France, 1907 : Ces mots désignent les mendiants à domicile qui, sous de faux dehors, trompent la confiance ; également les mendiants par lettres ou arcats, appelées aussi lettre de Jérusalem. Monter un arcat, écrire de prison une lettre demandant une avance sur une somme considérable à toucher ou un trésor enfoui que l’emprunteur découvrira au prêteur. Arcat dérive de arcane, mystère, chose cachée.
Arcasin, arcasien, arcasineur
Arcat (monter un)
Larchey, 1865 : Écrire de prison à un provincial, et lui demander une avance sur un trésor enfoui dans son pays et dont on promet de lui révéler la place. La lettre qui sert à monter l’arcat s’appelle lettre de Jérusalem, parce qu’on l’écrit sous les verrous de la Préfecture. Vidocq assure qu’en l’an VI, il arriva de cette façon plus de 15.000 fr. à la prison de Bicêtre. Vient d’arcane : mystère, chose cachée.
Rigaud, 1881 : Mystifier dans le but de voler. — Il y a une dizaine d’années, plusieurs personnes reçurent des lettres d’arcat, écrites par des prisonniers espagnols et dans lesquelles, en retour d’une certaine somme, on s’engageait à révéler l’endroit où l’impératrice Eugénie, en quittant la France, avait caché ses bijoux. Arcat vient d’arcane, mystère.
Cette fois c’est Midhat-Pacha qui, exilé, avant de s’embarquer pour Brindisi, confia à l’auteur de la lettre, son prétendu secrétaire, une cassette contenant une dizaine de millions. C’est toujours le même roman de la cassette enterrée, des plans qui serviront à la retrouver et qui sont dans une malle saisie qu’il faut dégager et qui exige une certaine somme qu’on demande aux destinataires de la lettre.
(Petit Journal du 14 sept. 1878)
L’arcat ou lettre de Jérusalem était pratiquée au XVIIIe siècle, avec tout autant de succès que de nos jours. Nous en trouvons un exemple relaté dans le Paris métamorphosé de Nougaret, (an VII)
La Rue, 1894 : Écrire de prison à une dupe, une Lettre de Jérusalem pour demander une avance d’argent sur un prétendu trésor enfoui dont on promet de révéler la place.
Argotier
Vidocq, 1837 : s. m. — Celui qui parle argot, sujet du grand Coësré. (Voir ce mot.)
Delvau, 1866 : s. m. Voleur, — dont l’argot est la langue naturelle.
France, 1907 : L’antiquité nous apprend, et les docteurs de l’argot nous enseignent qu’un roi de France ayant établi des foires à Niort, Fontenay et autres lieux du Poitou, plusieurs personnes se voulurent mêler de la mercerie ; pour remédier à cela, les vieux mercies s’assemblèrent, et ordonnèrent que ceux qui voudraient, à l’avenir, être merciers, se feraient recevoir par les anciens, nommant et appelant les petits marcelots, pêchons, les autres melotiers-hure. Puis ordonnèrent un certain langage entre eux, avec quelques cérémonies pour être tenues par les professeurs de la mercerie. Il arriva que plusieurs merciers mangèrent leurs balles ; néanmoins ils ne laissèrent pas d’aller aux susdites foires, où ils trouvèrent grande quantité de pauvres gueux et de gens sans aveu, desquels ils s’accostèrent, et leur apprirent leur langage et cérémonies. Des gueux, réciproquement, leur enseignèrent charitablement à mendier. Voilà d’où sont sortis tant de braves et fameux Argotiers, qui établirent l’ordre qui suit :
Premièrement, ordonnèrent et établirent un chef ou général qu’ils nommèrent Grand-Coëre ; quelques-uns le nommèrent roi des Tunes, qui est une erreur : c’est qu’il y a eu un homme qui a été Grand-Coëre trois ans, qu’on appelait roi de Tunes, qui se faisait trainer par deux grands chiens dans une petite charrette, lequel a été exécuté dans Bordeaux pour ses méfaits. Et après ordonnèrent dans chaque province un lieutenant qu’ils nommèrent Cagou, les Archisuppôts de l’Argot, les Narquois, les Orphelins, les Milliards, les Marcandiers, les Riffodes, les Malingreux, les Capons, les Piètres, les Polissons, les Francs-Migoux, les Callots, les Sabuleux, les Hubins, les Coquillards, les Courtaux de Boutanches et les Convertis, tous sujets du Grand-Coëre, excepté les Narquois, qui ont secoué le joug de l’obéissance.
J’aime un argotier au mufle de fauve,
Aux yeux de vieil or, aux reins embrasés,
Qui seul fait craquer mon lit dans l’alcôve
Et mon petit corps sous ses grands baisers.
(Jean Richepin)
Carcan
Larchey, 1865 : Cheval étriqué, femme maigre et revêche.
C’est pas un de ces carcans à crinoline.
(Monselet)
Delvau, 1866 : s. m. Vieux cheval bon pour l’équarrisseur. Argot des maquignons.
Rigaud, 1881 : Cheval, — dans le jargon des soldats de cavalerie, qui se vengent par cette épithète des soins assidus qu’il leur faut donner à la plus noble conquête que l’homme ait faite. — Mauvais cheval, — dans le jargon du peuple. — Femme maigre. C’est un vieux carcan.
France, 1907 : Vieux ou mauvais cheval. Carcan à crinoline se disait, du temps de cette mode ridicule, des rouleuses de trottoirs. Carcan à strapontin, vieille fille publique.
Carcan à crinoline
Delvau, 1864 : Nom que les voyous donnent aux drôlesses du quartier Breda, qui font de l’embarras avec leurs crinolines à vaste envergure sous lesquelles il y a souvent des maigreurs désastreuses.
C’est pas un de ces carcans à crinoline.
(Charles Monselet)
Carcan à strapontin
Virmaître, 1894 : Vieille fille publique. De carcan : vieux cheval (Argot des filles).
Dougau
France, 1907 : Carcan que, dans le Midi, l’on met aux cochons pour les empêcher de passer à travers les haies. De l’espagnol dogal, cercle qu’on attache au cou des chevaux pour les conduire à l’abattoir.
Durand
France, 1907 : « Cravate bleue, pareille à celle de la troupe, donnée par le général Durand de Villers ; elle remplace le col militaire, cet affreux carcan noir qui, pendant des années, a étranglé des milliers de polytechniciens : beaucoup d’entre eux, fort heureusement, savaient que la meilleure manière de le porter, pendant les études, était de le fourrer dans sa poche. »
(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)
Faire le tape, le fapin, le singe
Vidocq, 1837 : v. p. — Être exposé, être attaché au carcan ou au pilori.
Farre
Larchey, 1865 : Vite.
Farre, farre, la marcandière, car nous serions béquillés.
(Vidocq)
Fête (la)
France, 1907 : La jeunesse dite dorée ; le monde des crétins titrés, descendants des croisades ou des ghettos de l’Europe, les riches désœuvrés, fils de pères qui ont travaillé leur vie durant pour entretenir les vices de leur progéniture.
La tourbe éperdue de ce qu’on appelle la fête n’est qu’une vaste écurie où de lamentables carcans, pris de morve et de farcin, tirent de la longe dans les salons transformés en box.
(Georges d’Esparbès)
Figurer
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Être au carcan.
Vidocq, 1837 : v. p. — Jouer le principal rôle dans un charriage, être exposé.
Delvau, 1866 : v. n. Être exposé au poteau d’infamie, — dans l’argot des voleurs, qui paraissent là comme des figurants sur un théâtre.
Delvau, 1866 : v. n. Paraître comme comparse sur un théâtre, à raison de vingt sous par soirée quand on est homme et pauvre, et pour rien quand on est femme et jolie.
France, 1907 : Remplir le rôle de comparse sur un théâtre.
Je me suis bien laissé dire qu’autrefois il y avait des comparses amateurs — parfaitement ! — des jeunes gens du meilleur monde, des fils de famille, qui figuraient par goût, par passion du théâtre, — que sais-je ? — pour voir de près les actrices !!! Hélas ! La jeunesse contemporaine n’a plus d’enthousiasme, plus d’idéal !
Liette
France, 1907 : Lieu, bandeau, ruban servant à la toilette. Vieux mot.
À ses femmes leur partagea tout ce qui luy pouvoit rester de bagues, de carcans, de liettes et accoutremens.
(Brantôme, Marie Stuard)
Luque
Delvau, 1866 : s. m. Faux certificat, faux passeport, loques de papier, — dans l’argot des voleurs. Porte-luque. Portefeuille. Luque signifie aussi image, dessin.
La Rue, 1894 : Papiers, faux certificat, faux passeport.
France, 1907 : Image, faux certificat, faux passeport. Aquiger les luques, fabriquer de faux papiers.
Ils sont soigneux à tirer une luque ou certificat de celui qui les a reçus, et ensuite ils s’enquièrent où demeurent quelques marpeaux pieux, rupins et marcandiers dévots…
(Le Jargon de l’argot)
Au matin, quand nous vous levons,
Dans les entonnes trimardons
Ou au creux de ces ratichons
Nos luques tous leur présentons,
Puis dans les boules (foires) et frémions
Cassons des hanes (coupons des bourses) si nous pouvons.
(Chanson de l’argot)
Porte-luque, portefeuille.
Major de table d’hôte
Delvau, 1866 : s. m. Escroc à moustaches grises et même blanches, à cheveux ras, à redingote boutonnée, à col carcan, à linge douteux, qui sert de protecteur aux tripots de la banlieue.
Rigaud, 1881 : Pseudo-militaire retraité dont l’emploi consiste à découper la volaille, dans une table d’hôte, et à tricher au jeu après dîner, quelquefois en attendant le dîner, quand les dupes abondent.
La Rue, 1894 : Escroc, ayant l’apparence d’un militaire retraité, qui pérore aux tables d’hôte et triche aux cartes après le dîner.
Virmaître, 1894 : Individu à tout faire, qui est maquereau à l’occasion. Le major a toutes les apparences d’un militaire en retraite ; il porte à la boutonnière une rosette multicolore d’ordres exotiques. Le major de table d’hôte est un rastaquouère de premier ordre (Argot du peuple et des filles).
France, 1907 : Ancien on pseudo-militaire qui préside aux tables d’hôte des tripots auxquelles son extérieur donne un certain air de respectabilité.
Un grand homme ne demeure pas toujours un grand homme, ni un événement un grand événement. Certain jour arrive où les forces que cet homme ou cet événement représentait à notre imagination, et par lesquelles il dominait notre existence, sont épuisées, de telle sorte que sa domination et son prestige cessent d’être réels. Dans l’ordre des faits, dans l’ordre intellectuel aussi, la Révolution française a cessé de nous faire sentir son impulsion, et, pareille à ces vieux héros polonais qui, après avoir étonné le pan-slavisme, ne furent plus, en changeant de milieu, que des majors de table d’hôte, elle doit se contenter d’occuper la place d’honneur dans les toasts des comices agricoles.
(Maurice Barbès)
Marcandier
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Marchand.
Bras-de-Fer, 1829 : Celui qui a été volé.
Bras-de-Fer, 1829 : Marchand.
Vidocq, 1837 : s. m. — Sujet du grand Coësré. Les Marcandiers étaient, dit Sauval, de grands pendards qui marchaient d’ordinaire avec un bon pourpoint et de mauvaises chausses, criant qu’ils étaient de bons marchands ruinés par la guerre, le feu, ou d’autres accidens imprévus.
Clémens, 1840 / Halbert, 1849 : Marchand.
Larchey, 1865 : Marchand. — On trouve dans Roquefort mercadier. V. Solir, Farre.
Delvau, 1866 : s. m. Marchand, — dans l’argot des voleurs, qui emploient là une expression de la vieille langue des honnêtes gens.
La Rue, 1894 : Marchand.
Virmaître, 1894 : Cette expression désigne les marchands, quel que soit leur commerce (Argot des voleurs).
Marcandier, marcandière
France, 1907 : Marchand, marchande ; argot des voleurs. On appelait autrefois de ce nom une certaine catégorie de mendiants qui prétendaient avoir été attaqués et dévalisés par des voleurs de grand chemin.
Marcandiers sont ceux qui voyagent avec une grande bourse à leur costé, avec un assez chenastre frusquin, et un rabas sur les courbes (épaules), feignant d’avoir trouvé des sabrieux (voleurs) sur le trimard qui leur ont osté leur michon tontine (tout leur argent).
(Le Jargon de l’argot)
On écrit aussi mercandier.
En roulant de vergue en vergue (ville)
Pour apprendre à goupiner,
J’ai rencontré la mercandière,
Lonfa malura dondaine !
Qui du pivois solissait (vendait du vin),
Lonfa malura dondé !
(Chanson en argot citée par Vidocq)
Marcandiers
anon., 1827 : Ceux qui disent avoir été volés. Marcandier signifie encore un marchand.
Marcanti
Rossignol, 1901 : Marchand. On désigne ainsi en Algérie les marchands de denrées et liquides qui suivent les colonnes expéditionnaires.
Prendre le collier de misère
Delvau, 1866 : v. a. Se mettre au travail, — dans l’argot du peuple, qui prend et reprend ce collier-là depuis longtemps. Quitter le collier de misère. Avoir fini sa journée et sa besogne et s’en retourner chez soi.
Virmaître, 1894 : Aller travailler. L’établi est bien un collier de misère, c’est même un collier de force, car l’ouvrier ne peut le lâcher, il subit ce carcan jusqu’à la tombe. Ce qui fait dire quand l’un d’eux meurt :
— Il a quitté le collier de misère (Argot du peuple).
Soleil
d’Hautel, 1808 : Avoir son coup de soleil. Avoir une pointe de vin, être en gaieté.
Le soleil luit pour tout le monde. La plupart des aubergistes et marchands de vins prennent ce proverbe pour enseigne.
Halbert, 1849 : Exposition au carcan.
Rigaud, 1881 : Mise en pâte d’un paquet, — dans le jargon des typographes. Le paquet ordinairement se crève au milieu et présente, avec un peu de bonne volonté, l’aspect d’un soleil, au moins d’un soleil de feu d’artifice. La variante est : Pâté.
Solir
anon., 1827 : Le ventre.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Vendre.
Bras-de-Fer, 1829 : Le ventre.
Halbert, 1849 : Vendre.
Larchey, 1865 : Vendre.
J’ai rencontré marcandière qui du pivois solisait.
(Vidocq)
V. Fourgat, Roue. — Solliceur : Marchand. — Solliceur de lacets : Gendarme.
Delvau, 1866 : v. a. Vendre, — dans l’argot des voleurs. Solir sur le verbe. Acheter à crédit, — c’est-à-dire sur parole.
La Rue, 1894 : Vendre. Soliceur, marchand. Soliceur de lofitudes, journaliste.
Virmaître, 1894 : Vendre. Ce mot a donné naissance à une expression des plus pittoresques. Pour dire que l’on achète sur parole, on emploie cette phrase : Solir sur le verbe (Argot des voleurs).
Hayard, 1907 : Vendre.
France, 1907 : Vendre. Solir sur le verbe, vendre sur parole.
… Écoutez :
Pour un rien vous vous argotez,
Quoi qui vous met tant en colère ?
Des g’nilles ? V’là ce qu’y faut faire :
Faut les solir chez l’ tapissier,
Et puis partager le poussier.
(J.-J. Vadé)
Tabouret (figure à)
France, 1907 : Figure de coquin. Cette expression, maintenant hors d’usage, vient de l’époque où l’on exposait les criminels sur la place publique, assis sur un escabeau avec un carcan de fer au cou qui les fixait an pilori.
Va donc, figure à tabouret,
J’t’irons voir en face le Palais,
dit le Catéchisme poissard.
Tap
Ansiaume, 1821 : Carcan.
Tandis que j’étois au tap, j’ai vu ta larque qui lansquinoit.
Virmaître, 1894 : Se disait autrefois des condamnés à être exposés publiquement et marqués au fer rouge. Travaux forcés à temps, T. F. T. Travaux forcés à perpétuité T. F. P. Faire le tapin c’était être exposé (Argot des voleurs). N.
France, 1907 : Pilori ; échafaud où l’on exposait autrefois les forçats sur les places publiques avant de les expédier au bagne.
Je monte à la Cigogne,
On me gerbe à la grotte
Au tap et pour douze ans.
La tape était la marque infligée sur l’épaule avec un fer rouge. On l’appelait aussi taroque. Faire la parade au tap, c’était être exposé au pilori. Cette coutume barbare cessa en 1830.
Tune ou tunebée
Vidocq, 1837 : Bicêtre, prison du département de la Seine. C’est de Bicêtre que partent les condamnés destinés aux divers bagnes de la France. Le spectacle hideux du départ de la chaîne attire toujours un grand concours de spectateurs empressés d’ajouter encore quelques souffrances à celles que doivent éprouver ces malheureux qui, cependant, n’ont pas été condamnés à servir d’aliment à la curiosité publique. Dès le matin du jour fixé pour le départ de la chaîne, des masses immenses envahissent le quartier Mouffetard, la barrière du Midi, et les environs de l’ancien manoir de Charles VII. Il pleut, l’éclair sillonne la nue, la foule ne se retire pas, et cependant cette foule n’est pas composée seulement d’hommes du peuple, il y a dans ses rangs des dandys et des petites maîtresses qui, le soir peut-être, étaleront leurs grâces au balcon du Théâtre-Italien. Voici, au reste, en quels termes s’exprimait, à l’occasion du départ de la chaîne, un journal qui cependant n’a pas l’habitude de s’apitoyer sur les misères des malheureux que la société repousse de son sein : « Jamais pareil concours de spectateurs, dit la Gazette des Tribunaux, ne s’était réuni pour contempler les traits des malheureux que la loi a justement frappés. On remarquait sur six files de voitures marchant de front, de brillans équipages blasonnés ou armoiriés, confondus avec des voitures omnibus, des cabriolets de maître, de régie ou de places, des coucous, des charrettes, des tapissières, etc., etc. Le nombre de ces chars, numérotés ou non, et plus ou moins élégans, dépassait quinze cents.
On ne voyait pas sans étonnement parmi les plus brillans équipages, des calèches remplies de dames en élégante toilette du matin. Les robes de soie, les chalys, les châles français, les écharpes de barèges, les chapeaux ornés de fleurs ou de plumes ont dû être singulièrement compromis par la poussière.
Il en était de même des hommes, devenus méconnaissables par les flots poudreux qui souillaient leurs vêtemens. La descente de la Courtille, au mardi gras, ne présente peut-être pas un spectacle aussi ignoble que celui qu’offraient aujourd’hui nos fashionables. »
Un poète, qui faisait partie de cette chaîne, a composé une sorte d’hymne dont je crois devoir citer ici les deux couplets les plus saillans.
Entendez notre voix, et que nos fiers accens.
À notre suite enchaînent la folie.
Adieu Paris ! adieu, nos derniers chants
Vont saluer notre patrie.
Des fers que nous portons nous bravons le fardeau,
Un jour la liberté reviendra nous sourire,
Et dans notre délire
Nous redirons encor ce chant toujours nouveau.
Renommée, à nous les trompettes,
Dis que joyeux nous quittons nos foyers,
Consolons-nous si Paris nous rejète,
Et que l’écho répète
Le chant des prisonniers.
Regardez-nous et contemplez nos rangs :
En est-il un qui répande des larmes ?
Non, de Paris nous sommes tous enfans ;
Notre douleur pour vous aurait des charmes.
Adieu, car nous bravons et vos fers et vos lois ;
Nous saurons endurer le sort qu’on nous prépare,
Et, moins que vous barbare,
Le temps saura nous rendre et nos noms et nos lois.
Renommée, etc., etc.
Les condamnés qui doivent faire partie de la Bride (chaîne), sont amenés dès le matin dans la grande cour de la prison de Bicêtre ; ils ont ordinairement passé une partie de la nuit à boire et à chanter*, aussi leur teint est pâle, et ils paraissent ne point devoir supporter les fatigues de la route. Ceux qui ont obtenu soit à prix d’argent, soit parce qu’ils ont la protection de quelques-uns des employés de la prison, une place aux premières loges, et peuvent voir des hommes vêtus d’un habit militaire et l’épée au côté, occupés à choisir et à examiner les colliers qui doivent servir aux forçats. Lorsqu’ils ont achevé leur tâche, ils placent par rang de taille et font asseoir vingt-six individus auxquels ils lâchent les plus dégoûtantes épithètes.
*Il y a toujours parmi les forçats qui doivent faire partie de la chaîne, quelques forçats qui se chargent de faire quelques chansons de circonstance qui sont destinées à charmer les ennuis de la route. Outre ces poésies nouvelles, les condamnés n’oublient pas de chanter quelques-unes de ces vieilles chansons argotiques chantées déjà par plusieurs générations de voleurs, la Marcandière, le Tapis de Montron, par exemple ; mais celles qui obtiennent le plus de succès, celles dont les refrains sont répétés avec une sorte de frénésie, sont celles qui sont destinées à tourner en ridicule la police ou ses agens. La chanson en vogue maintenant dans les bagnes et dans les prisons, est dirigée contre M. Allard, chef de la police de sûreté, et les agens qu’il emploie. Il est inutile de dire que cette chanson ne prouve absolument rien. Aussi je ne donne place ici à quelques-uns de ces couplets que pour donner un échantillon du style épigrammatique des voleurs.
Ce fameux Allard entra,
Sa brigade l’entoura ;
Tous scélérats,
Voyez ces agens,
Ils livreraient leur père
Pour un peu d’argent.
La chaine toute entière
Ne fait qu’un cri :
Ah ! Ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Allard dit à un voleur,
Je suis un homme d’honneur,
C’est un menteur.
On lui a prouvé
Que l’un de ses deux frères,
Depuis peu d’années
Est sorti des galères,
Il en rougit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Les agens vont dés l’matin
Chez un tailleur peu malin,
Louer un frusquin.
Voyez ces friquets
En habit du dimanche,
Ce gueux d’Hutinet,
Et ce gouépeur de Lange
En vieil habit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit, etc., etc.
C’est alors que commence le ferrage. Cette opération fait quelquefois frémir ceux qui en sont spectateurs, car elle est vraiment terrible, et si le marteau ne tombait pas d’aplomb sur le rivet du collier, il est évident que le crâne du condamné serait infailliblement fracassé. Au reste, plusieurs fois des forçats ont été blessés très-grièvement. Lorsque l’opération du ferrage est terminée, et quelle que soit la rigueur de la saison, on fait déshabiller complètement chaque forçat, et les plaisanteries, assaisonnées de quelques coups de bâton, ne leur sont pas épargnées, ce qui paraît réjouir infiniment les grandes dames qui ne quittent pas les fenêtres auxquelles elles sont placées. On distribue alors à tous ceux qui doivent faire le voyage une paire de sabots, des vêtemens de grosse toile grise qui les couvrent à peine ; ensuite vient le perruquier qui taille en échelle les cheveux de chaque forçat, tandis que les argousins coupent le bord des chapeaux et la visière des casquettes.
Quelle que soit la saison, les forçats sont ensuite placés sur les voitures découvertes, attelées chacune de quatre chevaux, qui doivent les conduire au lieu de leur destination. Au signal du capitaine de la chaîne, le triste convoi se met en marche, accompagné de quelques dandys à cheval qui veulent être spectateurs du dernier acte du triste drame qui se joue devant eux, et assister au Grand Rapiot.
Le Grand Rapiot, ou fouille générale, a lieu ordinairement à la fin de la première journée de marche. On fait alors descendre les forçats des voitures sur lesquelles ils sont juchés, on les fait déshabiller, les vêtemens et les fers sont visités avec la plus scrupuleuse attention ; les condamnés sont ensuite fouillés dans les endroits les plus secrets.
Cette opération se fait très-vite et au commandement des argousins. Ceux des forçats qui n’exécutent pas la manœuvre avec assez de promptitude, ou qui se montrent maladroits lorsqu’il faut passer par-dessus le cordon, reçoivent des coups de bâton.
Tousez, Fagots. À ce commandement d’un argousin, les forçats doivent faire leurs nécessités.
Lorsque le cordon est arrivé au lieu où la première nuit doit être passée, on fait entrer deux cents cinquante à trois cents forçats dans une écurie ou dans tout autre lieu semblable, d’une capacité propre à en contenir seulement cinquante ou soixante. Ils trouvent dans cette écurie quinze ou vingt bottes de paille. Des argousins sont placés à toutes les extrémités de cette écurie, et ceux qui sont chargés d’aller relever les factionnaires sont obligés de marcher sur les forçats qui sont étendus sur le sol, et ils les accueillent par des coups de bâton. Le bâton est la logique des argousins.
Si, l’été, un forçat a soif, et qu’il ose demander à boire, un argousin dit aussitôt : « Que celui qui veut boire lève la main. » Le forçat qui n’est pas encore au fait des us et coutumes de ces Messieurs, obéit ; alors, un des argousins de garde se rend auprès de lui, le frappe rudement en lui disant : « Bois un coup avec le canard sans plume, potence. »
Les vivres distribués aux forçats, sont, sauf le pain qui, est assez passable, de très-mauvaise qualité ; le vin est détestable, et la viande n’est autre chose que de sales rogatons.
La manière dont ces vivres sont distribués ajoute encore, s’il est possible, à leur mauvaise qualité. Les baquets qui contiennent la soupe et la viande semblent n’avoir jamais été lavés. Un cuisinier distribue les portions, et compte ainsi les condamnés : « Un, deux, trois, quatre ; voleurs, tendez votre gamelle. » Les forçats obéissent ; et le cuisinier jette dans leur gamelle environ une demi-livre de viande.
La distribution des vivres faite, le chef des argousins fait entendre un coup de sifflet ; le plus grand silence s’établit aussitôt. « Avez vous eu du pain ? — Oui. — De la soupe ? — Oui — De la viande ? — Oui. — Du vin ? — Oui. — Eh bien ! voleurs, dormez ou faites semblant, si vous ne voulez pas recevoir la visite du Juge-de-Paix. » (Le Juge-de-Paix est une longue et grosse trique de bois vert.)
Cet ordre une fois donné, le plus léger bruit excite la colère de MM. les argousins, qui se mettent à une table très-bien servie qu’ils ne quittent que pour aller bâtonner le malheureux forçat auquel la souffrance arrache quelques plaintes.
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