Entrez le mot à rechercher :
  Mots-clés Rechercher partout 


Avrillée

France, 1907 : Averse de printemps.

Tout comme la langue classique, les patois ont d’ingénieuses trouvailles pour exprimer les divers phénomènes atmosphériques. Ainsi, en Poitou, les paysans disent d’une violente pluie d’orage : « C’est une érabinée ; mais s’il s’agit de ces tièdes averses du printemps, qui ne durent que quelques minutes, ils les baptisent du nom charmant d’avrillées. »

(André Theuriet)

On dit aussi érabiné.

Baptême

d’Hautel, 1808 : Pour le chef, la tête.
Cette planche lui est tombée sur le baptême. Pour dire, qu’une planche est tombée sur la tête de quelqu’un.

Delvau, 1866 : s. m. La tête, — dans l’argot des faubouriens, qui se souviennent de leur ondoiement.

La Rue, 1894 : Tête.

Virmaître, 1894 : La tête. Le mastroquet baptise son vin. Le peuple, qui a horreur de l’eau, dit des vins baptisés : Ils sont chrétiens. Le buveur fait sa tête (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Tête ; argot de faubouriens. Se mettre sur les fonds du baptême, se mettre dans l’embarras.

Baptisé à l’eau de morue

Rossignol, 1901 : Se dit de celui qui a toujours soif.

Baptisé au sécateur

Virmaître, 1894 : Juif. Allusion à l’opération de la circoncision que subissent les nouveaux-nés suivant le rite juif (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Israélite, allusion à l’opération de la circoncision.

France, 1907 : Juif. Allusion à la circoncision.

Baptisé d’eau de morue

Virmaître, 1894 : Ne pas avoir de chance. Homme ou femme à qui rien ne peut réussir. Ce qui équivaut à deveine salée, par allusion à l’eau dans laquelle la morue a été dessalée (Argot du peuple). N.

Baptiser

d’Hautel, 1808 : Frelater, mélanger, falsifier.
Du vin baptisé. C’est-à-dire, dans lequel on a mis beaucoup d’eau ; fraude très-commune parmi les marchands de vin de Paris.
Un mulet baptisé. Épithète outrageante que l’on donne aux hommes de peine, aux porte-faix, aux crocheteurs.

Baptiser le vin

Delvau, 1866 : v. a. Le noyer d’eau, — dans l’argot ironique des cabaretiers, qui renouvellent trop souvent, à notre préjudice, le miracle des Noces de Cana, en changeant l’eau en vin.

Bas-bleu

Delvau, 1866 : s. m. Femme de lettres, — dans l’argot des hommes de lettres, qui ont emprunté ce mot (blue stocking) à nos voisins d’outre-Manche.
Alphonse Esquiros (Revue des Deux Mondes, avril 1860) donne comme origine à cette expression le club littéraire de lady Montague, où venait assidûment un certain M. Stillingfleet, remarquable par ses bas bleus. D’un autre côté, M. Barbey d’Aurevilly (Nain jaune du 6 février 1886) en attribue la paternité à Addison. Or, le club de lady Montague ne date que de 1780, et Addison était mort en 1719. Auquel entendre ?

France, 1907 : Nom donné aux femmes de lettres, traduction littérale de l’anglais Blue stocking. Alphonse Esquiros raconte que cette expression prit naissance dans le club littéraire de la célèbre lady Montague qui vivait au commencement du XVIIIe siècle. Dans sa résidence de Twickenham, près de Londres, elle réunit toutes les célébrités littéraires du temps, Pope, Addison, Steele, Young, etc., et dans le nombre se trouva un certain Stillingfleet, auteur ignoré aujourd’hui, qui avait l’habitude de porter des bas bleus. Quantité de femmes de lettres ou aspirant à le devenir fréquentaient le salon de lady Montague, et le public railleur appela ces réunions le club des Bas bleus, nom qui fut bientôt donné à chacune des habituées.
D’après Barbey d’Aurevilly, ce serait Addison qui aurait baptisé le club.
Mills, dans son History of Chivalry, raconte d’autre part qu’il se forma à Venise, en 1400, une société littéraire sous le nom de Société du Bas (Società della Calza) et dont tous les membres devaient, comme signe distinctif, chausser des bas bleus. Cette société fut connue plus tard en Angleterre, et c’est sans doute à elle qu’Addison fit allusion en baptisant de ce nom celle de Lady Montague. Quoi qu’il en soit, la provenance est bien anglaise, et c’est en Angleterre que pullule, plus qu’en aucun pays du monde, cette variété excentrique de la race humaine.
Dans tous les temps et dans toutes les nations, les femmes savantes ont excité les railleries, et, les hommes s’étant attribué l’universelle toute-puissance, nombreux sont les proverbes à l’adresse de celles qui essayent de se tailler une part de la masculine souveraineté.
Nos pères surtout se sont égayés à ce sujet :

La femme qui parle latin,
Enfant qui est nourri de vin,
Soleil qui luisarne au matin,
Ne viennent pas à bonne fin.
C’est une chose qui moult me déplait,
Quand poule parle et coq se tait.

(Jean de Meun)

« Femme qui parle comme homme, geline qui chante comme coq, ne sont bonnes à tenir. »

Ne souffre à ta femme pour rien
De mettre son pied sur le tien,
Car lendemain la pute beste
Le vouloit mettre sur ta teste.

(G. Meurier, Trésor des sentences)

Qui n’a qu’une muse pour femme faict des enfans perennels.

(Adages français, XVIe siècle)

Napoléon Ier qui ne se piquait pas de galanterie et qui avait des idées particulières sur les femmes au point de vue de leur rôle social, avait coutume de dire :
« Une femme a assez fait quand elle a allaité son fils, ravaudé les chaussettes de son mari et fait bouillir son pot-au-feu. »
Aussi aimait-il peu les bas-bleus ; les femmes s’occupant de littérature lui paraissaient des monstres.
À une soirée des Tuileries, Mme de Staël demandait à l’empereur :
— Quelles femmes préférez-vous, sire ?
— Celles qui ont beaucoup d’enfants, répondit brutalement Napoléon.
Oui, mais elles ruinent leur mari.
En aucun pays du monde on aime les bas-bleus, que ce soit en France, en Chine ou au Japon.
Lorsque la poule chante, dit un proverbe japonais, la maison marche à sa ruine. Je suppose que chanter signifie, en ce cas, écrire des poèmes.
Si vous êtes coq, disent les Persans, chantez ; si vous êtes poule, pondez.
Et les Russes : Ça ne va jamais bien quand la poule chante.
Les Chinois : Une femme bruyante et une poule qui chante ne sont bonnes ni pour les Dieux ni pour les hommes.
Terminons par ce verset tiré du Talmud, et saluons, car c’est le meilleur :

Dieu n’a pas tiré la femme de la tête de l’homme, afin qu’elle le régisse ; ni de ses pieds afin qu’elle soit son esclave ; mais de son côté, afin qu’elle soit plus près du cœur.

Mais le dernier mot et le plus féroce sur les bas-bleus a été dit par Barbey d’Aurevilly, dans la Revue critique :

Ces bas-bleus ne le sont plus jusqu’aux jarretières. Ils le sont par-dessus la tête ! Leurs bas sont devenus une gaine. Les femmes maintenant sont bleues de partout et de pied en cap ; égales de l’homme, férocement égales, et toutes prêtes à dévorer l’homme demain… Vomissantes gargouilles de déclarations bêtes ou atroces, elles sont bleues jusqu’aux lèvres, qu’elles sont bleues comme de vieilles négresses !

Albert Cim a écrit un volume très documenté sur les bas-bleus.

Boucardier ou boucarmier

France, 1907 : Dévaliseur de boutiques, à l’aide d’un petit garçon, dit pégriot, qui s’y cache et ouvre pendant la nuit.

— Ce sont les agents qui inventent les noms des nouveaux genres de vol ?
— Nullement. Les malfaiteurs s’en chargent. Quelques-uns utilisent les loisirs que leur fait la prison à cataloguer en argot les différentes dénominations de leurs exploits. Le nom est modelé sur le procédé employé pour son accomplissement. C’est ainsi qu’ils ont baptisé :
Cambrioleurs, les dévaliseurs de chambres (dérivé de cambriole, qui signifie chambre) ;
Carroubleurs, les voleurs à l’aide de fausses clés (carroubles) ;
Fric-frac, les casseurs de porte ;
Vanterniers, ceux qui s’introduisent dans les habitations par les fenêtres ;
Boucarmiers, dévaliseurs de boutiques.
Puis viennent les charrieurs, goupineurs, ramastiqueurs, mastaroubleurs, bonjouriers, roulottiers, tireurs.
Ces derniers sont les plus nombreux, l’opération étant simple, facile et à portée de tous les malhonnêtes gens.

(G. Macé, Un Joli monde)

Bout coupé

Rigaud, 1881 : Cigare d’un sou coupé aux deux bouts.

Rigaud, 1881 : Juif.

Virmaître, 1894 : Juif (Argot du peuple). V. Baptisé au sécateur.

Rossignol, 1901 : Israélite.

Calotin

Delvau, 1866 : s. m. Prêtre, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Prêtre ; celui qui porte la calotte.

On a été prodigue avec eux : ils ont chacun un calotin.

(H. Monnier, Sciences populaires)

France, 1907 : Prêtre, tonsuré, homme d’Église, enfant de chœur, tout ce qui porte la petite calotte cléricale noire ou rouge. Ce terme moqueur par lequel on désigne les prêtres, à cause de cette petite calotte, n’était pas pris autrefois en mauvaise part. On l’employait, mais assez rarement, dès le XVe et le XVIe siècle, et ce n’est qu’à partir de 1789 qu’il a pris une signification désobligeante et même injurieuse.

— Fin finalement, faut pas moins que j’me préoccupe de la faire baptiser, c’t’enfant. Ça m’serait core assez indifférent… on en meurt pas ; mais tous ces calotins à qui j’vas m’adresser vont tous me d’mander si c’est que nous sommes mariés, si c’est qu’nous l’sommes pas ; ça, vois-tu, ça m’écœure ; quoi leur y répondre, quoi, dis-le ?
— J’en sais rien.

(Henry Monnier, Les Bas-fonds de la société)

— Puisque vous le voulez absolument, la mère, voilà la chose en deux mots : c’est un curé qui a arrangé votre fille comme cela. J’ai dit.
— Un curé ?
— Oui, bonne femme, ou un vicaire, je ne sais pas. Bref, un calotin pour sûr.

(Michel Morphy, Les Mystères du crime)

Cargot

Larchey, 1865 : Cantinier. — Corruption de gargotier. — V. Aide.

Virmaître, 1894 : Cantinier. Ce n’est pas une corruption de gargotier, car d’après les règlements des prisons le cargot ne fait pas de cuisine et ne vend que des aliments froids, du fromage et de la charcuterie. Comme les cantiniers sont arabes, qu’ils étranglent le plus qu’ils peuvent, on les a baptisés du nom de cargot, synonyme d’usurier, abréviation de carcagnot (Argot des voleurs). N.

France, 1907 : Cantinier ; argot des prisons. Il est chargé de la cargue ou cargaison de boissons et de vivres.

Chambard

Fustier, 1889 : Bruit, tapage. « Il est de tradition à l’École (Polytechnique) que, à la rentrée, les anciens démolissent les meubles des nouveaux, jettent leurs oreillers et leurs matelas par les fenêtres et dispersent leurs affaires. C’est ce qu’on appelle faire le chambard. »

(Temps, 1881)

Rossignol, 1901 : Bruit.

Mes voisins ont fait tellement de chambard la nuit passée, que je n’ai pas fermé l’œil.

Hayard, 1907 : Bruit, tapage.

France, 1907 : Acte de briser, de bousculer, de mettre en désordre les effets ou les objets d’un nouveau venu à l’École Polytechnique ; argot des écoles miliaires. Il signifie dans l’argot populaire : tumulte, bruit.

En réalité, le chambard que les socialos rêvent se borne à changer les étiquettes, à recrépir la façade et autres fumisteries du même blot. Avec eux, au lieu d’être exploités par le patron, on le serait par l’État… au lieu de toucher notre paye en pièces de cent sous, on nous la cracherait en billets de banque baptisés : « bons de travail. »

(Almanach du Père Peinard, 1895)

Chateaubriand

Rigaud, 1881 : Bifteck très épais, bifteck à triple étage, — dans le jargon des restaurants. — Un Chateaubriand aux pommes.

France, 1907 : Transformation du beef-steack sur la note du restaurateur. Une maison qui se respecte ne sert aux clients que des chateaubriands. Le publie bénévole paye le baptême. Pourquoi ce nom célèbre à un morceau de bœuf ? Théodore de Banville raconte qu’il voulut en avoir le cœur net :

Enfin, je n’y tins plus, je voulus absolument le savoir, et j’interrogeai Magny. À ce qu’il m’apprit, le chateaubriand fut baptisé ainsi, parce qu’il avait été inventé sous les auspices de… M. de Chabrillan ! N’est-ce pas là l’origine commune des histoires et des légendes qui, sauf de rares exceptions, sont toutes nées d’une faute de langue ou d’une faute d’orthographe ?

Il est vrai qu’il reste à ce grand écrivain, à ce philosophe morose, la popularité, énorme, permanente, la gloire en billon circulant du bouillon Duval au cabaret du Lyon d’Or, d’avoir servi de patron à un beefsteack renommé — lui qui n’en mangeait jamais et ne se nourrissait que de laitage, d’encens et de souvenirs. Ô ironie ! ô reconnaissance des peuples ! Un beefsteack aux pommes, voilà peut-être tout ce qui restera un jour d’un Atlas de la pensée, d’un Archimède de la philosophie. Il portait un monde dans son vaste cerveau, il rêvait d’en soulever un autre avec sa plume, et le résultat de tout cela : un nom qu’on crayonne sur un menu de restaurant. C’est ça la gloire !

(E. Lepelletier)

On vient d’installer à la Bibliothèque nationale un petit buffet, très commode pour les travailleurs. L’un de ceux-ci y pénètre dernièrement :
Que désire monsieur ?
— Qu’est-ce qu’on peut bien manger dans celte cité des lires ? Donnez-moi un Chateaubriand.
— Voilà, monsieur.
— Grand format, surtout.

Chien du commissaire

Delvau, 1866 : s. m. Agent attaché au service du commissaire ; celui qui, il y a quelques années encore, allait par les rues sonnant sa clochette pour inviter les boutiquiers au balayage.

Rigaud, 1881 : Secrétaire du commissaire de police.

Chaque coup de sonnette lui semblait le coup de sonnette du chien du commissaire.

(E. de Goncourt, La Fille Élisa)

France, 1907 : Secrétaire du commissaire de police.

Dans son langage populaire, le Parisien a donné au secrétaire un singulier surnom. Le voyant dans toutes les expéditions, dans toutes les descentes de justice marcher derrière son patron, il l’a baptisé : le chien du commissaire. C’est tellement passé dans la langue que, même en causant avec les agents, une marchande des quatre-saisons où un camelot se laisseront aller à dire : — Mais puisque j’ai la permission ! C’est le chien du commissaire qui me l’a accordée.

(Hogier-Grison, La Police)

Chineur

Delvau, 1866 : s. m. Marchand de peaux de lapins, — dans l’argot des chiffonniers. Signifie aussi Auvergnat, homme qui court les ventes et achète aussi bien un Raphaël qu’un lot de fonte.

Rigaud, 1881 : Marchand d’habits ambulant qui va déverser ses achats sur le carreau du Temple. — Marchand qui va offrir à domicile des objets souvent volés. — Filou qui vole en augmentant frauduleusement la valeur apparente des objets.

Le Mont-de-Piété n’a guère à se défendre que contre deux sortes de filous parfaitement catégorisés : les chineurs et les piqueurs d’once. il ne faut pas croire que cette fraude s’arrête aux objets précieux ; on chine tout.

(Maxime du Camp, Revue des Deux-Mondes 1873)

Un des procédés du chineur consiste à forer les chaînes, les bracelets, pour en extraire l’or qu’il remplace par du cuivre. Les employés du Mont-de-Piété ont été, plus d’une fois, victimes de ce genre de vol. — Dans le jargon des chiffonniers, un chineurest un marchand, un commerçant quelconque.

Merlin, 1888 : Méchante langue ou mauvais plaisant.

La Rue, 1894 : Colporteur. Marchand d’habits.

Virmaître, 1894 : Genre de voleurs dont les procédés se rapprochent de ceux des charrieurs. Ils sont pour la plupart originaires du Midi (Argot des voleurs).

France, 1907 : Voleur au chinage. Marchand qui fréquente les ventes publiques et achète tout ce qui est à bas prix, d’où le populaire a baptisé de ce nom le marchand de peaux de lapins. On appelle aussi chineurs ou roulants les marchands de vieux habits qui courent les marchés et les foires et ceux qui vont à domicile offrir des étoffes à bas prix.
Dans le Pavé, voici ce qu’écrit sur ce mot Jean Richepin : « En argot, chineur veut dire travailleur, et vient du verbe chiner… Mais ce mot se spécialise pour désigner particulièrement une race de travailleurs sui generis…
Elle campe en deux tribus à Paris. L’une habite le pâté de maisons qui se hérisse entre la place Maubert et le petit bras de la Seine, et notamment rue des Anglais. L’autre niche eu haut de Ménilmontant, et a donné autrefois son nom à la rue de la Chine… Les chineurs sont, d’ailleurs des colons et non des Parisiens de naissance. Chaque génération vient ici chercher fortune, et s’en retourne ensuite au pays. »

Chrétien

Delvau, 1866 : s. m. Homme, à quelque religion qu’il appartienne. Argot du peuple. Viande de chrétien. Chair humaine.

France, 1907 : Homme.

— J’ai un ami qui a un chien, qu’il appelle Cocu. — Quelle horreur ! me dit un jour une dévote, donner à une bête le nom d’un chrétien.

Plus de gens bestes que d’asnes chrétiens.

(Vieil adage)

On appelle aussi chrétien du vin ou du lait étendu d’eau, c’est-à-dire qui a été baptisé. Parler chrétien, parler correctement.
Viande de chrétien, chair humaine, qu’elle soit juive ou musulmane.

Chrétien (lait)

Larchey, 1865 : Lait baptisé, étendu d’eau.

Une douzaine de drôlesses déguisées en laitières vendent du lait trois fois chrétien.

(Privat d’Anglemont)

Copurchic

Fustier, 1889 : Elégant, homme qui donne le ton à la mode. Ce mot, un des derniers mis en circulation, vient de « pur » et de « chic », le premier indiquante perfection absolue du second. La syllabe co ne vient là que pour l’euphonie.

Le copurchic ne parle plus argot ; il se contente de parler doucement, lentement…

(Figaro, 1886)

Le petit vicomte de X, un de nos plus sémillants copurchics…

(Gil Blas, juillet 1886)

De copurchic est dérivé copurchisme qui désigne l’ensemble des gens asservis à la mode.

Les élégantes de copurchisme veulent, elles aussi, donner une fête au profit des inondés

(Illustration, janvier 1887.)

La Rue, 1894 : L’un des nombreux noms dont on a baptisé les oisifs élégants. On a dit successivement : gommeux, crevé, boudiné, vlan, pschutteux, etc.

France, 1907 : Élégant, à la dernière mode.

Le bal des canotiers de Bougival promet d’être très brillant ce soir, car une bande de copurchics doit l’envahir dans la soirée, en compagnie de quelques horizontales haut cotées sur le turf de la galanterie

(Gil Blas)

Crasse

d’Hautel, 1808 : Ignorance crasse. Ignorance grossière, ineptie inexcusable.
Être né dans la crasse. Être de la plus basse extraction.
Vivre dans la crasse. Vivre d’une manière sordide, obscure, et dans une extrême parcimonie.

Delvau, 1866 : s. f. Pauvreté ; abjection, — dans le même argot [du peuple]. Tomber dans la crasse. Déchoir de rang, de fortune ; de millionnaire devenir gueux, et d’honnête homme coquin.

Delvau, 1866 : s. m. Lésinerie, indélicatesse, — dans l’argot du peuple, pour qui il semble que les sentiments bas soient l’ordure naturelle des âmes non baptisées par l’éducation.

Rigaud, 1881 : Mauvais procédé. — Crasse de collège, pédantisme, bégueulerie pédantesque.

France, 1907 : Pauvreté, misère, abjection. Tomber dans la crasse, sortir de la crasse.

Né malheureux, de la crasse tiré,
Et dans la crasse en un moment rentré,
À tous emplois on me ferme la porte.
Rebut du monde, errant, privé d’espoir,
Je me fais moine, ou gris, où blanc, ou noir,
Rasé, barbu, chaussée, déchaux, n’importe !

(Voltaire, Le Pauvre diable)

Dorée (petite)

Fustier, 1889 : Femme de mœurs légères. Ce mot lancé vers l’année 1884 n’a point été adopté et a duré autant que la mode qui, à cette époque aussi bien pour les femmes honnêtes que pour celles qui ne le sont pas, était de porter des vêtements brodés, soutachés, pailletés d’or.

On a déjà débaptisé certaines parisiennes qu’on appelait hier encore des horizontales ; le nom qu’elles portent est les petites dorées.

(Temps, octobre 1885)

Le Soir a pris pour des ouvrières les petites dorées, autrement dit : les cocottes.

(Bataille, novembre 1884)

Essuyer les plâtres

Delvau, 1866 : v. a. Habiter une maison récemment construite, dont les plâtres n’ont pas encore eu le temps de sécher. Se dit aussi, ironiquement, des Gandins qui embrassent des filles trop maquillées.

Rigaud, 1881 : Habiter une maison nouvellement construite. Lorsqu’on eût bâti le quartier Saint-Georges, les loyers des maisons y furent cotés à très bas prix, pour attirer les locataires. Les filles plus ou moins entretenues s’y réfugièrent, furent baptisées lorettes et essuyèrent pas mal de plâtres. De cette époque date la locution. Aujourd’hui, l’essuyage des plâtres est plus cher : il s’opère rue Maubeuge avec le concours des lorettes du jour, nommées biches, cocottes, etc… — Essuyer les plâtres signifie encore, en termes galants, obtenir les premières faveurs d’une belle.

France, 1907 : Entrer dans une maison nouvellement construite et dont les murs ne sont pas encore secs. Embrasser une femme dont le visage est maquillé.

Fine

d’Hautel, 1808 : De la plus fine. Pour dire à mot couvers de la matière fécale.
Le peuple dit habituellement de la pufine.

Larchey, 1865 : Excrément. — Allusion a la fine moutarde.

Un vidangeur de mes amis Nous a chanté la plus fine.

(Aubry, Chanson. 1836)

Rigaud, 1881 : Fine Champagne, par abréviation. — Un verre de fine.

France, 1907 : Abréviation de fine champagne, nom dont la cantinière baptise le tord-boyaux, le schnick ou le schnaps.

S’il faut l’avouer sans mentir,
Moi, j’aime tous mes pensionnaires,
Depuis l’pioupiou, qui fait l’plaisir
De tant d’aimables cuisinières,
Jusqu’au sergent, voir’ l’adjudant,
Pourvu qu’un cœur batt’ sous la veste,
Je donne à tous fine et vin blanc
Et même a l’occasion l’reste !

(La cantinière du 20e)

France, 1907 : Excrément. Abréviation de fine moutarde.

— J’avais les arpions nus pour pas faire de bruit. Je m’amène donc sur le lit… les abatis prêts… ça n’allait pas faire un pli… je prenais la vieille au cou… et je serrais. Elle n’aurait pas eu le temps de dire ouf !… Moi, j’aime pas saigner, d’abord… Ça tâche… « Mais, nom de Dieu ! Que je me dis, sur quoi ce que je marche… Est-ce que la gouine a dégueulé ?… Ou bien c’est-il du raisiné ?… » Je me baisse, je tâte. C’en était !
— De la fine ?
— Non, du raisiné… et beau ! et rouge !

(Hector France, La Mort du Czar)

Gardes nationaux

Rigaud, 1881 : « C’est ainsi qu’à Mazas, on a baptisé les haricots. » (Figaro du 15 sept. 1880)

France, 1907 : On appelait ainsi les haricots au temps où l’on mettait les soldats citoyens manquant à leurs devoirs militaires à la prison qui leur était spécialement destinée dite Hôtel des Haricots.

Grand C

France, 1907 : Dans l’argot de l’École navale, le « grand C » est le chiffre algébrique correspondant au numéro matricule le plus élevé de la promotion et qui sert à établir le calendrier spécial du bord.
Matériellement, le « grand C » est représenté par un mannequin, antiréglementaire dans tous les détails de sa tenue, qu’on fait passer en jugement et que, finalement, on jette par-dessus bord avec — d’aucuns disent sans — 51 sous dans sa poche.
L’explication de ces 51 sous du « grand C » consiste dans la défense qui est faite aux pauvres « bordaches » d’avoir jamais plus de cinquante sous dans leur poche.
Le jour où le « grand C » devient « un homme à la mer », a lieu aussi « l’adoration du sextant », — un vieux sextant en bois baptisé du nom d’Antoine.
Telles sont les gaietés du bord, qui n’empêcheront pas nos « fistots » de devenir plus tard de brillants et savants officiers de marine et de vaillants défenseurs de la patrie.
Voir Bordache, Fistot.

Guignol

Fustier, 1889 : Gendarme. Argot des voleurs.

Survient-il dans une foire quelque figure rébarbative, le teneur flaire un gaff (un gardien de la paix en bourgeois), ou un guignol (un gendarme en civil)…

(Petit Journal, mai 1886)

France, 1907 : Homme sans consistance, sans caractère et sans parole, qui n’est bon qu’à amuser les autres et sur lequel on ne peut compter. Faire le guignol, c’est faire de grands gestes, se remuer à tort et à travers.
On a donné le nom de guignol à tous les farceurs politiques et littéraires. Henry Bauer a publié une série d’études critiques sous le titre : Les Grands Guignols.

Parfois, dans mes rares éclaircies d’obnubilation politique, il me passe comme un sentiment confus de ce qu’ils veulent dire par : le jeu des portefeuilles. J’y entrevois une sorte de conséquence farce et logique du parlementarisme où nous pataugeons, et, — vous l’avouerai-je ? — la comédie la plus burlesque de son grand guignol national. Mais ce n’est qu’un éclair dans ma nuit de contribuable.

(Émile Bergerat)

France, 1907 : Théâtre de marionnettes en plein vent, appelé ainsi de son principal personnage.
D’après Joanny Augier qui a décrit le canut dans les Français peints par eux-mêmes, Guignol aurait Lyon pour origine : « Il fréquente, dit-il en parlant du canut, un petit spectacle de marionnettes, tout à fait local, dont le principal personnage, assez semblable au Pulcinella des Italiens, au Punch des Anglais, est un nommé Guignol, type du canut lui-même, dont les lazzis moqueurs et dérisoires à son encontre font pourtant ses délices et son plus parfait amusement »
Guignol est une marionnette d’origine lyonnaise, et date de la fin du premier empire. Vers 1812 un entrepreneur de marionnettes, ruiné à la suite des guerres, se vit réduit à vendre aux enchères ses décors et ses pantins. Un seul acquéreur se présenta, un nommé Mourguet, connu depuis vingt ans dans Lyon où il vendait des chansons sur les places publiques, tandis que sa femme l’accompagnait en jouant de l’orgue de Barbarie. Il eut les marionnettes à très bon compte. Il loua alors dans un quartier pauvre de la ville, celui de Saint-Paul, une vieille salle qui pouvait contenir cent personnes, y installa, outre la scène, une galerie et un parterre. On payait de quatre à douze sous. On y joua d’abord les Jocrisse, qui étaient fort à la mode. Mais un directeur d’un des grands théâtres de la ville défendit, en vertu de son privilège, qu’on représentât les Jocrisse ailleurs que chez lui. Mourguet alors changea les types de ses personnes et appela Jocrisse Guignolant.
« Le nouveau Jocrisse était méconnaissable, dit Tony Révillon qui raconte l’anecdote dans le Drapeau noir. Son nez était aplati ; un petit serre-tête noir terminé par une queue ou salsifis en demi-cercle couvrait sa perruque rousse ; le justaucorps rouge des valets avait disparu pour faire place à la veste marron à boutons blancs de l’ouvrier lyonnais. L’accent s’était modifié comme le costume. Mourguet parlait canut. Il avait les ô et les â circonflexes de la Croix-Rousse, l’accent traînard et doux de Saint-Just.
Le succès fut immense.
Pendant six mois, on s’abordait par ces mots : « Avez-vous vu Guignol ? »
Le public, trouvant Guignolant trop long, avait baptisé lui-même le héros du théâtre lyonnais.
Mais en dépit du costume et de l’accent, Guignol rappelait trop Jocrisse. Son créateur le modifia.
Désormais il sera lui-même. Ouvrier, il représentera les misères, les tiraillements, les menues joies du peuple des tisseurs ; héros de théâtre, il incarnera la justice, protégera les faibles, se soustraira à la tyrannie par la ruse et châtiera la méchanceté par les coups. Gai comme tous les comiques, sa gouaillerie aura parfois la dent cruelle, mais la bonne humeur et la verve l’emporteront. Cette verve et le bâton de Polichinelle (le picarlat) sont italiens. Tout le reste est lyonnais, et surtout l’ami, le confident du héros, Benoit, qui plus tard deviendra Gnafron, mais qui aura laissé pour trace de son passage deux locutions : Dis donc, Benoit ! et Va donc, Benoit ! populaires aujourd’hui dans le département un Rhône. »
Un gendre de Mourguet, Josseraud, introduisit Guignol à Paris.

Lapin

d’Hautel, 1808 : Un lapin ferré. Nom burlesque que le peuple donne à un cheval.
Il trotte comme un lapin. Se dit de quelqu’un qui met une grande promptitude dans ses courses.
On dit par dérision d’une femme qui fait beaucoup d’enfans, que c’est une lapine.

Larchey, 1865 : Apprenti compagnon.

Pour être compagnon, tu seras lapin ou apprenti.

(Biéville)

Larchey, 1865 : Bon compagnon.

Ils ont appelé dans leurs rangs Cent lapins quasi de ma force.

(Festeau)

C’est un fameux lapin, il a tué plus de Russes et de Prussiens qu’il n’a de dents dans la bouche.

(Ricard)

L’homme qui me rendra rêveuse pourra se vanter d’être un rude lapin.

(Gavarni)

Au collège, on appelle lapins des libertins en herbe, pour lesquels Tissot eût pu écrire un nouveau Traité. Lapin a aussi sa signification dans le monde des messageries.

et puis le jeune homme était un lapin, c’est-à-dire qu’il avait place sur le devant, a côté du cocher.

(Couailhac)

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti compagnon, — dans l’argot des ouvriers.

Delvau, 1866 : s. m. Camarade de lit, — dans l’argot des écoliers, qui aiment à coucher seuls. On sait quel était le lapin d’Encolpe, dans le Satyricon de Pétrone.

Delvau, 1866 : s. m. Homme solide de cœur et d’épaules, — dans l’argot du peuple. Fameux lapin. Robuste compagnon, à qui rien ne fait peur, ni les coups de fusil quand il est soldat, ni la misère quand il est ouvrier.

Rigaud, 1881 : Voyageur, — dans le jargon des conducteurs d’omnibus. — En lapin, placé sur le siège d’une voiture, à côté du cocher.

La Rue, 1894 : Voyageur d’omnibus. Fameux compagnon. Lapin ferré gendarme à cheval. Poser un lapin, abuser de la confiance d’une fille en oubliant de la payer, ou bien donner un rendez-vous galant à une femme et ne pas s’y rendre.

Rossignol, 1901 : Connu des conducteurs d’omnibus qui en étouffent le plus possible ; si ce n’est pas une grosse affaire pour le dividende des actionnaires de la compagnie, c’est toujours une augmentation de salaire pour le lapineur. Chaque voyageur qui n’est pas sonné au cadran par le conducteur, c’est pour celui-ci 30 centimes de gain, et un lapin pour la compagnie. J’en ai connu un qui trouvait que ce système n’allait pas assez vite : il avait deux clés et avant d’arriver à la tête de ligne, il descendait le cadran de vingt ou trente places. Il y a aussi le lapin pour le cocher de maison bourgeoise : c’est lorsqu’il prend un client pour une petite course pendant que son maître est au cercle ou ou en visite.

Rossignol, 1901 : Homme fort, courageux. Sans doute pour faire allusion aux quarante lapins du capitaine Lelièvre, qui tinrent à Mazagran tête pendant plusieurs jours à des milliers d’Arabes. C’est à la suite de ce fait d’armes que les zéphirs ont été autorisés a porter la moustache.

Rossignol, 1901 : Promettre une chose et ne pas la tenir est poser un lapin. Un homme qui promet de l’argent à une femme et qui ne lui en donne pas lui pose un lapin.

France, 1907 : Enfant ou adolescent vicieux qui remplit dans les collèges le rôle des mignons de Henri III ou celui d’Alcibiade près de Socrate. Corruption du vieux mot lespin, prostitué, giton. Dans le Satyricon de Pétrone, on trouve le type d’un joli lapin.

France, 1907 : Individu qui s’offre gratuitement les faveurs d’une fille galante, l’ennemi intime du chameau, dit la Vie Parisienne. On a dit de l’une de ces dames :

Adore le clicquot, très bonne fille, air mièvre,
Mais ne dînerait que de pain
Plutôt que de manger du civet ou du lièvre,
Tant elle à l’horreur du lapin.

Ab una disce omnes.

— Filou ! rasta ! lapin ! Parbleu, je m’en étais doutée. Tu étais trop malin au lit ! Mais, voyez un peu, ça se promène dans les bals, ça reluque les femmes, ça a des bagues au doigt, ça offre à souper, — à l’œil, je parie ! tu es sorti pour parler au maître d’hôtel ! — ça promet des cinq louis, ça laisse sur la cheminée des albums avec des princes et des rois… et ça n’a pas de quoi payer ses chapeaux !

(Catulle Mendès, Gog)

Luce de B…, qui vient de s’installer très luxueusement sur les grands boulevards, a baptisé l’une des pièces de son appartement du nom de « Salon de l’affichage ».
En lettres d’or sont inscrits, dans un tableau spécial, les noms de tous ces grelotteux qui passent, à tort ou à raison, pour des lapins.

(Gil Blas)

France, 1907 : Luron, homme fort ou courageux, solide et vaillant gaillard. On disait autrefois vieux lapin. Plus un lapin avance en âge, dit le Dictionnaire des Ménages, plus il augmente en chair, en peau et en poil. De là l’expression vulgaire par laquelle on désigne un homme fort et solide, en disant : « C’est un vieux lapin. » Après la défense de Mazagran, du 2 au 6 février 1840, où 123 hommes des compagnies légères d’Afrique, commandés par le capitaine Lelièvre, défendirent le fort contre 12,000 Arabes, l’on dit que Lelièvre avait sous ses ordres de fameux lapins.

On ne voit pas bien ce que la France, par exemple, a gagné à ce que les vieux lapins de l’Empire aient semé leurs germes triomphants chez les peuples vaincus de l’Iliade napoléonienne, car, de ses germes, quelques-uns ont pris, soit en Allemagne, soit en Italie, — Stendhal, là-dessus, est formel — et nous avons des frères et des cousins dans les armées de la Triplice.

(Émile Bergerat)

— Eh bien ! reprit Hulot, qui possédait éminemment l’art de parler la langue pittoresque du soldat, il ne faut pas que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y en a ici ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre les deux côtés de cette route… Tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela vivement.

(Balzac, Les Chouans)

Par derrière un bois de sapins,
On installe souvent la cible ;
Ce qui n’empêch’ pas qu’on la crible
Par-dessus le bois de sapins.
Nous sommes de fameux lapins !
C’est l’tir pratiqu’, car à la guerre
Nos enn’mis ne s’montreront guère,
Nous sommes de fameux lapins !

(Capitaine Du Fresnel, Chants militaires, chansons de route et refrains de bivouac)

France, 1907 : Maître de dessin à l’École polytechnique.

France, 1907 : Voyageur supplémentaire que prennent les conducteurs de diligence ou d’omnibus. C’était, en terme de messagerie, toute place ou tout port d’article perçu en fraude par le conducteur au détriment de son administration. De là l’expression poser un lapin.

Lofat

Larchey, 1865 : Aspirant au grade de compagnon.

C’était pour le baptême d’un lofat… On devait le baptiser à la Courtille ; j’étais le parrain.

(La Correctionnelle)

Lorette

Delvau, 1864 : Femme entretenue par Monseigneur Tout-le-Monde, et qui habite volontiers dans les environs de l’église de notre dame de Lorette. D’où son nom, qui lui a été donné par Nestor Roqueplan.

Je suis coquette
Je suis lorette
Reine du jour, reine sans feu ni lieu !
Eh bien ! J’espère
Quitter la terre
En mon Hotel… Peut-être en l’Hotel-Dieu

(G. Nadaud)

Larchey, 1865 : « C’est peut-être le plus jeune mot de la langue française ; il a cinq ans à l’heure qu’il est, ni plus ni moins, l’âge des constructions qui s’étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint-Lazare jusqu’à la place Bréda, naguère encore à l’état de terrain vague, maintenant entourée de belles façades en pierres de taille, ornées de sculptures. Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condition de garnir les fenêtres de rideaux, pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de l’humidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. ces locataires d’un nouveau genre, calorifères économiques à l’usage des bâtisses, reçurent, dans l’origine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d’essuyeuses de plâtres. l’appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs. À force d’entendre répondre « rue Notre-Dame-de-Lorette » à la question « où demeurez-vous, où allons-nous ? » si naturelle à la fin d’un bal public, ou à la sortie d’un petit théâtre, l’idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporter, par un hypallage hardi, le nom du quartier à la personne, et le mot Lorette a été trouvé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a été lithographié pour la première fois par Gavarni, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d’abord pour ambition d’être chanteuse, danseuse ou comédienne ; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques pliés dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie, avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l’Opéra ; elles ont toutes manqué d’être premiers sujets. Cela a tenu, disent-elles, aux manœuvres d’un amant évincé ou rebuté ; mais elles s’en moquent. Pour chanter, il faudrait se priver de fumer des cigares Régalia et de boire du vin de Champagne dans des verres plus grands que nature, et l’on ne pourrait, le soir, faire vis-à-vis a la reine Pomaré au bal Mabile pour une polka, mazurka ou frotteska, si l’on avait fait dans la journée les deux mille battements nécessaires pour se tenir le cou-de-pied frais. La Lorette a souvent équipage, ou tout au moins voiture. — Parfois aussi elle n’a que des bottines suspectes, à semelles feuilletées qui sourient à l’asphalte avec une gaîté intempestive. Un jour elle nourrit son chien de blanc-manger ; l’autre, elle n’a pas de quoi avoir du pain, alors elle achète de la pâte d’amandes. Elle peut se passer du nécessaire, mais non du superflu. Plus capable de caprice que la femme entretenue, moins capable d’amour que la grisette, la Lorette a compris son temps, et l’amuse comme il veut l’être ; son esprit est un composé de l’argot du théâtre, du Jockey Club et de l’atelier. Gavarni lui a prêté beaucoup de mots, mais elle en a dit quelques-uns. Des moralistes, même peu sévères, la trouveraient corrompue, et pourtant, chose étrange ! elle a, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’innocence du vice. Sa conduite lui semble la plus naturelle du monde ; elle trouve tout simple d’avoir une collection d’Arthurs et de tromper des protecteurs à crâne beurre frais, à gilet blanc. Elle les regarde comme une espèce faite pour solder les factures imaginaires et les lettres de change fantastiques : c’est ainsi qu’elle vit, insouciante, pleine de foi dans sa beauté, attendant une invasion de boyards, un débarquement de lords, bardés de roubles et de guinées. — Quelques-unes font porter, de temps à autre, par leur cuisinière, cent sous à la caisse d’épargne ; mais cela est traité généralement de petitesse et de précaution injurieuse à la Providence. » — Th. Gautier, 1845.

Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui ne vit pas pour aimer, mais au contraire, aime pour vivre. Le mot a une vingtaine d’années (1840), et il appartient à Nestor Roqueplan, qui a par un hypallage audacieux, ainsi baptisé ces drôlesses du nom de leur quartier de prédilection, — le quartier Notre-Dame-de-Lorette.

Rigaud, 1881 : Femme galante, femme entretenue. M. Prudhomme l’appelle « la moderne hétaïre ». Le mot a été créé en 1840 par Nestor Roqueplan.

Comme Vénus aphrodite de l’écume des flots, la lorette était née de la buée des plâtres malsains, là-haut, dans les quartiers bâtis en torchis élégants, la petite Pologne des femmes. Roqueplan s’était fait son parrain ; Balzac son historien ; Gavarni sa marchande de mots et de modes.

(Les Mémoires du bal Mabille)

Qu’est-ce que la lorette ? C’est la loi du divorce rétablie et, pour plus d’un mari, je le dis avec tristesse, la patience du mariage… La lorette n’est ni fille, ni femme, à proprement parler. C’est une profession c’est une boutique.

(Eug. Pelletan, La nouvelle Babylone)

Elle a un père à qui elle dit : Adieu papa ; tu viendras frotter chez moi dimanche. — Elle a une mère qui prend son café quotidien sur un poêle en fonte.

(Ed. et J. de Goncourt)

Il y a mille et une manières, en apparence de devenir lorette, mais au fond c’est la même. Une pauvre fille que l’on vend, une pauvre fille que l’on trompe.

(Paris-Lorette)

Une lorette, parlant d’un entreteneur pour lequel elle a du goût, dit : « Mon homme » ; l’entreteneur qu’elle considère et respecte est son monsieur ; quant à l’entreteneur pur et simple, quoi qu’il fasse, et quoi qu’il donne, il n’est jamais qu’un mufle.

(Idem)

Aujourd’hui les lorettes célèbres de 1840 ont vieilli. Elles comptent leur dépense avec leurs cuisinières, prennent l’omnibus quand il pleut, et élèvent des oiseaux. La lorette pure est maintenant un type évanoui, une race disparue.

(Paris à vol de canard.)

France, 1907 : Femme galante d’un certain luxe de tenue. Le mot a été mis à la mode par Nestor Roqueplan, vers 1840, à cause du nombre considérable de ces filles dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. « L’ensemble des rues de ce quartier, écrivait-il, s’appelle le quartier des Lorettes, et, par extension, toutes ces demoiselles reçoivent dans le langage de la galanterie sans conséquence le nom de lorettes. » Le quartier est à peu près resté le même, mais le mot n’est plus guère employé que par les provinciaux.

Lorette, dit Balzac, est un mot décent inventé pour exprimer l’état d’une fille ou la fille d’un état difficile à nommer et que, dans sa pudeur, l’Académie a négligé de définir, vu l’âge de ses quarante membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu’on ne pouvait pas dire sans périphrase, la fortune de ce mot est faite. Aussi la lorette passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où ne passera jamais une lorette.

Les lorettes habitent invariablement rue Notre-Dame-de-Lorette, rue Bréda, rue du Helder, rue Taitbout, rue Neuve-des-Mathurins ou rue Richer. Elles ne traversent jamais la Seine et s’écartent peu de la zone des boulevards. Elles savent Barême par cœur, jouent à la Bourse, roulent équipage, éclaboussent ceux qui vont à pied, et m’admettent dans leur salon que les hommes du meilleur monde… Elles ont les hommes en profond mépris et m’estiment que les coupons de la Banque de France.

(Ces Dames. — Physionomies parisiennes)

L’autre jour, j’ai entendu faire la définition suivante d’une lorette par la petite fille d’une portière de la place Vintimille :
— Une lorette, a-t-elle dit, c’est une dame qu’a une chemise sale, emprunte dix sous à mon papa, porte des jupons bariolés comme des drapeaux, ses bijoux au clou quand elle en a, et des plumes à son chapeau. À quarante ans, elle est ouvreuse aux Délassements-Comiques.
J’ai interrogé l’enfant terrible dans le but de savoir de qui elle tenait des renseignements aussi exacts.
— Monsieur, m’a-t-elle répondu naïvement, je le sais mieux que vous, puisque c’est arrivé à ma sœur.

(Léon Rossignol, Lettres d’un Mauvais Jeune homme à sa Nini)

Enfin, dans la catégorie des clandestines, c’est-à-dire parmi des filles dont l’insoumission à la police des mœurs est continuelle, toutes, depuis la riche lorette jusqu’à la pierreuse, sont dans la nécessité de se faire protéger. On conçoit alors que la position sociale des souteneurs doit varier autant que celle dans laquelle les filles se sont elles-mêmes placées.

(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)

Louvoyante

France, 1907 : Manœuvre opérée par les agents de police pour disperser les rassemblements.

La méthode en usage pour disperser les rassemblements, méthode qu’on a baptisée la louvoyante, ne sert à dissiper les tapageurs un jour que pour les voir revenir le lendemain en plus grand nombre. Le Parisien, il faut l’avouer, badaud par excellence, se rend aux troubles comme à une fête, espérant toujours voir bousculer les autres et être assez malin pour ne pas être bousculé lui-même. Et quand il attrape des horions, il est furieux.

(Hogier-Grison, La Police)

Luisant

anon., 1827 / Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Le jour.

un détenu, 1846 : Soleil.

Halbert, 1849 : Le jour.

Delvau, 1866 : s. m. Soleil, ou Jour, — dans l’argot des voleurs. On dit aussi Luisard.

Fustier, 1889 : Le descendant direct du dandy et du lion. De mode en 1884, ce qualificatif n’a point tardé à être délaissé.

De toutes les appellations données depuis le commencement du siècle aux créateurs de la mode et de l’élégance, celle qui se rapproche le plus du type baptisé aujourd’hui luisant est le lion.

(Gaulois, 1884)

La Rue, 1894 : Soleil ou jour. Soulier verni.

Virmaître, 1894 : Le jour (Argot des voleurs). N.

Rossignol, 1901 : Chapeau haut de forme.

France, 1907 : Jeune fashionable.

Voici d’abord le pschutt, le v’lan, les luisants, comme nous les nommons aujourd’hui.

(Paul Mahalin)

Les viveurs, les luisants se succèdent avec une étonnante rapidité.

(Aurélien Scholl)

France, 1907 : Soulier verni.

Lune

d’Hautel, 1808 : Être dans sa bonne ou sa mauvaise lune. Se dit des gens capricieux, qui ont tantôt l’humeur agréable, et tantôt insupportable.
C’est une pleine lune. Se dit d’une figure rebondie, d’un visage large et réjoui.
Il a un quart de lune dans la tête. Pour dire, il est un peu fou.
Faire un trou à la lune. Pour, faillir, faire banqueroute ; s’en aller furtivement ; mettre la clef sous la porte.

Delvau, 1866 : s. f. Caprice ; mauvaise humeur, — dans l’argot du peuple. Être dans ses lunes. Avoir un accès de mauvaise humeur, de misanthropie.

Delvau, 1866 : s. f. Le second visage que l’homme a à sa disposition, et qu’il ne découvre jamais en public, — à moins d’avoir toute honte bue. On dit aussi Pleine lune.

Delvau, 1866 : s. f. Visage large, épanoui, rayonnant de satisfaction et de santé. On dit aussi Pleine lune.

Fustier, 1889 : Pièce de vingt sous. Argot du bagne.

On arrivait à supprimer tout risque en achetant à la fois le servant et l’argousin. L’un ne coûtait pas plus cher que l’autre. C’était affaire de quelques lunes.

(Humbert, Mon bagne)

France, 1907 : Caprice. « Madame a ses lunes aujourd’hui. »

France, 1907 : Le derrière.

Des personnes très convenables, dit Dubut de Laforest, élevées aux Oiseaux ou ailleurs, baptisent « lune » ce que la Mouquette (de Germinal) montrait aux soldats, pendant la bataille des mineurs et des troupiers.

On connait la vieille chanson :

Veux-tu voir la lune, mon gas ?
Veux-tu voir la lune ?
Si tu ne l’as pas vue, la voilà.

Et la commère de se trousser.

Tentante divorcée à chevelure brune
Dont les seins sont cabrés comme deux pics altiers,
Le soleil aurait beau passer devant ta lune,
Il n’en éclipserait jamais les deux quartiers.

(Gil Blas)

Un soir, revenant avec ma cousine
Au milieu d’un bois, je marchais devant ;
Tout à coup, butant sur une racine,
La belle tomba, les jupes au vent.
Or, à cet instant, dans les cieux, la lune
Brilla dans son plein ; ce fut très heureux,
Car, déjà sur la terre, en voyant une,
Épaté, je dis : « Tiens, mais ça fait deux ! »

(Famechon)

La lune que j’aime
Me boude ce soir,
Et sa face blème
Ne se fait pas voir,
Prends pitié, ma brune,
De mon désespoir !
Où donc est la lune, la lune, la lune,
Où donc est la lune, ce soir ?
— Laisse ton humeur chagrine,
Réplique Colombine,
Si t’es gentil, Pierrot,
Tu la verras bientôt.

(Gilberte)

La p’tit’ môm’, pour un’ thune,
Montre à chaqu’ citoyen
Des effets de plein’ lune
Que lui peut voir pour rien.

(Léo Lelièvre)

France, 1907 : Pièce de vingt sous.

Mal des ardents

France, 1907 : Nom donné au moyen âge à la syphilis, qu’on appelait aussi mal ou feu sacré. « Il est certain que l’opinion publique, sans trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuant l’invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l’intercession de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques qui débaptisèrent le mal sacré pour lui imprimer, comme un sceau de honte, le nom de mal des ardents, que le peuple changea depuis en mal de Saint-Main et en feu Saint-Antoine, parce que ces deux saints avaient eu l’honneur de guérir ou de soulager beaucoup de maladies. Le pape Urbain II fonda, sous l’invocation de ce dernier saint, un ordre religieux dont les pères hospitaliers prenaient soin exclusivement des victimes du mal des ardents. »

(Le Bibliophile Jacob, Recherches sur les maladies de Vénus)

Maze

France, 1907 : Abréviation de Mazas.
À ce propos, il nous a paru curieux de rechercher l’origine du nom de Mazas, et voici ce que nous avons trouvé, à notre vive surprise :
Mazas était, sous le premier empire, colonel de la 34e brigade. Son courage était à ce point légendaire que ses soldats l’avaient surnommé le Brave : il avait pris part à vingt batailles, essuyé le feu de toutes les troupes coalisées ; cent fois, il avait eu de terribles aventures, risqué sa peau pour assurer le gain d’une victoire ; son corps portait, de la nuque au talon, des balafres énormes, et si sa mâchoire était toute de travers sous sa rude moustache, c’est qu’un coup de fusil l’avait fracassée. Un jour, à Austerlitz, trouvant que la déroute de l’ennemi était trop lente à se dessiner, Mazas avait, en un coup de folie, commis une grave imprudence et s’était fait broyer par un boulet de canon.
Pour récompenser tant d’héroïsme, Napoléon, en 1806, avait décidé qu’une place de Paris porterait ce nom glorieux, et Mazas était entré dans l’histoire, en la compagnie des preux de l’épopée impériale.
Mais, quarante-cinq ans plus tard, afin de donner l’hospitalité à des gueux et à des assassins, une prison s’élevait à côté de cette place ; les architectes avaient déployé, dans sa construction, tous les raffinements de la prudence et de la solidité ; ils l’avaient faite spacieuse, avec des cellules noires comme des tombeaux et des serrures où grinçaient des clefs longues comme des sabres. Et quand cette prison, chef-d’œuvre d’architecture pénitentiaire avait été achevée, on n’était pas allé chercher bien loin un nom pour la baptiser. Il y avait tout à côté la place Mazas, pourquoi n’y aurait-il pas la prison Mazas ? Et vite on avait gravé sur la porte les cinq lettres glorieuses.
C’est ainsi que le héros d’Austerlitz et de vingt combats fameux, l’homme qui avait donné sa vie pour défendre son drapeau et était tombé sur le champ de bataille en criant : « Vive la France ! » servit un jour d’enseigne à une maison de scélérats.
N’est-il pas affreusement choquant de voir le nom d’un héros ainsi disqualifié par l’inconsciente application qu’on en a faite à une maison de prévention ?
À quoi pensent donc les débaptiseurs officiels qui pullulent, pourtant à l’Hôtel de Ville ?
Nous leur indiquons — avec le plus grand désintéressement — une admirable occasion d’exercer leur zèle.
Qu’ils se hâtent donc d’effacer l’injure, prolongée depuis un demi-siècle, qu’on a faite au brave Mazas.
Ils n’ont qu’à choisir, parmi tant de notabilités contemporaines, pour remplacer, à propos, ce nom trop glorieux…

Momard

Rigaud, 1881 : Variante de môme, usitée au régiment.

Mais il faut’ lui donner un nom à ce momard !… Il faut le baptiser !

(A. Arnault, Les Zouaves)

Nihiliste

France, 1907 : Révolutionnaire russe qui veut à tout prix le bonheur des autres et n’hésite pas à lui sacrifier le sien et même sa vie. Il date de 1871 ; ne pas le confondre avec le nihiliste qui l’a précédé et exercé une influence considérable sur la littérature et les mœurs de 1860 à 1870. L’ancien nihiliste qui reconnut la femme l’égale absolue de l’homme plaçait son bonheur dans un idéal de vie « raisonnable et réalistes » ; l’idéal du nouveau est une vie de souffrance et une mort de martyr.

Et pourtant, dit l’auteur de la Russie souterraine, la fatalité a voulu que les premiers, enfermés dans leur propre pays n’aient pas laissé de nom en Europe, tandis que les autres, après avoir acquis une renommée de terreur, ont été baptisés du nom de ces prédécesseurs inconnus.

Si l’antagonisme des classes existait en Russie comme chez nous, les nihilistes auras vraiment beau jeu ! Mais il n’y a pas de classes rivales dans l’empire des tsars. Jamais les divers groupes qui forment la société russe ne sont entrés en lutte les uns contre les autres. Il n’y a que les différences de situation sociale des individus.

(Victor Tissot, La Russie et les Russes)

Odéonie

France, 1907 : L’Odéon et son voisinage. Les plaisanteries sur la solitude de l’Odéon sont traditionnelles ; on se rappelle celle de Salvador, secrétaire de ce théâtre en 1869. Comme on lui demandait : « Qui donc joue, ce soir, le Misanthrope, à l’Odéon ? » Il répondit simplement : « C’est le caissier. »

Quel triomphe pour un ministre des beaux-arts de décider le beau monde à les ponts, à faire des voyages d’exploration sur la rive gauche et à peupler cette contrée lointaine et déserte que Ganderax a spirituellement baptisée l’Odéonie !

(Francois Coppée)

Oreilles de chien (cheveux en)

France, 1907 : Cheveux qui tombent de chaque côté du visage, coiffure à la mode sous le Directoire. Ceux qui la portaient furent baptisés de ce nom.

Dans sa jeunesse, Napoléon était fort maigre, avait le teint olivâtre, la figure longue, les yeux couverts, portait les cheveux coupés en oreilles de chien, enfin tout l’ensemble de sa physionomie n’était rien moins qu’agréable.

(Anecdotes sur la cour et la famille de Napoléon Bonaparte, Londres, 1818)

Parisine

France, 1907 : Mot inventé par Nestor Roqueplan, qui prétendait que l’atmosphère de Paris, l’air qu’on y respire, « son ambiance », suivant l’expression d’aujourd’hui, étaient imprégnés à haute dose, saturés d’un relent spécial qui donnait une sorte de vernis d’esprit même aux nombreux imbéciles qu’on rencontre à chaque pas dans la Ville-Lumière. Ce vernis d’esprit, dénommé avant lui bagout parisien, il l’a baptisé du nom de parisine.
Certains provinciaux de bon sens affirment que la parisine n’est qu’un composé d’ignorance, de j’m’enfoutisme et de hâblerie !

Payant

Rigaud, 1881 : Et, plus fréquemment, imbécile de payant. Dans le jargon des coulisses tout spectateur naïf et enthousiaste a été baptisé du sobriquet de « payant, imbécile de payant ».

Père des mouches

France, 1907 : Dieu ; argot faubourien.

Dans les temps anciens, le pauvre monde endurait la mistoufle sur terre, et il prenait patience, convaincu qu’un de ces quatre matins le Père des mouches, à califourchon sur les nues, s’amènerait pour chambarder la vieille société et établir le paradis de l’Apocalypse.
Et le populo coupait, se roulant les pouces, croupissant dans la misère et se dispensant d’agir !…
Un jour vint où cette bourde idiote de la révolution opérée, grâce à l’intervention divine, ne fut plus de saison : le populo trouvait enfin la couleuvre trop dure à avaler.
Jusque-là les ratichons et toute l’engeance qui se posait comme représentant Dieu sur la terre y avaient seuls trouvé leur bénef : ces salops avaient fait leurs choux gras de la bêtise humaine.
Hélas, le populo n’avait pas fini de croire !
Il ne sortait d’une erreur que pour piquer la tête dans une autre : désormais toute la puissance, toute la force, tous les espoirs qu’il avait accumulés sur cette vesse-de-loup baptisée « Dieu », il allait les reporter sur une abstraction terrestre, — une sorte de Dieu visible : l’État.
C’est l’État qui allait faire les miracles que le Père des mouches avait été impuissant à réaliser.

(Le père Peinard)

Petit chapeau

France, 1907 : Nom donné aux élèves de l’École polytechnique qui, à certaines années exceptionnelles, sont envoyés sur demande à l’École d’application de l’artillerie et du génie, après une seule année de séjour à l’École. Ils conservent à Fontainebleau l’uniforme et le chapeau de Polytechnique pendant une année jusqu’à ce qu’ils soient promus sous-lieutenants. Les premières promotions de petits chapeaux datent de 1840 et 1841. « Dans les salons de la ville de Metz, disent MM. Albert Lévy et G. Pinet, les danseuses remarquèrent l’élégance du chapeau de ces polytechniciens, à côté du formidable blockhaus des artilleurs et de l’immense frégate des sapeurs ; ce furent elles qui baptisèrent les nouveaux venus du nom de petits chapeaux… Les petits chapeaux sont promus sous-lieutenants le 30 septembre, un peu avant leurs camarades de la promotion régulière ; ils arrivent au régiment un an plus tôt. »

Nous formons trois belles brigades,
Très fiers d’avoir lâché l’X,
Et sachez, pauvres camarades,
Qu’il n’est chez nous que des phénix,
Les moins malins ont l’assurance,
Dans quinze ans, d’être généraux :
Nous faisons une poire intense,
Car nous sommes petits chapeaux.

(Les Petits Chapeaux)

Pétomane

France, 1907 : Néologisme inventé depuis quelques années par une célébrité foraine qui s’est baptisée ainsi.

Le pétomane, en noir,
Le faisant à la pose,
À des parfums, chaqu’ soir,
Qui ne sent’nt pas la rose,
Parmi les vents, presto,
Laissant la bergamote,
Il égrène sa note
Au parfum d’haricot.

(Léo Lelièvre)

Pieu

d’Hautel, 1808 : Roide comme un pieu. Se dit d’une personne qui a de la roideur dans son maintien, dans ses manières, entièrement dépourvue de graces.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Lit.

Vidocq, 1837 : s. m. — Lit.

M.D., 1844 : Un lit.

un détenu, 1846 / Halbert, 1849 : Lit.

Larchey, 1865 : Lit. — Allusion à la dureté des lits de bagne, de prison et de corps-de-garde.

On peut enquiller par la venterne de la cambriolle de la larbine qui n’y pionce quelpoique, elle roupille dans le pieu du raze.

(Vidocq)

Delvau, 1866 : s. m. Lit, couchette, — dans l’argot des faubouriens. Aller au pieu. Aller se coucher. Se coller dans le pieu. Se coucher. Être en route pour le pieu. S’endormir.

Rigaud, 1881 : Lit ; barre ; traverse. — Rivé au pieu, passionnément épris d’une fille, d’une femme galante ; c’est-à-dire rivé au lit.

Ce mot terrible, dont l’argot a baptisé le lit des sales amours.

(Ed. et J. de Goncourt, Le Vieux Monsieur)

Merlin, 1888 : Lit. — Le lit militaire n’a, en effet, rien à envier à la dureté du pieu.

La Rue, 1894 : Lit.

Virmaître, 1894 : Le lit. Se fourrer au pieu. Se coller dans le pieu. Allusion à ce que l’on s’y enfonce comme le pieu s’enfonce dans la terre (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Lit.

France, 1907 : Lit ; argot populaire et militaire. Ce mot ne vient pas de ce que le lit de troupe ou celui du pauvre est dur comme un pieu, mais du vieux français piautre, paillasse, dont l’argot du voleur a fait piaucer, dénaturé en pioncer par l’argot populaire.

— À peine était-elle fourrée au pieu que j’allais l’y rejoindre. Ah ! mes enfants, si vous aviez entendu ses petits cris étouffes ! « Allez-vous-en ! me disait-elle. Vous avez encore un rude aplomb, vous ! Allez-vous-en, ou j’appelle maman ! — Appelle si tu l’oses. — Oui, je vais oser. — Ose donc ! » Il n’y avait pas de danger. J’étais trop sûr de mon affaire, et je continuais à me glisser dans le petit pieu.

(Les Joyeusetés du régiment)

A’s ont pus d’pain
Car le chopin
N’est pas rupin…
C’est du lapin.
A’s ont pus d’feu,
A’s pri’nt l’bon Dieu,
Qu’est un bon fieu,
D’chauffer leur pieu.

(Aristide Bruant)

Être rivé au pieu, être attaché passionnément a une femme.

anon., 1907 : Lit.

Pioupiou

Rigaud, 1881 : Soldat d’infanterie.

L’uniforme blanc des gardes-françaises rappelait un peu leur costume, (le costume des Pierrots) aussi le populaire appelait-il ces soldats « des Pierrots… ». De plus, lorsqu’ils (les Parisiens) voyaient passer un garde-française : — Pioupiou, criaient-ils. Cette moquerie eut pour résultat de faire donner le sobriquet de pioupiou aux soldats de l’infanterie française.

(Aug. Challamel)

La Rue, 1894 : Soldat d’infanterie de ligne.

France, 1907 : Fantassin. Francisque Michel donne de ce sobriquet une singulière origine en prétendant qu’il vient de l’habitude qu’avaient autrefois les soldats de faire main basse sur les poules ; habitude que, du reste, ils n’ont pas perdue.
Voici qui est plus sérieux, les gardes françaises portaient primitivement un uniforme presque entièrement blanc, d’où le peuple les avait baptisés du nom de « blancs partout » puis pierrots. Les gamins de Paris, associant ce nom du type connu des parades foraines à celui du moineau franc, imitaient sur le passage des gardes françaises le piaulement de l’oiseau : piou-piou, piou-piou. Après le licenciement par Louis XVI, le 31 juillet 1789, des gardes françaises qui, composées presque entièrement de Parisiens, avaient fait cause commune avec le peuple à la facile prise de la Bastille, on continua de donner le sobriquet de piou-piou aux fantassins. Ajoutons que le mépris dont les autres régiments entouraient les gardes françaises ne fut probablement pas étranger à la part qu’elles prirent au mouvement du 14 juillet.

Troupiers français et joyeux camarades,
Le cœur en flamme et la tête en gaité,
Nous sommes les tourlourous, les troubades,
Vieux nom qui dit notre joyeuseté !
Que, dans le bal, la musique résonne,
Jusqu’au matin dansons comme des fous !
Pour Terpsichore on oubliera Bellone,
Amis, valsons la valse des Pioupious !

(La Valse des pioupious)

Quand il revient à son village,
Le gentil pioupiou libéré
Rêve du plantureux corsage
Par la cantinière montré ;
Et, ma foi, toutes les chopines
Qu’il s’offre à présent n’valent pas
Le petit verr’ qu’à la cantine
Elle versait aux p’tits soldats.

(Griolet)

Plon-plon

France, 1907 : Sobriquet du prince Napoléon, fils du roi Jérôme. C’est à tort que beaucoup de personnes croient que ce sobriquet lui a été donné à la suite de la guerre de Crimée et ne serait qu’une corruption de Craint-plomb. Plon-plon, diminutif de Napoléon, est le petit nom qu’on lui donnait dans sa famille dès son enfance, ainsi que le prouve une lettre que l’ex-roi de Westphalie écrivait à sa fille la princesse Mathilde, le 30 avril 1834, alors que le petit prince n’avait que douze ans : « Tes cousines m’ont chargé de mille et mille choses pour toi et pour Plonplon… » C’est la princesse Mathilde qui l’aurait baptisé de ce nom dans l’intimité. Néanmoins l’hostilité populaire l’attribua au défaut de courage de celui qui, sans être soldat, eut le tort d’accepter le commandement d’une division en Crimée. On sait qu’il fut atteint des premiers symptômes du choléra au moment d’une action. La verve railleuse des Parisiens s’empara de ce fait :

Des exploits de Plon-plon, c’est à tort que l’on glose,
Au-dessus de Cambronne il devrait être mis 
Car en face des ennemis
Cambronne a dit le mot, Plon-plon a fait la chose.

Pendant la guerre d’Italie, parut un quatrain de même facture.

Prolongation de la nuit

France, 1907 : Cours de calculs nautiques, qui se fait à 5 h. 1/2 du matin ; argot du Borda.

Le cours de calculs nautiques, ayant lieu de grand matin, sitôt après le branle-bas, a été baptisé prolongation de la nuit, surnom caractéristique indiquant les dispositions qu’y apportent les élèves.

(Histoire de l’École navale)

Quinze sainte-Barbe (La)

France, 1907 : Fête des mineurs qui tombe la dernière quinzaine de novembre et pendant laquelle, pour pouvoir gagner de quoi fêter la sainte, ils descendent dans la mine à 3 heures du matin pour ne remonter qu’à 6 heures du soir. Pendant cette quinzaine, ils ne voient donc pas le jour.

Hélas ! le coup de collier de la quinz’ Sainte-Barbe est tellement dans les mœurs des houilleurs qu’ils réclameraient si la Compagnie — être impersonnel qui, pour eux, équivaut au gouvernement — ne leur permettait pas de travailler quinze à seize heures par jour, pour avoir plus d’argent et fêter mieux la patronne du métier.
On sait, d’ailleurs, que les fidèles de la vierge chrétienne qu’un père barbare décapita pour la débaptiser, ont en elle une confiance absolue.
Dans la mine, pendant qu’on travaille « pour elle », on ne craint plus le grisou. Il n’est pas rare de voir apporter, durant la fameuse quinzaine, des statuettes de la sainte, qu’on installe dans la mine, et près desquelles on allume des bougies.
Vous entendrez encore des vieux ouvriers affirmer avec conviction que sainte Barbe a le pouvoir d’attendrir le charbon, si bien que ceux qui l’honorent en abattent davantage que les athées qui la dédaignent.

(Basly, La Nation)

Renardière

France, 1907 : Cave ou pièce obscure où les compagnons du Devoir enfermaient les renards ou postulants en attendant les épreuves. Nous donnons, à titre de curiosité, un extrait de Hugues Le Roux où sont décrites ces épreuves :

Nous attendions dans la renardière, inquiets dans le fond, quand, tout d’un coup, les compagnons entrèrent dans la cave. Ils étaient à moitié saouls. Ils criaient :
— À genoux, cochons, sales bêtes !
Alors ils nous montèrent sur le dos et, à quatre pattes, à grands coups de talon, ils nous firent galoper autour de la cave. Puis une voix cria :
— Le numéro un, à la Cayenne !
C’était moi. On me banda les yeux et, avec mon compagnon sur le dos, on me poussa au fond d’un couloir, dans une salle.
Ils étaient là une vingtaine qui faisaient un bruit d’enfer. Tout de suite, ils me saisirent par les oreilles, et je sentis qu’on me roulait dans un tonneau. Il cogna le mur, je fus jeté sur la tête tout étourdi. J’allais me relever, quand deux compagnons me saisirent. Ils me tenaient par le collet. Ils me firent courir trois fois en avant, trois fois en arrière, puis on me bascula, et je me retrouvai sur la terre à genoux. Là, un ancien s’approcha. Il me tira par les cheveux et me dit :
— Tu vas recevoir le petit baptême. Ça va te coûter de l’argent. Je te le ferai pour 50 francs.
Mois une autre voix cria :
— Cinquante francs, cochon ! Viens à moi, je te le ferai à bon compte. Tiens, salop, ce sera quinze francs !
Alors la première voix reprit :
— Cent sous, salopiot ! Cent sous, vermine ! Je vais te baptiser pour cent sous ! Ça ne te coûtera pas cher, sale bête !
Tout en parlant, ils me crachaient à la figure et me flanquaient des claques.

Repiquer au truc

Virmaître, 1894 : Revenir à la charge. Avoir été chassé par la porte et rentrer par la fenêtre. Demander à crédit et se le voir refuser, le redemander à nouveau, c’est repiquer au truc (Argot du peuple). N.

France, 1907 : Recommencer. On dit aussi repiquer sur de rôti.

Un chasseur, guignard, se baguenaudait sur le tard sans avoir tiré un coup de fusil depuis le matin. Voilà qu’il découvre des canards barbotant dans une mare. Les baptiser « sauvages » ne lui répugnait pas, n’eût été un paysan aux quinquets matois qui le reluquait.
— Dites donc, mon brave, laissez-moi tirer un canard ?
Et, en même temps, le chasseur glisse la pièce au cul-terreux.
— Tirez, mon bon Mossieu !
Le Nemrod n’en exige pas plus : il déquille une bestiole et, tout guilleret, il aboule une nouvelle pièce de quarante sous au campluchard, pour être autorisé à repiquer au truc… Et un deuxième canard vient meubler sa carnassière.
Comme le type s’esbignait, fier de ne pas rentrer bredouille, le pétrousquin lui susurre :
— Les canards ne sont pas à moi !…

(Le Père Peinard)

Lorsque j’ai touché ma quinzaine,
I’ m’arriv’ qué’qu’fois d’rentrer plein.
Mon épous’ commenc’ son antienne :
« Fainéant ! Poivrot ! Sac à vin ! »
Pour clouer l’bec à la commère,
J’la cogn’, comm’ si a s’rait en stuc ;
Si, malgré ça, a veut pas s’taire,
Je r’pique au truc.

(Jules Jouy)

Roué

d’Hautel, 1808 : Un roué. Au propre, celui qui a subi le supplice de la roue ; figurément, Lovelace, libertin rusé et adroit qui fait la terreur des mères et le déshonneur des filles qui ont la foiblesse de se laisser entraîner à ses perfides discours.

Larchey, 1865 : Juge d’instruction (Vidocq) — Il doit l’être.

France, 1907 : Juge d’instruction ; argot des voleurs.

France, 1907 : Libertin, homme sans principes, sans mœurs, en un mot digne du supplice de la roue.
Cette expression, tombée en désuétude, prit naissance sous la régence du duc d’Orléans, et ce fut lui-même qui gratifia de ce nom ses compagnons de débauche. Telles étaient la corruption et la fanfaronnade de dépravation de l’époque que ce sobriquet, au lieu d’être infamant, était fort prisé et c’est à qui, dans l’entourage du régent, s’efforcerait de s’en rendre digne par les plus odieux stupres et les plus infâmes séductions. Les roués avaient baptisé leurs laquais du nom de pendards.
« Le roué, dit Laharpe, dans son Cours de littérature, est un débauché, et les plaisanteries sur la roue pouvaient fort bien convenir à ces gens-là ; mais comment les femmes ont-elles pu prendre l’habitude de répéter à tout propos : « C’est un roué ; vous êtes un roué. » C’était apparemment pour ne pas dire un fat, un libertin, un vaurien, toutes expressions communes, tandis que roué venait de la cour. » Sous François Ier, on appelait les grands seigneurs libertins trinquants.

Sa femme (baptisé au nom de)

France, 1907 : Homme plus connu sous le nom de sa femme que sous le sien. Mari d’une femme célèbre ; expression des provinces du Centre.

Saint-Jean-Baptiste

France, 1907 : Marchand de vin qui baptise ses liquides.

Sanguin

France, 1907 : Homme de peine employé aux abattoirs pour ramasser le sang.

Les ramasseurs de sang qu’aux abattoirs on a baptisés les sanguins sont de bons fieux chargés, après chaque tuée, de ramasser le sang des bêtes sacrifiées et de le coller dans des tonneaux. Ils sont quatre-vingts.

(Le Père Peinard)

Sergent de crottin

Fustier, 1889 : Sous-officier à l’École de Saumur.

Quant aux malheureux sous-officiers, baptisés du nom poétique de sergents de crotin…

(Nos farces à Saumur)

France, 1907 : Sobriquet donné à l’école de cavalerie de Saumur aux maréchaux des logis.

Style-joujou

France, 1907 : Style semi-gothique dit de la reine Anne.

Baudelaire, qui n’aimait ni la Belgique ni les Belges, ainsi que ses œuvres posthumes l’attestent, range un peu dédaigneusement tout cela dans ce qu’il baptise le style-joujou. L’expression est d’un maître et fait image. Va pour style-joujou ! Mais le style-joujou ne me semble pas si déplaisant, et je le préfère à tout prendre au style-caisse d’emballage — maisons carrées toutes pareilles — qui attristent le Paris moderne.

(Paul Arène, Routes blanches et bleues)

Surrincette

France, 1907 : Petit verre de liqueur qui succède à la rincette.

Et l’abbé Trudet, se levant, ou, pour mieux dire, se sauvant de table, avala son café avec tant de hâte et une indifférence telle que nous en demeurâmes stupéfaits, nous, ses amis (et combien de fois ses hôtes !) qui connaissions ses habitudes de flânerie, à table, et surtout le dimanche, et le régal que prenait le bonhomme, tout en bavardant à humer à lèvres dévotes, avec lenteur et componction, non seulement le café que dame Rose faisait dans la perfection, mais encore et surtout le pousse et le repousse-café, rincette, surrincette, rinçonnette et, pour finir, le coup de l’étrier, qu’il avait baptisé le dernier son de la messe.

(Jean Richepin)

Tombeur

Larchey, 1865 : Acteur trop mauvais pour être accepté nulle part. — Ch. Friès.

Delvau, 1866 : s. m. Acteur plus que médiocre, et, à cause de cela, habitué à compromettre le succès des pièces dans lesquelles il joue. Argot des coulisses.

Delvau, 1866 : s. m. Éreinteur, journaliste hargneux.

Delvau, 1866 : s. m. Lutteur ; homme qui tombe ses rivaux.

Rigaud, 1881 : Celui qui vit d’emprunts au jeu.

Rigaud, 1881 : Critique impitoyable. Polémiste qui l’emporte sur son contradicteur.

Cette fois le tombeur de M. Bûcheron a pleinement raison.

(E. de Girardin, la France du 23 août 1877)

Rigaud, 1881 : Mauvais acteur avec lequel la meilleure pièce court le risque de ne pas réussir.

Rigaud, 1881 : Séducteur.

Le grand. Lolo, dit le tombeur des belles, fouilla, du haut de son siège, les deux voyageuses d’un petit coup de fouet d’amitié.

(E. de Goncourt)

La Rue, 1894 : Lutteur qui tombe ses rivaux. Séducteur. Critique sévère. Mauvais acteur.

Virmaître, 1894 : Homme fort. Lutteur qui tombe tous ses adversaires. Tomber une femme : la séduire, la faire céder. Dans les cercles, le croupier dit : cinq louis qui tombent (Argot du peuple).

France, 1907 : Critique acerbe et malveillant.

France, 1907 : Mauvais acteur ; il tombe sous les sifflets ou il fait tomber les pièces.

Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles que lui rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, sont les acteurs qu’on a baptisés du nom de tombeurs. Trop mauvais pour être supportés nulle part, leur métier consiste à aller débuter dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre gîte, après avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil cas.

(Charles Friès, Le Correspondant dramatique)

Tondeur

France, 1907 : Coiffeur spécialement chargé de la coupe des cheveux.

Le commerce des cheveux fait l’objet de transactions importantes et donne le branle à de nombreux intermédiaires ; industriellement, il occupe un personnel considérable, qui va du tondeur au posticheur, en passant par le douilleur, l’onduleur et l’implanteur.

(Pontarmé, Le Petit Parisien)

France, 1907 : Navire léger et rapide ; patois des marins de l’Ouest.

Avec la brise devenue maniable et régulière, le yacht, toute sa toile dehors, courait grand largue et paraissait bondir sur la mer, en s’élevant gracieusement à la lame, comme s’il eût voulu justifier son nom de Lévrier par la rapidité de sa course, et, à filer ainsi, fortement incliné sous la poussée du vent qui faisait vibrer ses agrès comme les cordes d’une harpe, ses grandes voiles blanches pareilles à des lames rigides qui rasaient parfois la surface de la mer, il réalisait bien le type de ces coureurs rapides baptisés du nom bizarre de tondeurs.

(Ivan Bouvier)

Tourne-vis

Fustier, 1889 : Gendarme. Argot des malfaiteurs.

Le gendarme est naturellement l’obsession du repris de justice ; il le voit partout et l’a baptisé d’un nom caractéristique ; le tourne-vis.

(Figaro, février 1885)

La Rue, 1894 : Gendarme. Chapeau à cornes.

Virmaître, 1894 : Chapeau à cornes que portent les gendarmes. Ce terme s’est généralisé, il est employé pour tous les chapeaux quelles que soient leurs formes (Argot du peuple).

Virmaître, 1894 : V. Hirondelle de potence.

Tuyau de poêle

Larchey, 1865 : Chapeau rond, botte à l’écuyère. — Allusion de forme.

Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle, jeta son habit à queue de morue.

(Th. Gautier, 1833)

Delvau, 1866 : s. m. Chapeau rond, qui semble, en effet, plus destiné à coiffer des cheminées que des hommes. Ce sont les romantiques, Théophile Gautier en tête, qui l’ont ainsi baptisé.

Rigaud, 1881 : Chapeau haute forme. — Pantalon des soldats d’infanterie de ligne, — dans le jargon des troupiers.

Merlin, 1888 : Dans le langage familier, on désigne ainsi un chapeau de haute forme ; dans l’argot militaire, c’est une botte.

La Rue, 1894 : Chapeau haut de forme. Soulier dont l’extrémité est béante.

Virmaître, 1894 : Chapeau haut de forme. Allusion juste, car il a la forme et la couleur d’un tuyau (Argot du peuple).

France, 1907 : Chapeau haut de forme appelé ainsi parce qu’il fait ressembler celui qui le porte à quelqu’un coiffé d’un tuyau de poêle tronqué. Il faut être, comme nous le sommes, habitués à cette grotesque coiffure pour ne pas en voir tout le ridicule. Cette abomination nous vient comme tant d’autres modes de la Grande-Bretagne. Ce fut un chapelier anglais, John Hetherington qui, désirant se faire une réclame monstre, s’en coiffa le premier. Il l’inaugura le 15 janvier 1797 — notez cette date mémorable dans les fastes de l’imbécillité publique — en se promenant dans les rues principales de Londres, où il provoqua un véritable scandale. Bien que fervents admirateurs de tout ce qui est excentrique, les Anglais trouvèrent que ce chapeau dépassait les bornes du laid. Le chapelier fut hué ; il y eut des bousculades ; Hetherington tint bon et reparut le lendemain et les jours suivants aves son grotesque couvre-chef, dont il avait orné de pareils sa vitrine. Le scandale ne discontinua pas et finalement son auteur fut poursuivi devant le tribunal du lord-maire sous l’inculpation d’avoir troublé la paix publique. Il déclara pour sa défense qu’un citoyen anglais avait le droit de se coiffer comme bon lui semblait. Le Times lui donna raison et dès lors l’opinion fut en sa faveur.
Quelques jeunes fashionables s’affublèrent par plaisanterie du nouveau chapeau, un membre de la famille royale le trouva à son goût et dès lors la gentry l’adopta. De l’Angleterre, il passa sur le continent, et traversant les frontières, les monts et les mers, il est allé coiffer jusqu’aux têtes des rois nègres.

La perfidie du chapeau haut de forme, dit George Auriol, est du reste indéniable. Il est fatal aux crânes les plus endurcis. Il recèle le microbe de la migraine et propage le bacille de l’abrutissement. Il exige des soins constants. Dès qu’on oublie de le lisser, de le polir, de le caresser et de le lécher, — il se rebiffe !
Moi qui vous parle, lorsque par hasard je m’encombre d’un chapeau tube, je suis le plus malheureux des hommes. À peine l’horrible tuyau est-il sur ma tête, qu’il s’horripile de lui-même malgré toutes les précautions que je prends, si bien qu’au bout d’une demi-heure il ressemble à un hérisson longtemps battu par la tempête.

 

Nous sommes tous fort laids même en habits de fête :
Boutonnés, ficelés et traînant notre ennui,
Les pieds dans deux tuyaux, un tuyau sur la tête,
Les deux bras engainés, le corps dans un étui
Que fabrique un tailleur pour les preux d’aujourd’hui.
Aussi prêtons-nous mal à la mélancolie,
Et la belle qui rêve et veut l’émotion
Ne peut guère trouver que par une folie
L’emblème du monsieur qui fait sa passion.

(Aurélien Scholl)

Veuve Chapelle (la)

Rigaud, 1881 : La dame de pique, — dans le jargon des joueurs de baccarat, ainsi baptisée du nom d’un joueur. D’après une superstition de joueurs de baccarat, la dame de pique est connue pour porter la guigne.

France, 1907 : Dame de pique au baccarat.

Vieille garde

Rigaud, 1881 : Vieille courtisane. (H. Meilhac) Celle-là se rend et ne meurt pas.

La Rue, 1894 : Femme galante âgée.

France, 1907 : Courtisane vieille, prostituée hors d’âge.

Il pouvait citer tel et tel, des noms, des gentilshommes de sang plus bleu que le sien aujourd’hui collés légitimement et très satisfaits, et pas reniés du tout, avec de vraies roulures, avec des vieilles gardes !

(Jean Richepin, La Glu)

L’allée de droite était appelée : l’Allée du Commerce, celle de gauche, à peine éclairée à cause de la galerie qui surplombait, avait été baptisée : Allée de la Grande Armée ; cette dénomination était admirablement justifiée ; tout ce que Paris comptait de vieilles gardes s’y rencontraient chaque soir. Rien n’était plus horrible à voir que cet assemblage de ruines, paraissant encore quelque chose grâce à des artifices de tous genres, vêtues comme si elles avaient vingt ans, maquillées d’une façon épouvantable, se tenant à peine sur leurs vieilles jambes, souriantes malgré cela, agaçant les jeunes gens. Ah ! c’étaient de rudes travailleuses ! Mais quelle devait être la désillusion des malheureux qui se laissaient entraîner par elles quand ils s éveillaient le lendemain : ils s’étaient couchés avec une jeune fille, ils se réveillaient avec une grand’mère, plus horrible cent fois que la plus horrible des sorcières.

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Volapück

France, 1907 : Langue universelle, baptisée ainsi par son inventeur, Schleyer, de Constance. Volapück est formé de deux mots pris dans la langue elle-même, vol, univers, et pük, langue. Le volapück ne s’est jamais répandu en France, mais en Allemagne il eut un moment de vogue. En 1886 les étudiants de Prague parlaient le volapück et à Dresde il était en usage même dans les classes ouvrières. Il est aujourd’hui à peu près abandonné, quoique reposant sur une idée fort juste et qui depuis plusieurs siècles à préoccupé les plus grands esprits. Il suffira de citer Bacon, Descartes, Leibniz, Voltaire, Montesquieu, Volney, Ampère, qui tous ont reconnu la nécessité d’une langue universelle. Nombre d’essuis ont été tentés ; les derniers en France sont le Sol-ré-sol, la Langue Bleue ou Bolak du nom le Léon Bollack, son inventeur, et l’Esperanto.

Youtre

Delvau, 1866 : s. m. Israélite, — dans l’argot des faubouriens, qui prononcent presque bien, sans s’en douter, le mot allemand Jude. Jardin des youtres. Cimetière juif, — par antiphrase sans doute, car il y a plus de pierres que de verdure.

Rigaud, 1881 : Juif.

Virmaître, 1894 : Juif. Dans le peuple on ne dit pas youtre, mais youte. Vient du mot allemand jude (Argot du peuple). V. Baptisé au sécateur. N.

Rossignol, 1901 : Juif.

Hayard, 1907 : Même sens que youpin.

France, 1907 : Juif ; argot populaire.

Dupes et dupeurs, volés et voleurs, goinfres et avalés, exploités et exploiteurs, heureux et malheureux, jouisseurs et affamés : voilà le monde. L’humanité est mauvaise. Pourquoi, alors, serais-je meilleur que les autres ? Demain, si un confrère — quelque petit juif — apprend que je puis gagner mille francs en écrivant une étude dans une revue sur un sujet que je possède bien, ce petit youtre essaiera de m’empêcher de gagner cette somme et il réussira, car il ne demandera que deux cent francs, ou rien du tout encore, au directeur de la revue ; maintenant, peu importe qu’il traite mal le sujet.

(Félicien Champsaur, Le Mandarin)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique