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Acagnarder (s’)

Delvau, 1866 : v. réfl. Se plaire dans la solitude, vivre dans son coin y comme un vieux chien las d’aboyer à la lune et de courir après les nuages, — ce gibier que nous poursuivons tous sans pouvoir même en jouir comme Ixion.
J’ai souligné à dessein coin et chien : c’est la double étymologie de ce verbe, que n’osent pas employer les gens du bel air, quoiqu’il ait eu l’honneur de monter dans les carrosses du roi Henri IV. (V. les lettres de ce prince.) S’acagnarder vient en effet du latin canis, chien, ou du vieux français cagnard, lieu retiré, solitaire, — coin. On dit aussi s’acagnarder dans un fauteuil.

France, 1907 : Fainéanter, vivre seul en son coin, argot populaire ; du vieux français cagnard, lieu retiré, encore en usage dans le Midi où, en beaucoup de localités, la promenade publique s’appelle le cagnard.
Dans certains départements du Nord, ce mot précédé du préfixe en a la signification de s’encanailler, ce qui montre sa dérivation du latin canis, chien : « Elle s’encagnarde avec tous les voyous. »

Soumis, toujours content quand il pouvait en pantoufles s’accargnarder au logis, — c’était lui qui époussetait les meubles, nettoyait les lampes et vidait les eaux dans les plombs.

(Camille Lemonnier)

Air (se donner ou se pousser de l’)

France, 1907 : Figures pour partir, se sauver.
Jouer la fille de l’air a la même signification : c’est une réminiscence d’une ancienne pièce du boulevard du Temple, La Fille de l’air. A. Barrère, dans son Argot et Slang, a réuni les différentes expressions du même acte. Elles sont aussi nombreuses que pittoresques :

Faire le patatrot, le lézard, le jat-jat, la paire, crie, gilles ; jouer la fille de l’air, se déguiser en cerf, s’évanouir, se cramper, tirer sa crampe, se lâcher du ballon, se la couler, se donner de l’air, se pousser du zeph, se sylphider, se la trotter, se la courir, se faire la débinette, jouer des fourchettes, se la donner, se la briser, ramasser un bidon, se la casser, se la tirer, tirer ses grinches, valser, se tirer les pincettes, se tirer des pieds, se tirer les baladoires, les pattes, les trimoires ou les flûtes ; jouer des guibes ou des quilles, se carapater, se barrer, baudrouiller, se cavaler, faire une cavale, jouer des paturons, happer le taillis, flasquer du poivre, décaniller, décarrer, gagner les gigoteaux, se faire une paire de mains courantes à la mode, fendre l’ergot, filer son nœud, se défiler, s’écarbouiller, esbalonner, filer son câble par le bout, faire chibis, déraper, fouiner, se la fracturer, jouer des gambettes, s’esbigner, ramoner ses tuyaux, foutre le camp, tirer le chausson, se vanner, ambier, chier du poivre, se débiner, caleter, attacher une gamelle, décamper.

Ambier

anon., 1827 : Fuir.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Courir.

Bras-de-Fer, 1829 / Halbert, 1849 : Fuir.

Larchey, 1865 : Fuir (Vidocq). — Du vieux mot amber : enjamber. V. Roquefort.

Delvau, 1866 : v. n. Fuir, jouer des ambes.

Andouille

d’Hautel, 1808 : Il a le nez gros comme une andouille. Comparaison triviale et populaire, pour dire que quelqu’un a le nez gros et pointu.
Rompre l’andouille au genou. Négocier une affaire par des voies peu propres à la faire, réussir. On dit familièrement et dans le même sens, Rompre l’anguille au genou.

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme qui a peu de vigueur, qui est indolent, sans caractère.

Delvau, 1864 : Le membre viril, dont les femmes sont si friandes, — elles qui aiment tant les cochonneries !

De tout te gibier, Fanchon,
N’aime rien que le cochon ;
Surtout devant une andouille,
Qu’aux carmes l’on choisira,
Elle s’agenouille, nouille,
Elle s’agenouillera.

(Collé)

Larchey, 1865 : Personne molle, sans énergie (Vidocq).

Delvau, 1866 : s. m. Homme sans caractère, sans énergie, — dans l’argot du peuple, qui emprunte volontiers ses comparaisons à la charcuterie.

Rigaud, 1881 : Personne sans énergie. Grand dépendeur d’andouilles, individu de haute taille, un peu sot. Les andouilles sont pendues au plafond. Il faut être grand pour les dépendre, et ce travail ne demande pas beaucoup d’intelligence.

Le grand dépendeur d’andouilles, qui l’endormait, a aussi disparu.

(Huysmans, Gaulois du 26 juin 1880)

France, 1907 : Sot. Grand dépendeur d’andouilles, triple sot.

Les hommes grands ne sont pas en faveur parmi le peuple ; il juge de leur esprit en sens inverse de leur taille. Ainsi, lorsqu’il qualifie quelqu’un de sot, il ne manque guère d’y joindre l’épithète de grand, pris dans le sens de long. Un nain lui parait alors un géant qui n’aurait qu’à étendre le bras pour dépendre une andouille, fut-elle raccourcie de moitié. C’est pour cela que, dans son langage, grand dépendeur d’andouilles est synonyme de sot, de niais, d’imbécile fieffé, puisque en fait de taille il n’y en a pas de supérieure à celle de l’individu qui se met, sans intermédiaire, en contact avec les plus hauts plafonds… Il y a, en quelques provinces, notamment en Bourgogne, ce dicton :
« Grand Niquedouille
Qui décroche des andouilles. »

…Il est question, dans Béroalde de Verville, non pas des dépendeurs, mais de dépouilleurs d’andouilles :

Or bien que nous faisions ici mine de rire si le disons-nous à la honte de ces despouilleurs d’andouilles (les cordeliers), pour les nettoyer, et qui nous voudroient reprendre, encore que toute leur vie soit confite d’actions impudentes. (Le Moyen de parvenir.)

(Charles Nisard)

Arlequin

d’Hautel, 1808 : Un habit d’arlequin. On appelle ainsi et par mépris, un enfant né d’un commerce illicite ; une composition de toutes sortes de pièces qui n’ont aucun rapport entr’elles ; un habit racommodé de morceaux de diverses couleurs.

Larchey, 1865 : Rogatons achetés aux restaurants et servis dans les gargotes de dernier ordre.

C’est une bijoutière ou marchande d’arlequins. Je ne sais pas trop l’origine du mot bijoutier ; mais l’arlequin vient de ce que ces plats sont composés de pièces et de morceaux assemblés au hasard, absolument comme l’habit du citoyen de Bergame. Ces morceaux de viande sont très copieux, et cependant ils se vendent un sou indistinctement. Le seau vaut trois francs. On y trouve de tout, depuis le poulet truffé et le gibier jusqu’au bœuf aux choux.

(Privat d’Anglemont)

Delvau, 1866 : s. m. Plat à l’usage des pauvres, et qui, composé de la desserte des tables des riches, offre une grande variété d’aliments réunis, depuis le morceau de nougat jusqu’à la tête de maquereau. C’est une sorte de carte d’échantillons culinaires.

Rigaud, 1881 : Épaves de victuailles recueillies pêle-mêle dans les restaurants, dans les grandes maisons, et débitées aux pauvres gens. La variante est : Bijou.

En effet, c’est une chose affreuse que les arlequins… une chose affreuse, puisqu’elle a empoisonné deux hommes, la semaine dernière, l’un en vingt-quatre heures.

(Le Titi, du 17 janv. 1879)

Ça un arlequin, la petit’ mère ! vous vous foutez de moi… c’est tout au plus du dégueulis.

La Rue, 1894 : Reste de victuailles des maisons bourgeoises et des restaurants.

Rossignol, 1901 : Rogatons divers ramassés dans les restaurants et vendus dans les marchés aux malheureux ; arlequin, parce que du poisson peut être mêlé avec du lapin ou autres victuailles.

France, 1907 : Assemblage de restes achetés dans les restaurants par les gargotiers de dernier ordre et provenant de la desserte des tables. On y trouve de tout, dit P. d’Anglemont, depuis le poulet truffé et le gibier jusqu’au bœuf aux choux.

Autrefois chez Paul Niquet
Fumait un vaste baquet
Sur la devanture,
Pour un ou deux sous, je croix,
On y plongeait les deux doigts,
Deux, à l’aventure,
Les mets les plus différents
Étaient là, mêlés, errants,
Sans couleur, sans forme,
Et l’on pêchait, sans fouiller,
Aussi bien un vieux soulier
Qu’une truffe énorme.

(Richepin, La Chanson des Gueux)

Asticot de cercueil

Rigaud, 1881 : Verre de bière, — dans l’argot des étudiants, que les jeux de mots de ce calibre ne dégoûtent pas.

France, 1907 : Verre de bière ; jeu de mot sur ver et bière.

Aujourd’hui, demain

France, 1907 : Ces deux adverbes se trouvent ensemble dans une série de dictons du XVe siècle d’une haute portée philosophique. J’en donne quelques-uns ici :

Aujourd’hui ami, demain ennemi.
— marié, — marri.
— en fleur, — en pleur.
— en chère, — en bière.
— roy, — rien.
— grand, — petit.
— maistre, — valet.
— trompeur, — trompé.
— chaud, — froid.
— en terre. — enterré.
— en verdure, — en pourriture.
— devant, — derrière.
— à moy, — à toy.
— en haut, — en bas.
— créditeur, — débiteur.

Aze

d’Hautel, 1808 : Âne ; ouvrier inhabile, celui qui n’entend pas son métier.
L’aze me fiche, si je t’ai compris. Sorte de juron dont on se sert dans le sens de Diable m’emporte ; je veux être pendu ; je veux que le loup me croque, etc.

Rigaud, 1881 : Âne, homme qui n’est pas au courant de son métier. Mot très usité aux XVIIe et XVIIIe siècles et emprunté au provençal.

Un barbier y met bien la main,
Qui bien souvent n’est qu’un vilain,
Et dans son métier un grand aze.

(Scarron, Jodelet maître et valet)

Ballon

d’Hautel, 1808 : Être enflé comme un ballon. Être bouffi d’orgueil ; tirer une grande vanité d’un petit succès ; faire le hautain et le fiérot.
On dit aussi par plaisanterie, en parlant d’une femme dont la grossesse est très-éminente, qu’Elle est enflée comme un ballon.

Larchey, 1865 : Derrière. — Enlever le ballon : Donner un coup de pied au derrière.

Inutile de faire remarquer l’analogie qu’il y a ici entre la partie du corps ainsi désignée et une peau gonflée de vent qu’on relève du pied.

(F. Michel)

Delvau, 1866 : s. m. Partie du corps humain dont la forme sphérique a été le sujet de tant de plaisanteries depuis le commencement du monde — et de la bêtise. Argot des faubouriens. Enlever le ballon à quelqu’un. Lui donner un coup de pied dans cette partie du corps sur laquelle on a l’habitude de s’asseoir.

Rigaud, 1881 : Derrière. — Enlever le ballon, donner un coup de pied au derrière.

Rigaud, 1881 : Postiche en crinoline qui avantage les femmes par derrière.

On a beau dire, Paméla ; femme sans ballon, oiseau sans plume.

(Grévin)

Rigaud, 1881 : Prison. — Être en ballon, être en prison. C’est une variante d’être emballé, et une allusion à l’état de l’aéronaute entre ciel et terre, c’est-à-dire mis dans l’impossibilité de s’échapper de la nacelle.

Fustier, 1889 : Art de tournoyer en dansant. — Verre de bière.

La Rue, 1894 : Le postérieur. Être ballon, être enlevé par la police.

Virmaître, 1894 : Postérieur copieux. Je vais t’enlever le ballon, pour coup de pied dans le derrière (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : Prison. Allusion à la forme sphérique de Mazas (Argot des voleurs). N.

Rossignol, 1901 : Prison.

D’où viens-tu ? — Je sors du ballon.

Hayard, 1907 : Prison.

France, 1907 : Derrière. Enlever le ballon, donner un coup de pied au cul ; se donner du ballon se disait du temps des crinolines ; se lâcher du ballon, s’enfuir.
D’après Lorédan Larchey, « bien que l’image ou dessin qui sont reproduits paraisse être celle d’un ballon s’élevant du sol, c’est dans la légèreté traditionnelle de M. et Mme Ballon, célèbres danseurs de ballet sous Louis XIV, qu’il faut chercher l’origine du mot. Un Dictionnaire de la danse du siècle dernier le constate bien avant l’invention des aérostats. »
Ballon se dit aussi pour ventre : « Le ballon lui gonfle » et pour prison :

Au coin du boulevard, il rencontra deux gardiens qui emmenaient une fille.
— Tiens, la Momignarde ! Toujours les mêmes, alors ! Y a pas quatre jours qu’elle sort du ballon !

(Oscar Méténier)

Barber

Rossignol, 1901 : Voir Barbe.

Tais-toi, tu nous barbes ou rases.

Ce mot probablement vient de ce que les barbiers sont raseurs en paroles lorsqu’ils vous font la barbe.

Hayard, 1907 : Ennuyer.

Barberot

Vidocq, 1837 : s. m. — Forçat chargé de raser ses camarades. Quoiqu’il ne soit point alloué d’appointemens aux Barberots, l’emploi qu’ils exercent est toujours vivement sollicité, et l’administration ne l’accorde qu’à celui qu’elle croit capable de pouvoir lui rendre quelques services. Le Barberot est donc en même temps frater et agent de surveillance officieux.
Ses fonctions ne se bornent pas à cela, c’est lui qui est chargé de laver, avec de l’eau et du sel, les plaies du forçat qui vient de recevoir la bastonnade.
Le Barberot est déferré, il ne va pas à la fatigue, il peut parcourir librement tous les quartiers du bagne, et il reçoit tous les jours environ trois demi-setiers de vin en sus de sa ration ; les forçats donnent aux Barberots le titre de sous-officier de galères.

Larchey, 1865 : Barbier (Vidocq). Dimin. de barbier.

La Rue, 1894 : Barbier.

France, 1907 : Barbier ; argot des forçats.

Barbier

d’Hautel, 1808 : Un barbier rase l’autre. C’est-à-dire que chacun, dans sa profession, doit s’entraider, se prêter secours. Ce proverbe se prend souvent en mauvaise part, et signifie alors que les gens de la même profession s’entendent ensemble, et se soutiennent l’un l’autre dans leurs concussions.
Glorieux comme un barbier. Les barbiers de nos jours out donc bien dégénéré !

Barrerot

Delvau, 1866 : s. m. Barbier, — dans l’argot des forçats.

Bartholo

France, 1907 : Surveillant vieux et jaloux ; nom tiré d’un tuteur incommode de la pièce de Beaumarchais, Le Barbier de Séville.

Bibine

Delvau, 1866 : s. m. Cabaret de barrière, — dans l’argot des chiffonniers.

Rigaud, 1881 : Bière, — dans le jargon des voyous.

Rigaud, 1881 : Cabaret. Espèce de taverne où vont manger et boire les pauvres diables qui n’ont que trois ou quatre sous à dépenser par jour. Bibine signifie débine.

On en compte plusieurs sur la rive gauche, aux environs de la place Maubert… Il est des bibines aristocratiques. Rue de Bièvre, à la Taverne anglaise : la canette y coûte 10 centimes.

(Imbert, À travers Paris inconnu)

Rigaud, 1881 : Sœur de charité, — dans le jargon des voleurs.

La Rue, 1894 : Sœur de charité. Bière de basse qualité. Mauvais petit cabaret.

Virmaître, 1894 : Assommoir de bas étage, où tous les liquides les plus étranges, connue jadis à la bibine du Lapin blanc chez le père Mauras, sont servis aux consommateurs (Argot du peuple). V. Assommoir.

Rossignol, 1901 : Un liquide de mauvaise qualité ou pas frais, c’est de la bibine.

Hayard, 1907 : Assommoir, mauvaise bière.

France, 1907 : Cabaret de bas étage ; du latin bibere, boire, espagnol beber. On trouve dans Un Joli monde, de l’ancien chef de la sûreté, G. Macé, une intéressante description de bibine.

Ces gens-là mangent peu, l’acool les nourrit ; mais quand la fin les talonne par trop, ils vont dans un restaurant à bon marché. Chaque quartier a les siens. L’un des plus curieux est celui de la Moc-aux-beaux, situé rue de Bièvre, à côté de la place Maubert. L’entrée se trouve au bout d’un long couloir, précédant une cour boueuse et sombre. Sur une porte, garnie de petites vitres recouvertes d’un rideau transparent aux couleurs indécises, au tissu rongé par le temps, on lit le mot Bibine. La porte poussée, on se trouve dans l’unique pièce servant de cuisine et de salle à manger. Bien que vaste, cette salle, au plafond bas, a plutôt l’aspect d’une cave, que d’un restaurant. Une quinzaine de tables permettent de recevoir à la fois un assez grand nombre d’affamés.
Outre les ivrognes du quartier, cette gargote est fréquentée par des mendiants, manchots, aveugles, culs-de-jatte, tondeurs de chiens, ramasseurs de bouts de cigares, ouvreur de portières, et les joueurs de serinette aux sons nasillards et sans force qui n’empêcheraient plus Fualdès d’être assassiné.
Là, point de filles de débauche, ni de voleurs ; aussi ne s’y passe-t-il jamais rien d’anormal.
Depuis le potage jusqu’au dessert, tous les mets sont à dix centimes. La nourriture est saine et la boisson potable. Naturellement on paie comptant. Le restaurateur ne s’enrichit pas ; mais il gagne sa vie, et cela lui suffit.

Bibine signifie aussi sœur de charité, ou petite bière dans certains département de l’Est.

Bier

anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 / Halbert, 1849 : Aller.

Larchey, 1865 : Aller. — Abrév. d’ambyer.

Delvau, 1866 : v. n. Aller, — dans l’argot des voleurs.

La Rue, 1894 : Voler. Mendier. Tromper.

France, 1907 : Aller, dans l’argot des voleurs. Bier sur l’article, mendier et tromper. Bier sur la coutime, mendier par tous les moyens ; coutime est une altération de toutime qui veut dire tout. Bier sur le franc-mitou, mendier en contrefaisant l’estropié ou le malade, d’une association de la Cour des Miracles appelée les francs-mitous. Bier sur la poigne, mendier en se disant ruiné par la guerre ; bier sur le minsu, mendier. Bier sur la ruffe, mendier en se disant victime d’un incendie ; sans doute de l’italien populaire ruffo, qui signifie feu.

Bière

d’Hautel, 1808 : Ce n’est pas de la petite bière. Manière plaisante et ironique de dire qu’une personne n’est pas d’une condition médiocre ; qu’elle a une certaine importance.
Poli comme un verre à bière. Brusque, incivil, dépourvu de toute urbanité.
Enseigne à bière. Portrait, croûte ou tableau fait par un mauvais peintre.
Pour exprimer leur aversion pour la bière, les buveurs disent assez plaisamment, qu’ils ne veulent pas mettre leur corps en bière.

d’Hautel, 1808 : Les œillères et les mercières mettent les enfans dans la bière. Dicton des gens de la campagne, qui signifie qu’il meurt un grand nombre d’enfans, à cette époque de leur dentition.

Fustier, 1889 / France, 1907 : Boîte aux dominos.

Blonde, brune

Fustier, 1889 : Verre de bière de couleur brune ou blonde.

Les garçons (de café) libérés avant leurs confrères dépouillent rapidement la veste et le tablier blanc, se mettent en civil comme ils disent, et s’en vont boire des bocks dans les brasseries attardées. Seulement, ils ne sont pas assez naïfs pour donner en s’en allant le pourboire d’usage ; ils demanderaient plutôt, quand vient le quart d’heure de Rabelais, une remise sur le prix des brunes et des blondes qu’ils ont absorbées.

(Figaro, 1882)

Bock

Rigaud, 1881 : Verre de bière, plus grand que la chope. De l’allemand bockbier, bière nouvelle, mot à mot : bière de bouc.

France, 1907 : Verre de bière ; germanisme inutile, puisque l’on avait déjà le mot chope. C’est, parait-il, l’abréviation de bock-bier (bière du bouc), marque de fabrique d’une bière célèbre en Allemagne.

Il est bon que les habitués des cafés qui sont encore à la contribution indirecte des 10 ou 15 centimes donnés par-dessus le prix du bock ou de la demi-tasse sachent ceci : — dans une grande partie de ces établissements, le patron prend sa part, une part de lion — des produits du tronc aux gratifications ; il en est même où ce produit est affermé d’avance par un des garçons. On a calculé que les pourboires, à Paris, représentent quatre millions par an.

(Charles Reboux, Les Ficelles de Paris)

Bocker

Rigaud, 1881 : Prendre des bocks.

Ne pas bocker le soir ! mais mon chat, pourquoi ne m’envoies-tu pas en province tout de suite ?

(Darjou, Croquis parisiens)

France, 1907 : S’abrutir comme les Allemands en vidant des bocks de bière en nombre infini.

Bourbier

d’Hautel, 1808 : Être dans le bourbier. Pour être engagé dans une mauvaise affaire ; être gêné, avoir une fortune très-embrouillée.

Bredouille (chevalier de la)

France, 1907 : Chasseur parisien, qui part généralement le dimanche matin en grand attirail de chasse et qui ne rapporte le plus souvent que du gibier acheté dans la banlieue. Argot populaire

Camoufler

Vidocq, 1837 : v. a. — Déguiser.

M.D., 1844 : Se rendre méconnaissable.

Larchey, 1865 : Déguiser. — Mot à mot : cacher le muffle. — Camouflement : Déguisement (Vidocq).

Delvau, 1866 : v. pr. S’instruire, — se servir de la camoufle, de la lumière intellectuelle et morale.

Rigaud, 1881 : Falsifier. — Camoufler la bibine et le pive, falsifier la bière et le vin.

La Rue, 1894 : Falsifier. Arranger.

Virmaître, 1894 : Réparer. On camoufle un décor (Argot des artistes).

Rossignol, 1901 : Arrêter. Celui qui se fait arrêter se fait camoufler.

anon., 1907 : Voler.

Cap (mettre le)

France, 1907 : Expression prise à la langue des gens de mer. Aller, se diriger vers un endroit.

Mettons le cap sur Granville,
C’est là que fume mon toit.
Ohé ! de la barre file !
Gabier, file, file droit !

(Émile Dufour)

Carabin

d’Hautel, 1808 : Sobriquet que l’on donne à un étudiant en chirurgie.

Delvau, 1866 : s. m. Étudiant en médecine, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Étudiant en médecine. Le nom de carabin était autrefois appliqué aux garçons barbiers, à l’époque où les barbiers étaient, en même temps, chirurgiens et apothicaires, ayant pour arme une seringue. On les appelait aussi carabin de Saint-Côme.

Et, dans une indignation qu’il n’analysa point, Fouesnel fut sur le point de s’écrier : « Barbares ! » quand il vit les carabins enfoncer leurs scalpels dans cette blancheur de marbre, avec l’impatience d’une meute à l’hallali, une joie sourde de dépecer, de scier, d’ouvrir, de débiter ce corps de supplicié comme une pièce de boucherie.

(Hugues Le Roux, Les Larrons)

— Il y a précisément un carabin qui habite sur mon carré. Vous savez, le grand blond qui était au café, un jour, comme nous passions… qui nous a arrêtées pour nous forcer à trinquer avec lui et ses amis… Il est interne à la Pitié et on le dit très fort, plus fort que biens des grands médecins…

(Albert Cim)

Careur, -euse

Vidocq, 1837 : s. — Presque tous les Careurs sont des Bohémiens, des Italiens ou des Juifs. Hommes ou femmes, ils se présentent dans un magasin achalandé, et après avoir acheté ils donnent en paiement une pièce de monnaie dont la valeur excède de beaucoup celle de l’objet dont ils ont fait l’acquisition ; tout en examinant la monnaie qui leur a été rendue, ils remarquent une ou deux pièces qui ne sont pas semblables aux autres, les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, sont celles qu’ils remarquent le plus habituellement, parce que l’on croit assez généralement qu’il y a dans ces pièces de monnaie une certaine quantité d’or, et que cette croyance doit donner à la proposition qu’ils ont l’intention de faire, une certaine valeur : « Si vous aviez beaucoup de pièces semblables à celles-ci, nous vous les prendrions en vous donnant un bénéfice, » disent-ils. Le marchand, séduit par l’appât du gain, se met à chercher dans son comptoir, et quelquefois même dans les sacs de sa réserve, des pièces telles que le Careur en désire, et si pour accélérer la recherche le marchand lui permet l’accès de son comptoir, il peut être assuré qu’il y puisera avec une dextérité vraiment remarquable.
Les Careurs ont dans leur sac plusieurs ruses dont ils se servent alternativement, mais un échange est le fondement de toutes ; au reste il est très-facile de reconnaître les Careurs, tandis qu’on ouvre le comptoir, ils y plongent la main comme pour aider au triage et indiquer les pièces qu’ils désirent, si par hasard le marchand a besoin d’aller dans son arrière boutique pour leur rendre sur une pièce d’or, ils le suivent, et il n’est sorte de ruses qu’ils n’emploient pour parvenir à mettre la main dans le sac.
Que les marchands se persuadent bien que les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, ainsi que les monnaies étrangères n’ont point une valeur exceptionnelle ; qu’ils aient l’œil continuellement ouvert sur les inconnus, hommes, femmes ou enfans, qui viendraient, sous quel prétexte que ce soit, leur proposer un échange, et ils seront à l’abri de la ruse des plus adroits Careurs.
Il y a parmi les Careurs, comme parmi les Cambriolleurs et autres voleurs, des nourrisseurs d’affaires ; ces derniers, pour gagner la confiance de celui qu’ils veulent dépouiller, lui achètent, jusqu’à ce que le moment opportun soit arrivé, des pièces cinq ou six sous au-delà de leur valeur réelle.
Les Romamichels (voit ce mot) citent parmi les célébrités de leur corporation, deux Careuses célèbres, nommées la Duchesse et la mère Caron. Avant d’exercer ce métier ces femmes servaient d’éclaireurs à la bande du fameux Sallambier, chauffeur du Nord, exécuté à Bruges avec trente de ses complices.

Caroubier à la flan

France, 1907 : Voleur à l’aide de fausses clés. Caroubier à la fric frac, voleur avec effraction.

Caroubier ou caroubleur

France, 1907 : Voleur à l’aide de fausses clés.

Cayenne (gibier de)

France, 1907 : Vagabond, oiseau de geôle.

Cercueil

France, 1907 : Boîte à violon.

France, 1907 : Un bock, argot des étudiants ; jeu de mot sur bière.

Cerf

d’Hautel, 1808 : Une jambe de cerf. Pour dire une jambe fluette, maigre et sans mollet.
Au cerf la bière et au sanglier le mière (médecin.) Vieux proverbe qui signifie que les plaies que font le cerf sont beaucoup plus dangereuses que celles du sanglier.

France, 1907 : Mari trompé.

Chabier

La Rue, 1894 / France, 1907 : S’évader.

Charbonnier est maitre chez lui

France, 1907 : « François, chassant dans la forêt de Fontainebleau, se sépara de sa suite et s’égara. Surpris par la nuit, il alla frapper à la porte de la cabane d’un charbonnier qui le reçut poliment et lui offrit de partager son souper. Mais quand on se mit à table, le rustique amphitryon, ignorant la qualité de son hôte, se fit donner la chaise sur laquelle le roi s’était assis, disant que, comme elle était la meilleure, il ne la cédait à personne, parce qu’un charbonnier, quoique pauvre, n’en était pas moins le maître chez lui. Apart cela, il traite son convive de son mieux, lui faisant manger un morceau de sanglier tué par lui en dépit des ordonnances royales, ajoutant que si le Grand nez le savait, il le ferait pendre. Le Grand nez soupa gaiement, se coucha dans la cabane et, réveillé au point du jour, sonna du cor. Sa suite, qui l’avait cherché toute la nuit, accourut aussitôt. Le charbonnier, qui n’avait vu de si près pareils seigneurs, fut émerveillé de les trouver à sa porte et le fut plus encore quand il les vit parler à son hôte, tête nue et avec les marques du plus profond respect. Il reconnut bien vite que c’était le roi, le roi à qui il avait fait manger du gibier braconné sur les terres royales, le roi qu’il avait appelé sans façon Grand nez, et à qui il n’avait même pas donné la première place à table, sous prétexte que charbonnier était maître chez lui.
François, riant de la frayeur du bonhomme, le rassura et lui octroya, dit-on, les requêtes qu’il lui adressa. Le mot, souvent répété à la cour, devint proverbe pour exprimer que chacun est maître dans sa maison.  »
An Englishman’s house is his castle (La maison d’un Anglais est son château) est la fière devise des sujets de l’empire britannique.

— Homme, comme vous êtes petit ! dit un jour Ferdinand VI an duc de Medina-Cœli, le premier des grands d’Espagne, qui essayait de l’aider à mettre son manteau. — Je suis grand chez moi, répliqua le duc. Et répétant le proverbe espagnol : Dans ma maison, je suis roi.
  Mientras en mi casa estoy,
  Rey me soy.

Charron

d’Hautel, 1808 : Ma montre est chez le charron. Réponse facétieuse qu’une personne qui n’a pas de montre fait à celle qui lui demande quelle heure il est.

Delvau, 1866 : s. m. Voleur.

La Rue, 1894 : Voleur.

France, 1907 : Voleur.

Chambre, gerbier, jaunier ou flique
Et si l’un d’eux jappe en musique,
Aie bon estomac, charront,
Et ne leur refil’ pas leur poignon.

(Hogier-Grison, Pigeons et vautours)

Chasser

d’Hautel, 1808 : On dit populairement de quelqu’un qui a bon appétit, qui aime à manger le gibier que les autres tirent : Il chasse bien au plat.
Un clou chasse l’autre.
Signifie qu’ici bas les événemens se succèdent rapidement, que le plus fort chasse continuellement le plus foible.
Bon chien chasse de race. Proverbe qui n’est pas toujours d’une grande vérité, et qui signifie que les enfans ont ordinairement les vertus ou les vices de leurs pères, qu’ils en suivent les exemples.
La faim chasse le loup du bois. Signifie que la nécessité oblige à faire des choses pour lesquelles on avoit une grande aversion.
Leurs chiens ne chassent pas ensemble. Se dit de deux personnes qui vivent en mésintelligence, qui n’ont ni les mêmes principes, ni les mêmes inclinations.

Clémens, 1840 : Détourner quelque chose.

Delvau, 1866 : v. n. Fuir, — dans l’argot des faubouriens.

Chasseur

d’Hautel, 1808 : Un bon chasseur ne chasse jamais sur ses terres. Signifie qu’un homme adroit ne se livre à aucun écart dans les contrées, qu’il habite.

Clémens, 1840 : Celui qui vole son camarade.

Fustier, 1889 : Domestique, petit groom qui, dans les cafés et restaurants bien tenus, est à la disposition des consommateurs, pour faire leurs commissions.

France, 1907 : Sorte de jeu de billard joué généralement dans les sous-sols des cafés. Le nombre des joueurs est illimité et le droit de cagnotte se monte à dix pour cent. C’est un plateau de métal percé de trous où il faut faire arrêter la bille. Chaque trou est désigné par un nom de gibier et celui où l’on gagne est le trou du chien.

Clapier

Delvau, 1864 : Grand con où peuvent se loger lapin et la pine.

Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là, j’en connais peu d’aussi logeables.

(A. de Nerciat)

Mais au clapier de qui les bords
Sont couverts de nouvelle mousse.

(Cabinet satyrique)

Delvau, 1866 : s. m. Maison mal famée, où l’on élève du gibier domestique à l’usage des amateurs parisiens. L’expression se trouve dans beaucoup d’écrivains des XVe et XVIe siècles.

France, 1907 : Lupanar de has étage, bordel hanté par de pauvres filles vieilles ou laides, épave de la prostitution et à bout de ressources.

J’ai l’honneur de vous prier, Monsieur le préfet, de ne pas confondre l’établissement que je veux monter avec ceux déjà existants dans la capitale, avec ces mauvais clapiers dont la situation, la malpropreté et l’espèce de femmes qui les habitent, sont faites pour écarter tous les honnêtes gens, ainsi que le peu de sûreté qu’on y trouve, tant individuelle que pour la santé, parce qu’on n’y trouve que la lie des femmes qui fréquentent sans choix et indistinctement toutes les classes d’hommes qui osent les aborder.

(Lettre d’une dame de maison au préfet de police)

Clique

d’Hautel, 1808 : Bande coalisée, société de cabaleurs : terme de mépris.
Ils ne font tous qu’une même clique. Pour ils s’entendent mutuellement.

Delvau, 1866 : s. f. Bande, coterie, compagnie de gens peu estimables. Même argot [du peuple]. Mauvaise clique. Pléonasme fréquemment employé, — clique ne pouvant jamais se prendre en bonne part.

Delvau, 1866 : s. f. Diarrhée. Argot du peuple.

Fustier, 1889 : Argot militaire. Le soldat qui joue du clairon. — Musique militaire.

France, 1907 : Bande, coterie, réunion de gens, d’ordinaire, peu estimables. Dans les régiments, on appelle la clique les tambours, clairons, barbiers et, généralement, les hommes du peloton hors rangs.

Tiens ! Lavedan… Il me fait tordre
Avec ses petits airs d’agneau ;
Il vous a des façons de mordre
Qui font cuire et saigner la peau.

La connaît-il assez la clique
Des petits vernis desséchés !
On le croirait à la clinique,
Scalpant des cerveaux ébréchés.

(Jacques Redelsperger)

Clique (la)

Merlin, 1888 : Tambours et clairons. Exempts de service, ils exercent généralement une profession queconque (barbier, tailleur, ajusteur de guêtres, etc.) qui leur rapporte quelques bénéfices. Ayant ainsi plus de temps et plus d’argent à dépenser que leurs camarades, ils ont une réputation, assez bien justifiée, d’ailleurs, de bambocheurs ; de là, ce nom de clique qu’on leur donne.

Cobier

France, 1907 : Tas de sel dans les marais salins.

Coco

d’Hautel, 1808 : Nom d’amitié que l’on donne aux petits garçons.
C’est aussi un terme mignard et cajoleur dont les femmes gratifient leurs maris ou leurs bien aimés, pour en obtenir ce qu’elles désirent.

d’Hautel, 1808 : Tisanne rafraîchissante, faite de chiendent, de réglisse et de citron, que l’on vend à Paris dans les promenades publiques. Boire un verre de coco.
Coco
signifie aussi eau-de-vie, rogome, brande-vin.
Boire le coco. C’est boire l’eau-de-vie le matin à jeun, suivant l’usage des journaliers de Paris.

Larchey, 1865 : Cheval.

Ce grossier animal qu’on nomme vulgairement coco.

(Aubryet)

Larchey, 1865 : Homme peu digne de considération.

Joli Coco pour vouloir me faire aller.

(Balzac)

Larchey, 1865 : Nom d’amitié.

J’vais te donner un petit becquau. Viens, mon coco.

(Dialogue entre Zuzon et Eustache, chanson, 1836)

Delvau, 1866 : s. m. Boisson rafraîchissante composée d’un peu de bois de réglisse et de beaucoup d’eau. Cela ne coûtait autrefois qu’un liard le verre et les verres étaient grands ; aujourd’hui cela coûte deux centimes, mais les verres sont plus petits. O progrès !

Delvau, 1866 : s. m. Cheval, — dans l’argot du peuple. Il a graissé la patte à coco. Se dit ironiquement d’un homme qui s’est mal tiré d’une affaire, qui a mal rempli une commission.

Delvau, 1866 : s. m. Eau-de-vie, — dans l’argot des faubouriens.

Delvau, 1866 : s. m. Gorge, gosier, — dans le même argot [des faubouriens]. Se passer par le coco. Avaler, boire, manger.

Delvau, 1866 : s. m. Homme singulier, original, — dans le même argot [des faubouriens]. Joli coco. Se dit ironiquement de quelqu’un qui se trouve dans une position ennuyeuse, ou qui fait une farce, désagréable. Drôle de coco. Homme qui ne fait rien comme un autre.

Delvau, 1866 : s. m. Œuf, — dans l’argot des enfants, pour qui les poules sont des cocottes.

Delvau, 1866 : s. m. Tête, — dans l’argot des faubouriens, qui prennent l’homme pour un Coco nucifera. Coco déplumé. Tête sans cheveux. Redresser le coco. Porter la tête haute. Monter le coco. Exciter le désir, échauffer l’imagination.

Rigaud, 1881 : Gosier. — Se passer quelque chose par le coco, manger, boire.

Rigaud, 1881 : Individu, particulier. Ne s’emploie guère qu’accolé au mot joli, dans un sens ironique : C’est un joli coco.

Rigaud, 1881 : Pour eau-de-vie, avait déjà cours au siècle dernier.

Elle lui fit payer du coco.

(Cabinet satirique)

Aujourd’hui on entend par coco, de la mauvaise eau-de-vie, de l’eau-de-vie fortement additionnée d’eau. — Marchand de coco, marchand de vin. Allusion à l’eau que le débitant met dans le vin et les liqueurs.

Rigaud, 1881 : Tête ; allusion de forme. Se monter le coco, s’illusionner, se monter la tête.

France, 1907 : Cheval. Ce mot est employé surtout dans la langue du troupier.

Pour faire un vrai soldat, et devenir par la suite un bon officier, il faut avoir tiré toutes les ficelles du métier et savoir : balayer la chambrée ; cirer la planche à pain ; bichonner Coco…

(Hector France, L’Homme qui tue)

France, 1907 : Gosier ; argot populaire. Colle-toi ça ou passe-toi ça dans le coco.

France, 1907 : Mauvais vin on mauvaise eau-de-vie. Allusion à la fade boisson que vendent les marchands de coco.

France, 1907 : Tête. Avoir de coco déplumé, être chauve ; avoir le coco fêlé, être fou. Dévisser le coco, étrangler. Se monter de coco, s’exciter.
Jean Richepin, dans ses compliments de nouvelle année, souhaite, entre autres :

À Barbier, de trouver l’écho
De la voix qui cria les lambes,
Et, pour lui monter le coco,
Du poil à gratter dans les jambes.

Graisser la patte à Coco, gagner quelqu’un en lui donnant de l’argent. S’emploie aussi dans un mauvais sens, précédé de vilain ou de joli : Vilain coco ! joli chien ! ou bien il signifie simplement un individu.

Parmi les socialos politicards, il peut y avoir des cocos qui ont de l’honnêteté, mais qué que ça prouve ? Rien, sinon qu’ils manquent de flair.

(Almanach du Père Peinard, 1894)

France, 1907 : Triste sire, homme méprisable ou, tout simplement, dont on n’est pas satisfait. Le mot est généralement précédé des adjectifs joli, fameux, ou vilain.

— Ah ! vous êtes un fameux gaillard ! un joli coco ! Vous arrivez comme le marquis de Chose-verte, trois heures après la bataille. Vous pouvez bien tourner les talons, et remporter votre lard pourri. Avez-vous du liquide, au moins ?

(Hector France, Sous le Burnous)

— Et v’là qu’elle est lâchée salement par un vilain coco Il est vrai que des filles qui n’ont pas le sou et qui ne savent même pas éplucher une salade, ne sont pas d’un placement avantageux, ni facile, par conséquent !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

C’est aussi un nom d’amitié :

J’vais te donner un p’tit bécot,
Viens, mon coco !

Collabo

France, 1907 : Collaborateur.

X… vient de faire jouer, en collaboration avec Z…, une pièce qui n’a obtenu qu’un demi-succès.
— Quelle a été, dans cette pièce, la part de votre collaborateur ? demande-t-on à X…
— Nous avons eu part égale, répond X… Moi, j’ai été le collabo, et Z…, le rateur.

 

Rabier et Jacquemart,
Deux bons parlementaires,
Sont de notre canard
Collabos ordinaires.
L’docteur Avold, ici,
Vous tir’ sa révérence.
Sans omettre Hector France
Qui vous salue aussi.

(Henri Buguet, La Nation)

Colombier

d’Hautel, 1808 : Pour logis, demeure ; maison sale et mal tenue.
Faire venir les pigeons au colombier. Pour attirer des chalands, ou des personnes dont on espère tirer quelque profit.

Comme un pied (faire quelque chose)

France, 1907 : Le faire mal, comme si l’on se servait de son pied au lieu de sa main.

— Eh bien ! Sébastien, la bourriche de gibier pour ma tante n’est donc pas prête ?
— Non, monsieur le comte, c’est que…
— Quoi ?
— Je préférerais, avec votre permission, y mettre les pièces que j’ai tuées moi-même à l’ouverture.
— Pour quelle raison ?
— Les vôtres sont trop saccagées ; nous avons été ensemble au 28e, et monsieur le comte sait bien qu’il tire comme un pied !

(Le Masque de fer)

Confortable

Rigaud, 1881 : Maillot rembourré.

Décidément, pas plus tard que demain, je m’offre un petit confortable.

(Grévin, Au Théâtre)

Fustier, 1889 : Verre de bière.

France, 1907 : Verre de bière de la contenance d’un litre.

Croque-mort

Delvau, 1866 : s. m. Employé des pompes funèbres, — dans l’argot sinistre du peuple.

Virmaître, 1894 : Porteur de mort.

Monsieur le Mort, laissez-vous faire,
Il ne s’agit que du salaire.

Le croque-mort est généralement joyeux, il a toujours le petit mort pour rire. C’est l’un d’eux qui a trouvé que la meilleure bière est celle de sapin (Argot du peuple).

France, 1907 : Employé des Pompes funèbres chargé de transporter les morts au cimetière.

Combien de fois ce marchand de vin a dû frémir en entendant ces hommes noirs se faire leurs confidences, en savourant le petit canon de l’amitié sur le comptoir ; il doit être philosophe, celui-là, il doit être habitué à l’image de la mort, car il a pu réfléchir à son aise sur la mobilité des choses humaines ; il était impossible de passer devant cette boutique sans y voir des croque-morts debout devant le comptoir, causant joyeusement et buvant. Les croque-morts boivent beaucoup… Si les croque-morts boivent sec, ils ne trinquent jamais à la santé de personne, parce que la santé est pour eux une ennemie mortelle ; c’est le chômage forcé. Celui qui boirait à l’immortalité serait chassé de la société comme un lépreux.

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Cueillir une femme

Delvau, 1864 : Prendre un pucelage, — les femmes étant des fleurs, au dire des poètes qui les mettent dans leur herbier au lieu de les foutre dans leur lit.

… Je te vois pâlir,
Lui dis-je, et de plus tressaillir,
Quand je suis prêt à te cueillir.

(Collé)

Dabier

Virmaître, 1894 : Père (Argot du peuple).

France, 1907 : Père.

Dâbier

Rossignol, 1901 : Synonyme de dâbe.

Dandy

France, 1907 : Fat oisif dont la seule occupation est de se parer. Le dandy est l’ancien petit-maître du XVIIe siècle, le marquis de Molière, ridicule espèce de parasite social, que l’immortel moraliste La Bruyère a si bien décrit et qui traverse les âges avec de simples variations de costumes, étalant son outrecuidance et sa nullité sous des noms divers : élégant, incroyable, merveilleux, dameret, muscadin, gandin, cocodès, petit crevé, gommeux, pschutteux, etc.
Dandy, comme fashionable, est une importation d’outre-Manche. Apocope du vieil anglais dandeprat ou dandiprat, terme usité quelquefois en signe de mépris, dit Johnson dans son Dictionnaire, pour petit drôle, moutard, « a little fellow, an urchin ». Il est donc erroné de prétendre, comme le fait Littré, que ce mot vient du français dandin, avec lequel, du reste, il n’a aucun rapport.
L’importation date de 1838 ; Mme de Girardin, dans ses Lettres Parisiennes, protestait déjà à cette époque contre l’anglomanie :

Les dandys anglais ont fait invasion à Paris ; leur costume est étrange : habit bleu flottant, col très empesé, dépassant les oreilles, pantalon de lycéen, dit à la Brummel, gilet à la maréchal Soult, manteau Victoria, souliers à boucles, bas de soie blancs, mouchetés de papillons bruns, cheveux en vergette, un œil de poudre, un scrupule de rouge, l’air impassible et les sourcils rasés, canne assortie.

George Brummel, dit le beau Brummel, plus tard, chez nous, le comte d’Orsay furent les plus célèbres type du dandysme.
« Le dandy, dit Barbey d’Aurevilly, a l’impertinence somptueuse, la préoccupation de l’effet extérieur. » Le même écrivain donne de curieux exemples des raffinements que les dandies apportaient dans la conception de leur toilette.

Un jour, ils eurent la fantaisie de l’habit râpé. Ils étaient à bout d’impertinence, ils n’en pouvaient plus. Ils trouvèrent celle-là, qui était si dandy, de faire râper leurs habits avant de les mettre, dans toute l’étendue de l’étoffe, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’une espèce de dentelle — une nuée.
Ils voulaient marcher dans leur nuée, ces dieux ! L’opération était très délicate et très longue, et on se servait, pour l’accomplir, d’un morceau de verre aiguisé. Eh bien ! voilà un véritable fait de dandysme. L’habit n’est presque plus. — Et en voici un autre encore : Brummel portait des gants qui moulaient ses mains comme une mousseline mouillée. Or, le dandysme n’était pas dans la perfection de ces gants, qui prenaient le contour des ongles comme la chair le prend, c’était qu’ils eussent été faits par quatre artistes spéciaux, trois pour la main, et un pour le pouce.
Telle est la façon subtile dont les dandys pratiquaient l’élégance.
 
Le dandy n’est qu’une transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l’homme à la mode, de l’incroyable et du merveilleux.

(Frédéric Soulié, L’Âme méconnue)

J’ai dit que ce type avait existé en tous temps et dans tous les pays ; rapprochons des lignes de Barbey d’Aurevilly ces lignes de Sénèque sur les dandies de son époque, qu’il considérait comme les gens les plus occupés du monde.

Jouissent-ils du repos, ceux qui passent les heures entières chez un barbier pour se faire arracher les poils qui ont pu croître dans la nuit précédente, pour prendre conseil sur l’arrangement de chaque cheveu, sur la façon de les faire revenir ou de les ramener sur le front, afin de remplacer ceux qui leur manquent ? Voyez comme ils se mettent en colère quand le barbier n’y a point apporté toute son attention et s’est imaginé qu’il avait affaire à des hommes !
Voyez comme ils entrent en fureur lorsqu’on leur a coupé quelques cheveux des côtés, lorsque quelques-uns passent les autres et ne forment pas la boucle ! Est-il un de ces personnages qui n’aimât mieux voir la république en désordre que sa coiffure, qui ne soit plus inquiet de sa frisure que de sa santé et qui ne préfère la réputation d’être l’homme le mieux coiffé à celle d’être le plus honnête ? Jouissent-ils du repos, ces hommes perpétuellement occupés d’un peigne et d’un miroir ?

Distingué

Fustier, 1889 : Verre de bière.

France, 1907 : Grand verre à bière, double bock ; argot des brasseries.

Donner dans le panneau

France, 1907 : S’être laissé tromper ; être victime de machinations.

Aujourd’hui, après que les croque-morts ont emporté sa bière, qu’on l’a enseveli sans escorte, sans roulements de tambours voilés de crêpe, comme un coupable, que ses vieux parents souffrent et se lamentent, le deuil au cœur, et peut-être mourront de cette honte, après avoir poursuivi leur enquête, fouillé les papiers, interrogé les camarades, ceux qui avaient condamné sans pitié s’aperçoivent qu’ils ont peut-être fait fausse route et donné dans de panneau d’un ignoble chantage.

(Mora, Gil Blas)

Éloquent (être)

Delvau, 1866 : Faire sentir ses paroles, — dans l’argot facétieux des bourgeois, qui croient seulement pour eux à la vertu de l’Eau de Botot.

France, 1907 : Avoir mauvaise haleine. Faire sentir ses paroles, dit Delvau.
Se dit aussi d’un amant ou d’un mari qui n’est jamais hors d’haleine.

La jolie petite Mme X… femme d’un brasseur qui fait beaucoup d’affaires, se plaint à une amie de la froideur de son mari, de son manque d’éloquence dans la couche conjugale.
— Que veux-tu ? dit l’autre, le cher homme travaille tant ; il brasse une telle quantité de bière dans le jour…
— Il n’en brasse pas la nuit ! soupire la pauvre délaissée.

Engueulage

France, 1907 : Même sens que engueulade.

Et à entendre ces jurons rudes de mathurins, ces bouts de chansons qui traînent le soir dans les rues diffamées des ports, ces engueulages rauques qui se dispersaient sous le ciel bleu, ces appels libertins comme il en sort des lèvres avinées, des portes qui bâillent sur quelque corridor noir vaguement éclairé d’une lampe fumeuse, l’on se serait cru en un bouge où les rires se heurtent, où les gabiers en bordée ont des filles sur chaque genou et les dépoitraillent, les embrassent à pleine bouche.

(Mora, Gil Blas)

Enseigne

d’Hautel, 1808 : Est-ce que tu prends mon bras pour une enseigne. Espèce d’apostrophe que l’on fait à quelqu’un qui ne vient pas au devant de ce qu’on lui présente.
Il a couché à l’enseigne de la belle étoile. Pour dire que n’ayant pas de logis une personne a couché dehors.
Un faiseur d’enseignes à bière. Un mauvais peintre, un barbouilleur.
À telles enseignes. Pour la preuve en est, etc.

Éponge à mercure

Rigaud, 1881 : Prostituée malsaine. (Le nouveau Vadé.) Innombrables sont les variantes usitées au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, dont certaines ont survécu. En voici quelques échantillons : Bouteille à poisson, donneuse de nouvelles à la main, matelas d’invalide, magneuse de tuyaux de pipe, voirie ambulante, coffre à graillon, remède d’amour, volaille ressucée, gibier à bistouri, pot cassé d’onguent gris, porteuse de viande pourrie, asticot d’équarrisseur, mangeuse d’étrons sans fourchette, reliquat de fistule gangrenée.

Escrabouiller, escarbouiller

Rigaud, 1881 : Écraser ; aplatir.

Imbibé de petits verres
Je porte une botte aux grands ;
Quand je suis entre deux bières,
J’escarbouille les tyrans !

(L. Festeau, l’Emeutier.)

Être en rut

Delvau, 1864 : Avoir des démangeaisons de baiser, qu’on soit femme ou homme ; avoir une ardeur furibonde.

… Cinq ans mit tout le peuple en rut !
dit Auguste Barbier dans sa rude langue, à propos de la révolution de 1789.

Eustache

d’Hautel, 1808 : Un eustache. On donne ce nom à une espèce particulière de couteau dont se servent les gens de la plus basse condition.
Eustache pot à l’eau. Dénomination baroque et insultante que l’on donne par mépris à quelqu’un dont on a oublié le nom.

Delvau, 1866 : s. m. Couteau, — dans l’argot du peuple, qui dit aussi : Ustache.

La Rue, 1894 : Couteau.

Virmaître, 1894 : Couteau (Argot du peuple). V. Lingre.

Hayard, 1907 : Couteau.

France, 1907 : Couteau.

  — Voici l’eustache de mon père :
  Tu vas le mettre à ton côté.
 
Ils passaient pour querelleurs et pillards, robant le gibier au bois et les poules aux censes, maraudant de nuit dans les campagnes, l’eustache toujours aux doigts pour se défendre.

(Camille Lemonnier, Happe-Chair)

Ses bains de pieds étant célèbres dans son parti, et ils le firent suspecter de modérantisme à plusieurs reprises. Pendant la Commune, le bruit courut qu’il avait un pédicure, et il dut se disculper de l’accusation. Comme Phryné devant l’aéropage, il ôta ses souliers, montra ses cors et les tailla lui-même, avec un eustache à treize, en présence de ses farouches collègues de l’Hôtel de Ville ! Cette épreuve rétablit son crédit ébranlé, et elle lui rendit la confiance du peuple.

(Émile Bergerat)

Extravagant

Fustier, 1889 : Verre de bière d’une capacité plus qu’ordinaire.

France, 1907 : Grand verre de bière ; ce que les Allemands appellent vidercome, le hanap enfin. Quand on en a bu une demi-douzaine, on est capable, en effet, de toutes les extravagances.

Faire la barbe à quelqu’un

France, 1907 : Le railler, se moquer de lui, ou simplement l’ennuyer, le raser, « comme, dit Delvau, le font ordinairement les barbiers, qui se croient obligés, pour distraire leurs pratiques sur la sellette, de leur raconter des fariboles, des cancans, des histoires à dormir debout, des anas aussi vieux que Mathusalem.
L’individu à qui l’on fait la barbe se trouve momentanément à la merci de celui qui le rase. »

Faire le pied de grue

France, 1907 : Attendre longtemps, à l’instar des grues qui restent des journées entières postes sur un pied.

Elle ne se rendait pas compte, dans sa naïveté, de l’impossibilité où se trouve un homme du monde, comme celui dont elle rêvait la conquête, de se lever à sept heures du matin pour aller faire le pied de grue, dans un faubourg, sous les fenêtres d’une petite modiste, rencontrée par hasard la veille en flânant dans les rues.

(Edmond Lepelletier)

Pour être policier, on n’en est pas moins homme et on a soif comme le commun des mortels. Souvent on est entraîné loin de son domicile, on ne peut pas abandonner un poursuite pour rentrer chez soi. Il faut dîner dehors. Si « le gibier » s’installe dans un café, on ne peut pas rester à faire de pied de grue à la porte.

(Mémoires d’un inspecteur de la Sûreté)

Faisander (se)

Delvau, 1866 : v. réfl. Vieillir, — dans l’argot des faubouriens, qui ne se font aucun scrupule d’assimiler l’homme au gibier. Ils disent aussi S’avarier.

France, 1907 : Vieillir.

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Faro

France, 1907 : Sorte de bière belge.

De bon faro,
Sans peur du haro,
Je vide plus d’une canette.
Se livrer, c’est bête ;
C’est bien plus chic
De siffler du lambic !

(Jules Jouy)

Farobier

France, 1907 : Grand arbre du Sénégal et de Gambie qui produit des gousses semblables à celles des haricots.

Faux-col

Delvau, 1866 : s. m. La mousse d’une chope de bière, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Mousse qui se produit au-dessus d’un verre de bière, lorsque le garçon n’a pas eu la précaution de le remplir doucement. Le faux-col est un trompe-l’œil, moins sale que le soulier de l’Auvergnat, mais qui tient, lui aussi, de la place. Le faux-col fait le désespoir des amateurs de bière. Aussi, dans toutes les brasseries, entend-on cette recommandation plus de cent fois répétée par jour : « Un bock et sans faux-col ! »

France, 1907 : C’est, en langage de brasserie, la mousse qui monte an sommet du bock et qui parfois fort épaisse, diminue considérablement la portion de bière servie aux consommateurs.

Que le port du faux-col chez les bocks soit dorénavant prohibé, tel est le vœu de la majeure partie de la population parisienne.
Les patrons des brasseries prétendent que le bock est plus élégant avec un faux-col et qu’au contraire, sans cet artifice de toilette, il a un je ne sais quoi de débraillé qui choque les natures délicates.
Il convient de ne pas se laisser influencer par ces considérations esthétiques, dont l’hypocrisie n’échappera à personne.
On a été jusqu’à soupçonner les débitants d’imiter cette mousse par des procédés nouveaux et mystérieux, de la fabriquer à part et de la disposer au-dessus des bocks avec la cuiller, dans la proportion d’un tiers.

(Écho de Paris)

Les altérés et les passionnés de bière qui sont à la coule ne manquent jamais de demander au garçon un demi sans faux-col.

Ou qu’à Ponchon, lorsqu’il balance
Son demi sans faux-col par l’anse,
Tu donnes le prix d’excellence.

(Edmond Rostand)

Fièvre

d’Hautel, 1808 : Va te coucher Basile, tu sens la fièvre. Se dit par raillerie à quelqu’un qui tient des discours déraisonnables, qui ne sait ce qu’il veut dire, et dont la conversation ennuye, impatiente. Cette locution est tirée du Barbier de Séville.
Il a la fièvre de veau, il tremble quand il est soûl. Se dit d’un paresseux, d’un poltron, d’un ivrogne.
Tomber de fièvre en chaud mal. Éviter un petit malheur, pour tomber dans un plus grand.

Figaro

Delvau, 1866 : s. m. Coiffeur, — dans l’argot des bourgeois qui ont gardé bon souvenir du Barbier de Séville, le premier coup de pioche de la Révolution.

France, 1907 : Coiffeur, en souvenir de la pièce de Beaumarchais où le Barbier de Séville porte ce nom.

Fignoler

Larchey, 1865 : Exécuter avec fion.

C’est qu’vous fignolait (la contredanse). Dame, il y allait de tête et de queue.

(Rétif, 1783)

Quel style ! comme c’est fignolé.

(Labiche)

C’est un fignoleux, mais il fait trop le fendant à cause qu’il a du bec.

(Vadé, 1788)

Delvau, 1866 : v. a. Achever avec soin, finir avec amour, — dans l’argot des ouvriers et des artistes. Certain étymologiste veut que ce mot signifie : « Exécuter avec fions. » C’est possible, mais j’ai entendu souvent prononcer Finioler : or, la première personne du verbe finire n’est-elle pas finio ? — V. aussi Fionner.

Virmaître, 1894 : Polir une pièce d’ouvrage, l’achever avec un soin tout particulier (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Un travail fait avec soin est fignolé.

France, 1907 : Faire quelque chose avec recherche, avec soin ; s’attacher aux détails.

— Eh ! dit la portière, vous n’êtes pas dégoûté ! Tous les empereurs et les rois des Turcs en voudraient aussi, s’ils savaient comme c’est fignolé ! Seulement, c’est moi qui le mangerai. Et pourquoi auriez-vous de mon miroton ?

(Théodore de Banville, Gil Blas)

Ce qu’on cherche chez nous, c’est à fignoler le client. Polissez-la sans cesse — la peau — et la repolissez, semble être la devise du barbier occupé à rendre nette la joue du patient qu’il travaille « jusqu’à l’ongle » pour ainsi dire.

(Le Record du rasoir)

Filer

d’Hautel, 1808 : Filer le parfait amour. Rechercher une personne dans le dessein de l’épouser ; l’aimer de bonne foi.
Filer sa corde. Commettre des actions contraires à l’honneur et à la probité.
Filer doux. Devenir souple, se soumettre sans murmurer à des ordres rigoureux.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Suivre, préparer. Filer une affaire, faire les dispositions d’un vol.

Vidocq, 1837 : v. a. — Aller à la salle.

Clémens, 1840 : Suivre, espionner.

Halbert, 1849 : Suivre un individu.

Larchey, 1865 : Suivre.

Un voleur se charge de filer la personne.

(Vidocq)

Être filé signifie, dans le langage des débiteurs, que le recors vous suit à la piste.

(Montépin)

Dans le même vocabulaire, Être fumé signifie être arrêté.

Delvau, 1866 : v. a. Suivre un malfaiteur, — dans l’argot des agents de police. Suivre un débiteur, — dans l’argot des gardes du commerce.

Delvau, 1866 : v. a. Voler, — dans l’argot des voyous. Filer une pelure. Voler un paletot.

Delvau, 1866 : v. n. Levare ventris onus, — dans le même argot [des faubouriens].

Delvau, 1866 : v. n. S’en aller, s’enfuir, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Faire l’école buissonnière, — dans le jargon des collégiens.

Les élèves de Louis-le-Grand filent, soit aux Ours, (le jardin des Plantes) soit au Luxembourg.

(Albanès, Mystères du collège)

Rigaud, 1881 : Ne pas engager le jeu, — dans le jargon des joueurs de bouillotte. Faire filer, intimider son adversaire qui, alors, n’engage pas le jeu, ou qui paye son premier engagement.

Rigaud, 1881 : Sacrifier à la compagnie Lesage.

Rigaud, 1881 : Suivre à la piste. La police file à pied, en voiture et en chemin de fer.

Virmaître, 1894 : Suivre. Pour organiser une filature, les agents se mettent deux, l’un devant le filé, l’autre derrière, de façon à ce qu’il ne puisse échapper. Il y a des filatures qui sont extrêmement mouvementées, c’est une véritable chasse où toutes les ruses sont mises en œuvre. Le gibier cherche toutes les occasions de se dérober pour éviter le sapement (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Suivre. Pour suivre un malfaiteur, il y a toujours deux agents de la sûreté, l’un suit le filé et l’autre son collègue. Lorsque le premier agent croit avoir été remarqué par le filé, il change de rôle avec son collègue. Un bon agent, qui fait le service dit de la voie publique, avait dans le temps toujours une blouse enroulée autour du corps, en guise de ceinture et une casquette dessous son gilet. Lorsque le premier agent croyait avoir été remarqué, et qu’il prenait la place de son collègue, il mettait tout en marchant sa blouse par-dessus son vêtement et sa casquette ; dans cette tenue, il pouvait reprendre sa place primitive, sans être reconnu. À une époque, j’avais un binocle sur lequel se trouvait collée une toute petite glace sur chaque verre, ce qui me permettait de voir quelqu’un eh lui tournant le dos.

Hayard, 1907 : Suivre.

France, 1907 : Partir, se sauver, échapper aux gendarmes.

Le jeune Crétinard passe ses examens.
— Pourriez-vous me citer, monsieur, lui demande l’examinateur, le nom d’une des femmes les plus fidèles de l’antiquité ?
— ???…
— Voyons, monsieur… Et Pénélope ?
Le jeune Crétinard, ouvrant de grands yeux :
— Pénélope !… Mais on m’a assure qu’elle filait tout le temps !…

(Gil Blas)

À la Bourse.
— Savez-vous la nouvelle ? Rapinard qu’on disait si solide !
— Filé en Belgique.
— Je n’en reviens pas.
— Lui von plus.

On dit aussi filer à l’anglaise pour s’esquiver, s’en aller sans rien dire. Les Anglais nous rendent le compliment en disant dans le même sens : to take a French leave, prendre congé à la française.

Facile à l’emballage, mais féroce, redoutable quand il tient une série. Précipitant les coups de pistolet, — non ! de revolver — puis, le résultat obtenu, et c’est toujours un résultat très sérieux, ramassant à pleines mains les jetons, l’or et les billets pêle-mêle dans la grande sébile, il réalise à la caisse et file à l’anglaise.

(Paul Alexis)

Au restaurant.
— Garçon, je vois sur la carte : Macaroni à l’anglaise ; pourquoi à l’anglaise ?
— Parce qu’il file, monsieur.

Filer droit

France, 1907 : Même sens que ci-dessus.

Chez les pécheurs de l’endroit,
Toujours le cœur file, file
En vrai gabier, file droit !

(Émile Dufour)

Flac

M.D., 1844 : Boni quelconque.

un détenu, 1846 : Argent.

Delvau, 1866 : s. m. Sac, — dans l’argot des voleurs, qui ont voulu rendre la flaccidité de cette enveloppe. Flac d’al. Sacoche à argent. Ils disent aussi Flacul.

France, 1907 : Sac.

Vivent le flac,
Le pognon, le fricot, le pèse,
Le plâtre, les pélots, la braise,
Millets en sac !
Vive le flac !
C’est su’ terr’ la seul’ marchandise
Pour qui que l’cœur du vrai barbize
Bat son tic tac,
Vive le flac !
Qu’i’vienn’ d’un gibier qui trimarde
Ou ben encor d’un mômignarde
Qui marne en clac.

(Blédort, Ronde du flac)

Flûte

d’Hautel, 1808 : Arranger ses flûtes. Prendre ses mesures, se disposer pour faire quelque chose.
Il est monté sur deux grandes flûtes. Manière ironique de dire que quelqu’un a des jambes longues et maigres ; qu’il est mal bâti, mal tourné.
On dit de deux personnes qui se détestent mutuellement, que leurs flûtes ne s’accordent pas ensemble.
Il y a de l’ordure à ses flûtes.
Pour dire qu’un homme est coupable de ce dont on l’accuse.
Juste et carré comme une flûte. Voy. Carré.
Il a toujours la flûte au derrière. Manière plaisante de dire qu’un homme prend souvent des lavemens, qu’il est toujours dans les drogues.
Il en revient toujours à Robin ses flûtes. C’est à dire, au sujet qui l’intéresse.
Ce qui vient par la flûte, retourne au tambour. Pour dire que le bien mal acquis ne profite jamais.

Delvau, 1866 : s. f. Bouteille de vin, — dans l’argot des ouvriers.

Delvau, 1866 : s. f. L’instrument avec lequel les matassins poursuivent M. de Pourceaugnac, — dans l’argot du peuple, Tulou médiocre. Avoir toujours la flûte au cul. Abuser des détersifs.

Fustier, 1889 : Verre de bière.

France, 1907 : Bouteille de vin, canon.

France, 1907 : Seringue ; d’où flûtiste ou joueur de flûte, infirmier.

Fouailler une femme

Delvau, 1864 : La baiser, se servir avec elle du fouet qui cingle si bien.

Elles savent donc qu’il y a des moines qui fouaillent.

(Moyen de parvenir)

La fille de taverne, dit Auguste Barbier,
…N’a d’amour chaud et libertin
Que pour l’homme hardi qui la bat et la fouaille
Depuis le soir jusqu’au matin.

Foutaise, foutèse

France, 1907 : Bagatelle, rien que vaille. « C’est de la foutaise. » Mot venu du provençal.

Comme l’on vantait, devant un natif de la Cannebière, l’intelligence d’un chien qui va chercher, au kiosque, les journaux de son maître :
— Tout ça, fit le Marseillais, c’est de la foutaise ! Nous avons à Marseille un chien autrement stylé… Dès qu’il voit que quelqu’un, dans la maison, à mauvaise mine, il court chercher le médecin !

 

Au lieu de s’acharner après des pauvres bougres sans sou ni maille, qui — s’ils ont quelques foutaises sur la conscience — ont pour excuse la dèche noire, les chats-fourrés seraient rudement mieux avisés en bouzillant un tantinet chez les aristos et les richards.

(La Sociale)

Frater

d’Hautel, 1808 : Un frater. Sobriquet donné à un barbier, à un perruquier, et quelquefois aussi à un élève en chirurgie. On se sert plus communément du mot carabin, pour désigner un jeune étudiant en chirurgie.

Frimousse

Ansiaume, 1821 : Figure, visage.

Je lui ai moucheté 3 camoufflets sur la frimousse.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Visage.

Larchey, 1865 : Visage. — Diminutif de Frime.

C’est bien là le son du grelot, si ce n’est pas la frimousse.

(Balzac)

On a dit aussi firlimousse :

Je voy bien à leur physionomie ou firlimousse, mine et trogne, que l’une est subjecte au vin.

(Parlement nouveau, par D. Martin, Strasbourg, 1660)

Delvau, 1866 : s. f. Visage, — dans l’argot des faubouriens. C’est pour ma frimousse. C’est pour moi. L’expression a des cheveux blancs :

«… De tartes et de talmouses,
On se barbouille les frimouses. »

a écrit l’auteur de la Henriade travestie.

La Rue, 1894 : Visage (de jeune femme, d’enfant).

Virmaître, 1894 : Vieille expression qui veut dire visage. On la trouve dans la Henriade travestie (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Visage.

France, 1907 : Visage, physionomie.

Une fois mariée, pourvue d’un éditeur responsable, elle saura bien se créer une existence selon ses goûts. Sa frimousse de Parisienne futée, sa tenue à peine réservée et qui se ferait volontiers provocante, ne laissent aucune hésitation sur les projets formés par cette petite tête à l’apparence frivole. Le choix de ses amants futurs l’inquiète plus que celui du mari qu’elle va chercher. Ah ! si elle était libre, comme elle mordrait vite à la pomme !

(Yvan Bouvier)

Et aux abois, retombée sur le trottoir avec, pour tout capital, sa frimousse drôle, ses lèvres et ce que Virelocque eût appelé son instrument de travail, elle avait enfin pensé à son petit guerluchon qui végétait là-bas, là-bas en province, se décidait à le reprendre, à lui demander le vivre et le couvert, comme un pauvre oiseau perdu qui cherche un colombier.

(Mora)

Pauvre Repoussoir ! Pauvre Taupe ! Elle suivait pour le contraste ; elle suivait pour mettre en valeur, grâce à son horrible frimousse, les charmes de madame ; elle suivait pour arrêter le bon client sous l’œillade amoureuse de sa compagne ; elle suivait pour jeter le p’sstt, p’sstt ! et se détourner, en gémissant : « Madame est belle !… Regarde-la… Ne me regarde pas… Aimez-vous !… » Elle suivait pour aider, pour souffrir, pour allumer, pour pleurer, — pour en mourir.

(Dubut de Laforest)

Gabier volant

France, 1907 : Matelot employé dans les arsenaux maritimes.

Il est toutefois des ateliers qui font exception, et dont les ouvriers possèdent des idées bien arrêtées sur leurs devoirs et même une instruction assez étendue : ainsi l’artillerie, les boussoles, la sculpture, les modèles occupent des hommes fort au-dessus de la masse, et quelquefois très distingués sous tous les rapports. Enfin, beaucoup de vieux matelots, sous le nom de gabiers volants, sont compris dans la catégorie des ouvriers ; ils sont employés à bord des navires en commission, aident aux travaux d’armement, ou confectionnent le gréement dans les magasins de la garniture. Ceux-là ne perdent point leur caractère primitif, ils restaient ce qu’ils ont toujours été depuis leur temps de mousse.

(G. de La Landelle)

Galopin

d’Hautel, 1808 : Nom que l’on donne aux enfans qui courrent les rues, aux petits polissons ; sobriquet injurieux quand il s’attribue à un homme, et qui équivaut à manant ; individu qui n’a aucune recommandation personnelle.
Un galopin de cuisine. Un marmiton, un tourneur de broche ; celui qui exerce les plus bas emplois dans une cuisine.

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti, — dans l’argot des ouvriers. Mauvais sujet, — dans l’argot des bourgeois. Impertinent, — dans l’argot des petites dames.

Rigaud, 1881 : Apprenti, terme d’amitié dont se servent les ouvriers pour stimuler le zèle de l’apprenti.

Fustier, 1889 : Petit verre de bière.

France, 1907 : Petit verre de bière que l’on sert aux gens qui viennent dans un café, on un café chantant, non pour consommer, mais four simplement s’asseoir, écouter ou causer avec un camarade. Le galopin se paie aussi cher que le bock ordinaire. Chez Bruant, on sert à l’usage du patron maints galopins. Galopin est aussi une petite mesure de vin, environ un demi-setier.

France, 1907 : Polisson, apprenti. Primitivement c’est le petit garçon qui fait des commissions, qui galope. On donnait autrefois le nom de galopin aux chirurgiens sous-aides-majors des régiments. S’emploie au féminin pour désigner une fillette vive, éveillée et pas bégueule.

Voilà de singuliers arguments à donner, et vous n’y pensez pas, méchante galopine ! Un pied de nez vous me faites ? Et vos lèvres de cerises me tendent une moue à baiser. Pour que je vous pardonne, n’est-ce pas ? Eh bien ! soit, mignonne, car la morale que je vous prêchais, elle m’est odieuse. Et vous seule avez raison, coureuse d’aventures, amoureuse des hasards, immortelle et délicieuse petite Brin-de-Mai !

(Jean Richepin)

Galopin (petit)

Rigaud, 1881 : Petite chope de bière. Le galopin se vend quinze ou vingt centimes.

Gambier

Fustier, 1889 : Pipe en terre. Du nom du fabricant.

France, 1907 : Pipe en terre du nom du fabricant.

Gamin, gamine

France, 1907 : Enfant. Ce mot, dont l’étymologie est inconnue, n’est guère employé que depuis un siècle et désignait autrefois les petits déguenillés qui courent les rues de Paris.
« Paris a un enfant et la forêt a un oiseau ; l’oiseau s’appelle le moineau ; l’enfant s’appelle le gamin… Il n’a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela. Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air… culotte les pipes, jure comme un damné, hante le cabaret, connait les voleurs, tutoie les filles, parle argot, chante des chansons obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur » — du moins c’est Victor Hugo qui le dit dans les Misérables en ajoutant qu’il a dans l’âme « une perle, l’innocence ! »
Il est difficile de concilier l’innocence avec tout cela. « Tant que l’homme est enfant, Dieu veut qu’il soit innocent », affirme-t-il encore. Les gamins de son temps différaient fort de ceux du nôtre !
Le docteur Grégoire, dans son Dictionnaire humoristique, a peint en trois lignes, et plus fidèlement, le gamin de Paris : « L’esprit même, et l’incarnation de tous les vices. Un gibier de potence pour qui Gavroche a plaidé victorieusement les circonstances atténuantes. »

Garder des charrettes (se)

France, 1907 : Cette expression fort ancienne est maintenant tombée en désuétude ; en voici l’origine à titre de curiosité. On la trouve racontée par Christine de Pisan dans le Livre des fais et bonnes mœurs du sage roy Charles : « Le comte de Tancarville demandé par le Roy s’envoya excuser disant qu’il avoit été malade pour le trop long séjour fait à Paris, pour cause de mauvais air, et pour ce s’esbattoit à chasser en la forest de Bière (Fontainebleau) mais bientôt viendroit. Le roi entendant cette excuse de mauvais air, pensa que partout où il étoit et demouroit ne devoit répugner à ses sujets, repondit au messager : « D’y a (assurément) il y a meilleure cause ; il ne voit mie bien clair, et il y a à Paris trop de charrettes ; si s’en fait bon garder. » Le comte comprit et accourut aussitôt. De quoi vint le commun mot : Gardez-vous des charrettes. »

Genévrette

France, 1907 : Boisson faite avec des fruits sauvages et aromatisée de genièvre, en usage surtout dans le Gâtinais. Elle sert à remplacer le vin et la bière chez les gens de la campagne.

Gerbement, gerbe

Rigaud, 1881 : Jugement. — Gerber, juger ; condamner. — Gerber à la passe, gerber à la faux, condamner à mort. La passe, pour le passage de la vie à la mort. — Gerbier, juge, juré. — Gerberie, tribunal. — Planque du gerbe, cour d’assises.

Gerber

Ansiaume, 1821 : Condamner.

Ils vont le gerber à dix longes, il a des parains,

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Emprisonner.

Vidocq, 1837 : v. a. — Juger, condamner.

un détenu, 1846 : Condamner, être gerbé, être condamné.

Halbert, 1849 : Condamner.

Larchey, 1865 : Juger (Vidocq). — Mot à mot : réunir tous les actes de la vie passée, en faire une gerbe, un faisceau pour l’accusation. — Gerbement : Jugement. V. Manger. — Gerberie : Tribunal. — Gerbier : Juge.

Delvau, 1866 : v. a. Condamner. Gerber à vioc. Condamner aux travaux forcés à perpétuité. Gerber à la passe ou à conir. Condamner à mort.

La Rue, 1894 : Juger, condamner.

France, 1907 : Juger, condamner. On réunit en gerbe tous les chefs d’accusation.

— Te voilà pris avec cinq vols qualifiés, trois assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois… tu seras gerbé à la passe.

(Balzac)

Gerbier

Vidocq, 1837 : s. m. — Juge.

Clémens, 1840 : Juge.

un détenu, 1846 : Juge. Meg des gerbiers ; le président d’un tribunal.

Delvau, 1866 : s. m. Avocat d’office, — dans l’argot des voleurs, qui, certainement à leur insu, donnent à leur défenseur, médiocre porte-toge, le nom du très célèbre avocat au parlement de Paris. Signifie aussi Juge.

La Rue, 1894 : Juge. Juré. Avocat d’office.

Virmaître, 1894 : Président de la Cour d’assises (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Juge. Celui qui gerbe.

France, 1907 : Juge.

Gerbierres

Rigaud, 1881 / La Rue, 1894 : Fausses clés.

France, 1907 : Fausses clefs.

Gibier

d’Hautel, 1808 : Pour dire femme ou fille de joie ; celui ou celle que l’on peut duper facilement.

Gibier d’amour

Delvau, 1864 : Jolie fille que l’on chasse — pour mieux la tenir et la posséder.

Vrai gibier d’amour, Colette,
Par moi fut prise au collet.

(Vaubertrand)

Gibier de Cayenne

Delvau, 1866 : s. m. Voleur, ou meurtrier, — dans l’argot du peuple.

Gibier de potence

Virmaître, 1894 : Filou, voleur, souteneur ; tous ceux qui, en un mot, se mettent en dehors des lois et sont justiciables de la planche à pain ou du carré des petites gerbes (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Tout individu qui se met hors la loi.

Gibier de saint-lazare

Delvau, 1864 : Fille publique, qui mérite toujours, peu ou prou, d’aller passer quelques jours ou quelques mois dans cette prison.

Gin

Delvau, 1866 : s. m. Genièvre, — dans l’argot des faubouriens, qui s’anglomanisent par moquerie comme les gandins par genre.

France, 1907 : Fausse eau-de-vie de baies de genièvre, que l’on fabrique en Angleterre avec des résidus de la distillation du whisky et aromatisé aux huiles de genièvre et de térébenthine. Le gin est la boisson ordinaire des femmes qui fréquentent les cabarets : c’est avec le gin qu’elles s’enivrent.

… Des pauvresses maigres à longues figures hâves et des gouges enluminées passent la tête et entrent. Elles avalent des potées de gin ou de bière, en silence, puis ressortent s’essuyant la bouche du revers de la main, ou du coin du tablier. Groupées, d’autres bavardent, essuyant des bouts de chansons ou des pas de gigue. Des jeunes de quinze ans et des vieilles de soixante hoquètent au même pot, et saoules de la même ivresse, hébétées, trébuchantes, sortent, se poussant, faisant place à d’autres, et ainsi jusqu’à minuit, l’heure où se vident les tavernes, où le publicain aidé du policeman pousse dans la rue, comme des paquets d’ordure, les clientes ivres-mortes.

(Hector France, Les Va-nu-pieds de Londres)

Fils du genièvre et frère de la bière,
Bacchus du Nord, obscur empoisonneur,
Écoute, ô gin ! un hymne en ton honneur.

(Auguste Barbier)

Laissons à l’Angleterre
Ses brouillards et sa bière !
Laissons-là dans le gin
Boire le spleen !

(Théodore de Banville)

Gingeolier

France, 1907 : Jujubier.

Ginger-beer

France, 1907 : Bière de gingembre. Anglicisme passé depuis quelque temps sur le boulevard. C’est une boisson composée de sucre, de jus de citron, de crème de tartre, de teinture de gingembre et d’eau. On met cette composition dans des cruchons de grès hermétiquement bouchés, que l’on tient debout dans un endroit frais, et après huit ou dix jours on obtient une boisson gazeuse, pétillante et rafraîchissante.

Godailler

d’Hautel, 1808 : Boire et manger avec excès à plusieurs reprises, riboter, faire ripaille.

Delvau, 1866 : v. n. Courir les cabarets. Ce verbe est un souvenir de l’occupation de Paris par les Anglais, amateurs de good ale.

Virmaître, 1894 : Courir les cabarets. Ce verbe est un souvenir de l’occupation de Paris par les Anglais, amateurs de good ale. A. D. Godailler est synonyme d’être en patrouille et aussi de flâner. Manquer un travail, c’est le godailler. Godailler, c’est ne jamais se trouver bien nulle part.
— On n’en fera jamais rien, c’est un mauvais ouvrier, il godaille sans cesse (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Flâner.

France, 1907 : Boire ; du vieux mot godale ou goudale, corruption de l’anglais good ale, bonne biére, ou de l’allemand goad ael, même signification.
On trouve godale dans le Roman de Berthe aux grands pieds :

Une rivière treuve qui d’un pendant avale ;
Volontiers en beust, mais trouble est cour godale.

Dans le roman d’Eustache Le Moine (XIIIe siècle), on lit goudale :

Por Diez ! biau Sire, passés nos
Je viens devers Nolrubellande (1),
Cinq ans ai esté en Irlande,
Tant ai beu de la goudale
Tout ai le vis et taint et pâle,
Or m’en revois boire des vins
À Argentuel ou à Prouvins.

(1) Le Northumberland, comté d’Angleterre.

Gorges chaudes (faire des)

France, 1907 : Se moquer de quelqu’un. D’après Didier Loubens, cette expression viendrait d’un terme de vénerie. « Gorge chaude est la façon de désigner la viande du gibier vivant ou récemment tué, que l’on donne aux oiseaux de proie, comme au faucon par exemple, et c’est parce que cet oiseau se montre très friand d’un pareil festin que l’on dit des personnes qui se réjouissent d’une chose qu’elles en font une gorge chaude ou, plus souvent, des gorges chaudes » Voilà qui est s’appeler chercher midi à quatorze heures. N’est-il pas plus simple de supposer que faire des gorges chaudes vient tout naturellement de rire au point de s’échauffer la gorge ?

Graillonner

d’Hautel, 1808 : Faire des efforts pour cracher ; expectorer continuellement.

Vidocq, 1837 : v. a. — Entamer une conversation à haute voix, de la fenêtre d’un dortoir sur la cour ; ou d’une cour à l’autre, correspondre avec des femmes détenues dans la même prison. Le règlement des prisons défend de Graillonner.

Larchey, 1865 : Parler (Vidocq). — Diminutif du vieux mot grailler : croasser. V. Roquefort.

Delvau, 1866 : v. n. Cracher fréquemment.

Delvau, 1866 : v. n. S’entretenir à haute voix, d’une fenêtre ou d’une cour à l’autre, — dans l’argot des prisons.

Rigaud, 1881 : Converser à haute voix, d’une cour de prison à l’autre, du dortoir à la cour.

Rigaud, 1881 : Cracher avec effort, tousser gras.

La Rue, 1894 : Écrire. Cracher. Parler d’une fenêtre à l’autre, dans une prison.

Rossignol, 1901 : Mal laver une chose ou un objet, c’est le graillonner.

France, 1907 : Écrire.

France, 1907 : Expulser avec effort des crachats.

France, 1907 : Parler ou chanter d’une voix grasse, parler d’une fenêtre de prison à une autre.

À 2 heures du matin, il y avait encore une vingtaine de buveurs graillonnant une complainte. Clarinette, les joues molles, stupide de sommeil, piquait des têtes dans le vide, tandis que Huriaux, vautré sur une table, dans une flaquée de bière, dormassait à poings fermés.

(Camille Lemonnier, Happe-Chair)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique