Entrez le mot à rechercher :
  Mots-clés Rechercher partout 


Affaire juteuse

Delvau, 1866 : s. f. D’un bon rapport. Argot des Mercadets.

Appétit

d’Hautel, 1808 : Changement de viande met en appétit. Manière proverbiale d’exprimer le dégoût que l’on conçoit pour les choses dont on fait un usage journalier.
L’appétit vient en mangeant. Signifie que plus on a de bien, plus on veut en avoir.
Un cadet de haut appétit. Pour dire un gros mangeur ; un gouliafre, un glouton.
Un appétit de femme grosse. C’est-à-dire un appétit bizarre et déréglé.

Atout

d’Hautel, 1808 : Terme burlesque ; qui équivaut à mornifle, taloche, horion.
Il a reçu un fameux atout. Pour dire il a été rossé, équipé d’une belle manière.

Vidocq, 1837 : s. m. — Estomac.

un détenu, 1846 : Estomac.

Larchey, 1865 : Coup grave.

Voilà mon dernier atout… Vous m’avez donné le coup de la mort.

(Balzac)

Expression de joueurs de cartes, qui ont appliqué aux accidents de la vie le nom de l’ennemi que craignent leurs combinaisons. Atout : Courage (Vidocq).

Je ne me plains pas. Tu es un cadet qui a de l’atout.

(E. Sue)

Même allusion ; seulement elle est retournée. L’homme a ici l’atout dans le jeu de sa vie au lieu de l’avoir contre lui.
Atouser : Encourager (Vidocq). — C’est-à-dire donner de l’atout.

Delvau, 1866 : s. m. Aplomb, acquis, assurance, — dans l’argot du peuple qui sait par expérience que les gens de cœur marchent volontiers le front haut, comme défiant les lâches.

Delvau, 1866 : s. m. Argent, monnaie, — dans l’argot des faubouriens. Signifie aussi capacités, talents.

Delvau, 1866 : s. m. Coup plus ou moins grave que l’on reçoit en jouant — maladroitement — des poings avec quelqu’un.

Delvau, 1866 : s. m. Courage, — parce que souvent au jeu de cartes, l’atout c’est du cœur.

Delvau, 1866 : s. m. Estomac, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Contusion ; coup de poing. Retourner atout, donner une gifle.

Rigaud, 1881 : Courage. — Avoir de l’atout, avoir du courage.

La Rue, 1894 : Courage. Coup. Estomac.

Virmaître, 1894 : Avoir du courage. Avoir des atouts dans son jeu. Un zouave rencontre son capitaine accompagné de sa femme, il leur lance au nez un pet à tout casser en criant : Atout. Le capitaine, se retournant, lui envoie un magistral coup de pied dans le cul en disant : Je coupe. Le soldat répond : Ah ! je ne savais pas que vous aviez la dame seconde ! Recevoir un atout : être sérieusement blessé. C’est sans doute d’atout que, par corruption, on a fait attiger (Argot du peuple). N.

Hayard, 1907 : Courage, audace, coup.

France, 1907 : Argent ; argot des faubouriens.

France, 1907 : Courage, aplomb, assurance : Quand on a les atouts dans son jeu, on va hardiment.

Tu m’as donné la bonne mesure, tu es un cadet qui a de l’atout.

(Eugène Sue)

Signifie aussi coup : recevoir des atouts, et, dans l’argot des voleurs, estomac.

Blague

Larchey, 1865 : Causerie. — On dit : J’ai fait quatre heures de blague avec un tel.
Blague : Verve ; faconde railleuse.

Quelle admirable connaissance ont les gens de choix des limites où doivent s’arrêter la raillerie et ce monde de choses françaises désigné sous le mot soldatesque de blague.

(Balzac)

Blague : Plaisanterie.

Je te trouve du talent, là sans blague !

(De Goncourt)

Pas de bêtises, mon vieux, blague dans le coin !

(Monselet)

Pousser une blague : Conter une histoire faite à plaisir.

Bien vite, j’pousse une blague, histoire de rigoler.

(F. Georges, Chansons)

Ne faire que des blagues : Faire des œuvres de peu de valeur.
L’étymologie du mot est incertaine. d’Hautel (1808) admet les mots blaguer et blagueur avec le triple sens de railler, mentir, tenir des discours dénués de sens commun. — Cet exemple, des plus anciens que nous ayions trouvés, ne prend blague qu’en mauvaise part. On en trouverait peut-être la racine dans le mot blaque qui désignait, du temps de ménage, les hommes de mauvaise foi (V. son dictionnaire). — M. Littré, qui relègue blague et blaguer parmi les termes du plus bas langage, donne une étymologie gaëlique beaucoup plus ancienne blagh souffler, se vanter.

Delvau, 1866 : s. f. Gasconnade essentiellement parisienne, — dans l’argot de tout le monde.
Les étymologistes se sont lancés tous avec ardeur à la poursuite de ce chastre, — MM. Marty-Laveaux, Albert Monnier, etc., — et tous sont rentrés bredouille. Pourquoi remonter jusqu’à Ménage ? Un gamin s’est avisé un jour de la ressemblance qu’il y avait entre certaines paroles sonores, entre certaines promesses hyperboliques, et les vessies gonflées de vent, et la blague fut ! Avoir de la blague. Causer avec verve, avec esprit, comme Alexandre Dumas, Méry ou Nadar. Avoir la blague du métier. Faire valoir ce qu’on sait ; parler avec habileté de ce qu’on fait. Ne faire que des blagues. Gaspiller son talent d’écrivain dans les petits journaux, sans songer à écrire le livre qui doit rester. Pousser une blague. Raconter d’une façon plus ou moins amusante une chose qui n’est pas arrivée.

Rigaud, 1881 : Mensonge, bavardage, plaisanterie, verve.

Ils (les malthusiens) demandent ce que c’est que la morale. La morale est-elle une science ? Est-elle une étude ? Est-elle une blague ?

(L. Veuillot, Les Odeurs de Paris)

M. F. Michel fait venir blague de l’allemand balg, vessie à tabac, avec transposition de l’avant-dernière lettre. M. Nisard soutient que le mot descend de bragar, braguar, qui servait à désigner soit une personne richement habillée, soit un objet de luxe. Quant à M. Littré, il le fait remonter à une origine gaélique ; d’après lui, blague vient de blagh, souffler, se vanter. Quoi qu’il en soit, le mot a été employé d’abord et propagé par les militaires, vers les premières années du siècle, dans le sens de gasconnade, raillerie, mensonge (V. Dict. de d’Hautel, 1806, Cadet Gassicourt, 1809, Stendhal, 1817). Sans remonter aussi loin, il ne faut voir dans le mot blague qu’un pendant que nos soldats ont donné au mot carotte.

France, 1907 : À un grand nombre de significations ; d’abord, mensonge, hâblerie. « Blague à part, causons comme de bons camarades que nous sommes. »

— Non, ma chérie, le bonheur n’est pas une blague, comme tu le dis, mais les gens sont idiots avec leur manière de concevoir la vie. Être heureux, qu’est-ce que cela évoque à l’esprit ? Une sensation pareille qui dure des années après des années ! Vois combien c’est inepte… L’existence est faite d’une quantité de secondes toutes différentes et qu’il s’agit de remplir les unes après les autres, comme des petits tubes en verre. Si tu mets dans tes petits tubes de jolis liquides colorés et parfumés, tu auras une suite exquise de sensations délicates qui te conduiront sans fatigue à la fin des choses… On veut toujours juger la vie humaine par grands blocs, c’est de là que vient tout le mal… Amuse la seconde que tu tiens, fais-la charmante, ne songe pas qu’il en est d’autres… Voilà comment on est heureux… le reste est de la blague.

(J. Ricard, Cristal fêlé)

Blague signifie ensuite plaisanterie, raillerie.

Le spectacle est d’autant plus curieux qu’on est les uns sur les autres et que la promiscuité y est presque forcée.
Le garçon du restaurant y blague le client qu’il servait tout à l’heure avec respect ; les souteneurs y débattent leurs petites affaires avec leurs douces moitiés au nez et à la barbe de ceux qui viennent de payer ces filles.
C’est la tour de Babel de la débauche nocturne.

(Édouard Ducret, Paris-Canaille)

C’est à l’héroïque blague, à l’irrespect du peuple de Paris, que Rochefort dut son succès. La Lanterne d’Henri Rochefort est une œuvre collective. C’est l’étincelle d’un courant. Ce courant lui était fourni par la pile immense, surchargée des mécontentements publics.

(Paul Buquet, Le Parti ouvrier)

Blague, faconde, verve, habileté oratoire.

Un homme d’esprit et de bonnes manières, le comte de Maussion, a donné au mot blague une signification que l’usage a consacrée : l’art de se présenter sous un jour favorable, de se faire valoir, et d’exploiter pour cela les hommes et les choses.

(Luchet)

Blague, causerie.

Bon pour cadet !

Delvau, 1866 : Se dit d’une lettre désagréable ou d’un journal ennuyeux que l’on met dans sa poche pour servir de cacata charta. C’est l’histoire du sonnet d’Oronte.

Cadet

d’Hautel, 1808 : Un cadet hupé. Le coq du village ; campagnard qui a du foin dans ses bottes ; garçon jeune, robuste et vigoureux.
Le cadet. Pour dire le derrière.
C’est un torche cadet ; ce n’est bon qu’à torcher cadet. Se dit d’un papier inutile, ou pour marquer le mépris que l’on fait d’un mauvais ouvrage.
Cadet de haut appétit. Voy. Appétit.

Ansiaume, 1821 : Pince pour voler.

Il faut un fameux cadet pour débrider la lourde de l’antonne.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Pince en fer (Voyez Monseigneur).

Vidocq, 1837 : s. m. — Pince de voleur.

M.D., 1844 : Instrument avec lequel on casse une porte.

un détenu, 1846 : Principal outil pour casser les portes.

Halbert, 1849 : Outil pour forcer les portes.

Larchey, 1865 : Derrière.

Sur un banc elle se met. C’est trop haut pour son cadet.

(Vadé)

Larchey, 1865 : Individu. — Pris souvent en mauvaise part.

Le cadet près de ma particulière s’asseoit sur l’ banc.

(Le Casse-Gueule, chanson, 1841)

Larchey, 1865 : Pince de voleur (Vidocq). — Cadet a ici le sens d’aide, de servant. On sait que le nom de cadet est donné aux apprentis maçons. V. Caroubleur.

Delvau, 1866 : s. m. Les parties basses de l’homme, « la cible aux coups de pied ». Argot du peuple. Baiser Cadet. Faire des actions viles, mesquines, plates. Faubouriens et commères disent fréquemment, pour témoigner leur mépris à quelqu’un ou pour clore une discussion qui leur déplaît : « Tiens, baise Cadet ! »

Delvau, 1866 : s. m. Outil pour forcer les portes. Même argot [des voleurs].

Delvau, 1866 : s. m. Synonyme de Quidam ou de Particulier. Tu es un beau cadet ! Phrase ironique qu’on adresse à celui qui vient de faire preuve de maladresse ou de bêtise.

Rigaud, 1881 : Apprenti maçon.

Rigaud, 1881 : Derrière. — Baiser cadet, se conduire ignoblement. — Baise cadet, apostrophe injurieuse à l’adresse d’un importun, d’un ennuyeux personnage ; locution autrefois très répandue dans le grand monde des halles où, pour un rien, Cadet était sur le tapis et quelquefois à l’air.

Rigaud, 1881 : Pince à l’usage des voleurs, petite pince.

La Rue, 1894 : Petite pince de voleur. Le postérieur. Paquet d’objets votés ; fargué au cadet, chargé du vol.

Virmaître, 1894 : Le postérieur.
— Viens ici, bibi, que je torche ton petit cadet.
— Tu as une figure qui ressemble à mon cadet (Argot du peuple).

France, 1907 : Individu quelconque ; apostrophe adressée à quelqu’un qui vient de faire une bêtise : Vous êtes un fameux cadet. Se dit aussi pour un paquet d’objets volés. Cadet de mes soucis, chose qui n’importe pas et dont je ne m’inquiète nullement.

Les femmes veulent qu’on obéisse, non à ce qu’elles disent, mais à ce qu’elles pensent. Avec elles, il faut sentir et non pas raisonner. Aussi bien la logique est-elle le cadet de leurs soucis. Un jour, une de mes bonnes amies m’a donné là-dessus une leçon dont j’ai fait mon profit. Je veux que vous en ayez votre part.

(Hugues Le Roux)

France, 1907 : Le derrière.

— Monsieur Coquelin cadet ?
Et, debout devant son armoire à glace, en manches de chemise, un bonnet de coton rouge sur la tête, la figure navrée, j’aperçus Cadet !
J’éclatai de rire.
— Pourquoi ce bonnet ? vous êtes malade ?
— J’ai un clou.
— Sur le crâne ?
— Non, plus bas… Ici. Mais ne le dites pas.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’il ne serait pas content… mon homonyme, sur lequel je ne puis plus m’asseoir.

(Lucien Puech, Gil Blas)

Bon pour Cadet, chose de nulle valeur. Baiser Cadet, faire des actions basses, se mettre à plat ventre devant un chef, ce que les faubouriens appellent lécher le cul.

France, 1907 : Pince de voleurs ; paquet d’objets volés.

Cadet de haut appétit

Delvau, 1866 : s. m. Grand mangeur, ou dépensier.

Cadet de mes soucis (c’est le)

Delvau, 1866 : Phrase de l’argot du peuple, qui signifie : Je ne m’inquiète pas de cela, je m’en moque.

Cadet, monseigneur

Clémens, 1840 : Pince en fer à l’usage des voleurs.

Cadets

Virmaître, 1894 : Outils de voleurs (Argot des voleurs). V. Agobilles.

Hayard, 1907 : Outils de cambrioleur.

Cadette

France, 1907 : Dalle, trottoir ; argot des canuts.

Caroubleur

Clémens, 1840 : Voleur avec fausses clefs.

Larchey, 1865 : « Voleur employant des caroubles fabriquées par lui-même sur des empreintes livrées par des domestiques, des frotteurs, des peintres, ou des amants de servantes. — Le Caroubleur à la flan ou à l’esbrouffe vole aussi avec de fausses clés, mais au hasard, dans la première maison venue. Le Caroubleur au fric-frac emploie, au lieu de clés, un pied de biche en fer appelé cadet, monseigneur, ou plume. »

(Vidocq)

Delvau, 1866 : s. m. Individu qui vole à l’aide de fausses clés. On dit aussi caroubleur refilé. Caroubleur à la flan. Voleur à l’aventure.

Rigaud, 1881 : Voleur qui opère à l’aide de fausses clés. — Caroubleur au fric-frac, voleur avec effraction au moyen d’un ciseau à froid, d’un clou, d’une pince.

Virmaître, 1894 : Vol à l’empreinte à l’aide de fausses clés (Argot des voleurs). V. Boîte de Pandore.

Rossignol, 1901 : Celui qui carouble. Le voleur à l’aide de fausses clés est un caroubleur.

Chandelle (tenir la)

Larchey, 1865 : Être placé dans une fausse position, favoriser le bonheur d’autrui sans y prendre part.

Embrassez-vous, caressez-vous, trémoussez vous, moi je tiendrai la chandelle.

(J. Lacroix)

Une chanson imprimée chez Daniel, à Paris, en 1793, — Cadet Roussel républicain, — fournit cet exemple plus ancien :

Cadet Roussel a trois d’moiselles
Qui n’sont ni bell’s ni pucelles,
Et la maman tient la chandelle.

France, 1907 : Se prêter à de honteuses complaisances, favoriser d’illicites amours. Se retirer pour laisser en tête à tête sa femme ou sa fille avec son amant. Les gens qui tiennent la chandelle sont plus communs qu’on ne le pense.

À son destin j’abandonne la belle
Et me voilà. Des esprits comme nous
Ne sont pas faits pour tenir la chandelle.

(Parny)

Chevalier d’industrie

Vidocq, 1837 : s. m. — Les chevaliers d’industrie, quelles que soient d’ailleurs les qualités qu’ils possèdent, n’ont pas marché avec le siècle, ils sont restés stationnaires au milieu des changemens qui s’opéraient autour d’eux, je crois même qu’ils ont reculé au lieu d’avancer ; car j’ai beau regarder autour de moi, je ne reconnais pas, parmi les illustrations comtemporaines, les dignes successeurs des Cagliostro, des comte de Saint-Germain, des Casanova, des chevalier de la Morlière, et de cent autres dont les noms m’échappent.
Ces messieurs de l’ancien régime étaient pour la plupart des cadets de famille, mousquetaires, chevau-légers ou chevaliers de Malte, qui, avant de devenir fripons, avaient commencé par être dupes. Ils portaient la cravate, le jabot et les manchettes de point de Bruxelles, l’habit nacarat, la veste gorge de pigeon, la culotte noire, les bas de soie blancs et les souliers à talons rouges ; l’or et les pierreries étincelaient sur toute leur personne ; ils étaient toujours pimpans, frisés, musqués et poudrés, et lorsqu’il le fallait ils savaient se servir de l’épée qui leur battait le mollet. Un nom illustre, un titre quelconque, qui leur appartenait réellement, ou qu’ils savaient prendre, leur ouvrait toutes les portes ; aussi on les rencontrait quelquefois à l’œil de bœuf, au petit lever, ou dans les salons de la favorite ; comme les plus grands seigneurs ils avaient leur petite maison, ils entretenaient des filles d’opéra ; et le matin avant de sortir, ils demandaient à leur valet s’il avait mis de l’or dans leurs poches, le Chevalier à la Mode de Dancourt, le marquis du Joueur ; et celui de l’École des Bourgeois, sont des types que le lecteur connaît aussi bien que moi.
À cette époque un homme de bonne compagnie devait nécessairement avoir des dettes, et surtout ne pas les payer ; Don Juan faisait des politesses à M. Dimanche, mais Don Juan est une spécialité. Les grands seigneurs et les chevaliers d’industrie du dix-huitième siècle faisaient rosser par leurs gens ou jeter par les fenêtres ceux de leurs créanciers qui se montraient récalcitrants. Les chevaliers d’industrie de l’époque actuelle sont, sauf les qualités qu’ils ne possèdent pas, à-peu-près ce qu’étaient leurs prédécesseurs ; l’humeur des créanciers est plus changée que tout le reste ; ces messieurs, maintenant, ne se laissent ni battre, ni jeter par la fenêtre, mais ils se laissent duper : les chevaliers spéculateurs n’en demandent pas davantage.
Voici l’exposé des qualités physiques et morales que doit absolument posséder celui qui veut suivre les traces des grands hommes de la corporation :
Un esprit vif et cultivé, une bravoure à toute épreuve, une présence d’esprit inaltérable, une physionomie à la fois agréable et imposante, une taille élevée et bien prise.
Le chevalier qui possède ces diverses qualités n’est encore qu’un pauvre sire, s’il ne sait pas les faire valoir ; ainsi il devra, avant de se lancer sur la scène, s’être muni d’un nom d’honnête homme ; un chevalier d’industrie ne peut se nommer ni Pierre Lelong, ni Eustache Lecourt.
Sa carrière est manquée s’il est assez sot pour se donner un nom du genre de ceux-ci : Saint-Léon, Saint-Clair, Saint-Firmin, ou quelque autre saint que ce soit ; le saint est usé jusqu’à la corde.
Pourvu d’un nom, l’aspirant doit se pourvoir d’un tailleur. Ses habits, coupés dans le dernier goût, sortiront des ateliers de Humann, de Barde ou de Chevreuil : le reste à l’avenant ; il prendra ses gants chez Valker, son chapeau chez Bandoni, ses bottes chez Concanon, sa canne chez Thomassin ; il ne se servira que de foulards de l’Inde, et de mouchoirs de fine batiste ; il conservera ses cigares dans une boîte élégante, des magasins de Susse ou de Giroux.
Il se logera dans une des rues nouvelles de la Chaussée-d’Antin. Des meubles de palissandre, des draperies élégantes, des bronzes, des globes magnifiques, des tapis de Lamornaix, garniront ses appartements.
Ses chevaux, seront anglais, son tilbury du carrossier à la mode.
Son domestique ne sera ni trop jeune ni trop vieux ; perspicace, prévoyant, audacieux et fluet, il saura, à propos, parler des propriétés de monsieur, de ses riches et vieux parents, etc., etc.
Lorsque l’aspirant se sera procuré tout cela, sans débourser un sou, il aura gagné ses éperons de chevalier.
Un portier complaisant est la première nécessité d’un chevalier d’industrie, aussi le sien sera choyé, adulé, et surtout généreusement payé.
Lorsque toutes ses mesures sont prises, le chevalier entre en lice et attaque l’ennemi avec l’espoir du succès ; alors les marchands et les fournisseurs attendent dans son antichambre qu’il veuille bien les recevoir ; quelquefois même un escompteur délicat apporte lui-même de l’argent au grand personnage ; à la vérité, cet honnête usurier vend ses écus au poids de l’or, il ne prend que 4 ou 5 p. % par mois, et l’intérêt en dedans, de sorte que l’emprunteur ne reçoit que très-peu de chose, mais toujours est-il qu’il reçoit, tandis qu’il est positif que le marchand d’argent ne recevra jamais rien.

Culot

d’Hautel, 1808 : Le culot. Pour dire le cadet ; le dernier né.

Hayard, 1907 : Effronterie, le dernier, la fin.

France, 1907 : Dernier, du latin culus, cul, extrémité. Le dernier d’une couvée, d’une famille, le dernier promu dans un grade, le dernier arrivé. En Berry, culot signifie croupion.

Des sept officiers, il ne reste plus que moi, claquant de fièvre, avec deux blessures, l’une à l’épaule et l’autre au bras gauche. Et lorsque je prends l’aigle, moi le culot du régiment, qui n’ai pas trois poils de moustache, qui porte encore mon pantalon à bande bleue de « fine galette », je me sens ragaillardi comme si je venais de boire quelque longue lampée de vieille eau-de-vie.

(René Maizeroy)

Une grande, Glaé, noire de crin et de peau, les yeux comme des myrtilles sous sa taroupe, déjà poitrinait quand à peine le culot s’éssayait à téter son suçon. Elle touchait à ses quinze ans.

(Oscar Méténier)

France, 1907 : Résidu laissé au fond d’une pipe.

Près des théâtres, dans les gares,
Entre les arpions des sergots,
C’est moi que j’cueill’ les bouts d’cigares,
Les culots d’pipe et les mégots.

(Jean Richepin)

France, 1907 : Toupet, audace, dans l’argot des polytechniciens ; Avoir du culot à la planche, ne pas se troubler au tableau.

Curieux

d’Hautel, 1808 : On dit d’un homme curieux, indiscret et avare, qu’Il veut tout savoir et ne rien payer.

Vidocq, 1837 : s. m. — Juge d’instruction, président du tribunal.

Halbert, 1849 : Juge.

Larchey, 1865 : Juge d’instruction. — Il est curieux par métier. V. Escrache.

Le curieux a servi ma bille (mon argent).

(Vidocq)

Delvau, 1866 : s. m. Le juge d’instruction, — dans l’argot des voleurs, qui, en effet, n’aiment pas à être interrogés et veulent garder pour eux leurs petits secrets.

Rigaud, 1881 : Commissaire de police. — Juge d’instruction.

La Rue, 1894 : Commissaire de police. Juge d’instruction. Président d’assises.

Virmaître, 1894 : Juge (Argot des voleurs). V. Palpeurs.

Rossignol, 1901 : Juge. C’est un curieux, parce qu’il met le nez dans vos affaires.

Hayard, 1907 : Juge.

France, 1907 : Amateur de scènes crapuleuses qui fréquente les bains de vapeur pour assister à des actes honteux. Dans les maisons de tolérance, on les appelle voyants.

En dehors des gens qui se rendent aux bains de vapeur pour satisfaire leurs passions, il y a la clientèle courante que l’hygiène amène seule et où figurent des individus connus sous le nom de curieux. Ils n’aiment pas les femmes, n’ont aucun goût pour les plaisirs contre nature, et cependant ils séjournent des journées entières dans ces établissements : ils mangent, boivent, fument, circulent dans les salles et semblent heureux d’entendre des paroles obscènes, et d’assister à des actes répugnants. C’est là une curiosité maladive assez commune qui charme leurs oreilles et satisfait leur vue.

(Gustave Macé)

France, 1907 : Juge. Il veut, en effet, tout savoir.

— Son couteau… son couteau à lui. Prenez-lui son couteau dans la poche… Vous ne comprenez donc pas, double brute, que quand on trouvera ce couteau, les curieux seront convaincus qu’ils sont en présence d’un suicide… Là ! y êtes-vous ?… Moi, je m’empare des précieux papiers.

(Georges Pradel, Cadet Bamboche)

Grand curieux, président de cour d’assises. Curieux de la planche au pain, président de tribunal. Curieux à mal faire, voleur maladroit.

Enfonceur

d’Hautel, 1808 : Enfonceur de portes ouvertes. Hâbleur, fanfaron qui se vante de choses qu’il n’a pas faites, et qu’il est même incapable de faire.

Vidocq, 1837 : s. m. — Agent d’affaires, payeur de rentes, etc. On peut fort bien ne pas être partisan des privilèges, et cependant s’élever contre les abus qui résultent presque toujours d’une trop grande liberté. Il serait injuste sans doute de mettre des entraves au libre exercice de telle ou telle industrie ; mais, je crois que dans l’intérêt de la sécurité publique, on pourrait sans inconvénient en soumettre la pratique à certaines conditions.
Chacun, aujourd’hui, peut, sans contrôle, s’établir agent d’affaire ou receveur de rentes, aussi une foule d’individus, qui ne sont ni capables, ni moraux, ni solvables, puisqu’un grand nombre d’entre eux sont logés en garni, ont ouvert boutique, et se sont mis à faire les affaires de leurs concitoyens. L’incapacité notoire de ces individus cause quelquefois à leurs cliens un préjudice considérable ; mais cet inconvénient, tout grave qu’il est, est le moindre. Presque tous les agents d’affaires, receveurs de rentes sont d’insignes fripons ; je ne crains pas de m’exprimer ainsi, l’expérience a malheureusement prouvé ce que j’avance ; et au moment où j’écris, j’ai entre les mains un grand nombre de dossiers contre plusieurs agens d’affaires qui sont disparus furtivement de leur domicile, en enlevant à leurs cliens des sommes assez considérables.
Pour remédier aux maux que je signale, il faudrait que ceux qui se présentent pour exercer la profession d’agens d’affaires fussent forcés de se soumettre à un examen propre à donner la mesure de leur capacité, et tenus de déposer à la Caisse des Consignations un cautionnement proportionné à la classe à laquelle ils voudraient appartenir, et au loyer du local occupé par eux. Cette mesure ne déplairait qu’aux fripons ; ceux qui exercent leur profession avec loyauté et intelligence l’accueilleraient, au contraire, avec un vif plaisir. (Voir Ogre.)

Larchey, 1865 : Agent d’affaires, faiseur (Vidocq).

Delvau, 1866 : s. m. Mercadet gros ou petit, agent suspect d’affaires véreuses.

Rigaud, 1881 : Faiseur. (Vidocq.) — Critique violent. — Enfonceur de portes ouvertes. Celui qui fait plus de bruit que de besogne. — Homme qui cherche à faire croire qu’il a inauguré les faveurs d’une femme, et qui, en réalité, n’a été admis que bien longtemps après l’inauguration.

La Rue, 1894 : Faiseur. Escroc.

Virmaître, 1894 : Banquier qui promet 50 % par mois aux imbéciles et qui termine ses opérations en emportant la grenouille à l’étranger (Argot du peuple).

France, 1907 : Trompeur, homme d’affaires véreuses.

Toute la bande, voleurs et recéleur, fut écrouée à la Force dans l’expectation du jugement.
Là ils ne tardèrent pas à apprendre que le camarade qui avait joué le personnage de Vidocq enfoncé était Vidocq l’enfonceur.
Grande fut leur surprise ; comme ils durent s’en vouloir de s’être enferrés d’eux-mêmes avec un comédien aussi fort !

(Marc Mario et Louis Launay)

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Ficelle

d’Hautel, 1808 : Être ficelle. Métaphore populaire qui signifie friponner avec adresse.
Un ficelle. Escroc ; homme fort enclin à la rapine. En ce sens, ce mot est toujours masculin.

Larchey, 1865 : Chevalier d’industrie.

Cadet Roussel a trois garçons : L’un est voleur, l’autre est fripon. Le troisième est un peu ficelle.

(Cadet Roussel, chanson, 1793, Paris, impr. Daniel)

Larchey, 1865 : Procédé de convention, acte de charlatanisme. M. Reboux a publié, en 1864, Les Ficelles de Paris.

M. M…, pour animer la statuaire, emprunte a la peinture quelques-uns de ses procédés ; je n’oserais l’en blâmer, si l’austérité naturelle de ce grand art ne repoussait point les ficelles.

(Ch. Blanc)

Mais il n’est pas en relation avec les directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre ; il ne connaît pas les ficelles de la scène.

(Privat d’Anglemont)

Ferdinand lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour différents styles, tant en prose qu’en vers.

(Th. Gautier, 1833)

Delvau, 1866 : adj. et s. Malin, rusé, habile à se tirer d’affaire, — dans l’argot du peuple, qui a gardé le souvenir de la chanson de Cadet-Rousselle :

Cadet Rousselle a trois garçons,
L’un est voleur, l’autre est fripon,
Le troisième est un peu ficelle…

Cheval ficelle. Cheval qui « emballe » volontiers son monde, — dans l’argot des maquignons.

Delvau, 1866 : s. f. Secret de métier, procédé particulier pour arriver à tel ou tel résultat, — dans l’argot des artistes et des ouvriers.

Rigaud, 1881 : Filou prudent. Un homme ficelle se prête à toutes les malhonnêtetés qui échappent à l’action de la loi.

Rigaud, 1881 : Mensonge transparent, petite ruse. — Ruses d’un métier.

À la ville, ficelle signifie une ruse combinée maladroitement. — Au théâtre, ficelle exprime un moyen déjà employé, connu, usé, qui sert à amener une situation ou un dénoûment quelconque mais prévu.

(J. Noriac, Un Paquet de ficelles)

Tous les métiers ont leurs ficelles. Connaître toutes les ficelles d’un métier, c’est le connaître à fond, en connaître toutes les ruses, tous les fils qui le font mouvoir.

La Rue, 1894 : Ruse, malice. Secret de métier.

Virmaître, 1894 : Être ficelle, malin, rusé, employer toutes sortes de ficelles pour réussir dans une affaire.
— Je la connais, vous êtes trop ficelle pour ma cuisine.
— Vous ne me tromperez pas, je vois la ficelle (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Rusé.

France, 1907 : Escroc, chevalier d’industrie.

Cadet Rousselle a trois garçons :
L’un est voleur, l’autre est fripon,
Le troisième est un peu ficelle,
Il ressemble à Cadet Rousselle,
Ah ! ah ! ah ! mais vraiment,
Cadet Rousselle est bon enfant.

(Chanson populaire, 1792)

La femme. — Et tantôt, deux heures avant de mourir, il me le disait encore : « Le portefeuille est là… tout ce qu’il y a dedans, ça sera pour vous. » Vieille canaille ! vieille ficelle !
L’homme. — Et voilà deux ans qu’il nous la répète, cette phrase-là. C’est avec ça qu’il nous a lanternés, parbleu ! Il s’est fait soigner pendant deux ans à l’œil…

(Maurice Donnay)

France, 1907 : Truc de métier, ruse, procédé, charlatanisme.

Aussi me semble-t-il même superflu de dénier à M. Ohnet les qualités de composition qu’on lui à reconnues. Je veux bien qu’il soit maître dans l’art de charger un roman comme les anarchistes chargent une bombe, avec de gros clous, de la menuaille et des poudres détonantes. Sa mèche est une ficelle.

(Le Journal)

Saluons ! C’est ici que trône et règne majestueusement la ficelle ; voici le restaurant. — Flanqué de deux mensonges, sa vitrine et sa carte, il vous attend entre deux pièges : payer trop ou manger mal ; défilé des Thermopyles, dans lequel tant d’étrangers succombent !

(Charles Reboux, Les Ficelles de Paris)

Le monde est une corderie,
Car la ficelle est notre amie ;
On voit que, dans chaque métier,
L’homme veut devenir cordier,
C’est le refrain du monde entier.
Ficelle, ficelle,
Méthode la plus belle.
Sans ficelle on n’a pas
Le bonheur ici-bas.

(Émile Durafour, Les Ficelles du monde)

Fichumacer

Larchey, 1865 : Diminutif de ficher.

D’mandez moi donc où c’qu’est Allé c’flaneux d’ Cadet ! C’qu’il peut fichumacer À l’heure qu’il est.

(Désaugiers)

France, 1907 : Augmentatif de ficher.

D’mandez-moi donc où c’qu’est
Allé c’flâneux d’Cadet ?
C’qu’il peut fichurmacer
À l’heure qu’il est ?

(Désaugiers)

Fla

France, 1907 : Coup de poing, pour flac ; onomatopée.

Un dernier fla sur la face, lui brisant deux dents, écrasant son nez de nègre, et faisant gicler le sang en fusée, et l’hercule, assommé, tourna deux fois sur lui-même et s’en fut s’écrouler tout auprès de son excellent ami et complice.

(Georges Pradel, Cadet Bamboche)

France, 1907 : Note du tambour. « Faire des ra et des fla. »

Gober (la)

Larchey, 1865 : Mourir, avaler une bourde, être victime d’un accident. — V. Esbigner.

Ce poltron-là, c’est lui qui la gobe le premier.

(L. Desnoyer)

Si bien que j’suis dupé, C’est moi qui la gobe.

(Chanson, 1854)

Delvau, 1866 : Être ruiné pour avoir trop cru aux Mercadets. Par extension : Mourir.

Rigaud, 1881 : Être dupe ; être victime, ne pas avoir de chance dans une affaire, perdre de l’argent dans une entreprise.

Godan

Delvau, 1866 : s. m. Rubrique, mensonge, supercherie, — dans l’argot des faubouriens. Connaître le godan. Savoir de quoi il s’agit ; ne pas se laisser prendre à un mensonge. Tomber dans le godan. Se laisser duper ; tomber dans un piège.

Rigaud, 1881 : Piège ; mensonge, mensonge inventé pour faire patienter un créancier. — Monteur de godans, menteur. Mercadet de Balzac, est un monteur de godans. C’est un dérivé de goder, se réjouir, gaudere, en latin. Le débiteur qui trompe son créancier se donne la comédie à lui-même, il se réjouit des bonnes plaisanteries qu’il débite sérieusement.

La Rue, 1894 : Piège, mensonge, tromperie.

Gogo

d’Hautel, 1808 : Avoir de tout à gogo. Pour avoir abondamment tout ce que l’on peut désirer ; être très à son aise ; être à même de se procurer les jouissances de la vie.

Larchey, 1865 : Dupe, homme crédule, facile à duper. — Abréviation du vieux mot gogoyé : raillé, plaisanté. V. Roquefort. — Villon paraît déjà connaître ce mot dans la ballade où il chante les charmes de la grosse Margot qui…Riant, m’assit le point sur le sommet, Gogo me dit, et me lâche un gros pet.

C’est en encore ces gogos-là qui seront les dindons de la farce.

(E. Sue)

Avec le monde des agioteurs, il allèche le gogo par l’espoir du dividende.

(F. Deriège)

Delvau, 1866 : s. m. Homme crédule, destiné à prendre des actions dans toutes les entreprises industrielles, même et surtout dans les plus véreuses, — chemins de fer de Paris à la lune, mines de café au lait, de charbon de bois, de cassonnade, enfin de toutes les créations les plus fantastiques sorties du cerveau de Mercadet ou de Robert Macaire. À propos de ce mot encore, les étymologistes bien intentionnés sont partis à fond de train vers le passé et se sont égarés en route, — parce qu’ils tournaient le dos au poteau indicateur de la bonne voie. L’un veut que gogo vienne de gogue, expression du moyen âge qui signifie raillerie : l’autre trouve gogo dans François Villon et n’hésite pas un seul instant à lui donner le sens qu’il a aujourd’hui. Pourquoi, au lieu d’aller si loin si inutilement, ne se sont-ils pas baissés pour ramasser une expression qui traîne depuis longtemps dans la langue du peuple, et qui leur eût expliqué à merveille la crédulité des gens à qui l’on promet qu’ils auront tout à gogo ? Ce mot « du moyen âge » date de 1830-1835.

Rigaud, 1881 : Niais, nigaud ; abréviation et redoublement de la dernière syllabe de nigaud. Gogo pour gaudgaud. — Quelques écrivains l’ont, par raillerie, employé comme synonyme d’actionnaire. C’est le nom d’un actionnaire récalcitrant dans la pièce de Robert-Macaire.

La Rue, 1894 : Niais, dupe.

France, 1907 : Homme crédule, dupe, proie des gens d’affaires et des lanceurs d’affaires ; du vieux français gogaille, sottise, simplicité, « Paris est peuplée de gogos. » M. Gogo est un personnage de Robert Macaire et passa dans la circulation à l’époque de la grande vogue de cette pièce, c’est-à-dire de 1830 à 1835, mais le mot existait déjà depuis longtemps, puisqu’on le trouve dans une ballade de François Villon, où, raconte-t-il, la grosse Margot,

Riant, m’assit le poing sur le sommet,
Gogo me dit, et me lâche un gros pet.

En 1844, Paul de Kock donna un roman sous le titre : La Famille Gogo, et sous le même titre, en 1859, un vaudeville en cinq actes.

Avez-vous vu jouer Robert Macaire ? ou avez-vous lu ? Car il y a, sous des titres divers, Robert Macaire, pièce, et Robert Macaire, roman. Avant même que l’inventeur de cette extraordinaire et féroce bouffonnerie, inventeur resté mystérieux, — je ne m’en tiens pas aux auteurs qu’affirmait l’affiche ou la couverture, et, en tout cas, ils ont eu pour collaborateur quelqu’un qui avait plus de génie que Benjamin Entier et même que Frédérick-Lemaître. M. Tout-le-Monde ! — avant même que cette atroce farce eût popularisé Gogo, le type, sous d’autres noms, en était banal au théâtre ; car la bêtise crédule est une des formes éternelles de l’humanité. Les dieux le savent bien, et les financiers aussi.

(Catulle Mendès)

Vers minuit, la partie commençait à devenir sérieuse ; à peine si la rumeur du boulevard produisait une légère émotion parmi les membres présents, pour la plupart desquels le mot de patrie n’existe pas, car la patrie pour eux, c’était le pays où l’on peut, le plus impunément, détrousser le gogo d’une façon quelconque.

(Théodore Cahu, Vendus à l’ennemi)

Attaquer une diligence,
En ce temps de chemins de fer,
Impossible. On met, c’est moins cher
Monsieur Gege dans l’indigence,
On pousse d’infectes valeurs,
Des métaux on annonce l’ère…
C’est bien mesquin. Tout dégénère
Aujourd’hui, — même les voleurs.

(Don Caprice, Gil Blas)

Les aventures d’Arton, aussi bien dans le monde de la finance que dans le monde galant, sont banales, et mille Parisiens les ont vécues. Seulement, lui les a vécues toutes ensemble. Il brassait les affaires comme il embrassait ses maîtresses, vingt-deux à la fois. Ce fut un type. Il a sombré — tandis que plusieurs de ses collègues en escroquerie, plusieurs de ceux qui, dans cette gigantesque odyssée du Panama, se sont enrichis avec la bonne galette des gogos, tiennent aujourd’hui le haut du pavé, font de la poussière, commanditent celui-ci, asservissent celui-là, bavardent avec les ministres et consentent à ce que certains députés et certains journalistes ramassent les miettes de leur table.

(Pédrille, L’intransigeant)

Guêtres (tirer ses)

Larchey, 1865 : Détaler.

Cadet, tire au loin tes guêtres, au lieu de m’approcher.

(Cabassol)

Fuyons, tirons nos guêtres.

(Le Rapatriage)

Hupé

d’Hautel, 1808 : Un cadet hupé. Un homme qui a du foin dans ses bottes, un gros fermier ; celui qui a le plus d’esprit de tout le village.

Lever le coude

Larchey, 1865 : Boire à longues rasades. — Usité dès 1808.

Ça n’a pas d’ordre, ça aime trop à lever le coude.

(Privat d’Anglemont)

Delvau, 1866 : v. a. Boire, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Boire.

Dans le plus gai des cabarets,
Dont l’hôtelier jamais ne boude,
Nous sommes cinq à six cadets
Disposés à lever le coude.
De ce jus qui nous met en train,
Nous allons écraser un grain.

(Charles Colmance)

Mercadet

Larchey, 1865 : Faiseur. V. ce mot.

Delvau, 1866 : s. m. Nom d’un personnage de Balzac qui est devenu celui de tous les brasseurs d’affaires véreuses, de tous les pêcheurs de goujons en eau trouble.

France, 1907 : Tripoteur d’affaires, agioteur adroit, banquier véreux. C’est le nom d’un personnage de Balzac dont d’Ennery arrangea une pièce, Mercadet le faiseur, jouée au Gymnase le 9 septembre 1851. Les mercadets deviennent de plus en plus nombreux de nos jours ; ils encombrent le Sénat, la Chambre. On les trouve partout.

Oublieux

France, 1907 : Marchand d’oublies, oublieur. On les appelait au moyen âge oblayers. Les statuts de ce métier montrent que, de 1397 à 1406, il y en avait à Paris vingt-neuf qui pouvaient faire chacun par jour mille oublies de différentes espèces. Ils les débitaient dans les rues, dit Léon de Laborde, et les jouaient aux dés sur le coffret qui les contenait. Nous avons dans les marchands de macarons et de plaisir les dernières lueurs de cet usage. Les oblayers étendaient leur spécialité à toute la pâtisserie en général. Ajoutons que cette friandise fort appréciée des enfants était connue des Grecs et des Romains. Ces derniers l’appelaient panis obelius.

Soldats, fils de famille, apprentis, artisans,
Fraters, coleporteurs, vieillards, adolescens,
Oublieux, portefaix, décroteurs, revendeuses,
Serruriers, porteurs d’eau, frotteurs et ravaudeuses,
Sans compter mes cadets que j’avois débauchés,
Tous ces gens sur mon livre à l’instant sont couchés.

(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)

Père

d’Hautel, 1808 : Ce mot joint à un nom propre, désigne parmi nous la familiarité, il ne s’emploie qu’en parlant à un homme âgé. Parmi les Grecs et les Latins, c’étoit une épithète honorable que les cadets donnoient à leurs aînés.
Un père Duchesne. Pour dire, un criard, un homme qui s’emporte sans sujet, et dont la colère n’est nullement à craindre.
Le père la Ressource, la mère la Ressource. Sobriquet flatteur que l’on donne à une personne fertile en expédiens, à laquelle on a toujours recours dans de mauvaises affaires, et qui, par ses conseils, sa fortune ou son crédit sait vous tirer d’embarras.
À la ronde, mon père en aura. Pour point de façon, point de cérémonie, chacun à son tour. Se dit lorsque dans une distribution, quelqu’un refuse la part qu’on lui présente pour l’offrir à son voisin.
Un père, ou une mère la joie. Homme ou femme d’une humeur joviale, qui amusent les autres par des bouffonneries, et qui mettent tout en train.
Le Père ou la mère aux écus. Personnes fortunées, mais dont l’extérieur n’est pas fastueux.
Je l’ai renvoyée chez son grand-père. Pour, je l’ai tancé fortement ; je l’ai envoyé promener.
Quand ce seroit pour mon père, je ne le ferois pas mieux. Se dit par exagération ; pour, il m’est impossible de mieux faire.
Un père douillet. Homme qui se dorlotte, qui aime à prendre ses commodités.
Le père aux autres. Se dit en plaisantant des personnes ou des choses dont le volume est très considérable,

Pif, pivase

Larchey, 1865 : Nez. — Ce dernier mot donne à penser que pif vient de pivois. Ce serait alors un nez de buveur.

L’autre jour, rue Saint-Martin, Voilà qu’un plaisant gamin le dit, riant aux éclats : C’cadet-là quel pif qu’il a !

(Guinad, Ch., 1839)

Postérieur

d’Hautel, 1808 : Pour le derrière.
Montrer son postérieur. Se dit en plaisantant, pour, montrer son derrière, s’esquiver, s’enfuir.
On appelle aussi cette partie du corps, le cadet.

Larchey, 1865 : Derrière. — On dit aussi, par pure délicatesse, le bas du dos, ou le bas de l’épine dorsale, ou les parties charnues, ou le bienséant, etc.

Delvau, 1866 : s. m. Le derrière, — dans l’argot des bourgeois.

Renifler

un détenu, 1846 : Avouer, reconnaître. Renifler quelqu’un.

Larchey, 1865 : Refuser d’aller plus avant.

Si ce n’avait pas été l’heure, j’aurais reniflé.

(Monselet)

Larchey, 1865 : Sentir deviner (Vidocq). V. Pante.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Boire. Il faudrait n’avoir pas été enfant pour ne pas se rappeler le maternel :

Renifle, Pierrot,
Y a du beurre au pot.

Delvau, 1866 : v. a. Respirer, sentir. Signifie aussi, au figuré : Pressentir, deviner, avoir soupçon de…

Delvau, 1866 : v. n. Faire un effet rétrograde, — dans l’argot des joueurs de billard.

Delvau, 1866 : v. n. Reculer, se refuser à faire une chose, — dans l’argot des faubouriens, qui ont eu l’occasion d’observer les chevaux peureux.

Rigaud, 1881 : Boire d’un trait. — Pressentir.

Fustier, 1889 : Aspirer, prendre l’eau.

La plus jeune avait… des bottines qui reniflaient l’eau.

(Goncourt : La Faustin.)

La Rue, 1894 : Boire. Reculer. Pressentir. Refuser. Moucharder.

Virmaître, 1894 : Ne rien vouloir faire.
— Tu renifles sur le truc.
Mot à mot ; rebuter (Argot des voleurs).

France, 1907 : Boire.

Allez, parlementaires,
Renifler dans vos terres,
Il est temps, Dieu merci ;
Allez, ceux de Pologne,
Les cadets de Gascogne,
Les Auvergnats aussi.

(Raoul Ponchon)

France, 1907 : Deviner, pressentir. « Renifler un bon coup. »

France, 1907 : Espionner.

France, 1907 : Ne rien faire. Renifler sur le truc, refuser de travailler.

Rond

d’Hautel, 1808 : Il est bien rond. Pour dire, il a le ventre bien rempli, il a bien bu et bien mangé.
Cet homme est tout rond. Pour dire, franc, loyal, sans détours, sans artifice.

d’Hautel, 1808 : Le rond. Pour dire, le postérieur ; le cadet, le derrière.

anon., 1827 : Un sou.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Sou (cinq centimes).

Bras-de-Fer, 1829 : Un sou.

Vidocq, 1837 : s. m. — Sol.

un détenu, 1846 : Argent, sou.

Halbert, 1849 : Un sou.

Larchey, 1865 : Saoul.

Descendant d’la guinguette, Un soir que j’étais rond.

(Les Amours de Jeannette, chanson, 1813)

Larchey, 1865 : Sou. — Le sou est rond. — V. Balle, Roue.

Aboule tes vingt ronds, bêta !

(Montépin)

Delvau, 1866 : adj. Ivre, — dans l’argot des faubouriens. Rond comme une futaille. Ivre mort. On dit aussi Rond comme une pomme.

Delvau, 1866 : s. m. Sou, pièce de monnaie, — dans l’argot des voyous. On dit aussi Rotin.

Rigaud, 1881 : Ivre. — Rond comme balle, repu.

Rigaud, 1881 : Pièce d’un sou. — Pas le rond, pas le sou. — Tourner rond, ne plus avoir d’argent.

La Rue, 1894 : Ivre. Un sou.

Rossignol, 1901 : Saoul.

Rossignol, 1901 : Sou.

France, 1907 : Sou.

— Oui, hier, je me peignais avec les doigts, rapport que j’ai oublié mon démêloir dans mon dernier garni. Vlan ! voilà que j’en ramène un. Saleté de bête, que je dis, et j’allais l’écraser quand je vois un capitaine d’artillerie qui passe avec sa dame. « Permettez, mon officier, que j’y fais. — Quoi donc ? — Là, sur votre dolman, vous aurez coudoyé quéqu’un de sale. » Et je fais celui qui enlève le pou en ayant l’air de me cacher de la dame. « Merci, mon ami », qui dit. Et il m’allonge une pièce de vingt ronds !

(Guy Tomel, Le Bas du pavé parisien)

Jean Hiroux, convaincu d’assassinat, vient d’entendre le verdict qui le condamne à la peine de mort, plus un franc d’amende pour la partie civile.
Sur la demande du président des assises s’il n’a rien à dire sur la peine qui le frappe, Jean Hiroux répond :
— Mon président, je demande à ne faire que la moitié de la peine. — V’là les vingt ronds !

Roulottier

Vidocq, 1837 : Les Roulottiers sont ceux qui volent les malles, baches, valises, ou tous autres objets placés ou attachés sur les voitures. Les Roulottiers appartiennent presque tous aux dernières classes du peuple, et leur costume est presque toujours semblable à celui des commissionnaires ou des rouliers. Ils travaillent toujours plusieurs ensemble. Lorsqu’ils ont remarqué sur une voiture un objet qui paraît valoir la peine d’être volé, l’un d’eux aborde le conducteur et le retient à la tête de ses chevaux, tandis que les autres débachent la voiture et font tomber les ballots.
En général, les Roulottiers procèdent avec une audace vraiment extraordinaire. Il est arrivé plusieurs fois à un Roulottier fameux, le nommé Goupi, de monter en plein jour, et dans le quartier des halles, sur l’impériale d’une diligence, et d’en descendre une malle comme si elle lui appartenait.
Pour se mettre à l’abri des entreprises des Roulottiers, il ne faut attacher les ballots derrière les voitures en poste ou à petites journées, ni avec des cordes, ni avec des courroies, mais avec des chaînettes de fer qui ne pourraient être touchées sans qu’une sonnette placée dans l’intérieur de la voiture donnât l’éveil aux voyageurs.
Que les rouliers aient un chien sur leur camion, le plus méchant qu’ils pourront trouver sera le meilleur ; qu’ils renoncent surtout à la détestable habitude d’aller boire un canon avec le premier individu qu’ils rencontrent.
Que les gardiens de voitures de blanchisseuses ne dorment plus sur leurs paquets de linge sale, et l’industrie des Roulottiers sera bientôt mise aux abois.
Les plus fameux Roulottiers étaient jadis les France, les Mouchottes, les Dorés, les Cadet Hervier, les César Vioque. Ces individus, et surtout le dernier nommé, étaient capables de suivre une chaise de poste pendant plusieurs lieues. Ces individus ont presque tous achevé leur existence dans les bagnes et dans les prisons.

Clémens, 1840 : Voleur qui vole les chaises de postes et diligences.

Larchey, 1865 : « Il est, en quelque sorte, le cambrioleur de la rue. Au lieu de travailler en chambre, il travaille en voiture. Il saisit une malle, un colis sur un camion de roulage et s’éloigne avec sa proie. »

(H. Monnier)

Roulottin : Charretier (Vidocq).

Delvau, 1866 : s. m. Voleur qui a pour spécialité de dévaliser les voitures.

Rigaud, 1881 : Voleur qui exploite les camions, qui vole la marchandise que transportent les camions et quelquefois la voiture, pour ne rien laisser traîner.

La Rue, 1894 : Voleur qui dévalise les voitures. Roulottier en cambrouse, voleur de campagne.

Rossignol, 1901 : Celui qui commet des vols sur les voitures est un roulottier.

Hayard, 1907 : Voleur dans les voitures.

France, 1907 : Artiste ou industriel forain qui voyage en roulotte.

Allez à la place du Trône, quand la foire au pain d’épices est dans la fièvre des derniers préparatifs, avant le dimanche qui est la grande première des saltimbanques. Tous les roulottiers le France s’y donnent rendez-vous ; et parmi eux l’on a chance encore de trouver quelques bohémiens.

(Jean Richepin)

Sauter le pas

Delvau, 1866 : v. a. Faire faillite et, par extension, Mourir, — dans l’argot des bourgeois. Signifie aussi Faire banqueroute à la vertu, — en parlant d’une jeune fille qui se laisse séduire. On dit aussi La sauter.

Delvau, 1866 : v. a. Se décider à faire une chose, sans se préoccuper de ses conséquences. Argot du peuple.

La Rue, 1894 : Faire faillite. Mourir. Dire adieu à la vertu.

France, 1907 : Mourir.

Cadet Roussell’ ne mourra pas,
Car avant de sauter le pas,
On dit qu’il apprend l’orthographe
Pour fair’ lui-mêm’ son épitaphe,
Ah ! ah ! ah ! mais vraiment
Cadet Rousselle est bon enfant.

(Vieille chanson)

France, 1907 : Perdre sa virginité.

Le drôle ! En lui, tout criait sa victoire si difficilement remportée, et je lus clairement en ses prunelles gouailleuses tout ce qu’il pensait et n’osait dire : « Elle a sauté le pas, enfin, et demain, sinon aujourd’hui, c’est elle qui me harcèlera. Ses contusions, elle ne s’en ressentira plus bientôt, et quand les égratignures que je lui fis seront cicatrisées, elle me suppliera de lui en faire d’autres plus profondes. »

(Léon Cladel, La Juive errante)

Scie

d’Hautel, 1808 : Terme équivoque et satirique, qui signifie bernement, brocard, dérision, lardon, persiflage, sarcasme, gausserie.
Voilà la scie qui va. Se dit quand on se moque finement de quelqu’un.
C’est une scie de longueur. Pour dire que l’on se moque depuis long-temps de quelqu’un.
Scie se prend aussi pour ennuyeux, rude, pénible, épineux, obscur, embrouillé.
C’est une scie que cet ouvrage. Pour, c’est un ouvrage de patience, rude, embarrassant, ennuyeux.

Larchey, 1865 : Tourment, mystification répétée d’autant plus de fois qu’elle paraît agacer l’auditeur. — Allusion à la scie qui revient toujours en grinçant sur elle-même.

Les femmes, c’est la scie pour les domestiques.

(Ricard)

Les scies les plus farouches l’avaient trouvé inébranlable.

(Murger)

Scier, scier le dos : Tourmenter.

Pourquoi boire ? — Pour s’étourdir, pour oublier ce qui vous scie.

(E. Sue)

Laisse-moi, Cadet, tu me scies.

(Rousseliana, 1805)

Delvau, 1866 : s. f. Ennui, contre-temps fâcheux.

Delvau, 1866 : s. f. Femme légitime. Porter sa scie. Se promener avec sa femme au bras.

Delvau, 1866 : s. f. Mystification, plaisanterie agaçante, — dans l’argot des artistes. Le chef-d’œuvre du genre, c’est :

Il était quatre jeunes gens du quartier,
Eh ! eh ! eh ! eh ! Ils étaient tous les six malades,
Ade ! ade ! ade ! ade ! On les mit tous sept dans un lit,
Hi ! hi ! hi ! hi ! Ils demandèrent du bouillon,
On ! on ! on ! on ! Qui n’était ni salé ni bon,
On ! on ! on ! on ! C’est l’ordinair’ de la maison,
On ! on ! on ! on ! Ça commence à vous embêter,
Eh ! eh ! eh ! eh ! Et bien je vais recommencer,
Eh ! eh ! eh ! eh !

Et l’on recommence en effet jusqu’à ce que l’importun que l’on scie ainsi comprenne et s’en aille. Faire ou Monter une scie. Imaginer une mystification contre quelqu’un.

Rigaud, 1881 : Ennui profond causé par un travail monotone, par un travail fait à contre-cœur. — Rengaine agaçante. — Monter une scie, faire des scies. Lucrèce a dit : Serrœ stridentis acerbus horror.

Virmaître, 1894 : Femme légitime. Quand un ouvrier menuisier porte sa scie, les voyous lui disent :
— Tu trimballes la légitime.
Scier
quelqu’un : l’ennuyer, le raser (Argot du peuple).

France, 1907 : Ennui, rengaine. Porter sa scie, sortir avec sa femme ; argot des ouvriers. Monter une scie, mystifier.

— Vous allez me faire une déclaration ! ça se voit dans votre œil gauche. Quelle scie ! quelle scie !… vous étiez le seul non crétinisé, le seul avec qui je pouvais parler de tout, vos réalisiez pour moi l’idéal du camarade… comprenez-vous tout ce qu’il y a de flatteur dans cette manière de vous classer ?… maintenant vous allez aussi commencer à faire des yeux de poisson bouilli.… oh ! n’essayez pas de protester, tous les hommes font des yeux de poisson bouilli quand ils sont amoureux…

(Aug. Ricard, Cristal fêlé)

Se fendre jusqu’à s’écorcher

Larchey, 1865 : Pousser la prodigalité jusqu’au regret.

Cadet, tu te fends ; ça me flatte. Tu vas t’écorcher.

(Cabassol)

Souci

d’Hautel, 1808 : C’est le cadet de mes soucis. Manière ironique de faire entendre qu’on ne se met point en peine de quelque chose, qu’on n’y prend aucun intérêt ; qu’on s’en soucie fort peu.
Il ne vivra pas long-temps, il prend trop de soucis. Se dit par raillerie d’une personne qui s’entremêle dans toutes les affaires, qui intervient dans les intérêts d’autrui sans y être appelée.

Souvent bien que gale et rogne est à cadet de Gascogne

France, 1907 : Ce dicton qui n’a pas été évidemment écrit par un Gascon, était précédé de deux autres, tous trois faisant allusion au caractère des habitants des provinces de Bretagne, de Gascogne et de Normandie.

À Cadet de Normandie
Espée, bidet et la vie,
À Cadet de Bretagne,
Ce que son industrie gagne.

En Normandie, les cadets de noblesse n’avaient que leur épée et un cheval ; en Bretagne, ils pouvaient sans déroger se livrer au négoce, et par ce moyen les cadets de la noblesse faisaient souvent fortune. Quant aux cadets de Gascogne, leur misère était proverbiale ainsi que leur saleté.

Tal

Rigaud, 1881 : Derrière. — Tapeuse du tal, fille publique qui en remontrerait à la femme de Loth. Taper dans le tal, faire rétrograder Eros.

La Rue, 1894 : Le postérieur.

Rossignol, 1901 : Voir troufignon.

Hayard, 1907 : Postérieur.

France, 1907 : Le derrière. L’étymologie de ce mot est inconnue. « Il se trouve, nous écrit Gustave Fustier, dans une des éditions de Lorédan Larchey (1880), qui s’appuie sur l’autorité de M. Macé, l’ancien chef de la Sûreté, et a été reproduit par Rigaud (1881), et par Delesalle (1896). Virmaître ne le donne pas (1894) non plus que dans son supplément. Pour moi, qui en vue de mon baccalauréat ès lettres argotiques, ai fréquenté et fréquente dans le peuple — et le bas — je ne l’ai jamais entendu prononcer. » Nous ajouterons à ce renseignement qu’a bien voulu nous donner le continuateur d’Alfred Delvau : « Ni nous non plus. » Mais nous nous rallions à la conclusion de Gustave Fustier : « Ne pensez-vous pas que ce soit un mot tout à la fois à apocopé et déformé ?… Le mot primitif pourrait bien être ballon, qui a pu fort bien par apocope devenir bal, puis ce mot recueilli par un lexicographe où une personne quelconque à l’oreille paresseuse, ou encore mal écrit ou mal imprimé est devenu tal au lieu de bal, cas fréquent en langue argotique. » Quoi qu’il en soit, les synonymes sont nombreux, ce qui prouve combien maître Luc est sujet aux plaisanteries populaires. Nous croyons bon de les rappeler :
Artiche, arrière-train, as de pique, ballon, banlieue du dos, baril de moutarde, Bernard, blair, boîte à gaz, borgne, cadet, cadran, canonnière, captif, contrebasse, croupion, culasse, cyclope, disque, doubleblanc, faubourg, fignard, figne, fla, flaque, foiron, garde-manger, giberne, lune, maître Luc, médaille, médaillon, moutardier, n’a qu’un œil, obusier, oignon, panier à crottes, papan, pétard, petit bourgeois, prépondérance à la culasse, ruelle aux vesses, salle de danse, soufflet, tirelire, triffois, trou de balle, troufignon, troussequin, tunnel. Voir Vénérable.

Tartempion

France, 1907 : Individu quelconque méprisable ou nul. « C’est, dit Gustave Fustier, un personnage imaginaire et quelque peu ridicule qui revenait constamment dans les articles du Charivari entre 1840 et 1850. » En voici un exemple du susdit journal :

Le nom n’est rien, la chose est tout ;
On peut être à la fois plein d’esprit et de goût.
Écrire avec talent, s’exprimer avec grâce
Et se nommer Coco, Tartempion ou Pancrace.

(Épigraphe de Cadet-Roussel)

Mais, jaspinons des réunions : des empotés le la haute, ainsi qu’un abbé Tartempion ont jérémié sur le socialisme dans la campluche. Y a des orateurs qui parlent mal, mais qui se font néanmoins comprendre par les culs-terreux. Faut réagir, doux Jésus. Faut opposer notre propagande à la leur, car, par Sainte Marie à la coque, qu’est-ce qu’on deviendrait nous, les culs-bénits, si les paysans nous plaquaient ?

(Le Père Peinard)

Nous autres hommes avons bien tort de faire notre poire, car nous sommes en toutes choses plus maladroits que les femmes. Nous ne savons, aussi bien qu’elles, ni parler (ni mentir par conséquent !), ni écrire, ni calculer, ni même voter. Le sexe fort ne perd pas une occasion, en effet, d’exercer son droit de voter de la façon la plus ridicule. Nous envoyons à la Chambre de déplorables tartempions, des sous-vétérinaires dont les chevaux ne voudraient pas pour leur servir l’avoine.

(Eug. Thebault, L’Aurore)

À Tartempion on joignait généralement un autre personnage imaginaire du nom de Barbanchu.

Torcher

d’Hautel, 1808 : C’est un ouvrage bien torché. Se dit ironiquement d’un ouvrage fait avec peu de soin ; bousillé.
Torcher quelqu’un. Le battre ; le maltraiter ; l’arranger d’une rude manière.
Des torche-cadet. Des papiers inutiles, des actes qui ne sont bons à rien, ou dont on ne fait aucun cas.

Rigaud, 1881 : Donner des coups, battre ; d’où l’expression se donner un coup de torchon.

Rigaud, 1881 : Tourner avec grâce et facilité un petit travail littéraire ; faire dans les mêmes conditions une œuvre d’art sans importance.

Monselet qui a si galamment torché le si joli sonnet à l’asperge.

(L. Veuillot)

Fustier, 1889 : Faire vite et mal. — Manger. Torcher les plats. Avoir appétit.

France, 1907 : Faire.

Truquer

un détenu, 1846 : Vivre d’industrie.

Halbert, 1849 : Commercer.

Delvau, 1866 : v. n. Tromper ; ruser, — dans l’argot des voleurs. Signifie aussi Mendier.

Boutmy, 1883 : v. intr. Avoir recours à des trucs ; tromper. Usité dans d’autres argots.

France, 1907 : Arranger, façonner. Une pièce bien truquée.

On pourrait chercher aussi querelle à Zola sur les inconvénients de son procédé habituel, le trop grand nombre des personnes éparpillant l’attention, la multiplicité des épisodes fatiguant l’intérêt au lieu de l’émoustiller, l’abus du leitmotiv. Et son habitude de tout mettre en action, sans omettre un détail, donne parfois trop d’importance au décor, à l’extériorité des choses. Mais comme tout cela est habilement mené, dosé, et souvent truqué ! Quel tour de main !

(Paul Alexis)

France, 1907 : Donner un coup de tête, en parlant des moutons ; patois du Centre.

Les entame disent à un mouton comme pour le défier : « Truque, cadet ! »

(Comte Jaubert)

France, 1907 : Faire.

Le monde « où l’on barbotte » blague les bottes des sergots (ce qui prive injustement la gendarmerie d’un monopole jusqu’alors respecté) et, pas plus tard que ce matin, j’entendais un blême voyou crier à l’un des nouveaux carabiniers parisiens :
— Tu sais, ma vieille rousse, ce n’est pas avec ces bottes-là que tu m’enverras truquer des chaussons de lisière.

(Maxime Boucheron)

France, 1907 : Tromper, ruser.

Quand on est pas braiseux de naissance,
Pour viv’ faut ben truquer un peu…
Ces gonc’s-là, c’en a t i d’la chance,
Ça mange et ça boit quand ça veut.

(Aristide Bruant)

Vasistas

d’Hautel, 1808 : Petite partie d’une porte ou d’une fenêtre qui s’ouvre à volonté. Mot presque toujours défiguré. Beaucoup de personnel disent, vagislas, pour vasistas.

Rigaud, 1881 : Monocle, — dans le jargon des voyous.

Bon, je retire ma provocation et mon vasistas.

(P. Mahalin, Les Monstres de Paris)

France, 1907 : Le derrière. Les dénominations argotiques de cette partie de notre individu sont nombreuses, nous les résumons ici : Arrière-train, as de pique, ballon, baril de moutarde, Bernard, bien séant, blaire, borgne, cadet, cadran, canonnière, contrebasse, cyclope, démoc, département du Bas-Rhin, disque, double-blanc, double-six, face au Grand Turc, faubourg figure, fignard, figne, fla, fleurant, foiron, foiroux, garde-manger, giberne, gingla, Luc, lune, machine à moulures, médaillon, messire Luc, moule à merde, moulin à vent, moutardier, n’a qu’un œil, naze, obusier, oignon, panier aux crottes, pétard, pedzouille, pétrousquin, piffe, ponant, proye, pronos, Prussien, rose des vents, ruelle aux vesses, salle de danse, schaffouse, schlingophone, soufflet, tabatière, tal, tirelire, tortillon, trèfle, troufignon, troussequin, verre de montre, vénérable, visage de campagne, visage sans nez.

France, 1907 : Monocle.

X

Delvau, 1864 : 23e lettre de l’alphabet. — Sert ordinairement de masque et de pseudonyme aux dames ou demoiselles X…, lorsque MM. les chroniqueurs redoutent les procès ou les coups de canne.

Larchey, 1865 : Secret. — En mathématiques, X représente l’inconnu.

On cherche l’X du cœur.

(Texier)

X : Calcul.

Depuis l’année 1840, le fort en X est en proportion constante.

(Les Institutions de Paris)

Tête d’X : Tête organisée pour le calcul. — Calembour sur la formule (théta X) employée en mathématiques.

L’ancien est évidemment une tête à X.

(La Bédollière)

Un X : Un polytechnicien.

Delvau, 1866 : s. m. Polytechnicien, — dans l’argot des collégiens. Fort en X. Élève qui a des dispositions pour les mathématiques. Tête à X. Tête organisée pour le calcul ; cerveau à qui le Thêta X est familier.

Delvau, 1866 : s. m. Secret, — dans l’argot des gens de lettres.

Virmaître, 1894 : Ce mystérieux X a fait parler de lui pendant six mois à propos de l’affaire du Panama. X, l’inconnu, c’est tout le monde et ce n’est personne (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Inconnu, secret ; sert à désigner un polytechnicien, ou une personne qui a des dispositions pour les mathématiques : Sur l’affreux chevalet des x et des y a dit Victor Hugo (Argot des gens de lettres).

France, 1907 : Caractère algébrique qui désigne à la fois le polytechnicien et l’École polytechnique.

Un X est pour tous les taupins un être en quelque sorte supérieur, pour lequel ils professent le respect et l’admiration… La renommée, la popularité de l’École sont encore si grandes que, dans les collèges et les pensionnats, presque tous les bambins de la classe de huitième déclarent qu’ils se destinent à l’X.

(A. Lévy et G. Pinet)

X est mon nom ; je ne sais quel caprice
Me fit donner un nom si dur, si sec ;
J’eus pour cadet un frère qu’en nourrice
On baptisa du joli nom d’I grec.
Pour compléter cette liste gentille,
Il nous survint un tiers frère puiné,
Qu’on nomma Zed… et voilà la famille
Dont j’ai l’honneur, Messieurs, d’être l’aîné.

(Chanson d’un X, 1834)

France, 1907 : Formule mathématique, signe de l’inconnu. Chercher l’X, chercher l’inconnu, la solution d’un problème.

L’émotion devenait grande,
Du président ou de Félix,
Qui donnerait la réprimande ?
Les diplomates cherchaient l’X.

Fort en X, fort en mathématiques.

Pipe-en-Bois était employé comme dessinateur à l’usine Cail. Fort en X, il avait passé par l’École polytechnique, ce qui l’avait rendu profondément matérialiste et raisonneur.

(Charles Virmaître, Paris oublié)

Faire des X, s’occuper de mathématiques ; chercher la solution de problèmes scientifiques.

En faisant des X et sans quitter presque son cabinet, Leverrier avait annoncé l’apparition d’une planète, et, au jour dit, à l’heure précise, Neptune étincelait au firmament. Pourquoi ne pas admettre qu’un savant de génie, un infaillible observateur de la nature puisse prévoir — mais là, mathématiquement — je ne sais quel cataclysme qui supprimera, dans le temps d’un soupir, ce point dans l’espace, cet imperceptible globe que nous habitons ?

(François Coppée)

Tête à X, tête bourrée de mathématiques.


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique