jeu de mots qui date du temps où c’était l’archer qui vous conduisait au violon (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Les serruriers, pour percer des petits trous, se servent d’un foret emmanché dans une bobine pour l’activer ; ils ont une tige d’acier flexible, garnie d’un fil d’archal, ils appuient le pivot du foret sur une plaque de fer assujétie sur l’estomac ; cette plaque se nomme conscience, la tige d’acier se nomme un archet. Par le va et vient du foret, l’ouvrier joue un air de violon (Argot du peuple). N.

Hayard, 1907 : Cellule de poste de police.

France, 1907 : Prison provisoire. L’expression est ancienne et date du temps où l’on était conduit en prison par les archers. Jeu de mot sur archer et archet.

La prison, nommée familièrement violon… est le plus abominable lieu de détention qui soit.
À côté de ce réduit fétide, une cellule à Mazas est un boudoir.
C’est sombre, humide, étouffant, et l’on n’y peut ni dormir, ni s’asseoir ; en outre, à de certains jours, on y entasse pêle-mêle les voleurs, les assassins dangereux, les inoffensifs pochards et les personnes arrêtées à la suite d’une discussion où d’une rixe. Le plus honnête homme, l’habitant le plus rangé peut être consigné une nuit dans cette geôle insalubre et subir la promiscuité la plus révoltante.
Cette prison, qui devrait être la plus soigneusement aménagée, est abandonnée à l’incurie des chefs de postes. Les suicides y sont d’ailleurs fréquents et les rixes entre codétenus s’y multiplient.

(Edmond Lepelletier)

Quand le public entre ici, il est pris d’une terreur glaciale. Ces portes aux apparences mystérieuses, ces agents vêtus de noir qui circulent silencieusement, conduisant des prisonniers encore plus silencieux et tristes, que l’on mène dans le fond de ce couloir obscur et fétide où sont les chambres de sûreté surnommées violons et qui rappellent les oubliettes des temps jadis… tout cela donne aux visiteurs un frisson d’épouvante.

(G. Macé, Un Joli monde)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique