Rigaud, 1881 : Pour alcoolisé. Ivrogne imbu des principes alcooliques, saturé de trois-six, récipient humain à absinthe, — dans le jargon des médecins. La passion de l’alcool est tellement impérieuse chez certains ivrognes, qu’ils arrivent, faute de mieux, à absorber de l’alcool camphré. On en a vu même, en extase devant la boutique des pharmaciens, faire les yeux doux aux bocaux à fœtus et à vers solitaires.
Alcoolique
Alcoran, alguazil, almanach
d’Hautel, 1808 : Le peuple de Paris prononce arcoran, arguazil, armanach, et change presque généralement la syllabe al en ar dans les mots où elle est ainsi placée.
Alguazil
d’Hautel, 1808 : En françois, ce mot se prend toujours en mauvaise part, et signifie espion, recors, un subalterne de la justice. Voy. Alcoran.
Allumette ronde (attraper une)
Rigaud, 1881 : Ressentir les premiers effets de l’ivresse ; une des nombreuses métaphores pour désigner la manière d’être d’un homme soûl. À des degrés divers, on dit : Avoir sa cocarde, avoir son plumet, être dans les vignes, dans les brindezingues, avoir son compte, son affaire, sa pointe, un coup de soleil, un coup de jus, un coup de sirop, être tout chose, éméché, parti, lancé, paf, pochard, soûlot, soulard, gavé, poivre, poivrot, raide comme balle, raide comme la justice. Voici, d’après M. Denis Poulot (le Sublime), les marches de l’échelle alcoolique, dans l’argot des ouvriers mécaniciens : 1o Attraper une allumette ronde : il est tout chose ; 2o Avoir son allumette-de marchand de vin : il est bavard et expansif ; 3o Prendre son allumette de campagne, ce bois de chanvre soufré des deux bouts : il envoie des postillons et donne la chanson bachique ; 4o Il a son poteau kilométrique : son aiguille est affolée, mais il retrouvera son chemin ; 5o Enfin le poteau télégraphique, le pinacle : soulographie complète, les roues patinent, pas moyen de démarrer ; le bourdonnement occasionné par le vent dans les faïences est cause du choix.
Apoplexie de templier
Delvau, 1866 : s. f. Coup de sang provoqué par une ingestion exagérée de liquide, capiteux. Argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Transport au cerveau par suite d’excès alcooliques. — Les templiers n’étaient pas précisément renommés pour leur sobriété. On a dit, pendant longtemps, boire comme un templier.
France, 1907 : Coup de sang provoqué par des excès de boisson et de mangeaille, suivant le proverbe : Boire comme un templier.
Argotier
Vidocq, 1837 : s. m. — Celui qui parle argot, sujet du grand Coësré. (Voir ce mot.)
Delvau, 1866 : s. m. Voleur, — dont l’argot est la langue naturelle.
France, 1907 : L’antiquité nous apprend, et les docteurs de l’argot nous enseignent qu’un roi de France ayant établi des foires à Niort, Fontenay et autres lieux du Poitou, plusieurs personnes se voulurent mêler de la mercerie ; pour remédier à cela, les vieux mercies s’assemblèrent, et ordonnèrent que ceux qui voudraient, à l’avenir, être merciers, se feraient recevoir par les anciens, nommant et appelant les petits marcelots, pêchons, les autres melotiers-hure. Puis ordonnèrent un certain langage entre eux, avec quelques cérémonies pour être tenues par les professeurs de la mercerie. Il arriva que plusieurs merciers mangèrent leurs balles ; néanmoins ils ne laissèrent pas d’aller aux susdites foires, où ils trouvèrent grande quantité de pauvres gueux et de gens sans aveu, desquels ils s’accostèrent, et leur apprirent leur langage et cérémonies. Des gueux, réciproquement, leur enseignèrent charitablement à mendier. Voilà d’où sont sortis tant de braves et fameux Argotiers, qui établirent l’ordre qui suit :
Premièrement, ordonnèrent et établirent un chef ou général qu’ils nommèrent Grand-Coëre ; quelques-uns le nommèrent roi des Tunes, qui est une erreur : c’est qu’il y a eu un homme qui a été Grand-Coëre trois ans, qu’on appelait roi de Tunes, qui se faisait trainer par deux grands chiens dans une petite charrette, lequel a été exécuté dans Bordeaux pour ses méfaits. Et après ordonnèrent dans chaque province un lieutenant qu’ils nommèrent Cagou, les Archisuppôts de l’Argot, les Narquois, les Orphelins, les Milliards, les Marcandiers, les Riffodes, les Malingreux, les Capons, les Piètres, les Polissons, les Francs-Migoux, les Callots, les Sabuleux, les Hubins, les Coquillards, les Courtaux de Boutanches et les Convertis, tous sujets du Grand-Coëre, excepté les Narquois, qui ont secoué le joug de l’obéissance.
J’aime un argotier au mufle de fauve,
Aux yeux de vieil or, aux reins embrasés,
Qui seul fait craquer mon lit dans l’alcôve
Et mon petit corps sous ses grands baisers.
(Jean Richepin)
Balcon
France, 1907 : Même signification que avant-scènes. Il y a quelqu’un au balcon, c’est-à-dire, il y a de la chair étalée dans les goussets du corset.
Balcon (avoir du monde au)
Virmaître, 1894 : Femme qui possède des seins volumineux (Argot du peuple). V. Capitonnée.
Balcon (faire le)
Delvau, 1864 : Moyen ingénieux employé par les filles pour faire savoir à leurs abonnés qu’elles sont visibles : — il leur suffit de mettre au balcon une chaise sur laquelle sera déposée une chemise ou une jupe commencée… puis de retirer le tout quand le client est entré.
Je vous dis que vous faites la fenêtre ; on vous a vue au balcon.
— Ah ! M. le commissaire, comme on vous a trompé : je ne vais jamais à ce bal là.
(J. Ch.)
Balcon (il y a du monde au)
Rigaud, 1881 : Locution qui sert à désigner une femme avantagée sous le rapport de la gorge.
Balconnier
Rigaud, 1881 : Orateur qui parle du haut d’un balcon à une foule plus ou moins en délire ; vocable dont, pendant quelque temps, ont abusé les adversaires politiques de M. Gambetta pour le désigner.
Balconnière
Rigaud, 1881 : Demoiselle sans préjugés qui, du haut de sa fenêtre, appelle le client.
Bander son arc
Delvau, 1864 : Bander, — le membre viril étant pris pour flèche et la nature de la femme pour cible.
Alors, bandant mon arc sous un autre balcon,
Je ne daignerai plus, vers le but de ton con,
Lancer la flèche de ma pine.
(Emmanuel des Essarts)
Bar
France, 1907 : Comptoir de débitant de boissons ; venu de l’anglais. Les bars pullulent dans les grandes villes ; on y vend le café, l’absinthe et autres liqueurs fortes.
Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique bar anglais, à haut comptoir, à hauts tabourets, prodiguait aux invités les viandes froides, les sandwiches, les œufs au fromage, les cock-tails et les alcools pimentés. Des domestiques circulaient à travers le salon avec des plateaux chargés de coupes de champagne, de boîtes de cigares variés et de cigarettes égyptiennes.
(F. Vandérem, La Cendre)
Boum !
France, 1907 : Exclamation lancée par les garçons de café pour accentuer la commande du consommateur.
Jadis, les garçons de cafés,
Serviette au bras et bien coiffés,
Lorsque les clients assoiffés.
Frappant sur le marbre des tables,
Commandaient un bock sans faux-col
Ou quelque absinthe ou quelque alcool
Ils répondaient, en ut, en sol,
Avec des voix épouvantables :
Boum !
(Blédort)
Des esprits qui furent peut-être hardis, ne sont pas sortis, pendant des années, du cercle tracé par la serviette du garçon. Il leur fallait le boum du verseur, même au moment où grondait le boum de l’artillerie de Montmartre.
(Jules Vallès)
Cette singulière exclamation viendrait d’un garçon de café de la Rotonde, au Palais-Royal, dont la voix de stentor fit la fortune de l’établissement.
Brouillard (être dans le)
Larchey, 1865 : Être absorbé par l’ivresse.
Chasser le brouillard : Boire un verre d’eau-de-vie dont la chaleur combat, dit-on, les mauvais effets de l’humidité. — On dit tuer le ver par un motif analogue ; — l’alcool pris à jeun passe pour causer de vives contrariétés aux helminthes et aux ascarides vermiculaires. — Ces deux termes peuvent être considérés comme une allusion ironique aux prétextes hygiéniques des buveurs d’alcool.
France, 1907 : Être gris, commencer à y voir trouble. Chasser le brouillard, boire un verre d’eau-de-vie ; faire du brouillard, fumer.
Il n’était pas de semaine que quelques-uns ne se fissent prendre et ne payassent chèrement le court plaisir qu’ils avaient goûté à faire du brouillard.
(Alphonse Humbert, Mon bagne)
Camphre
Larchey, 1865 : Eau-de-vie. — Allusion a l’alcool camphré. — V. Casse-poitrine.
Aux buveurs émérites et à ceux qui ont depuis bien des années laissé leur raison au fond d’un poisson de camphre.
(Privat d’Anglemont)
Delvau, 1866 : s. m. Eau-de-vie de qualité inférieure, âpre au gosier et funeste à l’estomac, comme on en boit dans les cabarets populaciers ou assommoirs.
Rigaud, 1881 : Eau-de-vie extracommune.
France, 1907 : Eau-de-vie.
Camphré
Larchey, 1865 : Alcoolisé.
Dis donc, avec ton gosier camphré, tu fais bien tes embarras.
(1844, Catéch. Poissard)
Carabiné
Larchey, 1865 : De première force. — Terme de marine. On sait qu’un vent carabiné est très-fort.
Rigaud, 1881 : Violent, très fort ; mot emprunté au vocabulaire des marins. Une déveine carabinée, une forte déveine.
Rossignol, 1901 : Un liquide fort en degrés d’alcool est carabiné. Une absinthe forte est carabinée. Celui qui est atteint sérieusement d’une maladie qui, dit-on, a été rapportée par Christophe Colomb, est carabiné.
France, 1907 : Excessif, violent, de première force. Terme de marine ; on dit : vent carabiné, comme mal de tête carabiné.
Je commençais à me repentir de ma visite : mais il se radoucit, alla lui-même chercher une bouteille et deux verres, et me versa ce que nous appelions une absinthe carabinée.
(Hector France, L’Homme qui tue)
Connasse
Halbert, 1849 : Femme honnête.
Delvau, 1864 : Jeune fille sans expérience de l’amour, malhabile aux jeux de l’alcôve. — S’emploie aussi pour désigner un con de mauvaise mine, ou un grand con, ou un con de vieille femme. Quelques auteurs désignent, par le mot connasse, une femme honnête. Les femmes inscrites comme filles publiques à la police désignent souvent aussi par le nom de connasse les allés qui font habituellement la vie et qui craignent de se faire inscrire.
… À l’une sa connasse
Qui tombe par lambeaux…
(Louis Protat)
Mais on sent aussi qu’un connichon aussi jeune ne pouvait admettra un vit qui ne décalottait pas encore, il me fallait une connasse.
(Anti-Justine, p. 3.)
Larchey, 1865 : Les femmes inscrites à la police donnent ce nom à toutes celles qui ne le sont pas.
France, 1907 : Femme honnête.
Cuisine à l’alcool (faire sa)
Delvau, 1866 : Boire souvent de l’eau-de-vie, — dans l’argot du peuple.
Cuite
Delvau, 1866 : s. f. Ivresse, — dans l’argot du peuple. Avoir sa cuite ou une cuite. Être saoul.
Rigaud, 1881 : Forte ivresse.
Ces bonnes cuites sans façon qu’elle se donnait avec Anatole.
(Huysmans, les Sœurs Vatard)
Cuite sénatoriale, très forte ivresse, cuite présidentielle, le nec plus ultra de l’ivresse, tout ce qu’il y a de mieux dans le genre. — Attraper une cuite, se soûler. Cuver une cuite, chercher dans un sommeil réparateur à dissiper les fumées de l’alcool et les ressentiments d’une nourriture trop copieuse.
Boutmy, 1883 : s. f. Ivresse complète. D’où peut venir ce mot ? Rappelons-nous que Chauffer le four, c’est boire beaucoup, s’enivrer. La cuite ne serait-elle pas tout naturellement le résultat du four chauffé et surchauffé. V. TUITE.
Rossignol, 1901 : Celui qui est saoul a une cuite.
Hayard, 1907 : Ivresse.
France, 1907 : Correction.
France, 1907 : Ivresse. Avoir sa cuite, prendre une cuite.
…C’est drôle, disait le père Trinquefort, quand la rivière a trop d’eau, où appelle ça une crue ; et quand un homme a trop de vin, on appelle ça une cuite.
(Dr Grégoire, Turlutaines)
Subitement, une ombre flottante anima, à moins de vingt pas en avant d’eux, la solitude morne d’une ruelle noyée dans le clair-obscur violâtre du matin ; une silhouette de pochard attardé et regagnant péniblement ses pénates. Le brave homme battait le pavé que c’en était un vrai plaisir, lâché dans de fantastiques diagonales, éperdument lancé et relancé, en travers de l’étroite chaussée, de tribord à bâbord et réciproquement.
Ce fut comme un rayon de soleil dans leur détresse, ils s’arrêtèrent pour rire a l’aise.
— Quelle cuite, bon sang !
— Non, pige-moi l’coup !
(Georges Courteline, La Vie de caserne)
Delirium tremens
France, 1907 : Folie furieuse ; latinisme.
L’ivresse est héréditaire dans sa famille : sa mère est morte à Sainte-Anne, à la suite d’un delirium tremens ; son père, après une tentative de suicide, a fini ses jours récemment à l’hôpital ; elle-même est maintenant près de sa fin ; l’alcool accomplit son œuvre néfaste ; bientôt la mort aura raison de ce corps saturé.
(G. Macé, Un Joli monde)
Trouver un rapport quelconque entre la très sublime et très sainte idée du socialisme et ces cas de delirium tremens pour lesquels Chartenton tresse ses camisoles de force et capte tes eaux courantes, ô fleuve séquanien, en ses réservoirs à douches, c’est mériter soi-même ces douches et ces camisoles, car, pas plus que les autres philosophies, le socialisme n’est responsable des idiots ou des canailles qui, au nom de n’importe quelle théorie de progrès ou de réaction, incendient les temples de Delphes ou les bibliothèques d’Alexandrie.
(Émile Bergerat)
Embrouillarder (s’)
Rigaud, 1881 : Sentir les premières vapeurs alcooliques monter au cerveau.
France, 1907 : S’enivrer.
Francs-bourgeois ou drogueurs de la haute
Vidocq, 1837 : s. m. — Les pauvres diables que l’on rencontre sur la voie publique, sales et éclopés, accroupis les genoux dans la boue au coin d’une borne, et auxquels on jette un sol sans seulement daigner laisser tomber sur eux un regard de commisération, ne sont pas les seuls mendians que renferme la bonne ville de Paris. Il y a des mendians là où on ne croit trouver que des gens possédant pignon sur rue, ou une inscription sur le grand livre ; au café de Paris, au concert Musard, par exemple, quelquefois même au balcon de l’opéra, assis entre un diplomate qui lorgne les tibias de Fanny Essler, ou un banquier qui se pâme aux roulades de Mlle Falcon. Ces mendians, il est vrai, ne sont pas couverts de haillons, ils ne sont ni tristes, ni souffreteux ; bien au contraire, leur linge est d’une blancheur éblouissante, leurs gants d’une extrême fraîcheur, le reste à l’avenant ; leur teint est fleuri et leur regard fixe.
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable,
a dit quelque part le régent du Parnasse, et jamais ce vers ne fut cité plus à propos. Comment ! me direz-vous, ce jeune dandy, cette petite maîtresse pimpante et minaudière, ce vieillard à cheveux blancs qui porte à sa boutonnière une brochette de décorations, tous ces individus qui paraissent si gais, si contens, si insoucieux du temps qui passe, sont des mendians ? Eh ! mon Dieu oui ! Prenez seulement la peine de lire cet article, vous connaîtrez tous les mystères de leur existence ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous avez rompu avec tous les nobles sentimens, vous pourrez suivre leur exemple, et mener bonne et joyeuse vie sans vous donner beaucoup de peine.
C’est un agent de police, dit-on de l’homme qui mène, dans la moderne Babylone, la vie d’un sybarite, et auquel on ne connaît ni revenus ni industrie. Quelle profonde erreur ! Quelqu’élevé que soit le chiffre des fonds secrets, le nombre des agens soldés du ministère de l’intérieur, de la préfecture de police et de l’état-major de la place des Tuileries, du Palais-Royal, est trop considérable pour que chacun d’eux puisse recevoir mensuellement une bien forte somme ; l’individu dont l’existence paraît un problème insoluble, est tout simplement un Franc Bourgeois, ou Drogueur de la Haute, et voici comment il procède.
L’Almanach du Commerce, l’Almanach Royal, celui des vingt-cinq mille adresses, sont les mines qu’il exploite, et dans lesquelles il trouve tous les jours quelques nouveaux filons. Après avoir choisi une certaine quantité d’adresses, il se met en course et bientôt il arrive chez un personnage de haute volée ; il a décliné au valet-de-chambre de Monsieur ou à la camériste de Madame un nom bien sonore, toujours précédé de la particule aristocratique ; et, comme il serait malséant de faire faire antichambre à un noble personnage, on l’a immédiatement introduit près de la personne qu’il désire voir ; c’est ici que la comédie commence. Je vais prendre pour type certain personnage très-connu dans Paris, qui se dit le dernier rejeton d’une ancienne famille de la basse Normandie, famille si ancienne en effet qu’il serait vraiment impossible à tous les d’Hozier de l’époque de découvrir son écusson.
Monsieur le Baron, monsieur le Comte, monsieur le Duc (le Drogueur de la haute ressemble beaucoup au tailleur du Bourgeois Gentilhomme, il n’oublie jamais les titres de celui auquel il s’adresse, et, s’il savait que cela dût lui faire plaisir, il lui dirait très-volontiers votre majesté), je n’ai point l’honneur d’être connu de vous, et cependant je viens vous prier de me rendre un important service ; mais tout le monde sait que vous êtes bon, généreux, c’est pour cela que je me suis adressé à vous, ici il parle de ses aïeux : s’il s’adresse à un des partisans de la famille déchue, ce sont de vieux bretons, son père qui était un des compagnons de Sombreuil, est mort à Quiberon ; s’il s’adresse à un des coryphées du juste-milieu, il se donne pour le neveu ou le cousin de l’un des 221 ; s’il veut captiver les bonnes grâces d’un républicain, son père, conventionnel pur, est mort sur la terre étrangère, son frère a été tué le 6 juin 1832 à la barricade Saint-Merry. Après avoir fait l’histoire de sa famille, le Drogueur de la haute passe à la sienne, venu à Paris pour la première fois, dit-il, j’ai donné tête baissée dans tous les pièges qui se sont trouvés sur mes pas : j’ai été dépouillé par d’adroits fripons, il ne me reste rien, absolument rien, je ne veux pas demeurer plus longtemps dans la capitale, et je viens, Monsieur, vous prier de vouloir bien me prêter seulement la somme nécessaire pour payer ma place à la diligence, plus quelques sous pour manger du pain durant la route, cela me suffira ; je dois supporter les conséquences de ma conduite, et sitôt mon arrivée, mon premier soin sera de m’acquitter envers vous. J’aurais pu, pour obtenir ce que je sollicite de votre obligeance, m’adresser à monsieur le Comte, à monsieur le Marquis un tel, intime ami de ma famille ; mais j’ai craint qu’il ne jugeât convenable de l’instruire de mes erreurs.
Il est peu d’hommes riches qui osent refuser une somme modique à un gentilhomme qui s’exprime avec autant d’élégance. Au reste, si sur dix tentatives deux seulement réussissent, ce qu’elles produisent est plus que suffisant pour vivre au large pendant plusieurs jours. Quelquefois, et ici le cas est beaucoup plus grave, ce n’est point pour leur compte que les Drogueurs de la haute mendient, c’est pour une famille ruinée par un incendie, pour un patriote condamné à une forte amende. Sous la restauration, ils quêtaient pour les braves du Texas, pour les Grecs ; ils ont, à cette époque reçu d’assez fortes sommes, et les compagnons du général Lefebvre Desnouettes ou d’Ypsilanti n’en virent jamais la plus petite parcelle.
Il vaut mieux, sans doute, lorsque l’on est riche, donner quelques pièces de vingt francs à un fripon que de refuser un solliciteur dont la misère peut-être n’est que trop réelle, aussi je n’ai point écrit cet article pour engager mes lecteurs à repousser impitoyablement tous ceux qui viendront les implorer, mais seulement pour leur faire sentir la nécessité de ne point donner à l’aveuglette, et sans avoir préalablement pris quelques renseignemens, et surtout pour les engager à ne point perdre un instant de vue ceux de ces adroits et audacieux solliciteurs qui sauront leur inspirer le plus de confiance ; car les événemens qui peuvent résulter de leur visite sont plus graves qu’on ne le pense ; plusieurs d’entre eux sont liés avec des voleurs de toutes les corporations, auxquels ils servent d’éclaireurs ; il leur est facile de savoir si les concierges sont attentifs, si les domestiques se tiennent à leur poste, si les clés dont, à l’aide de la Boîte de Pandore, ils chercheront à prendre les empreintes, restent sur les portes ; s’ils ont remarqué un endroit vulnérable, ils pourront l’indiquer à un voleur praticien du genre qu’ils auront jugé le plus facile à exécuter, et au premier jour on sera volé avec des circonstances telles, que l’on sera pour ainsi dire forcé de croire que le vol a été commis par des habitans de la maison.
Que conclure de ce qui précède ? Qu’il ne faut recevoir personne, et ne point soulager l’infortune ? Non, sans doute, ce serait se priver du plus doux de tous les plaisirs ; mais on peut sans inconvénient avoir continuellement l’œil ouvert, et ses portes constamment fermées.
Goutte
d’Hautel, 1808 : Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Se dit par métaphore de deux sœurs, de deux personnes qui ont une ressemblance frappante.
C’est une goutte d’eau dans la mer. C’est-à dire, un point imperceptible dans cette affaire.
Aux fièvres et à la goutte, les médecins ne voient goutte. Pour le malheur du genre humain, ce ne sont pas à ces deux fléaux seuls que se bornent leur ignorance et leurs bévues.
Delvau, 1864 : Employé dans un sens obscène pour désigner le sperme.
Elle sucerait bien la goutte
De quelque gros vit raboulé,
Mais je veux qu’un goujat la foute
Avec un concombre pelé.
(Théophile)
Larchey, 1865 : Ration d’eau-de-vie que les soldats boivent habituellement le matin avant l’appel, et les ouvriers avant l’heure du travail. — Allusion à la petite dose (goutte) d’alcool qu’on prend ou qu’on est censé prendre.
J’appelais ma mère qui buvait sa goutte au P’tit trou.
(Rétif, 1783)
Mais pourvu qu’on paie la goutte aux anciens, N’est-ce pas, colonel ?
(Gavarni)
Delvau, 1866 : adv. Peu ou point. N’y voir goutte. N’y pas voir du tout. On dit aussi N’y entendre goutte.
Delvau, 1866 : s. f. Petit verre d’eau-de-vie, — dans l’argot des ouvriers et des soldats. Marchand de goutte. Liquoriste.
Rigaud, 1881 : Mesure d’eau-de-vie de la capacité d’un décilitre. Prendre la goutte, boire un verre d’eau-de-vie. — Bonne goutte, bonne eau-de-vie. — Pour le peuple tout bon cognac, fût-il à vingt francs la bouteille, est de la bonne goutte.
France, 1907 : Petit verre de liqueur spiritueuse ; latinisme, de gutta ; boire la goutte, payer la goutte.
C’était notre coutume à Saumur de boire tous les matins la goutte avant de monter à cheval.
Il y a la goutte à boire là-bas !
Il y a la goutte à boire !
(Marche des chasseurs à pied)
Gradaille
France, 1907 : Les gradés ; tout ce qui dans l’armée porte soutache ou galons.
Pour que le « libérateur » vienne vite, cette gradaille qui s’abstient même de prononcer le mot « république », crainte de s’écorcher la gueule, récite des chiées d’oremus et, en attendant que vienne le moment des grandes boucheries humaines, s’entretient les tripes en état en les bondant d’alcool.
(Le Père Peinard)
Grain (écraser un)
Larchey, 1865 : Boire la goutte. Plus applicable à l’alcool dans lequel on conserve quelques grains de verjus.
Est-ce que nous n’écrasons pas un grain ?
(La Bédollière)
Boutmy, 1883 : v. Boire, s’enivrer.
France, 1907 : Boire, s’enivrer.
Gueule d’empeigne
Delvau, 1866 : s. f. Homme qui a une voix de stentor ou qui mange très chaud ou très épicé. Avoir une gueule d’empeigne. Avoir le palais assuré contre l’irritation que causerait à tout autre l’absorption de certains liquides frelatés. On dit aussi Avoir la gueule ferrée.
Virmaître, 1894 : Palais habitué aux liqueurs fortes. L. L. Dans tous les ateliers de de France, gueule d’empeigne signifie bavard intarissable qui a le verbe haut, qui gueule constamment. C’est un sobriquet généralement donné aux Parisiens qui font partie du compagnonnage (Argot du peuple). K.
Rossignol, 1901 : Celui qui parle beaucoup et qui a la repartie facile a une gueule d’empeigne. On dit aussi de celui qui mange sa soupe bouillante ou qui avale des liqueurs fortes sans sourciller, qu’il a une gueule d’empeigne.
France, 1907 : Palais cuirassé contre les plus forts alcools ou les plus chaudes épices. On dit aussi gueule ferrée, le contraire de gueule fine. On appelle aussi de ce nom un hâbleur, un bavard. Les voyous parisiens sont reconnaissables dans les régiments à leur gueule d’empeigne.
— Eh bien ! attends qu’on soye rentrés : je te montrerai, moi, si je suis saoul… (Un sou tombe.) Merci bien de votre bonne charité. Merci beaucoup, Messieurs et dames… (Bas) Avec ma main sur la figure… (Haut) pour nous et pour nos petits enfants… (Bas) et mon soulier dans le derrière. — Do, mi, sol ! Do, mi, sol… Deuxième couplet… (Bas) Gueule d’empeigne !… Figure de porc frais !…
(Georges Courteline)
Guzla
France, 1907 : Sorte de guitare arabe.
Là, dans la rue étroite, grouillante, au seuil des portes basses, sur la chaussée, jusqu’au milieu de la rue, auprès des quinquets fumeux posés sur le pavé, le café lourd de poudre et le tabac de Perse à portée de leur nonchalante main, allongés et recroquevillés sur des tapis, les vieux Turcs en cafetan écoutent, les yeux aux étoiles, de roulement d’un tambourin ou la plainte d’une guzla de Tunis ; et, par les fenêtres ouvertes d’un bouge imbibé d’alcool, dans lequel tempête la joie des matelots du port, s’échappe le cri bizarre, le cri lugubre, dont s’excite, sur une estrade décorée de pavillons et d’oripeaux, la danse du ventre.
(Alexandre Hepp)
Illico
Larchey, 1865 : De suite.
En se promettant bien de l’envoyer illico.
(Balzac)
Latinisme.
Illico : Grog d’alcool, d’eau et de sucre en usage dans les pharmacies d’hôpital. — Allusion à un terme de formulaire.
Delvau, 1866 : adv. Sur-le-champ, tout de suite, — dans l’argot du peuple.
Delvau, 1866 : s. m. Potion improvisée, — dans l’argot des pharmaciens, qui composent ordinairement ce garus de teinture de cannelle, de sucre et d’alcool.
France, 1907 : Grog confectionné en fraude dans les hôpitaux, avec l’alcool destiné aux compositions pharmaceutiques. C’est sans doute la rapidité avec laquelle on le confectionne et on l’avale qui lui a fait donner ce nom.
France, 1907 : Immédiatement, de suite. Latinisme.
Y en aurait long à dégoiser sur ce qu’on ne fit pas, et sur ce qu’on aurait dû faire en 1871.
Et d’abord, on ne marcha pas sur Versailles et on respecta la Banque.
Si, illico, les Parisiens avaient foncé sur Versailles, ils auraient pigé leurs ennemis sans défense et tout désorientés. C’eût été l’écrabouillage complet de la réaction !
(Le Père Peinard)
Incurable (portier des)
Rigaud, 1881 : C’est sous cette dénomination qu’on désignait, en 1835, le balcon du Théâtre-Français.
C’est là que se réfugie l’opposition ultra classique des vieux amateurs.
(Jacques le souffleur, Dict. des coulisses, 1835)
Jambonneau
Virmaître, 1894 : Les cuisses (Argot du peuple). V. Boudinots.
Rossignol, 1901 : La tête. Celui qui n’a plus de cheveux, n’a plus de chapelure sur le jambonneau.
France, 1907 : Cuisse. Se dit aussi pour crâne. Ne plus avoir de chapelure sur le jambonneau, être chauve.
Tu dénichais des demoiselles
Demi-vierges, quart de pucelles
Pour les casinos,
Sans Falconisme et dont les rentes
Se trouvaient surtout apparentes
Dans leurs jambonneaux.
(Raoul Ponchon)
Jus de couillon
Delvau, 1864 : Le sperme, le nec plus ultra des jus.
Vous qui, du haut de ce balcon,
Riez de ma misère,
S’il pleuvait du jus de couillon,
On vous verrait sous la gouttière.
(Piron)
Lorsque Molière fait dire à Elmire :
Aucun jus, en ce jour, ne saurait me charmer…
il a la même idée que Piron, seulement ; il s’exprime d’une façon plus honnête.
Jus de tarentule
France, 1907 : Boisson fort en usage dans le Far-West. Le jus de tarentule se fait avec deux quarts d’alcool, quelques pêches brûlées, une carotte de tabac noir, le tout mis dans un baril, où l’on verse cinq gallons d’eau. Trappeurs et Indiens raffolent de cette décoction, certainement le mélange le plus capiteux que l’on puisse imaginer. Si l’on s’enivre, l’ivresse ne dure pas moins d’une semaine.
Nous poussâmes nos chevaux dans la rivière qu’ils traversèrent à la nage… L’eau étant glaciale et la quantité le jus de tarentule que nous dûmes absorber pour entretenir la circulation fut surprenante.
(Hector France, Chez les Indiens)
Lansquailler
Delvau, 1866 : v. n. Meiere, — dans l’argot des voleurs. On dit aussi Lascailler.
Virmaître, 1894 : Faire ses besoins.
Je viens de mettre dans un trou rond
Ce qu’un jour avec impudence
Le ministre Thiers sur un balcon
Fit voir aux citoyens de France.
Ce quatrain est de Gérard de Nerval (Argot des voleurs).
Madame à ses vapeurs
France, 1907 : Les vapeurs sont une maladie imaginaire non seulement des femmes, mais aussi des hommes. Elle fit fureur au XVIIe et au XVIIIe siècle, et il était de bon ton de l’avoir de temps en temps. Nos coquettes en ont conservé l’usage.
« C’est un mal qui attaque beaucoup de gens », disait Molière. Un jour, le célèbre docteur Falconnet fut mandé près d’une dame atteinte de vapeurs : « Ce qu’il y a de plus extraordinaire, dit-elle, c’est que je mange, bois et dors très bien. — Oh ! laissez faire, dit Falconnet, je vous donnerai des médecines qui vous ôteront tout cela. »
Le meilleur remède aujourd’hui pour une dame qui a ses vapeurs ou ses nerfs est de lui jeter un verre d’eau au visage. Elle est radicalement et pour toujours guérie.
Madame Cardinal
France, 1907 : Mère d’actrice, femme qui trafique des charmes de sa fille, qui la lance dans la prostitution. Ce nom est tiré d’une pièce d’Halévy.
Durant seize ans, cette femme a caressé, dorloté, élevé, instruit sa lignée ; puis, quand l’enfant est devenue une belle fille désirable, taillable et corvéable, la mère pare cette chair fraîche et pure, l’oint et la parfume et l’accompagne fièrement au seuil de l’alcôve où attend quelque pourceau doré. « Travaille bien, ma fille, dit Madame Cardinal, fais ton chemin ; travailler, c’est prier. »
(Henry Bauër)
Mal Saint-Avertin
France, 1907 : On appelait ainsi autrefois la folie furieuse dans laquelle entrent les alcooliques. Elle avait plusieurs degrés, dit Charles Nisard. Le premier indiquait un simple vice de caractère, comme par exemple celui qui se manifeste chez les personnes gâtées dans leur enfance, et qui s’emportent jusqu’à la fureur à la moindre contradiction. Le dernier degré était l’épilepsie.
Comme on traitait le mariage
D’une maligne et d’un malin,
Un des parents dit : C’est dommage,
Ils se battront soir et matin.
Lors dit un d’entre eux, le plus sage :
Il les faut mettre ensemble, afin
Qu’à tout le moins saint Avertin
Ne puisse troubler qu’un ménage.
(Des Accords des Touches)
Manteau d’arlequin
Delvau, 1866 : s. m. Draperie qui entoure le rideau d’avant-scène, — dans l’argot des coulisses. « On l’a nommée ainsi, dit M. J. Duflot, parce que du temps de la Comédie italienne les rideaux de théâtre ne tombaient pas comme des rideaux d’alcôve en glissant sur des tringles ; or, comme Arlequin, au dénoûment de la pièce, était toujours le dernier comédien qui saluait le public de sa batte, le rideau, qui se fermait sur lui, semblait lui faire un manteau. »
Mazagran
Delvau, 1866 : s. m. Café froid à l’eau de Seltz, — dans l’argot des garçons de café. Se dit aussi de tout café, chaud ou froid, servi dans une chope de verre, au lieu de l’être dans une tasse.
Rigaud, 1881 : Café servi dans un verre ; une aberration de buvaillons de café, qui lui enlèvent ainsi sa principale qualité : l’arôme. Ce sont les officiers, retour d’Afrique, qui ont importé cette mode.
Virmaître, 1894 : Café servi dans un verre. Par abréviation on dit un mazag. (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Café sans eau-de-vie. Ce mot date de 1840.
France, 1907 : Café faible servi dans un verre au lieu de l’être dans une tasse ; c’est la toute la différence. Il faut y ajouter une plus grande quantité d’eau.
Et son plaisir, après ses délicieuses parties de jacquet au café de l’Espérance, rue Saint-Jacques, en compagnie de vieux camarades, était de s’accouder à ce balcon et d’y culotter sa pipe en lampant son mazagran.
(Albert Cim, Demoiselles à marier)
Mirliton
Delvau, 1864 : Un des nombreux synonymes des mots : vit, pine et con, — très usité dans les chansons et les poésies légères.
Je ne connais sur la terre
Que deux séduisants objets :
Ce vin qui remplit mon verre
Et d’un tendron jeune et frais.
L’étroit mirliton, etc.
Le cynique Diogène
Blâmait toujours le plaisir,
Et lui-même, dans Athènes,
Il empoignait pour jouir
Son vieux mirliton, etc.
(J. Cabassol)
Vos mirlitons, Mesdames, à présent,
Sont grands trois fois plus qu’ils ne devraient être.
(Grècourt)
Mais où placer un Amphion
Qui n’a qu’un petit mirliton ?
(Chanson anonyme moderne)
Delvau, 1866 : s. f. La voix humaine, — dans l’argot des faubouriens. Jouer du mirliton. Parler, causer.
Rigaud, 1881 : Voix. — Jouer du mirliton, parler.
France, 1907 : Ce n’est pas la trompette du plaisir, c’en est l’instrument, ce que Rabelais appelait Maistre Jehan Chouart ou Maistre Jehan Jeudi. Jouer du mirliton, sacrifier à Vénus, ou, suivant Maître Alcofribas, frotter son lard.
Ce soir, ma ménagère
Trouvant que j’rentrais tard,
J’lui dis : Écout’, ma chère,
J’apport’ pour le moutard
Un joli p’tit mirlitire,
Un charmant p’tit mirliton.
Là-d’sus, se mettant à rire,
Ma femm’, qui change de ton,
Veut jouer du mirlitire,
Veut jouer du mirliton,
Veut jouer du mir, du li, du ton,
Du mirliton !
(Le Mirliton)
Mirliton s’employait aussi autrefois pour la nature de la femme :
Auprès de toi, ma mignonne,
Mon cœur est comme l’aimant,
Et mon aiguille friponne
Cherche le pôle charmant
De ton mirliton.
(Le Nouveau Tarquin, 1731)
Momir
Larchey, 1865 : Accoucher d’un môme.
Ma largue aboule de momir un momignard d’altèque qu’on trimbalera à la chique à six plombes et mèche pour que le ratichon maquille son truc de la morgane et de la lance.
(Vidocq)
Rigaud, 1881 : Accoucher. — Momir pour l’aff, accoucher avant terme ; par allusion aux fœtus conservés dans l’alcool, l’aff. La variante est : Décarrer du crac.
Mondaine (demi)
France, 1907 : Femme qui joint l’élégance à la légèreté de mœurs. On les désignait à la fin du dernier siècle sous le nom de fille du monde.
Les demi-mondaines ont toujours plus de robes que de chemises.
(Lorédan Larchey)
Vous croyez qu’elles portent des chapeaux de vingt-cinq louis, des robes de dix mille francs, qu’elles ont des voitures attelées de chevaux sans prix ? Vous croyez que, en des hôtels somptueux, elles laissent tomber, le soir, en rentrant, après des soupers merveilleux, des manteaux de renard bleu, l’hiver, et, l’été, de légères pelisses de point d’Angleterre noir, entre les mains de trois femmes de chambre empressées ? Vous croyez qu’elles dorment, au fond des appartements de soie dorée, en des alcôves de dentelle ailée, et qu’on leur sert, en des tasses de Chine, le chocolat matinal ? Erreur parfaite. Tout ce triomphe semble être, n’existe pas en réalité. Et elles ne sont que des mensonges parés d’apparences. Il y a les chapeaux, mais il y a la modiste avec la note pas payée. Il y a les robes, mais il y a le couturier qui menace de la police correctionnelle. Il y a les voitures, amis il y a le cocher qui réclame quatre mois de foin et d’avoine ; et chaque matin, au seuil des hôtels, il y a l’huissier, bientôt suivi du commissaire de police, si on tarde à ouvrir la porte ! Car, la vérité, c’est que Paris, qui n’a pas d’argent, bien qu’il feigne d’en dépenser, n’est plus assez riche pour entretenir, tout à fait, ses courtisanes, même illustres, et la plus opulente des demi-mondaines est citée à la justice de paix pour quarante-deux francs qu’elle doit au blanchisseur !
(Catulle Mendès)
Monde au balcon (il y a du)
France, 1907 : Se dit d’une femme à la gorge opulente.
Morphiner (se)
France, 1907 : S’empoisonner à petites doses au moyen de piqûres à la morphine.
Si les pauvres sont en proie à l’alcool, les médecins se sont ingéniés pour infliger aux riches l’amour des stupéfiants. Beaucoup se morphines. D’autres se piquent à la cocaïne, respirent de l’éther, fument de l’opium, mâchent du haschisch, absorbent des pilules mystérieuses qui leur enlèvent l’usage de leurs facultés et les plongent dans une demi-ivresse où ils perdent le sentiment du juste et de l’injuste, de la servitude et de la liberté. Nul n’échappe à ces toxiques, ni les femmes, ni les vieillards, ni même les enfants.
(Léon Daudet, Les Morticoles)
Moussaillon
France, 1907 : Diminutif de mousse. Sobriquet donné aux aspirants de marine.
Tout le temps où il ne dormait pas, où il n’était pas à table, où il ne courait pas derrière les jupes d’une gamine, s’écoulait à dresser ainsi ses oiseaux, à leur enfoncer dans le cerveau des exclamations de caserne, des brailleries de beuglant. Cet élevage difficile lui servait à payer ses frais d’amour, à acquitter ses dettes dans les alcôves nombreuses où il s’attardait de ci de là, comme s’il avait eu encore des reins souples de moussaillon.
(Mora, Gil Blas)
Pour combattre la flotte anglaise
Comme il faut plus d’un moussaillon,
J’en f’rons deux à ma Paimpolaise
En rentrant au pays breton !
(Théodore Botrel, La Paimpolaise)
Noël
France, 1907 : Les dictons sur Noël sont nombreux et indiquent quelle fête c’était chez nos pères.
C’était autrefois le cri que poussait le peuple à toutes les réjouissances publiques. « Tant crie l’on Noël qu’il vint », dit Villon dans ses Ballades.
En voici quelques-uns :
À Noël au balcon,
À Pâques au tison.
À Noël les moucherons,
À Pâques les glaçons.
Après grant joie vient grant rire
Et après Noël vente bise.
Et un vieil adage ajoute :
Le Noël est plus beau aux champs qu’à la ville.
En patois poitevin, on dit Nau, et en bourguignon Noé. Dans la Vieille Bible des noëls, on trouve chanter no, pour chanter Noël.
Passer le Rubicon
France, 1907 : Franchir un passage dangereux. Se lancer tête baissée dans une audacieuse entreprise. Allusion à César qui, marchant sur Rome, fut un moment indécis avant de franchir le Rubicon, petite rivière appelée aujourd’hui Fiumicino, qui séparait la Gaule cisalpine de l’Italie et qu’il était défendu, sous peine de mort, aux généraux de franchir avec leurs troupes. César, qui visait à la dictature, franchit le Rubicon avec son armée (49 ans av. J.-C.) en s’écriant : Alea jacta est ! (Le sort en est jeté !) Alors éclata la guerre civile qui se termina à Pharsale.
Ma foi, passons le Rubicon !
Je m’en vais frapper à ta porte,
Et qu’à l’instant Satan m’emporte
Si tu me vois, sous ton balcon,
Comme une rosse de manège,
Tourner encor pieds dans la neige !
(G. Remi)
Pègre (haute)
Vidocq, 1837 : Le plus fécond de nos romanciers, celui qui sait le mieux intéresser ses lecteurs au sort des héros qu’il met en scène, parle, dans une de ses dernières publications (le Père Goriot), d’une association de malfaiteurs qu’il nomme la Société des Dix Mille, parce que tous ses membres se sont imposé la loi de ne jamais voler moins de 10,000 francs. La Société des Dix Mille n’abandonne jamais celui de ses affiliés qui est toujours resté fidèle au pacte d’association. Tout en donnant carrière à son imagination, le spirituel romancier semble n’avoir voulu parler que de la Haute Pègre.
La Haute Pègre, en effet, est l’association des voleurs qui ont donné à la corporation des preuves de dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà long-temps, qui ont inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol. Le Pègre de la Haute ne volera pas un objet de peu de valeur, il croirait compromettre sa dignité d’homme capable ; il ne fait que des affaires importantes, et méprise les voleurs de bagatelles auxquels ils donnent les noms de Pégriot, de Pègre à marteau, de Chiffonnier, de Blaviniste.
L’association des Pègres de la Haute a ses lois, lois qui ne sont écrites nulle part, mais que cependant tous les membres de l’association connaissent, et qui sont plus exactement observées que celles qui régissent l’état social. Aussi le Pègre de la Haute qui n’a pas trahi ses camarades au moment du danger n’est jamais abandonné par eux, il recoit des secours en prison, au bagne, et quelquefois même jusqu’au pied de l’échafaud.
On rencontre partout le Pègre de la Haute, chez Kusner et au café de Paris, au bal d’Idalie et au balcon du théâtre Italien ; il adopte et il porte convenablement le costume qui convient aux lieux dans lesquels il se trouve, ainsi il sera vêtu, tantôt d’un habit élégant sorti des ateliers de Staub ou de Quatesous, tantôt d’une veste ou seulement d’une blouse. Le Pègre de la Haute s’est quelquefois paré des épaulettes de l’officier-général et du rochet du prince de l’église ; il sait prendre toutes les formes et parler tous les langages : celui de la bonne compagnie comme celui des bagnes et des prisons.
Quoique le caractère des hommes soit, à très peu de chose près, toujours le même, les associations de voleurs ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient autrefois. La Haute Pègre, maintenant, n’est guère composée que d’hommes sortis des dernières classes de la société, mais jadis elle comptait dans ses rangs des gens très-bien en cour. La plupart d’entre eux, placés par leur position au-dessus des lois, se faisaient une sorte de gloire de la braver. « L’administration de la justice, dit Dulaure dans ses Essais sur Paris, faible et mal constituée, accessible à la corruption et à tous les abus, tentait de réparer d’une main les abus qu’elle faisait naître de l’autre ; une législation vague et incertaine laissait un champ vaste à l’arbitraire, et, à la faveur des formes compliquées de la procédure, la chicane et la mauvaise foi pouvaient manœuvrer sans péril.
Le hasard de la naissance tenait lieu de génie, de talens et de vertus ; dépourvus de ces qualités, le noble n’en était pas moins honoré ; doué de ces qualités, le roturier n’en était pas moins avili.
Tant de germes de corruption, des institutions vicieuses et sans force pour lutter avec avantage contre les passions humaines, encouragées par l’intérêt du gouvernement, ne pouvaient qu’égarer l’opinion et pervertir la morale publique. »
Aussi, dit l’auteur de la Pourmenade du Pré aux Clercs, ouvrage publié en 1622, « des vols et assassinats très-multipliés se commettent, non-seulement la nuit, mais encore en plein jour, à la vue de la foule qui ne s’en étonne pas. »
Bussi Rabutin (Mémoires secrets, tome 1er, page 22) raconte qu’étant à Paris, deux filoux de qualité, le baron de Veillac de la maison de Benac, et le chevalier d’Andrieux, ayant appris qu’il avait reçu 12,000 livres pour faire les recrues de son régiment, vinrent en armes, pendant la nuit, entrèrent dans sa chambre par la fenêtre et lui en volèrent une partie ; ces Messieurs auraient, dit-il, volé le tout si la peur ne les avait fait fuir.
L’époque à laquelle Bussi Rabutin écrivait ses Mémoires, fut, sans contredit, l’âge d’or de la Haute Pègre : les temps sont bien changés ; les derniers membres renommés de la Haute Pègre, les Cognard, les Collet, les Gasparini, les Beaumont, sont morts depuis déjà longtemps, et n’ont pas laissé de dignes successeurs.
Il serait à peu près inutile de chercher à moraliser les membres de la Haute Pègre, ils volent plutôt par habitude que par besoin ; ils aiment leur métier et les émotions qu’il procure ; captifs, leur pensée unique est de recouvrer la liberté pour commettre de nouveaux vols, et leur seule occupation est de se moquer de ceux de leurs compagnons d’infortune qui témoignent du repentir, et manifestent l’intention de s’amender.
Plusieurs nuances distinguent entre eux les membres de la Haute ; la plus facile à saisir est, sans contredit, celle qui sépare les voleurs parisiens des voleurs provinciaux ; les premiers n’adoptent guère que les genres qui demandent seulement de l’adresse et de la subtilité : la Tire, la Détourne, par exemple ; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus audacieux, seront Cambriolleurs, Roulottiers ou Venterniers ; les parisiens fournissent généralement la masse de la population des maisons centrales, les provinciaux fournissent celle des bagnes. Quoi qu’il en soit, les uns et les autres ne pêchent pas par ignorance : les Pègres de la Haute sont tous d’excellents jurisconsultes, ils ne procèdent, pour ainsi dire, que le Code à la main.
Celui d’entre eux qui a adopté un genre de vol, renonce plus difficilement au métier que celui qui les exerce tous indifféremment, et cela peut facilement s’expliquer : celui qui ne pratique qu’un genre acquiert bientôt une telle habileté qu’il peut, en quelque sorte, procéder impunément ; cela est si vrai, que l’on n’a dû qu’à des circonstances imprévues l’arrestation de la plupart des Pègres de la Haute qui ont comparu devant les tribunaux.
J’ai dit plus haut que maintenant la plupart des Pègres de la Haute sortaient des dernières classes de la société, cela n’empêche pas qu’ils ne se piquent d’être doués d’une certaine grandeur d’âme et de beaucoup d’amour-propre ; lorsque les Jambe d’argent, les Capdeville, qui à une certaine époque étaient les premiers de la corporation, après s’être introduits à l’aide de fausses clés ou d’effraction dans un appartement qu’on leur avait indiqué, trouvaient dans les meubles qu’ils avaient brisés des reconnaissances du Mont-de-Piété ou quelques autres papiers qui indiquaient que la position de celui qu’ils voulaient voler n’était pas heureuse, ils avaient l’habitude de laisser, sur le coin de la cheminée tout l’or qu’ils avaient en poche, comme réparation du dommage qu’ils avaient causé ; plusieurs Tireurs donnaient au premier venu la montre qu’ils venaient de voler si elle n’était pas d’or.
Larchey, 1865 : « Association des voleurs les plus anciens et les plus exercés ; ils ne commettent que de gros vols et méprisent les voleurs ordinaires qui sont appelés dérisoirement pégriots, chiffonniers, pègre à marteau, ou blaviniste, par un pègre de la haute. » — Vidocq.
La première catégorie de voleurs se compose de la haute pègre, c’est-à-dire le vol en bottes vernies et en gants jaunes. C’est un homme jeune, élégant, distingué ; vous ne le rencontrerez qu’en coupé… Deux ou trois fois par an, il travaille, mais ses expéditions sont toujours fructueuses.
(Canler)
Petit lait (c’est du)
Rigaud, 1881 : Ça ne fait pas de mal. On dit d’un vin léger, peu fourni en alcool :
Ça se boit comme du petit lait.
Petit vase
Delvau, 1864 : Le con.
Bien connaissez, ami lecteur,
Une espèce de coquillage,
Conque de mer qu’on nomme un pucelage !
Hé bien, de ce vase enchanteur
Tels sont les bords qui de la rose,
Ou plutôt du plus fin corail
Ont la couleur…
(Plancher-Valcour)
Pied de grue (faire le)
France, 1907 : Attendre longtemps sur ses pieds. Lorsque les grues sont réunies, l’une d’elles se détache de la troupe et, perchée sur un pied, se met en sentinelle, prête à donner l’alarme au moindre danger. Racine, dans les Plaideurs, a employé cette expression :
Est-ce qu’il faut toujours faire le pied de grue ?
Les Anglais disent : to dance attendance.
Il suffit d’une taille accorte,
De longs cils autour d’un œil noir,
D’une arrière-main un peu forte,
D’un corsage rempli d’espoir ;
De quelques boucles ondulées
Sous les plumes d’un grand chapeau,
Ou de dentelles étalées
Sur de blancs petits coins de peau,
Pour qu’au détour de chaque rue
Surgisse, à quatre heures du soir,
Un pontife de pied de grue,
Chevalier errant du trottoir.
(Jacques Rédelsperger)
Faire le pied de grue,
Le soir, sous le balcon,
C’est chercher l’inconnue
Dans une équation.
(L’Argot de l’X)
Pieds de mouche
Delvau, 1866 : s. m. pl. Notes d’un livre, ordinairement imprimés en caractères minuscules, — dans l’argot des typographes. Et, à ce propos, qu’on me permette de rappeler le quiproquo dont les bibliophiles ont été victimes. On avait attribué à Jamet l’aîné, bibliographe, un livre en 6 vol. in-8o, intitulé : Les Pieds de mouche, ou les Nouvelles Noces de Rabelais (V. la France littéraire de 1769). Or, savez-vous, lecteur, ce que c’était que ces nouvelles noces de maître Alcofribas Nasier ? C’étaient les notes — en argot de typographes, pieds de mouche — qui se trouvent dans l’édition de Rabelais de 1732, en 6 vol. pet. in-8o. Faute d’impression au premier abord, et plus tard ânerie dont eût ri François Rabelais à ventre déboutonné.
Pierreuse
d’Hautel, 1808 : Prostituée, vile courtisane, raccrocheuse dans le plus bas degré. Ce sobriquet a été donné à ces femmes parce qu’elles font ordinairement leur honteux commerce dans les lieux où l’on bâtit, et où il y a un grand nombre de pierres.
Vidocq, 1837 : s. f. — Fille publique du dernier étage. Ces malheureuses exercent leur triste métier dans les bâtimens en construction. On les nomme aussi Filles de terrain (Voir l’ouvrage de Parent Duchatelet, de la Prostitution dans Paris). Elles sont toutes voleuses.
Larchey, 1865 : « Prostituée qui, même dans sa sphère de turpitudes, est tombée au plus bas degré de l’abjection… elle cherche toujours les ténèbres… Derrière des monceaux de démolition, des tas de pierres, des restes d’édifices en ruines, elle traque l’homme que le hasard amène. » — F. Béraud. — V. d’Hautel, 1808.
Delvau, 1866 : s. f. Fille ou femme qui, dit F. Béraud, même dans sa sphère de turpitudes, est tombée au plus bas degré de l’abjection. Son nom lui vient de ce qu’elle exerce dans les lieux déserts, derrière des monceaux de démolition, etc.
Rigaud, 1881 : Misérable prostituée qui rôdaille autour des maisons en construction, aux abords des terrains vagues, sans feu ni lieu, et n’a pour alcôve qu’un amas de graviers. — La pierreuse est souvent doublée d’un macrotin qui se tient à distance et surgit à l’improviste, lorsque le moment de dévaliser le client paraît propice.
La Rue, 1894 : Prostituée errante.
Virmaître, 1894 : Fille publique qui bat son quart dans les terrains vagues, où il se trouve plus de cailloux que d’herbe (Argot des souteneurs).
Hayard, 1907 : Fille publique.
France, 1907 : On donne ce nom à un genre particulier de femmes qui ont vieilli dans l’exercice de la prostitution du plus bas étage, qui sont trop paresseuses pour chercher du travail, et trop repoussantes pour être accueillies nulle part. Le jour, on ne les voit pas : elles sortent la nuit et vont roder dans les endroits retirés. Ces filles sont rarement affectées de syphilis ; mais cela tient à ce qu’elles ne s’exposent jamais à la contracter.
(Léo Taxil, La Prostitution contemporaine)
Les pierreuses n’ont d’autre domicile que les chantiers de maisons en démolition on en construction ; exercent la prostitution à la belle étoile, sous les ponts, sur les berges, aux remparts et dans les fossés des fortifications, quelquefois même dans les allées des maisons sans concierge.
(G. Macé, Un Joli Monde)
Combien de belles l’ont maudit !
Séduisant la brune et la blonde,
Pierreuses et femmes du monde,
Chez toutes il avait crédit…
(Paul Daubry)
Pigeon
d’Hautel, 1808 : Un niais, un sot, un homme simple et crédule, que les fripons attirent dans un piège pour le duper ; l’escroquer.
Plumer le pigeon. Filouter, duper, tromper un homme simple et naturel.
Il ne faut pas laisser de semer, par la crainte des pigeons. Signifie qu’il ne faut abandonner une affaire, pour quelque léger inconvénient qu’on y rencontre ; ni se laisser décourager par les clameurs des sots et des ignorans.
Clémens, 1840 : Facile à gagner au jeu.
Delvau, 1864 : Jeune homme innocent, ou vieillard crédule, dont les filles se moquent volontiers, prenant son argent et ne lui laissant pas prendre leur cul, et le renvoyant, plumé a vif, au colombier paternel ou conjugal.
Près de là je vois un pigeon,
Qui se tenait droit comme un jonc,
Le nez au vent et l’âme en peine,
Il regardait d’un air vainqueur,
Ma nymphe qu’avait mal au cœur :
Pour un cœur vierge, quelle aubaine !
(Ant. Watripon)
J’lui dit : Ma fille, allons, n’fais pas d’ manière. Et j’ la conduit moi-même au pigeonnier.
(Chanson nouvelle)
J’ai ma colombe.
— Moi, je tiens mon pigeon.
(les Bohémiens de Paris)
Delvau, 1866 : s. m. Acompte sur une pièce à moitié faite, — dans l’argot des vaudevillistes.
Delvau, 1866 : s. m. Homme qui se laisse volontiers duper par les hommes au jeu et par les femmes en amour. Avoir son pigeon. Avoir fait un amant, — dans l’argot des petites dames. Plumer un pigeon. Voler ou ruiner un homme assez candide pour croire à l’honnêteté des hommes et à celle des femmes. On dit aussi Pigeonneau. Le mot est vieux, — comme le vice. Sarrazin (Testament d’une fille d’amour mourante, 1768), dit à propos des amants de son héroïne, Rose Belvue :
…De mes pigeonneaux
Conduisant l’inexpérience,
Je sus, dans le feu des désirs,
Gagner par mes supercheries
Montres, bijoux et pierreries,
Monuments de leurs repentirs.
Rigaud, 1881 : Avance sur un livre, sur une pièce de théâtre, — dans le jargon des libraires.
La Rue, 1894 : Dupe. Acompte. Pigeon voyageur, prostituée exploitant les trains de banlieue.
Virmaître, 1894 : Homme facile à plumer. Plumer un pigeon, c’est plumer un individu qui a un béguin pour une fille.
— Je tiens mon pigeon, il laissera sa dernière plume dans mon alcôve (Argot des filles).
France, 1907 :
Qui veut tenir nette sa maison
N’y mette prêtre ni pigeon.
(Vieux dicton)
France, 1907 : Dupe, simple, naïf, facile à attraper. Élever des pigeons, engager des dupes à jouer pour les tricher et leur vider les poches.
Il est malheureusement avéré qu’une partie de la population des grandes villes sert de pâture a l’autre, mais il faut avouer aussi que l’étourderie et la distraction de certains pigeons font la partie trop belle aux exploiteurs.
(Charles Reboux, Les Ficelles de Paris)
Au salon — quelques bambins absorbés par l’innocent jeu de « pigeon vole », les yeux fixés sur la jeune fille qui parle :
— Hanneton vole !
Une douzaine de petits doigts montrent le plafond.
— Mon oncle Charles vole !
Personne ne bouge.
— Tout le monde un gage, dit Bébé.
Récriminations sur toute la ligne ; intervention de l’oncle Charles qui demande une explication.
— Mais oui, que tu voles, faut l’espiègle, parce que petite mère a dit que pour te faire plumer comme ça tous les jours à la Bourse, il fallait que tu sois un fameux pigeon.
(Aladin, Germinal)
France, 1907 : Part des recettes dues à un auteur par un directeur de théâtre ou acompte que reçoit l’auteur sur une pièce à l’étude.
Piquage
France, 1907 : Faire un piquage, c’est soutirer un liquide, vin, alcool, huile, en pratiquant au moyen d’un foret un trou dans un fût laissé en consigne au dépôt des marchandises des gares, ou attendant la mise en grande ou petite vitesse. Les facteurs des gares de marchandises font un piquage incessant et journalier au su de leurs chefs impuissants à réprimer ces voleries.
Piquage (faire un)
Rigaud, 1881 : Voler du vin ou de l’alcool à l’aide d’un trou pratiqué dans la barrique ; genre de vol en usage chez certains camionneurs, chez certains employés des chemins de fer ; moyen économique de se saouler sans passer par le marchand de vin.
Poivrot
Delvau, 1866 : s. m. Ivrogne, — dans l’argot des faubouriens.
Virmaître, 1894 : Ivrogne qui se colle des bitures à tout casser. Poivrot vient sûrement de ce que dans les assommoirs, on débite de l’eau-de-vie qui ressemble à une décoction de poivre long. Il est saoul, il est poivré, de là poivrot (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Ivrogne.
France, 1907 : Ivrogne. On écrit aussi poivreau.
Des faits divers presque journaliers racontent combien d’individus, sous l’influence du délire alcoolique à forme répressive, deviennent idiots, maniaques, inconscients, criminels ; enfin, fous dangereux.
Simples poivrots au début, sous l’influence de l’alcoolisme chronique, de l’idée fixe, des hallucinations, ces individus aux impulsions violentes et irrésistibles sont rapidement transformés en êtres dangereux aux autres et à eux-mêmes.
(La Nation)
Voici la reine des poivrots
Buvant sans trêve ni repos,
C’est Amélie ;
Jadis, cette affreuse guenon
Était une femme, dit-on,
Jeune et jolie.
(Chanson du Père Lunette)
Le féminin est poivrotte.
Bref, à minuit, ru’ Mont’notte,
Nous rentrons ; sur notr’ palier,
Clémentine, ma poivrotte,
S’fich’ par terr’ dans l’escalier.
(Chanson de beuglant)
Poser (se)
France, 1907 : Se faire valoir. « Se poser en matador quand on n’est qu’un capon. »
Ils sont de lui ces mots publics, tant colportés dont chacun faisait dans sa femme un trou plus mortel qu’une balle.
Un jour, comme il jouait aux cartes, il entendit qu’un jeune homme se vantait dans son dos d’avoir passé par l’alcôve d’Hélène.
C’était un fat qui cherchait une affaire pour se poser ; mon cousin le toisa et lui dit avec un détachement parfait :
— Monsieur, nous l’avons eue avant vous.
(Hugues Le Roux)
Punch
France, 1907 : Tout le monde connait le punch, boisson alcoolique anglaise composée d’eau-de-vie, généralement du rhum, de jus de citron, de sucre et de thé. L’origine et le nom en sont indous. Le mot indou pantsche signifie cinq ; suivant la préparation primitive de cette boisson, il entrait cinq ingrédients : l’arack, le thé, le sucre, le citron et l’eau. De pantsche les Anglais ont fait punch.
Pur-sang
Larchey, 1865 : Cheval de race.
Célestine hochait la tête comme un pur-sang avant la course.
(Balzac)
Delvau, 1866 : s. f. Fille entretenue et qui mérite de l’être à cause de sa beauté — et de ses vices. Argot des viveurs.
Delvau, 1866 : s. m. Cheval de race, — dans l’argot du Jockey-Club.
Delvau, 1866 : s. m. Vin rouge naturel, sans addition d’eau ni d’alcool, — dans l’argot des cabaretiers.
Rogomme
France, 1907 : Eau-de-vie. Voix de rogomme, voix rauque venant d’un gosier desséché par les alcools.
Serpentin
Ansiaume, 1821 : Matelas de bagne.
J’avois mis ma filoche dans mon serpentin, je l’ai perdu à la bourasque.
Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Petit matelas que les forçats ont la permission d’acheter.
Vidocq, 1837 : s. m. — Matelas de forçat.
Delvau, 1866 : s. m. Matelas, — dans le même argot [des voleurs].
Rigaud, 1881 : Matelas, — dans le jargon des voleurs.
La Rue, 1894 : Matelas.
France, 1907 : Mince bande de papier enroulé dont les Parisiens ont depuis 1893 pris la coutume d’abimer les arbres des boulevards ou de les lancer sur les passants de leurs fenêtres et balcons. L’origine de cet amusement est due à de petits télégraphistes qui, se trouvant de service un jour de carnaval et s’ennuyant fort dans leurs bureaux situés à un premier étage, place de la Bourse, s’imaginèrent de lancer au loin des rouleaux de bandes bleues destinées aux dépêches.
Les gais serpentins dans l’espace,
Pendent aux arbres travestis ;
Hourrah ! voici le Bœuf qui passe,
Lançons de rouges confettis,
Heureux et gras comme un ministre,
Il s’en va trônant sur son char,
Avec des allures de cuistre
Et l’arrogance du richard.
(Jacques Rédelsperger)
France, 1907 : Petit matelas de prisonnier.
Les forçats couchant sur la planche nue, s’ils n’ont les moyens de se procurer une couverture et un serpentin.
(A. Dauvin)
France, 1907 : Sobriquet que l’en donnait autrefois aux mouchards et qui, dit Ch. Nisard, peint à merveille leurs allures insinuantes, tortueuses et rampantes.
Sirop
Delvau, 1866 : s. m. Vin, — dans l’argot des faubouriens, qui ont l’honneur de se rencontrer avec Rabelais : « Après s’être bien antidoté l’haleine de sirop vignolat, » dit l’immortel Alcofribas Nasier. Avoir un coup de sirop de trop. Être ivre.
Rigaud, 1881 : Vin. — Un coup de sirop.
Suer le lustre (faire)
Rigaud, 1881 : Déplaire au public, — dans le jargon du théâtre. C’est-à-dire : jouer si mal qu’on fait suer les chevaliers du lustre, les claqueurs.
Quand Valcourt joue ici, il fait ordinairement suer le lustre.
(Musée Philipon, Théâtre de Bourg-en-Bresse)
France, 1907 : Jouer si mal sur la scène que même les chevaliers du lustre, les claqueurs en haussent les épaules.
Suiffard
Delvau, 1866 : adj. et s. Homme mis avec élégance, avec chic.
Delvau, 1866 : s. m. Richard.
Rigaud, 1881 : Riche.
Rigaud, 1881 : Tricheur, grec. — Les suiffards se mettent au vert pour charrier des types.
Fustier, 1889 : Argot de cercles, de tripots. Le suiffard est un grec qui fréquente des établissements borgnes, des tripots, des claque-dents. Suiffard est en quelque sorte un diminutif de graisseur (filou en argot) le suif étant fait avec de la graisse.
France, 1907 : Escroc.
Le suiffard opère dans les bouges les plus immondes, dans les assommoirs où l’on débite du poison alcoolique à un sou le verre… c’est presque toujours un repris de justice qui a été payé (condamné) deux ou trois fois. Lorsqu’il ne trouve pas à tricher… il se livre aux attaques nocturnes, aux vols au rendez-moi, à la ramastie, au charriage, au bonneteau, etc.
(Hogier-Grison, Pigeons et vautours)
France, 1907 : Homme riche ou simplement endimanché.
— Était-il assez suiffard, l’animal ! Un vrai proprio ; du linge blanc et des escarpins un peu chouettes !
Voir Suiffée.
France, 1907 : Soldat ou sous-officier portant une tenue fine ou ayant de l’argent dans ses poches ; elles sont métaphoriquement graissées.
Traînée
Delvau, 1864 : Fille de mauvaise vie, qui traîne sa jeunesse quand elle est jeune, sa beauté quand elle en a, dans tous les endroits où vont les hommes et ou elle ne devrait pas aller.
Elle sera heureuse avec lui, si elle ne fait pas la trainée avec lui, par exemple.
(Eug. Vachette)
Delvau, 1866 : s. f. Fille de mauvaise vie, — dans l’argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Coureuse, fille des rues. Celle qui traîne ses savates dans tous les mauvais lieux.
Je t’ai vu entrer au Grand Balcon avec cette traînée d’Adèle.
(É. Zola)
Virmaître, 1894 : Fille publique qui traîne partout à la recherche de clients. Traînée est un gros terme de mépris employé par le peuple vis-à-vis d’une femme. Traînée : synonyme de rouleuse (Argot du peuple).
France, 1907 : Catin, fille de mauvaise vie.
Des filles nu-tête, un ruban rouge dans les cheveux, arrêtées devant des portes basses, mettaient la bouche en cœur à leur approche et murmuraient leur refrain monotone : « Joli garçon… beau blond… mon bijou… viens chez moi, je serai gentille, etc… » mais ces nombreuses provocations à la débauche faites sans conviction étaient plutôt le résultat de la force d’habitude que de l’espoir. Les traînées de ces bas-fonds devinaient, à la tenue et aux allures des noctambules, des touristes et non des amateurs de beautés flétries.
(G. Macé, Un Joli Monde)
Tralala
Larchey, 1865 : Appareil.
La fougue, l’audace et tout le grand tralala de l’excentricité féminine.
(Monselet)
Delvau, 1866 : s. m. Embarras, cérémonies ; luxe de toilette. — dans l’argot du peuple. Se mettre sur son tralala ou sur son grand tralala. S’habiller coquettement, superbement.
France, 1907 : Bataille, synonyme de danse au sens métaphorique.
On s’apprête pour le départ dans la direction de Verdun ; tous mes braves sont bien reposés, et l’un d’eux me demande gaiment : « Est-ce pour aujourd’hui le grand tralala, mon capitaine ? — Peut-être… Par le flanc droit, arrrche ! »
(Lieut.-col. Meyret, Carnet d’un prisonnier de guerre)
Il importe beaucoup que la
Chose ne soit pas sue
Avant le final tralala,
C’est mon coup de massue.
(Raoul Ponchon)
France, 1907 : Déploiement de toilette, grand appareil ; expression populaire.
Il revint à l’Ermitage où il tomba sur la bande, grossie d’une nuée de petites femmes, parmi lesquelles il reconnut Suzanne en grand tralala.
(André Desroches, L’Éternelle illusion)
Se dit aussi pour grand apparat, réception luxueuse.
… Soit parce qu’un instant elle avait été modèle chez le sculpteur Pierre Ferras, s’était alors accoutumée aux paresseuses flâneries dans l’atelier tiède, aux tranquilles impudeurs que reflète une haute psyché, soit parce qu’elle avait dans la peau rose et dorée des braisillements de soleil provençal, que le frôlement des batistes et des surahs les plus légers l’importunait et l’énervait, ou peut-être aussi parce qu’elle y trouvait son compte, étant fûtée, libertine et savante en l’art d’allumer un homme comme pas une, Noële Désir gardait cette habitude de se dévêtir des pieds à la tête pour un oui, pour un non, n’était jamais aussi heureuse que toute nue et dans son alcôve tendue de satin noir, et en cabinet particulier, et même quand elle recevait, en grand tralala, le samedi.
(René Maizeroy)
Tremblement
Larchey, 1865 : Réunion imposante.
À l’union de l’infanterie, de la cavalerie, de tout le tremblement.
(La Barre)
Bataille :
Mais la veille du tremblement, fallait voir les feux des postes avancés.
(Chansons, 1854)
Delvau, 1866 : s. m. Bataille, — dans l’argot des troupiers.
Rigaud, 1881 : Mélange de vermout, de cassis et d’eau-de-vie.
C’est là (au café des Variétés), entre un bock et un tremblement, — que s’ébauchent les engagements de toute sorte.
(Monselet, Acteurs et actrices)
France, 1907 : Bataille, mêlée.
France, 1907 : Mélange alcoolique affectionné par les escarpes. « Un tremblement, dit Paul Mauhalin, est un mélange de cognac, de kirsch, de rhum, d’absinthe, de café, de vermouth, de bitter, de genièvre et de curaçao. Le tout remué dans un verre contenant un peu plus d’une chopine. D’aucuns ajoutent de l’esprit-de-vin et une pincée de poudre à canon : histoire de lui donner du goût. Une caresse sur l’estomac, mais un coup de poing sur la tête. »
France, 1907 : Réunion, rassemblement, tas de choses. Tout le tremblement, l’ensemble. Expression populaire.
Tripoli
Delvau, 1866 : s. m. Eau-de-vie, — dans l’argot des faubouriens, qui s’imaginent peut-être qu’ils se nettoient la poitrine avec cela. Coup de tripoli. Verre d’eau-de-vie.
Rigaud, 1881 : Eau-de-vie de très mauvaise qualité.
Merlin, 1888 : Voyez Schnick.
La Rue, 1894 : Mauvaise eau-de-vie.
France, 1907 : Eau-de-vie, à cause de l’alcool mélangé avec la pierre de tripoli dont on se sert pour astiquer les cuivres du fourniment ; argot militaire.
Tune ou tunebée
Vidocq, 1837 : Bicêtre, prison du département de la Seine. C’est de Bicêtre que partent les condamnés destinés aux divers bagnes de la France. Le spectacle hideux du départ de la chaîne attire toujours un grand concours de spectateurs empressés d’ajouter encore quelques souffrances à celles que doivent éprouver ces malheureux qui, cependant, n’ont pas été condamnés à servir d’aliment à la curiosité publique. Dès le matin du jour fixé pour le départ de la chaîne, des masses immenses envahissent le quartier Mouffetard, la barrière du Midi, et les environs de l’ancien manoir de Charles VII. Il pleut, l’éclair sillonne la nue, la foule ne se retire pas, et cependant cette foule n’est pas composée seulement d’hommes du peuple, il y a dans ses rangs des dandys et des petites maîtresses qui, le soir peut-être, étaleront leurs grâces au balcon du Théâtre-Italien. Voici, au reste, en quels termes s’exprimait, à l’occasion du départ de la chaîne, un journal qui cependant n’a pas l’habitude de s’apitoyer sur les misères des malheureux que la société repousse de son sein : « Jamais pareil concours de spectateurs, dit la Gazette des Tribunaux, ne s’était réuni pour contempler les traits des malheureux que la loi a justement frappés. On remarquait sur six files de voitures marchant de front, de brillans équipages blasonnés ou armoiriés, confondus avec des voitures omnibus, des cabriolets de maître, de régie ou de places, des coucous, des charrettes, des tapissières, etc., etc. Le nombre de ces chars, numérotés ou non, et plus ou moins élégans, dépassait quinze cents.
On ne voyait pas sans étonnement parmi les plus brillans équipages, des calèches remplies de dames en élégante toilette du matin. Les robes de soie, les chalys, les châles français, les écharpes de barèges, les chapeaux ornés de fleurs ou de plumes ont dû être singulièrement compromis par la poussière.
Il en était de même des hommes, devenus méconnaissables par les flots poudreux qui souillaient leurs vêtemens. La descente de la Courtille, au mardi gras, ne présente peut-être pas un spectacle aussi ignoble que celui qu’offraient aujourd’hui nos fashionables. »
Un poète, qui faisait partie de cette chaîne, a composé une sorte d’hymne dont je crois devoir citer ici les deux couplets les plus saillans.
Entendez notre voix, et que nos fiers accens.
À notre suite enchaînent la folie.
Adieu Paris ! adieu, nos derniers chants
Vont saluer notre patrie.
Des fers que nous portons nous bravons le fardeau,
Un jour la liberté reviendra nous sourire,
Et dans notre délire
Nous redirons encor ce chant toujours nouveau.
Renommée, à nous les trompettes,
Dis que joyeux nous quittons nos foyers,
Consolons-nous si Paris nous rejète,
Et que l’écho répète
Le chant des prisonniers.
Regardez-nous et contemplez nos rangs :
En est-il un qui répande des larmes ?
Non, de Paris nous sommes tous enfans ;
Notre douleur pour vous aurait des charmes.
Adieu, car nous bravons et vos fers et vos lois ;
Nous saurons endurer le sort qu’on nous prépare,
Et, moins que vous barbare,
Le temps saura nous rendre et nos noms et nos lois.
Renommée, etc., etc.
Les condamnés qui doivent faire partie de la Bride (chaîne), sont amenés dès le matin dans la grande cour de la prison de Bicêtre ; ils ont ordinairement passé une partie de la nuit à boire et à chanter*, aussi leur teint est pâle, et ils paraissent ne point devoir supporter les fatigues de la route. Ceux qui ont obtenu soit à prix d’argent, soit parce qu’ils ont la protection de quelques-uns des employés de la prison, une place aux premières loges, et peuvent voir des hommes vêtus d’un habit militaire et l’épée au côté, occupés à choisir et à examiner les colliers qui doivent servir aux forçats. Lorsqu’ils ont achevé leur tâche, ils placent par rang de taille et font asseoir vingt-six individus auxquels ils lâchent les plus dégoûtantes épithètes.
*Il y a toujours parmi les forçats qui doivent faire partie de la chaîne, quelques forçats qui se chargent de faire quelques chansons de circonstance qui sont destinées à charmer les ennuis de la route. Outre ces poésies nouvelles, les condamnés n’oublient pas de chanter quelques-unes de ces vieilles chansons argotiques chantées déjà par plusieurs générations de voleurs, la Marcandière, le Tapis de Montron, par exemple ; mais celles qui obtiennent le plus de succès, celles dont les refrains sont répétés avec une sorte de frénésie, sont celles qui sont destinées à tourner en ridicule la police ou ses agens. La chanson en vogue maintenant dans les bagnes et dans les prisons, est dirigée contre M. Allard, chef de la police de sûreté, et les agens qu’il emploie. Il est inutile de dire que cette chanson ne prouve absolument rien. Aussi je ne donne place ici à quelques-uns de ces couplets que pour donner un échantillon du style épigrammatique des voleurs.
Ce fameux Allard entra,
Sa brigade l’entoura ;
Tous scélérats,
Voyez ces agens,
Ils livreraient leur père
Pour un peu d’argent.
La chaine toute entière
Ne fait qu’un cri :
Ah ! Ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Allard dit à un voleur,
Je suis un homme d’honneur,
C’est un menteur.
On lui a prouvé
Que l’un de ses deux frères,
Depuis peu d’années
Est sorti des galères,
Il en rougit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit.
Les agens vont dés l’matin
Chez un tailleur peu malin,
Louer un frusquin.
Voyez ces friquets
En habit du dimanche,
Ce gueux d’Hutinet,
Et ce gouépeur de Lange
En vieil habit.
Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit, etc., etc.
C’est alors que commence le ferrage. Cette opération fait quelquefois frémir ceux qui en sont spectateurs, car elle est vraiment terrible, et si le marteau ne tombait pas d’aplomb sur le rivet du collier, il est évident que le crâne du condamné serait infailliblement fracassé. Au reste, plusieurs fois des forçats ont été blessés très-grièvement. Lorsque l’opération du ferrage est terminée, et quelle que soit la rigueur de la saison, on fait déshabiller complètement chaque forçat, et les plaisanteries, assaisonnées de quelques coups de bâton, ne leur sont pas épargnées, ce qui paraît réjouir infiniment les grandes dames qui ne quittent pas les fenêtres auxquelles elles sont placées. On distribue alors à tous ceux qui doivent faire le voyage une paire de sabots, des vêtemens de grosse toile grise qui les couvrent à peine ; ensuite vient le perruquier qui taille en échelle les cheveux de chaque forçat, tandis que les argousins coupent le bord des chapeaux et la visière des casquettes.
Quelle que soit la saison, les forçats sont ensuite placés sur les voitures découvertes, attelées chacune de quatre chevaux, qui doivent les conduire au lieu de leur destination. Au signal du capitaine de la chaîne, le triste convoi se met en marche, accompagné de quelques dandys à cheval qui veulent être spectateurs du dernier acte du triste drame qui se joue devant eux, et assister au Grand Rapiot.
Le Grand Rapiot, ou fouille générale, a lieu ordinairement à la fin de la première journée de marche. On fait alors descendre les forçats des voitures sur lesquelles ils sont juchés, on les fait déshabiller, les vêtemens et les fers sont visités avec la plus scrupuleuse attention ; les condamnés sont ensuite fouillés dans les endroits les plus secrets.
Cette opération se fait très-vite et au commandement des argousins. Ceux des forçats qui n’exécutent pas la manœuvre avec assez de promptitude, ou qui se montrent maladroits lorsqu’il faut passer par-dessus le cordon, reçoivent des coups de bâton.
Tousez, Fagots. À ce commandement d’un argousin, les forçats doivent faire leurs nécessités.
Lorsque le cordon est arrivé au lieu où la première nuit doit être passée, on fait entrer deux cents cinquante à trois cents forçats dans une écurie ou dans tout autre lieu semblable, d’une capacité propre à en contenir seulement cinquante ou soixante. Ils trouvent dans cette écurie quinze ou vingt bottes de paille. Des argousins sont placés à toutes les extrémités de cette écurie, et ceux qui sont chargés d’aller relever les factionnaires sont obligés de marcher sur les forçats qui sont étendus sur le sol, et ils les accueillent par des coups de bâton. Le bâton est la logique des argousins.
Si, l’été, un forçat a soif, et qu’il ose demander à boire, un argousin dit aussitôt : « Que celui qui veut boire lève la main. » Le forçat qui n’est pas encore au fait des us et coutumes de ces Messieurs, obéit ; alors, un des argousins de garde se rend auprès de lui, le frappe rudement en lui disant : « Bois un coup avec le canard sans plume, potence. »
Les vivres distribués aux forçats, sont, sauf le pain qui, est assez passable, de très-mauvaise qualité ; le vin est détestable, et la viande n’est autre chose que de sales rogatons.
La manière dont ces vivres sont distribués ajoute encore, s’il est possible, à leur mauvaise qualité. Les baquets qui contiennent la soupe et la viande semblent n’avoir jamais été lavés. Un cuisinier distribue les portions, et compte ainsi les condamnés : « Un, deux, trois, quatre ; voleurs, tendez votre gamelle. » Les forçats obéissent ; et le cuisinier jette dans leur gamelle environ une demi-livre de viande.
La distribution des vivres faite, le chef des argousins fait entendre un coup de sifflet ; le plus grand silence s’établit aussitôt. « Avez vous eu du pain ? — Oui. — De la soupe ? — Oui — De la viande ? — Oui. — Du vin ? — Oui. — Eh bien ! voleurs, dormez ou faites semblant, si vous ne voulez pas recevoir la visite du Juge-de-Paix. » (Le Juge-de-Paix est une longue et grosse trique de bois vert.)
Cet ordre une fois donné, le plus léger bruit excite la colère de MM. les argousins, qui se mettent à une table très-bien servie qu’ils ne quittent que pour aller bâtonner le malheureux forçat auquel la souffrance arrache quelques plaintes.
Vadrouilleur
France, 1907 : Qui aime à vadrouiller. Même sens que vadrouillard.
Que les étudiants émergent de milieux disparates, qu’ils aient subi des entraînements différents, qu’ils se proposent des fins diverses et que, d’ailleurs, un tout jeune homme puisse retenir la symphonie des passions humaines, l’actualité s’embarrasse peu de ces complications, qui se prêtent mal à l’information rapide. Simpliste, il lui suffit de la rencontre d’un vadrouilleur gris pour conclure à l’ivrognerie de toute une génération, quand ce n’est pas à l’alcoolisme du siècle.
(Joseph Caraguel)
Valcolorois
France, 1907 : Habitant de Vaucouleurs.
Vaucouleur est une ville bâtie en amphithéâtre face à la Meuse. Ce cours d’eau traverse en cet endroit de riantes prairies qui, au temps de la floraison, sont émaillées de fleurs de toutes nuances. La multiplicité des tons qu’on y rencontre a fait donner à cette région le nom de val des couleurs, puis, par la suite, Vaucouleurs.
(J. Monilan, L’Écho du Public)
Verre de consolation
France, 1907 : Verre d’eau-de-vie.
Ce n’est pas le labeur qui envoie aux cabanons des fous les gens du peuple : cest l’alcool. Ôtez l’alcool, le verre de consolation — lugubre et atrocement mensonger — à l’ouvrier, il reste robuste et puissant, malgré la tâche quotidienne. L’alcool des êtres intelligents, c’est l’ambition impatiente et qui se grise de rêves malsains, s’enfonce aussi dans un alcoolisme spécial.
(Jules Claretie)
Via
France, 1907 : Voie, rue ; italianisme.
Et pourtant, dans tout ce quartier empestant l’anis, le blanc gras et l’alcool, c’est le défilé de toutes les rues célèbres dans les annales du crime et de la prostitution, la rue de la Bouterie, la rue Coutellerie, la rue Saint-Laurent, la rue de l’Amandier, la rue Ventomagy, enfin La vue d’Aline ou Pranzini, encore tout chaud de l’égorgement de Mme de Montille, alla bêtement s’échouer et se faire prendre avec sa passivité d’aventurier gras et jouisseur, en bon Levantin qu’il était, cet assassin à peau fine dont le cadavre adoré des femmes étonna même les carabins ; et puis autour de la place Neuve, la rue de la Rose (cette antithèse !) et toutes les via puantes affectées aux Italiens.
(Jean Lorrain)
Voir rouge
France, 1907 : Être pris du désir de tuer, de verser le sang.
Le pire alcoolisme, on ne saurait trop le répéter, est celui de l’absinthe. Il offre ceci de particulier de pousser à la violence encore plus qu’au délire. Beaucoup de buveurs d’absinthe ne déraisonnent pas sous l’influence de ce poison, qui ne les grise point, Mais, pour peu qu’on les excite en les contrariant, qu’on les vexe dans leur vanité, qu’on les blesse dans leur intérêt, qu’on allume leur colère, même sans le vouloir, ils voient rouge. Même les plus naturellement pacifiques deviennent des bêtes féroces déchaînées soudainement, capables de stupides et abominables forfaits.
(Thomas Grimm, Le Petit Journal)
Argot classique, le livre • Telegram