France, 1907 : Ce mot énigmatique sert à désigner ces associations amicales d’anciennes et d’anciens élèves d’écoles primaires qui n’étaient que 50 en 1889 et qui sont aujourd’hui plus de 4000.
A (petites)
Abbaye de Monte-à-Regret
Bras-de-Fer, 1829 : Guillotine.
Vidocq, 1837 : ou de Monte-à-Rebours, s. f. — Nos romanciers modernes, Victor Hugo même, qui, dans le Dernier Jour d’un Condamné, paraît avoir étudié avec quelque soin le langage bigorne, donnent ce nom à la Guillotine, quoiqu’il soit bien plus ancien que la machine inventée par Guillotin, et qu’il ne s’applique qu’à la potence ou à l’échafaud.
Celui qui jadis était condamné à passer tous ses jours à la Trappe ou aux Camaldules, ne voyait pas sans éprouver quelques regrets se refermer sur lui les portes massives de l’abbaye. La potence était pour les voleurs ce que les abbayes étaient pour les gens du monde ; l’espoir n’abandonne qu’au pied de l’échafaud celui qui s’est fait à la vie des prisons et des bagnes ; les portes d’une prison doivent s’ouvrir un jour, on peut s’évader du bagne ; mais lorsque le voleur est arrivé au centre du cercle dont il a parcouru toute la circonférence, il faut qu’il dise adieu à toutes ses espérances, aussi a-t-il nommé la potence l’Abbaye de Monte-à-Regret.
un détenu, 1846 : Échafaud.
Halbert, 1849 : L’échafaud.
Larchey, 1865 : Échafaud (Vidocq). — Double allusion. — Comme une abbaye, l’échafaud vous sépare de ce bas monde, et c’est à regret qu’on en monte les marches.
Delvau, 1866 : s. f. L’échafaud, — dans l’argot des voleurs, qui se font trop facilement moines de cette Abbaye que la Révolution a oublié de raser.
Rigaud, 1881 : L’ancienne guillotine, — dans le langage classique de feu les pères ignobles de l’échafaud. Terrible abbaye sur le seuil de laquelle le condamné se séparait du monde et de sa tête.
La Rue, 1894 : L’échafaud.
Virmaître, 1894 : La guillotine. L’expression peut se passer d’explications : ceux qui y montent le font sûrement à regret (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : La guillotine. Cette désignation n’a plus raison d’être depuis 1871, époque à laquelle les treize marches pour y monter ont été supprimées.
Hayard, 1907 : L’échafaud.
France, 1907 : La potence ou l’échafaud.
Comme une abbaye l’échafaud sépare de ce monde, et c’est à regret qu’on monte les marches.
(Lorédan Larchey)
Mon père a épousé la veuve, moi je me retire à l’Abbaye de Monte-à-regret.
(Victor Hugo, Le Dernier jour d’un condamné)
Les voleurs appellent encore l’échafaud Abbaye de Saint Pierre, la guillotine étant autrefois placée sur cinq pierres, devant la Roquette.
Absorption
Larchey, 1865 : Repas offert chaque année aux anciens de l’École polytechnique par la promotion nouvelle. On y absorbe assez de choses pour justifier le nom de la solennité.
Lorsque le taupin a été admis, il devient conscrit et comme tel tangent à l’Absorption. Cette cérémonie annuelle a été imaginée pour dépayser les nouveaux, les initier aux habitudes de l’École, les accoutumer au tutoiement.
(La Bédollière)
Delvau, 1866 : s. f. Cérémonie annuelle qui a lieu à l’École polytechnique, et « qui a été imaginée, dit Émile de La Bédollière, pour dépayser les nouveaux, les initier aux habitudes de l’École, les accoutumer au tutoiement ». Le nom a été donné à cette fête de réception, parce qu’elle précède ordinairement l’absorption réelle qui se fait dans un restaurant du Palais-Royal, aux dépens des taupins admis.
France, 1907 : On appelle ainsi un repas annuel offert à la promotion ancienne de l’École polytechnique par la promotion nouvelle. Elle a lieu dans un restaurant du Palais-Royal, le jour de la rentrée des anciens.
Affourchée sur ses ancres
Virmaître, 1894 : Fille publique qui renâcle sur le turbin pour faire tortorer son souteneur. Cette expression ancienne est fréquemment employée, car l’image est frappante. Affourchée, immobile comme le vaisseau amarré dans le port. Sur ses ancres, sur ses jambes. La fille ne trimarde pas (Argot des souteneurs).
Aiglefin
Delvau, 1866 : s. m. Chevalier d’industrie, escroc du grand et du petit monde, vivant aux dépens de quiconque l’écoute.
C’est à dessein que je donne cette orthographe, qui est aussi véritable, — c’est-à-dire aussi problématique, — que l’orthographe officielle, aigrefin. Le peuple prononce le nom comme je l’écris : est-ce par euphonie, est-ce par tradition ? je l’ignore, et les savants n’en savent pas plus que moi là-dessus « Aigre faim, faim très vive (homme affamé) », dit Littré. Sans doute, mais il y a eu jadis une monnaie dite aiglefin, et les escrocs ne sont pas moins affamés d’argent que d’autre chose.
France, 1907 : Filou, chevalier d’industrie. Le peuple prononce ce mot tel qu’il doit être écrit, tandis que les puristes disent aigrefin, qui n’a aucune signification. L’orthographe populaire s’explique d’elle-même, escroc hardi et entreprenant, vivant comme l’aigle de hardies rapines. C’est aussi le nom d’une ancienne monnaie.
Air (se donner ou se pousser de l’)
France, 1907 : Figures pour partir, se sauver.
Jouer la fille de l’air a la même signification : c’est une réminiscence d’une ancienne pièce du boulevard du Temple, La Fille de l’air. A. Barrère, dans son Argot et Slang, a réuni les différentes expressions du même acte. Elles sont aussi nombreuses que pittoresques :
Faire le patatrot, le lézard, le jat-jat, la paire, crie, gilles ; jouer la fille de l’air, se déguiser en cerf, s’évanouir, se cramper, tirer sa crampe, se lâcher du ballon, se la couler, se donner de l’air, se pousser du zeph, se sylphider, se la trotter, se la courir, se faire la débinette, jouer des fourchettes, se la donner, se la briser, ramasser un bidon, se la casser, se la tirer, tirer ses grinches, valser, se tirer les pincettes, se tirer des pieds, se tirer les baladoires, les pattes, les trimoires ou les flûtes ; jouer des guibes ou des quilles, se carapater, se barrer, baudrouiller, se cavaler, faire une cavale, jouer des paturons, happer le taillis, flasquer du poivre, décaniller, décarrer, gagner les gigoteaux, se faire une paire de mains courantes à la mode, fendre l’ergot, filer son nœud, se défiler, s’écarbouiller, esbalonner, filer son câble par le bout, faire chibis, déraper, fouiner, se la fracturer, jouer des gambettes, s’esbigner, ramoner ses tuyaux, foutre le camp, tirer le chausson, se vanner, ambier, chier du poivre, se débiner, caleter, attacher une gamelle, décamper.
Air (se donner, se pousser de l’, jouer la fille de l’)
Larchey, 1865 : Fuir. — Les deux premiers termes font image ; le troisième a été enfanté par la vogue de La Fille de l’Air, une ancienne pièce du Boulevard du Temple.
La particulière voulait se donner de l’air.
(Vidal, 1833)
Dépêchez-vous et jouez-moi la Fille de l’air avec accompagnement de guibolles.
(Montépin)
Allons, môme, pousse-toi de l’air.
(id.)
Vivre de l’air du temps : Être sans moyens d’existence. Terme ironique.
Tous deux vivaient de l’air du temps.
(Balzac)
Être à plusieurs airs : Être hypocrite, jouer plusieurs rôles à la fois.
Aller que d’une fesse (n’)
Delvau, 1866 : Se dit — dans le même argot [du peuple] — de quelqu’un qui n’est pas très bien portant, ou de quelque affaire qui ne marche pas à souhait de celui qui l’a entreprise.
C’est l’ancienne expression, plus noble : N’aller que d’une aile.
France, 1907 : Se dit de quelqu’un qui n’est pas bien portant ou dont les affaires ne marchent pas à souhait.
Allez vous asseoir
Virmaître, 1894 : Terme employé pour envoyer promener un individu ennuyeux. Cette expression ancienne a servi à un chansonnier de 1848 pour composer une chanson dont le refrain : Allez vous asseoir est resté célèbre (Argot du peuple).
Allumage (professeur d’)
Virmaître, 1894 : Grec qui apprend à ses élèves le moyen à employer pour allumer les joueurs naïfs. Il y avait anciennement au boulevard du Temple, un café où se rencontraient les grecs, il était connu sous le nom de café d’allumage (Argot des grecs). V. Suiffart.
Ancienne
Rigaud, 1881 : Ancienne fille galante exerçant un commerce.
La propriétaire, une ancienne, fait la causette avec elle.
(F. d’Urville, Les Ordures de Paris)
Certaines tables d’hôte souvent tenues par une ancienne.
(Idem)
Rigaud, 1881 : Ancienne maîtresse — C’est une ancienne.
Ange gardien
Delvau, 1866 : s. m. Homme dont le métier — découvert, ou tout au moins signalé pour la première fois par Privat d’Anglemont — consiste à reconduire les ivrognes à leur domicile pour leur éviter le désagrément d’être écrasés ou dévalisés — par d’autres.
Rigaud, 1881 : Accompagnateur d’ivrognes. Avant l’annexion des anciennes barrières, un grand nombre de marchands de vin avaient attaché à leurs établissements « des anges gardiens » chargés d’accompagner les ivrognes à domicile, de veiller à leur sûreté et de leur éviter le désagrément d’être dévalisés par les voleurs au poivrier. Industrie disparue aujourd’hui.
France, 1907 : Individu dont la profession consiste à ramasser les ivrognes et à les reconduire à domicile.
France, 1907 : Sonnette électrique placée à l’intérieur d’un coffre-fort.
Annuaire sous le bras (passer l’)
Rigaud, 1881 : Quand un officier est promu à l’ancienneté, on dit qu’il passe l’annuaire sous le bras ou bien avec la protection de la veuve Berger-Levrault, laquelle est l’éditeur de l’annuaire.
(Fr. de Reiffenberg, La Vie de garnison, 1863)
Archisuppôt de l’argot
France, 1907 : Haut dignitaire de l’ancienne truanderie.
Les archisuppôts sont ceux que les Grecs appellent philosophes, les Hébreux scribes, les Latins sages, les Égyptiens prophètes, les Indiens gymnosophistes, les Assyriens chaldéens, les Gaulois druides, les Perses mages, les Français docteurs. En un mot, ce sont les plus savants, les plus habiles marpeaux de toutine l’argot, qui sont des écoliers débauchés, et quelques ratichons, de ces coureurs qui enseignent le jargon à rouscailler bigorne, qui ôtent, retranchent et réforment l’argot ainsi qu’ils veulent, et ont aussi puissance de trucher sur le toutine sans ficher quelque floutière.
(Langage de l’argot réformé)
Arguche
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Argot. Jaspiner arguche, parler argot.
Vidocq, 1837 : s. m. abst. — Argot. Jargon des voleurs et des filous, qui n’est compris que par eux seuls ; telle est du moins la définition du Dictionnaire de l’Académie. Cette définition ne me paraît pas exacte ; argot, maintenant, est plutôt un terme générique destiné à exprimer tout jargon enté sur la langue nationale, qui est propre à une corporation, à une profession quelconque, à une certaine classe d’individus ; quel autre mot, en effet, employer pour exprimer sa pensée, si l’on veut désigner le langage exceptionnel de tels ou tels hommes : on dira bien, il est vrai, le jargon des petits-maîtres, des coquettes, etc., etc., parce que leur manière de parler n’a rien de fixe, d’arrêté, parce qu’elle est soumise aux caprices de la mode ; mais on dira l’argot des soldats, des marins, des voleurs, parce que, dans le langage de ces derniers, les choses sont exprimées par des mots et non par une inflexion de voix, par une manière différente de les dire ; parce qu’il faut des mots nouveaux pour exprimer des choses nouvelles.
Toutes les corporations, toutes les professions ont un jargon (je me sers de ce mot pour me conformer à l’usage général), qui sert aux hommes qui composent chacune d’elles à s’entendre entre eux ; langage animé, pittoresque, énergique comme tout ce qui est l’œuvre des masses, auquel très-souvent la langue nationale a fait des emprunts importans. Que sont les mots propres à chaque science, à chaque métier, à chaque profession, qui n’ont point de racines grecques ou latines, si ce ne sont des mots d’argot ? Ce qu’on est convenu d’appeler la langue du palais, n’est vraiment pas autre chose qu’un langage argotique.
Plus que tous les autres, les voleurs, les escrocs, les filous, continuellement en guerre avec la société, devaient éprouver le besoin d’un langage qui leur donnât la faculté de converser librement sans être compris ; aussi, dès qu’il y eut des corporations de voleurs, elles eurent un langage à elles, langage perdu comme tant d’autres choses.
Il n’existe peut-être pas une langue qui ait un point de départ connu ; le propre des langues est d’être imparfaites d’abord, de se modifier, de s’améliorer avec le temps et la civilisation ; on peut bien dire telle langue est composée, dérive de telles ou telles autres ; telle langue est plus ancienne que telle autre ; mais je crois qu’il serait difficile de remonter à la langue primitive, à la mère de toutes ; il serait difficile aussi de faire pour un jargon ce qu’on ne peut faire pour une langue ; je ne puis donc assigner une date précise à la naissance du langage argotique, mais je puis du moins constater ces diverses époques, c’est l’objet des quelques lignes qui suivent.
Le langage argotique n’est pas de création nouvelle ; il était aux quatorzième, quinzième et seizième siècles celui des mendians et gens de mauvaise vie, qui, à ces diverses époques, infestaient la bonne ville de Paris, et trouvaient dans les ruelles sombres et étroites, alors nommées Cour des Miracles, un asile assuré. Il n’est cependant pas possible d’en rien découvrir avant l’année 1427, époque de la première apparition des Bohémiens à Paris, ainsi l’on pourrait conclure de là que les premiers élémens de ce jargon ont été apportés en France par ces enfans de la basse Égypte, si des assertions d’une certaine valeur ne venaient pas détruire cette conclusion.
Sauval (Antiquités de Paris, t. 1er) assure que des écoliers et des prêtres débauchés ont jeté les premiers germes du langage argotique. (Voir Cagoux ou Archi-suppôt de l’argot.)
L’auteur inconnu du dictionnaire argotique dont il est parlé ci-dessus, (voir Abbaye ruffante), et celui de la lettre adressée à M. D***, insérée dans l’édition des poésies de Villon, 1722, exemplaire de la Bibliothèque Royale, pensent tous deux que le langage argotique est le même que celui dont convinrent entre eux les premiers merciers et marchands porte-balles qui se rendirent aux foires de Niort, de Fontenay et des autres villes du Poitou. Le docteur Fourette (Livre de la Vie des Gueux) est du même avis ; mais il ajoute que le langage argotique a été enrichi et perfectionné par les Cagoux ou Archi-Suppôts de l’Argot, et qu’il tient son nom du premier Coësré qui le mit en usage ; Coësré, qui se nommait Ragot, dont, par corruption, on aurait fait argot. L’opinion du docteur Fourette est en quelque sorte confirmée par Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans, qui écrivait sous les règnes de François Ier et de Henri II, qui assure que de son temps le roi ou le chef d’une association de gueux qu’il nomme Belistres, s’appelait Ragot. (Voir Dialogues de Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans. À Rouen, chez Martin Lemesgissier, près l’église Saint-Lô, 1589, exemplaire de la Bibliothèque Royale, no 1208.)
La version du docteur Fourette est, il me semble, la plus vraisemblable ; quoi qu’il en soit, je n’ai pu, malgré beaucoup de recherches, me procurer sur le langage argotique des renseignemens plus positifs que ceux qui précèdent. Quoique son origine ne soit pas parfaitement constatée, il est cependant prouvé que primitivement ce jargon était plutôt celui des mendians que celui des voleurs. Ces derniers, selon toute apparence, ne s’en emparèrent que vers le milieu du dix-septième siècle, lorsqu’une police mieux faite et une civilisation plus avancée eurent chassé de Paris les derniers sujets du dernier roi des argotiers.
La langue gagna beaucoup entre les mains de ces nouveaux grammairiens ; ils avaient d’autres besoins à exprimer ; il fallut qu’ils créassent des mots nouveaux, suivant toujours une échelle ascendante ; elle semble aujourd’hui être arrivée à son apogée ; elle n’est plus seulement celle des tavernes et des mauvais lieux, elle est aussi celle des théâtres ; encore quelques pas et l’entrée des salons lui sera permise.
Les synonymes ne manquent pas dans le langage argotique, aussi on trouvera souvent dans ce dictionnaire plusieurs mots pour exprimer le même objet, (et cela ne doit pas étonner, les voleurs étant dispersés sur toute l’étendue de la France, les mots, peuvent avoir été créés simultanément). J’ai indiqué, toutes les fois que je l’ai pu, à quelle classe appartenait l’individu qui nommait un objet de telle ou telle manière, et quelle était la contrée qu’il habitait ordinairement ; un travail semblable n’a pas encore été fait.
Quoique la syntaxe et toutes les désinences du langage argotique soient entièrement françaises, on y trouve cependant des étymologies italiennes, allemandes, espagnoles, provençales, basques et bretonnes ; je laisse le soin de les indiquer à un philologue plus instruit que moi.
Le poète Villon a écrit plusieurs ballades en langage argotique, mais elles sont à-peu-près inintelligibles ; voici, au reste, ce qu’en dit le célèbre Clément Marot, un de ses premiers éditeurs : « Touchant le jargon, je le laisse exposer et corriger aux successeurs de Villon en l’art de la pince et du croc. »
Le lecteur trouvera marqué d’un double astérisque les mots extraits de ces ballades dont la signification m’était connue.
Delvau, 1866 : s. m. Argot. Arguche, arguce, argutie. Nous sommes bien près de l’étymologie véritable de ce mot tant controversé : nous brûlons, comme disent les enfants.
Rigaud, 1881 : Argot, avec changement de la dernière syllabe.
Rigaud, 1881 : Niais, — dans le jargon des voleurs.
France, 1907 : Argot du vieux mot argu, ruse, finesse, dont on a fait argutie.
Bacchanal
d’Hautel, 1808 : Faire bacchanal. Crier, tempêter faire tapage ; se laisser aller à l’emportement et à la colère.
Delvau, 1866 : s. m. Vacarme, tapage fait le plus souvent dans les cabarets, lieux consacrés à Bacchus. Argot du peuple.
France, 1907 : Tapage ; des anciennes fêtes de Bacchus, où le peuple s’enivrait.
Badaud de Paris
France, 1907 : Niais qui s’amuse de tout, s’arrête à tout, comme s’il n’avait jamais rien vu.
Un jésuite du siècle dernier, le père Labbe, dit que cette expression de badaud vient peut-être de ce que les Parisiens ont été battus au dos par les Normands, à moins qu’elle ne dérive de l’ancienne porte de Bandage ou Badage. Il faut avoir la manie des étymologies pour en trouver d’aussi ridicules.
Celle que donne Littré et qu’il a prise de Voltaire est plus vraisemblable. Badaud vient du provençal badau (niaiserie), dérivé lui-même du mot latin badare (bâiller). Le badaud, en effet, est celui qui ouvre la bouche en regardant niaisement, comme s’il bâillait, qui baye aux corneilles, enfin.
Mais pourquoi gratifier les Parisiens de cette spécialité ? C’est qu’à Paris, comme dans toute grande ville, une foule d’oisifs cherchent sans cesse des sujets de distraction et s’arrêtent aux moindres vétilles. « Car le peuple de Paris, dit Rabelais, est tant sot, tant badault, et tant inepte de nature, qu’un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d’un carrefour assemblera plus de gents que ne feroit un bon prescheur évangélicque. »
Et plus loin : « Tout le monde sortit hors pour le voir (Pantagruel) comme vous savez bien que le peuple de Paris est sot par nature, par béquarre et par bémol, et le regardoient en grand ébahissement… »
Avant lui, les proverbes en rimes du XVIIe siècle disent déjà :
Testes longues, enfans de Paris
Ou tous sots ou grands esprits.
Ces badauds prétendus de Paris sont surtout des campagnards et des gens de province. Le badaud se trouve partout où affluent les étrangers, aussi bien à Londres qu’à Rome et à Berlin.
Corneille dit :
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés… Il y croit des badauds autant et plus qu’ailleurs.
Et Voltaire :
Et la vieille badaude, au fond de son quartier,
Dans ses voisins badauds vois l’univers entier.
Et enfin Béranger :
L’espoir qui le domine,
C’est, chez un vieux portier,
De parler de la Chine
Aux badauds du quartier.
(Jean de Paris)
Toute grande ville a sa collection d’imbéciles, car il ne suffit pas à un idiot de Quimper-Corentin ou de Pézenas de vivre à Paris pour devenir spirituel : sa bêtise, au contraire, ne s’y étale que mieux.
Baillive
Rigaud, 1881 : Nom donné anciennement à une maîtresse de maison de filles. Les variantes de l’époque étaient : Supérieure, maman, abbesse, maquerelle. La dernière a surnagé jusqu’à nous.
Barbillon de Beauce
Virmaître, 1894 : Légumes. Les voleurs disent également : barbillon de Varenne pour navet. Cette dernière expression est des plus anciennes ; on lit en effet dans le dictionnaire d’Olivier Chéreau : barbillons de Varanne (Argot des voleurs).
Barbue
Larchey, 1865 : Plume (Vidocq). — Allusion aux barbes de plume. V. Arguemine.
Delvau, 1866 : s. f. Plume à écrire, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Plume.
Virmaître, 1894 : Plume. Allusion à la barbe des anciennes plumes d’oie (Argot des voleurs).
France, 1907 : Plume ; argot des voleurs.
Barioler
d’Hautel, 1808 : Être bariolé. Pour avoir des habits de couleurs tranchantes et ridicules, qui s’assortissent mal. On dit d’un homme ainsi vêtu : qu’Il est bariolé comme la chandelle des rois ; par allusion à une ancienne cérémonie religieuse, qui consistoit à brûler, la veille des rois, une chandelle de diverses couleurs.
Bas-off
Merlin, 1888 : Adjudant de Saint-Cyr et Polytechnique.
France, 1907 : Abréviation de bas-officier, ancienne appellation des sous-officiers ; argot de Saint-Cyr et de l’École polytechnique.
Baume d’acier
Delvau, 1866 : s. m. Les outils du chirurgien et du dentiste, — dans l’argot du peuple, qui ne se doute pas que l’ancienne pharmacopée a eu, sous ce nom-là, un remède composé de limaille d’acier et d’acide nitrique.
Rigaud, 1881 : Instrument de chirurgie.
France, 1907 : Instrument de chirurgie. Baume de porte en terre, poison.
Beigne
Delvau, 1866 : s. f. Soufflet ou coup de poing, — dans l’argot du peuple, qui emploie ce mot depuis des siècles. On dit aussi Beugne.
Rigaud, 1881 : Soufflet, contusion. — Donner, flanquer, recevoir, encaisser une beigne.
À une lettre près, c’est ainsi qu’on écrivait ce mot au XVIe siècle, et il avait la même signification. On disait mieux : bigne.
(Ch. Nisard, de l’Étymologie française)
Se me dévoyé au iront faire une beigne.
(Anciennes poésies françaises, Eglogue sur le retour de Bacchus)
La Rue, 1894 : Coup. Soufflet.
France, 1907 : Coup ; argot populaire. Recevoir une beigne, être battu.
Et pis, mon p’tit loup, bois pas trop,
Tu sais que t’es teigne
Et qu’quand t’as un p’tit coup de sirop
Tu me fous la beigne.
(Aristide Bruant, Dans la rue)
Belle de nuit
Delvau, 1866 : s. f. Fille oui hante les brasseries et les bals. Même argot [du peuple].
Rigaud, 1881 : Rôdeuse de pavé, coureuse de bastringues.
Virmaître, 1894 : Fille publique déjà vieille qui raccroche la nuit parce que la nuit tous les chats sont gris. Cette expression est ancienne. Vers 1850, on chantait dans une revue intitulée : Vive la Joie et les Pommes de terre représentée aux Folies-Dramatiques, à l’ancien boulevard du Temple.
Tous les soirs l’amateur contemple
Les belles de nuit qui s’font voir,
Sur le boulevard du Temple.
(Argot du peuple)
Béotien
France, 1907 : Inintelligent, illettré, ignorant dans les choses de l’art, bourgeois enfin. Dans l’ancienne Grèce, les habitants de la Béotie passaient pour être lourds et grossiers. C’est Louis Desnoyers, auteur des Béotiens de Paris, qui a popularisé ce mot.
Bidache ou bidoche
France, 1907 : Viande ; argot populaire.
Bidoche est le nom d’une marchande de soupes qui, vers 1830, tenait, près des Halles, une gargote appelée le Restaurant des Pieds humides.
Pour deux sous, la mère Bidoche donnait une portion de haricots, d’oseille, de pois cassés ou d’épinards. La soupe coûtait un sou ; les riches, pour trois sous, pouvaient s’offrir un bœuf entrelardé ou un ragoût de mouton. Quant au vin, il était gratis ; la Fontaine des Innocents ne tarissait jamais ! C’était un type que la mère Bidoche. Ancienne cantinière, elle avait conservé de son existence au régiment des habitudes militaires. Elle avait horreur de la carotte, et ne l’admettait que dans la soupe.
(Ch. Virmaître, Paris oublié)
Blague
Larchey, 1865 : Causerie. — On dit : J’ai fait quatre heures de blague avec un tel.
Blague : Verve ; faconde railleuse.
Quelle admirable connaissance ont les gens de choix des limites où doivent s’arrêter la raillerie et ce monde de choses françaises désigné sous le mot soldatesque de blague.
(Balzac)
Blague : Plaisanterie.
Je te trouve du talent, là sans blague !
(De Goncourt)
Pas de bêtises, mon vieux, blague dans le coin !
(Monselet)
Pousser une blague : Conter une histoire faite à plaisir.
Bien vite, j’pousse une blague, histoire de rigoler.
(F. Georges, Chansons)
Ne faire que des blagues : Faire des œuvres de peu de valeur.
L’étymologie du mot est incertaine. d’Hautel (1808) admet les mots blaguer et blagueur avec le triple sens de railler, mentir, tenir des discours dénués de sens commun. — Cet exemple, des plus anciens que nous ayions trouvés, ne prend blague qu’en mauvaise part. On en trouverait peut-être la racine dans le mot blaque qui désignait, du temps de ménage, les hommes de mauvaise foi (V. son dictionnaire). — M. Littré, qui relègue blague et blaguer parmi les termes du plus bas langage, donne une étymologie gaëlique beaucoup plus ancienne blagh souffler, se vanter.
Delvau, 1866 : s. f. Gasconnade essentiellement parisienne, — dans l’argot de tout le monde.
Les étymologistes se sont lancés tous avec ardeur à la poursuite de ce chastre, — MM. Marty-Laveaux, Albert Monnier, etc., — et tous sont rentrés bredouille. Pourquoi remonter jusqu’à Ménage ? Un gamin s’est avisé un jour de la ressemblance qu’il y avait entre certaines paroles sonores, entre certaines promesses hyperboliques, et les vessies gonflées de vent, et la blague fut ! Avoir de la blague. Causer avec verve, avec esprit, comme Alexandre Dumas, Méry ou Nadar. Avoir la blague du métier. Faire valoir ce qu’on sait ; parler avec habileté de ce qu’on fait. Ne faire que des blagues. Gaspiller son talent d’écrivain dans les petits journaux, sans songer à écrire le livre qui doit rester. Pousser une blague. Raconter d’une façon plus ou moins amusante une chose qui n’est pas arrivée.
Rigaud, 1881 : Mensonge, bavardage, plaisanterie, verve.
Ils (les malthusiens) demandent ce que c’est que la morale. La morale est-elle une science ? Est-elle une étude ? Est-elle une blague ?
(L. Veuillot, Les Odeurs de Paris)
M. F. Michel fait venir blague de l’allemand balg, vessie à tabac, avec transposition de l’avant-dernière lettre. M. Nisard soutient que le mot descend de bragar, braguar, qui servait à désigner soit une personne richement habillée, soit un objet de luxe. Quant à M. Littré, il le fait remonter à une origine gaélique ; d’après lui, blague vient de blagh, souffler, se vanter. Quoi qu’il en soit, le mot a été employé d’abord et propagé par les militaires, vers les premières années du siècle, dans le sens de gasconnade, raillerie, mensonge (V. Dict. de d’Hautel, 1806, Cadet Gassicourt, 1809, Stendhal, 1817). Sans remonter aussi loin, il ne faut voir dans le mot blague qu’un pendant que nos soldats ont donné au mot carotte.
France, 1907 : À un grand nombre de significations ; d’abord, mensonge, hâblerie. « Blague à part, causons comme de bons camarades que nous sommes. »
— Non, ma chérie, le bonheur n’est pas une blague, comme tu le dis, mais les gens sont idiots avec leur manière de concevoir la vie. Être heureux, qu’est-ce que cela évoque à l’esprit ? Une sensation pareille qui dure des années après des années ! Vois combien c’est inepte… L’existence est faite d’une quantité de secondes toutes différentes et qu’il s’agit de remplir les unes après les autres, comme des petits tubes en verre. Si tu mets dans tes petits tubes de jolis liquides colorés et parfumés, tu auras une suite exquise de sensations délicates qui te conduiront sans fatigue à la fin des choses… On veut toujours juger la vie humaine par grands blocs, c’est de là que vient tout le mal… Amuse la seconde que tu tiens, fais-la charmante, ne songe pas qu’il en est d’autres… Voilà comment on est heureux… le reste est de la blague.
(J. Ricard, Cristal fêlé)
Blague signifie ensuite plaisanterie, raillerie.
Le spectacle est d’autant plus curieux qu’on est les uns sur les autres et que la promiscuité y est presque forcée.
Le garçon du restaurant y blague le client qu’il servait tout à l’heure avec respect ; les souteneurs y débattent leurs petites affaires avec leurs douces moitiés au nez et à la barbe de ceux qui viennent de payer ces filles.
C’est la tour de Babel de la débauche nocturne.
(Édouard Ducret, Paris-Canaille)
C’est à l’héroïque blague, à l’irrespect du peuple de Paris, que Rochefort dut son succès. La Lanterne d’Henri Rochefort est une œuvre collective. C’est l’étincelle d’un courant. Ce courant lui était fourni par la pile immense, surchargée des mécontentements publics.
(Paul Buquet, Le Parti ouvrier)
Blague, faconde, verve, habileté oratoire.
Un homme d’esprit et de bonnes manières, le comte de Maussion, a donné au mot blague une signification que l’usage a consacrée : l’art de se présenter sous un jour favorable, de se faire valoir, et d’exploiter pour cela les hommes et les choses.
(Luchet)
Blague, causerie.
Bleu
Vidocq, 1837 : s. m. — Manteau.
Larchey, 1865 : Conscrit. — Allusion à la blouse bleue de la plupart des recrues.
Celui des bleus qui est le plus jobard.
(La Barre)
Bleu : Gros vin dont les gouttes laissent des taches bleues sur la table.
La franchise, arrosée par les libations d’un petit bleu, les avait poussés l’un l’autre à se faire leur biographie.
(Murger)
Delvau, 1866 : adj. Surprenant, excessif, invraisemblable. C’est bleu. C’est incroyable. En être bleu. Être stupéfait d’une chose, n’en pas revenir, se congestionner en apprenant une nouvelle. Être bleu. Être étonnamment mauvais, — dans l’argot des coulisses.
On disait autrefois : C’est vert ! Les couleurs changent, non les mœurs.
Delvau, 1866 : s. m. Bonapartiste, — dans l’argot du peuple, rendant ainsi à ses adversaires qui l’appellent rouge, la monnaie de leur couleur. Les chouans appelaient Bleus les soldats de la République, qui les appelaient Blancs.
Delvau, 1866 : s. m. Conscrit, — dans l’argot des troupiers ; cavalier nouvellement arrivé, — dans l’argot des élèves de Saumur.
Delvau, 1866 : s. m. Manteau, — dans l’argot des voyous, qui ont voulu consacrer à leur façon la mémoire de Champion.
Delvau, 1866 : s. m. Marque d’un coup de poing sur la chair. Faire des bleus. Donner des coups.
Delvau, 1866 : s. m. Vin de barrière, — dans l’argot du peuple, qui a remarqué que ce Bourgogne apocryphe tachait de bleu les nappes des cabarets. On dit aussi Petit bleu.
Rigaud, 1881 : « C’est le conscrit qui a reçu la clarinette de six pieds ; les plus malins (au régiment) ne le nomment plus recrue ; il devient un bleu. Le bleu est une espérance qui se réalise au bruit du canon. »
(A. Camus)
En souvenir des habits bleus qui, sous la Révolution, remplacèrent les habits blancs des soldats. (L. Larchey)
Rigaud, 1881 : Manteau ; à l’époque où l’homme au petit manteau-bleu était populaire.
Merlin, 1888 : Conscrit.
La Rue, 1894 : Conscrit. Vin. Manteau. C’est bleu ! c’est surprenant.
Virmaître, 1894 : Jeune soldat. Se dit de tous les hommes qui arrivent au régiment. Ils sont bleu jusqu’à ce qu’ils soient passés à l’école de peloton (Argot des troupiers).
Rossignol, 1901 : Soldat nouvellement incorporé. À l’époque où on ne recrutait pas dans le régiment de zouaves, celui qui y était admis après un congé de sept ans était encore un bleu ; les temps sont changés.
Hayard, 1907 : Jeune soldat.
France, 1907 : Conscrit. Ce terme remonte à 1793, où l’on donna des habits bleus aux volontaires de la République. L’ancienne infanterie, jusqu’à la formation des brigades, portait l’habit blanc. Bleu, stupéfait, le conscrit étant, à son arrivée au régiment, étonné et ahuri de ce qu’il voit et de ce qu’il entend ; cette expression ne viendrait-elle pas de là, plutôt que de « congestionné de stupéfaction », comme le suppose Lorédan Larchey ? J’en suis resté bleu signifierait donc : J’en suis resté stupéfait comme un bleu. On dit, dans le même sens, en bailler tout bleu. On sait que les chouans désignaient les soldats républicains sous le sobriquet de bleus.
Bolivar
Larchey, 1865 : Chapeau évasé dont la forme nouvelle prit le nom de ce héros populaire :
Le front couvert de son bolivar.
(Cabarets de Paris, 1821)
Delvau, 1866 : s. m. Chapeau, — dans l’argot du peuple, qui ignore peut-être que c’est le nom de l’émancipateur des colonies espagnoles, et qui le donne indistinctement à tout couvre-chef, de feutre ou de paille, rond ou pointu, parce que c’est une habitude pour lui, depuis la Restauration.
France, 1907 : Chapeau évasé adopté en France vers 1820, imité de celui que portait le grand libérateur de l’Amérique latine. On a donné depuis ce nom au chapeau, quel qu’il soit.
Bolivar, dont le nom est trop oublié en Europe, est, avec Washington, une des gloires du nouveau monde. D’une ancienne et riche famille de l’Amérique espagnole, il consacra sa fortune, sa jeunesse, sa vie, à l’indépendance de son pays et les républiques de la Nouvelle-Grenade, de Venezuela, de l’Équateur, du Pérou et de la Bolivie, qui porte son nom, lui doivent leur existence. Poursuivi, emprisonné, calomnié, il mourut pauvre, n’ayant d’autre linceul qu’une chemise due à la compassion d’un médecin français. Exemple de probité et de désintéressement que ne comprendraient guère les illustres fripons politiques de notre génération.
Bon
d’Hautel, 1808 : Il est bon, mais c’est quand il dort. Se dit par plaisanterie, en parlant d’un enfant turbulent, espiègle et difficile à conduire.
Il est bon par où je le tiens. Se dit à-peu-près dans le même sens, pour exprimer qu’un enfant a la mine trompeuse ; qu’il est plus dégoisé qu’il le paroît.
Il est bon là. Manière ironique qui équivaut à, il est sans façon, sans gêne ; je l’aime encore bien de cette façon.
Il est bon là. Signifie aussi, il est bien capable de faire face à cette affaire ; il est bon pour en répondre.
Il est si bon qu’il en pue ; il est si bon qu’il en est bête. Se dit trivialement et incivilement d’une personne foible et pusillanime, et qui n’inspire aucun respect.
Il est bon comme du bon pain. Se dit d’une personne qui, par défaut de jugement, ou par foiblesse, se laisse aller à toutes les volontés.
Les bons pâtissent pour les mauvais. Signifie que les innocens portent souvent la peine des coupables.
Les bons maîtres font les bons valets. C’est-à-dire qu’il faut que les maîtres donnent l’exemple de la douceur et de la complaisance à leurs domestiques.
Quand on est trop bon le loup vous mange. Signifie qu’un excès de bonté est toujours nuisible.
À tout bon compte revenir. Veut dire qu’entre honnêtes gens, erreur ne fait pas compte.
Jouer bon jeu bon argent. Jouer loyalement, franchement.
Faire bonne mine et mauvais jeu. Dissimuler les peines, les chagrins que l’on ressent ; le mauvais état de ses affaires.
Avoir bon pied bon œil. Être frais, gaillard et dispos ; prendre garde à tout.
Faire le bon valet. Faire plus que l’on ne commande ; flatter, carresser quelqu’un pour gagner ses faveurs, et en tirer avantage.
Il a une bonne main pour chanter et une bonne voix pour écrire. Raillerie qui signifie qu’une personne n’est habile dans aucun de ces arts.
À bon chat bon rat. Se dit lorsque dans une affaire, un homme fin et subtil rencontre un adversaire aussi rusé que lui.
Ce qui est bon à prendre est bon à rendre. Se dit de ceux qui, provisoirement, et sous un prétexte quelconque, s’emparent du bien d’autrui, sauf à le restituer ensuite, s’il y a lieu. Le peuple, traduit ainsi ce proverbe : Ce qui est bon à prendre est bon à garder, parce qu’on ne rend jamais, ou du moins bien rarement, ce dont on s’est emparé.
Bon jour, bon œuvre. Veut dire que les gens vertueux saisissent l’occasion des grandes fêtes pour faire de bonnes actions ; et les méchans pour commettre leurs crimes.
Mettre quelqu’un sur le bon pied. C’est-à-dire, ne pas lui laisser prendre d’empire sur soi, en agir librement avec lui.
À quelque chose malheur est bon. Signifie que souvent d’un accident il résulte un grand bien.
N’être bon ni à rôtir ni à bouillir ; n’être bon à aucune sauce. C’est n’être propre à aucun emploi ; n’être bon à rien.
Il n’est pas bon à jeter aux chiens. Se dit d’un homme contre lequel on a conçu une grande animadversion ; ou qui, d’une haute faveur, est tombé tout-à-coup dans la disgrace la plus complète.
Tout cela est bel et bon, mais l’argent vaut mieux. Se dit à ceux qui allèguent des excuses, des prétextes, pour ne point remplir leurs engagemens.
Un bon Gaulois. Pour dire un homme qui tient aux anciennes modes, aux anciens usages.
S’expliquer en bon Français. C’est parler ouvertement, sans rien déguiser.
Une bonne fuite vaut mieux qu’une mauvaise attente.
C’est un bon diable ; un bon garçon ; un bon enfant ; un bon vivant ; un bon luron. Termes familiers, qui se prennent communément en bonne part, à l’exception cependant du second et du troisième, qui s’emploient quelquefois dans un sens ironique.
Après bon vin bon cheval. Signifie que quand on a fait bonne chère, on se remet en route plus aisément.
Faire bon pour quelqu’un. S’engager à payer pour lui, se rendre sa caution.
Trouver bon ; coûter bon. Approuver tout ; payer quelque chose fort cher.
Tenir bon. C’est résister avec courage et fermeté.
Se fâcher pour tout de bon. Bouder, être sérieusement fâché.
On ne peut rien tirer de cet homme que par le bon bout. C’est-à-dire, que par la rigueur, par les voies judiciaires.
C’est un bon Israélite. Se dit par raillerie d’un homme simple et dénué d’esprit.
Rester sur la bonne bouche. C’est-à-dire, sur son appétit ; ne pas manger selon sa faim.
Faire bonne bouche. Flatter, endormir quelqu’un par de belles paroles.
Garder une chose pour la bonne bouche. La réserver pour la fin, comme étant la plus agréable et la plus facile.
C’est bon et chaud. Pour exprimer que ce que l’on mange est brûlant.
Mon bon. Ma bonne. Noms caressans et flatteurs que les bourgeoises de Paris donnent à leurs maris. Les personnes de qualité se servent aussi de ces mots, par bienveillance ou par hauteur, en parlant à leurs inferieurs.
Larchey, 1865 : Bon apôtre, hypocrite.
Vous n’êtes bons ! vous… N’allons, vous n’avez fait vos farces !
(Balzac)
C’est un bon : C’est un homme solide, à toute épreuve.
Ce sont des bons. Ils feront désormais le service avec vous.
(Chenu)
Pour un agent de police, un homme bon est bon à arrêter.
Être des bons : Avoir bonne chance.
Delvau, 1866 : s. m. Homme sur lequel on peut compter, — dans l’argot du peuple, à qui l’adjectif ne suffisait pas, paraît-il.
Rigaud, 1881 : Agent des mœurs, — dans l’argot des filles et des voleurs. Le bon me fiole, l’agent des mœurs me dévisage.
Boutmy, 1883 : s. m. Épreuve sur laquelle l’auteur a écrit : Bon à tirer, c’est-à-dire bon à imprimer. Cette épreuve est lue une dernière fois, après l’auteur, par le correcteur en seconde ou en bon.
La Rue, 1894 : Homme bon à voler. Agent des mœurs. Le bon me fiole, l’agent me regarde. Avoir bon, prendre en flagrant délit.
France, 1907 : Naïf, bon à voler. Être le bon, être arrêté à bon escient ; vous êtes bons, vous, vous êtes un farceur ; bon jeune homme, garçon candide ; être des bons, avoir bonne chance ; il est bon, il est amusant ; c’est un bon, c’est un homme sur lequel on peut compter. Bon endroit, le derrière, le podex.
Elle reçut un maître coup de soulier juste au bon endroit.
(Zola)
Bon pour Bernard, bon pour les cabinets d’aisance.
Boudin (faire du)
Rigaud, 1881 : Une ancienne et très pittoresque expression qui avait le sens de répandre du sang.
La Rue, 1894 : Répandre le sang.
Broque
Vidocq, 1837 : s. m. — Double. (Ancienne pièce de monnaie.)
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Halbert, 1849 : Un liard.
Rigaud, 1881 : Centime. — Cinq broques font un rond ; vingt ronds font une balle, cinq balles font une roue de derrière ou forte thune.
Virmaître, 1894 : Un sou (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Sou.
Je suis coupé, je n’ai pas un broque.
C’est un ancien mot qui voulait dire liard, quart de sou.
France, 1907 : Liard.
Bu (être)
Rigaud, 1881 : Être dans un état absolu d’ivresse. — L’ancienne langue française avait le mot boite dans le même sens.
Crois-tu que je suis boîte !
(Hauteroche, Crispin musicien)
Bûches flambantes
Rigaud, 1881 : Allumettes chimiques. — Bûches plombantes, anciennes allumettes qu’on trempait dans une composition chimique pour obtenir du feu.
Cambouis
Merlin, 1888 : Train des équipages. Celui de l’ancienne garde s’appelait le Royal Cambouis.
Canard
d’Hautel, 1808 : Boire de l’eau comme un canard ou comme une Cane. Pour dire boire beaucoup d’eau et coup sur coup, ce qui arrive assez ordinairement à ceux qui ont fait une grande débauche de vin.
Bête comme un canard.
Donner des canards à quelqu’un. Pour lui en faire accroire ; le tromper.
M.D., 1844 : Fausse nouvelle.
Halbert, 1849 : Nouvelle mensongère.
Larchey, 1865 : Fausse nouvelle.
Ces sortes de machines de guerre sont d’un emploi journalier à la Bourse, et on les a, par euphémisme, nommés canards.
(Mornand)
Larchey, 1865 : Imprimé banal crié dans la rue comme nouvelle importante. V. Canardier. autrefois, on disait vendre ou donner un canard par moitié pour mentir, en faire accroire. — dès 1612, dans le ballet du courtisan et des matrones, M. Fr. Michel a trouvé « Parguieu vous serez mis en cage, vous estes un bailleur de canars. » — On trouve « donner des canards : tromper » dans le Dict. de d’Hautel, 1808.
Larchey, 1865 : Récit mensonger inséré dans un journal.
Nous appelons un canard, répondit Hector, un fait qui a l’air d’être vrai, mais qu’on invente pour relever les Faits-Paris quand ils sont pâles.
(Balzac)
Larchey, 1865 : Sobriquet amical donné aux maris fidèles. Le canard aime à marcher de compagnie.
Or, le canard de madame Pochard, s’était son mari !
(Ricard)
Delvau, 1866 : s. m. Chien barbet, — dans l’argot du peuple, qui sait que ces chiens-là vont à l’eau comme de simples palmipèdes, water-dogs.
Delvau, 1866 : s. m. Fausse note, — dans l’argot des musiciens. On dit aussi Couac.
Delvau, 1866 : s. m. Imprimé crié dans les rues, — et par extension, Fausse nouvelle. Argot des journalistes.
Delvau, 1866 : s. m. Journal sérieux ou bouffon, politique ou littéraire, — dans l’argot des typographes, qui savent mieux que les abonnés la valeur des blagues qu’ils composent.
Delvau, 1866 : s. m. Mari fidèle et soumis, — dans l’argot des bourgeoises.
Delvau, 1866 : s. m. Morceau de sucre trempé dans le café, que le bourgeois donne à sa femme ou à son enfant, — s’ils ont été bien sages.
Rigaud, 1881 : Cheval, — dans le jargon des cochers. J’ai un bon canard, bourgeois, nous marcherons vite. Ainsi nommé parce que la plupart du temps, à Paris, à l’exemple du canard, le cheval patauge dans la boue.
Rigaud, 1881 : Mauvaise gravure sur bois, — dans le jargon des graveurs sur bois.
Rigaud, 1881 : Méchant petit journal, imprimé sans valeur.
Ne s’avisa-t-il pas de rimer toutes ses opinions en vers libres, et de les faire imprimer en façon de canard ?
(Ed. et J. de Goncourt)
Rigaud, 1881 : Mensonge, fausse nouvelle. — Au dix-septième siècle, donner des canards à quelqu’un avait le sens de lui enfaire accroire, lui en imposer. (Ch. Nisard, Parisianismes)
Rigaud, 1881 : Morceau de sucre trempé dans du café. Comme le canard, il plonge pour reparaître aussitôt. Rien qu’un canard, un petit canard. On donne aussi ce nom à un morceau de sucre trempé dans du cognac.
Boutmy, 1883 : s. m. Nom familier par lequel on désigne les journaux quotidiens, et quelquefois les autres publications périodiques. Le Journal officiel est un canard, le Moniteur universel est un canard, tout aussi bien que le Journal des tailleurs et que le Moniteur de la cordonnerie ou le Bulletin des halles et marchés.
La Rue, 1894 : Journal. Fausse nouvelle inventée pour relever les Faits-Paris. Imprimé banal crié dans la rue.
Virmaître, 1894 : Mauvais journal. Quand un journal est mal rédigé, mal imprimé, pas même bon pour certain usage, car le papier se déchire, c’est un canard (Argot du peuple et des journalistes).
Virmaître, 1894 : Nouvelle fausse ou exagérée. Ce système est employé par certains journaux aux abois. On pourrait en citer cinquante exemples depuis les écrevisses mises par un mauvais plaisant dans un bénitier de l’église Notre-Dame-de-Lorette et qui retournèrent à la Seine en descendant par les ruisseaux de la rue Drouot ; jusqu’au fameux canard belge. Un huissier à l’aide d’une ficelle pécha vingt canards qui s’enfilèrent successivement, comme Trufaldin dans les Folies Espagnoles de Pignault Lebrun, il fut enlevé dans les airs, mais la ficelle se cassa et il tomba dans un étang ou il se noya. Ce canard fit le tour du monde arrangé ou plutôt dérangé par chacun, il y a à peine quelques années qu’il était reproduit par un journal, mais la fin était moins tragique, l’huissier était sauvé par un membre de la Société des Sauveteurs à qui on décernait une médaille de 1re classe. Pour sauver un huissier on aurait dû lui fourrer dix ans de prison (Argot du peuple).
Virmaître, 1894 : Terme de mépris employé dans les ateliers vis-à-vis d’un mauvais camarade.
— Bec salé, c’est un sale canard (Argot du peuple). N.
Hayard, 1907 : Journal, fausse nouvelle.
France, 1907 : Fausse nouvelle insérée dans un journal pour relever les Faits Divers lorsqu’ils sont pâles. Les filous et les tripoteurs de la Bourse se servent de canards pour faire la hausse ou la baisse. Cette expression est assez ancienne, car, dans le Dictionnaire Comique de Philibert Joseph Le Roux (1735), on trouve à côté du mot l’explication suivante : « En faire accroire à quelqu’un, en imposer, donner des menteries, des colles, des cassades, ne pas tenir ce qu’on avait promis, tromper son attente. »
De là à appeler canard le journal qui ment et, par suite, tous les journaux, il n’y avait qu’un pas ; il a été franchi.
Nous allons lancer un canard, c’est-à-dire, nous allons faire un journal.
France, 1907 : Gravure sur bois.
Terme de mépris employé dans les ateliers vis-à-vis d’un mauvais camarade. Argot populaire.
(Ch. Virmaître)
Chien barbet, argot populaire, à cause du plaisir qu’ont ces chiens de se jeter à l’eau. Bouillon de canard, eau.
Fausse note ; argot des musiciens.
Petit morceau de sucre trempé dans le café ou l’eau-de-vie que l’on donne aux enfants.
Pendant la communion.
Bébé, regardant avec attention le prêtre en aube distribuant les hosties, se décide à tirer maman par la robe.
Maman — Quoi donc ?
Bébé — Je voudrais aller comme tout le monde près du monsieur en chemise.
Maman — Pourquoi faire ?
Bébé — Pour qu’il me donne aussi un canard.
(Gil Blas)
Capitaine de la soupe
Rigaud, 1881 : Se dit ironiquement pour désigner un capitaine qui n’a jamais vu le feu, et qui n’a gagné son grade qu’au tour d’ancienneté.
Capre
Vidocq, 1837 : s. m. — Carolus, ancienne pièce de monnaie.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Caquetoire
France, 1907 : Siège où les femmes caquettent à leur aise. Vieux mot.
Je fais souliers de toute formes,
Arpenter bois et planter bornes,
Et si fay rubans et lassets ;
Je fay caquetoires, placets.
(Anciennes poésies françaises)
Care (voler à la)
France, 1907 : Voler un marchand en lui proposant des monnaies anciennes de nulle valeur contre des nouvelles. C’est Vidocq qui donne cette définition, mais il faut que le voleur soit bien habile pour voler un marchand de vieilles pièces. Dans ce sens, care ne vient pas de l’anglais, mais c’est une altération du vieux mot français charrier, voler quelqu’un en le mystifiant.
Care (voler à la), carer, caribener
Larchey, 1865 : Voler. Un marchand en proposant un échange avantageux de monnaies anciennes contre des nouvelles (Vidocq). — Carer n’est qu’une forme ancienne (V. Roquefort) et par conséquent un synonyme de charrier. V. ce mot. — Caribener est un diminutif.
Careur
Delvau, 1866 : s. m. Voleur dont la spécialité consiste à s’établir à portée du tiroir de caisse d’un marchand, sous prétexte de pièces anciennes à échanger, et à profiter de la moindre distraction pour s’emparer du plus de pièces possible — anciennes ou nouvelles. On dit aussi Voleur à la care. C’est le pincher anglais.
Rigaud, 1881 : Voleur à la care.
France, 1907 : Voleur à la care, ou recéleur.
Careur, -euse
Vidocq, 1837 : s. — Presque tous les Careurs sont des Bohémiens, des Italiens ou des Juifs. Hommes ou femmes, ils se présentent dans un magasin achalandé, et après avoir acheté ils donnent en paiement une pièce de monnaie dont la valeur excède de beaucoup celle de l’objet dont ils ont fait l’acquisition ; tout en examinant la monnaie qui leur a été rendue, ils remarquent une ou deux pièces qui ne sont pas semblables aux autres, les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, sont celles qu’ils remarquent le plus habituellement, parce que l’on croit assez généralement qu’il y a dans ces pièces de monnaie une certaine quantité d’or, et que cette croyance doit donner à la proposition qu’ils ont l’intention de faire, une certaine valeur : « Si vous aviez beaucoup de pièces semblables à celles-ci, nous vous les prendrions en vous donnant un bénéfice, » disent-ils. Le marchand, séduit par l’appât du gain, se met à chercher dans son comptoir, et quelquefois même dans les sacs de sa réserve, des pièces telles que le Careur en désire, et si pour accélérer la recherche le marchand lui permet l’accès de son comptoir, il peut être assuré qu’il y puisera avec une dextérité vraiment remarquable.
Les Careurs ont dans leur sac plusieurs ruses dont ils se servent alternativement, mais un échange est le fondement de toutes ; au reste il est très-facile de reconnaître les Careurs, tandis qu’on ouvre le comptoir, ils y plongent la main comme pour aider au triage et indiquer les pièces qu’ils désirent, si par hasard le marchand a besoin d’aller dans son arrière boutique pour leur rendre sur une pièce d’or, ils le suivent, et il n’est sorte de ruses qu’ils n’emploient pour parvenir à mettre la main dans le sac.
Que les marchands se persuadent bien que les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, ainsi que les monnaies étrangères n’ont point une valeur exceptionnelle ; qu’ils aient l’œil continuellement ouvert sur les inconnus, hommes, femmes ou enfans, qui viendraient, sous quel prétexte que ce soit, leur proposer un échange, et ils seront à l’abri de la ruse des plus adroits Careurs.
Il y a parmi les Careurs, comme parmi les Cambriolleurs et autres voleurs, des nourrisseurs d’affaires ; ces derniers, pour gagner la confiance de celui qu’ils veulent dépouiller, lui achètent, jusqu’à ce que le moment opportun soit arrivé, des pièces cinq ou six sous au-delà de leur valeur réelle.
Les Romamichels (voit ce mot) citent parmi les célébrités de leur corporation, deux Careuses célèbres, nommées la Duchesse et la mère Caron. Avant d’exercer ce métier ces femmes servaient d’éclaireurs à la bande du fameux Sallambier, chauffeur du Nord, exécuté à Bruges avec trente de ses complices.
Carle
Ansiaume, 1821 : Argent.
Oui, c’est lui qui a déplanqué mon carle, je l’ébobis aujourd’hui.
Bras-de-Fer, 1829 : Argent.
Vidocq, 1837 : s. m. — Argent monnoyé.
Larchey, 1865 : Argent (Vidocq). — De Carolus, ancienne monnaie de Charles VIII. V. Bayafe.
Le cidre ne vaut plus qu’un carolus.
(Ol. Basselin)
Chand
France, 1907 : Apothèse de marchand, plus fréquemment employé dans l’expression chand d’habits, fripier.
— Je suis prête à sortir, mais quel est mon profit ?
Payez-moi mes leçons, ma chère,
D’histoire ancienne et de grammaire,
Autrement qu’en effets sales et défraîchis
Dont ne veut pas le chand d’habits.
(Marc Legrand, La Fontaine de poche)
Chariot
Rigaud, 1881 : Nom anciennement donné au bourreau par le peuple de Paris.
Cher comme chresme
France, 1907 : Expression qui n’est plus en usage que chez les vieilles dévotes qui disent aussi : précieux comme un saint chresme. Voici comment Leduchat explique ce dicton : « C’est encore l’opinion du petit peuple dans le Périgord, qu’anciennement la substance du chresme se prénoit dans l’oreille d’un dragon, qu’un chevalier de la maison de Bourdeille alloit chercher au delà de Jérusalem, où il apportoit ensuite cette substance, laquelle, sanctifiée par les prélats du lieu, étoit distribué dans les églises de la chrétienté. »
Chèvre
d’Hautel, 1808 : Le vin fait danser les chèvres. Manière burlesque de dire qu’un vin est dur et détestable à boire, que c’est de la ripopée.
Prendre la chèvre. Ne pas entendre raillerie, bouder, se choquer de peu de chose, se fâcher.
Cette expression autrefois comique, n’est plus maintenant en usage que parmi les imprimeurs où elle a conservé ses acceptions primitives. Ainsi, en terme typographique :
Gober une bonne chèvre. Signifie être très en colère, se fâcher sérieusement.
Ménager la chèvre et les choux. Flatter le fort et l’opprimé ; ménager les intérêts de deux partis opposés.
Où la chèvre est attachée il faut quelle y broute. Voyez Attacher.
La chèvre a pris le loup. Se dit des trompeurs qui tombent eux-mêmes dans leur embûche.
On dit qu’un homme a une barbe de chèvre lorsqu’il n’a de la barbe que sous le menton et par bouquet.
Il aimeroit une chèvre coiffée. Se dit par raillerie d’un homme peu difficile en amour, et à qui toutes les femmes plaisent indistinctement.
Delvau, 1866 : s. f. Mauvaise humeur, — dans l’argot des ouvriers, et spécialement des typographes. Avoir la chèvre. Être en colère. Gober la chèvre. Être victime de la mauvaise humeur de quel qu’un. Signifie aussi se laisser berner.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on disait, dans le même sens, Prendre la chèvre.
Boutmy, 1883 : s. f. Mécontentement, colère. Gober sa chèvre, c’est s’irriter, se fâcher, poussé à bout par les plaisanteries de l’atelier ou pour toute autre cause. Cette expression est très ancienne. Molière l’emploie en un sens très voisin de celui qu’elle a aujourd’hui, dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire (scène XII), pièce représentée en 1660 :
D’un mari sur ce point j’approuve le souci ;
Mais c’est prendre la chèvre un peu bien vite aussi.
France, 1907 : Mécontentement. Gober sa chèvre, se mettre en colère. On dit aussi dans le même sens : avoir la chèvre. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, gober ou prendre la chèvre signifiait : se laisser berner. Ménager la chèvre et le chou, essayer de plaire à deux partis adverses ; jouer le rôle douteux d’ami de tout le monde.
Un vieux diplomate a donné, pour ses étrennes, à un de nos hommes d’État, une charmante chèvre et un superbe chou en sucre, avec ce mot d’envoi : « Ménagez-les bien ! »
(Dr Grégoire, Turlutaines)
Oh ! c’est un rusé compère ; il sait ménager la chèvre et le chou, il est en bons termes avec tout le monde…
(Michel Delines, La Chasse aux juifs)
Chevronné
Larchey, 1865 : Récidiviste (Vidocq). — Allusion aux chevrons qui marquent l’ancienneté du service militaire.
Delvau, 1866 : s. et adj. Récidiviste, — dans l’argot des prisons.
Virmaître, 1894 : Voleur récidiviste qui a fait plusieurs congés en prison. Allusion aux anciens briscards de l’armée qui portaient des chevrons sur le bras (Argot des voleurs).
France, 1907 : Récidiviste. On sait que dans l’ancienne armée, c’est-à-dire au temps où l’on servait sept ans, les soldats et sous-officiers rengagés portaient sur le bras gauche un, deux ou trois chevrons, suivant qu’ils avaient sept, onze et quinze ans de service.
Chislehurstienner
Rigaud, 1881 : Fêter un anniversaire bonapartiste. Vient de Chislehurst, résidence de l’ancienne famille impériale.
Plusieurs centaines de personnes s’étaient réunies aux abords de l’église Saint-Augustin, les unes pour Chislehurstienner, les autres pour voir Chislehurstienner.
(Rappel du 18 août 1877)
Chopiner
d’Hautel, 1808 : Boire chopine à chopine, faire débauche de vin.
Delvau, 1866 : v. n. Hanter les cabarets, — dans l’argot dédaigneux des bourgeois, qui, eux, hantent les cafés. Chopiner théologalement, dit Rabelais.
France, 1907 : Courir les cabarets, avaler des chopines. La chopine est une ancienne mesure contenant un demi-litre ; du bas latin copina, coupe.
On juge un affreux ivrogne.
— Messieurs les jurés, dit l’avocat en concluant, vous acquitterez cet homme, qui a agi entraîné par la passion…
L’accusé, dans sa barbe : Oui, et en chopinant six litrons.
France, 1907 : Voler.
Chose, machin
Larchey, 1865 : On appelle ainsi celui dont on ne se rappelle pas le nom (d’Hautel).
Chose est malade. — Qui ça, Chose ?
(H. Monnier)
La coutume est ancienne. Tallemant des Réaux conte que M. le Mage, conseiller à la Cour des aides, dit toujours Chose au lieu du nom.
Clou chasse l’autre (un)
France, 1907 : Les choses nouvelles font oublier les anciennes et un amour nouveau guérit d’une vieille passion.
— Comme vous savez, madame, dit Voiture, qu’un clou chasse l’autre, il a fallu que la passion que j’ai pour vous ait cédé à une nouvelle qui m’est survenue et qui, si elle n’est plus forte, est pour le moins à cette heure plus pressante.
Les Anglais out exactement le même dicton : One nail drives out another.
On dit aussi : Une religion peu à peu emporte une autre.
C’est la doctrine de l’homéopathie. Le poison détruit le poison, disent les Italiens.
Coësré
Vidocq, 1837 : s.m. — À chaque pas que l’on faisait dans l’ancien Paris, on rencontrait des ruelles sales et obscures qui servaient de retraite à tout ce que la capitale renfermait de vagabonds, gens sans aveu, mendians et voleurs. Les habitans nommaient ces réduits Cours des Miracles, parce que ceux des mendians qui en sortaient le matin pâles et estropiés, pour aller par la ville solliciter la charité des bonnes âmes, se trouvaient frais et dispos lorsque le soir ils y rentraient.
Le premier de ces asiles, ou Cours des Miracles, qui soit cité par les auteurs qui ont écrit l’histoire et la monographie de la capitale, est la rue du Sablon, dont aujourd’hui il ne reste plus rien ; cette rue, qui était située près l’Hôtel-Dieu, fut fermée en 1511 à la requête des administrateurs de l’hôpital, « pour qu’elle ne servit plus de retraite aux vagabonds et voleurs qui y menaient une vie honteuse et dissolue. »
Cette rue, dès l’an 1227, servait de retraite à ces sortes de gens. Étienne, doyen de Notre-Dame, et le chapitre de Paris, ne voulurent consentir à l’agrandissement de l’hôpital, qu’à la condition expresse qu’il ne serait point fait de porte à la rue du Sablon, du côté du Petit Pont : « De peur que les voleurs qui s’y réfugiaient ne se sauvassent, par cette rue, chargés de leur butin, et que la maison de Dieu ne servit d’asile à leurs vols et à leurs crimes. »
La rue de la Grande Truanderie, fut, après celle du Sablon, la plus ancienne Cour des Miracles ; son nom lui vient des gueux et fripons, qu’à cette époque on nommait truands, qui l’ont habitée primitivement ; la troisième fut établie, vers l’année 1350, dans la rue des Francs-Bourgeois, au Marais. Ce n’est que lorsque la population des gueux eut pris un certain accroissement, qu’ils se répandirent dans les cours : du roi François, près la rue du Ponceau ; Sainte-Catherine, rue de la Mortellerie ; Brisset, Gentien, Saint-Guillaume, puis enfin, Cour des Miracles. Sauval rapporte que de son temps, les rues Montmartre, de la Jussienne, et circonvoisines, étaient encore habitées par des individus mal famés et de mauvaises mœurs. « La Cour des Miracles, dit-il ailleurs, était encore habitée par plus de cinq cents misérables familles ; on voulut, ajoute-t-il, détruire ce cloaque, mais les maçons qui commençaient leurs travaux furent battus et chassés par les gueux, et l’on ne put rien y faire. »
On est étonné, sans doute, de voir dans une ville comme Paris, une aussi formidable assemblée de fripons, cependant rien n’est plus concevable. La police, à cette époque, n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, et s’il faut croire ce que rapporte Louis Vervin, avocat à Paris, dans son ouvrage publié en 1622, intitulé : l’Enfer des Chicaneurs, elle se faisait d’une singulière manière : « Les sergens, dit-il, courent partout pour trouver des coupables, mais s’ils prennent des voleurs, ils les relâchent aussitôt que ceux-ci leur donnent de l’argent. » Ce n’était pas seulement l’incurie de l’administration qui avait donné naissance à la formidable corporation dont le grand Coësré était le chef, le mal avait pris naissance dans l’organisation même de l’État, et dans les événemens du temps. Jusqu’au règne de Louis XI, il n’y eut pas en France d’armée nationale ; le roi avait les archers de sa garde et ses gentilshommes : c’était là tout ; seulement, lorsque la guerre était déclarée, les vassaux de la couronne conduisaient leur contingent au secours du roi, et la campagne terminée, chacun s’en retournait dans ses foyers ; mais les serfs, ou gens de mainmorte, qui avaient acquis dans les camps une certaine expérience, ne se souciaient pas toujours de retourner sur les terres de leurs seigneurs, où ils étaient taillables et corvéables ; ils se débandaient, abandonnaient la bannière, et ceux qui n’allaient pas se joindre aux compagnies franches, qui, à tout prendre, n’étaient en temps de paix que des compagnies de brigands organisés, venaient chercher un asile dans les grandes villes, et principalement dans Paris, où ils se réunissaient aux bohémiens qui y étaient venus en 1427, aux mauvais sujets des universités, aux vagabonds, aux filous, qu’ils ne tardaient pas à imiter. La corporation, par la suite, devint si formidable, qu’elle eut pendant un laps de temps assez long, ses franchises et ses privilèges ; on pouvait bien, lorsqu’on l’avait attrapé, pendre un truand ou un mauvais garçon, mais un archer du guet, à pied ou à cheval, ne se serait pas avisé d’aller le chercher dans une Cour des Miracles, ces lieux étaient des asiles interdits aux profanes, et dont les habitans avaient une organisation pour ainsi dire sanctionnée par la police du temps. Le roi des Argotiers ou de l’Argot, le chef suprême des Courtauds de boutanche, Malingreux, Capons, Narquois, etc., avait une part d’autorité pour le moins aussi belle que celle du prévôt de Paris, part d’autorité que ce dernier avait été, pour ainsi dire, obligé de céder à la force.
Colin
France, 1907 : Amoureux comique et villageois des anciennes opérettes.
Comemensal (vol au)
Vidocq, 1837 : Il est de ces vérités qui sont devenues triviales à force d’être répétées ; et parmi elles, il faut citer le vieux proverbe qui dit que : Pour n’être jamais trompé, il faut se défier de tout le monde. Les exigences du proverbe sont, comme on le voit, un peu grandes ; aussi n’est-ce que pour prouver à mes lecteurs que je n’oublie rien, que je me détermine à parler du vol au commensal ; seulement, je me bornerai à rapporter un fait récemment arrivé à Saint-Cloud.
Paris est environné d’une grande quantité de maisons bourgeoises habitées par leurs propriétaires ; ces propriétaires, durant la belle saison, louent en garni les appartemens dont ils ne se servent pas, et si le locataire paie cher et exactement, si son éducation et ses manières sont celles d’un homme de bonne compagnie, il est bientôt un des commensaux de la famille. Bon nombre de vols et d’escroqueries commis par ces hommes distingués, devraient cependant avoir appris depuis long-temps aux gens trop faciles, le danger des liaisons impromptu, mais quelques pièces d’or étalées à propos font oublier les mésaventures du voisin, surtout à ceux qui sont doués d’une certaine dose d’amour-propre, qualité ou défaut assez commun par le temps qui court.
Dans le courant du mois d’avril 1836, un individu qui prétendait être un comte allemand (ce qui au reste peut bien être vrai, car tout le monde sait que rien, en Germanie, n’est plus commun que les comtes et les barons), arriva à Saint-Cloud et prit le logement le plus confortable du meilleur hôtel de la ville ; cela fait, il visita un grand nombre d’appartements garnis, mais aucun ne lui plaisait ; enfin il en trouva un qui parut lui convenir : c’était celui que voulait louer un vieux propriétaire, père d’une jeune et jolie fille ; le prix de location convenu, le noble étranger arrête l’appartement ; il paie, suivant l’usage, un trimestre d’avance, et s’installe dans la maison.
Le comte se levait tard, déjeunait, lisait, dînait à cinq heures, il faisait quelques tours de jardin, puis ensuite il rentrait chez lui pour lire et méditer de nouveau ; cette conduite dura quelques jours, mais ayant par hasard rencontré dans le jardin Mme L… et sa fille, il adressa quelques compliments à la mère, et salua respectueusement la demoiselle : la connaissance était faite. Bientôt il fut au mieux avec ses hôtes, et il leur apprit ce que sans doute ils désiraient beaucoup savoir : il était le neveu, et l’unique héritier, d’un vieillard qui, par suite de malheurs imprévus, ne possédait plus que soixante et quelques mille francs de rente.
« On ne saurait trop faire pour un homme qui doit posséder une fortune aussi considérable, se dit un jour M. L…, monsieur le comte est toujours seul, il ne sort presque jamais, il doit beaucoup s’ennuyer ; tâchons de le distraire. » Cette belle résolution une fois prise, M. L… invita le comte à un grand dîner offert à un ancien marchand d’écus retiré, qui avait conservé les traditions de son métier, et qui savait mieux que personne ce que peut rapporter un écu dépensé à propos. Cette réunion fut suivie de plusieurs autres, et bientôt le comte, grâce à ses manières empressées, à son extrême politesse, devint l’intime ami de son propriétaire. Le comte avait dit qu’il attendait son oncle, et des lettres qu’il recevait journellement de Francfort, annonçaient l’arrivée prochaine de ce dernier ; l’oncle priait son neveu de lui envoyer la meilleure dormeuse qu’il pourrait trouver, de lui choisir un logement, etc. Comme on le pense bien, le gîte de l’oncle fut choisi dans la maison de M. L…, l’époque de son arrivée étant prochaine. Le comte, sur ces entrefaites, demande la jeune personne en mariage, les parens sont enchantés, et la jeune fille partage leur ravissement.
M. R***, l’ami de la famille, est mis dans la confidence ; le comte lui demande des conseils, et parle d’acheter des diamans qu’il destine à sa future ; mais comme il ne connaît personne à Paris, il craint d’être trompé, M. R*** conduit lui-même le comte chez un bijoutier de ses amis, auquel il le recommande. Un comte présenté par M. R***, qui a été payeur de rentes trente-six à quarante ans, et qui doit certainement connaître les hommes, devait inspirer de la confiance, enfin M. le comte achette des boucles d’oreilles superbes, qu’il remet à sa prétendue ; il fait tant et si bien, qu’il obtient pour 16 à 18,000 fr. de diamans sans argent ; le bijoutier, qui croyait voir dans M. le comte une ancienne connaissance de M. R***, livra aveuglément. Mais il fallait reprendre les boucles d’oreilles données à la prétendue. Le comte dit à la demoiselle : « Il me semble que les boucles d’oreilles qu’on vous a remises ne sont pas aussi belles, à beaucoup près, que celles que je vous destinais. » Il les examine : « C’est infâme, dit-il, d’avoir ainsi changé les diamans ; il y a plus de 1,500 fr. de différence ; je ne puis souffrir cela, etc. »
Il doit aller au-devant de son oncle, il emprunte 7 à 800 fr. au beau-père, qui, pour ne pas fatiguer M. le comte, porte les 800 fr. dans ses poches ; mais, arrivé à Paris, le comte prit la peine de le décharger de ce fardeau, et ne revint plus.
Il emporta 16 à 18,000 fr. au bijoutier, 800 fr. à son beau-père en herbe, et 800 fr. au traiteur.
Il est inutile d’ajouter que l’oncle d’Allemagne n’était qu’un compère qui s’est prêté à cette manœuvre.
Compter les clous de la porte
France, 1907 : Attendre longtemps devant une porte, de façon à pouvoir en compter tous les clous. Allusion aux anciennes portes qui étaient généralement solidifiées et ornementées de gros clous. On trouve dans d’Aubigné :
Les Catholiques se plaignoient de ce que Montauban, Sancerre, etc., faisoient compter les cloux de leurs portes aux garnisons qu’on leur envoyoit.
Confrère de la lune
Delvau, 1864 : Cocu, — par allusion aux cornes de la blonde Séléné.
Delvau, 1866 : s. m. Galant homme qui a eu le tort d’épouser une femme galante, — dans l’argot du peuple, trop irrévérencieux envers le croissant de la chaste Diane.
Rigaud, 1881 : Mari trompé avant, pendant et après.
France, 1907 : Mari trompé. Allusion aux cornes du croissant. C’est le sort de presque tous les maris de devenir les confrères de la lune. C’est, du moins, l’avis de Brantôme, grand clerc en la matière, car voici ce qu’il dit dans ses Vies des Dames galantes :
Voilà enfin ce que je diray du subject de ce chapitre, lequel j’eusse pu allonger mille fois plus que je n’ay faict, ayant eu matière si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs femmes qui les font se tenoient tous par la main, et qu’il s’en peust faire un cercle, je croy qu’il sera assez bastant pour entourer et circuir la moictié de la terre.
Du temps du roy François fut une vieille chanson, que j’ay ouy conter à une fort honneste et ancienne dame, qui disait :
Mais quand viendra la saison
Que les cocus s’assembleront,
Le mien ira devant, qui portera la bannière,
Les autres suivront après, le vostre sera au darrière.
Conter fleurette
France, 1907 : Débiter des riens aimables, faire des compliments aux jeunes femmes et aux jeunes filles.
On sent, Claudine, en te contant fleurette,
Qu’il est plus doux, plus piquant pour l’amour
De chiffonner ta simple collerette,
Que les clinquants d’une riche toilette
Dont sont chargés tous nos tétons de cour.
Cette locution est fort ancienne : en voici l’origine :
Les jardiniers faisaient le commerce des roses qu’ils vendaient fort cher à la cour de Philippe Le Bel et de Louis le Hutin, ainsi qu’aux couples qui fréquentaient leurs treilles ombragées de rosiers. La locution conter fleurette trouve là son origine, parce que de hautes dames, des damoiselles et des damoiseaux de la Cité venaient au milieu des roses danser de belles caroles et se chuchotaient à l’oreille.
Cette explication est, en effet, conforme à Bescherelle, Littré et quelques autres savants, qui pensent que c’est par une métaphore facile à saisir que des propos galants ont été assimilés à une petite et jolie fleur. Littré ajoute que nous avions le mot fleureter, babiller, dire des riens, que les académiciens out supprimé, et dont les Anglais ont fait flirt (prononcer fleurt), verbe que les jeunés misses aiment tant à conjuguer. Ce qui confirmerait dans cette opinion, c’est que les Latins se servaient de la même expression : rosas loqui, — dire des roses, — qu’ils tenaient eux-mêmes des Grecs, lesquels l’avaient prise des Persans, qui, peut-être, l’avaient empruntée aux Babyloniens, etc. ; l’on pourrait remonter ainsi jusqu’aux flirtations de notre mère Eve.
Cependant, je suis d’avis que Bescherelle, Littré et les autres se trompent, et voici pourquoi :
Conter fleurette s’écrivait, au XIIIe siècle, cunter des flurettes, c’est-à-dire compter de petites pièces de monnaie d’argent appelées ainsi à cause d’une fleur marquée an revers. Comment est-on arrivé à changer le sens primitif de cette expression ? Est-ce parce que ces pièces ayant, à la suite d’une refonte ou de faux monnayages si communs alors, perdu de leur valeur, l’on disait des gens à parole dorée, des hâbleurs, des gascons : « Ils comptent des fleurettes » — ils veulent faire passer pour de bon aloi des pièces qui ne valent rien ? Ou bien compter des fleurettes à une jeune fille, c’est-à-dire lui glisser dans la main de petites pièces d’argent, était-il, en ces siècles cyniques et grossiers, un moyen immoral de fondre sa vertu ?
Je suis assez disposé pour cette seconde version, laissant à un plus érudit le soin de la certifier.
Coucou
Bras-de-Fer, 1829 : Montre.
Vidocq, 1837 : s. f. — Montre. Terme des Floueurs.
Delvau, 1864 : Oiseau jaune, de la race des cocus, aussi féconde que celle des mirmidons.
Les coucous sont gras,
Mais on n’en tue guère ;
Les coucous sont gras,
Mais on n’en tue pas ;
La crainte qu’on a de manger son père,
Son cousin germain, son oncle ou son frère.
Fait qu’on n’en tue guère,
Fait qu’on n’en tue pas.
(Vieille chanson)
Larchey, 1865 : Cocu.
Une simple amourette Rend un mari coucou.
(Chansons. impr. Chassaignon, 1851)
En 1350, un mari trompé s’appelait déjà en bas latin cucullus (prononcez coucoullous), et, en langue romane, cous. V. Du Cange.
Delvau, 1866 : s. m. Cocu, — par antiphrase. Faire coucou. Tromper un homme avec sa femme. On dit aussi Faire cornette, quand c’est la femme qui est trompée.
Delvau, 1866 : s. m. Montre, — dans l’argot des voleurs, qui confondent à dessein avec les horloges de la Forêt-Noire. Ils disent mieux Bogue.
France, 1907 : Ancienne voiture des environs de Paris où grisettes et commis se faisaient véhiculer à la campagne, le dimanche, au bon temps des romans de Paul de Kock, L. Couailhac, dans Les Français peints par eux-mêmes, a ainsi décrit cette humble boîte à compartiments que trainait un cheval poussif :
On y est si bien pressé, si bien serré, si bien étouffé ! Elle rappelle si bien l’époque où les Des Grieux des gardes françaises et de la basoche allaient manger une matelote à la Râpée avec les Manon Lescaut des piliers des Halles. Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture unis ensemble respire le parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle du bon temps, du temps ou les grisettes portaient les jupes courtes, faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se décolletaient comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet ! Oh ! la charmante voiture ! comme le coude touche le coude, comme le genou presse le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans défense aux entreprises des audacieux !
On appelle aussi coucou, par ironie, la machine à vapeur.
France, 1907 : Cocu. Faire coucou, tromper un mari avec sa femme.
Il y a des syllabes qui portent en elles une vertu magique de rire ou de larmes, comme les plantes que les nécromanciens recueillent au clair de lune empoisonnent où guérissent. Ce petit mot de cocu, plein et sonore comme une tierce de clairon, sonne pour notre race une fanfare toujours joyeuse.
(Hugues Le Roux)
France, 1907 : Montre. Allusion aux horloges de bois fabriquées en Suisse et appelées ainsi à cause du petit oiseau qui les surmonte et chante coucou à toutes les heures.
Croix ni pile (n’avoir)
France, 1907 : N’avoir pas d’argent ; vieux dicton faisant allusion aux pièces de monnaie d’une époque déjà ancienne, qui portaient au revers une croix ou une pile, c’est-à-dire un portique.
Culotte
d’Hautel, 1808 : La culotte de peau. Nom burlesque que l’on donne vulgairement à la musette.
Larchey, 1865 : « Plus d’une fois, il est arrivé qu’un étudiant poursuivi par le guignon s’est vu mettre sur son compte toutes les demi-tasses consommées dans le courant de la soirée par tous les habitués du café. Total : cinquante ou soixante francs. Cela s’appelle empoigner une culotte. »
(Louis Huart)
Larchey, 1865 : Partie de dominos qui procure au gagnant un grand nombre de points. Les joueurs, n’ayant plus de quoi poser, sont obligés d’abattre leurs dominos. Celui qui conserve les moins élevés, bénéficie des points de son adversaire, il fait une culotte.
Le joueur de dominos préfère le double-six culotte avec six blancs dans son jeu.
(Luchet)
Delvau, 1866 : s. f. Nombre considérable de points, au jeu de dominos, — dans l’argot des bourgeois. Attraper une culotte. Se trouver à la fin d’une partie, à la tête d’un grand nombre de dominos qu’on n’a pu placer.
Rigaud, 1881 : Perte sérieuse à la Bourse, au jeu.
Levardet raillait sans pitié ces triples niais de pontes qui venaient de se flanquer une si jolie culotte.
(Vast-Ricouard, Le Tripot)
Se flanquer une culotte à pont, perdre beaucoup d’argent. Allusion à l’ancienne culotte de nos pères qui montait très haut. Attraper, se flanquer une culotte, veut dire encore se griser à fond. Mot à mot : se culotter de vin.
La Rue, 1894 : Grosse perte au jeu. Jouer la culotte aux dominos, fermer le jeu dans l’espoir de compter beaucoup de points.
Hayard, 1907 : Perte d’argent au jeu ; (avoir une) être ivre.
Dale
Larchey, 1865 : Argent. — Abrév. de rixdale, ancienne monnaie allemande.
Faut pas aller chez Paul Niquet, Ça vous consume tout vot’ pauv’dale.
(P. Durand, vaudeville, 1836)
France, 1907 : Argent. Pièce de cinq francs ; aphérèse de rixdale, ancienne monnaie allemande.
De quoi (avoir)
Rigaud, 1881 : Avoir de quoi vivre.
France, 1907 : Avoir de l’argent. L’expression est ancienne, car on la trouve dans la Complainte de France de 1568 :
C’est moy qui te produis le moyen, le de quoy
Qui te fay redouter, qui fay qu’on te révère.
Le Caquet des bonnes chambrières, réimprimé en 1831, donne sur de quoi de nombreux exemples :
De quoy nourrist les macquerelles,
De quoy nourrist les macquereaulx,
De quoy fait vendre les pucelles,
De quoy nourrist les larronneaulx,
De quoy faict maint rapporteur faux,
De quoy pucelles faict nourrisses,
De quoy faict au monde maintz maux…
On lit ceci dans un placet de Chapelle au comte de Lude, pour lui demander du petit salé :
C’est le seul mets en bonne foi,
Qui peut mon trop petit de quoi
Sur ma table faire paraître
Pour nourrir ma famille et moi.
Déchirer la cartouche
Delvau, 1866 : v. a. Manger, — dans l’argot des soldats et des ouvriers qui se souviennent de leurs sept ans.
Rigaud, 1881 : Manger, — dans le jargon des troupiers.
France, 1907 : Manger ; allusion aux anciennes cartouches des fusils à pierre que l’on déchirait avec les dents, au commandement du quatrième temps de la charge en douze temps : Déchirez… ouche !
Décompte (recevoir son)
Larchey, 1865 : Mourir. — Dans l’armée, on ne quitte pas le service sans toucher son décompte.
Tué raide sur le champ de bataille, le beau tambour-major avait, pour parler en style de bivouac, reçu son décompte.
(Ricard)
France, 1907 : Mourir ; argot militaire.
Le décompte était, dans l’ancienne armée, la somme que les soldats soigneux de leurs effets touchaient non seulement trimestriellement, mais à leur départ du corps. Recevoir, toucher son décompte, était donc s’en aller.
Diable à quatre (faire le)
France, 1907 : Faire grand bruit, grand tapage.
Suivant l’abbé Tuet (Matinées Sénonaises), l’origine de ce proverbe vient des anciennes pièces de théâtre, appelés mystères, dans lesquelles les suppôts de l’enfer étaient représentés par quatre personnages, habillés en diables, qui faisaient un grand vacarme, poussaient des hurlements et cherchaient à donner aux spectateurs l’idée des tourments à venir.
(Le Roux de Rincy)
Diligence (la) de Lyon
Delvau, 1864 : C’est une des postures (voir ce mot) les plus curieuses et les plus rares. Nombre de grands amateurs de Vénus sont morts sans la connaître ; c’est que, pour l’exécuter, il faut trouver une femme qui réunisse deux qualités rares : l’ardeur, d’abord. Nombre de femmes feignent d’être ardentes pour plaire à l’homme qu’elles veulent séduire, mais ne sont au fond que de simples patients et non des agents, et ici il faut que la femme soit agent et que l’homme soit patient. Ensuite, il faut qu’elle ne soit pas neutralisée par une sotte pudeur, résultat de la tyrannie des hommes exercée continuellement jusqu’ici sur les femmes. Quand une femme donc est ardente et libre, elle prend un homme qui lui plaise sous tous les rapports ; elle le met nu comme un ver, l’étend sur un lit en lui mettant des coussins sous la tête et sous les reins, et toute nue elle-même, elle se met à cheval à cru sur lui, s’embrochant sur le pivot naturel, c’est-à-dire sur son vit. Alors, elle fait comme le postillon sur un des chevaux des anciennes diligences de Lyon. S’appuyant un peu sur les épaules de son amant, elle s’avance en chevauchant et le vit se relève près du ventre de l’homme. Elle recule et le vit se renfonce dans son con jusqu’à la garde. Elle s’anime ; elle va de plus fort en plus fort, comme si la diligence parcourait un chemin raboteux. Ses yeux s’égarent, ses cheveux se dénouent. Elle jouit, elle jouit, mais elle va toujours ; elle va jusqu’à ce qu’elle soit tout à fait exténuée de décharge spermatique ; car il faut remarquer que l’homme, étendu sur ses coussins, ne pouvant pas bouger, bande de plus en plus, jusqu’à la fin, mais ne décharge pas. La femme tombe alors comme morte dans les bras de son amant, lequel, tout enflammé, finit de son côté comme il peut.
Je serai bien aimable, je me mettrai toute nue, dit-elle insidieusement. — Passe ton chemin, répond le fidèle époux, ayant encore présente à la pensée l’image des charmes de sa jeune moitié. — Je te ferai le grand jeu ! — Non — Feuille de rose ! — Non. — Le tire-bouchon américain ? — Connu… tu m’ennuies. — Eh bien, tiens, tu me plais, viens, tu ne payeras pas et nous ferons la diligence de Lyon…
(Fantaisiste, I, 177.)
Eau (nager en grande)
France, 1907 : Avoir une grande fortune ; être revêtu de hautes fonctions. De là les anciennes expressions : rompre l’eau à quelqu’un, apporter un obstacle à sa fortune, entraver ses affaires ; revenir sur l’eau, rétablir ses affaires après avoir été ruiné, remonter au pouvoir après en être descendu ; laisser courir l’eau, ne s’occuper de rien, être indifférent ; nager entre deux eaux, n’oser prendre ouvertement un parti, parler ou se comporter d’une manière ambiguë, paraître tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre.
C’est la coutume des intrigants et des roublards de nager entre deux eaux.
Échauffer le bonnet (s’)
France, 1907 : Se monter la tête, s’exciter. L’expression est ancienne.
Çà, du vin pour toute la troupe !
Lors chacun de remplir sa coupe,
Chacun de la vuider tout net,
Et de s’échauffer le bonnet.
(Scarron, Virgile travesti)
Empiffrer (s’)
d’Hautel, 1808 : Manger avec voracité, à la manière des goinfres et des dindons.
Il s’est empiffré d’une bonne manière. Pour, il s’en est mis jusqu’au nœud de la gorge ; il en a pris à regorger.
Delvau, 1866 : v. réfl. Manger gloutonnement, comme un animal plutôt que comme un homme, — dans l’argot du peuple, qui emploie ce verbe depuis longtemps.
Rigaud, 1881 : Mettre les bouchées doubles. C’est faire passer les bouchées sous le pif, avec autant de promptitude qu’un prestidigitateur fait passer la muscade.
Hayard, 1907 : Manger avec gloutonnerie.
France, 1907 : Manger et boire gloutonnement.
Le vrai restaurant de nuit, comme l’ont connu nos pères, tend de plus en plus à disparaître. Les jeunes gens de notre époque, pour singer leurs aînés, ont trouvé à remplacer le cabinet particulier, le vrai café de nuit, par le bouge et la taverne. Où l’on riait jadis, on hurle ; où l’esprit français pétillait dans les flots du champagne, on jette à présent les éclats d’une blague indécente dans un salicylate malsain. Le niveau moral s’abaissant, les gentilshommes ont fait place aux rastaquouères, les grisettes aux prostituées. On ne se grise plus, on s’empiffre.
(La Nation)
On lui offrait un bock ou une grenadine ou une pièce de quarante sous ; et les amants partis, comme elle voulait du plaisir et que les messieurs la dédaignaient, elle s’enfonçait vers des nocturnes de qualité inférieure. Là-bas, un terrassier où un maçon en bordée l’invitait à partager le saladier des fiançaillés, et elle ronflait entre les bras de l’homme, dans un garni lointain, au Tigre-qui-Pelote ou au Matelas-Épatant.
Dès midi, elle courait à la maison de la Belle déjà veuve du citoyen : elle y trouvait les restes d’une orgie, s’empiffrait de foie gras, se grisait de champagne, dénichait une ancienne robe, un vieux corset, un vieux chapeau, de vieilles bottines, — et, le soir, elle recommençait le lamentable esclavage.
(Dubut de Laforest)
Entre chien et loup
France, 1907 : Expression fort ancienne qui désire ce moment du crépuscule qui n’est plus le jour et pas encore la nuit, mais où il serait impossible de distinguer un chien d’un loup.
Lorsqu’il n’est ni jour ni nuit, quand le vaillant berger,
Si c’est un chien ou loup, ne peut au vrai juger.
Les Arabes appellent cet instant El acheur, le moment précis, disent-ils, où l’on ne peut reconnaître un fil blanc d’un fil noir.
Époux
Rigaud, 1881 : Celui qui vit maritalement avec une femme à demi-entretenue. — Les maîtresses de piano à deux francs le cachet, les demoiselles de magasin qui ont été à l’école jusqu’à douze ans, les anciennes élèves de Saint-Denis, les petites bourgeoises séparées de leurs maris pour cause d’adultère, disent généralement « mon époux » en parlant de leurs amants.
France, 1907 : Amant. S’emploie aussi au féminin : épouse, maîtresse.
Et cœtera, pantoufle
France, 1907 : Et un tas de choses qu’on ne peut dire. L’expression se trouve dans le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville, ce qui prouve son ancienneté.
Je m’évertuai à lui prouver que l’amitié entre homme et femme, « la simple amitié sans le reste », n’était qu’un vain mot… que je l’aimais trop, d’ailleurs, et trop complétement, pour lui promettre jamais… et cœtera, pantoufle… enfin, un tas de choses parfaitement inutiles, qu’elle savait au moins aussi bien que moi…
(Paul Alexis)
Faire suisse
Virmaître, 1894 : Ouvrier qui boit seul et ne fraternise jamais avec ses camarades (Argot du peuple). V. Ours.
Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Boire seul.
France, 1907 : Boire ou manger seul, dépenser son argent en égoïste sans inviter un camarade. Ce délit de lèse-camaraderie était sévèrement puni dans l’ancienne armée, — je parle de celle où l’on faisait sept ans de service. Généralement, quand le coupable était surpris, on lui enlevait son verre qu’on vidait à sa santé ; la seconde fois, on lui en jetait le contenu au visage, et, s’il y avait récidive, on faisait sauter le lascar en couverte.
— Ah ! vous n’en savez rien ? continua Hurluret ; eh bien, moi, je m’en vais vous le dire. Ça signifie purement et simplement que vous êtes un goinfre et un porc, qui cachez vos provisions dans un lit qui n’est même pas le vôtre, pour les dévorer sournoisement, à l’insu de vos camarades !
À ces mots, un murmure s’éleva :
— Hou ! Hou ! Il fait suisse !l Il fait suisse !
— Parfaitement, reprit Hurluret, vous vous conduisez d’une façon ignoble, et si vos camarades vous passaient en couverte, ce n’est fichtre pas moi qui les en empêcherais.
(G. Courteline, Les Gaietés de l’escadron)
Dans son Dictionnaire d’argot, Lorédan Larchey fait dériver cette expression de boire avec son suisse. S’appuyant sur une citation extraite de Vidal : « Le soldat a le point d’honneur de ne jamais manger ou boire seul. Cette loi est tellement sacrée que celui qui passerait pour la violer serait rejeté de la société militaire ; on dirait de lui : « Il boit avec son suisse », et le mot est une proscription. Le soldat, dit Lorédan Larchey, ne peut boire avec son suisse (concierge) puisqu’il n’en a pas : donc il boit seul. Ironie inventée pour rappeler quelque engagé d’opulente famille aux règles de la fraternité. » Je ne partage pas l’avis de l’auteur précité quant à l’origine de cette expression. On ne dit pas d’ailleurs boire avec son suisse, mais faire suisse, c’est-à-dire faire comme un Suisse. Il faut se rappeler que les Suisses ont eu de tous temps une réputation de lésinerie et d’avarice que l’avidité de leurs aubergistes n’a pas contribué à détruire : « Il était Suisse de nation, empoisonneur de profession et voleur par habitude. » Cette épigramme du marquis de Grammont dans ses Mémoires a été appliquée bien souvent aux Suisses, et, il faut l’avouer, avec quelque raison.
L’expression viendrait de la coutume des soldats des anciens régiments suisses de tirer chacun de leur côté et d’aller boire seuls.
— Allons, descends, j’aim’ pas fair’ suisse,
T’as l’temps… Y n’est qu’ménuit un quart
Et pis tu m’plais… T’as l’air jocrisse…
Les femm’s faut pas qu’ça soit roublard…
(Fulbert Mayrat)
Fesse-Mathieu
d’Hautel, 1808 : Avare ; égoïste, intéressé.
Cette affaire ne va que d’une fesse. Pour dire va lentement, sans activité.
Il en a eu dans les fesses. Se dit de quel qu’un qui a fait une grosse perte.
Delvau, 1866 : s. m. Avare, usurier, — dans l’argot du peuple.
France, 1907 : Sobriquet donné aux usuriers, aux avares, aux prêteurs sur gage.
Quelques étymologistes, Bescherelle entre autres, prétendent que fesse-mathieu est une altération de face de Mathieu en souvenir de l’apôtre Mathieu, grand usurier avant de devenir grand saint. Or, comme les usuriers portent généralement le cachet de leur profession gravé en marque indélébile sur leur visage, on disait d’un avare où d’un prêteur à la petite semaine : Il à une face de Mathieu.
D’un autre côté, l’auteur anonyme des Illustres Proverbes affirme que l’on disait au XVIIe siècle, non pas : « Il a une face de Mathieu », mais bien : « Il fesse Mathieu », locution qu’il explique ainsi : « C’est un abus du terme qui s’est glissé par ignorance, car on devrait dire comme on a dit dès le commencement : Il fait saint Mathieu, ou comme saint Mathieu. »
Noël du Fail — et Littré se range à son opinion — donne une interprétation toute différente : « Fesser Mathieu, dit-il, c’est battre saint Mathieu, lui tirer de l’argent. »
Tout cela est tiré par les cheveux et c’est chercher midi à quatorze heures.
C’est fête-Mathieu que l’on devrait dire, fesse étant une altération de feste : individu qui fête Mathieu, et voici pourquoi. Saint Mathieu, qui, avant de s’asseoir à la droite du Père Éternel, était de sa profession usurier et prêteur sur gages, devint naturellement le patron des honorables membres de cette corporation qui, le jour de sa fête, lui brûlaient des cierges, étaient en un mot leur patron. Le peuple les désigna sous le nom de feste-Mathieu, sobriquet qui se transforma, soit par ignorance, soit par malice, en celui de fesse-mathieu. Cette expression, souvent employée par Molière, est ancienne. On la trouve dans les Contes d’Eutrapel, ouvrage d’un gentilhomme breton du XVIe siècle, Noël du Fail, qui fait allusion à la profession du saint :
Et fut bruit commun que ce pauvre misérable avaricieux de père, usurier tout le saoûl et tant qu’il pouvait (à Rennes, on l’eût appelé Fesse-Mathieu, comme qui dirait batteur de saint Mathieu, qu’on croit avoir été changeur), en mourut de dépit, de rage et tout forcené d’avoir perdu ce monceau d’argent et trompé par ses propres entrailles,
« Ajoutons, dit le Radical, que les huissiers de Paris, dont la réputation est déjà fort ancienne, étaient de toute antiquité connus pour leur rapacité et leur ladrerie. Or, ces basochiens infiniment trop âpres au gain ne se mettaient en dépense qu’à l’occasion de deux solennités : la première était la cavalcade annuelle du lendemain de la Trinité, la seconde, la fête de Saint-Mathieu. »
Voilà comment les usuriers fessent leurs clients, et plus particulièrement Mathieu, lequel désigne le pauvre peuple anonyme connu aussi sous le nom de Jacques Bonhomme et, de nos jours, sous le pseudonyme de Tartempion.
Signalons pour mémoire — et surtout pour n’être point taxé de négligence — une autre étymologie empruntée à Béroalde.
« Il n’y a rien, dit-il, qui sangle si fort et qui donne de plus vilaines fessées que d’emprunter de l’argent à gros intérêts »
Malgré l’autorité de Béroalde, je me range sans hésitation à la première étymologie.
Donc, les usuriers et les grippe-sous festent saint Mathieu et ne le fessent point.
— Vous êtes la fable et la risée de tout le monde et jamais on ne parle de vous que sous les noms d’avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.
(Molière)
— Vous avez, dit-on, même, acquis en plus d’un lieu
Le titre d’usurier et de fesse-mathieu.
(Regnard)
— Eh bien ! alors vous devez savoir que c’est un fameux fesse-mathieu. mais, faut être juste, honnête et dévot… tous les dimanches à la messe et à vêpres, faisant ses pâques et allant à confesse ; s’il fricote, ne fricotant jamais qu’avec des prêtres, buvant l’eau bénite, dévorant le pain bénit… un saint homme, quoi !
(Eugène Sue, Les Mystères de Paris)
Feuille à l’envers (voir la)
Larchey, 1865 : « Sitôt, par un doux badinage, Il la jeta sur le gazon. Ne fais pas, dit-il, la sauvage ; Jouis de la belle saison. Ne faut-il pas dans le bel âge Voir un peu la feuille à l’envers ? » — Cet exemple est pris dans la 177e Contemporaine de Rétif (édit. 1783) ; mais la chanson est plus ancienne, car ses auditeurs ajoutent dans le texte : Charmante quoique vieille !
Rigaud, 1881 : S’asseoir avec une dame, à la campagne, au pied d’un arbre, et deviser des choses les plus tendres à la manière de Jasion et de Cérès.
Attendez-moi, n’avez-vous jamais vu les feuilles à l’envers ?
(Ane. Théâtre Italien.)
France, 1907 : Un couplet de Restif de la Bretonne donne l’explication de cette expression. La scène se passe entre le berger Colinet et la bergère Lisette :
Sitôt par un doux badinage
Il la jeta sur le gazon.
— Ne fais pas, dit-il, la sauvage,
Jouis de la belle saison.
Pour toi le tendre amour m’engage
Et pour toi je porte ses fers ;
Ne faut-il pas, dans le jeune âge,
Voir un peu de feuille à l’envers ?
En voici un autre de Théodore Hannon :
Dans l’herbe en pleurs mon pied s’emperle,
J’ai des éblouissements verts
La feuille implacablement brille,
Et, railleur, le merle me trille :
Viens-t’en donc la voir à l’envers !
(Rimes de joie)
On peut p’us, à la campagne,
Au fond des bois verts,
Aller voir, près d’sa compagne,
La feuille à l’envers,
On peut p’us prendr’ pour banquette
L’gazon tout crotté.
Sans se mouiller la jaquette !
Qué cochon d’été !
(Jules Jouy)
Fier comme un Écossais
France, 1907 : Cette expression, à peu près hors d’usage, ne regarde pas la nation en général, mais seulement les archers de la garde écossaise que Louis XI avait comblés de faveurs. Cette compagnie était devenue la plus ancienne des quatre qui composaient la garde du corps de nos rois, ceux qui en faisaient partie continuèrent à se regarder comme supérieurs aux autres ; de la le dicton.
Mais d’aultres pays sont ici venuz ne scavons quels oultrecuydez, fiers comme Escossays.
(Rabelais)
On dit plus communément : fier comme Artaban.
Fille remisée
Rigaud, 1881 : Fille retirée de la prostitution. Ancienne fille qui a acheté un fonds de commerce.
Flatir
France, 1907 : Abattre, aplatir. Étymologie très ancienne ; du grec platus, plat, et qu’on retrouve dans nombre de langes : anglais, flat ; allemand, flax ; hollandais, vlak ; suédois, flat ; danois, flad.
Four chaud
Vidocq, 1837 : La question. Une des maximes de l’ancienne magistrature était de ne condamner un accusé à la mort que sur ses propres aveux, qui devaient, dans tous les cas, venir corroborer les déclarations des témoins. Mais pour lui arracher ces aveux, qui devaient tranquilliser leur conscience, les juges ne reculaient devant aucuns moyens, et presque toujours la question ordinaire et extraordinaire était appliquée à l’accusé contre lequel s’élevaient quelques présomptions. Louis XVI signala son avènement au trône par plusieurs actes de haute justice dont l’histoire lui tiendra compte, et notamment par l’abolition de cette mesure cruelle.
Il ne fit en cela que céder aux cris de l’indignation publique qui, depuis déjà long-temps, s’était élevé contre cet usage barbare.
L’expérience, au reste, avait démontré l’inefficacité et l’inutilité de la question ; on avait acquis la certitude que des innocens, vaincus par les tourmens, avaient avoué des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et que des coupables, au contraire, grâce à la force de leur constitution, avaient été acquittés après avoir supporté la question ordinaire et extraordinaire. Il ne faut, pour acquérir la preuve de ce que j’avance ici, que feuilleter le recueil des Causes Célèbres.
La question était venue remplacer en France les duels judiciaires, qui eux-mêmes avaient été précédés par les épreuves que l’on nommait jugemens de Dieu. Ceux de mes lecteurs qui ne connaissent pas parfaitement les anciens usages de la France, ne seront peut-être pas fâchés de trouver ici quelques détails sur la manière dont se rendait autrefois la justice.
Les ecclésiastiques qui tenaient des fiefs à titres féodaux, et qui, par conséquent, possédaient sur leurs terres, comme tous les tenanciers du roi, le droit de haute et basse justice, mirent les premiers les épreuves en usage. L’accusé qui n’avait pas cessé de protester de son innocence y était soumis sur sa demande. Il y en avait de plusieurs sortes, mais les plus usitées étaient les épreuves de l’eau et du feu. Dans le premier cas, on liait l’accusé de manière à ne point lui laisser la liberté de faire un seul mouvement, et dans cet état il était jeté dans une vaste cuve pleine d’eau, s’il allait au fond il était déclaré coupable, si, au contraire, il surnageait, personne ne songeait à douter de son innocence. Dans le second, il devait, pour donner la preuve de son innocence, tenir entre ses mains, durant un certain temps, et sans en être brûlé, une barre de fer rougie au feu. On conçoit tout ce que ces épreuves avaient d’incertain, aussi elles ne furent pas long-temps en usage et furent remplacées par les duels judiciaires. Celui qui accusait ou qui était accusé pouvait demander à prouver par le combat la vérité de son accusation ou de sa défense. L’histoire fait mention d’un grand nombre de combats de ce genre, parmi lesquels on cite celui de Jarnac contre La Chataigneraye, qui a donné naissance à un proverbe, et celui du chien d’Aubry de Montdidier contre le chevalier Macaire.
Je me suis un peu éloigné du sujet principal de cet article, auquel je me hâte de revenir. J’ai dit que lorsque la question fut abolie, l’expérience avait prouvé depuis long-temps son inutilité et son inefficacité, et que pour acquérir la preuve de ce que j’avançais, il ne fallait que feuilleter le recueil des Causes Célèbres, on y verrait en effet que la question n’arracha pas un aveu à la plupart des grands criminels qui y furent soumis, et que des accidens imprévus amenèrent seuls leur condamnation. Que l’on me permette de citer à l’appui de ce que j’avance, un fait encore récent, et dont j’ai été témoin oculaire et auriculaire.
En l’an V de la république, il y avait au bagne de Brest, salle Saint-Antoine, un Breton surnommé le Rifodé, qui avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour de justice de Nantes ; cet homme avait fait partie d’une troupe de voleurs et d’assassins de grande route, et si ses aveux étaient venus corroborer les charges qui s’élevaient contre lui, il aurait été rompu vif ; mais il avait supporté avec une constance inaltérable la question ordinaire et extraordinaire, de sorte que les magistrats, quoique bien convaincus de sa culpabilité (que du reste il ne cherchait pas à mettre en doute lorsque je le vis, puisqu’il montrait avec une sorte d’orgueil ses membres mutilés et brûlés, et sa poitrine que l’eau, en tombant d’une grande hauteur, avait creusée) n’avaient pu le condamner au supplice de la roue ainsi que ses complices. Le Rifodé assurait que deux personnes compromises dans son affaire, et qui, moins vigoureuses que lui, avaient avoué tout ce qu’on avait voulu pour échapper aux tourmens, avaient subi, quoique très-innocentes du crime dont elles étaient accusées, cet horrible supplice.
Après la promulgation du Code de 1791, et vingt-quatre années de séjour au bagne, le Rifodé recouvra sa liberté, et quitta Brest très-bien portant.
Francs-bourgeois ou drogueurs de la haute
Vidocq, 1837 : s. m. — Les pauvres diables que l’on rencontre sur la voie publique, sales et éclopés, accroupis les genoux dans la boue au coin d’une borne, et auxquels on jette un sol sans seulement daigner laisser tomber sur eux un regard de commisération, ne sont pas les seuls mendians que renferme la bonne ville de Paris. Il y a des mendians là où on ne croit trouver que des gens possédant pignon sur rue, ou une inscription sur le grand livre ; au café de Paris, au concert Musard, par exemple, quelquefois même au balcon de l’opéra, assis entre un diplomate qui lorgne les tibias de Fanny Essler, ou un banquier qui se pâme aux roulades de Mlle Falcon. Ces mendians, il est vrai, ne sont pas couverts de haillons, ils ne sont ni tristes, ni souffreteux ; bien au contraire, leur linge est d’une blancheur éblouissante, leurs gants d’une extrême fraîcheur, le reste à l’avenant ; leur teint est fleuri et leur regard fixe.
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable,
a dit quelque part le régent du Parnasse, et jamais ce vers ne fut cité plus à propos. Comment ! me direz-vous, ce jeune dandy, cette petite maîtresse pimpante et minaudière, ce vieillard à cheveux blancs qui porte à sa boutonnière une brochette de décorations, tous ces individus qui paraissent si gais, si contens, si insoucieux du temps qui passe, sont des mendians ? Eh ! mon Dieu oui ! Prenez seulement la peine de lire cet article, vous connaîtrez tous les mystères de leur existence ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous avez rompu avec tous les nobles sentimens, vous pourrez suivre leur exemple, et mener bonne et joyeuse vie sans vous donner beaucoup de peine.
C’est un agent de police, dit-on de l’homme qui mène, dans la moderne Babylone, la vie d’un sybarite, et auquel on ne connaît ni revenus ni industrie. Quelle profonde erreur ! Quelqu’élevé que soit le chiffre des fonds secrets, le nombre des agens soldés du ministère de l’intérieur, de la préfecture de police et de l’état-major de la place des Tuileries, du Palais-Royal, est trop considérable pour que chacun d’eux puisse recevoir mensuellement une bien forte somme ; l’individu dont l’existence paraît un problème insoluble, est tout simplement un Franc Bourgeois, ou Drogueur de la Haute, et voici comment il procède.
L’Almanach du Commerce, l’Almanach Royal, celui des vingt-cinq mille adresses, sont les mines qu’il exploite, et dans lesquelles il trouve tous les jours quelques nouveaux filons. Après avoir choisi une certaine quantité d’adresses, il se met en course et bientôt il arrive chez un personnage de haute volée ; il a décliné au valet-de-chambre de Monsieur ou à la camériste de Madame un nom bien sonore, toujours précédé de la particule aristocratique ; et, comme il serait malséant de faire faire antichambre à un noble personnage, on l’a immédiatement introduit près de la personne qu’il désire voir ; c’est ici que la comédie commence. Je vais prendre pour type certain personnage très-connu dans Paris, qui se dit le dernier rejeton d’une ancienne famille de la basse Normandie, famille si ancienne en effet qu’il serait vraiment impossible à tous les d’Hozier de l’époque de découvrir son écusson.
Monsieur le Baron, monsieur le Comte, monsieur le Duc (le Drogueur de la haute ressemble beaucoup au tailleur du Bourgeois Gentilhomme, il n’oublie jamais les titres de celui auquel il s’adresse, et, s’il savait que cela dût lui faire plaisir, il lui dirait très-volontiers votre majesté), je n’ai point l’honneur d’être connu de vous, et cependant je viens vous prier de me rendre un important service ; mais tout le monde sait que vous êtes bon, généreux, c’est pour cela que je me suis adressé à vous, ici il parle de ses aïeux : s’il s’adresse à un des partisans de la famille déchue, ce sont de vieux bretons, son père qui était un des compagnons de Sombreuil, est mort à Quiberon ; s’il s’adresse à un des coryphées du juste-milieu, il se donne pour le neveu ou le cousin de l’un des 221 ; s’il veut captiver les bonnes grâces d’un républicain, son père, conventionnel pur, est mort sur la terre étrangère, son frère a été tué le 6 juin 1832 à la barricade Saint-Merry. Après avoir fait l’histoire de sa famille, le Drogueur de la haute passe à la sienne, venu à Paris pour la première fois, dit-il, j’ai donné tête baissée dans tous les pièges qui se sont trouvés sur mes pas : j’ai été dépouillé par d’adroits fripons, il ne me reste rien, absolument rien, je ne veux pas demeurer plus longtemps dans la capitale, et je viens, Monsieur, vous prier de vouloir bien me prêter seulement la somme nécessaire pour payer ma place à la diligence, plus quelques sous pour manger du pain durant la route, cela me suffira ; je dois supporter les conséquences de ma conduite, et sitôt mon arrivée, mon premier soin sera de m’acquitter envers vous. J’aurais pu, pour obtenir ce que je sollicite de votre obligeance, m’adresser à monsieur le Comte, à monsieur le Marquis un tel, intime ami de ma famille ; mais j’ai craint qu’il ne jugeât convenable de l’instruire de mes erreurs.
Il est peu d’hommes riches qui osent refuser une somme modique à un gentilhomme qui s’exprime avec autant d’élégance. Au reste, si sur dix tentatives deux seulement réussissent, ce qu’elles produisent est plus que suffisant pour vivre au large pendant plusieurs jours. Quelquefois, et ici le cas est beaucoup plus grave, ce n’est point pour leur compte que les Drogueurs de la haute mendient, c’est pour une famille ruinée par un incendie, pour un patriote condamné à une forte amende. Sous la restauration, ils quêtaient pour les braves du Texas, pour les Grecs ; ils ont, à cette époque reçu d’assez fortes sommes, et les compagnons du général Lefebvre Desnouettes ou d’Ypsilanti n’en virent jamais la plus petite parcelle.
Il vaut mieux, sans doute, lorsque l’on est riche, donner quelques pièces de vingt francs à un fripon que de refuser un solliciteur dont la misère peut-être n’est que trop réelle, aussi je n’ai point écrit cet article pour engager mes lecteurs à repousser impitoyablement tous ceux qui viendront les implorer, mais seulement pour leur faire sentir la nécessité de ne point donner à l’aveuglette, et sans avoir préalablement pris quelques renseignemens, et surtout pour les engager à ne point perdre un instant de vue ceux de ces adroits et audacieux solliciteurs qui sauront leur inspirer le plus de confiance ; car les événemens qui peuvent résulter de leur visite sont plus graves qu’on ne le pense ; plusieurs d’entre eux sont liés avec des voleurs de toutes les corporations, auxquels ils servent d’éclaireurs ; il leur est facile de savoir si les concierges sont attentifs, si les domestiques se tiennent à leur poste, si les clés dont, à l’aide de la Boîte de Pandore, ils chercheront à prendre les empreintes, restent sur les portes ; s’ils ont remarqué un endroit vulnérable, ils pourront l’indiquer à un voleur praticien du genre qu’ils auront jugé le plus facile à exécuter, et au premier jour on sera volé avec des circonstances telles, que l’on sera pour ainsi dire forcé de croire que le vol a été commis par des habitans de la maison.
Que conclure de ce qui précède ? Qu’il ne faut recevoir personne, et ne point soulager l’infortune ? Non, sans doute, ce serait se priver du plus doux de tous les plaisirs ; mais on peut sans inconvénient avoir continuellement l’œil ouvert, et ses portes constamment fermées.
Frangeuse
Fustier, 1889 : Nécromancienne.
Il apprit que le mot frangeuse voulait dire magicienne et que Mme Bailly lisait l’avenir dans le marc de café.
(Gil Blas, juillet 1884)
Fricoteur
Larchey, 1865 : Parasite, maraudeur.
Ces mauvais troupiers pillaient tout sur leur passage. On les appelait des fricoteurs.
(M. Saint-Hilaire)
Quant a vos écuyers, chambellans et autres fricoteurs de même espèce.
(Van der Burch)
Delvau, 1866 : s. m. Homme qui aime les bons repas. Signifie aussi Agent d’affaires véreuses.
Le bataillon des fricoteurs. « S’est dit, pendant la retraite de Moscou, d’une agrégation de soldats de toutes armes qui, s’écartant de l’armée, se cantonnaient pour vivre de pillage et fricotaient au lieu de se battre. » (Littré.)
Rigaud, 1881 : Soldat qui aime à faire bombance aux dépens des autres, à manger et à boire avec l’argent des camarades, — dans le jargon des troupiers.
Rigaud, 1881 : Typographe qui prend des lettres dans la casse des autres.
Boutmy, 1883 : s. m. Celui qui fricote, c’est-à-dire qui pille la casse de ses compagnons. Les fricoteurs sont heureusement assez rares.
Merlin, 1888 : Celui qui cherche à bien vivre, à ne rien faire, à éviter les corvées.
Virmaître, 1894 : Agent d’affaires, synonyme de tripoteur. Au régiment, les troupiers qui coupent aux exercices, aux corvées, en un mot au service, sont des fricoteurs (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : L’employé qui fait le moins possible de travail et qui évite les corvées est un fricoteur.
France, 1907 : Noceur, ripailleur peu scrupuleux sur les moyens à employer pour faire bombance. « L’ancienne armée était pleine de fricoteurs. »
En temps de paix, traînant ses grègues le long des routes ou aplatissant son nez contre les vitrines des garnisons, le soldat est comme un canard sans eau, une poule sans poussins… hors de son élément, privé de la tâche qui lui est dévolue.
Je parle du bon soldat, s’entend — ni des couards, ni des fricoteurs !
(Séverine)
Et le fricoteur — espèce précieuse, en campagne, prit du café en grain dans le sac que portait le gros S…, mon compagnon, l’écrasa avec la crosse de son fusil, pendant que d’autres enlevaient les cercles d’une barrique pour faire du feu.
(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)
C’est dans les premières guerres de la Révolution que ce sobriquet fut donné aux soldats de toutes armes qui abandonnent leurs corps pour marauder et piller. Ces mauvais troupiers jetaient leur sac, leur fusil, et armés de poêles à frire, de broches, ayant une marmite sur le dos, pillaient et dévastaient tout sur leur passage ; on les appelait les fricoteurs.
Le visage noirci par la fumée des bivouacs, ils couraient les uns sur les autres, confusément et par soubresauts, comme des moutons harcelés par des chiens. Parfois, une terreur panique s’emparait de ce hideux troupeau ; alors ils s éparpillaient à droite et à gauche, franchissaient haies et fossés, inondaient au loin la plaine et, dès que l’ennemi s’approchait, fuyaient honteusement en finissant toujours par refluer dans les rangs des braves troupiers, soumis aux rigueurs de la discipline ; mais le danger passé, ou leur frayeur dissipée, les fricoteurs isolés se reformaient en peloton et recommençaient leurs excès.
(Physiologie du troupier)
Pendant la retraite de Moscou, ils reparurent en grand nombre, cantonnèrent aussi loin que possible des horions, fricotant au lieu de se battre. Ils étaient connus sous le nom de Bataillon des fricoteurs.
Au temps de Napoléon, on fut pour les fricoteurs d’une sévérité terrible ; on tirait sur eux comme sur l’ennemi, et lorsqu’on pouvait en attraper, on les jugeait et on les fusillait impitoyablement.
(É. Marco de Saint-Hilaire)
Galantiser
France, 1907 : Faire la cour, le galant.
Il avait la langue dorée et s’entendait à merveille à galantiser. La sauvage Mancienne écoutant, troublée, ces galanteries qu’elle prenait au sérieux et qui coulaient comme miel des lèvres souriantes de cet élégant garçon.
(André Theuriet)
Galons d’imbécile
Delvau, 1866 : s. m. pl. Grade subalterne obtenu à l’ancienneté, — dans l’argot des troupiers.
Rigaud, 1881 : Chevrons au-dessus du coude servant à marquer le nombre d’années de service dans un régiment.
Merlin, 1888 : Galons de soldat de 1re classe ou de caporal.
France, 1907 : Grade ou avancement obtenu à l’ancienneté.
Galvauder
d’Hautel, 1808 : Traiter quelqu’un avec hauteur ; le maltraiter de paroles, l’injurier.
Delvau, 1866 : v. a. Gâcher, gâter, dissiper.
France, 1907 : Salir, souiller, dissiper, gâcher ; du latin galbanum, sorte de casaque que portaient les esclaves.
Le romantisme, ou, si l’on veut, l’idéalisme, puisque les tartufes galvaudent ce terme, nous propose l’hypocrisie sous le couvert de l’illusion. Sa morale, qui est une politique au service des formes sociales rétrogrades, n’a que le souci de nous dérober au mépris de nous-mêmes.
(Joseph Caraguel)
Je ne parlerai que pour mémoire des fêteurs pratiques, qui sont enchantés qu’un camarade ou un inconnu les débarrasse d’une femme gênante, leur donne, comme on dit, barre sur elle, qui reprennent leurs anciennes habitudes, le jeu, la jolie petite camarade et le reste, et ne demandent à celle qui a désormais la bride sur le col que de ne pas trop galvauder leur nom, de ne pas faire de bruit inutile, de ne pas les obliger à endosser quelque fâcheuse grossesse. Ceux-là appartiennent au répertoire courant des vaudevilles grivois, et manquent de relief.
(Champaubert)
Gants
Delvau, 1864 : Ce qu’on donne aux femmes galantes comme supplément au prix convenu pour les baiser, qu’elles vous demandent avant de vous ouvrir leurs cuisses et qu’il est prudent de ne leur donner qu’après avoir joui — si elles vous ont fait jouir. Ce sont nos anciennes épingles, la drinkgeld des Flamands, le paraguantes des Espagnols et la buena mancia des Italiens — à propos de laquelle on pourrait dire, avec Rabelais, que ces sortes de femmes aiment mieux la manche que le bras.
Leurs vêtements sont élégants,
Mais toujours quelque chose y cloche :
Dans leur bourse elles ont leurs gants,
Et leur corset est dans leur poche.
(A. Delvau)
Employé dans un sens obscène pour désigner la virginité.
Elle fit toutes les grimaces que ses parents lui avaient dit de faire, pour lui faire croire qu’il en avait eu les gants.
(La France galante)
Mainte fille a perdu ses gants.
(La Fontaine)
Je puis donc m’attendre, dit Potiron, que si j’épouse cette demoiselle, je n’en aurai pas les gants.
(Voisenon)
Delvau, 1866 : s. m. pl. Les deux sous du garçon des filles, — avec cette différence que les sous du premier sont en cuivre et les sous des secondes en argent, et même en or. Ce sont nos anciennes épingles, la drinkgeld des Flamands, le paraguantes des Espagnols et la buona mancia des Italiens.
Rigaud, 1881 : Pourboire donné à ces dames ; le pourboire de la prostitution.
On donne ce qu’on veut à la femme pour ses gants.
(F. d’Urville, Les Ordures de Paris, 1874)
Rossignol, 1901 : Pourboire. Celui qui fait une mauvaise opération en est pour ses gants.
France, 1907 : Gratification donnée à une fille en dehors du prix convenu. Cette expression était autrefois prise dans le sens de pourboire. Elle vient de l’espagnol paraguante.
Ces cadeaux particuliers d’argent que les clients laissent aux prostituées à titre de gratitude, comme un pourboire à un cocher, s’appellent « des gants ». Les filles se disent entre elles en parlant de cette générosité : « J’ai reçu tant pour mes gants. » C’est le seul et unique produit qu’elles retirent de leur prostitution ; mais il n’est sorte de moyens qu’elles n’emploient pour l’obtenir ; quand elles sont rusées, qu’elles ont affaire à des jeunes gens ou à des hommes compatissants, elles parviennent à leur soutirer des sommes importantes.
(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)
Méfiez-vous des intrigants
Et surtout des femmes galantes
Qui vous demanderont des gants.
(A. Glatigny)
Ganymède
Garçon
d’Hautel, 1808 : Se faire beau garçon. Locution équivoque qui signifie se mettre dans un état honteux, s’embarrasser dans de mauvaises affaires.
Vidocq, 1837 : s. m. — Voleur de campagne. Terme des voleurs du midi.
Delvau, 1866 : s. m. Voleur, — dans l’argot des prisons. Brave garçon. Bon voleur. Garçon de campagne. Voleur de grand chemin.
La Rue, 1894 : Voleur consommé.
Virmaître, 1894 : Les hôtes habituels des prisons appellent garçon un voleur. Le garçon de campagne est un voleur de grand chemin, qui a pour spécialité de dévaliser les garnaffes. V. ce mot (Argot des voleurs).
Rossignol, 1901 : Dans le monde des voleurs et rôdeurs de barrières, garçon veut dire homme sur qui on peut compter, incapable de faire une dénonciation. Garçon signifie aussi courageux ; celui qui fait le coup de poing à tout propos est un garçon.
Hayard, 1907 : Voleur franc, à qui ses pairs n’ont rien à reprocher ; (être) être refait.
France, 1907 : Voleur, jeune gaillard solide et d’attaque, luron qui a fait ses preuves et sur qui les camarades peuvent compter. C’est l’ancienne signification de ce mot conservée dans le monde des voleurs ; au moyen âge, appeler quelqu’un garçon constituait une grosse injure. Dans ses Curiosités de l’étymologie, Charles Nisard cite ces deux exemples :
Icelui Pierre appellast le suppliant arlot, tacain, bouc, qui vault autant à dire en langaige du pays de par delà, garçon, truand, bastard.
(Lettres de rémission de 1411)
Et lui dit : Baille moi celle espée. — Non ferai, dit l’escuyer ; c’est l’épée du roy ; tu ne vaus pas que tu l’ayes, car tu n’es qu’un garson.
(Froissard)
Garçon avait aussi le sens de lenon, de pédéraste. Ce mot a suivi une évolution exactement contraire à celle de garce.
— Sûrement, j’ai la mort dans le cœur à penser que j’peux pas te contenter, que notre bonheur ne recommencera jamais et que bientôt, quand j’aurai un petit jardin sur le ventre, si tu viens m’appeler, je ne répondrai plus. Tout de même, il faut que tu m’obéisses et que tu vives, pour te souvenir de moi, pour dire aux amis, quand on parlera de moi : Orlando était un garçon !… Il a été trahi par des copailles, mais lui ne les a pas livrés.
(Hugues Le Roux, Les Larrons)
Garder des charrettes (se)
France, 1907 : Cette expression fort ancienne est maintenant tombée en désuétude ; en voici l’origine à titre de curiosité. On la trouve racontée par Christine de Pisan dans le Livre des fais et bonnes mœurs du sage roy Charles : « Le comte de Tancarville demandé par le Roy s’envoya excuser disant qu’il avoit été malade pour le trop long séjour fait à Paris, pour cause de mauvais air, et pour ce s’esbattoit à chasser en la forest de Bière (Fontainebleau) mais bientôt viendroit. Le roi entendant cette excuse de mauvais air, pensa que partout où il étoit et demouroit ne devoit répugner à ses sujets, repondit au messager : « D’y a (assurément) il y a meilleure cause ; il ne voit mie bien clair, et il y a à Paris trop de charrettes ; si s’en fait bon garder. » Le comte comprit et accourut aussitôt. De quoi vint le commun mot : Gardez-vous des charrettes. »
Gérontocratie
Larchey, 1865 : Puissance de la routine et des anciennes idées, représentées au théâtre par le type de Géronte.
La gérontocratie sous laquelle tout se flétrit en France.
(Balzac)
Delvau, 1866 : s. f. Puissance des préjugés, de la routine et des idées caduques, « sous laquelle tout se flétrit en France ». — où les Gérontes sont encore plus nombreux que les Scapins. L’expression est d’Honoré de Balzac.
Rigaud, 1881 : Rabâchage, routine, idées surannées. M. Éd. About s’est souvent servi de ce mot.
France, 1907 : Gouvernement par les vieilles gens. Abus de la prétendue sagesse des viellands qui n’est presque toujours que l’impuissance. Géronte est un personnage de comédie qui représente la routine, les préjugés et l’encroutement.
Glu
Fustier, 1889 : Ce mot a été inspiré par la pièce de M. Richepin, La Glu, jouée au théâtre de l’Ambigu. La Glu, c’est l’ancienne cocotte, la belle petite ou la tendresse d’hier.
Depuis quelques jours, on appelle ces dames des Glus. Le mot fera-t-il fortune ? Une jeune glu… une vieille glu… Parmi les glus à la mode… Cela a le défaut de faire pour l’oreille un peu calembours ; avec les grues. Bis in idem. Cela a l’avantage, par contre, de définir en désignant et surtout de ne pas poétiser le sujet.
(Monde illustré, 1883)
Gouèpeur, -euse
Vidocq, 1837 : s. — Vagabond. Celui ou celle qui n’a ni domicile, ni moyens d’existence assurés.
Article 209 du Code Pénal. Le vagabondage est un délit.
Article 270. Les vagabonds, ou gens sans aveu, sont ceux qui n’ont ni domicile certain, ni moyen de subsistance, et qui n’exercent habituellement ni métier, ni profession.
Et c’est dans le Code d’une nation qui se pose devant toutes les autres comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites. Personne n’élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a toujours poursuivi, donc vous êtes coupable : les haillons qui vous couvrent sont vos accusateurs ; parce que vous êtes malheureux, vous n’avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une bête fauve, c’est ce qu’il ne manque pas de faire ; vous valez un petit écu, vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et mal-saine, et après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent devant les magistrats chargés de vous rendre justice ; votre conscience est pure, et vous croyez qu’à la voix de vos juges les portes de la geôle vont s’ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes, la loi dicte aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts impitoyables ; quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez condamné à trois ou six mois d’emprisonnement, et après avoir subi votre peine, vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps qu’il déterminera.
Et cela ne doit pas étonner chez un peuple qui ne s’enquiert ni des capacités, ni de la moralité du législateur, mais seulement de la cote de ses impositions ; chez un peuple qui n’estime que ceux qui possèdent. Posséder doit être le rêve de tous, et tous les chemins qui peuvent conduire à la fortune doivent être suivis sans remords. Aussi tous ceux qui occupent les sommités de l’échelle sociale, et qui désirent conserver leur position, repoussent sans cesse du pied ceux qui cherchent à gravir les derniers échelons. Ils conçoivent sans peine que ceux qui n’ont pas un toit pour abriter leur tête, un vêtement pour les garantir du froid, du pain pour apaiser la faim qui les tourmente, doivent laisser tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillans équipages et leur table somptueuse. Ce sont des ennemis qu’il faut absolument vaincre, et le Code Pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage particulier, est un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêtes ; et le vagabond, celui de tous les Parias sociaux qui souffre le plus, est aussi celui qu’ils frappent le plus rudement.
Le peuple n’a pas de pain, disait-on à une dame de l’ancienne cour ; qu’il mange de la brioche, répondit-elle. Les magistrats qui condamnent indistinctement tous les vagabonds que l’on amène devant eux, ne sont guère meilleurs logiciens que cette dame. Qu’est-ce, en effet, qu’un vagabond ? Un pauvre diable qui n’a pu trouver de travail, et qui a été mis dehors par son hôtelier, parce qu’il n’a pu payer son modeste logement. Il n’a pas dîné et s’est endormi sous le porche d’une église ou dans un four à plâtre. C’est vainement que je cherche dans tout cela un crime ou un délit. Si cet homme vous avait arraché un peu de votre superflu, sa physionomie ne serait pas livide et terreuse, ses vêtemens ne tomberaient pas en lambeaux. Qui vous a dit qu’il n’avait pas, sans pouvoir y parvenir, cherché à utiliser ses facultés ? Pourquoi donc, au lieu de le punir, ne lui donnez-vous pas ce que tous les hommes doivent obtenir, du travail et du pain ? Sont-ce les crimes que, grâce à votre législation, il commettra plus tard, que vous punissez par anticipation ? Oh ! alors, soyez plus sévères pour être plus justes ; condamnez le vagabond à mourir, mais craignez que, las de souffrir, il ne quitte un jour son humble posture et ne vienne, les armes à la main, déchirer le recueil de vos lois. Souvenez-vous des luttes sanglantes de la Jacquerie et des Gueux de Belgique. Qui succomba alors ? Le riche : il le méritait bien.
On objectera peut-être que presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple, pour prouver la nécessité des lois qui régissent les classes infimes de la société. Cette objection, suivant moi, ne peut servir qu’à prouver la vérité de ce vieux dicton populaire, qui dit que le besoin n’a point d’oreilles.
Mais, il faut le dire, s’il est vrai que la plupart des voleurs sortent des rangs du peuple, les grands criminels, à quelques exceptions près, appartiennent aux classes élevées. C’est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.
Et, cependant, quelquefois on sauvera l’homme bien élevé, tandis qu’on sacrifiera à l’exemple le fils d’un ouvrier. Pourquoi cela ? L’honneur d’une famille favorisée par la fortune est-il plus précieux que celui de la famille d’un ouvrier ? Je ne le pense pas.
Suivant moi, l’homme qui comparaît devant un tribunal, après avoir reçu une éducation libérale, est, à délit égal, évidemment plus coupable que celui qui a toujours vécu dans l’ignorance. Il n’est pas nécessaire, je crois, de déduire les raisons qui me font penser ainsi. Pourquoi donc est-il presque toujours traité avec une extrême indulgence, lorsque l’on se montre si sévère envers celui qui n’a encore commis aucune faute, et dont le seul tort est d’être misérable ?
Mais les haillons qui couvrent à peine les membres amaigris du Gouèpeur parlent en sa faveur. Peut-être que, si cet homme n’avait pas voulu rester honnête, il ne serait pas sans domicile et sans moyens d’existence. Mais, ce qu’il n’a pas fait, il ne manquera pas de le faire, lorsqu’après avoir, grâce à un arrêt inique, passé quelques-unes de ses plus belles années dans une prison, il sera rendu à la liberté, il mettra alors en pratique les conseils des individus avec lesquels il aura vécu ; et si un jour ses crimes épouvantent la société, qui faudra-t-il accuser, si ce n’est elle ? Ah ! si l’on connaissait bien les antécédens de tous ceux qui gémissent dans les prisons et dans les bagues, on serait peut-être disposé à jeter un voile sur leur vie passée, pour leur permettre d’espérer un meilleur avenir.
Mais après avoir jeté un coup-d’œil sur notre législation, je me trouve forcé d’avouer que la réalisation de mes souhaits me paraît encore bien éloignée, on exige tout d’une certaine classe et cependant on ne fait rien pour elle ; quel est donc l’avenir qui lui est réservé ?
Y a-t-il en France des établissemens dans lesquels les enfans puissent, en apprenant un état, recevoir l’éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient posséder, et en même temps contracter l’habitude du travail et de la sobriété ? Non.
Mais, me répondra-t-on, il faut de l’argent pour créer des établissemens de ce genre, et l’argent manque ; belle réponse, vraiment ! l’argent ne manque pas lorsqu’il s’agit de subventionner des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses, ou d’ériger des obélisques. L’argent donc ne manque pas, et je crois qu’il serait beaucoup mieux employé s’il servait à fonder quelques établissemens semblables à ceux dont nous venons de parler.
Gourgandine
d’Hautel, 1808 : Catin, garce, fille perdue par la débauche.
Delvau, 1864 : Fille ou femme qui se laisse baiser par le premier homme venu, militaire ou pékin, gros ou petit, riche ou pauvre, qui lui offre un dîner, une robe, ou seulement un verre de jaune.
Toujours il a eu le même public mâle et femelle, les mêmes faubouriens et les mêmes faubouriennes, les mêmes voyous et les mêmes petites gourgandines.
(A. Delvau)
Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui court plus que ses jambes et la morale le lui permettent, et qui, en courant ainsi, s’expose à faire une infinité de glissades. Argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Femme de mauvaise vie ; coureuse. Au XVe siècle le mot avait le sens qu’il a aujourd’hui. On disait encore gourdine et gourdane. Les gourgandines habitaient l’île de la Gourdaine dans la Cité, anciennement (au XIIIe siècle) l’île aux Vaches. C’est dans l’île aux Vaches que furent brûlés les Templiers. (P. Dufour, Hist. de la prostitution, 1852)
S’il pouvait devenir cocu
Épousant une gourgandine.
(Scarron, Poésies)
Et sans sourdines,
Mener joyeuse vie avec des gourgandines.
(V. Hugo, Châtiments)
La Rue, 1894 : Coureuse. Fille de mauvaise vie.
Grand meudon
Vidocq, 1837 : s. m. — Ancienne prison du Grand Châtelet.
Gratte-cul
Delvau, 1864 : Femme qui n’est plus bonne au service amoureux.
Dans c’ siècle-ci, plus d’un mauvais sujet
Change en gratte-cul la rose la plus belle.
(É. Debraux)
Delvau, 1866 : s. m. Femme qui a été jolie comme une rose et n’a rien conservé de sa fraîcheur et de son parfum, — dans l’argot du peuple, qui ne sait pas que.
Si la jeunesse est une fleur,
le souvenir en est l’odeur.
Virmaître, 1894 : Vieille femme repoussante, laide à faire peur.
— Elle est laide comme un cul gratté à deux mains (Argot du peuple).
France, 1907 : Ancienne jolie femme, appelée ainsi de la baie du rosier qui n’a plus rien de la rose.
Grue
d’Hautel, 1808 : Faire le pied de grue. S’humilier ; faire des soumissions devant quelqu’un ; monter la garde dans les antichambres d’un homme puissant.
Avoir un cou de grue. Avoir le cou long.
Il est planté là comme une grue. Pour, il ne sait quelle contenance tenir ; il croque le marmot.
Delvau, 1864 : Fille entretenue, parce que les filles de cette espèce sont souvent plus bêtes que belles — ce qui fait qu’on ne s’explique pas les folies que les gandins font pour elles.
Dans certains théâtres, on voit de jeunes aspirantes qui se font des yeux jusqu’aux oreilles et des veines d’azur du corset jusqu’aux tempes ; ce ne sont pas des femmes, ce sont des pastels ; cette première catégorie de grues s’appelle les maquillées.
(Joachim Duflot)
Larchey, 1865 : « Pour qualifier une fille aux jambes maigres aux gros yeux à fleur de tête, à l’intelligence épaisse, on dit : C’est une grue. » — Scholl. — « Mme Croquoison : Nous sommes tous des grues. » — Le Rapatriage, parade du dix-huitième siècle.
Delvau, 1866 : s. f. Femme entretenue, que la Nature a douée d’autant de bêtise que de beauté, et qui abuse de celle-ci pour faire accepter celle-là. C’est un mot heureux que les gens de lettres ont trouvé là pour répondre à l’insolence des filles envers les honnêtes femmes. Bécasses ! disaient-elles. Grues ! leur répond-on. Mais ce mot, dans ce sens péjoratif, n’est pas né d’hier, il y a longtemps que le peuple l’emploie pour désigner un niais, un sot, un prétentieux.
Rigaud, 1881 : Femme sotte et prétentieuse. — Dans le dictionnaire de l’Académie, grue est donné dans le sens de niais. — Dans le jargon des comédiens, c’est une demoiselle qui possède de la beauté, de l’argent et des toilettes en quantité suffisante pour obtenir un bout de rôle où elle montre ses épaules, ses diamants et sa bêtise. Elle lève les gentilshommes de l’orchestre, comme la grue lève les fardeaux ; d’où son surnom.
La Rue, 1894 : Bête. Femme entretenue. V. Biche.
Virmaître, 1894 : Fille publique, jolie mais bête à manger du foin. De cette allusion est né un mauvais calembourg : Les camelots crient : Demandez l’Indicateur des grues de Paris pour rues (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Fille de bas étage.
Hayard, 1907 : Fille publique.
France, 1907 : « Bête marécageuse qui plume les gros pigeons et nourrit les petits poissons », dit la Vie Parisienne. Fille ou femme de mœurs légères ; nom que donnent les femmes à leurs rivales ou simplement à celles qu’elles n’aiment pas.
D’après Lorédan Larchey, grue viendrait non de l’oiseau à longues jambes, mais du vieux français grus, qui a perdu son orthographe primitive en passant à travers les âges.
J’avais donné précédemment grue avec le sens de marcheuse, dit-il, c’est-à-dire de figurante faisant commerce d’amour à l’ombre du théâtre. Je croyais que le mot était éclos, il y a trente ans, dans les corps de ballet, où les femmes paraissent montées sur des jambes d’autant plus longues que leurs jupes sont plus courtes. Mais le Dictionnaire de Godefroy vient de me donner fort à penser. J’y trouve grus comme mot injurieux, signifiant ribaude au moyen âge. En voici un exemple justificatif daté de 1415… « Ellui Girart appela la suppliante deux ou trois fois grus ! grus ! Et pour ce qu’elle n’entendoit pas ce que c’estoit à dire de telles paroles, demanda audit Girart que c’estoit. Lequel Girart lui dit que c’estoit à dire ribaude, en l’appelant par plusieurs fois : grus : ribaude ! grus : ribaude ! »
— Figure-toi que, sans savoir ni pourquoi ni comment, je m’étais amourachée de lui : ce jour-là, j’ai fait un joli coup ! Pas beau, pas d’esprit, pas d’argent : rien, quoi ! Par-dessus le marché, Monsieur me trompait avec la première grue venue ; on n’a pas idée de ça !
(Jules Noriac, Le Grain de sable)
Gladiola, dans la délicieuse revue de Blondel et Montreau, nous montre avec beaucoup de talent sa superbe poitrine et son dos ensorceleur. Ses admirables jambes, qui ne mesurent pas moins de soixante-dix centimètres vers la région communément appelée cuisse, ont été rappelées quatre fois. C’est un vrai triomphe pour la charmante jeune grue.
(George Auriol, Le Journal)
— Et quand elle a parlé des tableaux vivants… J’ai eu une envie de rire… elle qui a montré ses jambes pendant quinze ans dans toutes les revues : car c’est une ancienne actrice.
— Une actrice ! pas même… une ancienne grue.
(Maurice Donnay, Chère Madame)
La dame : une trentaine d’années, plutôt très jolie, mais l’air un peu grue et surtout très dinde.
(Alphonse Allais, La Vie drôle)
Fille de petits brocanteurs juifs, elle avait l’ambition et la ténacité des femmes de sa race ; jetée à seize ans sur les planches aux figurations et aux féeries, elle avait vite eu honte de ce métier de grue.
(Henry Bauër, Une Comédienne)
— Les jeunes filles nous servent d’éprouvette. On s’apprend à flirter et à aimer avec elles, pour de rire, à blanc, en attendant qu’on s’attaque plus tard sérieusement aux vraies femmes, aux femmes mariées. Comprenez-vous ? Les jeunes filles, pour moi, c’est comme le volontariat de l’amour. Une première étape, avant les grandes manœuvres que vous faisons ensuite avec les grues, et la guerre sanglante avec les dames du monde.
(Henri Lavedan)
Et puis, aussi bien je m’ennuie :
La grue, aux yeux couleur de jais,
Dans laquelle je me plongeais,
Depuis ce matin est enfuie
Et m’a laissé d’autres sujets
De tracas et de rêverie.
(A. Glatigny, Joyeusetés galantes)
Les frimas remplacent la brise ;
Tombant comme d’un encensoir,
La neige sur la terre grise
Étend son vaste et blanc mouchoir,
Sous le ciel inclément et noir,
Malgré les rafales bourrues,
Des filles vont errant le soir…
L’hiver est rude aux pauvres grues !
Princesses, heureuses d’avoir
Chambre bien close et rentes drues,
Ne condamnez pas sans savoir…
L’hiver est rude aux pauvres grues !
(Georges Gillet)
Guilleri (compère)
France, 1907 : Célèbre capitaine de brigands devenu le héros d’une chanson populaire fort ancienne dont voici le refrain :
Toto carabi !
Toto carabo !
Compère Guilleri,
Te lairas-tu
Te lairas-tu
Te lairas-tu
Mouri ?
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