France, 1907 : Ce mot énigmatique sert à désigner ces associations amicales d’anciennes et d’anciens élèves d’écoles primaires qui n’étaient que 50 en 1889 et qui sont aujourd’hui plus de 4000.
A (petites)
Accident féminin
Delvau, 1864 : Avoir ses règles. Événement prévu qui arrive juste quand une femme, ayant un ou plusieurs bons coups à tirer, donnerait tout pour qu’il y eût retard.
Nul autre que Pinange ne m’avait enfilée ; peu de jours avant de le rendre heureux, j’avais eu mon accident féminin ; il était donc bien avéré que ce qui allait se développer dans mes flancs était son paternel ouvrage.
(A. de Nerciat)
Affaire
d’Hautel, 1808 : Monsieur tant affaire. Sobriquet qui signifie positivement un faiseur d’embarras, un charlatan.
Son affaire est dans le sac. Son affaire est faite. La première de ces locutions signifie qu’une affaire est conclue, terminée ; la seconde se dit d’une personne perdue, ruinée ; d’un criminel qui a subi sa sentence.
Faire ses affaires. Pour satisfaire à ses besoins naturels.
Les affaires font les hommes. Veut dire qu’un homme quelqu’inapte qu’il soit, devient habile dans un haut emploi.
Vous avez fait là une belle affaire. Se dit par ironie et par reproche à quelqu’un qui a commis quelqu’indiscrétion qui petit lui être nuisible.
À demain les affaires. Pour, nous verrons cela demain ; aujourd’hui ne pensons qu’à nous divertir.
Ceux qui n’ont point d’affaires s’en font. Signifie qu’il est dans la nature de l’homme de s’inquiéter, de se tourmenter, d’agir continuellement d’une manière ou d’autre.
Il entend ou il sait les affaires. Pour dire qu’un homme est habile et exercé dans les négociations ; qu’il se conduit avec prudence et selon les conjonctures.
Avoir affaire à la veuve et aux héritiers. Avoir de l’occupation par-dessus les yeux ; ne savoir auquel entendre ; être obligé de répondre à plusieurs personnes, à plusieurs parties divisées d’intérêts.
Bras-de-Fer, 1829 : Vol.
Delvau, 1864 : L’acte vénérien, le membre viril de l’homme, ou le con de la femme.
Le grand cordelier ayant achevé son affaire.
(Moyen de parvenir)
Macette, on ne voit point en l’amoureuse affaire
Femme qui vous surpasse en traite d’agilité.
(Cabinet satyrique)
Pense que peut en cela faire
Qui se plait à l’affaire.
(Jodelle)
Elle disait qu’il n’y avait si grand plaisir en cette affaire que quand elle était à demi forcée et abattue.
(Brantôme)
Dites-vous que l’amour parfait
Consiste en l’amoureuse affaire.
(Théophile)
Le jeune homme puceau l’appelle son affaire.
(Protat)
Mon cher ami, j’ai l’habitude
De me couvrir, en me baignant,
D’un sac qui me cache et me serre
Des pieds jusques à l’estomac…
Parbleu ! c’est prudent, dit Voltaire,
Et votre affaire est dans le sac.
(C. Fournier)
Que voulez-vous que je vous donne pour me permettre d’arracher un poil de votre affaire ?
(D’Ouville)
Delvau, 1866 : s. f. Vol à commettre. Argot des prisons.
Rigaud, 1881 : Vol en perspective. — Affaire à la manque, procès.
La Rue, 1894 : Vol ou assassinat. Affaire juteuse, affaire fructueuse.
Virmaître, 1894 : Pour les voleurs, tous genres de vols sont des affaires (Argot des voleurs).
Affriander un homme
Delvau, 1864 : Le tenter du gaillard péché de luxure en lui montrant un mollet bien tourné, une gorge bien ferme, des fesses bien blanches, etc.
Serais-je étonnée de te voir un caprice pour ces princesses-là (des fesses) ? Va, va, mon cher, elles en ont affriandé bien d’autres.
(A. de Nerciat)
Aide-mari
Delvau, 1864 : Amant, — qui aide en effet l’époux dans sa besogne conjugale, mais à son insu, bien entendu.
Il est assez égal que les enfants qu’elle pourra donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des aide-mari qu’elle favorise.
(A. de Nerciat)
Virmaître, 1894 : L’amant. Il aide à la besogne conjugale, sans en avoir les désagréments. On dit aussi l’autre. Pour les omnibus traînés par trois chevaux, on dit : ménage à trois. Allusion à ce qu’ils tirent les uns après les autres (Argot du peuple). N.
Ami
d’Hautel, 1808 : Ils vont ensemble comme une paire d’amis. Pour dire, bras dessus bras dessous ; ils vivent dans une grande familiarité.
Ami jusqu’à la bourse. Comme le sont les soi-disant amis du jour ; c’est-à-dire, tant qu’on n’a besoin ni de leur bourse, ni de leur crédit, ni de leur protection.
Ils sont amis comme cochons. Manière basse et triviale de parler, pour exprimer que des personnes qui, naguères, se détestoient, se sont rapprochées par intérêt, et affectent de se donner réciproquement de grands témoignages d’amitié.
Les bons comptes font les bons amis. Proverbe dont on ne sauroit trop se pénétrer, et qui signifie, que pour conserver la bonne intelligence dans une association quelconque, il faut apporter mutuellement beaucoup d’ordre et de probité dans les comptes.
Delvau, 1864 : Synonyme décent d’amant, qui est lui-même synonyme de fouteur.
Les autres qui auront plus de hâte et prendront des amis par avance pour en essayer…
(Mililot)
Rigaud, 1881 : Voleur émérite, d’après Balzac. Voleur qui professe un culte pour son métier, et ne met rien au-dessus du vol.
Appliquer un homme sur l’estomac (s’)
Delvau, 1864 : Se laisser enfiler comme une perle par lui, la perle sur le dos, et l’homme sur la perle.
Et fût-il coiffeur ou laquais, d’aussi huppées que vous se l’appliqueront sur l’estomac sans lui demander ses preuves.
(A. de Nerciat)
Arguche
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Argot. Jaspiner arguche, parler argot.
Vidocq, 1837 : s. m. abst. — Argot. Jargon des voleurs et des filous, qui n’est compris que par eux seuls ; telle est du moins la définition du Dictionnaire de l’Académie. Cette définition ne me paraît pas exacte ; argot, maintenant, est plutôt un terme générique destiné à exprimer tout jargon enté sur la langue nationale, qui est propre à une corporation, à une profession quelconque, à une certaine classe d’individus ; quel autre mot, en effet, employer pour exprimer sa pensée, si l’on veut désigner le langage exceptionnel de tels ou tels hommes : on dira bien, il est vrai, le jargon des petits-maîtres, des coquettes, etc., etc., parce que leur manière de parler n’a rien de fixe, d’arrêté, parce qu’elle est soumise aux caprices de la mode ; mais on dira l’argot des soldats, des marins, des voleurs, parce que, dans le langage de ces derniers, les choses sont exprimées par des mots et non par une inflexion de voix, par une manière différente de les dire ; parce qu’il faut des mots nouveaux pour exprimer des choses nouvelles.
Toutes les corporations, toutes les professions ont un jargon (je me sers de ce mot pour me conformer à l’usage général), qui sert aux hommes qui composent chacune d’elles à s’entendre entre eux ; langage animé, pittoresque, énergique comme tout ce qui est l’œuvre des masses, auquel très-souvent la langue nationale a fait des emprunts importans. Que sont les mots propres à chaque science, à chaque métier, à chaque profession, qui n’ont point de racines grecques ou latines, si ce ne sont des mots d’argot ? Ce qu’on est convenu d’appeler la langue du palais, n’est vraiment pas autre chose qu’un langage argotique.
Plus que tous les autres, les voleurs, les escrocs, les filous, continuellement en guerre avec la société, devaient éprouver le besoin d’un langage qui leur donnât la faculté de converser librement sans être compris ; aussi, dès qu’il y eut des corporations de voleurs, elles eurent un langage à elles, langage perdu comme tant d’autres choses.
Il n’existe peut-être pas une langue qui ait un point de départ connu ; le propre des langues est d’être imparfaites d’abord, de se modifier, de s’améliorer avec le temps et la civilisation ; on peut bien dire telle langue est composée, dérive de telles ou telles autres ; telle langue est plus ancienne que telle autre ; mais je crois qu’il serait difficile de remonter à la langue primitive, à la mère de toutes ; il serait difficile aussi de faire pour un jargon ce qu’on ne peut faire pour une langue ; je ne puis donc assigner une date précise à la naissance du langage argotique, mais je puis du moins constater ces diverses époques, c’est l’objet des quelques lignes qui suivent.
Le langage argotique n’est pas de création nouvelle ; il était aux quatorzième, quinzième et seizième siècles celui des mendians et gens de mauvaise vie, qui, à ces diverses époques, infestaient la bonne ville de Paris, et trouvaient dans les ruelles sombres et étroites, alors nommées Cour des Miracles, un asile assuré. Il n’est cependant pas possible d’en rien découvrir avant l’année 1427, époque de la première apparition des Bohémiens à Paris, ainsi l’on pourrait conclure de là que les premiers élémens de ce jargon ont été apportés en France par ces enfans de la basse Égypte, si des assertions d’une certaine valeur ne venaient pas détruire cette conclusion.
Sauval (Antiquités de Paris, t. 1er) assure que des écoliers et des prêtres débauchés ont jeté les premiers germes du langage argotique. (Voir Cagoux ou Archi-suppôt de l’argot.)
L’auteur inconnu du dictionnaire argotique dont il est parlé ci-dessus, (voir Abbaye ruffante), et celui de la lettre adressée à M. D***, insérée dans l’édition des poésies de Villon, 1722, exemplaire de la Bibliothèque Royale, pensent tous deux que le langage argotique est le même que celui dont convinrent entre eux les premiers merciers et marchands porte-balles qui se rendirent aux foires de Niort, de Fontenay et des autres villes du Poitou. Le docteur Fourette (Livre de la Vie des Gueux) est du même avis ; mais il ajoute que le langage argotique a été enrichi et perfectionné par les Cagoux ou Archi-Suppôts de l’Argot, et qu’il tient son nom du premier Coësré qui le mit en usage ; Coësré, qui se nommait Ragot, dont, par corruption, on aurait fait argot. L’opinion du docteur Fourette est en quelque sorte confirmée par Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans, qui écrivait sous les règnes de François Ier et de Henri II, qui assure que de son temps le roi ou le chef d’une association de gueux qu’il nomme Belistres, s’appelait Ragot. (Voir Dialogues de Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans. À Rouen, chez Martin Lemesgissier, près l’église Saint-Lô, 1589, exemplaire de la Bibliothèque Royale, no 1208.)
La version du docteur Fourette est, il me semble, la plus vraisemblable ; quoi qu’il en soit, je n’ai pu, malgré beaucoup de recherches, me procurer sur le langage argotique des renseignemens plus positifs que ceux qui précèdent. Quoique son origine ne soit pas parfaitement constatée, il est cependant prouvé que primitivement ce jargon était plutôt celui des mendians que celui des voleurs. Ces derniers, selon toute apparence, ne s’en emparèrent que vers le milieu du dix-septième siècle, lorsqu’une police mieux faite et une civilisation plus avancée eurent chassé de Paris les derniers sujets du dernier roi des argotiers.
La langue gagna beaucoup entre les mains de ces nouveaux grammairiens ; ils avaient d’autres besoins à exprimer ; il fallut qu’ils créassent des mots nouveaux, suivant toujours une échelle ascendante ; elle semble aujourd’hui être arrivée à son apogée ; elle n’est plus seulement celle des tavernes et des mauvais lieux, elle est aussi celle des théâtres ; encore quelques pas et l’entrée des salons lui sera permise.
Les synonymes ne manquent pas dans le langage argotique, aussi on trouvera souvent dans ce dictionnaire plusieurs mots pour exprimer le même objet, (et cela ne doit pas étonner, les voleurs étant dispersés sur toute l’étendue de la France, les mots, peuvent avoir été créés simultanément). J’ai indiqué, toutes les fois que je l’ai pu, à quelle classe appartenait l’individu qui nommait un objet de telle ou telle manière, et quelle était la contrée qu’il habitait ordinairement ; un travail semblable n’a pas encore été fait.
Quoique la syntaxe et toutes les désinences du langage argotique soient entièrement françaises, on y trouve cependant des étymologies italiennes, allemandes, espagnoles, provençales, basques et bretonnes ; je laisse le soin de les indiquer à un philologue plus instruit que moi.
Le poète Villon a écrit plusieurs ballades en langage argotique, mais elles sont à-peu-près inintelligibles ; voici, au reste, ce qu’en dit le célèbre Clément Marot, un de ses premiers éditeurs : « Touchant le jargon, je le laisse exposer et corriger aux successeurs de Villon en l’art de la pince et du croc. »
Le lecteur trouvera marqué d’un double astérisque les mots extraits de ces ballades dont la signification m’était connue.
Delvau, 1866 : s. m. Argot. Arguche, arguce, argutie. Nous sommes bien près de l’étymologie véritable de ce mot tant controversé : nous brûlons, comme disent les enfants.
Rigaud, 1881 : Argot, avec changement de la dernière syllabe.
Rigaud, 1881 : Niais, — dans le jargon des voleurs.
France, 1907 : Argot du vieux mot argu, ruse, finesse, dont on a fait argutie.
Arrière
d’Hautel, 1808 : En arrière. On prononce habituellement et à tort en errière. Il est à remarquer que ce mot n’éprouve aucune altération dans la prononciation, quand il est lié à un substantif ; et que l’on donne un son plein et ouvert à l’a dans arrière-boutique ; arrière-garde ; arrière-pensée.
Assourdir
d’Hautel, 1808 : Ce verbe est un composé de sourd et en conserve absolument la prononciation ; c’est donc un barbarisme, que de prononcer Assurdir comme le font un grand nombre de personnes.
Avances
Delvau, 1864 : Privautés que laisse prendre à un homme, et que parfois même prend, avec lui, la femme à qui le cul démange.
J’ai un caprice, il ne sait le deviner ; je le lui explique aux trois quarts ; il ne comprend rien, et mon butor me quitte après mes avances humiliantes.
(A. de Nerciat)
Un monsieur qu’était dans l’aisance,
Désirant lui faire quelqu’avance,
S’approch’ d’elle une bourse en main.
(Perchelot)
Avant hier
d’Hautel, 1808 : L’usage n’a point encore établi de règle fixe pour la prononciation de ce mot : les uns font sonner le t, et prononcent avan tière ; les autres ne le font point sonner et prononcent avan hier ; et les personnes sans éducation, disent d’après le vulgaire, avanzière ; ce qui est un véritable barbarisme.
Baiser ou foutre à couillons rabattus, ou comme un dieu
Delvau, 1864 : Avec énergie, sans songer au mari que l’on cocufie ni aux enfants que l’on procrée, — comme tous les hommes voudraient bien pouvoir foutre, et comme toutes les femmes voudraient bien être foutues.
Et maintenant, gonzesse, que je t’ai foutue à couillons rabattus, comme tu n’es pas foutue d’être foutue jamais de ta garce de vie…
(Lemercier de Neuville)
Les hommes, lorsqu’ils ont foutu
À double couillon rabattu,
Se lavent dans une terrine.
(Dumoulin-Darcy)
Madame Durut, sentant les approches du suprême bonheur, se livre au transport, et, s’agitant à l’avenant, s’écrie : Foutre ! c’est trop de plaisir ! il fout comme un Dieu !
(A. de Nerciat)
Bande
d’Hautel, 1808 : Terme de mépris ; compagnie nombreuse et importune ; société pour laquelle on n’a aucune considération.
Faire bande à part. Rompre une association, ou des liaisons d’amitié ; se retirer d’une communauté ; prendre son particulier.
Une bande de violons, une bande de ménétriers. Pour dire un grand nombre de mauvais musiciens.
Bande noire
France, 1907 : On désignait de ce nom une association de spéculateurs, composée généralement de capitalistes qui achetaient en bloc les grandes propriétés foncières, pour les revendre au détail Maintenant ce nom est donné plus spécialement à une vaste association de filous qui, spéculant le plus souvent à l’étranger, se font expédier, sous de faux noms et à l’aide de fausses références, des marchandises qu’ils ne payent jamais et revendent à vil prix. C’est à Londres, surtout, et dans quelques autres villes de l’Angleterre et du continent, que fleurit cette bande de coquins.
Elle ne douta plus un instant qu’il ne fit partie de la fameuse bande noire qui a son centre spécial dans un café du voisinage de Leicester Square, et des ramifications dans une douzaine de tavernes mal famées de la métropole, où l’on met systématiquement à rançon les maisons de commerce du continent, assez confiantes pour envoyer sur d’illusoires garanties leurs marchandises à ces forbans.
(Hector France, La Taverne de l’Éventreur)
Banque
Delvau, 1866 : s. f. Escroquerie, ou seulement mensonge afin de tromper, — dans l’argot du peuple, qui connaît son Robert Macaire par cœur. Faire une banque. Imaginer un expédient — d’une honnêteté douteuse — pour gagner de l’argent.
Delvau, 1866 : s. f. Paye, — dans l’argot des typographes.
Delvau, 1866 : s. f. Tout le monde des saltimbanques, des banquistes. Truc de banque ! Mot de passe et de ralliement qui sert d’entrée gratuite aux artistes forains dans les baraques de leurs confrères. On les dispense de donner à la quête faite par les banquistes d’une autre spécialité que la leur.
Rigaud, 1881 : Association entre escrocs. Art de flouer son prochain. Faire une banque, combiner une escroquerie.
Rigaud, 1881 : Métier du saltimbanque.
Rigaud, 1881 : Paye des ouvriers typographes.
Rigaud, 1881 : Ruse, frime.
C’est une banque.
(Scribe, L’honneur de ma fille, 1836)
Rigaud, 1881 : Troupe de théâtre, — dans l’ancien, argot des comédiens.
Le gonze qui est à votre ordre est-il de la banque ? Celui qui est à côté de vous est-il un comédien ?
(Mémoires de Dumesnil)
Boutmy, 1883 : s. f. Paye des ouvriers. Le prote fait la banque aux metteurs en pages, qui à leur tour la font aux paquetiers. Ce mot entre dans plusieurs locutions. Par exemple on dit : La banque a fouaillé, pour indiquer que le patron n’a pas payé au jour dit. Être bloqué à la banque, c’est ne rien recevoir. Faire banque blèche s’emploie dans le même sens.
La Rue, 1894 : Troupe de théâtre. Métier de saltimbanque. Ruse, frime. Paye des ouvriers typographes. Association entre voleurs : Faire une banque, être de la banque.
Virmaître, 1894 : Les voleurs qui se partagent le produit d’un vol emploient cette expression (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Les forains propriétaires des grandes baraques, Pezon, Bidel, Marquetti, Corvi, sont ce que l’on nomme dans les fêtes la Banque, parce qu’ils sont riches.
France, 1907 : Escroquerie, duperie ; paiement, dans l’argot des ouvriers imprimeurs ; réunion de saltimbanques. Être de la banque, faire partie d’une bande d’escrocs ; faire la banque, allécher le client ; faire une banque, imaginer, préparer une escroquerie. Tailler une banque, tenir les cartes au baccara.
Be, ble
d’Hautel, 1808 : Le peuple altère la prononciation de ces deux syllabes dans les mots qui en sont terminés ; par exemple dans Arabe, Ambe, il prononce Arable, Amble ; et au contraire dans Agréable, Probable, Sensible, il prononce Agréabe, Probabe, Sensibe.
Beautés postérieures
Delvau, 1864 : Les fesses.
Le grand camarade, tourmenté de ses désirs, se mettait préalablement au fait des beautés postérieures de la soubrette… et cherchait à s’établir en levrette, mais de petits coups de cul le dénichaient comme sans dessein.
(Mon noviciat)
Bier
anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 / Halbert, 1849 : Aller.
Larchey, 1865 : Aller. — Abrév. d’ambyer.
Delvau, 1866 : v. n. Aller, — dans l’argot des voleurs.
La Rue, 1894 : Voler. Mendier. Tromper.
France, 1907 : Aller, dans l’argot des voleurs. Bier sur l’article, mendier et tromper. Bier sur la coutime, mendier par tous les moyens ; coutime est une altération de toutime qui veut dire tout. Bier sur le franc-mitou, mendier en contrefaisant l’estropié ou le malade, d’une association de la Cour des Miracles appelée les francs-mitous. Bier sur la poigne, mendier en se disant ruiné par la guerre ; bier sur le minsu, mendier. Bier sur la ruffe, mendier en se disant victime d’un incendie ; sans doute de l’italien populaire ruffo, qui signifie feu.
Bois blanc (société des)
France, 1907 : C’était une association de laïques et de prêtres qui s’engageaient à vivre le plus simplement possible, à renoncer au luxe, à toutes les mollesses de la vie ; et l’on prétendait que les membres de cette association s’interdisaient tout autre mobilier que celui de bois blanc. Cette association avait été fondée par le curé de la Madeleine, l’abbé Le Rebours, mort de chagrin, dit-on, en avril 1894, à la suite de l’explosion de la bombe de l’anarchiste Pauwel. Elle n’eut pas grand succès ; les mondaines se refusèrent à l’introduction du bois blanc dans leur salon.
Bouche impure (la)
Delvau, 1864 : Le trou du cul, — qui parle plus souvent qu’on ne voudrait, et dont le langage n’est en odeur de sainteté qu’auprès des pédérastes.
Déjà le comte, dans un moment de délire assaisonné des exclamations les plus passionnées, est allé jusqu’à déposer un baiser fixe et mouillant sur cette bouche impure de laquelle, en pareil cas, il serait disgracieux d’obtenir un soupir.
(Andréa de Nerciat)
Bourrique
d’Hautel, 1808 : Sotte bête, ignorant, stupide à l’excès.
C’est une vraie bourrique. Pour dire un âne fieffé.
Delvau, 1866 : s. f. Imbécile, — dans l’argot du peuple, qui calomnie l’âne. Tourner en bourrique. S’abrutir ne plus savoir ce que l’on fait. Faire tourner quelqu’un en bourrique. L’obséder de reproches ou d’exigences ridicules.
Rigaud, 1881 : Agent de police, — dans le jargon des voleurs. L’agent de police bourre le voleur, d’où le surnom de bourrique.
Nous sommes tous les victimes des bourriques.
(La France, du 13 mars 1879)
La Rue, 1894 : Agent de police. Dénonciateur.
Virmaître, 1894 : Indicateur (Argot des voleurs). N.
Rossignol, 1901 : Agent de police et indicateur. Celui qui signale ou fait connaître des voleurs est une bourrique.
Hayard, 1907 : Indicateur de la police.
France, 1907 : Agent de la sûreté, délateur, sans doute par allusion aux oreilles, les mouchards écoutant aux portes. Tourner en bourrique, devenir stupide. Faire tourner quelqu’un en bourrique, lui faire perdre la tête par des reproches, des exigences ou des caprices.
Qu’on blague mon goût si l’on veut,
Mais j’aime la liberté franche ;
Fier comme un oiseau sur la branche,
Je peux bien formuler mon vœu.
Loin de tous les flics, des bourriques,
J’ai le droit d’aller dans les bois
Pour narguer la rousse aux abois
Et pour elle couper des triques.
(Edmond Bourgeois)
anon., 1907 : Agent de la sûreté.
Boute-feu, boute-joie
Delvau, 1864 : Le membre viril, parce qu’il met à feu et à flamme l’amadou féminin.
Cependant, je ne laissais pas de redouter l’instant où mon nouvel enfileur m’incrusterait son formidable boute-joie, mais je m’armai de courage.
(Mon noviciat)
Boxon
un détenu, 1846 : Maison de filles.
Delvau, 1864 : Bordel, probablement parce que, comme on y va gris, on s’y boxe souvent, — et non comme l’avance Francisque Michel, sans preuves à l’appui, parce qu’il y avait autrefois, à la porte de ces maisons-là, comme à la porte des cabarets, un rameau de buis (en lat. buxus).
Y dit qu’dans tous les boxons
On le r’çoit en paillasson.
(Dumoulin)
Delvau, 1866 : s. m. Mauvais lieu habité par de jolies filles, — dans l’argot des faubouriens.
Virmaître, 1894 : Maison de tolérance. Maison mal famée, dit le sénateur Bérenger, sans doute parce qu’il y a de fort jolies femmes. Question d’appréciation (Argot du peuple). V. Bocard.
Rossignol, 1901 : Voir bocard.
Hayard, 1907 : Maison de tolérance.
France, 1907 : Maison de prostitution.
Cagoux, archi-suppôt de l’argot
Vidocq, 1837 : S’il faut croire les historiens du temps, et particulièrement Sauval, le royaume argotique était mieux organisé que beaucoup d’autres, car le grand Coësré n’accordait les dignités de l’empire qu’à ceux de ses sujets qui s’en étaient montrés dignes, soit par leurs capacités, soit par les services qu’ils avaient rendus ; aussi n’était-ce que très-difficilement que les argotiers obtenaient le titre de Cagoux, ou Archi-Suppôt de l’Argot.
Les Cagoux étaient, pour la plupart, des écoliers chassés des divers collèges de Paris, des moines qui avaient jeté le froc aux orties, et des prêtres débauchés. Le nom de Cagoux vient probablement de la cagoule, espèce de capuchon adapté à leur juste-au-corps, et dont ils avaient l’habitude de se couvrir la tête lorsqu’ils ne voulaient pas être connus.
Les Cagoux se faisaient passer pour des personnes de condition ruinées par quelque malheur imprévu, et leur éloquence leur donnait les moyens d’extorquer aux bonnes âmes des aumônes quelquefois considérables.
Les Cagoux étaient chargés, par le grand Coësré, de la conduite des novices, auxquels ils devaient apprendre le langage argotique et les diverses ruses du métier d’argotier.
Ce n’était qu’après un noviciat de quelques semaines, durant lesquelles il était rudement battu, afin que son corps se fit aux coups, que le novice était admis à fournir aux argotiers réunis sous la présidence de leur monarque, le premier des deux chefs-d’œuvre qui devaient lui valoir l’accolade fraternelle ; à cet effet, une longue corde, à laquelle étaient attachées une bourse et une multitude de petites clochettes, descendait du plafond d’une vaste salle ; le novice, les yeux bandés, et se tenant seulement sur une jambe, devait tourner autour de la corde et couper la bourse, sans que les clochettes tintassent ; s’il réussissait, il était admis à faire le second chef-d’œuvre ; dans le cas contraire, il était roué de coups et remis aux Cagoux jusqu’à ce qu’il fût devenu plus adroit.
Le lendemain les Cagoux accompagnaient dans un lieu de réunion publique celui qui était sorti victorieux de la première épreuve, et lorsqu’ils avaient avisé un bourgeois portant, suivant la coutume du temps, sa bourse suspendue à sa ceinture, ils lui ordonnaient d’aller la couper ; puis, s’adressant à ceux qui se trouvaient là : Voilà, disaient-ils, un homme qui va voler la bourse de ce bourgeois, ce qui avait lieu en effet. Le pauvre novice alors était encore battu, non-seulement par les spectateurs désintéressés, mais encore par ses compagnons, qui, cependant, trouvaient le moyen de protéger sa fuite lorsqu’à la faveur du tumulte qu’ils avaient fait naître, ils avaient fait une ample moisson dans les poches des bons habitans de Paris. (Voir le premier volume de l’excellent roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.)
Caler l’école
Delvau, 1866 : v. a. N’y pas aller, la lâcher, — dans l’argot des écoliers qui ont appris assez de latin et de grec pour supposer que ce verbe vient de chalare et de χαλάω.
Mais les grandes personnes, même celles qui ont fait leurs classes, veulent qu’on dise caner et non caler, s’appuyant sur la signification bien connue du premier verbe, qui n’est autre en effet que Faire la cane, s’enfuir. Mais je persisterai dans mon orthographe, dans mon étymologie et dans ma prononciation, parce quelles sont plus rationnelles et qu’en outre elles ont l’avantage de me rappeler les meilleures heures de mon enfance. En outre aussi, à propos de cette expression comme à propos de toutes celles où les avis sont partagés, je pense exactement comme le chevalier de Cailly à propos de chante-pleure :
Depuis deux jours on m’entretient
Pour savoir d’où vient chante-pleure :
Du chagrin que j’en ai, je meure !
Si je savais d’où ce mot vient,
Je l’y renverrais tout à l’heure…
Campagnes
Delvau, 1864 : Les aventures amoureuses d’une femme : autant d’amants, autant de campagnes — sous de simples soldats comme sous tel ou tel général, militaires ou bourgeois. — Le mot est pris quelquefois dans le sens de : Années consacrées au service de l’homme, à propos duquel il y a tant d’enrôlements volontaires.
Madame Durut : « J’ai pourtant, comme tu sais, mes petits trente-six ans bien comptés, dont, grâce à Dieu, vingt campagnes. »
(Andréa De Nerciat)
Cancan ou quanquan
d’Hautel, 1808 : Faire un grand cancan de quelque chose. C’est-à-dire, faire beaucoup de bruit pour rien. Ce mot vient de la dis pute sur la prononciation de quamquam.
Cancans (faire des)
France, 1907 : Bavarder sur le compte d’autrui, faire des commérages, débiter des médisances. Quelques étymologistes, Littré entre autres, font remonter l’origine de ce mot à une dispute de professeurs de la Sorbonne, qui, au temps du célèbre Ramus, n’étaient pas d’accord sur la manière de prononcer les mots latins quisquis, quanquam. Les uns voulaient que l’on prononçât kiskis, kankan, les autres kouiskouis et kouankouam, ce qui reste conforme à la tradition. Ramus, s’étant moqué de la première façon, affecta dans le cours de la discussion, de dire plusieurs fois kankan en appuyant sur le ton nasillard. Les partisans de kankan protestèrent avec énergie ; il y eut, comme dans toutes les contestations littéraires, beaucoup d’aigreur et d’amertume, de paroles oiseuses et inutiles, si bien qu’un des assistants impatienté s’écria : « Voilà bien des cancans pour rien. »
L’avis de Ramus l’emporta ; ses élèves dirent quanquam malgré l’anathème dont la Sorbonne menaça quiconque oserait prononcer ainsi, et l’on ne conserva la prononciation de kankan que pour se moquer des sorbonnistes.
Tout cela est fort naturel et très croyable, mais on trouve dans le vieux français, bien antérieurement à la dispute de Ramus, le mot caquehan, assemblée tumultueuse, querelle bruyante, qui n’est lui-même qu’une onomatopée de bruit incessant que font entre eux les canards et les oies. L’imagination populaire, dit avec raison Maurice Lachâtre, aura saisi quelque ressemblance entre ces cris fatigants et la voix chevrotante de vieilles femmes occupées à médire, et il n’en a pas fallu davantage pour faire passer cette métaphore dans la langue usuelle.
Tout autour de l’espace réservé aux ébats choréographiques, sur les banquettes de velours rouge fané les mères potinent, rapprochant dans de traitresses confidences leurs bonnets enrubannés. Ce qu’il se dit de scélératesses, sur ces banquettes rouges, de cancans perfides ! ce qu’il s’y détruit de réputations !
(L.-V. Meunier, Chair à plaisir)
Casserolage
Rigaud, 1881 : Accusation nouvelle, — dans l’ancien argot des voleurs. — Dénonciation, — dans l’argot moderne.
France, 1907 : Dénonciation.
Casserole
d’Hautel, 1808 : Récurer la casserole. Pour dire se purger après une maladie.
Larchey, 1865 : Personne dénonçant à la police. Il est à noter que le dénonciateur s’appelle aussi cuisinier.
Delvau, 1866 : s. f. L’hôpital du Midi, — dans l’argot des faubouriens. Passer à la casserolle. Se faire soigner par le docteur Ricord : être soumis à un traitement dépuratif énergique.
Delvau, 1866 : s. f. Mouchard, — dans le même argot [des voleurs].
Rigaud, 1881 : Étudiant de dixième année, qui n’a jamais étudié que l’absinthe et la pipe, qui a pris ses inscriptions dans tous les caboulots, qui a soutenu des thèses d’amour avec toutes les filles du quartier latin, — dans le jargon des étudiantes de 1860.
Rigaud, 1881 : Tout dénonciateur auprès de la police, homme ou femme, est une « casserole », — dans le jargon des voleurs qui prononcent de préférence caste-rôle. — C’est également le nom donné aux agents de police. Passer à casserole, se voir dénoncer.
Fustier, 1889 : Prostituée.
La casserole en argent est celle qui constitue à son amant de cœur un revenu quotidien de vingt à cinquante francs.
(Réveil, juin 1882)
La Rue, 1894 : Dénonciateur. Agent de police. L’hôpital du Midi. Prostituée.
Rossignol, 1901 : Indicateur de la police. Tout individu qui donne des indications à la police pour faire arrêter un voleur est une casserole. Dans le public, il y a une fausse légende qui dit que les marchands de vin ou de quatre saisons sont de la police et touchent deux francs par jour. Cela n’est pas ; aucune casserole n’est attachée officiellement à la police, elle est payée par l’agent (sur le visa de son chef) à qui elle a donne une indication ayant amené l’arrestation d’un voleur ; la somme varie selon l’importance de l’affaire indiquée, généralement de cinq à dix francs (plutôt cinq francs par tête). La préfecture de police n’a absolument aucun rapport avec les casseroles qui sont en général des repris de justice. La casserole des brigades politiques est certainement plus canaille que les précédentes, parce que cette casserole est souvent un ami que vous recevez à votre table et qui vous trahit ; aussi est-il appointé suivant l’importance des services qu’il peut rendre et mieux que les agents officiels ; il n’est connu que du chef de brigade avec qui il correspond et son nom est un numéro. Il touche au mois ou à la semaine sur les fonds secrets alloués ; il y en a partout, dans les salons, les ateliers et même la presse ; leurs services ne valent certes pas la dépense.
Hayard, 1907 : Mouchard.
France, 1907 : L’hôpital du Midi, à Paris : spécialement destiné aux vénériens, que l’on passe à la casserole. Passer à la casserole, c’est subir un traitement sudorifique très énergique, qu’on appelait autrefois : passer sur les réchauds de Saint-Côme.
France, 1907 : Mouchard. Se dit aussi pour prostituée. Coup de casserole, dénonciation. Oscar Méténier est l’auteur d’un drame joué en 1889, sur le Théâtre-Libre, intitulé : La Casserole. C’est aussi le nom que les escarpes donnent à une femme qui dénonce ses amants à la police.
Soudain, du tas des dormeurs, sort une brunette adorable, dix-sept ans à peine. — Voilà le type de la Casserole ! s’écrie Méténier. Approche, petite. La fille approche et se laisse retourner de tous les côtés…
(Lucien Puech)
France, 1907 : Poids creux dont se servent certains hercules forains ou ambulants.
Pauvres avaleurs de sabre, combien est ingrate leur profession ! Elle est une de celles qu’on prend le moins au sérieux et cependant elle est peut-être la seule qui ne permette pas le truquage. Le lutteur s’entend avec son adversaire qui lui prête ses épaules, le faiseur de poids travaille avec des poids creux que, dans sa langue spéciale, il appelle des poids moches, des casseroles. À l’avaleur de sabre, contrairement à l’opinion commune, toute supercherie est interdite. Le sabre à lame articulée n’existe que dans l’imagination des spectateurs, Tous ceux qu’il emploie sont d’une authenticité absolue, et il en est sûrement plus d’un parmi eux qui, avant de pénétrer dans un gosier d’une façon si inoffensive, a traversé la poitrine d’un soldat ennemi.
(Thomas Grimm, Le Petit Journal)
Casseur
d’Hautel, 1808 : Un casseur. Terme injurieux et de mépris qui équivaut à tapageur, crâne, mauvais sujet, hâbleur, fanfaron.
Larchey, 1865 : Tapageur, prêt à tout casser.
La manière oblique dont ils se coiffent leur donne un air casseur.
(R. de la Barre)
Delvau, 1866 : s. m. Fanfaron, qui a l’air de vouloir tout casser, — dans l’argot du peuple. Mettre son chapeau en casseur. Sur le coin de l’oreille, d’un air de défi.
La Rue, 1894 : Tapageur. Dénonciateur.
France, 1907 : Dénonciateur.
France, 1907 : Tapageur. Se coiffer en casseur, mettre son chapeau sur l’oreille à la façon des anciens fiers-à-bras. Le type est un peu passé, on s’est aperçu que tous ces casseurs n’étaient au fond que des casseurs d’assiettes et des enfonceurs de portes ouvertes. On disait autrefois casseur d’acier.
Catau, ou cathos, ou catin
Delvau, 1864 : Fille ou femme légère — comme chausson. Nom de femme qui est devenu celui de toutes les femmes — galantes.
Je vous chanterai, dans mes hexamètres,
Superbe catin dont je suis l’amant.
(Parnasse satyrique)
Une catin, sans frapper à la porte,
Des cordeliers jusqu’à la cour entra.
(Marot)
Parmi les cataux du bon ton,
Plus d’une, de haute lignée,
À force d’être patinée
Est flasque comme du coton.
(Émile Debraux)
Retiens cette leçon, Philippine : quelque catin que soit une femme, il faut qu’elle sache se faire respecter, jusqu’à ce qu’il lui plaise de lever sa jupe. — Je pense de même…
(Andréa de Nerciat)
… En tout, tant que vous êtes
Non, vous ne valez pas, ô mes femmes honnêtes,
Un amour de catin.
(Alfred de Musset)
Des catins du grand monde
J’ai tâté la vertu.
(Émile Debraux)
Charmes
Delvau, 1864 : Les tétons, les fesses etc…de la femme, qui charment en effet nos yeux et notre imagination.
Avec beaucoup de charmes, c’est-à-dire de beauté, on peut manquer de charme : on peut de même avoir beaucoup de charme avec très peu de beauté. Réunir le et les, c’est la perfection à son comble.
(A. de Nerciat)
Et laisse voir ses charmes, dont la vue
Est pour l’amant la dernière faveur.
(Parny)
… Y vendre au poids de l’or toutes les voluptés,
Et des charnues, souvent, qu’on n’a pas achetés.
(Louis Protat)
Chie dessus
Rigaud, 1881 : Chislehurst, — dans l’argot des voyous qui trouvent la prononciation anglaise trop difficile, sans doute.
Chier sur quelqu’un ou sur quelque chose
Delvau, 1866 : Témoigner un grand mépris pour elle ou pour lui ; l’abandonner, y renoncer. Brantôme a employé cette expression à propos de la renonciation du ministre protestant David.
Chouette (faire une)
Delvau, 1866 : Jouer au billard seul contre deux autres personnes.
France, 1907 : Terme de tripot.
S’il vous prend la fantaisie de faire une chouette, ce qui est passablement téméraire, faites passer la table dans un coin du salon, asseyez-vous dans l’angle et ne souffrez personne derriére vous. C’est un droit qu’on ne peut vous contester lorsque la chouette est acceptée. Si vous prenez un associé dans une chouette, il faut que ce soit un joueur que vous connaissiez bien. Si vous ne le connaissez qu’imparfaitement ou pas du tout, exigez qu’il s’associe de moitié à la somme qu’il y a en chouette. Si ne mettait qu’une somme minime dans l’association, il pourrait « télégraphier » à votre adversaire votre jeu et vous décaver d’un seul coup.
(Hogier-Grison, Le Monde où l’on triche)
Clapier
Delvau, 1864 : Grand con où peuvent se loger lapin et la pine.
Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là, j’en connais peu d’aussi logeables.
(A. de Nerciat)
Mais au clapier de qui les bords
Sont couverts de nouvelle mousse.
(Cabinet satyrique)
Delvau, 1866 : s. m. Maison mal famée, où l’on élève du gibier domestique à l’usage des amateurs parisiens. L’expression se trouve dans beaucoup d’écrivains des XVe et XVIe siècles.
France, 1907 : Lupanar de has étage, bordel hanté par de pauvres filles vieilles ou laides, épave de la prostitution et à bout de ressources.
J’ai l’honneur de vous prier, Monsieur le préfet, de ne pas confondre l’établissement que je veux monter avec ceux déjà existants dans la capitale, avec ces mauvais clapiers dont la situation, la malpropreté et l’espèce de femmes qui les habitent, sont faites pour écarter tous les honnêtes gens, ainsi que le peu de sûreté qu’on y trouve, tant individuelle que pour la santé, parce qu’on n’y trouve que la lie des femmes qui fréquentent sans choix et indistinctement toutes les classes d’hommes qui osent les aborder.
(Lettre d’une dame de maison au préfet de police)
Clitoriser (se)
Delvau, 1864 : Se branler entre femmes ; se chatouiller le clitoris, seule ou à deux, réciproquement.
La nature le veut ; c’est le seul moyen d’être sage au couvent, puisqu’on ne peut l’être sans se clitoriser et se manueliser.
(Mercier De Compiègne)
Quelle vision ! grand Dieu !… Ma mère sur le dos, les cuisses repliées vers sa poitrine et les jambes en l’air, d’une main tenant un livre et de l’autre… se chatouillant le clitoris avec la plus belle vivacité.
(Mon Noviciat)
Cocasse
d’Hautel, 1808 : Mot baroque qui signifie drôle, plaisant, risible et, souvent, ridicule.
Vidocq, 1837 : s. m. — Fin.
Fustier, 1889 : Drôle, amusant.
France, 1907 : Dénonciateur, individu qui, pour se sauver, ou craignant d’être dénoncé lui-même, dénonce les autres.
France, 1907 : Ridicule, amusant, drôle.
Cœur
d’Hautel, 1808 : À deux mains trois cœurs. Locution adverbiale et populaire, pour dire avec ardeur, avec empressement, de tout cœur.
Mettre du baume de son cœur sur quelque chose. Voy. Baume.
Dîner par cœur. Se passer de dîner ; ce que l’on appelle plus populairement encore, se serrer le ventre.
Un sans-cœur. Homme lâche et paresseux, sans orgueil, sans amour-propre ; peu délicat sur le point d’honneur, et à qui aucune remontrance ne fait impression.
Il a bon cœur, il garde tout, et ne rend rien. Se dit par raillerie, d’un envahisseur ; d’un homme qui ne rend pas fidèlement ce qu’on lui a prêté.
Mettre le cœur sur le carreau. Rébus populaire qui signifie vomir, après avoir mangé avec excès.
Mettre le cœur au ventre. Animer, exciter quelqu’un ; lui donner du courage.
Faire contre fortune bon cœur. Montrer de la résignation et de la fierté dans des circonstances difficiles.
Il a le cœur haut et la fortune basse. Voyez Bas.
Cela lui ronge le cœur. C’est-à-dire, le chagrine, l’agite, le tourmente, le consume.
Cela lui tient au cœur. Pour, il met une grande importance à cette affaire.
Cela fait mal au cœur. Pour, cela fait pitié ; cause un grand déplaisir.
Se dit aussi d’un ouvrage mal exécuté, fait grossièrement et sans propreté.
On dit d’un homme qui se laisse insulter sans venger son honneur, qu’Il n’a pas de cœur, s’il souffre cela.
Il dit cela de bouche, mais le cœur n’y touche. Pour, il affecte des sentimens qu’il n’a pas ; il dit le contraire de ce qu’il pense.
Delvau, 1864 : La nature de la femme, — un muscle creux comme l’autre — Le mot est de Boufflers et au XVIIIe siècle, où la sentimentalité était inconnue, et où il était tout simple, alors, que les femmes eussent le cœur — où les poules ont l’œuf.
Dans ce cœur tendre, aussitôt ce satyre
Enfonce un long… sujet de pleurs.
(Béranger)
Dès que cet enfant n’est pas de vous, ma belle nymphe, et qu’avec un cœur neuf, vous m’apportez en mariage des beautés immaculées, pourquoi rougirais-je ?
(A. de Nerciat)
Un jour cet amant divin,
Qui mettait l’amour au vin,
Sur le revers d’une tonne
Perça le cœur d’Érigone.
(Collé)
Commandite
Delvau, 1866 : s. f. Ouvriers travaillant ensemble pour le compte d’un tâcheron, — dans l’argot des typographes.
Rigaud, 1881 : « Association d’ouvriers pour la composition d’un travail quelconque. Les grands journaux de Paris sont, à peu d’exception près, tous faits en commandite. Les ouvriers élisent leur metteur en pages et se partagent chaque semaine la somme qui leur revient d’après le tarif, en faisant toutefois un léger avantage au metteur. » (Boutmy.)
Boutmy, 1883 : s. f. Association d’ouvriers pour la composition d’un travail quelconque. Les grands journaux de Paris sont, à peu d’exceptions près, tous faits en commandite. Il existe dans le public, à propos de la commandite typographique, une erreur qu’il importe de rectifier. Pour les uns, c’est le partage des bénéfices entre le patron et les ouvriers qu’il emploie ; pour d’autres, c’est l’annihilation même du patron, qui ne serait plus alors qu’un simple bailleur de fonds. La commandite n’est pas du tout cela. Un client apporte au bureau un journal quotidien à imprimer, par exemple ; le prix est débattu et fixé entre celui-ci et le maître imprimeur, ou plus ordinairement son prote, ce qui revient au même. Ce dernier désigne alors un certain nombre d’ouvriers pour exécuter le travail, seize à vingt pour les grands journaux, ou bien il charge l’un d’eux de réunir l’équipe nécessaire. Ces ouvriers élisent leur metteur en pages et se partagent chaque semaine la somme qui leur revient d’après le Tarif, en faisant toutefois un léger avantage au metteur. Voilà la commandite. Il y en a de deux sortes : la commandite autoritaire et égalitaire est celle au sein de laquelle chaque associé est obligé de faire un minimum de lignes déterminé, la somme gagnée étant ensuite partagée également entre tous les associés ; et la commandite au prorata, dans laquelle chacun touche d’après le travail qu’il a fait. C’est la plus juste des deux et la plus humaine : les jeunes gens et les vieillards peuvent y trouver place ; les hommes dans la force de l’âge et de l’habileté n’y perdent rien.
Virmaître, 1894 : Association d’un certain nombre d’ouvriers compositeurs pour faire un journal (Argot d’imprimerie).
France, 1907 : Association d’ouvriers pour entreprendre un travail.
Coquage
Rigaud, 1881 : Dénonciation, — dans le jargon des voleurs.
France, 1907 : Dénonciation.
Coquer
Vidocq, 1837 : v. a. — Dénoncer.
un détenu, 1846 : Donner, être révêlé, enseigner, indiquer.
Halbert, 1849 : Embrasser.
Larchey, 1865 : Dénoncer. — Mot à mot : cuisiner, apporter tout préparé. — Du vieux mot coc : cuisinier (coquus). V. Raynouard. — On retrouve la même allusion dans les mots cuisinier et casserole.
En province, il avait coqué quelqu’un de leur bande.
(E. Sue)
Delvau, 1866 : v. a. Dénoncer, — dans l’argot des voleurs, qui ont emprunté à l’argot lyonnais ce mot qui signifie embrasser, comme fit Judas Iscariote pour Jésus.
Delvau, 1866 : v. a. Donner, — dans le même argot [des voleurs]. Coquer la camouffle. Présenter la chandelle. Coquer la loffitude. Donner l’absolution. Coquer le poivre. Empoisonner. Coquer le taf. Faire peur.
Rigaud, 1881 : Dénoncer. C’est le mot croquer moins l’R. En argot manger le morceau aie même sens.
Rigaud, 1881 : Donner. Coquer le poivre, donner du poison.
Rigaud, 1881 : Mettre. Coquer le rifle, mettre le feu.
La Rue, 1894 : Dénoncer. Donner. Mettre. Embrasser. Coquer son centre, donner, son nom. Coquez ! Enlevez ! Volez ! Il est temps.
Virmaître, 1894 : Dénoncer (Argot des voleurs). V. Mouton.
Rossignol, 1901 : Dénoncer quelqu’un.
Hayard, 1907 : Vendre, dénoncer.
France, 1907 : Dénoncer ; du mot coq, cuisinier, qui, en argot, signifie dénonciateur.
Quand on en aura refroidi quatre ou cinq dans les préaux, les autres tourneront leur langue deux fois avant de coquer la pègre.
(Eugène Sue, Les Mystères de Paris)
France, 1907 : Donner. Coquer son centre, donner son nom. Coquer la loffitude, donner l’absolution.
France, 1907 : Embrasser.
— Tandis que, très allumé, j’étais en train de coquer la grosse cantinière en lui fourrageant l’arrière-train, v’là que rapplique le cornard de mari.
(Les Joyeusetés du régiment)
Coqueur
Vidocq, 1837 : Celui qui donne des affaires à la police.
Clémens, 1840 : Mouchard non salarié.
M.D., 1844 : Celui qui, quoique voleur, en fait arrêter d’autres.
un détenu, 1846 : Révélateur.
Larchey, 1865 : « Le coqueur vient dénoncer les projets de vol à la police de sûreté. Le coqueur est libre ou détenu. Ce dernier est coqueur mouton ou musicien. Le mouton est en prison et capte ses codétenus. Le musicien ne révèle que ses complices. — Ce métier de dénonciateur s’appelle coquage. La musique est une réunion de coqueurs (musiciens). » — Canler.
Delvau, 1866 : s. m. Dénonciateur.
Rigaud, 1881 : Dénonciateur qui, à chaque dénonciation, touche une prime à la préfecture de police. — Le coqueur qui est compagnon de prison d’un accusé s’appelle mouton ou musicien. Son rôle consiste à capter la confiance des accusés dont la justice attend des révélations. Les variantes sont : Coq et coquin.
La Rue, 1894 : Dénonciateur. On dit aussi mouton. Coquage, dénonciation.
France, 1907 : Dénonciateur, individu vendu à la police. Il peut être en liberté ou en prison ; dans ce dernier cas, où l’appelle mouton ou musicien.
Le coqueur, ou compère de voleur, est un être méprisable, mais utile à la police pour prévenir le crime ou saisir les malfaiteurs en flagrant délit. Il se recruté habituellement : 1o parmi les repris de justice auxquels la réclusion a donné à réfléchir ; 2o dans les vagabonds ou gens sans aveu, chez qui la paresse, régnant en souveraine, rejette bien loin toute idée de travail, et surtout le labeur assidu du véritable ouvrier ; 3o parmi les êtres ignobles qui, dépouillant toute dignité personnelle, vivent aux dépens de la prostitution des filles publiques ; 4o parmi les bohémiens qui, sur les places et aux barrières, exercent le métier de banquistes et de saltimbanques.
(Mémoires de Canler)
Coqueuse
France, 1907 : Dénonciatrice ; variété femelle du coqueur.
Coquin
Halbert, 1849 : Dénonciateur qui vend à la police. On dit aussi coqueur.
France, 1907 : Dénonciateur ; altération de coqueur.
Coulisse
d’Hautel, 1808 : Faire les yeux en coulisse. Jeter un regard doux, amoureux et tendre sur quelqu’un, ainsi que le pratiquent ordinairement les femmes galantes, les courtisanes, avec les hommes qu’elles veulent prendre dans leurs filets.
Avoir les yeux en coulisse. Signifie aussi bigler, regarder de côté, de travers.
France, 1907 : Bourse en dehors de la bourse officielle, où des intermédiaires sans mandat légal font des négociations de valeurs cotées seulement en banque et opèrent également sur les valeurs officiellement cotées.
Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à diminuer aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous le nom de coulisse, une contrebande qui lui fait un grand tort.
(Frédéric Soulié, L’Agent de change)
France, 1907 : Corruption de coulure, mauvais temps qui fuit couler le fruit après la fleur.
Coup de casserole
Delvau, 1866 : s. m. Dénonciation, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Dénonciation. (L. Larchey)
France, 1907 : Dénonciation.
Cousin
d’Hautel, 1808 : Ils ne sont pas cousins. Pour, ils sont en mésintelligence ; ils se vouent une aversion réciproque.
On dit d’un homme qui a l’humeur égale, qui n’a d’autre volonté que celle des autres ; c’est le cousin de tout le monde.
Tu seras mon cousin. Se dit par plaisanterie en essuyant après la main de quelqu’un le sang qui sort d’une petite blessure que l’on s’est faite au doigt.
Delvau, 1864 : L’homme qui baisé une femme, qu’il lui soit ou non parent.
Rigaud, 1881 : Nom d’amitié que les clowns se donnent entre eux devant le public. — Nom d’amitié que se donnent les grecs qui ont formé une association.
France, 1907 : Voleur au jeu, grec.
Cuisine
d’Hautel, 1808 : Se ruer en cuisine. Manger à ventre déboutonné ; faire beaucoup de dépense pour sa cuisine.
On dit aussi d’une personne grasse, vermeille, et rubiconde, qu’elle est chargée de cuisine.
Vidocq, 1837 : s. f. — Préfecture de police.
Larchey, 1865 : Préfecture de police. — Cuisinier : Agent de police (Vidocq). — Cuisinier : Dénonciateur, espion. V. coqueur.
Lui qui avait servi plusieurs fois de cuisinier à la police.
(Canler)
Mauvais signe ! un sanglier ! comment s’en trouve-t-il un ici ? — C’est un de leurs trucs, un cuisinier d’un nouveau genre.
(Balzac)
Delvau, 1866 : s. f. La préfecture de police, — dans l’argot des voleurs, qui y sont amenés sur les dénonciations des cuisiniers ou coqueurs.
Delvau, 1866 : s. f. Tout ce oui concerne l’ordonnance matérielle d’un journal, — dans l’argot des gens de lettres. Connaître la cuisine d’un journal. Savoir comment il se fait, par qui il est rédigé et quels en sont les bailleurs de fonds réels. Faire la cuisine d’un journal. Être chargé de sa composition, c’est-à-dire de la distribution des matières qui doivent entrer dedans, en surveiller la mise en page, la correction des épreuves, etc.
Rigaud, 1881 : Préfecture de police. — Vesto de la cuisine, agent de la sûreté, — dans le jargon des voleurs.
La Rue, 1894 : Préfecture de police.
France, 1907 : Préfecture de police
Cuisinier
d’Hautel, 1808 : Un cuisinier Jacques. Un gâte-sauce, un gargot. Sobriquet que l’on donne à un mauvais ouvrier en cuisine, soit traiteur ou pâtissier.
Le bon appétit fait le bon cuisinier. Signifie qu’avec un bon appétit, les mets les plus grossiers semblent agréables et succulens.
Un cuisinier de malheur. Un cuisinier du diable. Pour dire un cuisinier détestable.
Vidocq, 1837 : s. m. — Employé de la préfecture de police.
Halbert, 1849 : Avocat.
Delvau, 1866 : s. m. Avocat, — dans l’argot des voleurs, qui ont eu de fréquentes occasions de constater l’habileté avec laquelle leurs défenseurs savent arranger leur vie avariée, de façon à la rendre présentable à leurs juges.
Delvau, 1866 : s. m. Dénonciateur, — dans l’argot des prisons. (V. Coqueur et Mouton.) Signifie aussi Agent de police.
Rigaud, 1881 : Espion, agent de la police secrète. — Rédacteur chargé de la cuisine d’un journal.
Hayard, 1907 / France, 1907 : Avocat.
France, 1907 : Journaliste chargé de couper et de classer les faits divers, les entrefilets, etc.
C’était là que les cuisiniers du journal, ces bons garçons qui démontent, morcellent, assaisonnent, et servent toute chaude au public la gibelotte dans laquelle le beau premier Paris ou la sémillante chronique ne représentent guère que le lapin tout cru, — c’était là que les cuisiniers assoiffés, cramoisis, descendaient, en bras de chemise, siffler un bock, debout, pour retourner ensuite, tout courants, à leur ingrate tâche.
(Séverine, Le Journal)
France, 1907 : Mouchard.
— À propos de railles, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler d’un fameux coquin qui s’est fait cuisinier, Vidocq ; le connaissez-vous, vous autres ?
(Marc Mario et Louis Lansay)
Dauffer
Rossignol, 1901 : Il y a des gens qui prétendent qu’en mettant un fût en perce, poser la cannelle devant ou derrière, le vin a le même goût : c’est affaire d’appréciation.
Descendre des travaux
Fustier, 1889 : Argot ouvrier. Travailler d’arraché pied.
Le patron avec qui nous avons traité… était étonné de la façon dont nous avons descendu les travaux…
(Enquête de la Commission extraparlementaire des associations ouvrières)
Dévidage d’aminches
France, 1907 : Dénonciation d’amis.
Dévider
Larchey, 1865 : Avouer. V. Bayafe. — On dit communément dévider son chapelet. — Dévider à l’estorgue : Mentir. — Dévideur : Bavard (Vidocq).
Delvau, 1866 : v. a. et n. Parler, et, naturellement, bavarder. Dévider à l’estorgue. Mentir. Dévider le jar. Parler argot. On dit aussi Entraver le jar.
Rigaud, 1881 : Parler. C’est dévider le fil d’un discours dans le langage métaphorique et précieux. — Dévider le jars, parler argot.
La Rue, 1894 : Parler. Dévidage à l’estorgue, mensonge, acte d’accusation. Dévidage d’amiches, dénonciation d’amis.
Rossignol, 1901 : Parler.
France, 1907 : Parler, mentir. Dévider le jars, parler argot.
Les mots rigolbocheurs, épars
De tout côtés dans le langage,
Attrape-les pour ton usage,
Et crûment dévide le jars.
(André Gill, La Muse à Bibi)
Dévider son chapelet, commérer, bavarder sans relâche en disant du mal du prochain. Dévider une retentissante, casser une sonnette. Dévider son peloton, parler sans prendre haleine, faire une confession.
Dévirginer
Delvau, 1864 : Ôter la virginité.
Ceux-ci ne trouvèrent pas d’autres moyens que de les dévirginer eux-mêmes avant qu’elles pussent tenter personne.
(Pigault-Lebrun)
Oui, tout semblait m’annoncer qu’enfin j’allais être, et même très agréablement, dévirginée.
(Mon noviciat)
Extasiée, fendue par l’énorme grosseur du vigoureux bourdon de mon dévirgineur,… je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.
(Mémoires de miss Fanny)
Échiner
d’Hautel, 1808 : Battre, étriller, assommer quelqu’un de coups.
On dit d’un homme laborieux et qui travaille à n’en pouvoir plus, qu’Il s’échine le corps et l’ame.
Je suis échiné. Pour, je suis las et courbattu.
Les Parisiens prononcent échigne, echigné, échigner ; tandis qu’au contraire, dans le mot signer, ils s’obstinent à supprimer le g, et à dire siner ; quoique le g de ce mot ait un son doux, on doit néanmoins le faire sentir dans la prononciation.
Nous pourrions faire la même observation sur beaucoup d’autres mots, tels que étourneau, fainéant, moineau, et tant d’autres, qu’il est pour ainsi dire passé en usage de prononcer étourgneau, faignant, moigneau, comme s’il y avoit un g. Mais cela conduiroit trop loin, et jetteroit dans des remarques grammaticales étrangères au cadre de ce Dictionnaire.
France, 1907 : Critiquer amèrement, accabler de sarcasmes.
Émile
Delvau, 1864 : Nom donné aux pédérastes que précédemment l’on appelait Tantes (V. ce mot). Les Émiles étaient en société, à Paris, en 1864. Leurs statuts ont été imprimés. La police, avertie de ces réunions, y fit une descente et fit fermer un établissement de marchand de vins de la Barrière de l’École, où ils se réunissaient. De hauts fonctionnaires furent compromis. Une chanson fut faite à cette occasion. Les patients s’habillaient en femme pour recevoir leur Émile. — Un dessinateur avait consenti à reproduire les poses lubriques de toutes ces scènes de sodomie.
Extrait d’une lettre du baron de Heeckeren, sénateur, saisie : « … Je ne pourrai venir à la réunion qu’à minuit, réservez-moi Dupanloup… »
— Duc de Mouchy. Jeune attaché d’ambassade, très connu pour ses goûts non-conformistes…, comme patient… S’habille ordinairement en femme, — Général d’Herbillon (Émile), général de division et sénateur.
Étaient encore acteurs dans la pièce : — Duc de Valmy, secrétaire d’ambassade. — Davilliers (J.-P.-E.), chef du deuxième bureau, première division, ministère de la guerre. Lieutenant d’état-major. Proxénète et mignon. On faisait des cancans sur lui dans son bureau ; indigné de bruits qui ternissaient son honneur, il fut s’en plaindre à son protecteur, le général Castelnau, chef de sa division au ministère. Le général, qui ne voulait pas que son protégé eût la réputation d’une putain, lui promit de faire cesser les bruits qui couraient. Il pria le préfet de police de faire use enquête ; pour toute réponse, le préfet lui montra une photographie représentant son protégé dans l’exercice de ses fonctions.
Plusieurs dénonciations étaient arrivées à la préfecture de police ; la plus drôle est celle d’un propriétaire qui, voyant arriver une masse de soldats dans la maison folichonne, et apprenant qu’on y avait apporté des uniformes de préfets, de sénateur, d’évêques, crut à un complot et en écrivit à la préfecture.
(La Sultane Rozréa, p. 21.)
France, 1907 : Souteneur ; pédéraste.
Emmancher
d’Hautel, 1808 : Emmancher une affaire. La mettre sur le tapis ; entrer en négociation, en pourparlers.
On dit qu’une affaire a été mal emmanchée. Pour faire entendre qu’elle a été mal entamée conduite par des mains inhabiles.
On dit aussi d’un homme vigoureux et bien bâti, qu’il est bien emmanché.
Delvau, 1864 : Baiser, — la nature de la femme étant la manche où s’introduit le plus volontiers le petit bras, ou si l’on veut, le manche de l’homme.
Un bon garçon du village, très bien emmanché.
(Moyen de parvenir)
N’est-il pas temps que je vous emmanche ?
(B. Desperriers)
Esquinancie
d’Hautel, 1808 : Maladie qui fait enfler la gorge.
Le peuple dit, par corruption, esquilancie.
Le barbarisme de ce mot, se fait comme on voit, par le changement de la consonne n en l ; tandis que dans les mots lentille, falbala, etc., il se fait en substituant n à l ; ce qui produit la prononciation vicieuse de nantille, falbana.
Étouffe ou étouffoir
Vidocq, 1837 : s. f. — Table d’hôtes où l’on joue l’écarté. Ces maisons, plus dangereuses cent fois que les tripots de l’administration Benazet, sont ordinairement tenues par des vétérantes de Cythère qui ne manquent pas d’esprit, et dont le ton et les manières semblent appartenir à la bonne compagnie. Toutes ces femmes, s’il faut les croire, sont veuves d’un officier général, ou tout au moins d’un officier supérieur ; mais ce serait en vain que l’on chercherait les titres de leurs défunts époux dans les cartons du ministère de la guerre.
J’ai dit que ces maisons étaient plus dangereuses que les tripots de la ferme des jeux, et je le prouve : il y a des gens qui ne mettraient jamais les pieds dans un des autres Benazet, et qui cependant fréquentent les Étouffes ou Étouffoirs. Pour les y attirer, la veuve du général ou du colonel a ouvert les portes de son salon à une foule de femmes charmantes ; ce n’est point par la vertu que ces femmes brillent, mais elles sont pour la plupart jeunes, jolies, bien parées, la maîtresse de la maison n’exige point d’elles d’autres qualités. Des chevaliers d’industrie, des Grecs, des Faiseurs, forment, avec ces dames, le noyau de la société des tables d’hôtes, société polie peut-être, mais assurément très-peu honnête.
Il y a sans doute à Paris des réunions de ce genre composées de personnes très-honnêtes, mais ce sont justement celles-là que recherchent les flibustiers en tous genres, car là où il y a des honnêtes gens il y a nécessairement des dupes à exploiter. Ceux qui ont l’habitude de vivre à table d’hôtes devraient donc obliger les personnes qui tiennent ces sortes d’établissements à s’enquérir des mœurs et de la position sociale de chacun des convives. Une mesure semblable, prise avec des ménagemens et de la discrétion, ne pourrait blesser personne, lorsqu’elle serait générale, et suffirait seule pour éloigner tous ceux dont l’unique métier est de spéculer sur la fortune d’autrui.
Les tables d’hôtes ne sont pas seulement fréquentées par des escrocs, des Grecs ou des chevaliers d’industrie, il s’y trouve aussi des donneurs d’affaires ; ces derniers chercheront à connaître votre position, vos habitudes, les heures durant lesquelles vous serez absent de chez vous, et lorsqu’ils auront appris tout ce qu’il leur importe de savoir pour pouvoir vous voler avec impunité, ils donneront a celui qu’ils appellent un Ouvrier, et qui n’est autre qu’un adroit Cambriolleur, le résultat de leurs observations. Cela fait, l’Ouvrier prend l’empreinte de la serrure ; une fausse clé est fabriquée, et, au moment favorable, l’affaire est faite. Il n’est pas nécessaire de dire que le donneur d’affaires sait toujours se ménager un alibi incontestable, ce qui le met à l’abri des soupçons auxquels ses questions hardies et ses visites indiscrètes auraient pu donner naissance.
Viennent ensuite les donneurs d’affaires, Emporteurs. On a pu voir aux articles Emporteur et Emportage à la côtelette, les détails du truc qu’ils exercent.
Puis enfin les indicateurs de dupes ; ce sont ceux qui amènent dans les Étouffes ou Étouffoirs cette foule de jeunes gens sans expérience, qui y perdent leurs plus belles années. Et comment n’en serait-il pas ainsi ? tout y est mis en œuvre pour les corrompre : le jeu, des vins exquis, une chère délicate, des amis empressés, des femmes agréables et d’une complaisance extrême si leur bourse paraît bien garnie.
Si le jeune homme appartient à une famille riche, ses amis improvisés le mettent en rapport avec d’honnêtes usuriers qui lui prêteront de l’argent à un intérêt raisonnable, c’est-à-dire à 60 ou 50 pour % au moins. Souvent il ne recevra pour 10,000 francs de lettres de change que 1,000 à 1,500 francs, et le reste en marchandises qui ne vaudront, prisées à leur juste valeur, que le dixième au plus de leur estimation. Il est au reste notoire qu’un jeune homme ne reçoit jamais plus de 3 ou de 4,000 francs en échange de 10,000 francs de lettres de change ; cependant il doit, sur cette somme, payer aux courtiers qui lui ont fait faire cette brillante négociation une commission assez forte ; puis viennent les camarades auxquels il faut prêter quelque chose ; et, si le jeune homme aime à jouer, il est rare qu’il rentre chez lui avec seulement quelques pièces de cinq francs. Alors les amis le tiennent ; ils lui font faire des masses de lettres de change ; bientôt il est ruiné ; s’il a des dispositions ils en font un flibustier, sinon un voleur ou un faussaire.
Excès
Delvau, 1864 : Abus des plaisirs.
Les excès…— Je n’en connais point, Madame : on n’a jamais assez de plaisir. — Je ne suis pas de cet avis. On peut en avoir trop et perdre par là le charme du désir, plus précieux que le plaisir lui-même.
(A. de Nerciat) (Le Diable au corps.)
Faire casser le ciboulotte (se)
France, 1907 : Se faire casser la tête. Voir Ciboulot.
— Pour en revenir à Panama, vous l’achetez et moi je l’entraîne et je le monte. Ça me connaît. De cette façon, je supprime l’entraîneur et le jockey, qui vous mettent toujours dedans. Voilà la part que j’apporte dans l’association.
— Tu ne débourses pas un centime. Qu’est-ce que tu risques ?
— Je peux me faire casser de ciboulot : à part ça, je ne risque rien.
(Maurice Donnay, Les Affaires)
Faire sauter le bouchon
Delvau, 1864 : Branler un homme, ou baiser avec lui, — ce qui, naturellement, provoque l’éjaculation du sperme.
Il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle à faire sauter le bouchon.
(A. de Nerciat)
Vous êtes gai comme un sermon,
L’abbé, le diable vous conseille ;
Faites sauter votre bouchon
Sans ma bouteille.
(H. Cantel)
Faiseur
d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.
Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier
Gâter impunément de l’encre et du papier,
de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :
Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.
C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.
Halbert, 1849 : Commerçant.
Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.
Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.
Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.
Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.
(H. Murger, Lettres)
On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.
La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.
Hayard, 1907 : Escroc.
France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :
Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !
Falourde
Delvau, 1866 : s. f. Le double-six, — dans l’argot des joueurs de dominos. On l’appelle aussi le Bateau à charbon et l’Ami.
Rigaud, 1881 : Double six d’un jeu de dominos.
Rigaud, 1881 : Repris de justice, malfaiteur. — Falourde engourdie, cadavre d’un malfaiteur.
Fustier, 1889 : Réclusionnaire. Argot des malfaiteurs.
Tous ces filous font partie d’une bande parfaitement organisée, embrigadée ; une véritable association avec ses chefs, ses banquiers, ses professeurs dont le maître suprême est un falourde répondant au surnom de Dragon.
(Temps, 1886)
La Rue, 1894 : Malfaiteur. Réclusionnaire. Forçat libéré. Falourde engourdie, cadavre.
Rossignol, 1901 : Imbécile.
France, 1907 : Double six, aux dominos.
France, 1907 : Forçat libéré.
France, 1907 : Imbécile.
Le mond’ qui fait ces questions-là
C’est un’ falourde !
Par hasard, est-c’ qui prendrait la
Femm’ pour un’ gourde ?
Les gringalets qu’on fait su’ l’tas,
Ça nous méprise…
Qu’on soy’ fait’ au plat par un gas,
Vite, on est prise.
(Blédort)
Fanandel
anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Camarade.
Delvau, 1866 : s. m. Frère, ami, compagnon, — dans l’argot des prisons. Grands fanandels. Association de malfaiteurs de la haute pègre, formée en 1816, « à la suite d’une paix qui mettait tant d’existences en question », d’après Honoré de Balzac.
Rigaud, 1881 : Camarade, collègue en vol, — dans l’ancien argot. — Entre eux les voleurs se donnaient du fanandel, comme les hommes de lettres, les notaires, les avocats se traitent de « cher confrère, d’illustre et cher confrère. »
La Rue, 1894 : Camarade de voleur. Tous les voleurs et les prisonniers sont fanandels.
Virmaître, 1894 : Ami. Expression usitée dans les prisons (Argot des voleurs).
France, 1907 : Camarade. Ce mot de fanandel, dit Balzac, signifie à la fois : frères, amis, camarades. Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels.
Félibrige
France, 1907 : Genre littéraire et association des félibres. Né en 1854, il s’étendit bientôt des Alpes au golfe de Gascogne.
On divisa, dit André Dumas, le pays en trois régions, trois maintenances, vieux mot inspiré par le souvenir des mainteneurs de l’époque des troubadours. Il y a la maintenance du Languedoc, chef-lieu Montpellier ; la maintenance de Provence, chef-lieu Avignon : celle d’Aquitaine, chef-lieu Toulouse. Le président le chaque maintenance est appelé syndic. Les félibres trois fois lauréats dans les concours sont reconnus maîtres en gai savoir.
Un brinde porté à la félibrejade par Jean Gaidan explique en quelques mots le but des félibres :
Je bois au félibrige, qui, de la fraternité littéraire et de la langue, garde l’espoir d’amener les nations latines à la fraternité politique, grande idée qui parait bien à cette heure peu réalisable, mais qui, ne serait-elle qu’un noble rêve, resterait féconde encore en belles œuvres de relèvement et d’apaisement.
(République du Midi)
Voici l’article premier des statuts : « Le félibrige est établi pour associer et encourager les hommes qui, par leurs œuvres, sauvent la langue des pays d’oc, et les savants et les artistes qui étudient et travaillent dans l’intérêt et en vue de ces contrées. »
Un peu de félibrige, quelques combats de taureaux par-ci par-là, — bien que je n’aime pas les jeux de vilains — une représentation tous les trente-six du mois, au théâtre d’Orange ? Je n’y vois pas d’inconvénient. Que Mariéton voyage, que Mistral, roi poétique du Midi, soit acclamé par tous les spectateurs aux arènes de Nîmes, que Sarcey, une fois par an, date son feuilleton de la vallée du Rhône, il n’y a aucun mal.
(François Coppée)
Femmelette
d’Hautel, 1808 : C’est une femmelette. Terme de mépris, pour dire une femme qui a l’esprit étroit, qui est foible et délicate. On l’applique aussi à un homme sans moyens, et qui ne peut supporter la fatigue d’un travail pénible.
Delvau, 1864 : Femme chétive, douillette, délicate, qui a des goûts futiles, etc… !
Que le bout du médium fait tomber en faiblesse,
Qu’un vit fait passer au carmin…
Elle ne jouait que l’ombre, le trictrac et les échecs, parce qu’ils sont savants et sérieux ; tous les autres (jeux) étaient au-dessous d’elle, et ne pouvaient amuser que des femmelettes…
(A. de Nerciat)
Ferme
d’Hautel, 1808 : Il est ferme au poste. Voyez Poste.
Soutenir une chose fort et ferme. La soutenir avec hardiesse et assurance.
Delvau, 1866 : s. f. Décor de fond, dans la composition duquel entre une charpente légère qui permet d’y établir des portes praticables. Argot des machinistes.
Rigaud, 1881 : Décor de fond, avec portes, — en terme de théâtre.
France, 1907 : « Décor de fond, dans la composition duquel entre une charpente légère qui permet d’y établir des portes praticables. Argot des machinistes. »
(Alfred Delvau)
France, 1907 : Jeu de bourse ; boursicotiérisme.
Le marché ferme engage à la fois le vendeur et l’acheteur, ses échéances ne dépassent pas deux mois, sa négociation se fait comme celle au comptant.
(Lorédan Larchey)
Fol ou fou
d’Hautel, 1808 : Il est coiffé comme un chien fou. Se dit de quelqu’un qui est coiffé d’une manière bizarre.
Qui fol envoie fol attend. Pour dire que peut rien attendre de bon, quand on a chargé un fou de la négociation d’une affaire.
Plus on est de fous, plus on rit. Se dit d’une compagnie nombreuse, ou mutuellement on s’excite à la joie ; et aussi pour engager quelqu’un dans une partie joyeuse.
Tête de fou ne blanchit jamais. V. Blanchir.
Il est fou à lier ; Il est fou comme un jeune chien. Pour il est étourdi, écervelé ; il se porte à toutes sortes d’inconséquences.
Fourline
Clémens, 1840 : Coupeur de bourses.
un détenu, 1846 : Voleur qui fouille dans les poches.
Halbert, 1849 : Filou, fouille-poche.
Larchey, 1865 : Filou. — Fourliner : Voler (Vidocq). — Du vieux mot fourloignier : écarter. V. Litrer. — Fourlineur : Tireur volant dans les foules (Bailly).
Delvau, 1866 : s. f. Association de meurtriers, on seulement de voleurs.
Rigaud, 1881 : Voleur habile. — Association de malfaiteurs.
La Rue, 1894 : Voleur habile. Meurtrier.
Virmaître, 1894 : Vient de fourloureur. Ce mot signifie à la fois voleur et assassin (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Voleuse.
Gamelage
Rigaud, 1881 : Dénonciation, — dans le jargon des voleurs. — Gameler, dénoncer. C’est une forme nouvelle de l’ancien et classique manger le morceau : gameler, c’est-à-dire manger dans la gamelle.
Gance
anon., 1827 : Clique.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Bande, société, clique.
Bras-de-Fer, 1829 / Halbert, 1849 : Clique.
Delvau, 1866 : s. f. Clique, bande, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Société nombreuse et mal choisie.
La Rue, 1894 : Société de gens tarés.
Virmaître, 1894 : Bande. Association de malfaiteurs (Argot des voleurs).
France, 1907 : Bande de voyous, association de malfaiteurs. Germanisme.
Garçon
d’Hautel, 1808 : Se faire beau garçon. Locution équivoque qui signifie se mettre dans un état honteux, s’embarrasser dans de mauvaises affaires.
Vidocq, 1837 : s. m. — Voleur de campagne. Terme des voleurs du midi.
Delvau, 1866 : s. m. Voleur, — dans l’argot des prisons. Brave garçon. Bon voleur. Garçon de campagne. Voleur de grand chemin.
La Rue, 1894 : Voleur consommé.
Virmaître, 1894 : Les hôtes habituels des prisons appellent garçon un voleur. Le garçon de campagne est un voleur de grand chemin, qui a pour spécialité de dévaliser les garnaffes. V. ce mot (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Dans le monde des voleurs et rôdeurs de barrières, garçon veut dire homme sur qui on peut compter, incapable de faire une dénonciation. Garçon signifie aussi courageux ; celui qui fait le coup de poing à tout propos est un garçon.
Hayard, 1907 : Voleur franc, à qui ses pairs n’ont rien à reprocher ; (être) être refait.
France, 1907 : Voleur, jeune gaillard solide et d’attaque, luron qui a fait ses preuves et sur qui les camarades peuvent compter. C’est l’ancienne signification de ce mot conservée dans le monde des voleurs ; au moyen âge, appeler quelqu’un garçon constituait une grosse injure. Dans ses Curiosités de l’étymologie, Charles Nisard cite ces deux exemples :
Icelui Pierre appellast le suppliant arlot, tacain, bouc, qui vault autant à dire en langaige du pays de par delà, garçon, truand, bastard.
(Lettres de rémission de 1411)
Et lui dit : Baille moi celle espée. — Non ferai, dit l’escuyer ; c’est l’épée du roy ; tu ne vaus pas que tu l’ayes, car tu n’es qu’un garson.
(Froissard)
Garçon avait aussi le sens de lenon, de pédéraste. Ce mot a suivi une évolution exactement contraire à celle de garce.
— Sûrement, j’ai la mort dans le cœur à penser que j’peux pas te contenter, que notre bonheur ne recommencera jamais et que bientôt, quand j’aurai un petit jardin sur le ventre, si tu viens m’appeler, je ne répondrai plus. Tout de même, il faut que tu m’obéisses et que tu vives, pour te souvenir de moi, pour dire aux amis, quand on parlera de moi : Orlando était un garçon !… Il a été trahi par des copailles, mais lui ne les a pas livrés.
(Hugues Le Roux, Les Larrons)
Génitoires
Delvau, 1864 : Les couilles, qui contiennent la liqueur de la génération.
Mes doigts, légèrement promenés sur les fesses, les cuisses et les génitoires de l’Adonis, paraissaient lui faire grand plaisir. — Oh ! oui, comme cela, chatouille, mon petit ange, chatouille-les bien !…
(A. de Nerciat)
Et le montrait, voyant tout chacun ses génitoires.
(Les Cent Nouvelles nouvelles)
Un roi dans les grecques histoires,
Sachant des siens la trahison,
Voulut, pour en tirer raison,
Qu’on leur coupât les génitoires.
(Cabinet satyrique)
Grivois
d’Hautel, 1808 : Un bon grivois. Un compagnon gaillard, éveillé et libertin, qui ne pense qu’à se donner du plaisir ; qui se moque de tout, pourvu qu’il ait de quoi satisfaire ses passions.
Delvau, 1864 : Libertin en paroles ou en actions ; peloteur et, conséquemment, fouteur.
Mon grivois ne voit pas plus tôt un couillon mettre un pied dans sa chambre que, s’élançant par la ligne droite et franchissant la table, il me joint, me saisit avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche.
(A. de Nerciat)
Delvau, 1866 : s. m. Libertin, — dans l’argot du peuple.
Hariadan Barberousse
Larchey, 1865 : Christ. — Allusion à la barbe rousse de Jésus-Christ.
Il rigolait malgré le sanglier qui voulait lui faire bécoter Hariadan Barberousse.
(Vidocq)
France, 1907 : Le Christ. D’après MM. H. Vial et G. Capon, le mot Hariadan, qui signifie en argot Dieu, est dérivé de l’expression allemande Herr Gott, Seigneur Dieu, avec la prononciation de ï pour gue (Gott). Nous obtenons ainsi Herrrïot, devenu en passant dans le français Hariad. La terminaison an est une façon d’hébraïser le mot pour lui donner une parenté avec Nathan, Jonathan, etc. Quant à Barberousse, les écrivains ont dépeint Jésus avec une barbe de cette couleur.
Il rigolait, malgré le sanglier que voulait lui faire becqueter Hariadan Barberousse.
(Mémoires de Vidocq)
Harponner une femme
Delvau, 1864 : La baiser militairement, sans s’arrêter aux bagatelles de la porte, pelotage, langues fourres, branlage du bouton, etc comme fait un pandour qui viole une béguine — On dit aussi : Se harponner.
Ma gorge, par exemple, tu n’as pas eu le loisir d’y faire attention : nous venons de nous harponner si brusquement. !
(A. de Nerciat)
Humide radical (l’)
Delvau, 1864 : La sperme. L’expression a été employée pour la première fois par Casanova de Seingalt.
Elle ne voulait pas, disait-elle que, répétant tous les jours et à tous moments d’épuisantes tribaderies, j’émoussasse l’aiguillon de la volupté et tarisse ce précieux humide radical si nécessaire à ma croissance.
(A. de Nerciat)
Illuminés
France, 1907 : Membres d’une association mystérieuse fondée en Allemagne vers la fin du XVIIIe siècle par le docteur Weishaupt alias docteur Luys, véritable grand maître de la franc-maçonnerie et qui avait parcouru le monde sous différents noms. Le célèbre Mesmer, dont la vogue fut extraordinaire et dont le baquet est resté célèbre, fût un des adeptes de Weishaupt. « En réalité, dit Louis Blanc, les illuminés étaient des francs-maçons d’élite, des hommes extraordinaires, doués de la plus haute intelligence, choisis parmi les plus grands esprits et initiés par le docteur Luys (Weishaupt en Allemagne) aux mystères de plusieurs découvertes qui leur permettaient d’éblouir et de fasciner la foule.
Parmi ces découvertes, le magnétisme fut un de leurs moyens d’action. »
Impair
Delvau, 1866 : s. m. Insuccès, fiasco, — dans l’argot des artistes.
La Rue, 1894 : Insuccès. Maladresse.
Virmaître, 1894 : Commettre un impair : se couper dans un interrogatoire et dire ce qu’il ne faudrait pas. Faire un impair à quelqu’un, c’est lui manquer de respect. Impair : commettre une faute, se tromper dans l’appréciation de la valeur d’une affaire. Aller un peu trop de l’avant, c’est commettre un impair (Argot du peuple). N.
Rossignol, 1901 : Se tromper, indélicatesse.
Nous ne sommes plus, des amis, depuis qu’il m’a fait un impair.
In-pace
France, 1907 : En paix. C’était autrefois, dans les monastères, une prison où l’on enfermait les moines ou les nonnes coupables d’indiscipline, de libre pensée ou de fornication. Des in pace on ne sortait plus.
Songez à ce que doit souffrir un malheureux qu’on arrête sur la dénonciation d’un juif quelconque, parce qu’il n’a pas voulu se laisser voler par ce juif et qu’il ne peut arriver à prouver qu’il n’a rien fait ! À qui voulez-vous qu’il s’adresse ? Défense de parler de l’instruction… Auprès de qui voulez-vous que sa plainte trouve un écho ? Défense de parler des débats…
C’est la chambre de torture sourde, la chambre de torture matelassée, afin que nul cri n’en sorte, que Sardou a montrée dans Patrie ; c’est l’in-pace dans lequel on meurt, désespéré, en se cognant inutilement la tête contre les murs.
(Drumont)
Inter pocula
France, 1907 : En buvant ; littéralement : au milieu des coupes. On dit aussi in poculis.
Et le nouveau palefrenier du cirque Balbi plaida si bien sa cause, il sut trouver de tels arguments en sa faveur, que deux heures plus tard les trois associés déjeunaient plantureusement dans l’une des salles réservées du Café du Sauvage, et que, les coudes sur la table, inter pocula, on scellait et arrosait la nouvelle association…
(Georges Pradel, Dent pour dent)
Jésuite
d’Hautel, 1808 : Nom donné aux religieux d’un ordre célèbre. On appelle vulgairement un dindon un jésuite, parce qu’on attribue l’introduction de cet oiseau en Europe aux Jésuites, envoyés comme missionnaires dans l’Inde.
Ansiaume, 1821 : Dindon.
Je donnerais 30 jacques pour tortiller ma part d’un jésuite.
Vidocq, 1837 : s. m. — Dindon.
Larchey, 1865 : Dindon (Vidocq). — C’est aux jésuites qu’on doit l’acclimatation du dindon.
Delvau, 1866 : s. m. Dindon, — dans l’argot des voleurs, qui doivent employer cette expression depuis l’introduction en France, par les missionnaires, de ce précieux gallinacé, c’est-à-dire depuis 1570.
Virmaître, 1894 : Dindon. Ce sont les jésuites qui, en 1570, ont introduit le dindon en France ; mais tous ceux qui ont été leurs victimes ne pensent pas comme les voleurs (Argot des voleurs).
France, 1907 : Cafard, dénonciateur, espions.
France, 1907 : Dindon. Le jésuite ne l’est pourtant pas ; mais il faut se rappeler que ce précieux gallinacé a été introduit en France au XVIe siècle par des missionnaires de la Compagnie de Jésus.
Joujou
Delvau, 1864 : Celui de l’homme est son vit.
Vive ce beau joujou
Bijou
Que la tendresse
Dresse…
Celui de la femme est son con
Ah ! permets que je pose
Le petit bout
de ma langue amoureuse
Qui serait bien heureuse
Dans ton joujou
(Marc Constantin)
Quand je n’aurais pas su d’avance que mon orifice était fait pour être pénétré, la nature et notre position m’auraient à l’instant révélé que nos deux joujoux étaient faits l’un pour l’autre.
(Mon noviciat)
Delvau, 1866 : s. m. Jouer, — dans l’argot des enfants. Faire joujou. S’amuser, — au propre et au figuré.
Delvau, 1866 : s. m. La croix d’honneur, — dans l’argot du peuple. On se rappelle les tempêtes soulevées par Clément Thomas, employant cette expression en pleine Assemblée nationale.
Judasserie
Delvau, 1866 : s. f. Fausse démonstration d’amitié ; tour, perfidie ; trahison.
Rigaud, 1881 : Dénonciation ; fausse démonstration d’amitié.
France, 1907 : Trahison.
Krach
La Rue, 1894 : Déconfiture financière.
France, 1907 : Craquement, effondrement financier. Germanisme.
On fait, chez le tabellion, le dépôt de valeurs empruntées pour un mois, et par l’évêque à amis religieux. Les titres restent dans l’étude au nom du fiancé, pendant la période des négociations. Le mariage conclu, Monseigneur les retire. Et, vers la sixième semaine conjugale, il arrive pour annoncer au pauvre époux la perte de sa fortune, que lui enlèvent un krach imprévu sur la rente argentine, l’incendie de forêts tunisiennes, ou les malversations d’un banquier fictif.
(Paul Adam, Le Mystère des foules)
En attendant, le krach de Londres vaut à Paris un type nouveau. On connaissait le faux manchot, le faux écrasé, le faux orphelin : on a maintenant le faux dépouillé par quelque banque britannique.
(Gil Blas)
Il en est qui vivent encore sur le crédit de leur luxe passé. Jacques X… encore que décavé à fond, continua à faire bonne figure. Au lendemain du krach, il était aussi élégant que la veille, gardait sa voiture, pontait cher au cercle et dînait aux cabarets renommés. D’où tirait-il l’argent ? Du coffre-fort inépuisable de la sottise humaine.
(Henry Bauër)
Les disproportions de l’offre et de la demande, la concurrence ont de plus en plus abaissé le prix du travail au profit de la propriété inerte. Celle-ci s’est multipliée, mais avec une telle rapidité que, dans ses opérations, elle a perdu parfois l’équilibre, et l’histoire contemporaine nous apporte chaque jour un nouveau krach du capital.
(Maurice Pujo, Le Règne de la grâce)
Cependant, d’où provient — après un engouement dont l’Histoire gardera trace — l’impopularité actuelle du barreau ? Elle est, je crois, indéniable : le krach de la parole a précédé le krach de la plume. Et à le constater, je n’apporte aucune malveillance, très en désaccord, là-dessus, avec l’esprit public.
(Séverine)
Lasciate ogni speranza, voi ch’ entrate
France, 1907 : « Laissez toute espérance, vous qui entrez. » Vers célèbres que Dante inscrit à la porte de son Enfer.
Livrer (se)
Delvau, 1864 : Ouvrir son cœur, ses cuisses, son cul — et par conséquent le paradis — à un homme.
Elle est réduite aujourd’hui à se livrer au petit Dupré.
(La France galante)
Je hais cette Lais qui trop facilement
Se livre aux premiers mots d’un galant qui la presse.
(E. T. Simon)
Elle a donc fait le serment de ne se livrer, selon la nature, qu’à des nobles.
(A. de Nerciat)
Livres libres, obscènes, orduriers, malsains
Delvau, 1864 : Ouvrages où l’on parle sans vergogne, comme dans celui-ci, des parties naturelles des deux sexes et de leurs fonctions ; de cons, de vits, de culs, de fouterie, de gamahucherie, etc. Ils sont abominés par les personnes honnêtes qui ne foutent que dans l’obscurité la plus complète et en faisant passer leur vit par un trou de la chemise de leur dame, et qui enseignent à la jeunesse que les enfants se trouvent naturellement sous des feuilles de chou.
Un livre incendiaire a rallumé tous les feux que mon austérité commençait d’assoupir.
(Mon noviciat)
Londrès
Larchey, 1865 : Cigare de la Havane.
Je me rejetai dans le fond de la voiture et j’allumai un londrès.
(Mornand)
Delvau, 1866 : s. m. Cigare de vingt-cinq centimes de la Havane, — ou d’ailleurs.
France, 1907 : Cigare de la Havane de 25 centimes. Appelé ainsi parce que ce genre de cigares fut d’abord fabriqué à Londres.
Une association de commerçants vient, paraît-il, de se fonder en Allemagne pour l’exploitation du commerce des bouts de cigares. L’usine, en voie de construction, fonctionnera bientôt et, grâce à des appareils ingénieux, remettra dans la circulation, sous forme de savoureux londrès ou de capiteux havanes, des mégots que, si dédaigneusement, vous avez jetés à demi consommés.
Pourvu que la Régie ne se mette pas à suivre cet exemple !
(Le Journal)
Le soir, entre deux londrès bien allumés,
Nous récitons les vers des maîtres renommés.
(Albert Glatigny)
Loqueur
La Rue, 1894 / France, 1907 : Dénonciateur.
Lundiste
Fustier, 1889 : V. Delvau : Lundicrate.
Ce fut cette fois un succès éclatant. J’ai voulu lire les appréciations des lundistes d’alors, j’y ai trouvé ce que j’attendais.
(P. Perret)
Lune (armée de la)
France, 1907 : Association de malfaiteurs militaires qui opérait pendant la nuit et épouvanta la province sous la Restauration.
Vidocq savait que la fameuse armée de la Lune était une association de malfaiteurs, dont les chefs s’étaient dérobés jusque-là aux investigations de la police.
Ces brigands, qui avaient organisé l’assassinat et le vol dans un rayon de plus de dix lieues, appartenaient à tous les régiments.
La nuit, ils rôdaient dans les camps ou s’embusquaient sur les routes, faisant de fausses rondes ou de fausses patrouilles et arrêtaient quiconque présentait l’espoir du plus léger butin.
Afin de n’éprouver aucun obstacle dans l’accomplissement de leurs ténébreux exploits, ils avaient à leur disposition des uniformes de tous les grades.
Au besoin, ils étaient capitaines, colonels, généraux, et ils faisaient à propos usage de mots d’ordre et de ralliement, dont quelques affidés, emplovés à l’état-major, avaient soin de communiquer la série par quinzaine.
(Marc Mario et Louis Launay, Vidocq)
Macaron
Vidocq, 1837 : s. m. — Traître, dénonciateur par nature.
Larchey, 1865 : Dénonciation. — Du vieux mot maque : vente. V. Roquefort. — Un dénonciateur vous vend à la police.
Dans le nez toujours tu auras mes macarons et cabestans.
(Vidocq)
Macaroner : Trahir.
Delvau, 1866 : s. m. Huissier, — dans l’argot des voyous. Traître, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Huissier. Allusion aux panonceaux qui figurent à la porte des huissiers. — Dénonciateur.
La Rue, 1894 : Huissier. Dénonciateur.
France, 1907 : Huissier.
Macaron, dans le peuple, veut dire huissier ; dans l’argot des voleurs, il veut dire traître. Il est vrai qu’il n’y a pas grande différence entre les deux. Un voleur est traître en dénonçant ses complices : un huissier est traître vis-à-vis des malheureux.
(Ch. Virmaître)
France, 1907 : Traître, dénonciateur ; argot des voleurs.
Dans le nez toujours tu auras
Macarons et cabestans.
(Commandements des voleurs)
Cet homme qui criait si fort contre ceux que les gens de sa sorte nomment des macarons s’est un des premiers mis à table.
(Mémoires de Vidocq)
Macaronage
La Rue, 1894 : Trahison.
France, 1907 : Dénonciation, trahison.
Macaronnage
Rigaud, 1881 : Dénonciation d’un camarade.
Mâcher les mots (ne pas)
Virmaître, 1894 : Dire carrément à quelqu’un ce que l’on pense. Parler grossièrement : ainsi, dans le peuple, quand on dit merde à quelqu’un, on répond : mâche (Argot du peuple). N.
France, 1907 : Parler ouvertement, dire sa façon de penser, suivre le précepte de Boileau, appeler un chat un chat ou celui de Victor Hugo :
Ô fils et frères, ô poètes,
Quand la chose est, dites le mot.
Quelqu’un, dans ce dîner de camarades où l’on ne mâchait pas les mots, détailla l’ironique bouffonnerie où après tant d’autres, avec sa grosse verve brutale, son observation à fleur de peau a esquissé une tranquille association d’adultère, un de ces partages de femme entre le mari et l’amant qu’admet peu à peu le monde, qui finit par perdre son apparence de faute secrète, de scandale, que légitiment et que cimentent des années d’attachement.
(Champaubert, Le Journal)
Argot classique, le livre • Telegram