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Abatteur de bois

Delvau, 1864 : Fouteur, — son outil étant considéré comme une cognée, et la nature de la femme, à cause de son poil, comme une forêt.

Il n’étoit pas grand abatteur de bois, aussi étoit-il toujours cocu.

(Tallemant des Réaux)

Les beaux abatteurs de bois sont, comme les rois et les poètes, des rares aves.

(Baron Wodel)

Ce Jacques était un grand abatteur de bois remuant.

(Moyen de parvenir)

Il lui présenta cent mille choses que ces abatteurs de femmes savent tout courant et par cœur.

(Les Cent Nouvelles nouvelles)

Je me connais en gens ;
Vous êtes, je le vois, grand abatteur de quilles.

(Régnier)

Abuser d’une femme

Delvau, 1864 : En jouir charnellement, soit de gré, soit de force, — mais le plus souvent de gré, les femmes se plaisant à être ainsi abusées.

Vous êtes un infâme, vous avez lâchement abusé de moi pendant mon sommeil… — Vous m’en voulez donc ?… — Oui, parce qu’il fallait attendre que je fusse réveillée.

(Baron Wodel)

Accident

d’Hautel, 1808 : C’est un malheur causé par un accident. Phrase burlesque et facétieuse, usitée en parlant d’un léger accident, d’une chose que l’on peut aisément réparer.

Delvau, 1864 : Manque d’haleine dans le discours amoureux ; hasard malencontreux qui fait tomber (accidere, ad cadere) le membre viril au moment même où il devrait relever le plus orgueilleusement sa tête chauve.

La malheureuse Hortense
Vient de perdre, à Paphos,
Un procès d’importance
Qu’on jugeait à huis-clos ;
Son avocat, dit-elle,
Resta court en plaidant :
Voilà ce qui s’appelle
Un accident.

(Collé)

France, 1907 : Pêché ou crime, suivant le point de vue où l’on se place ou la position sociale de celui qui l’a commis. Ainsi, le petit baron de X a fait un faux, c’est un accident de jeunesse ; le ministre Y a barbotté dans les deniers publics, c’est un accident de l’âge mûr ; l’évêque Z a violé sa nièce, c’est un accident de vieillesse. Qui n’a pas eu peu ou prou dans sa vie quelque petit accident ?

Pauvre Paterne ! Il est tout aussi intéressant que les autres de la pléiade, peut-être même l’est-il davantage. Pourquoi le chef de l’école décadente — il y a une école décadente, oui, monsieur, — si plein d’indulgence pour ce qu’il appelle les « accidents » de Verlaine, est-il si implacable pour le tourneur de rondels, son collaborateur, qui n’a commis d’autre crime que de déménager une amie à la cloche de bois ?

(« Germinal », Mot d’Ordre)

Accointances (avoir des)

Delvau, 1864 : Commercer charnellement avec un homme lorsqu’on est femme, avec une femme lorsqu’on est homme.

Je supposai qu’elle avait eu des accointances avec le baron ou avec son laquais.

(A. Lireux)

De quelque valet l’accointance
Serait-ce bien votre désir ?

(Théophile)

C’est qu’à l’ombre des crucifix,
Souvent faites filles ou fils,
En accointant les belles-mères.

(G. Coquillart)

Il faut que quelqu’un se soit accointé que notre ménage a ainsi renforcé.

(Les Cent Nouvelles nouvelles)

Accoupler (s’)

Delvau, 1864 : Faire l’œuvre de chair, qui consiste dans une conjonction de deux créatures de sexes différents.

Il en est de certaine hommes comme des animaux ; ils n’aiment pas, ils s’accouplent aux femmes, qui pour eux ne sont que des femelles.

(Baron Wodel)

Administrer une douche

Delvau, 1864 : Faire pleuvoir le sperme dans le cul brûlant de la femme, — cette adorable folle dont nous sommes tous fous.

Le dieu des jardins en ce lieu
Une heureuse douche administre.

(Le Cabinet satyrique)

Je lui administrai une douche qui l’inonda et la fit crier comme à Panurge : Je naye, je naye, je naye !

(Baron Wodel)

Agir

Delvau, 1864 : Faire l’acte vénérien, — celui qui exige la plus grande dépense d’activité : Res, non verba !

Les poètes chantent la femme, les goujats la baisent ; les uns agissent pendant que les autres pensent : les goujats sont plus heureux que les poètes.

(Baron Wodel)

Allumette

d’Hautel, 1808 : Il est gros, comme une allumette. Se dit par raillerie d’un homme qui n’est ni grand ni robuste ; qui fait le tatillon, le querelleur et beaucoup de bruit.

Delvau, 1864 : Le membre viril, avec lequel on met le feu à tant de jeunes imaginations.

N’approche pas de moi ton allumette : tu me brûlerais, et je n’y suis pas disposée.

(Baron Wodel)

Modeste appelle une allumette
Ce que lui montre son amant.

(E. T. Simon)

Ardent (buisson)

France, 1907 : La touffe soyeuse de poils qui ombrage la partie du bas du ventre de la femme. Le très galant duc de Bourgogne créa l’ordre de la toison d’or en l’honneur du buisson ardent de la belle Marie de Crumbrugge.

La baronne de Santa-Grue,
Sous les baisers de son amant
— Qui ne s’oublie en tel moment ? —
Émit une note incongrue.

L’amoureux en reste bredouille
Et tout aussitôt s’interrompt ;
Puis s’incline, courbe le front
Et dévotement s’agenouille.

Mais elle, payant de toupet,
Lui dit, comme s’il se trompait :
— Qu’est-ce, m’amour ? — Vive l’Église !

Je crois, tel miracle m’aidant ;
J’entends sortir, nouveau Moïse,
Une voix du buisson ardent.

Ardillon

d’Hautel, 1808 : Pointe de métal attachée à la chape d’une boucle ; le peuple dit, par corruption, Arguillon.

Delvau, 1864 : Le membre viril, soit parce qu’il pique, soit parce qu’il brûle.

Au lieu de sentir lever son ardillon, il se sentait plus froid qu’à l’ordinaire.

(D’Ouville)

Je sens ton ardillon… Ah ! je le sens… Chien ! chien ! tu me brûles…

(Baron Wodel)

Arthur

Delvau, 1864 : Nom poli qu’on donne à l’amant de cœur d’une femme galante. C’est le chevalier à la mode de Dancourt.

Toute lorette, inévitablement, a son Arthur, comme toute fille publique son maquereau, comme toute pomme pourrie son ver.

(Baron Wodel)

Larchey, 1865 : Voir Amant de cœur.

Quant aux Arthurs de Ces Dames.

(Delvau)

Arthur : Homme à prétentions galantes.

Un haut fonctionnaire bien connu, membre d’une académie, Arthur de soixante ans.

(De Boigne)

Delvau, 1866 : Amant de cœur, — dans l’argot de Breda-Street.

France, 1907 : Amant de cœur d’une fille ou homme à bonnes fortunes.

Baron

d’Hautel, 1808 : Un baron de la crasse. Surnom dérisoire que l’on donne à un homme affecté dans ses manières et guindé dans ses habillemens, qui sans biens, sans titres, sans fortune, prend des airs de cour, et veut trancher du grand seigneur.

Baron de la crasse

Delvau, 1866 : s. m. Homme gauche et ridicule en des habits qu’il n’a pas l’habitude de porter, — dans l’argot du peuple, qui se souvient de la comédie de Poisson.

Rigaud, 1881 : Se disait au XVIIIe siècle d’un homme grotesque et ridicule dans sa mise, d’un homme qui singeait les gens de qualité. Poisson a laissé une comédie sous le titre du Baron de la Crasse.

France, 1907 : Homme sale, et mal habillé, qui se donne des airs de gentilhomme.

Baron de la grasse

Virmaître, 1894 : Individu malpropre, sale, puant, dégoûtant, ne se débarbouillant, suivant une vieille expression, que lorsqu’il pleut (Argot du peuple).

Baronifier

Delvau, 1866 : v. a. Créer quelqu’un baron, — dans l’argot du peuple, qui a vu mousser de près la Savonnette Impériale.

Bas-bleuisme

Delvau, 1866 : s. m. Maladie littéraire spéciale aux femmes qui ont aimé et qui veulent le faire savoir à tout le monde. Le mot a été créé récemment par M. Barbey d’Aurevilly.

France, 1907 : Manie des désexées.

Les filles trop savantes font généralement de piètres ménagères, et notre société atteindra sûrement la fin du siècle et celle de plusieurs autres avant que les champions et championnes du Droit des femmes soient parvenus à faire entrer dans la cervelle rétive du mâle que, pour une épouse selon l’évangile des maris, l’étude des logarithmes et les recherches philosophiques ou linguistiques ne valent pas l’art modeste enseigné par le baron Brisse, celui d’accommoder les restes.
Nous sommes et resterons longtemps encore, nous autres grossiers barbus, courbés sous le prosaïsme des appétits matériels ; nous n’avons pas changé depuis Molière, et, comme le bonhomme Chrysale, nous vivons de bonne soupe et non de beau langage ; et si nos femmes s’occupent de belles-lettres, qui torchera les enfants et soignera le pot-au-feu ?

(Hector France, La Taverne de l’Éventreur)

Blagueur

d’Hautel, 1808 : Menteur ; hâbleur ; fanfaron ; persiffleur ; mauvais plaisant.

Clémens, 1840 : Menteur.

Delvau, 1866 : s. m. Gascon né sur les bords de la Seine, dont le type extrême est le baron de Worsmspire et le type adouci le Mistigris de Balzac.

Cassement

France, 1907 : Acte d’entrer dans une maison par effraction.

…Il était arrangé entre nous qu’on barbotterait chez le baron ce qui pourrait s’emporter… mais non pas qu’on tuerait… du pégrage, j’en suis tant qu’on voudra, du cassement ça va encore, mais du buttage (assassinat), jamais de la vie !

(E. Lepelletier, Les Secrets de Paris)

France, 1907 : Genre de punition en usage dans certains établissements religieux et qui consiste en une diète qui se dose suivant la gravité de la faute commise. L’enfant puni reste cinq, six, huit jours sans recevoir autre chose à manger que du pain sec et de l’eau.
Ça lui casse, en effet, bras et jambes, sans compter l’estomac.

Causer

d’Hautel, 1808 : Assez causé. Pour, n’en dites pas davantage, silence, chut, motus.

Delvau, 1864 : Faire l’amour. C’est par antiphrase, sans doute, puisqu’on ne parle guère lorsqu’on baise : on a trop à faire pour cela.

Asseyons-nous sur ce canapé, mon ami, et… causons.

(Lemercier de Neuville)

Il dit à Baron que, quoiqu’il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimerait mieux être obligé d’y danser tous les jours, que d’être seulement une heure à causer avec la maréchale.

(La France galante)

France, 1907 : Faire l’amour, dans l’argot des bourgeoises, qui n’osent salir leurs lèvres du gros mot baiser. « Mon mari m’a causé ce matin. »

Une femme qui aime, et qui veut être aimée toujours, doit tenir l’homme par le cerveau, par le cœur, par les sens — et par le bec !
Les ménages n’en iraient que mieux ; la patrie n’en irait pas plus mal.
Ou est toujours à nous parler de la dépopulation de la France : eh bien ! les provinces où on peuple le plus sont celles où on mange le mieux…
Quiconque mange bien au logis, y reste ; quiconque y reste, y… cause.
Méditez cela, mes belles, et soignez le menu des maris !

(Jacqueline, Gil Blas)

Chambrer

Delvau, 1864 : Sécurité que l’en prend en renfermant dans sa chambre l’homme ou la femme qu’on destine à ses plaisirs amoureux, dans la crainte qu’ils ne portent à d’autres une partie du tribut que l’on se réserve.

Ailleurs, la comtesse, avec moins d’égards pour son estomac, chambre le joli Fessange.

(Les Aphrodites)

Sachez, dit-il, que je chambre
Certaine femme de chambre.

(Grécourt)

Fustier, 1889 : Perdre, voler. Argot des grecs.

France, 1907 : Voler ; argot des voleurs et des grecs.

C’est un grec de profession. Il a travaillé successivement sous le nom de marquis de… de vicomte de… de comte de… de baron… Il a des commanditaires…. C’est lui qui chambra M. Gordon Bennett pour le compte d’un grand d’Espagne de je ne sais quelle classe.

(Hogier-Grison, Les Hommes de proie)

Chanteur

Vidocq, 1837 : s. m. — Celui qui fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou l’autorité dans la confidence de sa turpitude. Ce serait une entreprise pour ainsi dire inexécutable que dévoiler tous les chantages, et seulement esquisser la physiologie de tous les Chanteurs. Après avoir parlé des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques, auxquels ils accordent ou refusent des talens suivant que le chiffre de leurs abonnemens est plus ou moins élevé ; ceux qui vous menacent, si vous ne leur donnez pas une certaine somme, d’imprimer dans leur feuille une notice biographique sur vous, votre père, votre mère ou votre sœur, qui vous offrent à un prix raisonnable l’oraison funèbre de celui de vos grands parens qui vient de rendre l’ame ; du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les anniversaires ; du poète qui a des dithyrambes pour toutes les naissances et des élégies pour les les morts, il en resterait encore beaucoup d’autres, Chanteurs par occasion sinon par métier ; et parmi ces derniers il faudrait ranger ceux qui vendent leur silence ou leur témoignage, l’honneur de la femme qu’ils ont séduite, une lettre tombée par hasard entre leurs mains et mille autres encore ; mais comme il n’y a pas de loi qui punisse le fourbe adroit, le calomniateur, le violateur de la foi jurée ; comme tous ceux dont je viens de parler sont de très-honnêtes gens, je ne veux pas m’occuper d’eux.
Les bornes de cet ouvrage ne me permettent de parler que des individus que les articles du Code Pénal atteignent ; si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je me détermine à écrire le recueil des ruses de tous les fripons qui pullulent dans le monde, fripons auxquels le procureur du roi donne la main, et qui sont salués par le commissaire de police, il faudra que je me résolve à écrire un ouvrage plus volumineux que la Biographie des frères Michaud.
Si quelquefois de très-braves gens n’étaient pas les victimes des Chanteurs, on pourrait, sans qu’il en résultât un grand mal, laisser ces derniers exercer paisiblement leur industrie ; car ceux qu’ils exploitent ne valent guère plus qu’eux ; ce sont de ces hommes que les lois du moyen âge, lois impitoyables il est vrai, condamnaient au dernier supplice ; de ces hommes dont toutes les actions, toutes les pensées, sont un outrage aux lois imprescriptibles de la nature ; de ces hommes que l’on est forcé de regarder comme des anomalies, si l’on ne veut pas concevoir une bien triste idée de la pauvre humanité.
Les Chanteurs ont à leur disposition de jeunes garçons doués d’une jolie physionomie, qui s’en vont tourner autour de tel financier, de tel noble personnage, et même de tel magistrat qui ne se rappelle de ses études classiques que les odes d’Anacréon à Bathylle, et les passages des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis ; si le pantre mord à l’hameçon, le Jésus le mène dans un lieu propice, et lorsque le délit est bien constaté, quelquefois même lorsqu’il a déjà reçu un commencement d’exécution, arrive un agent de police d’une taille et d’une corpulence respectable : « Ah ! je vous y prends, dit-il ; suivez-moi chez le commissaire de police. » Le Jésus pleure, le pécheur supplie ; larmes et prières sont inutiles. Le pécheur offre de l’argent, le faux sergent de ville est incorruptible, mais le commissaire de police supposé n’est pas inexorable : tout s’arrange, moyennant finance, et le procès-verbal est jeté au feu.
Ce n’est point toujours de cette manière que procèdent les Chanteurs, c’est quelquefois le frère du jeune homme qui remplace le sergent de ville, et son père qui joue le rôle du commissaire de police ; cette dernière manière de procéder est même la plus usitée.
Beaucoup de gens, bien certains qu’ils avaient affaire à des fripons, ont cependant financé ; s’ils s’étaient plaint, les Chanteurs, il est vrai, auraient été punis, mais la turpitude des plaignans aurait été connue : ils se turent et firent bien.
Un individu bien connu, le sieur L…, exerce depuis très-long-temps, à Paris, le métier de Chanteur, sans que jamais la police ait trouvé l’occasion de lui chercher noise ; ses confrères, admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l’ont surnommé le soprano des Chanteurs. Je ne pense pas cependant qu’il lui manque ce que ne possèdent pas les sopranos de la chapelle sixtine.

Clémens, 1840 : Celui qui fait contribuer les rivettes.

un détenu, 1846 : Voleur pédéraste.

Halbert, 1849 : Voleur spéculant sur la bienfaisance.

Delvau, 1866 : s. m. Homme sans moralité qui prend en main la cause de la morale quand elle est outragée par des gens riches.

Rigaud, 1881 : Misérable gredin qui exerce l’art du chantage. Le prototype du chanteur est celui qui exploite les passions honteuses des émigrés de Gomorrhe, qu’il sait faire financer sous menace de révéler leurs turpitudes. Quelquefois des compères interviennent sous les espèces de faux agents des mœurs. — Le nombre des chanteurs est infini, et le chantage s’exerce sur toutes les classes de la société.

France, 1907 : Individu qui prend en main la cause de la morale quand il croit, qu’il peut en résulter un avantage pour lui. On dit aussi maître chanteur.

Michelet souhaitait un art qui sût toucher et anoblir les simples. Nos ministres m’ont de goût que pour la musique du baron de Reinach. C’est qu’ils confondent le chant et le chantage. Ils tiennent pour le meilleur des musiciens le plus fameux des maîtres chanteurs.

(Maurice Barrés, Le Journal)

Chéquards

Virmaître, 1894 : Les députés, ou, du moins, les Cent-Quatre à qui on reprocha si vivement d’avoir reçu des chèques du baron de Reinach et du fameux Arton (Argot du peuple). N.

Chipoter

d’Hautel, 1808 : Lanterner, barguigner, faire quelque chose contre son gré, manger de mauvais cœur et sans appétit.

Delvau, 1866 : v. n. Faire des façons ; s’arrêter à des riens. Ce mot appartient à la langue romane. Signifie aussi : Manger du bout des dents.

Fustier, 1889 : Être regardant, liarder.

Il doit également ne jamais chipoter sur le prix des consommations.

(Frondeur, 1880)

Virmaître, 1894 : Marchander. Chipoter dans son assiette avant de manger (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Bavarder, cancaner.

France, 1907 : Manger du bout des dents.

Cette fille, aux goûts de perruche, croquant des radis et des pralines, chipotant la viande et vidant des pots de confiture, avait des comptes de cinq mille francs par mois rien que pour la table. C’était, à l’office, un gaspillage effréné, un coulage féroce qui éventrait les barriques de vin, qui roulait des notes enflées pur trois ou quatre vols successifs.

(Émile Zola, Nana)

France, 1907 : Rogner, rapiner.

La baronne ne parlait que de cinquante louis, de champagne frappé, de faisans truffés, elle n’allait qu’aux premières, dans sa loge ou dans celle de l’Empereur, tandis que Mlle Balandard chipotait un sou à sa bonne sur une botte de navets ; elle ne buvait que du cidre, n’aimait que l’oie aux marrons, parce qu’avec la graisse on pouvait faire la soupe toute une semaine : elle n’allait jamais au spectacle qu’avec les billets de faveur que lui donnait uns ouvreuse de ses amies.

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Cliché

Larchey, 1865 : Invariable. — Synon. de Stéréotypé et emprunté comme lui à certains procédés d’impression.

Tel est le discours cliché que le vénérable baron Taylor a en réserve pour toutes les circonstances.

(Figaro)

Delvau, 1866 : s. m. Phrase toute faite, métaphore banale, plaisanterie usée, — dans l’argot des gens de lettres.

Rigaud, 1881 : Diarrhée. — Avoir la cliché. Le petit vin d’Argenteuil donne la cliché.

Boutmy, 1883 : s. m. Réplique ou propos qui est toujours le même. Tirer son cliché, c’est avoir toujours la même raison à objecter ou dire constamment la même chose.

France, 1907 : Banalité ressassée à la tribune ou dans la presse. Tirer son cliché, répéter toujours la mème chose.

Un paquet tout fait, que chacun se repasse de confiance, sans avoir jamais eu l’indiscrétion de l’ouvrir. C’est le paletot, l’écaille du lieu commun.

(Dr Grégoire, Turlutaines)

Qu’est-ce qui a jamais su ce que c’était, au fond, qu’un honnête homme ? On condamne, tous les jours, en police correctionnelle, des gens arrivés à la limite de la vie et qui, la veille encore de l’arrêt, passaient pour « d’honnêtes gens ! » Ainsi des « femmes fidéles » dont la vertu n’attend que la découverte de l’adultère : ainsi des « amies dévouées » dont une trahison ferait déchirer le masque demain ; ainsi des « politiques habiles » qui sont toujours à la veille de faire quelque abominable sottise. Autant de clichés qui ne demandent qu’à être démentis par les événements. Feuilles mortes, feuilles mortes que le vent emporte sur les allées humides du bois, vous êtes l’image de toutes ces choses, dans le fragile néant où nous sommes nous mêmes emportés.

(Armand Silvestre)

Comemensal (vol au)

Vidocq, 1837 : Il est de ces vérités qui sont devenues triviales à force d’être répétées ; et parmi elles, il faut citer le vieux proverbe qui dit que : Pour n’être jamais trompé, il faut se défier de tout le monde. Les exigences du proverbe sont, comme on le voit, un peu grandes ; aussi n’est-ce que pour prouver à mes lecteurs que je n’oublie rien, que je me détermine à parler du vol au commensal ; seulement, je me bornerai à rapporter un fait récemment arrivé à Saint-Cloud.
Paris est environné d’une grande quantité de maisons bourgeoises habitées par leurs propriétaires ; ces propriétaires, durant la belle saison, louent en garni les appartemens dont ils ne se servent pas, et si le locataire paie cher et exactement, si son éducation et ses manières sont celles d’un homme de bonne compagnie, il est bientôt un des commensaux de la famille. Bon nombre de vols et d’escroqueries commis par ces hommes distingués, devraient cependant avoir appris depuis long-temps aux gens trop faciles, le danger des liaisons impromptu, mais quelques pièces d’or étalées à propos font oublier les mésaventures du voisin, surtout à ceux qui sont doués d’une certaine dose d’amour-propre, qualité ou défaut assez commun par le temps qui court.
Dans le courant du mois d’avril 1836, un individu qui prétendait être un comte allemand (ce qui au reste peut bien être vrai, car tout le monde sait que rien, en Germanie, n’est plus commun que les comtes et les barons), arriva à Saint-Cloud et prit le logement le plus confortable du meilleur hôtel de la ville ; cela fait, il visita un grand nombre d’appartements garnis, mais aucun ne lui plaisait ; enfin il en trouva un qui parut lui convenir : c’était celui que voulait louer un vieux propriétaire, père d’une jeune et jolie fille ; le prix de location convenu, le noble étranger arrête l’appartement ; il paie, suivant l’usage, un trimestre d’avance, et s’installe dans la maison.
Le comte se levait tard, déjeunait, lisait, dînait à cinq heures, il faisait quelques tours de jardin, puis ensuite il rentrait chez lui pour lire et méditer de nouveau ; cette conduite dura quelques jours, mais ayant par hasard rencontré dans le jardin Mme L… et sa fille, il adressa quelques compliments à la mère, et salua respectueusement la demoiselle : la connaissance était faite. Bientôt il fut au mieux avec ses hôtes, et il leur apprit ce que sans doute ils désiraient beaucoup savoir : il était le neveu, et l’unique héritier, d’un vieillard qui, par suite de malheurs imprévus, ne possédait plus que soixante et quelques mille francs de rente.
« On ne saurait trop faire pour un homme qui doit posséder une fortune aussi considérable, se dit un jour M. L…, monsieur le comte est toujours seul, il ne sort presque jamais, il doit beaucoup s’ennuyer ; tâchons de le distraire. » Cette belle résolution une fois prise, M. L… invita le comte à un grand dîner offert à un ancien marchand d’écus retiré, qui avait conservé les traditions de son métier, et qui savait mieux que personne ce que peut rapporter un écu dépensé à propos. Cette réunion fut suivie de plusieurs autres, et bientôt le comte, grâce à ses manières empressées, à son extrême politesse, devint l’intime ami de son propriétaire. Le comte avait dit qu’il attendait son oncle, et des lettres qu’il recevait journellement de Francfort, annonçaient l’arrivée prochaine de ce dernier ; l’oncle priait son neveu de lui envoyer la meilleure dormeuse qu’il pourrait trouver, de lui choisir un logement, etc. Comme on le pense bien, le gîte de l’oncle fut choisi dans la maison de M. L…, l’époque de son arrivée étant prochaine. Le comte, sur ces entrefaites, demande la jeune personne en mariage, les parens sont enchantés, et la jeune fille partage leur ravissement.
M. R***, l’ami de la famille, est mis dans la confidence ; le comte lui demande des conseils, et parle d’acheter des diamans qu’il destine à sa future ; mais comme il ne connaît personne à Paris, il craint d’être trompé, M. R*** conduit lui-même le comte chez un bijoutier de ses amis, auquel il le recommande. Un comte présenté par M. R***, qui a été payeur de rentes trente-six à quarante ans, et qui doit certainement connaître les hommes, devait inspirer de la confiance, enfin M. le comte achette des boucles d’oreilles superbes, qu’il remet à sa prétendue ; il fait tant et si bien, qu’il obtient pour 16 à 18,000 fr. de diamans sans argent ; le bijoutier, qui croyait voir dans M. le comte une ancienne connaissance de M. R***, livra aveuglément. Mais il fallait reprendre les boucles d’oreilles données à la prétendue. Le comte dit à la demoiselle : « Il me semble que les boucles d’oreilles qu’on vous a remises ne sont pas aussi belles, à beaucoup près, que celles que je vous destinais. » Il les examine : « C’est infâme, dit-il, d’avoir ainsi changé les diamans ; il y a plus de 1,500 fr. de différence ; je ne puis souffrir cela, etc. »
Il doit aller au-devant de son oncle, il emprunte 7 à 800 fr. au beau-père, qui, pour ne pas fatiguer M. le comte, porte les 800 fr. dans ses poches ; mais, arrivé à Paris, le comte prit la peine de le décharger de ce fardeau, et ne revint plus.
Il emporta 16 à 18,000 fr. au bijoutier, 800 fr. à son beau-père en herbe, et 800 fr. au traiteur.
Il est inutile d’ajouter que l’oncle d’Allemagne n’était qu’un compère qui s’est prêté à cette manœuvre.

Coquine

Delvau, 1864 : Femme ou fille qui aime l’homme — ou qui fait semblant de l’aimer pour avoir son argent.

Avec ton piston qui fascine.
La fille honnête et la coquine,
On assur’ qu’il possède encor
Le talent de donner du cor.

(Jules Poincloud)

Nous sommes liés, le baron et moi, par nos coquines.

(H. de Balzac)

Rigaud, 1881 : Éphestion de trottoir, — dans le jargon des voleurs. Mot très usité pour le moment.

Rossignol, 1901 : Voir chatte.

Cracher, cracher au bassin ou au bassinet

Larchey, 1865 : Donner de l’argent de mauvaise grâce. — Allusion au bassin qu’on présente pour les quêtes.

Tu dois faire cracher encore 150.000 francs au baron.

(Balzac)

Crasse, crasseux

France, 1907 : Lésinerie, ladrerie, indélicatesse.

Crasseux, sale, se prend figurément dans le sens de ladre, indélicat ; et, par suite, faire une crasse se prend pour une lésinerie, un acte d’avarice sordide et mesquin. Rattacher le mot au personnage d’une comédie (de Poisson ?), le Baron de la Crasse, personnage agrémenté de ce vilain défaut.

(Intermédiaire des chercheurs et curieux)

L’expression faire une crasse, dit Francisque Sarcey, est très usitée dans la langue familière des Parisiens parisiennants, gens de lettres, artistes, boursiers, etc.
Crasse est um pseudonyme de mauvais procédé. Delvau ne mentionne pas le mot dans son Dictionnaire de langue verte, mais Lucien Rigaud, dans son Dictionnaire de l’argot parisien, ne manque pas de le donner.
L’étymologie est assez facile à établir par analogie. Rappelez-vous d’ailleurs que, dans la vieille langue littéraire, crasseux ne voulait pas dire seulement sale où avare, mas encore désagréable, insupportable, fertile en mauvais procédés.
Mon crasseux de mari… cela disait tout : c’était un homme qui ne faisait que des crasses à sa femme.

Daron, daronne

Larchey, 1865 : Père, mère. — Daron de la rousse : Préfet de police. — Daronne du mec des mec. Mère de Dieu. V. Rebâtir.

Rigaud, 1881 : Maître, maîtresse. — Père, mère. — Daron de la raille, de la rousse, préfet de police. — Daronne du Mec des Mecs, daronne du grand Avre ou Havre, la mère de Dieu, — dans l’ancien argot.

La Rue, 1894 : Maître, maîtresse. Père, mère.

Hayard, 1907 : Père, mère.

France, 1907 : Patron, patronne. Se dit aussi pour père et mère. Ce mot signifiait, dans le vieux langage, vieillard rusé. Il est encore employé, dans la Flandre française, dans le sens de maître de maison, et comme équivalent de chef de famille. Selon toute probabilité, c’est une corruption de baron, autrefois employé dans le sens de maître, de mari ; à moins, comme le dit Larousse, qu’il ne vienne de la racine sanscrite dar, déchirer, diviser, le maître de la maison divisant, faisant les parts aux siens.

Le daron, à pas lents, parcourt du même jour
La ville, les faubourgs et jardins tour à tour.

(Anonyme)

La double signification de mère et maîtresse de maison se retrouve dans les lettres adressées, de la prison de Luxembourg, à sa chère Lucile, par Camille Desmoulins. Il appelle constamment daronne Mme Duplessis, sa belle-mère, avec qui il habitait à Cachan.

(Intermédiaire des chercheurs et curieux)

Décavage

Rigaud, 1881 : Misère, ruine.

France, 1907 : État du joueur qui a perdu.

Vous connaissez le célèbre baron Rapineau. Le voici près du croupier, étalant sa face mafflue, son nez d’oiseau de proie et son ventre de silène. Une rosette raccrochée dans de véreuses affaires s’épanouit, insolente et énorme, sur son veston anglais. Un officier, en la voyant, met la sienne dans sa poche.
Il joue gros jeu, le maltôtier. De combien de larmes et de sueurs furent arrosés les billets volés qu’il entasse et les rouleaux d’or qu’il éventre sur le tapis ! Il perd, il gagne, il reperd. Hier, il a ramassé cent mille francs ; aujourd’hui, c’est la revanche de la banque, c’est le décavage !

(Hector France, Monaco)

Dégommer

un détenu, 1846 : Mourir, cesser de vivre.

Larchey, 1865 : Destituer.

Réélu ! — Dégommé !

(Gavarni)

Delvau, 1866 : v. a. Destituer, casser d’un grade, — dans l’argot des troupiers. Se dégommer. S’entre-tuer.

Rigaud, 1881 : Surpasser. — Destituer.

Fustier, 1889 : Mourir. Dégommé, mort. Quart des dégommés, commissaire des morts.

France, 1907 : Casser, en argot militaire, un caporal ou un sous-officier de son grade. Destituer un fonctionnaire, lui enlever sa gomme.

La cour, qui en voit de raides cependant, a eu de la peine à digérer celle-là. Toutelois, on n’ose jamais tenir grande rigueur à un premier ministre. Timidement la magistrature lui a posé cette petite question : Mais vous êtes trigame ?
— C’est bien possible, a répondu Crispi, mais je suis aussi ministre. Si vous ne me f… pas la paix, je vous dégomme.

(Le Petit Pioupiou)

N’est-ce pas la gomme qu’on emploie pour donner à une étoffe la roideur, le poli, l’éclat ? Quand cette étoffe est dégommée, elle a perdu son lustre, elle est devenue chiffon. Un homme maladif, souffrant, est, dit-on, dégommé. C’est une expression très juste et qui lait image. Voyez ce préfet, à la démarche roide et fière, au regard olympien. Il fait trembler son département. — Vienne un simple télégramme, trois mots… Il est démissionné — non, il est dégommné. Son œil se voile, sa raideur s’affaisse. (J’en ai connu un qui avait perdu en une nuit dix centimètres de sa taille.) Le frac vulgaire, ou le démocratique paletot-sac, a remplacé l’habit brodé. Dégommé ! oh ! oui, dégommé !

(Baron Piot)

France, 1907 : Mourir.

— Comment ! Le colonel est dégommé ! C’est pour ça qu’on est si joyeux ! C’était pourtant un brave brave homme.
— Brave homme, c’est possible ! mais ça va faire de l’avancement ! de l’avancement, mon bon, de l’avancement…

(Hector France, L’Homme qui tue)

France, 1907 : Surpasser.

Dégrafée

Hayard, 1907 : Prostituée élégante.

France, 1907 : Jeune personne de mœurs plus que légères.

Chez une de nos dégrafées :
Après déjeuner, le vieux baron de X… ayant trop présumé de ses forces, s’affale tout à coup sur le canapé, pris d’une syncope.
La belle, effrayée, sonne et dit à sa camériste qui accourt :
— Des sels, vite, des sels !
Le vieux, se remettant un peu et entr’ouvrant péniblement un œil :
— Non, du poivre, plutôt !

(Ange Pitou)

Deux dégrafées de haute marque parlent chacune de son seigneur et maître avec une égale désinvolture.
— Il est très gentil le baron, mais il m’embête.
— Comme le comte, alors !
— Dame ! Il est toujours sur mon dos.
— Moi, c’est le contraire !

(Gil Blas)

Écurer son chaudron

Delvau, 1866 : v. a. Aller à confesse, — dans l’argot du peuple, pour qui c’est un moyen de nettoyer sa conscience de tout le vert-de-gris qu’y ont déposé les passions mauvaises.

France, 1907 : Aller se confesser.

La petite baronne de Folle-Biche, fidèle aux devoirs du carême, écure son chaudron, pardon ! met à nu son âme devant le révérend père Barbabouc :
— J’ai trompé mon mari.
— Combien de fois, mon enfant ?
— Deux fois, mon père.
Le confesseur, après le speech d’usage, donne l’absolution. Mais, au moment de partir, la pénitente ajoute :
— Mon père, un détail : j’ai oublié de vous dire que c’était deux fois par jour !

Émile

Delvau, 1864 : Nom donné aux pédérastes que précédemment l’on appelait Tantes (V. ce mot). Les Émiles étaient en société, à Paris, en 1864. Leurs statuts ont été imprimés. La police, avertie de ces réunions, y fit une descente et fit fermer un établissement de marchand de vins de la Barrière de l’École, où ils se réunissaient. De hauts fonctionnaires furent compromis. Une chanson fut faite à cette occasion. Les patients s’habillaient en femme pour recevoir leur Émile. — Un dessinateur avait consenti à reproduire les poses lubriques de toutes ces scènes de sodomie.

Extrait d’une lettre du baron de Heeckeren, sénateur, saisie : « … Je ne pourrai venir à la réunion qu’à minuit, réservez-moi Dupanloup… »
— Duc de Mouchy. Jeune attaché d’ambassade, très connu pour ses goûts non-conformistes…, comme patient… S’habille ordinairement en femme, — Général d’Herbillon (Émile), général de division et sénateur.
Étaient encore acteurs dans la pièce : — Duc de Valmy, secrétaire d’ambassade. — Davilliers (J.-P.-E.), chef du deuxième bureau, première division, ministère de la guerre. Lieutenant d’état-major. Proxénète et mignon. On faisait des cancans sur lui dans son bureau ; indigné de bruits qui ternissaient son honneur, il fut s’en plaindre à son protecteur, le général Castelnau, chef de sa division au ministère. Le général, qui ne voulait pas que son protégé eût la réputation d’une putain, lui promit de faire cesser les bruits qui couraient. Il pria le préfet de police de faire use enquête ; pour toute réponse, le préfet lui montra une photographie représentant son protégé dans l’exercice de ses fonctions.
Plusieurs dénonciations étaient arrivées à la préfecture de police ; la plus drôle est celle d’un propriétaire qui, voyant arriver une masse de soldats dans la maison folichonne, et apprenant qu’on y avait apporté des uniformes de préfets, de sénateur, d’évêques, crut à un complot et en écrivit à la préfecture.

(La Sultane Rozréa, p. 21.)

France, 1907 : Souteneur ; pédéraste.

Été de la Saint-Martin

France, 1907 : La Saint-Martin tombe le 11 novembre, et généralement, à ce moment de l’automne, il y a encore de beaux jours, phénomène expliqué par la raison que la terre, du 11 au 13 novembre, comme du 10 au 12 août, se meut dans un point de son orbite où elle rencontre des fragments de planètes qu’elle attire et qui, en tombant dans notre atmosphère, s’enflamment et se consument par suite de la prodigieuse vitesse de leur chute. Du 1er au 11, ces fragments de planètes renvoient à la terre la chaleur qu’ils reçoivent eux-mêmes du soleil.
On appelle donc au figuré été de la Saint-Marin les retours de jeunesse que l’on remarque souvent aux personnes qui ont dépassé la cinquantaine, et aussi la dernière beauté des femmes.
Tony Révillon l’a décrit de façon charmante :
« L’homme a dépassé la cinquantaine, ses cheveux ont blanchi ; il n’appartient plus qu’aux lettres, à la science, à la politique, à l’ambition ; ses tendresses sont des tendresses de père.
Il rencontre une jeune femme, il l’aime, et, il retrouve en l’aimant la fraîcheur d’impressions de la jeunesse, les émotions de la vingtième année.
Être aimé, il ne l’espère plus, et cela le rend timide. Aimer, il l’ose encore, et cet amour le réchauffe et le renouvelle. Son pas alourdi devient léger, son regard retrouve la flamme. C’est Booz et Ruth, David et Bethsabée, c’est Diderot et la petite Voland, le baron Gentz et Fanny Essler.
C’est l’été de la Saint-Martin. »

À la Saint-Martin,
L’hiver en chemin,

dit un vieux proverbe.

À la Saint-Martin
Faut goûter le vin,
Nostre dame après,
Pour boire il est prêt,

ajoute le Calendrier des bons laboureurs.

Être à l’ombre

Delvau, 1866 : v. n. Être en prison, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Être en prison.

Entre deux boursicotiers.
— Quelle chaleur, bé, baron !
— M’en parlez pas, je suis en nage.
— Oui, ça doit même pas mal vous incommoder !
— Pourquoi ça ?
— Dame ! ne venez-vous pas de passer un an à l’ombre ?

Excusez, excusez du peu !

France, 1907 : Locution admirative et ironique. On s’étonne de l’énormité d’une chose en lui appliquant le mot peu.

Le baron Rapinard s’est fait, en volant ses concitoyens, cent mille livres de rentes.
— Excusez du peu.

Faire sa tête

France, 1907 : Même sens que faire sa gueule.

France, 1907 : Se maquiller, en argot théâtral.

L’autre soir, étant monté dans la loge de Baron, aux Variétés, je trouvai l’artiste debout et penché sur une petite glace, en train de faire sa tête.

(Paul Alexis)

Francs-bourgeois ou drogueurs de la haute

Vidocq, 1837 : s. m. — Les pauvres diables que l’on rencontre sur la voie publique, sales et éclopés, accroupis les genoux dans la boue au coin d’une borne, et auxquels on jette un sol sans seulement daigner laisser tomber sur eux un regard de commisération, ne sont pas les seuls mendians que renferme la bonne ville de Paris. Il y a des mendians là où on ne croit trouver que des gens possédant pignon sur rue, ou une inscription sur le grand livre ; au café de Paris, au concert Musard, par exemple, quelquefois même au balcon de l’opéra, assis entre un diplomate qui lorgne les tibias de Fanny Essler, ou un banquier qui se pâme aux roulades de Mlle Falcon. Ces mendians, il est vrai, ne sont pas couverts de haillons, ils ne sont ni tristes, ni souffreteux ; bien au contraire, leur linge est d’une blancheur éblouissante, leurs gants d’une extrême fraîcheur, le reste à l’avenant ; leur teint est fleuri et leur regard fixe.

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable,

a dit quelque part le régent du Parnasse, et jamais ce vers ne fut cité plus à propos. Comment ! me direz-vous, ce jeune dandy, cette petite maîtresse pimpante et minaudière, ce vieillard à cheveux blancs qui porte à sa boutonnière une brochette de décorations, tous ces individus qui paraissent si gais, si contens, si insoucieux du temps qui passe, sont des mendians ? Eh ! mon Dieu oui ! Prenez seulement la peine de lire cet article, vous connaîtrez tous les mystères de leur existence ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous avez rompu avec tous les nobles sentimens, vous pourrez suivre leur exemple, et mener bonne et joyeuse vie sans vous donner beaucoup de peine.
C’est un agent de police, dit-on de l’homme qui mène, dans la moderne Babylone, la vie d’un sybarite, et auquel on ne connaît ni revenus ni industrie. Quelle profonde erreur ! Quelqu’élevé que soit le chiffre des fonds secrets, le nombre des agens soldés du ministère de l’intérieur, de la préfecture de police et de l’état-major de la place des Tuileries, du Palais-Royal, est trop considérable pour que chacun d’eux puisse recevoir mensuellement une bien forte somme ; l’individu dont l’existence paraît un problème insoluble, est tout simplement un Franc Bourgeois, ou Drogueur de la Haute, et voici comment il procède.
L’Almanach du Commerce, l’Almanach Royal, celui des vingt-cinq mille adresses, sont les mines qu’il exploite, et dans lesquelles il trouve tous les jours quelques nouveaux filons. Après avoir choisi une certaine quantité d’adresses, il se met en course et bientôt il arrive chez un personnage de haute volée ; il a décliné au valet-de-chambre de Monsieur ou à la camériste de Madame un nom bien sonore, toujours précédé de la particule aristocratique ; et, comme il serait malséant de faire faire antichambre à un noble personnage, on l’a immédiatement introduit près de la personne qu’il désire voir ; c’est ici que la comédie commence. Je vais prendre pour type certain personnage très-connu dans Paris, qui se dit le dernier rejeton d’une ancienne famille de la basse Normandie, famille si ancienne en effet qu’il serait vraiment impossible à tous les d’Hozier de l’époque de découvrir son écusson.
Monsieur le Baron, monsieur le Comte, monsieur le Duc (le Drogueur de la haute ressemble beaucoup au tailleur du Bourgeois Gentilhomme, il n’oublie jamais les titres de celui auquel il s’adresse, et, s’il savait que cela dût lui faire plaisir, il lui dirait très-volontiers votre majesté), je n’ai point l’honneur d’être connu de vous, et cependant je viens vous prier de me rendre un important service ; mais tout le monde sait que vous êtes bon, généreux, c’est pour cela que je me suis adressé à vous, ici il parle de ses aïeux : s’il s’adresse à un des partisans de la famille déchue, ce sont de vieux bretons, son père qui était un des compagnons de Sombreuil, est mort à Quiberon ; s’il s’adresse à un des coryphées du juste-milieu, il se donne pour le neveu ou le cousin de l’un des 221 ; s’il veut captiver les bonnes grâces d’un républicain, son père, conventionnel pur, est mort sur la terre étrangère, son frère a été tué le 6 juin 1832 à la barricade Saint-Merry. Après avoir fait l’histoire de sa famille, le Drogueur de la haute passe à la sienne, venu à Paris pour la première fois, dit-il, j’ai donné tête baissée dans tous les pièges qui se sont trouvés sur mes pas : j’ai été dépouillé par d’adroits fripons, il ne me reste rien, absolument rien, je ne veux pas demeurer plus longtemps dans la capitale, et je viens, Monsieur, vous prier de vouloir bien me prêter seulement la somme nécessaire pour payer ma place à la diligence, plus quelques sous pour manger du pain durant la route, cela me suffira ; je dois supporter les conséquences de ma conduite, et sitôt mon arrivée, mon premier soin sera de m’acquitter envers vous. J’aurais pu, pour obtenir ce que je sollicite de votre obligeance, m’adresser à monsieur le Comte, à monsieur le Marquis un tel, intime ami de ma famille ; mais j’ai craint qu’il ne jugeât convenable de l’instruire de mes erreurs.
Il est peu d’hommes riches qui osent refuser une somme modique à un gentilhomme qui s’exprime avec autant d’élégance. Au reste, si sur dix tentatives deux seulement réussissent, ce qu’elles produisent est plus que suffisant pour vivre au large pendant plusieurs jours. Quelquefois, et ici le cas est beaucoup plus grave, ce n’est point pour leur compte que les Drogueurs de la haute mendient, c’est pour une famille ruinée par un incendie, pour un patriote condamné à une forte amende. Sous la restauration, ils quêtaient pour les braves du Texas, pour les Grecs ; ils ont, à cette époque reçu d’assez fortes sommes, et les compagnons du général Lefebvre Desnouettes ou d’Ypsilanti n’en virent jamais la plus petite parcelle.
Il vaut mieux, sans doute, lorsque l’on est riche, donner quelques pièces de vingt francs à un fripon que de refuser un solliciteur dont la misère peut-être n’est que trop réelle, aussi je n’ai point écrit cet article pour engager mes lecteurs à repousser impitoyablement tous ceux qui viendront les implorer, mais seulement pour leur faire sentir la nécessité de ne point donner à l’aveuglette, et sans avoir préalablement pris quelques renseignemens, et surtout pour les engager à ne point perdre un instant de vue ceux de ces adroits et audacieux solliciteurs qui sauront leur inspirer le plus de confiance ; car les événemens qui peuvent résulter de leur visite sont plus graves qu’on ne le pense ; plusieurs d’entre eux sont liés avec des voleurs de toutes les corporations, auxquels ils servent d’éclaireurs ; il leur est facile de savoir si les concierges sont attentifs, si les domestiques se tiennent à leur poste, si les clés dont, à l’aide de la Boîte de Pandore, ils chercheront à prendre les empreintes, restent sur les portes ; s’ils ont remarqué un endroit vulnérable, ils pourront l’indiquer à un voleur praticien du genre qu’ils auront jugé le plus facile à exécuter, et au premier jour on sera volé avec des circonstances telles, que l’on sera pour ainsi dire forcé de croire que le vol a été commis par des habitans de la maison.
Que conclure de ce qui précède ? Qu’il ne faut recevoir personne, et ne point soulager l’infortune ? Non, sans doute, ce serait se priver du plus doux de tous les plaisirs ; mais on peut sans inconvénient avoir continuellement l’œil ouvert, et ses portes constamment fermées.

Grand pied (être sur un)

France, 1907 : Mener un grand train de maison.
Au XIVe siècle, la chaussure d’un prince n’avait pas moins de deux pieds et demi de long, celle d’un baron deux pieds ; un chevalier n’avait droit qu’à un pied et demi et le soulier du bourgeois était réduit à un pied, c’est-à-dire à peu près la forme du sien. Les grands seigneurs, princes et barons et même les chevaliers étaient obligés, pour pouvoir marcher, de relever la pointe de leur chaussure au moyen d’une chaînette attachée au genou. Le soulier allait ainsi se rétrécissant peu à peu, bourré de foin dans la partie du soulier que le pied ne remplissait pas, ce qui sans doute a donné naissance à cet autre dicton : « avoir du foin dans ses bottes ». Ces chaussures étaient appelées à la poulaine, soit parce qu’elles se dressaient comme le cou d’une poule, soit parce qu’elles offraient quelque analogie avec la partie antérieure d’un vaisseau, nommé poulaine. C’est de cette ridicule coutume que vient l’expression être sur un grand pied dans le monde. Cette mode grotesque, comme la plupart des modes, vient, dit-on, d’une excroissance fort laide que le comte d’Anjou, Geoffroy Plantagenet, avait sur l’un de ses pieds, et c’est pour la dissimuler qu’il imagina les souliers à la poulaine. Comme c’était un grand seigneur, tout le monde eut à cœur de l’imiter.

Grec

d’Hautel, 1808 : Être grec. Signifie être avare, être lâdre et chiche ; tenir de trop près à ses intérêts ; être égoïste, sans pitié pour les maux d’autrui.
C’est du grec pour lui. Se dit d’une personne ignorante, simple et bornée, pour laquelle les plus petites choses sont des montagnes.
Ce n’est pas un grand grec. Pour dire, c’est un ignorant ; un homme peu industrieux.

Vidocq, 1837 : s. m. — Les Grecs n’ont pas d’âge, il y a parmi eux de très-jeunes gens, des hommes mûrs, et des vieillards à cheveux blancs ; beaucoup d’entre eux ont été dupes avant de devenir fripons, et ceux-là sont les plus dangereux, ceux qu’il est moins facile de reconnaître, car ils ont conservé les manières et le langage des hommes du monde ; quant aux autres, quels que soient les titres qu’ils se donnent, et malgré le costume, et quelquefois les décorations dont ils se parent, il y a toujours dans leurs manières, dans leurs habitudes, quelque chose qui rappelle le baron de Vorsmpire ; souvent quelques liaisons dangereuses se glissent dans leurs discours, et quelquefois, quoiqu’ils se tiennent sur la défensive, ils emploient des expressions qui ne sont pas empruntées au vocabulaire de la bonne compagnie. Au reste, si les diagnostics propres à les faire reconnaître ne sont pas aussi faciles à saisir que ceux qui sont propres à diverses corporations de voleurs, ils n’en sont pas moins visibles, et il devient très-facile de les apercevoir si l’on veut bien suivre les Grecs dans le salon où sont placées les tables d’écarté.
Lorsqu’ils se disposent à jouer, ils choisissent d’abord la chaise la plus haute afin de dominer leur adversaire, pour, de cette manière, pouvoir travailler les cartes à leur aise ; lorsqu’ils donnent à couper, ils approchent toujours les cartes le plus près possible de la personne contre laquelle ils jouent, afin qu’elle ne remarque pas le pont qui a été fait.
Les Grecs qui travaillent avec des cartes bisautées, qu’ils savent adroitement substituer aux autres, les étendent devant eux sans affectation lorsqu’ils les relèvent ; ceux qui filent les cartes les prennent trois par trois, ou quatre par quatre, de manière cependant à ce que celles qu’ils connaissent et ne veulent pas donner à leur adversaire restent sous leur pouce jusqu’à ce qu’ils puissent ou les tourner, ou se les donner, suivant la manière dont le jeu se trouve préparé.
Ce n’est pas seulement dans les tripots que l’on rencontre des Grecs ; ces messieurs, qui ne gagneraient pas grand chose s’ils étaient forcés d’exercer leur industrie dans un cercle restreint, savent s’introduire dans toutes les réunions publiques ou particulières. Ils sont de toutes les fêtes, de tous les bals, de toutes les noces ; plusieurs ont été saisis in flagrante delicto dans des réunions très comme il faut, et cependant ils n’étaient connus ni du maître du salon dans lequel ils se trouvaient, ni d’aucuns des invités.
Les Grecs voyagent beaucoup, surtout durant la saison des eaux ; on en rencontre à Bade, à Bagnères, à Saint-Sauveur, au Mont-d’Or, ils ont, comme les francs-maçons, des signaux pour se reconnaître, et quand ils sont réunis plusieurs dans le même lieu, ils ne tardent pas à former une sainte-alliance et à s’entendre pour dévaliser tous ceux qui ne font pas partie de la ligue ; ils emploient alors toute l’industrie qu’ils possèdent, et ceux qui combattent contre eux ne tardent pas à succomber. Comment, en effet, résister à une telle réunion de capacités ? Lorsque les Grecs vous donnent des cartes, ils savent avant vous ce que vous avez dans la main ; dans le cas contraire, leur compère, qui a parié pour vous une très-petite somme, leur apprend au moyen des Serts (voir ce mot) tout ce qu’ils désirent savoir.

Delvau, 1866 : s. m. Filou, homme qui triche au jeu, — dans l’argot des ennemis des Hellènes. Le mot a une centaine d’années de bouteille.

Rigaud, 1881 : Tricheur. — Dans le jargon des cochers de fiacre, un grec est un bourgeois, un voyageur qui manque de générosité ou qui ne donne pas de pourboire. Il floue le cocher.

La Rue, 1894 : Tricheur au jeu.

France, 1907 : Filou, voleur au jeu.
Pourquoi toute une nation se trouve-t-elle apostrophée de la sorte et à quelle époque remonte l’origine du mot grec au sens filou ? Cela remonte très haut, car du temps de Plaute le Grec avait déjà piètre réputation, Græca fide mercori, dit-il dans son Asinaria, commercer comme avec des Grecs, c’est-à-dire argent comptant sans leur faire crédit. « Nous avons aussi, est-il relaté dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, dans les Epistolæ ad familiares de Cicéron (VII, 18, 1) : Græculo cautio chirographi mei, où il veut dire que sa signature valait de l’or en barre, faisant allusion à l’argent comptant qu’on exigeait des Grecs, auxquels on ne faisait jamais crédit. Voilà deux citations du IIe et du Ier siècle avant Jésus-Christ. On trouvera aussi dans Tertullien, IIIe siècle de notre ère : Revera enim quale est, græcatim depilari magis quam amiciri, qui fait voir que dans ce temps-là les Grecs plumaient déjà les oies.
Je puis ajouter que les habitants de l’île de Mytilène jouissaient d’une grande réputation pour la ruse et la finesse. On raconte que, jadis, quelques marchands juifs allaient à Mytilène, se proposant de s’y établir ; mais que, se promenant dans les bazars le matin après leur arrivée, en voyant les Mytiléniotes qui pesaient les œufs qu’ils achetaient pour voir s’ils valaient bien les quelques paras qu’ils les payaient : « Les affaires vont mal ici, dit un juif aux autres, filons. » Ils s’en allèrent, et même aujourd’hui il n’y a pas encore de juifs à Mytilène. »
Dans le Virgile travesti, Scarron dit au sujet du cheval de Troie :

Enfin donc dans la ville il entre
Le maudit Roussin au grand ventre,
Farcy de grecs dont les meilleurs
Étaient pour le moins des voleurs !

Aujourd’hui, comme l’écrivait Léon Gozlan, le grec est partout ; il y a le grec marquis, le grec de passage, le grec ancien colonel, le grec homme de lettres, le grec anglais ; il est peu probable senlement qu’il y ait des grecs grecs.

— Et ces voleurs au jeu que vous nommez des grecs, y en a-t-il beaucoup ?… Ici s’en trouve-t-il ?…
— Pas plus qu’ailleurs !… Le grec est du reste l’indispensable auxiliaire du directeur de cercle… S’il n’y avait pas de grecs dans un cercle, on en ferait venir, car sans eux la partie périrait…
— Ils doivent être connus, signalés, éconduits et évincés à la longue ?
— Bah ! on s’y fait… Les joueurs à qui l’on signale un grec vous regardent avec incrédulité et semblent vous dire : « Vous croyez ?… » Si vous insistez, ils vous demandent des preuves toujours difficiles à fournir… On vous parle de diffamation, alors vous vous taisez… Souvent même on vous prie de vous taire sur un ton qui n’admet pas de réplique… c’est que l’on craint que vous n’empêchiez la partie… que vous ne troubliez le jeu… à moins d’une très grande maladresse des grecs et philosophes qui se contentent de n’opérer qu’à des intervalles raisonnables et seulement lorsqu’il y a un coup…

(Edmond Lepelletier)

Car le grec est rapace
(J’entends grec, un filou),
C’est une triste race
Qu’on rencontre partout.

(Alfred Marquiset)

Haussmannesque

France, 1907 : Qui ressemble aux constructions du baron Haussmann. La ligne droite, l’alignement jusque dans les toitures ; rien de plus contraire à l’art.

Un simulacre d’Europe, un coin haussmanesque rencontré tout d’un coup dans le laisser-aller imposant des choses. Des chemins tournants et ratissés, des bancs de square, la rocaille et la flore de la nature artificielle, à deux pas de ce que a Nature a répandu de par le monde de plus auguste.

(Alexandre Hepp)

Haussmanniser

France, 1907 : Démolir, et reconstruire. C’est le baron Haussmann, préfet de la Seine, qui perça la plupart des grandes voies de Paris.

Horizontale

Fustier, 1889 : Femme galante. Il y a plusieurs sortes d’horizontales. D’abord l’horizontale de haute marque, celle dont certains journaux narrent les faits et gestes et qui fait partie du Tout-Paris où l’on s’amuse ; puis, l’horizontale de moyenne marque, moins haut cotée sur le turf de la galanterie ; enfin l’horizontale de petite marque qui n’a pas su réussir comme ses sœurs.
Le mot horizontale a été bien accueilli et s’est aujourd’hui répandu un peu partout. Il date de 1883 et fut mis à cette époque en circulation par M. Aurélien Scholl. Voici comment, d’après l’auteur même de Denise, les horizontales virent le jour.

Depuis longtemps le baron de Vaux (un rédacteur du Gil Blas) qualifiait du doux nom de tendresse les marchandes de sourire. Il disait « une tendresse » comme on dit un steamer, par abréviation.
Désireux de trouver une formule nouvelle, je cherchais un vocable qui pût détrôner la tendresse. Le Voyage autour de ma chambre, de X. de Maistre consacre un chapitre entier à la position horizontale. J’ai pris le mot de X. de Maistre pour l’appliquer à celles qui sont de son avis. L’horizontale fit fortune. Le baron de Vaux lui servit de parrain… Je n’en ai pas moins le droit de revendiquer ce mot dans l’intérêt des glossateurs…

Cette explication n’a pas été trouvée suffisante par certains étymologistes et d’aucuns veulent que ce mot horizontale soit une réminiscence de ce passage des Reisebilder où Henri Heine parle de la femme qui enseigne à Rauschenwasser la philosophie horizontale. Un abonné de La République française fait remonter jusqu’à Casanova l’emploi de ce mot horizontale dans l’acception spéciale qu’il a ici. Je trouve, en effet, dans le numéro du 10 mars 1887 de ce journal la note suivante : « On a discuté ces jours derniers la paternité du mot horizontale qui désigne les vieilles et jeunes personnes d’accès facile. On ne s’est pas avisé, au milieu de tous ces débats, de rechercher si le mot tant revendiqué n’appartient pas de prime-abord à l’un de nos grands amoureux. Celui-ci est Casanova qui parle deux fois des horizontales. V. à ce sujet l’édition italienne de Périno, à Rome. »

Les grandes dames, les cocodettes et celles que, dans leur langage extraordinaire, les mondains appellent les horizontales de la grande marque…

(Illustration, juin 1883)

D’horizontale est dérivé horizontalisme, désignant les usages, les habitudes, les mœurs des horizontales et aussi l’ensemble de ce monde spécial.

Le vrai monde ma foi, tout ce qu’il y a de plus pschutt… et aussi tout le haut horizontalisme…

(Figaro, juillet 1884)

La Rue, 1894 : Fille galante. V. Biche.

France, 1907 : Qualification inventée par Aurélien Scholl pour désigner les marchandes d’amour d’une certaine catégorie, celles qui vendent cher ce que d’autres plus humbles donnent pour presque rien.

Horizontale plaît aux gens de goût ; horizontale n’évoque des images gracieuses et séduisantes ; horizontale a du chic, de la ligne, et nous ouvre des horizons d’un parallélisme tout à fait aimable.
Mais en pareils sujets rien ne dure et les bons esprits ont toujours dû se torturer à l’extrême pour étiqueter, au gré de la mode, les ravissantes personnes qui veulent bien livrer ce qu’elles ont de plus cher à l’indiscrète volupté de contemporains.
Du plus loin qu’il me souvienne (je ne veux pas remonter au delà, histoire d’éviter de faire de l’histoire), celles que l’Académie qualifie de grenouilles, que Sarcey traite de Babyloniennes et que Bourget considère comme autant de dévoyées furent appelées cocottes.
La fortune de ce mot fut telle qu’il est encore employé dans certaines provinces de l’Ouest.
Belle-petite n’obtint qu’un succès de mésestime ; tendresse se fit apprécier pendant quelques mois seulement et mouquette passa.
De piquants sobriquets d’agenouillées et de pneumatiques avaient le tort d’être un jeu spéciaux.
Divers qualificatifs : momentanées, éphémères, impures, hétaires modernes, tours-de-lac, spongieuses, égarées, n’eurent qu’une notoriété éphémère.
Je ne signalerai que pour mémoire certaines définitions peu courtoises : filles du désert, porte-carres, monte-charge, déraillés, déraillés, paillassons, etc., etc. que, seuls, les gens sans éducation se permirent d’infliger à la courtisane parisienne.

(Maxime Boucheron, Écho de Paris, 1881)

Recherches et fouilles faites, je crois pouvoir affirmer que le mot n’est pas nouveau et que ce n’est, en somme, que du neuf retapé.
Je lis, en effet, dans la Petite Encyclopédie bouffonne, publiée par Passard en l’an de grâce 1853, le dialogue que voici :

Dans un boudoir de Bréda-Street, en attendant Mondor.
Ophélia, rêveuse. — La terre est ronde.
Héloise, idem. — C’est donc pour cela qu’il est si difficile de s’y tenir en équilibre ?
Ophélia. — Et d’y gagner sa vie autrement que penchée d’un côté ou d’un autre…
Héloise. — Le bureaucrate obliquement en avant…
Ophélia. — Le laquais de tilbury obliquement en arrière…
Héloise. — Le fantassin verticalement au port d’armes…
Ensemble. — Et nous ?…
— Serait-ce horizontalement ? fit observer Mondor en entrouvrant la porte…
 

On voit aux horizontales
Et même aux femmes comme il faut,
Des croupières monumentales…
Par ce temps-ci, ça doit t’nir chaud.

(Victor Meusy)

Hors de page (être)

France, 1907 : Être hors de la dépendance d’autrui, être émancipé.
Cette expression vient des coutumes de l’ancienne chevalerie. À l’âge de sept ans on retirait des mains des femmes l’enfant de famille noble pour le confier à un prince, un haut baron ou un puissant chevalier qui avait un état de maison et des hommes d’armes. Sous le nom de page, de damoiseau ou varlet, il remplissait les services ordinaires de la domesticité près du châtelain où de la châtelaine. À quatorze ans, le jeune gentilhomme était mis hors de page et reçu écuyer. Il montait alors à cheval avec son maître et commençait son service militaire. Les pages survécurent à la chevalerie ; on les retrouve jusqu’à la Révolution. Napoléon les rétablit ; la Restauration les conserva, et ils furent définitivement supprimés en 1830.
En Angleterre, on appelle encore pages les petits domestiques que nous désignons du nom anglais de grooms.

Jouer de

Larchey, 1865 : Faire ce qu’on veut.

Nachette, en un mot, joua parfaitement du baron.

(De Goncourt)

Rigaud, 1881 : Avoir de l’influence sur l’esprit de quelqu’un, savoir prendre quelqu’un par son côté faible. Mot à mot : jouer de lui comme d’un instrument qui nous est familier. — « En voilà une qui peut se vanter de jouer des hommes, comme il faut ! »

Lâcher

d’Hautel, 1808 : Ce verbe reçoit un grand nombre d’acceptions parmi le vulgaire. Voici les manières les plus usitées d’en faire usage.
Lâcher quelqu’un. L’abandonner, le planter là.
On dit qu’une femme a lâché son mari, pour exprimer qu’elle l’a abandonné pour aller avec un autre ; qu’elle s’est séparée de lui.
En lâcher de bonnes. Dire des gausses, des contes bleus, des gasconnades.
En lâcher une. Pour donner essor à un mauvais vent.
Lâcher le pied. Pour s’enfuir honteusement ; montrer les talons.

Delvau, 1864 : Quitter une femme dont on est l’amant, ou un homme dont on est la maîtresse.

Après ! Milie veut te lâcher.

(Ch. Monselet)

— On dit aussi, dans le même sens : lâcher d’un cran.

Delvau, 1866 : v. a. Quitter. Lâcher d’un cran. Abandonner subitement.

Rigaud, 1881 : Quitter, abandonner.

Voilà les femmes !… ça vous lâche dans le malheur.

(Dumanoir et d’Ennery, Les Drames du cabaret, 1864)

Lâcher le coude, laisser tranquille. On dit à quelqu’un qui vous ennuie : Lâche-moi le coude.Lâcher comme un pet, abandonner sans vergogne, à l’improviste, — dans le jargon du peuple. — Lâcher la rampe, mourir. — Lâcher le paquet, faire des aveux. — Lâcher de l’argent, payer. — Lâcher l’écluse, uriner. — En lâcher un, sacrifier à crepitus.

Rigaud, 1881 : Sortir un objet, exhiber. — Lâcher le tuyau de poêle, lâcher le sifflet d’ébène.

France, 1907 : Quitter, abandonner. Se dit surtout en parlant d’un amant qui abandonne sa maîtresse et vice-versa.

— Chaque fois, il m’apporte un bouquet, nous causons… il m’appelle « Madame » — quelquefois « baronne ». Je crois que je ressemble à une de ses anciennes qui serait défunte ou qui l’aurait lâché.

(Maurice Montégut)

— Mais épouser, unir son bienheureux sort à celui d’une de ses infortunées, — avant du moins qu’un respectable héritage eût permis à cette candidate ou cette collègue de « lâcher la boîte » — ah ! mais non, grand Dieu, pas si sot !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Quand j’aurai votre âge,
J’pourrai m’arrêter,
Mais la Môm’ Fromage,
Je crois, vient d’entrer,
Gémissez, mon père,
Et priez bien, car…
J’vous lâche et préfère
Voir le grand écart.

(Henry Naulus)

Lune de miel

France, 1907 : Premières semaines du mariage dont le nombre varie suivant le tempérament et le caractère des époux. Tout est douceur et miel alors dans la vie conjugale ; la femme est adorable et le mari parfait. Cette expression, qui vient de l’Orient, a été popularisée en France par un roman de Voltaire, Zadig, d’où elle a passé le détroit, car les Anglais nous l’on textuellement prise : honey moon, disent-ils.
Voici le passage de Voltaire : « Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre du Zend, est la lune de miel, et que le second est la lune de l’absinthe. »

Sur la plage, Gontran et la petite baronne. Conversation sérieuse. On agite la peu nouvelle mais toujours grave question de savoir si la lune est habitée.
— Comment, baronne, vous croyez à l’homme dans la lune ?
— Eh ! mon ami, j’y ai cru au début de mon mariage. Car quelle est la femme qui ne croit à l’homme dans la lune… de miel ?

(Pontaillac)

J’en ai vu déjà, de ces mariages, je devrais dire de ces mésalliances, qui est le mot véritable, Ils promettaient de longs jours de bonheur et de prospérité. L’amant jurait d’aimer toujours, et il était de bonne foi. Puis, au bout d’un temps plus ou moins long, l’amour s’éteignait, la lune de miel tournait en lune rousse, les discussions s’élevaient. Elles commençaient sur des reproches, elles finissaient par des injures, et aboutissaient à un scandale.

(Paul Saunière)

Menestre

Vidocq, 1837 : s. m. — Potage.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Halbert, 1849 : Soupe.

Delvau, 1866 : s. f. Soupe, potage, — dans l’argot des voleurs et des honnêtes gens.

Mon docteur de menestre en sa mine altérée,
Avoit deux fois autant de mains que Briarée,

dit Mathurin Régnier, en sa satire du Souper ridicule.

L’ingrat époux lui fit tâter
D’une menestre empoisonnée,

dit Scarron, en sa satire contre Baron.

France, 1907 : Soupe ; de l’italien menestra.

L’ingrat époux lui fit tâter
D’une nenestre empoisonnée.

(Scarron)

Mettre en rang d’oignons (se)

France, 1907 : Se placer les uns derrière les autres. Les forcenés de recherches étymologiques ont découvert une singulière origine à cette expression pourtant si naturelle. Voici ce qui est écrit en leurs doctes livres : « Un sire de la Fontaine, baron d’Oignon et seigneur de Vaumoise, était grand maitre des cérémonies sous Henri II, François II, Chartes IX et Henri III. Lorsqu’il présidait aux fêtes publiques, il répétait si souvent ce cri : « Serrez les rangs ! » qu’il se fit remarquer par ce tic. En rapprochant la possession de sa baronnie d’Oignon avec l’idée des oignons qu’on serre les uns contre les autres, on forma le proverbe. »

Monter sur ses grands chevaux

France, 1907 : Prendre de grands airs, se montrer hautain, se lâcher.
Cette expression est une allusion au temps de la chevalerie où les barons et les chevaliers montaient sur leurs destriers, c’est-à-dire leurs chevaux de bataille, lorsqu’ils partaient en guerre. Les chevaux devaient naturellement être grands et solides pour pouvoir porter leur cavalier et sa lourde armure. En temps ordinaire, le seigneur et la châtelaine montaient un cheval d’allure aisée et élégante, mais moins capable de résister aux fatigues, appelé le palefroi. Monter sur son grand cheval était donc se préparer au combat.

Nettoyer les lucarnes

Fustier, 1889 : Dessiller les yeux.

Ô Mentor, vous me nettoyez les lucarnes, s’écria Idoménée.

(Les mistouf’s de Télémaque)

France, 1907 : Désiller les yeux de quelqu’un ; lui faire voir ce qu’il ne soupçonnait pas.

La petite soubrette fit tant qu’elle nettoya les lucarnes du baron et lui fit voir clair comme le jour qu’il était archi-cocu.

(Les Propos du Commandeur)

Oignons (rang d’)

France, 1907 : Sur une même ligne. Se mettre en rang d’oignons se dit aussi pour prendre place dans une réunion où l’on n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit d’assister.
On fait venir l’expression proverbiale être assis en rang d’oignons d’Artus de la Fontaine Solaro, baron d’Oignon, qui faisant l’office de grand maître des cérémonies aux états de Blois, assignait les places et les rangs des seigneurs et des députés. C’est aller chercher bien loin une explication pourtant bien naturelle. Ne vient-elle pas tout simplement de la manière dont les paysans assemblent leurs oignons avec des liens de paille par rang de grosseur ?

Parler vougri

France, 1907 : Parler auvergnat, ainsi appelé à cause du mot vougri, corruption de bougre, qui, ainsi que fouchtra, se présente continuellement dans la conversation des charbonniers natifs de l’Auvergne.

Et quand il le vit bien allumé, il lui lâcha sa petite histoire : comme quoi il y avait une certaine charbonnière qui et que, mais avec laquelle on n’arrivait à lutter que par ruse ; qu’il fallait, pour s‘introduire dans l’arrière-boutique, que le baron se camouflât en gars de Saint-Flour et parlât vougri et fouchtra, et usât alors quasi de violence.

(Jean Richepin)

Pédé, pédéro

Rigaud, 1881 : Pédéraste.

France, 1907 : Abréviations de pédéraste.

Ben, ya du bon pour les coquines,
Les Laguenille, les astros,
Les brun’s, les blondes, les rouquines,
Les tatas et les pédéros,
I’s doiv’nt trouver qu’la presse est bonne,
I’s sont joyeux, les p’tits frisés,
Depuis qu’i’s sont tous accusés
D’avoir occis la vieill’ baronne.

(Aristide Bruant)

Pègre (haute)

Vidocq, 1837 : Le plus fécond de nos romanciers, celui qui sait le mieux intéresser ses lecteurs au sort des héros qu’il met en scène, parle, dans une de ses dernières publications (le Père Goriot), d’une association de malfaiteurs qu’il nomme la Société des Dix Mille, parce que tous ses membres se sont imposé la loi de ne jamais voler moins de 10,000 francs. La Société des Dix Mille n’abandonne jamais celui de ses affiliés qui est toujours resté fidèle au pacte d’association. Tout en donnant carrière à son imagination, le spirituel romancier semble n’avoir voulu parler que de la Haute Pègre.
La Haute Pègre, en effet, est l’association des voleurs qui ont donné à la corporation des preuves de dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà long-temps, qui ont inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol. Le Pègre de la Haute ne volera pas un objet de peu de valeur, il croirait compromettre sa dignité d’homme capable ; il ne fait que des affaires importantes, et méprise les voleurs de bagatelles auxquels ils donnent les noms de Pégriot, de Pègre à marteau, de Chiffonnier, de Blaviniste.
L’association des Pègres de la Haute a ses lois, lois qui ne sont écrites nulle part, mais que cependant tous les membres de l’association connaissent, et qui sont plus exactement observées que celles qui régissent l’état social. Aussi le Pègre de la Haute qui n’a pas trahi ses camarades au moment du danger n’est jamais abandonné par eux, il recoit des secours en prison, au bagne, et quelquefois même jusqu’au pied de l’échafaud.
On rencontre partout le Pègre de la Haute, chez Kusner et au café de Paris, au bal d’Idalie et au balcon du théâtre Italien ; il adopte et il porte convenablement le costume qui convient aux lieux dans lesquels il se trouve, ainsi il sera vêtu, tantôt d’un habit élégant sorti des ateliers de Staub ou de Quatesous, tantôt d’une veste ou seulement d’une blouse. Le Pègre de la Haute s’est quelquefois paré des épaulettes de l’officier-général et du rochet du prince de l’église ; il sait prendre toutes les formes et parler tous les langages : celui de la bonne compagnie comme celui des bagnes et des prisons.
Quoique le caractère des hommes soit, à très peu de chose près, toujours le même, les associations de voleurs ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient autrefois. La Haute Pègre, maintenant, n’est guère composée que d’hommes sortis des dernières classes de la société, mais jadis elle comptait dans ses rangs des gens très-bien en cour. La plupart d’entre eux, placés par leur position au-dessus des lois, se faisaient une sorte de gloire de la braver. « L’administration de la justice, dit Dulaure dans ses Essais sur Paris, faible et mal constituée, accessible à la corruption et à tous les abus, tentait de réparer d’une main les abus qu’elle faisait naître de l’autre ; une législation vague et incertaine laissait un champ vaste à l’arbitraire, et, à la faveur des formes compliquées de la procédure, la chicane et la mauvaise foi pouvaient manœuvrer sans péril.
Le hasard de la naissance tenait lieu de génie, de talens et de vertus ; dépourvus de ces qualités, le noble n’en était pas moins honoré ; doué de ces qualités, le roturier n’en était pas moins avili.
Tant de germes de corruption, des institutions vicieuses et sans force pour lutter avec avantage contre les passions humaines, encouragées par l’intérêt du gouvernement, ne pouvaient qu’égarer l’opinion et pervertir la morale publique. »
Aussi, dit l’auteur de la Pourmenade du Pré aux Clercs, ouvrage publié en 1622, « des vols et assassinats très-multipliés se commettent, non-seulement la nuit, mais encore en plein jour, à la vue de la foule qui ne s’en étonne pas. »
Bussi Rabutin (Mémoires secrets, tome 1er, page 22) raconte qu’étant à Paris, deux filoux de qualité, le baron de Veillac de la maison de Benac, et le chevalier d’Andrieux, ayant appris qu’il avait reçu 12,000 livres pour faire les recrues de son régiment, vinrent en armes, pendant la nuit, entrèrent dans sa chambre par la fenêtre et lui en volèrent une partie ; ces Messieurs auraient, dit-il, volé le tout si la peur ne les avait fait fuir.
L’époque à laquelle Bussi Rabutin écrivait ses Mémoires, fut, sans contredit, l’âge d’or de la Haute Pègre : les temps sont bien changés ; les derniers membres renommés de la Haute Pègre, les Cognard, les Collet, les Gasparini, les Beaumont, sont morts depuis déjà longtemps, et n’ont pas laissé de dignes successeurs.
Il serait à peu près inutile de chercher à moraliser les membres de la Haute Pègre, ils volent plutôt par habitude que par besoin ; ils aiment leur métier et les émotions qu’il procure ; captifs, leur pensée unique est de recouvrer la liberté pour commettre de nouveaux vols, et leur seule occupation est de se moquer de ceux de leurs compagnons d’infortune qui témoignent du repentir, et manifestent l’intention de s’amender.
Plusieurs nuances distinguent entre eux les membres de la Haute ; la plus facile à saisir est, sans contredit, celle qui sépare les voleurs parisiens des voleurs provinciaux ; les premiers n’adoptent guère que les genres qui demandent seulement de l’adresse et de la subtilité : la Tire, la Détourne, par exemple ; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus audacieux, seront Cambriolleurs, Roulottiers ou Venterniers ; les parisiens fournissent généralement la masse de la population des maisons centrales, les provinciaux fournissent celle des bagnes. Quoi qu’il en soit, les uns et les autres ne pêchent pas par ignorance : les Pègres de la Haute sont tous d’excellents jurisconsultes, ils ne procèdent, pour ainsi dire, que le Code à la main.
Celui d’entre eux qui a adopté un genre de vol, renonce plus difficilement au métier que celui qui les exerce tous indifféremment, et cela peut facilement s’expliquer : celui qui ne pratique qu’un genre acquiert bientôt une telle habileté qu’il peut, en quelque sorte, procéder impunément ; cela est si vrai, que l’on n’a dû qu’à des circonstances imprévues l’arrestation de la plupart des Pègres de la Haute qui ont comparu devant les tribunaux.
J’ai dit plus haut que maintenant la plupart des Pègres de la Haute sortaient des dernières classes de la société, cela n’empêche pas qu’ils ne se piquent d’être doués d’une certaine grandeur d’âme et de beaucoup d’amour-propre ; lorsque les Jambe d’argent, les Capdeville, qui à une certaine époque étaient les premiers de la corporation, après s’être introduits à l’aide de fausses clés ou d’effraction dans un appartement qu’on leur avait indiqué, trouvaient dans les meubles qu’ils avaient brisés des reconnaissances du Mont-de-Piété ou quelques autres papiers qui indiquaient que la position de celui qu’ils voulaient voler n’était pas heureuse, ils avaient l’habitude de laisser, sur le coin de la cheminée tout l’or qu’ils avaient en poche, comme réparation du dommage qu’ils avaient causé ; plusieurs Tireurs donnaient au premier venu la montre qu’ils venaient de voler si elle n’était pas d’or.

Larchey, 1865 : « Association des voleurs les plus anciens et les plus exercés ; ils ne commettent que de gros vols et méprisent les voleurs ordinaires qui sont appelés dérisoirement pégriots, chiffonniers, pègre à marteau, ou blaviniste, par un pègre de la haute. » — Vidocq.

La première catégorie de voleurs se compose de la haute pègre, c’est-à-dire le vol en bottes vernies et en gants jaunes. C’est un homme jeune, élégant, distingué ; vous ne le rencontrerez qu’en coupé… Deux ou trois fois par an, il travaille, mais ses expéditions sont toujours fructueuses.

(Canler)

Perruque

Larchey, 1865 : Détournement, abus de confiance. — C’est un superlatif de faire la queue.

Larchey, 1865 : Suranné. — V. Mâchoire.

Le mot perruque était le dernier mot trouvé par le journalisme romantique qui en avait affublé les classiques.

(Balzac)

Delvau, 1866 : adj. et s. Vieux, suranné, classique, — dans l’argot des romantiques, qui avaient en horreur tout le siècle de Louis XIV. Le parti des perruques. L’École classique, — qu’on appelle aussi l’École du Bon Sens.

Delvau, 1866 : s. f. Cheveux en broussailles, mal peignés, — dans l’argot des bourgeois, ennemis des coiffures romantiques.

Delvau, 1866 : s. f. Détournement de matériaux appartenant à l’Etat, — dans l’argot des invalides, souvent commis à leur garde. Faire une perruque. Vendre ces matériaux.

Rigaud, 1881 : Vente clandestine d’objets appartenant à l’État ou à une grande administration. — Faire une perruque, vendre clandestinement des objets appartenant à une grande administration. C’est une variante de faire la queue. — En terme d’atelier, c’est faire un outil pour soi, dans les usines où les ouvriers sont censés fournir leurs outils.

Le travailleur prend le bois et fait son outil au compte de la maison. S’il est aux pièces, il remet son désir pour le moment où il sera à la journée.

(Le Sublime)

Rigaud, 1881 : Vieux, passé de mode. Lors de la querelle des classiques et des romantiques, ces derniers traitaient les classiques de « Perruques ». Racine était une « perruque et un polisson ».

La Rue, 1894 : Vol au détriment de l’État. Le fonctionnaire qui le commet se nomme perruquier.

Virmaître, 1894 : Vieille perruque, vieux serin, homme qui n’est pas fin-de-siècle. Perruque (En faire une) : Vendre des matériaux qui appartiennent à autrui (Argot des entrepreneurs).

France, 1907 : Sobriquet que les jeunes gens donnent aux célébrités d’autrefois. Ainsi Racine, Molière, Corneille sont des perruques. Cette expression date du commencement du XIXe siècle, où l’usage des perruques n’était plus suivi que par les vieilles gens — restés fidèles aux modes de leur jeunesse. Le surnom vieille perruque est encore donné aux personnes âgées attachées obstinément aux choses de jadis.

Le baron de Pitensac, seigneur de Pétenler et autres lieux, avait mené comme il convient joyeuse vie jusqu’à soixante ans. Ce bel âge le surprit avec moins d’entrain, de souplesse et d’élégance, — ses jambes raidies, rouillées, se refusaient aux escales et aux agenouillements répétés qu’exige la conquête d’un cœur, et un habile maquillage n’arrivait qu’imparfaitement à cacher toutes ses rides. Aussi les femmes commençaient-elles à le traiter d’être insignifiant, de vieille perruque, le dédaignant pour de plus jeunes.

(Daniel Riche)

Pied (lever le)

France, 1907 : Partir, se sauver.

La petite baronne a quitté le baron. Il paraît qu’il la battait comme plâtre. « Puisqu’il levait la main sur moi, j’ai levé le pied, dit-elle. »

Au pied levé, rapidement.

Un inconnu se précipite chez l’avocat :
— Pardonnez-moi mon indiscrétion… C’est une affaire à plaider au pied levé.
L’avocat, se disposant à prendre des notes :
— Très bien… Chez qui étiez-vous caissier ?

(Le Journal)

Quémander

Delvau, 1866 : v. a. et n. Mendier, au propre et au figuré. — dans l’argot du peuple, qui pourtant n’a pas lu les Aventures du baron de Fœneste.

Sans cœur

Vidocq, 1837 : s. m. — Usurier des bagnes et des prisons.
Il y a dans toutes les corporations d’hommes, quelque misérables qu’elles soient, des individus qui savent toujours tirer leur épingle du jeu, et mener bonne et joyeuse vie lorsque leurs compagnons meurent de faim. Les Sans Cœur sont de ceux-là. Soit au bagne, soit dans une maison centrale, leurs poches sont toujours très-bien garnies ; tous sortent du bagne ou de la prison plus riches qu’ils n’y sont entrés ; quelques-uns même y acquièrent une jolie fortune, et parmi ceux-là je dois citer un individu nommé Pantaraga, qui habitait au bagne de Toulon la salle no 3.
Cet homme joignait au métier d’usurier celui de restaurateur des forçats, et quoiqu’il fût obligé, pour conserver son privilège, de traiter gratis et bien MM. les comes, sous-comes et argousins, il sortit du bagne, après y avoir fait un séjour de 24 ans, avec un capital de 40,000 francs.
Pantaraga, il est vrai, avait plus d’une corde à son arc. Les forçats, quelles que soient les sommes qu’ils reçoivent de leur famille, ne peuvent, dans aucun cas, toucher plus de dix francs par mois, Pantaraga, restaurateur breveté du bagne, se chargeait volontiers d’aller toucher une plus forte somme au bureau du commissaire du bagne ; le forçat lui faisait, par exemple, un bon de 20 francs pour nourriture fournie, Pantaraga lui en remettait dix et en gardait dix pour lui. De cette manière le forçat pouvait jouer ou s’énivrer à loisir.
Il n’y a pas de petits métiers en prison, et l’on peut dire avec raison des Sans-Cœur, qu’ils savent mieux que personne ce que peut rapporter par minute un écu bien placé. Dans toutes les prisons, et notamment dans les prisons de la Seine, les Sans-Cœur exercent paisiblement leur infâme métier sous les yeux des agens de l’autorité ; ils prêtèrent par exemple 6 francs à celui qui aura dissipé en un seul jour ce que ses parens ou ses amis lui auront remis pour une semaine, à la charge par ce dernier de rendre 6 francs à l’époque convenue, et de laisser pour servir de nantissement sa redingotte ou son habit entre leurs mains.
Dans les maisons centrales, les Sans-Cœur avancent aux travailleurs, le dimanche, moitié du prix du travail de la semaine suivante, et touchent le prix total à leur lieu et place.
L’industrie des Sans-Cœur ne sert qu’à favoriser toutes les passions mauvaises, l’intempérance, le jeu, etc., etc. ; elle ne rend aucun service aux malheureux détenus, aussi l’autorité ne saurait employer, pour la réduire à néant, des mesures trop énergiques.
Je ne sais si je ne dois pas classer dans la catégorie des Sans Cœur les princes, les ducs et les barons de la volerie, ceux qui méritent à tous égards le titre d’Archi-Suppôt de la Haute Pègre ; en un mot, ceux que la loi n’atteint jamais. Plus adroits que leurs rivaux, ils jouissent du fruit des Chopins qu’ils ont maquillé sans crainte de la Raille des Quarts d’Œil, et des Gerbiers. Ils sont à la vérité trop haut placés pour qu’on puisse les atteindre.
J’ai promis, il est vrai, au public, de faire connaître à mes lecteurs tous les trucs et tous les voleurs. Mais puis-je raisonnablement me permettre de débiner les Grinches titrés et chamarrés de rubans de toutes les couleurs ? Je ne le crois pas. Ces Messieurs sont assez riches, et par conséquent assez puissans pour m’enflaquer à la Lorcefée si je me permettais de jaspiner sur l’orgue ; et s’il en était ainsi, les voleurs roturiers, qui du reste ne m’aiment guère, pourraient bien me tomber sur l’andosse, et me coquer du tabac pour me punir de les avoir compromis avec des hommes indignes de leur être comparés. Je crois déjà les entendre me crier aux oreilles : « Nous sommes voleurs, c’est vrai, mais nous ne sommes point dépourvus d’entrailles ; hors le métier, nous sommes quelquefois humains, généreux, bons pères, bons époux, bons amis, pourquoi donc établir une comparaison entre nous et les fripons qui pullulent dans les salons du grand monde. »
Je me contenterai donc d’avoir vu et entendu. Chacun au reste peut en faire autant que moi.

Shopping (faire)

France, 1907 : Courir les magasins ; anglicisme.

Lorsque la baronne allait faire shopping chez les joailliers de Paris, ce qui était une de ses distractions préférées, on s’empressait de mettre le magasin sens dessus dessous en son honneur.

(Simon Boubée, Le Testament d’un martyr)

Sioniste

France, 1907 : Nom que se donnent les juifs qui aspirent à reconstituer le royaume de Sion, c’est-à-dire à restituer dans son intégrité la nationalité hébraïque.

On nous reproche, disent les sionistes, de ne pas avoir de patrie, d’être des étrangers dans les pays que nous habitons, où nous subissons des lois que vous n’avons pas toujours faites et qui, en certains lieux, sont des lois d’exception contre nous. Hé bien ! ayons une patrie ! La prophétie disant que nous resterons dispersés ne vaut pas plus, devant la raison humaine, que celle qui assure que le temple ne sera pas rebâti. Réunissons-nous et faisons-la mentir…
À vrai dire, je ne crois guère à la réussite du projet des sionistes. Ils pourraient, à la rigueur, fonder une colonie juive, s’administrant librement sous la loi de Moïse. Mais ceci ne serait que la reprise et le développement de l’entreprise patronnée par le baron de Hirsch au profit des juifs persécutés en Roumanie on en Russie. Quant à reconstituer d’un coup une nationalité, les conditions économiques et politiques de notre temps paraissent s’y opposer. De plus, sans parler de certaines divisions qui existent, assez profondes, parait-il, entre les diverses « nations juives », — les juifs portugais, par exemple, ressemblent peu aux juifs polonais ou de la vallée du Danube, — l’idée sioniste me parait arriver trop tard. Sa raison d’être, c’est que les juifs — c’est là le terrain sur lequel on s’est placé au congrès — ne sont pas devenus les nationaux de leurs pays d’élection. Ceci n’est pas vrai partout. Ce n’est même vrai que dans un certain nombre de pays où, du fait de leur situation exceptionnelle, les juifs, même assez nombreux, n’ont pas la puissance financière que voudrait une grande entreprise. On trouverait en Russie bien des israélites prêts à aller chercher une nouvelle patrie. Mais auraient-ils les ressources nécessaires pour l’essayer ? Dans presque tous les autres pays d’Europe, en France, en Angleterre, en Allemagne, les israélites sont riches et, par cette richesse même, se sont assimilés à la nation au milieu de laquelle elle fut créée.

(Nestor, Écho de Paris)

Sir

France, 1907 : Titre que les Anglais donnent aux baronnets et qui doit toujours être suivi du prénom, sir Charles Dilke, sir Walter Scott, à l’encontre du titre lord qui précède directement le nom, lord Salisbury, lord Byron. Dans la conversation ou la correspondance, on appelle sir toute personne à qui l’on s’adresse ; ce mot signifie alors simplement Monsieur, mais il n’est jamais suivi du nom de la personne. Nos voisins se moquent beaucoup de l’ignorance de certains de nos journalistes qui, dans le compte rendu de réunions publiques, gratifient du titre de sir de simples artisans : sir Bertrand, menuisier ; sir Patachon, cordonnier.

Souffler des pois

Delvau, 1866 : v. n. Agiter ses lèvres en dormant pour expirer l’air par petits coups secs. Les étudiants en médecine disent : Fumer sa pipe. Dans l’argot du peuple, Souffler des pois, c’est Faire l’important.

Rigaud, 1881 : Dormir en soufflant de manière à produire une série de : peuh ! peub ! La variante est : Fumer sa pipe.

Le baron ne ronflait pas, mais, selon l’expression vulgaire et pittoresquement imagée, il soufflait des pois.

(André Theuriet, La Revanche du mari)

Un homme si bon, si généreux, vous n’avez pas craint de le tromper ! — Monsieur le président, c’est que… — C’est que quoi ? — C’est qu’il souffle des pois.

France, 1907 : Faire l’important. Respirer en dormant comme si l’on soufflait quelque objet.

Tchink

France, 1907 : Corruption de chic.

— Vous savez qu’on ne dit plus pschutt, ni vlan, ni ah !… on dit tchink. Ainsi les mardis aux Français sont tchink… Moi, je suis tchink, et le baron ne l’est pas.

(Octave Feuillet, 1884)

Ce tchink n’a pas fait son chemin, pas plus que son cousin tchock, qui fit son apparition vers 1887.

Thune

anon., 1827 : L’aumône.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Aumône.

Vidocq, 1837 : s. f. — Aumône.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Halbert, 1849 : Pièce de cinq francs.

Larchey, 1865 : Argent. V. Bille.

Delvau, 1866 : s.f. Pièce de cinq francs, — dans l’argot des voleurs. On dit aussi Thune de cinq balles.

Rigaud, 1881 : Pièce. — Thune de cinq balles, pièce de cinq francs. Thune de camelotte, pièce d’étoffe.

Rossignol, 1901 : Pièce de 5 francs.

Hayard, 1907 : Pièce de cinq francs.

France, 1907 : Pièce d’argent, s’emploie plus spécialement pour pièce de cinq francs. Fader les thunes, partager l’argent.

— Moi, dit Badouillard, je n’aime pas le thé sans rhum, et si c’est un effet de votre bonté, Madame la baronne, je m’en introduirai volontiers quelques gouttelettes dans le cornet. Fouillez votre profonde et voyez s’il ne s’y ballade pas au fond quelques thunes. Je suis sûr que Madame partage mes sentiments. Thé sans rhum, fade boisson.

(Hector France, La Taverne de l’Éventreur)

Je fus souvent mystifié
Par de bas personnages,
Et je me suis multiplié
En maints et maints voyages.
À ce jeu-là, tu comprends bien,
Je laissai ma fortune ;
Je n’ai plus que l’ombre de rien,
Le Spectre d’une thune.

(Raoul Ponchon)

anon., 1907 : Pièce de cinq francs.

Toqué

Larchey, 1865 : À moitié fou. On dit de même. ; Il a reçu un coup de marteau. C’est-à-dire : Son cerveau est bien près de se fêler.

Les collectionneurs sont toqués, disent leurs voisins.

Balzac.

V. Folichonnette.

Larchey, 1865 : Épris.

Ma chère, les hommes c’est farce ! toujours la même chanson : Une femme à soi seul ! Toqués !

(Gavarni)

Delvau, 1866 : adj. et s. Fou plus ou moins supportable ; maniaque plus ou moins aimable ; original. Argot du peuple. Le patois normand a Toquard pour Têtu.

Rigaud, 1881 : Maniaque, excentrique.

Et cependant Carnavalho n’était pas fou ; il n’était que toqué, mais de quoi ?

(R. de Beauvoir)

Celui qui est toqué a, comme on dit, la tête près du bonnet, jadis toque, toquet ; c’est-à-dire qu’il est extravagant, un peu fou.

France, 1907 : Personne à lubies, maniaque, écervelé.

Pour quelques douzaines d’hystériques, de toquées, de chercheuses d’autrement qui consentent à perdre toute pudeur, combien de femmes qui demeurent chez elles, à coudre, à filer, à surveiller leurs enfants et à plaire !

(Mot d’Ordre)

Le vidame veut absolument se marier. Toutefois, il balance entre une baronne sans cervelle, mais riche, et une petite pensionnaire sage, mais pauvre.
— Cher enfant, lui conseille sa mère, épouse la toquée. Il y a si peu de distance entre une fille sage et une femme folle, que la richesse te dédommagera de la petite différence !

Totalisateur

France, 1907 : Terme de jeu aux courses.

Supposez qu’au totalisateur je prenne un cheval sur lequel on n’a placé que peu de mises. Je fais mon pari en calculant mes chances de gain, qui sout proportionnées à l’argent versé sur les concurrents. Après mon opération, le cheval que j’ai pris devient subitement le tuyau, vous savez, ce tuyau que tout le monde connaît ; chacun en prend, et chaque mise placée après la mienne partagera le bénéfice avec elle. Mon pari peut donc, à deux heures et quart n’être plus du tout ce qu’il était à deux heures, et, ayant risqué 20 francs dans l’espoir de gagner 60 francs, il se trouvera que j’aurai risqué 20 fr pour en gagner 5.

(Baron de Vaux)

Tourlourou

Larchey, 1865 : Soldat du centre. — Forme du vieux mot turelureau, soldat de garnison. V. Du Cange. — Au quatorzième siècle, la turelure (prononcez toureloure) était une porte fortifiée, une sorte de château flanque de tourelles.

Si le tourlourou est solide sur l’école de peloton, il n’est pas moins ferré sur l’école de la séduction.

(M. Saint-Hilaire)

Delvau, 1866 : s. m. Soldat d’infanterie, — dans l’argot du peuple. Francisque Michel pousse une pointe jusqu’au XIVe siècle et en rapporte les papiers de famille de ce mot : turlereau, turelure, tureloure, dit-il. Voilà bien de la science étymologique dépensée mal à propos ! Pourquoi ? Tout simplement parce que le mot tourlourou est moderne.

La Rue, 1894 : Conscrit. Fantassin.

Rossignol, 1901 : Ce mot qui, en français signifie jeune soldat, a une autre signification peu connue, mais dont on se sert cependant ; il a été importé de la Nouvelle-Calédonie par les déportés et transportés. Tous les Canaques savent que Tourlourou veut dire dauffé.

France, 1907 : Fantassin. Le mot est peu usité maintenant ; il l’était fort de 1830 à 1850 lorsque les régiments étaient divisés en compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs, et compagnies du centre, fusiliers ; ces derniers étaient les tourlourous ; du vieux français turelureau, soldat gardant la turelure ou tourloure, château fort. Dans sa Physiologie du troupier, Émile Marco de Saint-Hilaire décrit ainsi le tourlourou : « Quand le Jean-Jean est passé de l’école du soldat à l’école de peloton, il possède ce qu’on appelle le fil — qui n’est pas celui d’Ariane — pour se reconnaitre dans le labyrinthe d’exercices, de marches, de contremarches et de corvées diverses, où sa nouvelle nature lui ferait courir le risque de se fourvoyer ; c’est-à-dire qu’il est arrivé à l’état normal de tourlourou. Dès ce moment il ne lui est plus permis de s’emmêler dans la manœuvre, car il est parvenu à ce degré d’intelligence qui s’oppose à ce qu’il fourre précipitamment sa baïonnette dans la poche de son pantalon, au lieu de l’introduire avec tranquillité dans le fourreau de cuir à ce destiné…
Au résumé, le tourlourou est bon enfant, coquet, farceur, généreux, courtois, déluré, intrépide et voluptueux ; c’est un lion à la mamelle un viveur en herbe, un gants-jaunes encore inédit, Bernadotte, Bessières, Brune, Junot, Lannes, Lefebvre, Murat, Rapp, et une foule d’autres que je pourrais nommer, ont commencé par être tourlourous, ce qui ne les a pas empêchés de devenir roi, prince, duc, comte, baron, et autre chose par-dessus le marché. »

Puis à travers les trognons d’choux
On voit des grands canonniers roux
Et de tout petits tourlourous
Qu’ont rien d’la veine,
Car, avec des airs triomphants,
I’s vont, avec les bonn’s d’enfants,
Dans les p’tits coins s’asseoir dedans…

(A. Bruant)

Train jaune

Fustier, 1889 : « Elles (les femmes de mœurs faciles) commencent à persiller dans les trains de chemins de fer ; il y en a même qui ne font qu’exploiter les trains jaunes qui emmènent chaque samedi de Paris, pour les ramener le lundi, les commerçants dont les femmes sont aux bains de mer. »

(Figaro, 1882)

France, 1907 : Train des maris. C’est celui qui conduit chaque samedis les maris dont les femmes sont en villégiature ou sur quelque plage. Ils viennent passer près d’elles la journée du dimanche, parfois du lundi, puis s’en retournent à leurs affaires, pleins de confiance en la vertu de leurs épouses.
« Je crois, dit Nestor dans le Gil Blas, que c’est à Trouville, il y a quelque vingt ans, aux beaux jours le la gloire trouvilloise, que naquit cette expression d’esprit gaulois : le Train Jaune. C’était le train des maris, qui arrivaient à la mer le samedi soir, repartaient le lundi matin, le train des porteurs de pavillon qui couvrent la marchandise… » M. Gustave Toudouze a écrit un joli roman sous ce titre : Le Train Jaune.

Dans l’ordre social, tout est convention, et si l’adultère était universel, et si tous les maris étaient cocus, il n’y aurait plus d’adultère, il n’y aurait plus de cocus. Est-ce vrai ?
— C’est vrai.
— Le train jaune est mon champ de bataille. Je fais la navette, du samedi au lundi, avec les époux ; j’écoute leurs entretiens, j’observe leurs femmes qui viennent les attendre à la gare. Un jour à Dieppe, un autre jour à Trouville, ou à Villers, tantôt je file un couple, tantôt un autre, et dès qu’il m’arrive de rencontrer un jeune homme en quête de bonne fortune, je lui signale une dame de ces messieurs. De préférence, je désigne celle qui me parait encore vertueuse. Vous ne l’ignorez pas : toutes succombent.
— Vous exagérez. Il y a beaucoup de femmes honnêtes.
— Des malades, baron, des malades !

(Dubut de Laforest)

Tribut de Zamora

France, 1907 : Tribut de vierges ; allusion au tribut de cent jeunes filles que la ville de Zamora (Espagne) devait payer annuellement aux conquérants maures.

Le baron S… est un riche financier. qui se refuse peu de satisfactions. Sa passion favorite est de n’exploiter que les forêts vierges ; il faut que, chaque année, Paris lui paye le tribut de Zamora. On voit, presque tous les jours, à une heure matinale, entrer discretement chez lui une matrone qui lui parle tout bas. Le baron sourit, écoute la description qui lui est faite par « l’affreuse compagnonne », et, finalement, indique l’heure d’un rendez-vous dans sa petite maison.

(Aurélien Scholl, Gil Blas)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique