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Boutord

Virmaître, 1894 : Tabac à chiquer. On sait que ce qui affecte le plus le prisonnier c’est la privation du tabac. Une chanson célèbre dans les prisons centrales : Pour du tabac, dit ceci :

Pour du tabac, disait un pègre.
Et pour trois pouces de Saint-Père,
J’ai basardé ma viande hier.
Et j’ai turbiné comme un nègre
Pour un petit bout de boutord.
Je vends ma bonde et mon pain même
Et, bourreau de mon pauvre corps,
Je suis doublement au système
Pour du tabac, pour du tabac.
(Argot du peuple). N.

Carotte

Delvau, 1864 : Le membre viril, — par allusion à sa forme et à sa couleur.

Pourquoi la retires-tu, ta petite carotte ? Je ne voulais pas te la manger.

(E. Jullien)

Delvau, 1866 : s. f. Escroquerie légère commise au moyen d’un mensonge intéressant, — dans l’argot des étudiants, des soldats et des ouvriers. Tirer une carotte. Conter une histoire mensongère destinée à vous attendrir et à délier les cordons de votre bourse. Carotte de longueur. Histoire habilement forgée.

Delvau, 1866 : s. f. Prudence habile, — dans l’argot des joueurs. Jouer la carotte. Hasarder le moins possible, ne risquer que de petits coups et de petites sommes.

Rigaud, 1881 : Mensonge fabriqué dans le but de soutirer de l’argent. — Cultiver la carotte. — Tirer une carotte de longueur. — Les premiers, les militaires se sont servis de cette expression. C’est là, sans doute, une allusion aux carottes de tabac. Lorsque les militaires demandent de l’argent, c’est presque toujours pour acheter, soi-disant, au tabac, du tabac à chiquer, vulgo carotte.

Rigaud, 1881 : Roux ardent. Couleur de cheveux qui rappelle les tons de la carotte, couleur fort à la mode pendant les années 1868, 69 et 70. Les femmes se firent teindre les cheveux « blond ardent », avant de s’appliquer la teinture « beurre rance. »

La Rue, 1894 : Demande d’argent sous un faux prétexte. Duperie. Mensonge.

Virmaître, 1894 : Mensonge pour tromper ou duper quelqu’un. Tirer une carotte : emprunter de l’argent. Tirer une carotte de longueur : la préparer de longue main. Le troupier tire une carotte à sa famille quand il lui écrit qu’il a perdu la clé du champ de manœuvre, ou qu’il a cassé une pièce de canon (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Mensonge. Le militaire a la réputation d’en tirer à ses parents pour obtenir de l’argent. Il y en a de légendaires et de carabinées : lorsqu’il raconte qu’il a perdu son chef de file, ou casse le front de bandière, perdu la clé du champ du manœuvres, qu’il passera au conseil s’il n’a pas d’argent pour les remplacer.

France, 1907 : Demande d’argent à l’aide d’un mensonge.

Doyen maudit… dont la main sacrilège
Sur la carotte osa porter la main,
Songeas-tu donc à quelque affreux collège
Pour étouffer le vieux quartier latin ?

Tirer un carotte, raconter une histoire mensongère pour obtenir de l’argent ; lorsque l’histoire est habilement ou longuement forgée, on l’appelle carotte de longueur, ou d’épaisseur ; dans le cas contraire, quand l’histoire est mal combinée, c’est une carotte filandreuse. Vivre de carottes, vivre d’eprunts, pour ne pas dire d’escroqueries. Avoir une carotte dans le plomb, chanter faux ou avoir mauvaise haleine. Jouer la carotte, jouer prudemment, ne risquer que de petits coups par de petites sommes.

Chique

d’Hautel, 1808 : Une chique de tabac. On appelle ainsi une pincée de tabac que les soldats, les marins et la plupart des journaliers mettent dans leur bouche pour en prendre toute la substance. Voyez Chiquer.
Une chique de pain. Pour dire une bribe, un morceau de pain.

Ansiaume, 1821 : Voler les églises.

Thierry n’en veut qu’aux ratichons et aux antonnes.

Vidocq, 1837 : s. f. — Église.

Halbert, 1849 : Bon ton.

Larchey, 1865 : Église (Vidocq). V. Momir, Rebâtir. Couper la chique : Dérouter. — Du vieux mot chique : finesse (Roquefort).

De la réjouissance comme ça ! Le peuple s’en passera. C’est c’qui coupe la chique aux bouchers.

(Gaucher, Chansons)

Couper la chique à quinze pas : Se faire sentir de loin.

Larchey, 1865 : Voir chic. — chiquement — Avec chic.

Delvau, 1866 : s. f. Église, — dans l’argot des voleurs, qui, s’ils ne savent pas le français, savent sans doute l’anglais (Church), ou le flamand (Kerke), ou l’allemand (Kirch).

Delvau, 1866 : s. f. Griserie, — dans l’argot des faubouriens. Signifie aussi mauvaise humeur, — l’état de l’esprit étant la conséquence de l’état du corps. Avoir une chique. Être saoul. Avoir sa chique. Être de mauvaise humeur.

Delvau, 1866 : s. f. Morceau de tabac cordelé que les marins et les ouvriers qui ne peuvent pas fumer placent dans un coin de leur bouche pour se procurer un plaisir — dégoûtant. Poser sa chique. Se taire, et, par extension, Mourir. On dit aussi, pour imposer silence à quelqu’un : Pose ta chique et fais le mort.

Rigaud, 1881 : Église, — dans l’ancien argot des voleurs ; vient de l’italien chièsa.

Rossignol, 1901 : Beau, bien, bon. Une bonne action est chique. Un bel objet est chique. Une femme bien mise est chique.

France, 1907 : Église ; germanisme, de Kirch.

France, 1907 : Mauvaise humeur. « Avoir sa chique. »

France, 1907 : Tabac roulé en corde, que les marins et les ouvriers mettent dans un coin de leur bouche, d’où plusieurs expressions. Couper la chique, désappointer, réduire au silence ; couper la chique à quinze pas, avoir mauvaise haleine ; coller sa chique, être honteux, courber la tête : poser sa chique, se taire, mourir. Pose ta chique, fais le mort.

Chiquer

d’Hautel, 1808 : Au propre, mâcher du tabac en feuille. Au figuré, prendre ses repas habituels ; et par extension faire endêver ou pester quelqu’un, le railler, se moquer de lui.
On dit d’un homme pauvre qui n’a rien à mettre sous la dent, qu’il n’a pas de quoi chiquer.

Vidocq, 1837 : v. a. — Battre.

Halbert, 1849 : Battre.

Larchey, 1865 : Battre. Mot à mot : avaler. Même racine que la précédente.

Larchey, 1865 : Faire avec chic, supérieurement.

Je leur en ferai des discours, et des chiqués.

(Chenu)

Auprès d’elle, Eugénie Nu Bras, Nous chique avec génie, Son pas.

(1846, Privat d’Anglemont)

Larchey, 1865 : Manger, dépenser. — Mot de la langue romane. V. Roquefort.

Ne pourrions-nous pas chiquer un légume quelconque ? mon estomac abhorre le vide.

(Balzac)

Il m’a fallu tout mettre en plan. J’ons chiqué jusqu’aux reconnaissances.

(Dialogue entre Zuzon et Eustache, chanson, 1836)

Delvau, 1866 : s. m. Manger.

Delvau, 1866 : v. a. Battre, donner des coups, — dans l’argot des faubouriens, qui déchiquettent volontiers leurs adversaires, surtout lorsqu’ils ont une chique. Se chiquer. Échanger des coups de poing et des coups de pied.

Delvau, 1866 : v. a. Dessiner ou peindre avec plus d’adresse que de correction, avec plus de chic que de science véritable.

Rigaud, 1881 : Battre. — Se chiquer, s’invectiver, en venir aux mains. — Chiquerie, rixe.

La Rue, 1894 : Manger. Battre. Mentir, simuler. Feindre une scène.

France, 1907 : Faire un tableau ou un dessin d’après certains procédés rapides qui étonnent et plaisent aux bourgeois. « Un paysage bien chiqué. » Le chic, en ce sens, est la malhonnêteté de la peinture ou du dessin. « Grévin ne faisait que chiquer. »

France, 1907 : Manger.

France, 1907 : Simuler, feindre. Chiquer des sortes, voler des lettres d’imprimerie.

Chiquer (pour)

Rossignol, 1901 : Plaisanter, pour rire. — « Ce que vous me dites n’est pas sérieux, c’est sans doute pour chiquer. » Pendant l’exposition de 1889, un agent anglais demandait à un français s’ils étaient bien payés : « Oui, pour chiquer, » lui répondit le Français, l’Anglais prit aussitôt son dictionnaire de poche, mais ne put comprendre la signification des mots : pour chiquer.

Chiquer (se)

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Se battre.

France, 1907 : Échanger des horions.

L’orchestre du Moulin-Rouge venait de jouer les dernières mesures d’un quadrille, quand, à l’un des angles du bal, une rumeur s’éleva, et je me sentis entraîné par la poussée des curieux…
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien ! Deux femmes qui se chiquent !

(Oscar Méténier)

Se dit aussi pour se griser.

Chiquer contre

Rossignol, 1901 : Dire le contraire de ce que l’on pense. Ne pas avoir l’air de comprendre une chose dont on vous parle lorsqu’on la connaît est chiquer contre.

Tu n’as pas besoin de me chiquer contre en plaidant le faux pour savoir le vrai.

Chiquer des sortes

Boutmy, 1883 : v. Synonyme de fricoter.

Chiquer-contre

Virmaître, 1894 : V. Battre comtois.

Chiquer, chiquer comte

Rigaud, 1881 : Mentir, simuler, — dans le jargon des voleurs. Comte est pour comtois. — Les saltimbanques se servent aussi de cette expression.

Chiquer, chiquer les légumes

Rigaud, 1881 : Manger, — dans le jargon du peuple.

Chiquerie

France, 1907 : Bataille.

Chiqueur

d’Hautel, 1808 : Qui est sujet à chiquer. On dit aussi figurément d’un homme qui mange beaucoup et qui aime passionnément la table, que c’est un bon chiqueur.

Larchey, 1865 : Glouton. — Chiqueur : Artiste dessinant de chic, sans étudier la nature.

Delvau, 1866 : s. m. Artiste qui fait de chic au lieu de faire d’après nature.

Delvau, 1866 : s. m. Mangeur, glouton.

Rigaud, 1881 : Peintre sculpteur qui fait de chic.

Un tas de chiqueurs et de chiqueuses font de petites ordures.

(Le Triboulet, du 6 juin 1880)

France, 1907 : Artiste qui dessine où peint de chic.

France, 1907 : Glouton, Amateur de la chique.

Comtois

un détenu, 1846 : Feinte. Battre comtois, faire semblant, singer, etc.

Larchey, 1865 : Niais. — Diminutif de c-n : imbécile. — V. Battre.

Sans doute qu’elle bat comtois.

(Decourcelle)

La Rue, 1894 : Compère. Niais. Scène feinte. Mensonge.

Rossignol, 1901 : Voir Battre comtois ou Chiquer contre.

Hayard, 1907 : Compère.

France, 1907 : Boniment.

— Ni comme moi, reprend un collègue : je n’ai pas mon pareil, je m’en flatte, pour débiter un comtois. Je suis sûr de mon effet ; les badauds m’achètent tout ce que je veux.

(Louis Barron, Paris Étrange)

France, 1907 : Compère.

Des tonnerres de bravos accueillirent la victoire du comtois. En une seconde, l’arène fut pleine d’oranges, de cigares et de fleurs.
— T’auras du moins d’quoi fumer ! dit le jongleur de poids, en aidant l’Italien à ramasser cette moisson. Mais, pour ta soupe, je crois qu’tu feras bien de la chercher ailleurs.

(Hugues Le Roux, Les Larrons)

Fayaut, fayot

France, 1907 : Haricot blanc.

Bientôt on fit route pour France : sa peau livide devint plus claire et rosée ; il faisait sa barbe chaque semaine ; il usait à se débarbouiller sa ration d’eau de chaque matin ; il laissait brûler ses fayauts (haricots blancs) ; il avait cessé de fumer, de chiquer.

(Les Baleniers)

La véritable orthographe est fayot, du provençal fayol, haricot.

Mais ces braves gens ne limitent pas à ces cures morales leur intervention aussi vaine que tapageuse. Parfois ils font aussi blanchir les cellules, et s’enquièrent du nombre de mètres cubes d’air indispensables à la vie des prisonniers, ils tonnent contre les fayots en carton-pierre et le pseudo-portelaines, accommodé à l’oléo-blagarine !…

(P. Peltier d’Hampol, La Nation)

Fricoter

Delvau, 1866 : v. a. et n. Dépenser de l’argent, le boire ou le manger ; faire la noce ; se régaler.

Delvau, 1866 : v. n. Se mêler d’affaires véreuses ; pêcher en eau trouble.

Rigaud, 1881 : S’amuser ; tripoter à la Bourse, dans le commerce. — Dans le jargon des typographes, c’est le synonyme de chiquer des sortes. — Fricoter de l’argent, dépenser de l’argent.

Boutmy, 1883 : v. a. Prendre des sortes dans la casse de ses compagnons ; synonyme de piller.

Fustier, 1889 : « Les secrétaires, les commis d’état-major qu’on appelle fricoteurs au régiment, sont assis dans une salle au rez-de-chaussée, autour d’une immense table. »

(Constitutionnel, août 1882)

Rossignol, 1901 : Tripoter. Celui qui a la conscience élastique, qui fait argent de tout, fricote ; c’est un fricoteur.

France, 1907 : Faire.

— Nous avons dans le quartier le boulevard Richard-Lenoir, la place de la Bastille et la gare de Vincennes… Mais là, rien à fricoter… C’est plein de femmes, toutes plus méchantes les unes que les autres, qui sont jalouses chaque fois qu’elles en voient une nouvelle, et qui seraient les premières à la « donner » aux agents… Les premières fois, ça finirait par des batteries. Donc, nisco… D’autant plus que le public n’est pas fameux : des types du faubourg, des artilleurs de Vincennes ou des poivrots… Ça vaut pas la peine qu’on se dérange, et faut laisser ça aux Marie-sans-dents. T’es trop jolie et trop jeune pour eux.

(Oscar Méténier, Madame la Boule)

France, 1907 : S’amuser en noces et festins, boire et manger dans les gargotes.

Gueule

d’Hautel, 1808 : Pour bouche.
Il feroit tout pour la gueule. Se dit d’un homme qui aime excessivement la bonne chère.
Se prendre de gueule. S’injurier, se quereller à la manière des gens du port, des poissardes.
Avoir la gueule morte. Être confondu, ne savoir plus que dire.
Il n’a que de la gueule. Pour, c’est un hâbleur qui ne fait que parler, qui n’en vient jamais au fait quand il s’agit de se battre.
Mots de gueule. Pour, paroles impures, mots sales et injurieux.
La gueule du juge en pétera. Pour dire qu’une affaire amènera un procès considérable.
Il est venu la gueule enfarinée. Voyez Enfariner.
Gueule fraîche. Parasite, grand mangeur, toujours disposé à faire bombance.
Il a toujours la gueule ouverte. Se dit d’un bavard, d’un parleur éternel.
Gueule ferrée ; fort en gueule. Homme qui n’a que des injures dans la bouche.

Larchey, 1865 : Bouche.

Il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce mot.

(P. Borel, 1833)

Gueule fine : Palais délicat.

Un régime diététique tellement en horreur avec sa gueule fine.

(Balzac)

Fort en gueule : Insulteur. — Sur sa gueule : Friand.

L’on est beaucoup sur sa gueule.

(Ricard)

Faire sa gueule : Faire le dédaigneux. — Casser, crever la gueule : Frapper à la tête.

Tu me fais aller, je te vas crever la gueule.

(Alph. Karr)

Gueuler : Crier.

Leurs femmes laborieuses, De vieux chapeaux fières crieuses, En gueulant arpentent Paris.

(Vadé, 1788)

Delvau, 1866 : s. f. Appétit énorme. Être porté sur sa gueule. Aimer les bons repas et les plantureuses ripailles. Donner un bon coup de gueule. Manger avec appétit.

Delvau, 1866 : s. f. Bouche. Bonne gueule. Bouche fraîche, saine, garnie de toutes ses dents.

Delvau, 1866 : s. f. Visage. Bonne gueule. Visage sympathique. Casser la gueule à quelqu’un. Lui donner des coups de poing en pleine figure. Gueule en pantoufle. Visage emmitouflé.

Rigaud, 1881 : Bouche. — Fine gueule, gourmet. — Porté sur la gueule, amateur de bonne chère. — Fort, forte en gueule, celui, celle qui crie des injures. — Gueule de travers, mauvais visage, mine allongée. — Gueule de raie, visage affreux. — Gueule d’empeigne, palais habitué aux liqueurs fortes et aux mets épicés ; laideur repoussante, bouche de travers, dans le jargon des dames de la halle au XVIIIe siècle, qui, pour donner plus de brio à l’image, ajoutaient : garnie de clous de girofle enchâssés dans du pain d’épice. — Gueule de bois, ivresse. — Roulement de la gueule, signal du repas, — dans le jargon du troupier. — Taire sa gueule, se taire. — Faire sa gueule, être de mauvaise humeur, bouder. Se chiquer la gueule, se battre à coups de poing sur le visage. — Crever la gueule à quelqu’un, lui mettre le visage en sang. — La gueule lui en pète, il a la bouche en feu pour avoir mangé trop épicé.

France, 1907 : Bouche.

— Dites-moi, papa, quand je saurai le latin, quel état ne donnerez-vous ? — Fais-toi cuisinier, mon ami : la gueule va toujours. — Mais, s’il y avait encore une révolution ? — Qu’importe !… Fais-toi cuisinier : nous avons vu passer les rois, les princes, les seigneurs, les magistrats, les financiers, mais les gueules sont restées : il n’y a que cela d’impérissable.

(Hoffman)

Dans le quartier Mouffetard :
Monsieur fait une scène horrible à Madame, qui finit par lui dire :
— Veux-tu taire ton bec ?
Alors l’héritier présomptif, qui a jusque-là écouté en silence :
— C’est bien vilain, maman, de dire : ton bec en parlant de la gueule de papa.

Et Grenipille fait souche
De petits Grenipillons.
Adieu les beaux papillons
Qui voltigeaient sur sa bouche
Dont nous nous émerveillions !
Elle aura gueule farouche,
La peau rude en durillons,
Sous les yeux de noirs sillons,
Pauvre mère qui s’accouche
Toute seule en ses haillons,
Ah ! guenilles, guenillons !
Et Grenipille fait souche
De petits Grenipillons.

(Jean Richepin)

— Ainsi, j’ai une vraie princesse pour cliente la fille d’un roi : elle vient chez moi deux fois la semaine, une personne bien distinguée, bien intelligente : malheureusement elle se saoule la gueule, et puis elle a de mauvaises habitudes. Elle faisait l’amour avec un ours, comme je vous le dis, Monsieur, avec un ours tout brun, tout velu : j’avais une peur de c’t’animal ! Je lui avais dit : Ça finira mal, un beau jour il vous mordra ! Ça n’a pas manqué et pas plus tard qu’hier… C’était à prévoir… quand elle se mettait nue, il faisait hou, hou, hou ; de l’antichambre on l’entendait, ça faisait froid.

(Jean Lorrain, Le Journal)

France, 1907 : Visage.

— Contemple encore là, sur le trottoir, devant l’entrée du tribunal civil, je crois, ces bêtes de justice, ces bas clercs d’avoués ou d’hommes d’affaires marrons, les chiens de procédure qui rapportent le papier timbré chez le maître. Hein ! leur trouves-tu assez des gueules de loups-cerviers, des mines de fouines ou des allures de chacals ?
— Ils me dégoûtent trop. Passons de l’autre côté pour ne pas les frôler.

(Félicien Champsaur)

Tas d’inach’vés, tas d’avortons
Fabriqués avec des viand’s veules.
Vos mèr’ avaient donc pas d’tétons
Qu’a’s ont pas pu vous fair’ des gueules ?

(Aristide Bruant)

Pendant qu’sur le bitume
La môm’ fait son turbin,
Chaqu’ gigolo l’allume
Chez le troquet du coin,
Quand elle rentre seule,
N’ayant pas d’monacos,
Ils lui défonc’nt la… gueule,
Les petits gigolos !

(Léo Lelièvre)

— Ah ! sa chiquerie avec Kaoudja a été épatante, c’était à propos d’un môme ! J’y étais et c’est la Goulue qui a écopé… Elle était par-dessous et Kaoudja voulait lui couper le nez avec ses dents. La Goulue criait :
— Ma pauvre gueule ! ma pauvre gueule !

(Oscar Méténier)

Lascar

Larchey, 1865 : Fantassin.

Vient de l’arabe el-askir qui a la même signification. Date sans doute de l’expédition d’Égypte.

(De Vauvineux)

A-t-il du toupet, le vieux Lascar ! dit l’invalide dans son langage pittoresque.

(Balzac)

Delvau, 1866 : s. m. Nom que — dans l’argot des troupiers et du peuple — on donne à tout homme de mauvaises mœurs, à tout réfractaire, à tout insurgé contre la loi, la morale et les choses établies. C’est une allusion aux mœurs des matelots indiens, malais ou autres, qui naviguent sur des bâtiments européens, hollandais principalement, et qui, tirés de la classe des parias, ne passent pas pour de parfaits honnêtes gens.

Rigaud, 1881 : Soldat qui a longtemps servi, soldat qui connaît toutes les ficelles du métier.

Ah ! le lascar ! se dit Max, il est de première force, je suis perdu.

(Balzac, Un Ménage de garçon)

La Rue, 1894 : Homme roué, qui connaît toutes les ficelles.

France, 1907 : Le mot a des significations diverses et contradictoires. Il signifie un malin, habile, solide au poste, un bon salut et aussi un fainéant, un tireur au flanc.

Le commandant, un vieux lascar
Dont le sang a payé les grades,
Me dis : Merci, c’est bien, moutard !
Bientôt, comme les camarades,
Je te ferai passer gabier,
Et qui sait ?… Enfant, persévère,
Un jour tu seras officier :
Devant toi s’ouvre la carriére.

— Qu’est-ce qui m’a foutu un tas de lascars comme ça… des fricoteurs qui ne songent qu’à gobeloter ? Allons, à l’ours, et vivement !

(Les Joyeusetés du régiment)

Il signifie aussi camarade, compagnon, dans l’argot des voleurs :

— Tous les lascars de l’atelier pouvaient turbiner à leur gré. Moi, je n’avais pas plus tôt le dos tourné à mon ouvrage pour grignoter mon lartif ou pour chiquer mon Saint-Père (tabac), que le louchon était sur mon dos pour m’écoper.

(Mémoires de M. Claude)

Primitivement, lascar signifiait simplement fantassin, de l’arabe el askir, même sens.

Longuette de trèfle

Rigaud, 1881 : Tabac à chiquer, tabac en ficelle.

Mastiquer

Delvau, 1866 : v. n. Manger, — dans l’argot du peuple en général, et en particulier des francs-maçons, qui se livrent à la mastication comme de simples profanes.

Rigaud, 1881 : « Cacher ingénieusement les avaries et les voies d’eau d’un soulier, au moyen d’un enduit spécial de graisse noire ou autre drogue équivalente. » (F. Mornand, La Vie de Paris)

Rigaud, 1881 : Manger ; c’est-à-dire se livrer à la mastication.

La Rue, 1894 : Manger.

France, 1907 : Manger. La fréquence des équivalents indique mieux que toutes les statistiques morales la place tenue par certaines passions et les besoins naturels. Nous avons déjà vu quelle place tenait dans les synonymes l’acte qui perpétue les espèces et celui au moyen duquel on s’abreuve, en voici pour le manger une légion : béquiller ; becqueter ; tortiller du bec ; bouffer ; boulotter ; briffer ; brouter ; chiquer ; casser la croustille ; se caler, se calfater le bec ; se coller quelque chose dans le fanal, dans le fusil, dans le tube ; chamailler des dents ; cacher ; se caresser l’angoulême ; clapoter ; croustiller ; charger pour la Guadeloupe ; déchirer la cartouche ; débrider la margoulette ; se l’envoyer ; engouler ; engueuler ; effacer ; friturer ; friper ; se faire le jabot ; gobichonner ; gonfler ; se graisser les balots ; jouer des badigoinces, des dominos, des osanores ; se lester la cale ; mettre de l’huile dans la lampe ; morfailler ; se mettre quelque chose dans le cadavre ; pitancher ; travailler pour Jules ; passer à la tortore ; tortorer, etc.

Pisser de l’œil

Virmaître, 1894 : Pleurer.
— Depuis que mon homme a foutu le camp, je pisse de l’œil comme une fontaine Wallace (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Voir Chiquer.

Pour chiquer !

Fustier, 1889 : Allons donc ! Plaisanterie ! argot du bagne.

Se chiquer

Rossignol, 1901 : Se battre.

Sorte

d’Hautel, 1808 : Plaisanterie, gausse, mensonge, gasconnade, conte fait à plaisir, récit peu digne de foi.
C’est une sorte, une bonne sorte. Pour dire, que ce que dit quelqu’un est controuvé ; que c’est une plaisanterie, un conte en l’air.

Delvau, 1866 : s. f. Mauvaise raison, faux prétexte, balançoire, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Mensonge, bourde, mystification, — dans le jargon des typographes. — Au propre, les sortes sont les lettres de même caractère, de même sorte. — Chiquer des sortes, puiser dans la casse du voisin les lettres dont on a besoin.

Boutmy, 1883 : s. f. Quantité quelconque d’une même espèce de lettres. Au figuré, conte, plaisanterie, baliverne. « Conter une sorte », c’est narrer une histoire impossible interminable, cocasse, et que tout le monde raconte à peu près dans les mêmes termes. Les sortes varient à l’infini ; en voici quelques exemples : « Oui, Bidaut » est une réplique qui signifie « Oui, oui, c’est bien, soit ; je n’en crois pas un mot. » — « Il paraît qu’il va passer sur le nouveau labeur : le Rhinocéros. On dit que ça fait au moins 400 feuilles in-144, en cinq mal au pouce, cran sur l’œil. » Ou bien encore : « Le prote va mettre en main l’Histoire de la Chine dont la préface fera à elle seule 45 vol in-12. » C’est une scie qu’on monte aux nouveaux pour leur faire croire que le travail abonde. On dit aussi « Le pape est mort ! » quand on entend remuer l’argent de la banque, parce que ce bruit argentin rappelle celui des cloches qui annoncent la mort du pape. Quand un compositeur veut rompre le silence monotone observé depuis quelque temps, il s’écrie : « Tu disais donc, Matéo, que cette femme t’aimait ? » comme s’il reprenait tout à coup un dialogue commencé. Il y a aussi des sortes en action. Quand un compositeur n’est pas venu travailler, surtout le lundi, ses compagnons prennent sa blouse, la remplissent de maculatures, en font un mannequin qu’ils placent sur un tabouret devant sa casse, lui mettent en main un composteur et lui donnent l’attitude d’un compositeur dans son dur. « Quand un compositeur n’est pas matineux, dit l’auteur de Typographes et gens de lettres, ses compagnons, pendant son absence, lui font une petite chapelle. C’est l’assemblage de mille choses plus disparates les unes que les autres : blouses, vieux souliers, composteurs, galées, bouteilles vides, qu’on dispose artistement en trophée ; puis on allume autour tous les bouts de chandelle que l’on peut trouver. » Voici une autre sorte en action dont la victime s’est longtemps souvenue. C’était dans un atelier voisin du quai des Grands-Augustins. Il y a quelques années se trouvait sur ce quai le marché aux volailles connu sous le nom de la Vallée. Il arrivait parfois aux typographes de s’y égarer et d’acheter à la criée un lot de volailles : des poulets, des pigeons ou des oies. À l’atelier, on se partageait le lot acheté. Chacun contribuait au prorata de la dépense. On faisait des parts ; mais ces parts ne pouvaient jamais être égales : il était impossible, en effet, de disséquer les volatiles. Force était donc de tirer au sort. Il arriva un jour qu’un jeune fiancé gagna à cette loterie d’un nouveau genre une oie superbe, une oie de 15 livres, une oie grasse, blanche et dodue. Joyeux, il l’enveloppe soigneusement dans une belle feuille de papier blanc, à laquelle il adjoint un journal du jour, puis une maculature. Il ficelle le tout et dépose précieusement le paquet sous son rang. Le soir arrive ; notre jeune homme se hâte d’endosser son paletot, prend son paquet sous le bras et court, tout empressé, chez les parents de sa fiancée. « Je viens dîner avec vous », s’écrie-t-il. Puis, discrètement, avec un clignement d’yeux significatif, il remet à la ménagère son précieux fardeau ; c’en était un véritablement. On se met à table, on cause, on boit, on rit. La ménagère, curieuse de faire connaissance avec le cadeau du fiancé, profite d’un moment pour s’esquiver. Elle revient bientôt après, le visage allongé, et s’assied à sa place en grommelant. L’amoureux typo, s’apercevant de la mauvaise humeur de sa future belle-mère, veut en connaître la cause. On l’emmène à la cuisine, et quelle n’est pas sa stupéfaction de voir son oie changée en tiges de bottes moisies, en vieilles savates et autres objets aussi peu appétissants. Un compagnon facétieux avait accompli la métamorphose. L’oie fut mangée le lendemain chez un marchand de vin du voisinage. Le fiancé, dit-on, fut de la fête. Autre sorte en action, à laquelle ne manquent pas de se laisser prendre les novices. On a placé le long du mur, à une hauteur suffisante pour qu’il ne soit pas possible de voir ce qu’il contient, un sabot qui est censé vide. Le monteur de coup s’essaye à jeter une pièce de monnaie ; mais il n’atteint jamais le but. Un plâtre, impatienté de sa maladresse et tout heureux de se distinguer, tire une pièce de deux sous de sa poche, et, après quelques tentatives, la loge dans le sabot. Il est tout fier de son triomphe ; mais il ne veut pas laisser sa pièce. Pour l’avoir, il se hausse sur la pointe des pieds, plonge ses doigts dans le sabot, et les retire remplis… comment dire ? remplis d’ordure. Il existe des milliers de sortes dont beaucoup sont très vieilles et que la tradition a conservées jusqu’à nos jours.

La Rue, 1894 : Mensonge, bourde, mystification.

Virmaître, 1894 : Quand un camarade quitte son rang pour aller raconter à un copain une histoire de brigand inventée de toutes pièces, l’autre lui répond :
— Laisse-moi avec ta sorte.
Pour une mauvaise plaisanterie l’aile à un camarade, la réponse est la même. L’expression sorte vient de ce que, lorsqu’il manque des caractères dans une casse, la sorte est absente.
Sortier, celui qui fait des sortes (Argot d’imprimerie).

France, 1907 : Conte, baliverne, plaisanterie. Conter une sorte, dit Eugène Boutmy, c’est narrer une histoire impossible, interminable, cocasse, et que tout le monde raconte à peu près dans les mêmes termes. Les sortes varient à l’infini ; en voici quelques exemples : « Oui, Bidaut » est une réplique qui signifie : « Oui, oui, c’est bien, soit : je n’en crois pas un mot. » — On dit aussi : « Le pape est mort ! » quand on entend remuer l’argent de la banque, parce que ce bruit argentin rappelle celui des cloches qui annoncent la mort du pape.— Quand un compositeur veut rompre le silence monotone observé depuis quelque temps, il s’écrie : « Tu disais donc, Mateo, que cette femme t’aimait ? » comme s’il reprenait tout à coup un dialogue commencé.

Il y a aussi des sortes en action. Quand un compositeur n’est pas venu travailler, surtout le lundi, ses compagnons prennent sa blouse, la remplissent de maculatures, en font un mannequin qu’ils placent sur un tabouret devant sa casse, lui mettant en main un composteur et lui donnant l’attitude d’un compositeur dans son dur.

(L’Agot des typographes)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique