d’Hautel, 1808 : L’abondance. On appelle ainsi dans les pensions, la boisson que l’on sert aux écoliers pendant leurs repas.
Abondance de biens ne nuit pas. Signifie que quelque bien que l’on possède, on est toujours disposé à recevoir encore celui qui peut arriver.
Parler d’abondance de cœur. Parler avec facilité et sans préparation ; se décharger le cœur ; dire franchement à quelqu’un le sujet de ses peines.
De l’abondance du cœur la bouche parle. Signifie qu’il est difficile de ne pas bien parler d’une chose dont le cœur est plein.
Abondance
Abord (d’)
d’Hautel, 1808 : Primo d’abord. Expression batologique et vulgaire, qui signifie En premier ; Premièrement.
On dit d’une manière vicieuse, ou tout au moins surabondante, dans le style familier, Tout d’abord, pour dès le premier instant.
Aboulage acré
Vidocq, 1837 : s. f. — Abondance.
Abouler
Bras-de-Fer, 1829 : Compter.
Vidocq, 1837 : v. a. — Venir.
Clémens, 1840 : Venir de suite.
M.D., 1844 / Halbert, 1849 : Venir.
Larchey, 1865 : Entrer — Vient du vieux mot bouler : rouler V. Roquefort.
Maintenant, Poupardin et sa fille peuvent abouler quand bon leur semblera.
(Labiche)
Notre langue a conservé éboulement. Abouler : Donner, faire bouler à quelqu’un :
Mais quant aux biscuits, aboulez.
(Balzac)
Abouler de maquiller : Venir de faire. V. Momir. Aboulage : Abondance.
Delvau, 1866 : v. a. Donner, remettre à quelqu’un. Argot des voyous.
Signifie encore Venir, Arriver sans délai, précipitamment, comme une boule.
Rigaud, 1881 : Donner, compter. Abouler de la braise, donner de l’argent.
Écoppé, ma vieille ! aboule tes cinq ronds.
(Al. Arnaud, les Zouaves, acte 1,1856)
Aller, venir, abouler à la taule, abouler icigo, aller à la maison, venir ici. M. Ch. Nisard fait sortir abouler d’affouler, accoucher avant terme ; M. Fr. Michel le tire avec plus de raison d’advolare, bouler à, d’où ébouler dans la langue régulière.
La Rue, 1894 : Donner, remettre. Venir.
Virmaître, 1894 : Se dit dans le peuple d’un récalcitrant qui ne veut pas payer ; abouler la monnaie.
— Aboulez donc, mon vieux, faut y passer.
On dit aussi à quelqu’un qui attend : Un peu de patience, il va abouler (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Donner.
Veux-tu abouler ton pèze pour raquer la chopotte.
Hayard, 1907 : Donner, à regret.
France, 1907 : Donner, apporter : « mais, ainsi que dit Charles Nisard, l’idée de sommation ou de violence en est inséparable. »
Pègres et barbots, aboulez des pépettes…
Aboulez tous des ronds ou des liquettes,
Des vieux grimpans, brichetons, ou arlequins.
(Le Cri du Peuple, Fév. 1886)
Le patois et l’argot, auxquels il est commun, l’entendent ainsi. Que le patois l’ait pris de l’argot ou l’argot du patois, il est sûr qu’on n’en fait pas moins d’usage dans l’un que dans l’autre, que la plupart de nos provinces se le sont approprié, et qu’il fleurit même parmi le peuple de Paris.
(Curiosité de l’étymologie française)
Signifie aussi venir, dans l’argot des voleurs.
Et si tézig tient à sa boule,
Fonce ta largue, et qu’elle aboule
Sans limace nous cambrouser.
(Richepin, La Chanson des Gueux)
Il signifie également accoucher. — Voir Affouler
Absorber
Delvau, 1866 : v. n. et a. Manger ou boire abondamment.
Araignée du matin
France, 1907 : L’araignée donne le moyen de pronostiquer le temps ; jamais on ne voit une araignée par les matinées de rosée abondante, ce qui est signe de beau temps ; par les matinées sèches et sans rosée, on l’aperçoit dans sa toile ; signe de pluie certaine : « Araignée du matin, chagrin. »
Dans les soirées chaudes, l’araignée sort volontiers de sa toile pour saisir les insectes qui, dans ces conditions atmosphériques, voltigent en grand nombre, présage d’un beau lendemain : « Araignée du soir, espoir ! »
Nous ne parlerons pas ici de l’araignée dans le plafond, qui est du ressort du médecin aliéniste, et qui hante nombre de politiciens.
As de pique
d’Hautel, 1808 : Terme équivoque et satirique qui veut dire en propres termes, un niais, un idiot, un stupide.
Il est là comme un as de pique. Pour dire ne sait quelle contenance tenir ; il a l’air gauche, hébêté. Molière a fait usage de cette expression dans le Dépit amoureux.
Rigaud, 1881 : Le fondement. — Écusson en drap noir apposé au collet de la capote des soldats du bataillon d’Afrique.
Virmaître, 1894 : Se dit d’une femme qui possède abondamment ce que d’autres n’ont que très peu… (Argot du peuple). V. Fournitures.
France, 1907 : L’anus ; argot populaire.
L’infirmier, la seringue au poing, cria au malade : « Allons, montre ton as de pique. »
(Les Joyeusetés du régiment)
Babines
Delvau, 1866 : s. f. pl. La bouche, — dans l’argot du peuple, pour qui sans doute l’homme n’est qu’un singe perfectionné. S’en donner par les babines. Manger abondamment et gloutonnement. S’en lécher les babines. Manifester le plaisir en parlant ou en entendant parler de quelque chose d’agréable, — bon dîner ou belle fille.
France, 1907 : Bouche ; employé surtout dans ce sens : S’en lécher les babines.
Bâfre
d’Hautel, 1808 : Bombance, ripaille ; repas copieux et abondant.
Il ne pense qu’à la bâfre. Se dit d’un gourmand, d’un homme qui ne respire que pour manger.
Baisser
d’Hautel, 1808 : On diroit qu’il n’y a qu’à se baisser et en prendre. Se dit par reproche a quelqu’un qui dépense le bien d’autrui avec profusion, sans aucun ménagement ; ou pour faire entendre qu’une chose est plus difficile à acquérir quelle le paroît. On dit aussi, Il n’a qu’à se baisser et en prendre ; pour exprimer qu’une personne est dans l’abondance, que rien ne manque à ses plaisirs, qu’on fournit à toutes ses dépenses.
Il ne se hausse ni ne se baisse. Se-dit d’un homme flegmatique et indolent, sur la physionomie duquel on ne voit jamais l’impression de la joie ou de la tristesse, de la peur ou de la surprise, qui, en un mot, semble inaccessible à tout sentiment, à toute sensation humaine.
Balancer sa canne
Vidocq, 1837 : v. a. — De vagabond devenir voleur.
Delvau, 1866 : v. a. De vagabond devenir voleur, — ce qui est une manière comme une autre de franchir le Rubicon qui sépare l’honneur du vice.
Signifie aussi Rompre son ban, s’évader.
Rigaud, 1881 : Passer du vagabondage au vol.
La Rue, 1894 : Passer du vagabondage au vol. C’est le Rubicon du vagabond.
France, 1907 : Se transformer de simple vagabond en voleur. Signifie aussi rompre son ban.
Bauge
d’Hautel, 1808 : Avoir de tout à bauge que veux-tu. Avoir de tout en abondance ; être dans un pays de cocagne.
anon., 1827 : Coffre.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Coffre, lit.
Bras-de-Fer, 1829 : Coffre.
Vidocq, 1837 : s. m. — Coffre.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Vidocq, 1837 : s. m. — Ventre.
Halbert, 1849 : Coffre.
Delvau, 1866 : s. f. Coffre, — dans l’argot des voleurs, qui ne craignent pas d’emprunter des termes aux habitudes des sangliers, qui sont aussi les leurs.
Delvau, 1866 : s. f. Ventre, — dans le même argot [des voleurs].
Rigaud, 1881 : Ventre.
La Rue, 1894 : Malle. Coffre-fort.
France, 1907 : Bahut ; se dit aussi pour ventre.
Bec
d’Hautel, 1808 : Pour bouche.
Un oiseau à gros bec, Sobriquet bas et trivial que l’on donne à un goinfre, à un gourmand ; à un homme grossièrement ignorant.
Se refaire le bec. Prendre un bon repas ; s’en mettre jusqu’au nœud de le gorge.
Donner un coup de bec. Et plus souvent Un coup de patte. Censurer, satiriser quelqu’un ou quelque chose, quand on en trouve l’occasion.
Tenir quelqu’un le bec dans l’eau. L’entretenir de promesses trompeuses ; le tenir dans l’attente l’alternative.
Avoir bon bec. Parler avec trop d’abondance, babiller, caqueter ; en dégoiser.
Avoir bec et ongles. Savoir repousser à propos une injure, soit par paroles, soit par les voies de faits.
Faire le bec à quelqu’un. Lui faire sa leçon ; lui apprendre ce qu’il doit dire ou répondre. Cette manière de parler signifie aussi corrompre quelqu’un ; le soudoyer pour l’engager au secret.
Mener quelqu’un par le bec. En disposer à volonté ; gouverner son esprit, se rendre maître de toutes ses actions.
Passer la plume par le bec à quelqu’un. Le fourber, le tromper, le friponner.
Larchey, 1865 : Bouche. — Casser, chelinguer du bec : Avoir mauvaise haleine. — Rincer le bec : Faire boire. — Faire le bec : Donner des instructions. — Avoir du bec : Être éloquent. — Tortiller du bec : Manger. — River le bec : Faire taire. — Fin bec : Gourmand.
Delvau, 1866 : s. m. Bouche, — dans l’argot des petites dames.
Rigaud, 1881 : Bouche, langue, langage, visage.
Quand ma muse est échauffée, elle n’a pas tant mauvais bec.
(St-Amant)
Passer devant le bec, ne pas participer à. Les bons morceaux lui passent devant le bec. — Trouilloter du bec, sentir mauvais de la bouche. Et les variantes : Schlinguer, puer repousser du bec, — avoir la rue du bec mal pavée, manquer de dents. — Se rincer le bec, boire. River le bec, imposer silence. Taire son bec, ne plus parler.
Voyons M’me Rabat-Joie, tais ton bec !… et qu’on vienne baiser son vainqueur !
(Gavarni)
France, 1907 : Bouche. Rincer le bec à quelqu’un, lui payer à boire ; se rincer le bec, boire ; tortiller du bec, manger ; chelinguer du bec, avoir mauvaise haleine ; avoir la rue du bec mal pavée, avoir les dents mal rangées ; se calfater le bec, manger ou boire, dans l’argot des voleurs ; ourler son bec, finir son travail, argot des matelots ; claquer du bec, n’avoir rien à manger, allusion aux cigognes qui font claquer leur bec lorsque la faim se fait sentir. Bec fin, gourmet ; river le bec, faire taire par des menaces ; taire son bec, cesser de parler ; avoir bon bec, avoir la langue bien pendue.
Prince, aux Dames parisiennes
De bien parler donnez le prix.
Quoi qu’on dise d’Italiennes,
Il n’est bon bec que de Paris.
(François Villon)
Bœuf
d’Hautel, 1808 : Mettre la charrue devant les bœufs. Mettre devant ce qui doit être derrière.
Lourd comme un bœuf. Se dit d’un butord, d’un homme qui marche pesamment.
Saigner comme un bœuf. Pour dire, abondamment.
C’est la pièce de bœuf. Se dit d’une chose dont on fait un usage continuel, ou d’une personne que l’on a coutume de voir journellement et à des heures marquées.
Bœuf saignant, mouton bélant, porc pourri ; tout ne vaut rien s’il n’est bien cuit. Pour marquer le degré de cuisson qui convient à chacune de ces viandes.
Je ne lui ai dit ni œuf ni bœuf. Pour, je ne lui ai dit ni oui ni non ; je ne lui ai adressé aucune injure.
On dit des gens grossiers, sots et stupides ; qu’Ils sont de la paroisse Saint-Pierre-aux-Bœufs, patron des grosses bêtes.
Le bœuf ne doit pas aller avant le char. Pour dire que chacun, selon sa condition, doit se tenir à sa place.
Dieu donne le bœuf et non pas la corne. Signifie que Dieu donne les moyens et les grâces ; mais qu’elles demeurent sans efficacité lorsqu’on ne s’aide pas soi-même par un travail ardent et assidu.
Larchey, 1865 : Monstrueux. — Mot à mot : aussi énorme qu’un bœuf.
Regarde donc la débutante. Quel trac bœuf ! Elle va se trouver mal.
(Ces Petites Dames)
Se mettre dans le bœuf : Tomber dans une situation misérable. Allusion au bouilli qui représente le rôti des indigents. On lit dans une mazarinade de 1649 :
Auprès de la Bastille, Monsieur d’Elbeuf, Dans sa pauvre famille, Mange du bœuf, Tandis que Guénégaud Est à gogo.
Delvau, 1866 : adj. Énorme, extraordinaire, — dans l’argot des faubouriens. Avoir un aplomb bœuf. Avoir beaucoup d’aplomb.
Delvau, 1866 : s. m. Second ouvrier, celui à qui l’on fait faire la besogne la plus pénible. Argot des cordonniers.
Rigaud, 1881 : Énorme, colossal. — Un succès bœuf, un aplomb bœuf ; n’est guère employé qu’avec ces deux mots.
Rigaud, 1881 : Mauvaise humeur, emportement, colère. Dans le jargon des typographes, ce mot est synonyme de chèvre. — Prendre un bœuf, gober son bœuf, avoir son bœuf, se mettre en colère, être en colère.
Rigaud, 1881 : Roi d’un jeu de cartes.
Rigaud, 1881 : Second ouvrier cordonnier. — Ouvrier tailleur qui fait les grosses pièces. — Petit bœuf, ouvrier qui commence une pièce, qui l’ébauche.
Boutmy, 1883 : s. m. Colère, mécontentement ; synonyme de chèvre. V. ce mot. Ajoutons cependant que le bœuf est un degré de mécontentement plus accentué que la chèvre. Le bœuf est une chèvre à sa plus haute puissance. Gober, avoir son bœuf, être très contrarié, se mettre en colère.
Boutmy, 1883 : s. m. Composition de quatre ou cinq lignes qu’un compagnon fait gratuitement pour son camarade momentanément absent. S’emploie presque exclusivement dans les journaux. On disait autrefois tocage.
Fustier, 1889 : Joli, agréable. C’est rien bœuf ! dit le peuple.
La Rue, 1894 : Mauvaise humeur. Prendre un bœuf, se mettre en colère.
France, 1907 : Roi du jeu de cartes, appelé ainsi parce qu’il est le plus gros et le plus puissant du jeu. Avoir son bœuf, être en colère ; être le bœuf, être la dupe dans une affaire ; se mettre dans le bœuf, tomber dans une situation critique, allusion au bœuf bouilli ordinaire des ouvriers et des petits bourgeois. On appelle bœuf un apprenti tailleur en passe de devenir ouvrier et les seconds ouvriers cordonniers.
Bohème
d’Hautel, 1808 : Vivre comme un bohème. N’avoir ni feu ni lieu ; mener une vie errante et vagabonde.
Larchey, 1865 : « La bohème se compose de jeunes gens. tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie en leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui seront alors des gens fort distingués… Tous les genres de capacité, d’esprit, y sont représentés… Ce mot de bohème vous dit tout. La bohème n’a rien et vit de ce qu’elle a. »
(Balzac)
La citation suivante est le correctif de cette définition trop optimiste.
La bohème, c’est le stage de la vie artistique, c’est la préface de l’Académie, de l’Hôtel-Dieu ou de la Morgue… Nous ajouterons que la bohème n’existe et n’est possible qu’à Paris.
(Murger)
On dit un bohème.
Tu n’es plus un bohème du moment que je t’attache à ma fortune.
(Augier)
Comme on voit, le bohème du dix-neuvième siècle n’a de commun que le nom avec celui de callot. Saint-Simon a connu l’acception fantaisiste du mot bohème. M. Littré en donne un exemple, bien qu’il n’admette bohème qu’en mauvaise part.
Delvau, 1866 : s. f. Etat de chrysalide, — dans l’argot des artistes et des gens de lettres arrivés à l’état de papillons ; Purgatoire pavé de créanciers, en attendant le Paradis de la Richesse et de la Députation ; vestibule des honneurs, de la gloire et du million, sous lequel s’endorment — souvent pour toujours — une foule de jeunes gens trop paresseux ou trop découragés pour enfoncer la porte du Temple.
Delvau, 1866 : s. m. Paresseux qui use ses manches, son temps et son esprit sur les tables des cafés littéraires et des parlottes artistiques, en croyant à l’éternité de la jeunesse, de la beauté et du crédit, et qui se réveille un matin à l’hôpital comme phthisique ou en prison comme escroc.
Ce mot et le précédent sont vieux, — comme la misère et le vagabondage. Ce n’est pas à Saint-Simon seulement qu’ils remontent, puisque, avant le filleul de Louis XIV, Mme de Sévigné s’en était déjà servie. Mais ils avaient disparu de la littérature : c’est Balzac qui les a ressuscités, et après Balzac, Henri Murger — dont ils ont fait la réputation.
France, 1907 :
est un mot vieilli que nous eussions voulu éviter ; non point précisément parce qu’il a vieilli, mais parce qu’il ne s’applique plus qu’imparfaitement au groupe de Parisiens dont nous entreprenons de décrire les mœurs et d’esquisser les silhouettes. Bohème est un mot du vocabulaire courant de 1840. Dans le langage d’alors, il est synonyme d’artiste ou d’étudiant, viveur, joyeux, insouciant du lendemain, paresseux et tapageur… Le bohème de 1840 se moque de ses créanciers, tire des carottes à son paternel et contre les créanciers.
(Gabriel Guillemot)
S’il faut s’en rapporter à la définition d’Alfred Delvau, le bohème ne serait qu’un paresseux qui use ses manches, son temps et son esprit sur les tables de cafés littéraires et des parlottes artistiques, en croyant à l’éternité de la jeunesse, de la beauté et du crédit, et qui se réveille un matin à l’hôpital comme phtisique, ou en prison comme escroc.
Ce mot est vieux, — comme la misère et le vagabondage. Ce n’est pas à Saint-Simon seulement qu’il remonte, puisque avant le filleul de Louis XIV, Mme de Sévigné s’en était déjà servie. Mais il avait disparu de la littérature : c’est Balzac qui l’a ressuscité, et, après Balzac, Henri Mürger — dont il a fait la réputation, — dans son livre La Vie de Bohème.
Voyons maintenant quelle était, sur la bohème, l’opinion de Balzac et Mürger :
La bohème, die Balzac, se compose de jeunes gens, tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie en leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître et qui seront alors des gens fort distingués… Tous les genres de capacité, d’esprit y sont représentés… Ce mot bohème vous dit tout. La bohème n’a rien et vit de ce qu’elle a.
Le tableau est un peu flatteur et je préfère le correctif de l’auteur de la Vie de Bohème :
La bohème c’est le stage de la vie artistique, c’est la préface de l’Académie, de l’Hôtel-Dieu ou de la Morgue… La bohème n’existe et n’est possible qu’à Paris.
Au royaume de Bohème :
— Je te quitte, je suis en retard. Tu n’aurais pas six sous à me prêter pour prendre l’omnibus ?
— Impossible, je n’ai qu’une pièce de deux francs.
— Ça ne fait rien, prête tout de même, je prendrai un fiacre.
Boucan (faire du)
France, 1907 : Faire du bruit, du tapage, du désordre. Agir comme des boucaniers ; du mot caraïbe Bou-Kann, lieu où les Indiens de l’Amérique séchaient leurs viandes.
Les boucaniers, dont l’origine remonte à l’an 1660, étaient des aventuriers anglais, et surtout normands, organisés en troupes pour chasser le bœuf sauvage, alors très abondant dans les Antilles, et dont ils vendaient le cuir. Ils chassaient aussi le sanglier et élevaient des meutes de 25 à 30 chiens. Ce rude métier était en quelque sorte l’apprentissage et la préparation au métier plus difficile et plus dangereux de flibustier, qui exigeait une grande intrépidité et une énergie hors ligne. Ils furent en guerre constante avec les Espagnols, qui redoutaient leur voisinage et craignaient qu’ils ne devinssent maître de Saint-Domingue, le paradis des Antilles. Bien que les boucaniers défissent constamment les troupes espagnoles, comme il se recrutaient difficilement, leur nombre diminuait sans cesse ; ils abandonnèrent leurs comptoirs et, sous le nom de Frères de la Côte, devinrent, pendant un demi-siècle, la terreur des mers des Antilles et du golfe du Mexique.
Bouche
d’Hautel, 1808 : Être sur sa bouche. Signifie faire un dieu de son ventre ; employer tous ses revenus à la table.
Il a la bouche cousue. Se dit d’un homme dont on a acheté le secret.
Il est comme Baba la bouche ouverte. Se dit par raillerie d’un niais ; d’un Colas ; d’un sot, qui a toujours la bouche béante, et qui s’extasie sur les choses les plus frivoles et les moins dignes d’attention.
Être à bouche que veux-tu. Nager dans l’abondance : avoir tout ce que l’on peut désirer. On dit dans un sens à-peu-près semblable, Traiter quelqu’un à bouche que veux-tu, pour le servir à souhait.
Avoir bouche à cour. Avoir son couvert mis dans une grosse maison.
Il dit cela de bouche, mais le cœur n’y touche. Se dit de quelqu’un qui parle contre sa façon de penser ; qui s’épuise en vaines protestations.
Faire bonne bouche. Garder le meilleur pour la fin.
Faire bonne bouche à quelqu’un. Le flatter par ce que l’on sait qu’il aime à entendre ; amuser son imagination par des chimères agréables.
Faire la petite bouche. Faire des façons, des simagrées ; faire mal à propos le petit mangeur, le discret.
Manger de broc en bouche. C’est-à-dire, brûlant, à la manière des goulus.
Il n’a ni bouche ni éperons. Se dit d’un homme qui manque de tête, d’esprit et de cœur.
Un homme fort en bouche. Manant, homme grossier, qui a la repartie vive et injurieuse.
Un Saint Jean bouche d’or. Bavard ; homme faux, inconséquent, indiscret.
Faire venir l’eau à la bouche. Mettre en appétit ; faire désirer quelque chose à quelqu’un, l’induire en tentations.
Il a toujours la parole à la bouche. Se dit d’un homme qui est toujours prêt à parler.
Entre la bouche et le verre il arrive beaucoup de choses. Pour dire qu’il ne faut qu’un moment pour faire manquer une affaire qui paroissoit très-assurée.
S’ôter les morceaux de la bouche pour quelqu’un. Manière exagérée de dire que l’on épargne, que l’on économise beaucoup pour fournir aux dépenses de quelqu’un.
Laisser quelqu’un sur la bonne bouche. Le laisser dans l’attente de quelque chose qui touche fortement ses interêts.
Boustifailler
Delvau, 1866 : v. n. Manger.
France, 1907 : Manger et boire abondamment.
Bouteiller
Delvau, 1866 : v. n. Se dit des globules d’air, — des bouteilles, — que forme la pluie dans les ruisseaux lorsqu’elle tombe avec abondance.
Camelot
d’Hautel, 1808 : Il est comme le camelot, il a pris son pli. Signifie qu’une personne a contracté des vices ou de mauvaises inclinations dont il ne peut se corriger.
Ansiaume, 1821 : Marchand.
Le camelot est marloux, et puis il a deux gros cabots.
Vidocq, 1837 : s. m. — Marchand.
M.D., 1844 : Marchands des rues.
un détenu, 1846 : Marchand ambulant ou marchand de contre-marques.
Larchey, 1865 : « C’est-à-dire marchand de bimbeloteries dans les foires et fêtes publiques. »
(Privat d’Anglemont)
Delvau, 1866 : s. m. Marchand ambulant, — dans l’argot des faubouriens, qui s’aperçoivent qu’on ne vend plus aujourd’hui que de la camelotte.
Rigaud, 1881 : Marchand ambulant, porte-balle, étalagiste sur la voie publique. Le soir, le camelot ouvre les portières, ramasse les bouts de cigares, mendie des contre-marques, donne du feu, fait le mouchoir et même la montre s’il a de la chance.
La Rue, 1894 : Petit marchand dans les rues. Crieur de journaux. Signifie aussi voleur.
France, 1907 : Marchand d’objets de peu de valeur qui vend dans les villages ou expose sur la voie publique. Le terme vient du grec camelos, chameau, par allusion au sac qu’il porte sur le dos et qui contient sa camelotte.
Depuis quelque temps, une véritable révolution s’accomplit dans les mœurs publiques. Dans les luttes politiques, un facteur nouveau s’est introduit et les procédés de polémique, les moyens de propagande et de conviction sont transformés du tout au tout.
Le camelot a pris dans l’ordre social qui lui est sinon due, au moins payée. L’ère du camelot est venue et les temps sont proches où le revolver sera l’agent le plus actif d’une propagande bien menée.
Le camelot n’a qu’un inconvénient ; il coûte cher. Dans les premiers temps de son accession à la vie publique, c’était à six francs par soirée qu’il débordait d’enthousiasme et fabriquait de la manifestation. Depuis les prix ont un peu baissé, vu l’abondance des sujets. Lors du dernier banquet, c’était à quatre francs la soirée mais on fournissait le revolver.
(La Lanterne, 1888)
Au-dessus de tout le bruit, du roulement des voitures, des grincements des essieux, des galopades des beaux chevaux rués dans le travail comme des ouvriers courageux, — au-dessus de tout, retentissaient les cris des camelots du crépuscule, l’annonce vociférée des crimes de la basse pègre, des vols de la haute, l’essor des derniers scandales.
(Gustave Geffroy)
Le camelot, c’est le Parisien pur sang… c’est lui qui vend les questions, les jouets nouveaux, les drapeaux aux jours de fête, les immortelles aux jours de deuil, les verres noircis aux jours d’éclipse… des cartes obscènes transparentes sur le boulevard et des images pieuses sur la place du Panthéon.
(Jean Richepin, Le Pavé)
Il faisait un peu de tout… c’était un camelot, bricolant aujourd’hui des journaux illustrés, demain des plans de Paris, un autre jour offrant aux amateurs des cartes qualifiées de transparentes, débitant ensuite, coiffé d’un fez, des confiseries dites arabes ou des olives dans les cafés…
(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)
Chanoine
d’Hautel, 1808 : Vivre comme un chanoine. Mener une vie nonchalante et oisive ; vivre dans l’abondance et la retraite.
Delvau, 1866 : s. m. Rentier, — dans l’argot des voleurs. Au féminin, Chanoinesse.
Fustier, 1889 : Récidiviste des maisons centrales.
France, 1907 : Récidiviste. Chanoine de Monte-à-regret, condamné à mort.
Chapon
d’Hautel, 1808 : Gros comme un chapon.
Il a les mains en chapon rôti. Se dit figurément d’un homme qui est sujet à prendre, qui s’empare de tout ce qui lui tombe sous la main ; et au propre de quelqu’un qui a les doigts crochus et retirés.
Qui chapon mange, chapon lui vient. Signifie que le bien vient souvent à ceux qui n’en ont pas besoin.
Deux chapons de rente. Se dit de deux personnes ou de deux choses inégales, parce que il y a toujours un de ces chapons gras et l’autre maigre.
Ce n’est pas celui à qui le bien appartient qui en mange les chapons. Se dit d’un bien, d’une terre dont le véritable propriétaire est frustré ; ou d’un homme qui porte le nom d’une terre, et n’en touche pas les revenus.
On appelle chapon de Limousin, des chataignes ou marrons, parce que ces fruits sont très-abondans en Limoge.
Se coucher en chapon. Se coucher après avoir bien bu, bien mangé ; ou se coucher les jambes recroquevillées.
Delvau, 1864 : (au figuré) ; Homme châtré ou impuissant.
En termes de cuisine, l’on appelle chapon le croûton de pain frotté d’ail qui aromatise la salade.
Un de nos confrères, célèbre par sa continence… forcée, dînait dimanche à la campagne.
— Aimez-vous le chapon ? lui demande la maîtresse de la maison.
— Oh ! non, je ne peux pas le sentir.
— Parbleu ! fit un convive, ça lui rappelle Boileau.
(Émile Blondet)
Pour ma part, moi j’en réponds,
Bien heureux sont les chapons.
(Béranger)
Delvau, 1866 : s. m. Morceau de pain frotté d’ail, — dans l’argot du peuple, qui en assaisonne toutes les salades. On dit aussi Chapon de Gascogne.
France, 1907 : Moine, dans l’argot populaire. Cage à chapons, monastère ; les moines s’engraissant généralement dans une douce oisiveté, comme le chapon en cage.
France, 1907 : Un croûton de pain frotté d’ail que l’on met dans la salade. On dit aussi dans le mème sens chapon de Gascogne.
Chiée
France, 1907 : Abondance, foule, dans le sens injurieux. Une chiée de tripoteurs ; une chiée de dévots sortait de l’église.
C’est en nivôse que les crétins et les jean-foutres de la gouvernance font commencer leur année. Turellement, elle débute par une chiée d’hypocrisies et de menteries. Des birbes de tout calibre s’enfarineront la gueule, pour faire des mamours à des types qu’ils ne peuvent voir en peinture.
(Almanach du Père Peinard, 1894)
Cocagne
d’Hautel, 1808 : On dit d’un pays fertile, d’une maison opulente où l’on a abondamment toutes les commodités de la vie, ou l’on fait chère-lie, que C’est un pays, un lieu de cocagne.
Comblance
Delvau, 1866 : s. f. Abondance, excès, chose comble, — dans le même argot [des voleurs]. Par comblance. Par surcroît.
France, 1907 : Surcroit, en plus.
J’avais fait par comblance
Gironde largue capé.
Con bien boisé
Delvau, 1864 : Dont la motte est abondamment fournie de laine.
Mon con est boisé comme l’est Meudon,
Afin de cacher l’autel du mystère
Où l’on officie en toute saison.
(Parnasse satyrique)
Copie
d’Hautel, 1808 : Original sans copie. Homme bizarre, ridicule à l’extrême.
Delvau, 1866 : s. f. Travail plus ou moins littéraire, bon à livrer à l’imprimeur, — dans l’argot des gens de lettres, qui écrivent copiosissimè dans l’intérêt de leur copia. Faire de la copie. Écrire un article pour un journal ou pour une revue. Caner sa copie. Ne pas écrire l’article promis. Pisser de la copie. Écrire beaucoup trop, sur tous les sujets. Pisseur de copie. Écrivain qui a une facilité déplorable et qui en abuse pour inonder les journaux ou revues de Paris, des départements et de l’étranger, de sa prose ou de ses vers.
Boutmy, 1883 : s. f. Ce qui sert de modèle au compositeur. Elle est manuscrite ou imprimée ; la copie manuscrite est, on le comprend, payée un peu plus cher que la réimpression. Au figuré, faire de la copie sur quelqu’un, c’est dire du mal de lui, en médire.
France, 1907 : Manuscrit d’un auteur. Faire de la copie, écrire un article. Caner sa copie, manquer d’exactitude dans l’envoi de ses articles. Pisser de la copie, écrire abondamment sur tous les sujets, même ceux que l’on ignore le plus.
Lorsqu’un auteur agit bien avec le compositeur, lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa copie, c’est-à-dire son manuscrit, est lisible, l’ouvrage sera soigné, le texte ne sera pas déparé par des contresens, des lettres retournées, des fautes de français, des mots tantôt trop écartés, tantôt trop rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des erreurs qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous affectez de la morgue à son égard, si vous le traitez du haut de votre grandeur, si votre copie n’est pas mieux écrite que celle de M. Alphonse Karr (qui semble se servir de son terre-neuvien en guise de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé d’ajoutés, le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire.
(Jules Ladimir, Le Compositeur typographe)
Une génération nouvelle de reporters a grandi, dont l’ardeur d’indiscrétion ne le cède qu’à son indifférence entière pour les idées. Semblables à cet orateur qui ne pensait pas, disait-il, quand il ne parlait pas, ces jeunes gens ne pensent point, quand ils interrogent point. Leurs victimes les fournissent de copie, et ils y ajoutent les inexactitudes… C’est justement ce qu’on appelle être bien informé…
(Brunetière)
Mais applaudir aux explosions et trouver que Ravachol était dans le vrai, parce que les journaux où l’on paye refusent d’insérer votre copie, ou parce que toute l’édition d’un volume de vers est encore en magasin, cela n’est vraiment pas du tout raisonnable et passe la limite de fureur et de vengeance permise au plus exaspéré des fruits secs.
(François Coppée)
Copie (pisseur de)
Rigaud, 1881 : Journaliste qui fait de l’abondance avec sa plume. — Un bon pisseur de copie écrit d’abondance et avec abondance sur n’importe quel sujet.
Croupir dans le battant
Delvau, 1866 : v. n. Se dit d’une indigestion qui se prépare, par suite d’une trop grande absorption de liquide ou de solide.
Rigaud, 1881 : Stationner sur l’estomac, se refuser à circuler, préluder à une indigestion. Ces coquins de gonfle-bougres croupissent dans le battant.
France, 1907 : On dit d’une nourriture ou d’une boisson trop abondante qu’elle croupit dans le battant, c’est-à-dire dans l’estomac.
Cuire dans son jus
Delvau, 1866 : v. n. Avoir très chaud, jusculentus, — dans l’argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Avoir très chaud, fournir une transpiration abondante. Si l’on veut cuire dans son jus, l’on n’a qu’à aller un dimanche soir, dans un théâtre de Paris, aux troisièmes galeries.
Rigaud, 1881 : Concentrer sa douleur et retenir son élan naturel, — dans le jargon des comédiens. L’expression, qui est de mademoiselle Contât, est restée dans le dictionnaire du théâtre. (V. Couailhac, La Vie de théâtre)
France, 1907 : Avoir très chaud, transpirer. À propos de cette expression, Lorédan Larchey cite un bon mot de Piron. « Suant au parterre et entendant ses voisins chuchoter : Voilà Piron qui cuit dans son jus. — Ce n’est pas étonnant, s’écria-t-il, je suis entre deux plats. »
Débagouler
d’Hautel, 1808 : Au propre, dégueuler, vomir. Au figuré, parler sans ménagement, clabauder, en dégoiser.
On dit d’un bavard, d’un homme qui se plaît à dire des grossièretés, des injures, que quand il aura tout débagoulé, il finira par se taire.
Delvau, 1866 : v. a. Parler, — dans l’argot du peuple.
Virmaître, 1894 : Cette expression est usitée dans les faubourgs pour qualifier un orateur de réunion publique qui débagoule son boniment (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Parler avec abondance.
France, 1907 : Parler.
Il montra le poing à la vision de cet inconnu hostile, débagoula un flot d’injures en sacrant effroyablement.
(C. Lemonnier)
Pour qu’on entende tes harangues,
Braille-les dans l’argot du jour ;
Pourquoi pas ? Tu dois, tour à tour,
Débagouler toutes les langues.
(André Gill, La Muse à Bibi)
Dégobillis
d’Hautel, 1808 : Vomissement ; rejet des alimens que l’on a pris avec trop d’abondance. Le peuple dit par corruption, dégobillage.
Dégueuler
d’Hautel, 1808 : Terme bas et ignoble quand on l’applique à un être doué de raison, et qui signifie vomir, dégorger. On dit figurément d’un grossier, d’un butor qui se plait à dire des injures, qu’il ne fait que dégueuler.
Delvau, 1866 : v. a. et n. Avoir une indigestion, — dans l’argot du peuple.
La Rue, 1894 : Dénoncer ses complices.
France, 1907 : Parler avec abondance, comme si l’on vomissait ses paroles.
Réciter de mémoire une leçon du professeur, tout un chapitre de chimie : parler d’abondance sans s’inquiéter de comprendre ce que l’on dit. Certains « colleurs » prétendent coter l’intelligence de l’élève ; d’autres apprécient uniquement le dégueulage. Le comble de l’astuce est de dégueuler sa réponse, en s’exprimant avec une légère hésitation, afin de laisser croire qu’on a trouvé par réflexion la réponse à la question posée.
(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)
France, 1907 : Vomir.
Françoise, qui toujours est prête
À faire entendre son caquet,
Veut crier plus haut ; un hoquet
Lui coupe soudain la parole,
Il redouble. — Oh ! lui dit Nicole,
Ne nous dégueulez pas au nez…
(J.-J. Vadé, Œuvres poissardes)
Électrocution
France, 1907 : Mise à mort par l’électricité ; néologisme. Ce système, adopté par les Yankees, ne semble pas avoir donné les résultats les plus satisfaisants, puisqu’il a été prouvé qu’un condamné exécuté ainsi prouvait être ranimé à l’aide d’un traitement usité dans les cas d’asphyxie.
L’évidence est donc aussi que l’électrocution ne tue pas et que, pour mettre à mort, il faut la doubler d’un procédé qui produise une lésion mortelle, rupture ou section de la moelle allongée, par exemple, par pendaison ou décapitation. C’est la condamnation formelle de l’emploi des courants électriques, la mise à mort devant être, si possible, instantanée.
Il y a maintenant apparence que le scandale va cesser et que les Yankees retourneront à leur corde.
(Courrier de Londres)
Ce procédé, dont l’application a fait travailler le cerveau de tous les criminalistes européens, n’est certes pas appelé chez nous — du moins, nous l’espérons — à jouer un rôle quelconque. On a multiplié les discussions, entassé les mémoires, fait un appel aux savants de toutes les nationalités, pour aboutir à un résultat négatif. Il est surabondamment démontré que ce genre de mort est le plus barbare, le plus épouvantable qu’il soit possible de faire endurer à un patient. À la dernière électrocution qui a eu lieu, de nombreux spectateurs se sont évanouis, paraît-il, et tous ont remporté cette conviction que les procédés d’exécution de la vieille Europe valaient encore mieux que la cruelle invention de la jeune Amérique.
(Dr G. Legué)
Fesser le champagne
Delvau, 1866 : v. n. Boire des bouteilles de vin de Champagne, — dans l’argot des viveurs. Du temps de Rabelais on disait Fouetter un verre.
France, 1907 : Boire abondamment de cette tisane tant vantée.
Flaquée
d’Hautel, 1808 : Terme de mépris ; abondance d’une chose quelconque pour laquelle on a de l’aversion ; jatte d’eau que l’on jette sur la tête ou au visage de quelqu’un.
Flotte
Delvau, 1866 : s. f. Argent paternel ou avunculaire, — dans l’argot des étudiants. Recevoir sa flotte. Toucher sa pension.
Delvau, 1866 : s. f. Grande quantité de monde ou de choses, — dans l’argot du peuple, fidèle à l’étymologie (fluctus, flot, chose abondante) et à la tradition :
As noces vint bien atornée,
Et des autres i ot grand flote,
Et Renart lor chante une note.
dit le Roman du Renard.
Être de la flotte. Être de la compagnie.
Rigaud, 1881 : Nombreuse société.
Rigaud, 1881 : Provision d’argent du mois, du semestre, arrérages.
La flotte est arrivée, pour dire qu’on a reçu de l’argent, après avoir attendu quelque temps. Par allusion aux flottes des Indes.
(Le Roux, Dict. comique)
Le mot n’est plus guère usité depuis une vingtaine d’années.
La Rue, 1894 : Argent paternel des étudiants, leur mois. Bain. Réunion d’individus. Grande quantité.
Virmaître, 1894 : Eau. La rivière flotte. On dit d’une personne mince dans des vêtements trop larges :
— Ses membres flottent.
Toute la flotte (l’atelier en entier) a été manger une friture.
Nous étions une flotte pour nous étions un tas (Argot du peuple). N.
Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Eau.
France, 1907 : Argent. Recevoir sa flotte, toucher sa pension. Le mot est ancien ; on le trouve dans le Joueur de Regnard :
La flotte est arrivée avec les galions,
Cela va diablement hausser nos actions,
dit Hector, le valet de Valère, en voyant son maître compter l’or qu’il vient de gagner au jeu.
France, 1907 : Foule assemblée. Être de la flotte, faire partie de la compagnie. Vendre la flotte, dénoncer ses complices.
Flux
d’Hautel, 1808 : Un flux de paroles. Abondance de paroles ; discours vains et superflus.
Foison
d’Hautel, 1808 : À foison. Pour dire abondamment, en quantité.
Fusée
d’Hautel, 1808 : Démêler la fusée. Découvrir une entreprise, une fourberie, une intrigue ; vider une querelle ; terminer une affaire d’honneur.
Delvau, 1866 : s. f. Jet de vin qui sort de la bouche d’un homme qui en a trop bu. Lâcher une fusée. Vomir.
Rigaud, 1881 : Résultat de l’indigestion. Violente projection de la nourriture congédiée par l’estomac ; elle part au loin comme une fusée.
Fustier, 1889 : Argot des gens de Bourse. La fusée est l’enlevée en hausse d’une valeur. On entend dire couramment à la Bourse : Le Trois vient de faire une fusée de quinze sous.
Rossignol, 1901 : Vomissement. — Celui qui a trop bu lâche une fusée.
Hayard, 1907 : Déjection d’ivrogne.
France, 1907 : Vomissement. Lâcher une fuser, vomir ou évacuer abondamment et avec bruit du derrière.
Glaviotteur
Delvau, 1866 : s. m. Homme qui crache fréquemment et abondamment.
Glousser
Delvau, 1866 : v. n. Parler.
France, 1907 : Parler abondamment, faire comme les dindes qui gloussent sans cesse.
Gluau
Delvau, 1866 : s. m. Expectoration abondante. Lâcher son gluau. Cracher malproprement.
France, 1907 : Expectoration épaisse. Pisser son gluau, accoucher.
Gogo
d’Hautel, 1808 : Avoir de tout à gogo. Pour avoir abondamment tout ce que l’on peut désirer ; être très à son aise ; être à même de se procurer les jouissances de la vie.
Larchey, 1865 : Dupe, homme crédule, facile à duper. — Abréviation du vieux mot gogoyé : raillé, plaisanté. V. Roquefort. — Villon paraît déjà connaître ce mot dans la ballade où il chante les charmes de la grosse Margot qui…Riant, m’assit le point sur le sommet, Gogo me dit, et me lâche un gros pet.
C’est en encore ces gogos-là qui seront les dindons de la farce.
(E. Sue)
Avec le monde des agioteurs, il allèche le gogo par l’espoir du dividende.
(F. Deriège)
Delvau, 1866 : s. m. Homme crédule, destiné à prendre des actions dans toutes les entreprises industrielles, même et surtout dans les plus véreuses, — chemins de fer de Paris à la lune, mines de café au lait, de charbon de bois, de cassonnade, enfin de toutes les créations les plus fantastiques sorties du cerveau de Mercadet ou de Robert Macaire. À propos de ce mot encore, les étymologistes bien intentionnés sont partis à fond de train vers le passé et se sont égarés en route, — parce qu’ils tournaient le dos au poteau indicateur de la bonne voie. L’un veut que gogo vienne de gogue, expression du moyen âge qui signifie raillerie : l’autre trouve gogo dans François Villon et n’hésite pas un seul instant à lui donner le sens qu’il a aujourd’hui. Pourquoi, au lieu d’aller si loin si inutilement, ne se sont-ils pas baissés pour ramasser une expression qui traîne depuis longtemps dans la langue du peuple, et qui leur eût expliqué à merveille la crédulité des gens à qui l’on promet qu’ils auront tout à gogo ? Ce mot « du moyen âge » date de 1830-1835.
Rigaud, 1881 : Niais, nigaud ; abréviation et redoublement de la dernière syllabe de nigaud. Gogo pour gaudgaud. — Quelques écrivains l’ont, par raillerie, employé comme synonyme d’actionnaire. C’est le nom d’un actionnaire récalcitrant dans la pièce de Robert-Macaire.
La Rue, 1894 : Niais, dupe.
France, 1907 : Homme crédule, dupe, proie des gens d’affaires et des lanceurs d’affaires ; du vieux français gogaille, sottise, simplicité, « Paris est peuplée de gogos. » M. Gogo est un personnage de Robert Macaire et passa dans la circulation à l’époque de la grande vogue de cette pièce, c’est-à-dire de 1830 à 1835, mais le mot existait déjà depuis longtemps, puisqu’on le trouve dans une ballade de François Villon, où, raconte-t-il, la grosse Margot,
Riant, m’assit le poing sur le sommet,
Gogo me dit, et me lâche un gros pet.
En 1844, Paul de Kock donna un roman sous le titre : La Famille Gogo, et sous le même titre, en 1859, un vaudeville en cinq actes.
Avez-vous vu jouer Robert Macaire ? ou avez-vous lu ? Car il y a, sous des titres divers, Robert Macaire, pièce, et Robert Macaire, roman. Avant même que l’inventeur de cette extraordinaire et féroce bouffonnerie, inventeur resté mystérieux, — je ne m’en tiens pas aux auteurs qu’affirmait l’affiche ou la couverture, et, en tout cas, ils ont eu pour collaborateur quelqu’un qui avait plus de génie que Benjamin Entier et même que Frédérick-Lemaître. M. Tout-le-Monde ! — avant même que cette atroce farce eût popularisé Gogo, le type, sous d’autres noms, en était banal au théâtre ; car la bêtise crédule est une des formes éternelles de l’humanité. Les dieux le savent bien, et les financiers aussi.
(Catulle Mendès)
Vers minuit, la partie commençait à devenir sérieuse ; à peine si la rumeur du boulevard produisait une légère émotion parmi les membres présents, pour la plupart desquels le mot de patrie n’existe pas, car la patrie pour eux, c’était le pays où l’on peut, le plus impunément, détrousser le gogo d’une façon quelconque.
(Théodore Cahu, Vendus à l’ennemi)
Attaquer une diligence,
En ce temps de chemins de fer,
Impossible. On met, c’est moins cher
Monsieur Gege dans l’indigence,
On pousse d’infectes valeurs,
Des métaux on annonce l’ère…
C’est bien mesquin. Tout dégénère
Aujourd’hui, — même les voleurs.
(Don Caprice, Gil Blas)
Les aventures d’Arton, aussi bien dans le monde de la finance que dans le monde galant, sont banales, et mille Parisiens les ont vécues. Seulement, lui les a vécues toutes ensemble. Il brassait les affaires comme il embrassait ses maîtresses, vingt-deux à la fois. Ce fut un type. Il a sombré — tandis que plusieurs de ses collègues en escroquerie, plusieurs de ceux qui, dans cette gigantesque odyssée du Panama, se sont enrichis avec la bonne galette des gogos, tiennent aujourd’hui le haut du pavé, font de la poussière, commanditent celui-ci, asservissent celui-là, bavardent avec les ministres et consentent à ce que certains députés et certains journalistes ramassent les miettes de leur table.
(Pédrille, L’intransigeant)
Gogo (à)
Delvau, 1866 : adv. À profusion, en abondance.
France, 1907 : À profusion, en abonné.
— Console-toi, mon fils, ne quitte plus ta mère
Reste avec ton ami, fais ici bonne chère…
Aussi faisoit le drôle, il vivoit à gogo
Et jusques à midi restoit dans son dodo.
(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)
Gouape
Larchey, 1865 : Débauche.
Mes amis, unissons nos voix pour le triomphe de la gouape.
(L. Reybaud)
J’aime mieux jouer la poule. — Parce que t’es un gouêpeur, mais ceux qui préfèrent le sentiment la gouape, c’est pas ça.
(Monselet)
Delvau, 1866 : s. f. Filou, — dans l’argot des faubouriens. Faiseur de poufs, — dans l’argot des cabaretiers. On dit aussi Gouapeur. Cependant gouape a quelque chose de plus méprisant.
Delvau, 1866 : s. f. Vagabondage ; fainéantise, — dans l’argot du peuple.
La Rue, 1894 : Vagabond, fainéant, débauché, filou.
Gouape (la)
Rigaud, 1881 : Vagabondage, paresse, débauche et filouterie mêlés. — Vagabond, vaurien : Une gouape.
Gouapeuse
Delvau, 1864 : Petite drôlesse qui préfère la rue à l’atelier, le vagabondage au travail, et qui s’amuse avac les quéquettes des polissons de son âge en attendant l’occasion d’amuser les pines des messieurs plus âgés.
Gouèpeur, -euse
Vidocq, 1837 : s. — Vagabond. Celui ou celle qui n’a ni domicile, ni moyens d’existence assurés.
Article 209 du Code Pénal. Le vagabondage est un délit.
Article 270. Les vagabonds, ou gens sans aveu, sont ceux qui n’ont ni domicile certain, ni moyen de subsistance, et qui n’exercent habituellement ni métier, ni profession.
Et c’est dans le Code d’une nation qui se pose devant toutes les autres comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites. Personne n’élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a toujours poursuivi, donc vous êtes coupable : les haillons qui vous couvrent sont vos accusateurs ; parce que vous êtes malheureux, vous n’avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une bête fauve, c’est ce qu’il ne manque pas de faire ; vous valez un petit écu, vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et mal-saine, et après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent devant les magistrats chargés de vous rendre justice ; votre conscience est pure, et vous croyez qu’à la voix de vos juges les portes de la geôle vont s’ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes, la loi dicte aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts impitoyables ; quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez condamné à trois ou six mois d’emprisonnement, et après avoir subi votre peine, vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps qu’il déterminera.
Et cela ne doit pas étonner chez un peuple qui ne s’enquiert ni des capacités, ni de la moralité du législateur, mais seulement de la cote de ses impositions ; chez un peuple qui n’estime que ceux qui possèdent. Posséder doit être le rêve de tous, et tous les chemins qui peuvent conduire à la fortune doivent être suivis sans remords. Aussi tous ceux qui occupent les sommités de l’échelle sociale, et qui désirent conserver leur position, repoussent sans cesse du pied ceux qui cherchent à gravir les derniers échelons. Ils conçoivent sans peine que ceux qui n’ont pas un toit pour abriter leur tête, un vêtement pour les garantir du froid, du pain pour apaiser la faim qui les tourmente, doivent laisser tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillans équipages et leur table somptueuse. Ce sont des ennemis qu’il faut absolument vaincre, et le Code Pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage particulier, est un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêtes ; et le vagabond, celui de tous les Parias sociaux qui souffre le plus, est aussi celui qu’ils frappent le plus rudement.
Le peuple n’a pas de pain, disait-on à une dame de l’ancienne cour ; qu’il mange de la brioche, répondit-elle. Les magistrats qui condamnent indistinctement tous les vagabonds que l’on amène devant eux, ne sont guère meilleurs logiciens que cette dame. Qu’est-ce, en effet, qu’un vagabond ? Un pauvre diable qui n’a pu trouver de travail, et qui a été mis dehors par son hôtelier, parce qu’il n’a pu payer son modeste logement. Il n’a pas dîné et s’est endormi sous le porche d’une église ou dans un four à plâtre. C’est vainement que je cherche dans tout cela un crime ou un délit. Si cet homme vous avait arraché un peu de votre superflu, sa physionomie ne serait pas livide et terreuse, ses vêtemens ne tomberaient pas en lambeaux. Qui vous a dit qu’il n’avait pas, sans pouvoir y parvenir, cherché à utiliser ses facultés ? Pourquoi donc, au lieu de le punir, ne lui donnez-vous pas ce que tous les hommes doivent obtenir, du travail et du pain ? Sont-ce les crimes que, grâce à votre législation, il commettra plus tard, que vous punissez par anticipation ? Oh ! alors, soyez plus sévères pour être plus justes ; condamnez le vagabond à mourir, mais craignez que, las de souffrir, il ne quitte un jour son humble posture et ne vienne, les armes à la main, déchirer le recueil de vos lois. Souvenez-vous des luttes sanglantes de la Jacquerie et des Gueux de Belgique. Qui succomba alors ? Le riche : il le méritait bien.
On objectera peut-être que presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple, pour prouver la nécessité des lois qui régissent les classes infimes de la société. Cette objection, suivant moi, ne peut servir qu’à prouver la vérité de ce vieux dicton populaire, qui dit que le besoin n’a point d’oreilles.
Mais, il faut le dire, s’il est vrai que la plupart des voleurs sortent des rangs du peuple, les grands criminels, à quelques exceptions près, appartiennent aux classes élevées. C’est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.
Et, cependant, quelquefois on sauvera l’homme bien élevé, tandis qu’on sacrifiera à l’exemple le fils d’un ouvrier. Pourquoi cela ? L’honneur d’une famille favorisée par la fortune est-il plus précieux que celui de la famille d’un ouvrier ? Je ne le pense pas.
Suivant moi, l’homme qui comparaît devant un tribunal, après avoir reçu une éducation libérale, est, à délit égal, évidemment plus coupable que celui qui a toujours vécu dans l’ignorance. Il n’est pas nécessaire, je crois, de déduire les raisons qui me font penser ainsi. Pourquoi donc est-il presque toujours traité avec une extrême indulgence, lorsque l’on se montre si sévère envers celui qui n’a encore commis aucune faute, et dont le seul tort est d’être misérable ?
Mais les haillons qui couvrent à peine les membres amaigris du Gouèpeur parlent en sa faveur. Peut-être que, si cet homme n’avait pas voulu rester honnête, il ne serait pas sans domicile et sans moyens d’existence. Mais, ce qu’il n’a pas fait, il ne manquera pas de le faire, lorsqu’après avoir, grâce à un arrêt inique, passé quelques-unes de ses plus belles années dans une prison, il sera rendu à la liberté, il mettra alors en pratique les conseils des individus avec lesquels il aura vécu ; et si un jour ses crimes épouvantent la société, qui faudra-t-il accuser, si ce n’est elle ? Ah ! si l’on connaissait bien les antécédens de tous ceux qui gémissent dans les prisons et dans les bagues, on serait peut-être disposé à jeter un voile sur leur vie passée, pour leur permettre d’espérer un meilleur avenir.
Mais après avoir jeté un coup-d’œil sur notre législation, je me trouve forcé d’avouer que la réalisation de mes souhaits me paraît encore bien éloignée, on exige tout d’une certaine classe et cependant on ne fait rien pour elle ; quel est donc l’avenir qui lui est réservé ?
Y a-t-il en France des établissemens dans lesquels les enfans puissent, en apprenant un état, recevoir l’éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient posséder, et en même temps contracter l’habitude du travail et de la sobriété ? Non.
Mais, me répondra-t-on, il faut de l’argent pour créer des établissemens de ce genre, et l’argent manque ; belle réponse, vraiment ! l’argent ne manque pas lorsqu’il s’agit de subventionner des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses, ou d’ériger des obélisques. L’argent donc ne manque pas, et je crois qu’il serait beaucoup mieux employé s’il servait à fonder quelques établissemens semblables à ceux dont nous venons de parler.
Gradaille
France, 1907 : Les gradés ; tout ce qui dans l’armée porte soutache ou galons.
Pour que le « libérateur » vienne vite, cette gradaille qui s’abstient même de prononcer le mot « république », crainte de s’écorcher la gueule, récite des chiées d’oremus et, en attendant que vienne le moment des grandes boucheries humaines, s’entretient les tripes en état en les bondant d’alcool.
(Le Père Peinard)
Gueuleton
Larchey, 1865 : Repas plantureux, dont on a plein la gueule. — Gueuletonner : Faire un gueuleton.
Je ne vous parle pas des bons gueuletons qu’elle se permet, car elle n’est pas grasse à lécher les murs.
(Vidal, 1833)
Chacun d’eux suivi de sa femme, À l’Image de Notre-Dame, firent un ample gueuleton.
(Vadé, 1788)
Delvau, 1866 : s. m. Repas plantureux, ou simplement Repas. Fin gueuleton. Ripaille où tout est en abondance, le vin et la viande.
Rigaud, 1881 : Dîner fin, dîner de fines gueules.
De temps en temps, je me donne la fantaisie d’un petit gueuleton.
(Cogniard frères, La Chatte blanche)
Gueuleton à chier partout, dîner succulent et copieux.
Hayard, 1907 : Bon repas.
France, 1907 : Repas plantureux où l’on s’en donné à pleine gueule.
Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. L’appartement de l’abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d’inviter des amis, de faire des gueuletons qui duraient jusqu’à 2 heures du matin. Guillaume Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses trente-sept ans, minaudait, et plus d’un collégien échappé la serra de fort prés, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et heureuse. La maison devint pour elle un paradis.
(Émile Zola, La Conquête de Plassans)
Madame continua plus que jamais à n’arriver que pour le déjeuner, — ou même après, si ce jour-là l’un de ses nombreux et puissants protecteurs avait eu la suave idée de l’inviter à un gentil petit gueuleton en cabinet particulier.
(Albert Cim, Demoiselles à marier)
Garnier, grand maître du fronton,
De l’astragale et du feston,
Demain, lâchant là mon planton,
Du fond de mon lointain canton
J’arriverai, tardif piéton,
Aidant mes pas de mon bâton,
Et précédé d’un mirliton,
Duilius du feuilleton,
Prendre part à son gueuleton
Qu’arrosera Le piqueton.
(Théophile Gautier, Épître à Garnier)
Hereux comme un coq en pâte
France, 1907 : Vivre dans l’abondance, n’avoir ni souci ni contrariété. Mais pourquoi cette expression coq en pâte ? « Les Manceaux — dit Ch. Ferrand — pourraient nous répondre, car dans leur campagnes on engraisse admirablement les poulardes et les poulets, à l’aide de pâtées substantielles dont les bestioles se gavent tellement qu’elles n’ont pas le temps de songer aux misères de ce monde. »
L’opération de mettre les coqs à la pâtée s’appelle empâter. Un coq empâté est un coq soumis au régime de l’engraissement. On voit de suite comment s’est formé le dicton. Coq empâté s’est transformé en coq en pâte.
(Dictionnaire des Curieux)
Huile (jeter de l’)
Rigaud, 1881 : Transpirer abondamment, — dans le jargon des voyous. — C’est étonnant comme je jette de l’huile.
Irvingianisme, irvingisme
France, 1907 : Secte religieuse fondée vers 1848 par Edouard Irving, sous le nom d’Église catholique apostolique.
En l’an 1848, où la moisson de folies fut abondante, un certain nombre de bons dieux en chambre se révélèrent tout comme aujourd’hui. J’ai eu personnellement l’avantage de rencontrer jadis, chez des amis, le dernier diacre irvingien. Quand je dis le dernier, je devrais plutôt dire le seul, car la religion irvingienne n’avait jamais eu qu’un prêtre, — son fondateur, « un quarantuitard » nommé Irving — et un diacre, celui que j’ai connu. C’était un très brave homme qui exerçait la profession de photographe, place Dauphine. Tous les dimanches, vingt-cinq ou trente fidèles — le reste des irvingiens — se réunissaient dans son atelier. On roulait, dans un coin, les appareils sur leur trépied, les châssis où étaient peints en grisaille de riches salons et des parcs seigneuriaux, et l’excellent M. D… célébrait l’office. Je parle d’il y a vingt-sept on vingt-huit ans. L’irvingianisme agonisait. Il doit être définitivement mort.
(Francois Coppée)
L’irvingianisme n’est pas mort, car il fonctionne à Londres où il possède dans Garden square une magnifique église gothique construite en 1853. La folie humaine ne meurt pas.
Jeter du cœur sur du carreau
Delvau, 1866 : Rendre fort incivilement son déjeuner ou son dîner, lorsqu’on l’a pris trop vite ou trop abondant.
Jouer de la flûte de l’Allemand
France, 1907 : Boire abondamment, à cause des verres longs et étroits dont les Allemands se servaient autrefois pour boire de la bière et qu’on appelle flûtes. « Comme, dit Fleury de Bellingen, ils vuident souvent et qu’ils boivent beaucoup, on dit en commun proverbe : jouer de la flûte de l’Allemand, quand on veut dire boire avec excès. »
Lamper
d’Hautel, 1808 : Boire à grands coups, sabler, avaler tout d’un trait les verres de vin.
Delvau, 1866 : v. a. et n. Boire abondamment. On disait, il y a deux siècles : Mettre de l’huile dans la lampe pour emplir un verre de vin.
France, 1907 : Boire à longs traits.
— Il lampa coup sur coup deux verres d’eau-de-vie et, se levant brusquement, se précipita sur moi, laissa tomber sa face empourprée dans ma chevelure, y mit d’ardents baisers, et comme je rejetais cette tendresse trop violente, il s’affala à mes pieds on m’enlaçant la taille.
(Louis de Caters, L’Amour brutal)
Il avait soif d’avoir bavardé tout le jour, toute la soirée, et il s’arrêta devant sa commode, se versa un verre d’eau que, d’un trait, il lampa.
(Paul Bonnetain, Le nommé Perreux)
Il fallut en passer par une tournée générale, et comme j’avais déjà fortement lampé au déjeuner, ma tête était très échauffée en sortant du mastroquet.
(Sutter-Laumann)
Lance
d’Hautel, 1808 : Baisser sa lance. Rabattre de ses prétentions ; devenir humble et souple, de haut et fier que l’on étoit.
Être à beau pied sans lance. Être démonté, désarmé ; n’avoir plus d’équipages.
Ansiaume, 1821 : Eau.
J’ai bu son picton et rempli sa rouillarde de lance.
anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Eau.
Vidocq, 1837 : s. f. — Eau.
Clémens, 1840 : Eau, larme.
un détenu, 1846 : Eau pour boire.
Larchey, 1865 : Eau (Vidocq). — Pour désigner l’eau, on a fait allusion à son extrême fluidité ; on a dit la chose qui se lance. Dans Roquefort, on trouve lancière : endroit par où s’écoule l’eau surabondante d’un moulin. V. Mourir, Trembler.
Delvau, 1866 : s. f. Balai, — dans le même argot [des faubouriens].
Delvau, 1866 : s. f. Pluie, — dans l’argot des faubouriens, qui ont emprunté ce mot à l’argot des voleurs. À qui qu’il appartienne, il fait image.
Rigaud, 1881 : Eau. — Balai. Lancier du préfet, balayeur, cantonnier.
Merlin, 1888 : Pluie. — Il tombe des lances, il pleut. Expression empruntée à l’argot parisien.
La Rue, 1894 : Eau. Pluie. Balai. Lanciers du préfet, Balayeurs.
Virmaître, 1894 : Eau, pluie.
— Il tombe de la lance à ne pas mettre un chien dehors.
Le peuple a emprunté ce mot à l’argot des voleurs.
Rossignol, 1901 : Eau.
Hayard, 1907 : Eau, pluie.
France, 1907 : Balai, à cause de son long manche.
France, 1907 : Eau.
— Je l’ai porté placidement sous la fontaine de la Maubert et je lui ai fait couler un petit filet de lance sur la tête, histoire de lui rafraîchir la coloquinte, en lui disant : Tiens, bois un coup de ça, pour te remettre ; mais, au lieu de boire, il a demandé du vin. Regardez-le gesticuler en montrant le poing à la fontaine.
(G. Macé, Un Joli Monde)
Le richard, qui bourre d’avoine ses canassons quand ils ont quelques kilomètres de plus à faire, se fout comme d’une guigne que ses nègres tirent la langue et s’ingurgitent la lance bourbeuses des mares.
(Le Père Peinard)
Voici comment ils croûtent : le matin, ils bouffent un quignon et sirotent une infusion de chicorée ; à 1 heure, ils s’empiffrent de patates ; le soir, ils s’enfilent de la soupe et graissent leur pain d’un bout de lard gros comme une noisette. Si les pauvres gas ne sont pas trops à la côte, ils s’appuient une fricassée de pommes de terre dans une sauce au saindoux et à l’oignon.
Pour boisson, de la lance qui a passé sur l’infusion de chicorée dénommée café. Très rarement de la bière ou du cidre.
(Le Père Peinard)
Pivois sans lance, vin sans eau.
France, 1907 : Le pénis. Ce mot n’est plus guère employé dans ce sens.
France, 1907 : Pluie.
Profitant de l’expérience acquise par son aîné, le débutant aurait trouvé tout de suite, à la Villette ou à la Chapelle, une jeune personne qui lui aurait fait connaître les ivresses de l’amour, tout en lui permettant de passer des jours tissés de la plus douce fainéantise. Et le soir, au fond de l’assommoir, à l’abri des averses il aurait joué des « champoreaux » et des saladiers de vin chaud au zanzibar, pendant que l’innocente enfant aurait turbiné sous la lance.
(Laerte, Le Radical)
France, 1907 : Urine.
À été aussi ordonné que les argotiers toutime qui bieront demander la tune, soit aux lourdes ou dans les entiffes, ne se départiront qu’ils n’aient été refusés neuf mois, sous peine d’être bouillis en bran, et plongés en lance jusqu’au cou.
(Règlements des états généraux du Grande-Coëre)
Lavasse
d’Hautel, 1808 : Pluie qui tombe abondamment. Il signifie aussi vulgairement gronde, blâme, reproche, réprimande.
Il a reçu une bonne lavasse. Signifie au propre, il a été bien mouillé ; et au figuré, on l’a grondé, vespérisé.
Delvau, 1866 : s. f. Mauvais bouillon, trop lavé d’eau, où la viande a été trop épargnée. Argot des bourgeois. Se dit aussi du mauvais café.
Rigaud, 1881 : Soupe ordinaire, — dans le jargon des prisons. Lavasse sénatoriale, lavasse ministérielle, soupe grasse. Lavasse présidentielle, soupe énormément grasse ; mot très rarement employé, et pour cause.
La Rue, 1894 : Soupe dans les prisons. Lavasse ministérielle, soupe grasse.
France, 1907 : Mauvaise soupe, mauvais café.
Lichade
Delvau, 1866 : s. f. Embrassade, — dans l’argot des faubouriens.
Rigaud, 1881 : Embrassade. — Bon repas, partie fine.
France, 1907 : Embrassade.
France, 1907 : Libation abondante.
Lopin
d’Hautel, 1808 : Pour portion, lot.
Il a emporté un bon lopin. Signifie il a emporté une bonne portion, il a été bien partagé dans cette affaire.
Delvau, 1866 : s. m. Morceau. Signifie aussi : Postillon, crachat, expectoration abondante.
France, 1907 : Postillon, crachat.
Manchon
Delvau, 1866 : s. m. Chevelure absalonienne, — dans l’argot des faubouriens. Avoir des vers dans son manchon. Avoir çà et là des places chauves sur la tête.
France, 1907 : Tête garnie d’une abondante chevelure. Avoir des vers dans son manchon, avoir le crâne dégarni.
Manger le pâté de castor
France, 1907 : Se donner des stimulants d’amour. Ce dicton provençal viendrait d’un monastère des environs d’Avignon, le prieuré de Belles-Ombres, autrefois célèbre pour ses pâtés de castor. Les castors abondaient jadis dans le Rhône ; mais, venant à diminuer à cause de la grande consommation que les riverains en faisaient, les moines le remplacèrent par du lièvre, le vendant toujours sous l’étiquette de castor, comme les gargotiers donnent du chat sous le nom de lapins. Or nul n’ignore que le lièvre jouit de propriétés aphrodisiaques dont les effets furent tels chez les Avignonais, s’il faut s’en rapporter à Paul Arène, que le prieuré fut mis en interdit par les édiles. D’où le conseil donné proverbialement aux jeunes gens des deux sexes qui, par timidité ou candeur, manquaient de fougue amoureuse, d’aller au prieuré de Belles-Ombres manger le pâté de castor.
Mannezingue
Delvau, 1866 : s. m. Cabaret ; marchand de vin, — dans l’argot des faubouriens, qui n’emploient ce mot que depuis une trentaine d’années. On dit aussi Minzingouin et Mannezinguin.
Voilà un mot bien moderne, et cependant les renseignements qui le concernent sont plus difficiles à obtenir que s’il s’agissait d’un mot plus ancien. J’ai bien envie de hasarder ma petite étymologie : Mannsingen, homme chez lequel on chante, le vin étant le tirebouchon de la gaieté que contient le cerveau humain.
La Rue, 1894 / Rossignol, 1901 : Marchand de vin.
France, 1907 : Marchand de vin : c’est-à-dire homme du zing : man-zing, à moins qu’il ne faille s’en rapporter à l’étymologie donnée par Delvau, qui ferait de mannezingue un mot tout à fait germanique : Mannsingen, homme chez lequel on chante, le vin étant, dit-il, Le tire-bouchon de la gaieté que contient le cerveau humain.
Les mannezingues ont toutes les audaces.
L’un d’eux, l’autre jour, dans le quartier Montmartre, voulant se donner tout le temps nécessaire pour faire des mouillages abondants, a pris le parti de fermer sa boutique.
Et les passants ont pu lire ces mots écrits à la craie sur la devanture :
« Fermé pour cause de baptême. »
(Le Journal)
J’suis républicain socialisse,
Compagnon, radical ultra,
Révolutionnaire, anarchisse,
Eq’cœtera… eq’cœtera…
Aussi j’vas dans tous les métingues,
Jamais je n’rate un’ réunion.
Et j’pass’ mon temps chez les mann’zingues
Oùs qu’on prêch’ la révolution.
(Aristide Bruant)
Mascot
France, 1907 : Garçon qui n’a eu aucune relation intime avec une femme.
Si les mascottes portent bonheur, les mascots portent malheur ; et la prédominance du désastre dans l’humanité provient sans doute de cette circonstance que, contrairement à l’opinion généralement admise, ceux-ci sont plus nombreux que celles-là. Dès qu’un mascot apparaît dans une honnête famille, les portraits d’ancêtres s’éboulent des murs, les chiens gardiens mangent les perroquets mangeurs de tulipes rares, les robes se tachent toutes seules (le mascot n’y est pour rien), les pantalons craquent (non pas par sa faute !), les poules pondent des œufs noirs (il n’est pas nègre !), et, en un mot, les plus formidables catastrophes se précipitent abondamment sur la maison, cage de ce serin.
(Catulle Mendès)
Mignon
d’Hautel, 1808 : Un mignon. Homme d’une lâche complaisance, asservi à d’infâmes caprices.
Un péché mignon. Inclination fautive dans laquelle on tombe à tout moment.
Argent mignon. Épargnes, économie, abondance d’argent comptant, que l’on dépense en frivolités, que l’on emploie à satisfaire ses moindres désirs.
Delvau, 1864 : Jeune pédéraste… passif. — Apollon à belles fesses. — L’histoire faisant mention des pages de Henri III, qui étaient non-seulement ses favoris, mais encore ses mignons, ne laisse pas de doute sur l’emploi qu’ils avaient auprès de leur maître.
Ce qu’il est le plus naturel de faire à la femme est précisément ce dont elle se soucie le moins ;… tantôt elle veut qu’où la traite comme un mignon… tantôt, etc…
(A. de Nerciat)
Petit fils, petit mignon, Mâle ou femelle, Je sais ton nom.
(Béranger)
Et j’abandonne au vicaire de Dieu
Ses trois clés d’or, ses fulminantes bulles,
Son Vatican, son cardinal neveu,
Ses beaux mignons, ses nièces et ses mules.
(Parny)
France, 1907 : Jeune garçon servant aux plaisirs hors nature ; du celtique mion, amour, ou de l’ancien allemand minnia, même sens. Les mignons d’Henri III sont restés célèbres ; lorsqu’ils se battirent avez ceux du duc de Guise, on chanta dans les rues ce De profundis :
Que Dieu reçoive en son giron
Quélus, Schomberg et Maugiron !
D’ignobles débauches, entremêlées de capucinades et de coups d’épée, furent toute la vie de ces mignons, qui, du reste, moururent tous jeunes pour la plupart.
(Laroussse)
Et j’abandonne au vicaire de Dieu
Ses trois clefs d’or, ses fulminantes bulles,
Son Vatican, son cardinal neveu,
Ses beaux mignons, ses nièces et ses mules.
(Piron)
Molarder
Delvau, 1866 : v. n. Graillonner, expectorer abondamment.
France, 1907 : Cracher.
Avec des raclements de gosier qui rauquaient crapuleusement, il ramenait du fond de sa poitrine quelque mucosité gluante et la lançait en l’air d’un long jet sifflant, comme il eût voulu à toutes leur cracher à la face.
Mais cela ne le dépoétisait point, même cela ; et beaucoup, la plupart, pour tout dire, absolument folles de lui, allaient jusqu’à trouver qu’il molardait d’une façon chic.
(Jean Richepin)
Mouscaille
Vidocq, 1837 : s. f. — Matière fécale.
Clémens, 1840 : Excréments.
Delvau, 1866 : s. f. Le résultat de la digestion, — dans l’argot des voleurs.
La Rue, 1894 : Gadoue. Excréments.
Virmaître, 1894 : La marchandise que l’on abandonne avec satisfaction dans les châlets de nécessité. Mouscailler : faire ses besoins (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Déjections.
France, 1907 : Excréments ; argot des prisons.
Cette semaine on vient de découvrir deux superbes pots aux roses — où les roses sont remplacées par de la fine fleur de mouscaille — qui prouvent surabondamment que si on veut trouver de la justice quelque part, c’est pas dans la turne où règnent les enjuponnés qu’il faut s’égarer.
(Le Père Peinard)
Foutre, non ! Parmi les socialos politicards, il peut y avoir des cocos qui ont de l’honnêteté, mais qué que ça prouve ? Rien, sinon qu’ils manquent de flair. Y a des types qui pourraient écraser 36.000 étrons, pétrir la mouscaille de leurs dix doigts… parce qu’ils ne sentiront rien, c’est-y une preuve que ça ne pue pas ?
(Almanach du Père Peinard, 1894)
Nage
d’Hautel, 1808 : Être en nage. Pour, être trempé de sueur, avoir une transpiration abondante.
Avoir de tout à nage pataud. C’est-à-dire, en abondance ; à bouche que veux-tu.
Il va à nage pataud. Se dit en plaisantant d’un homme qui est tombé dans l’eau, et qui fait des efforts pour s’en retirer.
Nager en grandes eaux
France, 1907 : Être dans l’abondance ; aller largement, se trouver en grandes occasions d’avancer ses affaires. Allusion aux eaux qui, plus elles sont grandes et profondes, plus elles offrent de facilité au nageur.
Obusier
France, 1907 : Le derrière.
À la vue de cet énorme obusier qui lui apparaissait au travers des interstices de la haie, crachant une abondante mitraille, le peintre suspendit son travail et laissa même tomber sa brosse.
(Les Propos du Commandeur)
Oiseau des îles Marquises
Fustier, 1889 : Absinthe. Rapprochement de couleur.
France, 1907 : Absinthe, dans l’argot des journalistes qui la dénomment ainsi à cause des perroquets verts abondants dans cet archipel. Voir Perroquet.
Paille
d’Hautel, 1808 : Cela se vend comme de la paille. Manière exagérée de dire qu’une marchandise a un grand débit, une grande vogue ; qu’on l’enlève.
Lorsqu’un auteur traite de son manuscrit avec un libraire, il ne cesse de répéter à ce dernier : monsieur, mon ouvrage est unique en son genre ; il se vendra, s’enlèvera comme de la paille ; imprimez, tirez à grand nombre… Mais malheur au trop crédule libraire qui se laisse aller à ces prophéties présomptueuses que l’on voit si rarement se réaliser.
Un homme de paille vaut une fille d’or. Se dit pour montrer la supériorité de l’homme sur la femme.
À la paille. Terme de soldat qui se dit quand l’exercice est fini, et qui équivaut à, allez vous-en ; allez vous reposer.
Il est dans la paille jusqu’au ventre. Se dit de quelqu’un qui est dans un lieu où il a toutes ses commodités, tout en abondance.
On dit dans le même sens, Ils sont comme rats en paille.
Tirer à la courte-paille. Se dit d’une chose que l’on tire au sort pour savoir à qui elle appartiendra.
Il a bien mis de la paille dans ses souliers. Se dit de quelqu’un qui s’est enrichi en fort peu de temps, et d’une manière illicite.
Il mourra sur la paille. Se dit d’un homme qui se ruine, qui dépense plus que sa fortune le lui permet.
Elle tire la paille. Se dit pour donner de la valeur à une chose quelconque, pour exprimer qu’elle est excellente, et par allusion à l’ambre, qui a la vertu de lever la paille.
Jeter la paille au vent. Ne savoir de quel côté on dirigera ses pas ; abandonner au hasard la marche d’une affaire.
Vidocq, 1837 : s. f. — Dentelle.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Larchey, 1865 : Dentelle (Vidocq). — Allusion à sa légèreté.
Delvau, 1866 : s. f. Dentelle, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Bombage des cartes destiné à favoriser le coupage dans le pont. (Argot des grecs). Paille, dans leur jargon, est synonyme de pont.
France, 1907 : Bagatelle ; le mot est employé dans un sens ironique, signifiant justement le contraire. « Huit jours de clou ! Une paille à tirer ! »
France, 1907 : Dentelle ; argot des voleurs.
France, 1907 : Tricherie au jeu de cartes, consistant à en onduler une et à la placer de façon à la reconnaitre, d’où l’expression couper dans la paille. C’est la même filouterie que le pont : « couper dans le pont. »
Pallasseur
Delvau, 1866 : s. m. Faiseur de discours, bavard.
Boutmy, 1883 : s. m. Celui qui a l’habitude de faire des phrases, des pallas.
La Rue, 1894 : Faiseur de belles phrases, de pallas.
Virmaître, 1894 : Individu qui parle d’abondance, longuement, sur tout ce qu’il ne sait pas.
— Gare aux inondations ! le pallasseur a ouvert son robinet (Argot du peuple).
France, 1907 : Beau discoureur, débiteur de panacée universelle.
Parlage
d’Hautel, 1808 : Pour bavardage, abondance de paroles inutiles, et qui n’ont le plus souvent ni rime ni raison.
France, 1907 : Paroles inutiles et sans portée. Discours funéraire.
Parlère
France, 1907 : Parlerie, babil, abondance de paroles oiseuses et inutiles.
Parlotterie
Delvau, 1866 : s. f. Abondance de paroles avec une pénurie d’idées. L’expression est d’Honoré de Balzac.
Pauvres clercs
France, 1907 : Le nom de clerc s’appliquait pendant le moyen âge, non seulement à tout individu qui étudiait ou avait étudié, mais à tous ceux qui fréquentaient les universités, ce qu’aujourd’hui l’on nomme les étudiants. Actuellement, cette sorte de privilège de suivre les cours aux universités est réservée à la bourgeoisie, ou tout au moins aux familles qui peuvent subvenir aux frais de l’éducation et de l’entretien de leur fils. Il n’en était pas ainsi autrefois et les pauvres clercs, les étudiants sans sou ni maille, abondaient à Paris. Comment vivaient-ils ? D’aumônes la plupart, et d’autres de moyens illicites et que punissait la corde. À l’instar de François Villon, dont le nom signifie voleur, plusieurs se faisaient escrocs et coupeurs de bourses. C’est pour subvenir aux besoins des plus méritants et des plus pauvres que nombre de bourses furent créées dans différents collèges. En tout cas, leur indigence était devenue proverbiale et l’on disait pour exprimer grande misère : Famine de povres clercs.
Pays de cocagne
France, 1907 : Pays où tout abonde, où l’on fait grande chère, où l’on vit bien sans travailler.
On n’est pas d’accord sur l’étymologie de ce nom. Le savant évêque Daniel Huet, qui fut adjoint à Bossuet pour l’éducation du Dauphin, prétend que c’est une corruption de gogaille, gogue, goguette. La Monnoye, l’auteur de la célèbre chanson de M. de la Palisse, philologue érudit, le fait venir de Merlin Coccaio, qui, dans sa manière macaronée, décrit une contrée qui serait un paradis pour les gastrolâtres. Mais bien avant le moine Théophile Falengo, caché pendant la première moitié du XVIe siècle sous le pseudonyme de Merlin Coccaie, on trouve le mot cocagne dans les vieux fabliaux. Un d’eux, écrit au XIIIe siècle, a même pour titre : C’est li fabliou de Coquaigne. Il est fort curieux et débute ainsi :
Li païs a nom Coquaigne,
Qui plus y dort, plus y gaaigne ;
Cil qui dort jusqu’a miedi,
Gaaigne cinc sols et demi,
De bars, de saumons et d’aloses
Sont toutes les maisons encloses ;
Li chevrons y sont d’esturgeons,
Les couvertures de bacons (jambons)
Et les lates sont de saucisses…
Par les rues vont rostissant
Les crasses oes (les grasses oies) et tornant
Tout par elles (d’elles-mêmes) et tout ades
Les suit la blanche aillie (sauce à l’ail) après.
C’est ce qui a fait croire à Geruzez et à Littré après lui que cocagne venait de coquina (cuisine) ou de coquere (cuire) en passant par le catalan coca.
Voilà bien de l’érudition et c’est remonter à bien des sources quand l’étymologie se trouvait, c’est le cas de le dire, sous la main.
Cocagne vient de coquaigne, justement comme on le trouve écrit dans de fabliau du recueil de Méon, et coquaigne est un pain de pastel du Languedoc. Comme la vie y était facile, la terre fertile, les fruits en abondance et le climat charmant, on appelait ce pays, pays de Coquaigne, c’est-à-dire où les habitants mangeaient d’excellents petits gâteaux à très bon marché, buvaient de bon vin à peu de frais, enfin ne travaillaient guère.
Legrand, dans le Roi de Cocagne, a donné de ce merveilleux pays un tableau qui est loin de valoir celui du fabliau du XIIIe siècle :
Veut-on manger, les mets sont épars dans les plaines ;
Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines ;
Les fruits naissent confits dans toutes les saisons ;
Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons ;
Le pigeonneau farci, l’alouette rôtie,
Vous tombent ici-bas du ciel comme la pluie.
Terminons par cette fin de la satire de Boileau :
Paris est pour le riche un pays de Cocagne ;
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut, dans son jardin tout peuplé d’arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries,
Mais moi, grâce au destin, qui n’ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu.
Pérou (ce n’est pas le)
Delvau, 1866 : Expression de l’argot du peuple, qui l’emploie ironiquement à propos d’une chose qui ne lui paraît pas difficile à faire, ou qu’on lui vante trop. Se dit aussi à propos d’une affaire qui ne parait pas destinée à rapporter de gros bénéfices.
France, 1907 : Le n’est pas grand’-chose, ça n’a pas grande valeur. L’on sait que le Pérou a longtemps désigné l’endroit où l’or se trouvait en plus grande abondance. C’est de cette partie de l’Amérique méridionale qu’au XVIe et au XVIIe siècle les Espagnols tirèrent, à force de crimes et d’extorsions sur les malheureux habitants, leurs immenses richesses réduites à néant aujourd’hui.
Pétard
Vidocq, 1837 : s. m. — Haricot.
Clémens, 1840 : Éveil, se faire de la bile.
un détenu, 1846 : Un sou.
Delvau, 1866 : s. m. Bruit, esclandre.
N’bats pas l’quart,
Crains l’pétard,
J’suis Bertrand l’pochard !
dit une chanson populaire.
Delvau, 1866 : s. m. Derrière de l’homme ou de la femme. Se dit aussi pour Coup de pied appliqué au derrière.
Rigaud, 1881 : Derrière. — Haricot. Le haricot est tantôt un musicien, tantôt un pétard, tantôt exécutant, tantôt musique. Allusion compréhensible, même pour les enfants.
Fustier, 1889 : Argot des artistes et des gens de lettres. Succès bruyant.
Pourquoi ce qui n’avait pas réussi jusqu’alors, a-t-il été, cette fois, un événement de librairie ? ce qu’on appelle, en argot artistique, un pétard.
(Gazette des Tribunaux, 1882. )
Fustier, 1889 : Sou.
À droite, un comptoir en étain
Qu’on astique chaque matin.
C’est la qu’on verse
Le rhum, les cognacs et les marcs
À qui veut mettre trois pétards
Dans le commerce.
(Gaulois, 1882)
La Rue, 1894 : Un sou. Soumet. Haricot. Postérieur. Bagarre.
Virmaître, 1894 : Le derrière.
— Crois-tu qu’elle est bien en viande ? Quel riche pétard ! On en mangerait une tranche.
L’allusion se devine ; souvent il tire des feux d’artifice (Argot du peuple). N.
Virmaître, 1894 : Sou. C’est une corruption du mot patard, expression employée par François Villon. En Suisse, il y a des siècles, patard était une monnaie divisionnaire ; en terme de mépris, on disait : un patard de vache (Argot du peuple). N.
Rossignol, 1901 : Le derrière.
Rossignol, 1901 : Sou.
Rossignol, 1901 : Tapage, bruit.
Avez-vous fini de faire du pétard, on n’entend que vous.
France, 1907 : Bruit, tapage.
Comment, v’là d’jà ménuit qui sonne !
Ej’ croyais pas qu’l’était si tard,
C’est vrai qu’on rencont’ pus personne
Et qu’on n’entend pus grand pétard.
Vrai, si j’étais propriétaire,
J’irais ben m’coucher un moment…
Mais je n’suis mêm’ pas locataire…
(Aristide Bruant)
Faire du pétard, faire du bruit, récriminer, protester vigoureusement, causer du désordre.
Autrefois, elle était fantasque,
Capricieuse, et f’sait du pétard,
Ne r’gardant pas à faire un’ frasque,
Encor moins à faire un cornard.
Mais maintenant on peut sur elle
Se reposer de tout souci,
Comme un pigeon dessous une aile…
(Henri Bachmann, La Femme mûre)
Faire un pétard est, en terme littéraire et artistique, produire une œuvre sensationnelle, qui heurte les idées courantes, choque les préjugés bourgeois, et l’on ne se doute pas du nombre de bourgeois que contient le monde artistique et littéraire. En littérature, Nana, d’Émile Zola, fut un pétard ; en peinture, la Salomée de Henri Regnault en fut un également.
Si je fais du théâtre, ce sera pour être joué, et, tout en le faisant comme je comprends qu’il doit être, — l’image de la vie. Je ne casserai aucune vitre, ne lancerai aucun pétard.
(Émile Zola)
France, 1907 : Le derrière, maître Luc, ce que l’intellectuel Armand Silvestre admire le plus chez la femme.
Le timbré s’est fait une théorie bien à lui sur les différents types de femmes. Il prétend qu’il faut être, et il est, lui, gourmand avec les brunes, gourmet avec les blondes, glouton avec les rousses, et goinfre avec les châtaines bien capitonnées, aux tétons fermes et abondants, aux croupes plantureuses et charnues, car l’adjudant apprécie la quantité au même titre que la qualité.
— J’aurais dû rentrer dans l’artillerie ou le génie, dit-il quelquefois, car j’adore les pétards, moi !
(Le Régiment)
Je les ai vus égayant
La foules ivre d’allégresse :
Chacun d’eux, certe, est bruyant
Étincelant, flamboyant,
Mais, je le confesse,
Rentré chez moi sur le tard,
Je me suis dit à moi-même :
« Ces pétards, nom d’un pétard !
Ne valent pas le pétard
De celle que j’aime ! »
(Gil Blas)
France, 1907 : Pièce d’un sou ; corruption du vieux français patard.
— J’aimerais mieux encore turbiner d’achar du matois à la sorgue pour affurer cinquante pétards par luisant que de goupiner.
(Mémoires de Vidocq)
À droite un comptoir en étain
Qu’on astique chaque matin :
C’est là qu’on verse
Les rhums, les cognacs et les marcs
À qui veut mettre trois pétards
Dans le commerce.
(Chanson du Père Lunette)
France, 1907 : Soufflet. Ça claque.
Pinter
d’Hautel, 1808 : Ivrogner, ribotter, faire débauche de vin.
Delvau, 1866 : v. n. Boire abondamment.
Rigaud, 1881 : Boire. Pinte-à-mort.
France, 1907 : Boire, vider des pintes ; argot populaire. En patois béarnais, on écrit et prononce pintère. Enter pintère, en vidant des pintes ; c’est le latin inter pocula.
Pipelet
Larchey, 1865 : Portier. Du nom d’un portier ridicule des Mystères de Paris.
Si vous avez un mauvais portier, envoyez-le-moi : je suis le grand redresseur de torts, le Cabrion des pipelets.
(Privat d’Anglemont)
Chapeau Pipelet : Chapeau tromblon. — Même origine.
Delvau, 1866 : s. m. Concierge, — dans l’argot du peuple, qui emploie cette expression, qui est une injure, depuis la publication des Mystères de Paris d’Eugène Sue. Chapeau-Pipelet. Chapeau de forme très évasée par le haut, comme en porte, dans le roman d’Eugène Sue, la victime de Cabrion.
France, 1907 : Concierge. C’est le nom d’un portier des Mystères de Paris d’Eugène Sue.
À part quelques calicots rétrogrades et quelques vagues paltoquets venus des plus lointaines provinces, personne, à l’heure actuelle, ne manifeste aucune haine contre les pipelets. Ces jeux sont surannés — et ce qui, surabondamment, le prouve, c’est la modération dont font preuve, à l’endroit des humbles gardiens de nos immeubles, les bardes des calés-concerts eux-mêmes.
(Georges Auriol)
Voir quelques extraits des chants d’un des bardes auxquels il est fait allusion ci-dessus :
Écoutez, des aïeux, l’avis plein de prudence :
Que vos pieds, armés de chaussons,
Sur l’escalier criard se posent en cadence,
Et, muets comme des poissons,
Descendez dans la nuit obscure,
Si Pipelet, sombre, a guetté,
Ne lui tapez sur la figure
Qu’à la dernière extrémité !
Du rez-d’-chaussé’ jusqu’en haut,
Sur les pip’lets délétères
Nous cogn’rons et, s’il le faut,
Nous ouvrirons les portières,
On les déménagera,
Les malheureux locataires ;
On les déménagera,
Le concierge en crèvera.
(Jules Jouy)
Pissard
France, 1907 : Nom donné à saint Médard, auquel la croyance populaire attribuait l’abondance des pluies à l’époque de sa fête.
Saint Médard
Le grand pissard.
Ce phénomène est facilement explicable, puisque la fête de l’évêque de Noyon avait lieu le 8 juin, c’est-à-dire à l’époque du solstice d’été, où généralement il y a changement de temps. Mais depuis la réforme du calendrier, le solstice d’été, au lieu de tomber comme aujourd’hui le 22 juin, avait fini, par suite de la fraction négligée par Jules César, par tomber les 11 et 12 du même mois. Saint Barnabé, dont la fête tombe le 11 juin, partageait avec saint Médard le pouvoir d’influer sur le temps. Les paysans picards répètent encore un dicton datant d’avant la réforme grégorienne, où le solstice d’été arrivait le 11 juin :
C’est la Saint-Barnabé,
Le plus long jour de l’été.
C’est saint Gervais maintenant dont la fête tombe le 19, trois jours avant le solstice d’été, qui a remplacé Barnabé et Médard. Aussi, même au ciel, il y a pour les saints grandeur et décadence.
Citons quelques dictons au sujet de ces saints.
Quand il pleut le jour de Saint-Médard,
Le tiers des biens est au hasard,
À la Saint-Barnabé,
La faux au pré.
Quand il pleut à la Saint-Gervais,
Il pleut quarante jours après.
S’il pleut la veille Saint-Gervais,
Pour les bleds c’est signe mauvais,
Car d’iceux la tierce partie
Est ordinairement périe.
C’est douce saint Gervais qui a remplacé son confrère Médard comme saint pissard.
Planté
France, 1907 : Beaucoup, abondance d’une chose. A planté, abondamment. Provincialisme ; vieux français.
Point ne compte bourdes ne gloses ;
Je ne parle que par raison ;
Il y pert pour planté de choses.
De preuves j’offre grant foyson.
(G. de Colvé des Jardins, Les Oberliques)
Plantureusement
d’Hautel, 1808 : Abondamment, largement, en grande quantité.
Plantureux
d’Hautel, 1808 : Abondant, fertile.
Un pays plantureux. Qui abonde en toute chose.
Plein
d’Hautel, 1808 : J’en ai tout plein et puis encore. Locution vicieuse et triviale ; pour j’en ai beaucoup, j’en ai abondamment, excessivement.
Tout plein de gens, tout plein de monde. Pour, un grand nombre de gens, beaucoup de personnes.
Cette bouteille est pleine de vide. Se dit par plaisanterie d’une bouteille où il n’y a plus rien, et où l’on croyoit trouver quelque chose.
Le sac est plein. Se dit quand un homme a mis le comble à ses iniquités, et qu’il provoque sur lui le châtiment et la vengeance. On se sert aussi de cette locution pour exprimer que quelqu’un a beaucoup mangé ; ou qu’une femme est enceinte.
Donner à pleines mains. C’est-à-dire libéralement, avec profusion.
Ce vin sent la framboise à pleines bouche. Pour dire, a le goût de la framboise, laisse à la bouche l’odeur de la framboise.
Être plein de soi. Avoir une grande présomption, être trop favorablement prévenu de son mérite.
Elle a toujours le ventre plein. Se dit par raillerie d’une femme qui a des grossesses très-rapprochées, très-fréquentes.
Un visage de pleine lune. Un visage large, plein et ouvert.
Ce drap est à pleine main. Pour dire qu’il est bien fabriqué, qu’il est bien fourni.
Fustier, 1889 : Argot des joueurs de roulette. L’un des casiers sur lesquels se trouvent inscrits les numéros correspondant à ceux de la roulette. Faire un plein, c’est placer sa mise en plein sur un numéro, au lieu de la disposer soit à cheval, soit d’une façon transversale.
Pleuvoir
d’Hautel, 1808 : Il dépense de l’argent comme s’il en pleuvoit. Se dit d’un dissipateur, d’un prodigue, d’un homme qui fait des dépenses inutiles et folles.
Quand il pleuvroit des hallebardes la pointe en bas. Se dit par exagération, pour, quelque mauvais temps qu’il puisse faire.
Des écoute s’il pleut. Des promesses vaines, des espérances incertaines, des projets hasardés.
Ila bien plu sur sa fripperie. Se dit de quelqu’un qui a fait une forte maladie, ou dont la fortune a été bouleversée.
Il en pleut. Se dit aussi des choses qui sont fort abondantes, et qu’on trouve communément,
Rigaud, 1881 : Uriner, — dans le jargon des troupiers ; Aller pleuvoir. — Si tu savais comme tu me fais pleuvoir !
Fustier, 1889 : Être abondant.
Plus
d’Hautel, 1808 : Tant et plus. Pour dire, abondamment, avec profusion.
Ni plus ni moins que, etc. Pour tout autant, tout de même que, etc.
Porc
d’Hautel, 1808 : Terme injurieux quand il s’applique à un homme.
Il est comme porc à l’auge. Se dit d’un homme malpropre, sale et gourmand, qui est au sein de l’abondance.
À chaque porc vient la St.-Martin. Dicton populaire, parce que dans ce temps on tue les porcs.
Porc-épic. Le peuple dit par corruption, porte pique.
Poulaine
Fustier, 1889 : Cabinets d’aisance. Argot du bagne.
On s’entassait à la poulaine (lieux d’aisance) où une pompe, installée tout exprès, fournissait en grande abondance l’eau nécessaire à ces ablutions.
(Humbert, Mon bagne)
La Rue, 1894 : Lieux d’aisances.
France, 1907 : Lieux d’aisances ; argot des marins passé dans celui du bagne. Cet endroit est appelé ainsi parce que, sur les navires, il se trouve à l’avant du vaisseau, appelé poulaine.
Poulet d’Inde
Larchey, 1865 : Cheval.
Trois poulets d’Inde et puis monsieur feraient un fringant attelage
(Vadé, 1755)
Delvau, 1866 : s. m. Cheval.
Delvau, 1866 : s. m. Imbécile, maladroit.
Rigaud, 1881 : Cheval, — dans le jargon des soldats de cavalerie.
Merlin, 1888 : Cheval.
La Rue, 1894 : Cheval. Maladroit.
France, 1907 : Cheval.
Poilloüe de Saint-Mars a l’amour et le respect du cheval, cette moitié (quelquefois la plus intéressante) du cavalier. Il veut le poulet d’Inde bien pansé, bien nourri, bien lavé ; que la litière soit propre et la ration abondante, que les sévices soient rares ; enfin, que le pauvre animal, déchu dans la vie civile, ne garde pas un mauvais souvenir de son temps de service.
(Séverine)
Trois poulets d’Inde et pis Monsieur
Feriont un fringant attelage.
(Vadé)
Pourchas
France, 1907 : Poursuite, action de suivre, de pourchasser. Vieux mot.
Quand je connus Sainte-Beuve, une vague aspiration vers l’Académie le contenait déjà dans ses vagabondages poétiquement amoureux.
Je dis poétiquement, car la première venue lui inspirait les hémistiches bleus, quoiqu’il aimât le terre-à-terre. Il était toujours au pourchas de quelque fillette du pays latin, une désœuvrée ou une boutiquière, ce qui ne l’empêchait pas de jeter d’autres hémistiches plus endiamantés chez les femmes du monde soutachées de littérature ; mais le pur bas-bleu, il ne l’aimait pas.
(Arsène Houssaye, Souvenirs de jeunesse)
Ramasser
d’Hautel, 1808 : Ramasse ton bonnet. Se dit par plaisanterie à quelqu’un qui s’est laissé tomber, ou satiriquement à une personne que l’on remet à sa place en lui adressant quelques paroles piquantes.
S’il tombe sous sa main, il se promet de le ramasser d’une belle manière. Pour, il sera mal venu, bien maltraité.
Cela ne vaut pas le ramasser. Se dit de quelque chose de peu de valeur, et dont on ne fait nul cas.
Que le diable te ramasse. Voy. Diable.
Larchey, 1865 : Arrêter.
Ce qu’elles craignent par dessus tout, c’est d’être ramassées sous le cruel prétexte de vagabondage.
(M. Waldor)
Delvau, 1866 : v. a. Arrêter ; conduire en prison, — dans l’argot des faubouriens. Se faire ramasser. Se faire arrêter.
Rigaud, 1881 : Arrêter sur la voie publique ; appréhender au corps. Se faire ramasser, se faire arrêter sur la voie publique, dans un bal public. Se dit principalement en parlant des ivrognes et des tapageurs.
La Rue, 1894 : Arrêter. Faire des reproches.
Virmaître, 1894 : Se faire ramasser, c’est se faire arrêter. Quand un individu tient un langage imprudent ou qu’il dit des bêtises, il se fait ramasser (rappeler à l’ordre). Dans le peuple, on dit :
— Nous l’avons relevé du péché de paresse.
On dit également à une femme qui vous embête :
— Allons, ramasse tes cliques et les claques et fous le camp (Argot du peuple). N.
Rossignol, 1901 : Recevoir des reproches ou réprimandes.
France, 1907 : Rabrouer, gronder. Prendre. Ramasser un bidon, s’évanouir, s’échapper. Ramasser des épingles ou des marrons, se livrer à la pédérastie passive. Ramasser une pelle, tomber. Ramasser une veste, échouer. Se faire ramasser, se faire arrêter ou se faire rappeler à l’ordre.
Quoi ? Vrai ! vous allez m’ramasser ?
Ah ! c’est muf ! Mais quoi qu’on y gagne ?
J’m’en vas vous empêcher d’pioncer,
J’ronfle comme un’ toupi’ d’Allemagne.
(J. Richepin, La Chanson des gueux)
Rameneur
Delvau, 1866 : s. m. Homme affligé de calvitie, qui essaye de la dissimuler en ramenant habilement ses derniers cheveux sur le devant de sa tête — et « empruntant ainsi un qui vaut dix ».
Rigaud, 1881 : Vieux beau qui ramène sur le sommet de sa tête, sur les tempes, deux ou trois mèches de cheveux qui s’égarent sur sa nuque.
La Rue, 1894 : Vieux beau qui ramène la mèche de cheveux qui lui reste sur le sommet de la tête ou sur le front. Se dit aussi de l’homme qui recrute des joueurs pour un cercle.
Virmaître, 1894 : Homme qui n’a que quelques cheveux et les ramène en avant sur son front pour faire croire à une chevelure abondante (Argot du peuple).
France, 1907 : Chauve qui essaye de dissimuler sa calvitie en ramenant ses cheveux sur le sommet du crâne.
France, 1907 : Individu d’aspect et de mise respectables chargé de racoler des dupes pour un tripot.
Un personnel de rameneurs qui, membres réguliers du cercle, gentlemen en apparence, ont pour mission de racoler ceux qui, bien nourris à la table d’hôte, seront, une heure après, dévorés à celle du baccara.
(Hector Malot, Baccara)
Rat
d’Hautel, 1808 : Pour caprice, fantaisie.
Il a autant de rats qu’un chat a de puces. Se dit d’un homme pétri de caprices et de fantaisies.
On dit d’une arme à feu, qu’Elle a un rat, quand le chien s’est abattu sans faire prendre l’amorce ; on le dit aussi d’une serrure mêlée, que l’on ne peut ouvrir qu’après avoir tourné la clef mainte et mainte fois.
Un nid à rats. Un taudis, un logement étroit, sale et obscur.
Une queue de rat. Se dit par raillerie de la queue d’un homme, ou d’un cheval, petite et peu garnie.
Il n’est pas plus haut qu’un rat. Se dit par mépris d’un homme de très-petite taille, qui se fourre partout, se mêle de toutes les affaires, et fait le fanfaron et le méchant.
Être comme rat en paille. Nager dans l’abondance ; être à bouche que veux-tu.
Prendre des rats par la queue. Filouter, couper des bourses.
Mon rat. Nom flatteur et caressant que l’on donne par amitié à un jeune homme ou à une jeune fille.
Ansiaume, 1821 : Voleur de balle, la nuit.
Le cardeuil l’a mis au mille pour avoir couru le rat.
Larchey, 1865 : « Cette expression s’applique à tout retardataire de l’École polytechnique. Quiconque après son examen de sortie est exclu par son rang des ponts et chaussées est rat de ponts ; le rat de soupe est celui qui arrive trop tard à table. »
(La Bédollière)
Larchey, 1865 : « Le rat est un des éléments de l’Opéra, car il est à la première danseuse ce que le petit clerc est au notaire… — Le rat est produit par les portiers, les pauvres, les acteurs, les danseurs. Il n’y a que la plus grande misère qui puisse conseiller à un enfant de huit ans de livrer ses pieds et ses articulations aux plus durs supplices, de rester sage jusqu’à dix-huit ans uniquement par spéculation et de se flanquer d’une horrible vieille comme vous mettez du fumier autour d’une jolie fleur… — Un rat à onze ans est déjà vieux. Dans deux ans elle peut valoir 60 000 francs, être rien ou tout, un nom célèbre ou une vulgaire courtisane. »
(Roqueplan. 1841)
Larchey, 1865 : « Petits pégriots qui se cachaient à la brune sous un comptoir afin d’ouvrir la nuit la porte du magasin à leurs collègues. Il paraît qu’on ne fermait qu’au pène les boutiques dans ce temps-là. Aujourd’hui le rat qui restera en vedette chez un marchand de vin aurait besoin de ses amis du dehors pour le délivrer. » — A. Monnier.
Larchey, 1865 : Avare, pauvre.
Je vous dénonce mon propriétaire qui est un rat fini.
(Bertall)
Larchey, 1865 : Bougeoir, bougie mince et tortillée dont le brin rappelle la queue du rat.
Je vous demanderai la permission d’allumer mon rat.
(H. Monnier)
Larchey, 1865 : Caprice, fantaisie trottant comme un rat dans la cervelle. V. d’Hautel, 1808.
Delvau, 1866 : s. et adj. Avare ; homme intéressé.
Delvau, 1866 : s. m. Bougie cordelée et repliée de façon à tenir dans la poche. On l’appelle aussi, rat de cave.
Delvau, 1866 : s. m. Caprice, — dans l’argot du peuple, qui dit cela aussi bien à propos des serrures qui ne vont pas que des gens qui font mauvaise mine. Autrefois, Avoir des rats c’était « avoir l’esprit folâtre, bouffon, étourdi, escarbillard, farceur et polisson ».
Delvau, 1866 : s. m. Petit voleur qui entre dans une boutique un peu avant sa fermeture, se cache sous le comptoir en attendant que les maîtres du logis soient couchés, et, lorsqu’il est assuré de l’impunité, ouvre la porte à ses complices du dehors. On dit aussi Raton. Courir le rat. Voler la nuit dans une auberge ou dans un hôtel garni.
Delvau, 1866 : s. m. Petite fille de sept à quatorze ans, élève de la danse qui est à la première danseuse ce que le saute-ruisseau est au notaire, et qui devient bien plus facilement célèbre comme courtisane que comme rivale de Fanny Essler. Le mot date de la Restauration, quoique quelques personnes — mal informées — lui aient donné, comme date, 1842, et comme père, Nestor Roqueplan.
Delvau, 1866 : s. m. Retardataire, — dans l’argot des Polytechniciens. Rat de ponts. Celui qui, après son examen de sortie, est exclu par son rang des Ponts-et-Chaussées. Rat de soupe. Celui qui arrive trop tard au réfectoire.
Rigaud, 1881 : Apprentie danseuse à l’Opéra.
Le vrai rat, en leur langage, est une petite fille de sept à quatorze ans, élève de la danse, qui porte des souliers usés par les autres, des châles déteints, des chapeaux couleur de suie, se chauffe à la fumée des quinquets, a du pain dans ses poches et demande dix sous pour acheter des bonbons.
(N. Roqueplan)
Rigaud, 1881 : Avare. Parce qu’à l’exemple du rongeur de ce nom il rogne tout ce qu’il peut.
Rigaud, 1881 : Retardataire, par apocope, — dans le jargon de l’École Polytechnique. On est rat, lorsqu’on a raté (manqué) l’heure de la rentrée.
La Rue, 1894 : Avare. Petit voleur. Retardataire. Apprentie danseuse à l’Opéra.
France, 1907 : Avare. Être d’un rat, être d’une sordide avarice.
Deux cabotins prennent un bock dans un café du boulevard.
X…, le célèbre chanteur, survient et va s’installer à la table voisine.
— Tu vois, dit l’un des cabotins à son camarade, ce gaillard-là, c’est le fameux X…
— On dit qu’il est d’un rat !
— Précisément..… Et pourtant il a soixante mille francs de rente dans le larynx.
— Et dire qu’on ne peut pas lui faire cracher un sou !
(Zadig)
France, 1907 : Bourse. Elle se cache comme un rat. Prendre des rats par la queue, voler des portemonnaie.
France, 1907 : Petit voleur.
L’apprenti voleur est aussi appelé rat ou raton, quand il sert à éclairer une bande pour s’introduire dans les maisons par les impostes, vasistas ou soupiraux, ou qu’il se cache le jour dans un immeuble, pour en ouvrir, la nuit, la porte à ses complices.
(G. Macé, Un Joli Monde)
Courir le rat, voler la nuit.
France, 1907 : Petite danseuse de ballet ; élève d’un cours de danse qui se destine au théâtre. Le mot date de la Restauration.
Déjà toute jeunette, rat du Théâtre Impérial des Bouffes à l’âge de la première communion, elle s’érigeait, très grande, avec un air de rêche femelle. Bien qu’elle eut nom Caro, on l’appelait le plus souvent la Savate ; les petites camarades disaient : « À cause qu’elle est plate comme une semelle, et qu’on y entre comme on veut. »
(Catulle Mendès, Gog)
Refait sans donjon
Rigaud, 1881 : Repris en état de vagabondage.
Refait sans donjon (être)
France, 1907 : Être arrêté pour vagabondage ; argot des voleurs.
Repoisser
France, 1907 : Ramasser, reprendre.
Un individu quelconque est arrêté pour un fait sans gravité, — insultes aux agents ou soulographie — on le gerbe et on le sape.
Bien ! Il a perdu son travail : il n’a plus de références à donner ; il est à l’index et à l’œil. Le voilà sans gîte et sans pain : dans la rue !
Illico et dare dare on le repoisse de nouveau, pour vagabondage, et ainsi de suite jusqu’à plus soif.
Il est récidiviste : gare à la sauce !
(Aristide Bruant, Les Bas-fonds de Paris)
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