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Addition

Larchey, 1865 : Carte à payer.

C’est l’addition même de l’un de ces repas-là.

(Delvau)

Ce néologisme fort juste s’explique de lui-même.

Delvau, 1866 : s. f. Ce que nos pères appelaient la carte à payer, ce que les paysans appellent le compte, et les savants en goguettes le quantum.

Rigaud, 1881 : Carte à payer chez le restaurateur, le total des objets de consommation.

Les gens qui suivent les modes disent l’addition.

(Eug. Wœstyn, Physiologie du dîneur)

On n’a jamais souffert que le mot addition fût prononcé au Café de Paris. C’est ce que les gens bien élevés appellent la carte.

(Nestor Roqueplan, Parisine)

Malgré l’indignation de Nestor Roqueplan, le mot addition a prévalu ; il est généralement employé par quatre-vingt-dix-neuf consommateurs sur cent.

Beurre

d’Hautel, 1808 : C’est entré là-dedans comme dans du beurre. Pour dire tout de go, librement, sans aucun effort.
Il est gros comme deux liards de beurre, et on n’entend que lui. Se dit par mépris d’un marmouset, d’un fort petit homme, qui se mêle dans toutes les affaires et dont la voix se fait entendre par-dessus celle des autres.
Promettre plus de beurre que de pain. Abuser de la crédulité, de la bonne-foi de quelqu’un ; lui promettre des avantages qu’on ne peut tenir.
Des yeux pochés au beurre noir. Yeux meurtris par l’effet d’une chute, d’un coup, ou d’une contusion quelconque.
C’est bien son beurre. Pour, cela fait bien son affaire ; c’est réellement ce qui lui convient.

Vidocq, 1837 : s. m. — Argent monnoyé.

Larchey, 1865 : Argent. — V. Graisse.

Nous v’là dans le cabaret
À boire du vin clairet,
À ct’heure
Que j’ons du beurre.

(Chansons, Avignon, 1813)

Mettre du beurre dans ses épinards : Voir augmenter son bien-être. — On sait que les épinards sont la mort au beurre.
Avoir du beurre sur la tête : Être couvert de crimes. — Allusion à un proverbe hébraïque. V. Vidocq. Beurrier : Banquier (Vidocq).

Delvau, 1866 : s. m. Argent monnayé ; profit plus ou moins licite. Argot des faubouriens. Faire son beurre. Gagner beaucoup d’argent, retirer beaucoup de profit dans une affaire quelconque. Y aller de son beurre. Ne pas craindre de faire des frais, des avances, dans une entreprise.

Rigaud, 1881 : Argent.

La Rue, 1894 : Argent (monnaie). Synonymes : braise, carme, nerf, blé, monarque, galette, carle, pognon, michon, cercle, pilon, douille, sauvette, billes, blanc, mitraille, face, philippe, métal, dalles, pèze, pimpions, picaillon, noyaux, quibus, quantum, cuivre, vaisselle de poche, zozotte, sonnettes, auber, etc. Milled, 1.000 fr. Demi-sac, 500 fr. Pile, mètre, tas, livre, 100 fr. Demi-jetée, 50 fr. Signe, cigale, brillard, œil-de-perdrix, nap, 20 fr. Demi-signe, 10 fr. Tune, palet, dringue, gourdoche, 5 fr. Escole, escaletta, 3 fr. Lévanqué, arantequé, larante, 2 fr. Linvé, bertelo, 1 fr. Grain, blanchisseuse, crotte de pie, lisdré, 50 cent. Lincé, 25 cent. Lasqué, 20 cent. Loité, 15 cent. Lédé, 10 cent. (Voir largonji). Fléchard, rotin, dirling, broque, rond, pétard, 5 cent. Bidoche, 1 cent.

Rossignol, 1901 : Bénéfice. Une bonne qui fait danser l’anse du panier fait son beurre. Un commerçant qui fait ses affaires fait son beurre. Un domestique qui vole ses maîtres sur le prix des achats fait son beurre. Le domestique, né à Lisieux, qui n’est pas arrive après vingt ans de Service à se faire des rentes parce que son maître, né à Falaise, est plus Normand que lui, n’a pas fait son beurre.

France, 1907 : Argent monnayé, profit de quelque façon qu’il vienne ; argot des faubouriens. Les synonymes sont : braise, carme, nerf, blé, monarque, galette, carte, pognon, michon, cercle, pilon, douille, sauvette, billes, blanc, mitraille, face, philippe, métal, dalles, pèze, pimpions, picaillon, noyaux, quibus, quantum, cuivre, vaisselle de poche, zozotte, sonnettes, etc.
Faire son beurre, prélever des bénéfices plus ou moins considérables, honnêtes ou non ; y aller de son beurre, ne pas hésiter à faire des frais dans une entreprise ; c’est un beurre, c’est excellent ; au prix où est le beurre, aux prix élevés où sont toutes les denrées, argot des portières.

Il faut entendre un restaurateur crier : « L’addition de M. le comte ! » pour s’apercevoir que la noblesse, de nos jours, pas plus que du temps de Dangeau, n’est une chimère. Pour une jeune fille dont le père s’appelle Chanteaud, pouvoir signer « comtesse » les billets aux bonnes amies qui ont épousé des Dupont et des Durand, c’est tout ! Remplacer le pilon ou le mortier, armes dérisoires de la rue des Lombards, par un tortil élégant surmontant des pals, des fasces, des croix ou des écus semés sur des champs de sinople, quel charmant conte de fées ! Et ça ne coûte que trois cent mille francs ; c’est pour rien, au prix où est le beurre.

(Edmond Lepelletier, Écho de Paris)

Avoir du beurre sur la tête, être fautif, avoir commis quelque méfait qui vous oblige à vous cacher. Cette expression vient évidemment d’un proverbe juif : « Si vous avez du beurre sur la tête, n’allez pas au soleil ; il fond et tache. »
Mettre du beurre dans ses épinards, se bien traiter, car, suivant les ménagères, les épinards sont la mort au beurre. Les politiciens ne visent qu’à une chose : à mettre du beurre dans leurs épinards.

Je pense que c’est à la politique des groupes que l’on doit la médiocrité presque universelle qui a éclaté dans la crise actuelle. Le député entre à la Chambre par son groupe, vote avec son groupe, a l’assiette au beurre avec lui, la perd de même. Il s’habitue à je ne sais quelle discipline qui satisfait, à la fois, sa paresse et son ambition. Il vit par une ou deux individualités qui le remorquent.

(Germinal)

Champoreau

Delvau, 1866 : s. m. Café à la mode arabe, concassé et fait à froid, — dans l’argot des faubouriens qui ont été troupiers en Afrique. Pour beaucoup aussi, c’est du café chaud avec du rhum ou de l’absinthe.

Merlin, 1888 : En Afrique, le champoreau est une sorte de café composé d’orge grillé ou de gland doux, additionné de sirop à la gélatine ; en France, dans les casernes, c’est le café froid ou chaud, quand ce n’est pas, comme dans certaines cantines de notre connaissance, un mélange indéfinissable, quelque chose comme du noir de fumée délayé dans l’acide nitrique.

France, 1907 : Boisson en usage en Algérie, d’où elle est passée en France, qui est simplement du café versé sur de l’eau-de-vie ou toute autre liqueur, et non, comme le dit Lorédan Larchey, « sur du café au lait très étendu d’eau ». Le champoreau se distingue du gloria en ce sens qu’il est servi dans un verre au lieu d’une tasse et que le café y est versé sur la liqueur au lieu de la liqueur sur le café, ce qui, d’après les amateurs, n’a pas du tout le même goût.
Il faut ajouter que le champoreau, tel que le prennent actuellement les soldats et les colons d’Afrique, n’est pas le même que celui de l’officier qui lui donna son nom et où l’eau-de-vie était remplacée par l’absinthe.

Le douro, je le gardais précieusement, ayant grand soin de ne pas l’entamer. J’eusse préféré jeûner un long mois de champoreau et d’absinthe.

(Hector France, Sous le Burnous)

Charger

d’Hautel, 1808 : Il est chargé comme un mulet. Pour dire très-chargé, surchargé de travaux et de peines.
Chargé de ganaches. Se dit d’un homme qui a de grosses mâchoires.
Charger. Pour exagérer, folâtrer, faire des bouffonneries, des farces.
Charger un récit, un portrait. En exagérer les détails, les circonstances et les traits.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Enlever un décor. Argot des coulisses. C’est la manœuvre contraire à Appuyer.

Rigaud, 1881 : Enlever un décor, — dans le jargon du théâtre.

Chargez là-haut… les bandes d’air… Chargez encore… là… bien.

(Ed. Brisebarre et Eug. Nus, la Route de Brest, 1857)

Rigaud, 1881 : Prendre un voyageur, — dans le jargon des cochers de fiacre. — Avoir trouvé acquéreur, — dans celui des filles.

Merlin, 1888 : Pour les cavaliers, sortir en ville, faire une sortie.

Fustier, 1889 : Verser du vin, remplir un verre de liquide.

Charge-moi vite une gobette de champoreau.

Traduction : Sers-moi un verre de café additionné d’eau-de-vie. (Réveil, 1882)

France, 1907 : Enlever un décor. Placer le décor se dit appuyer.

France, 1907 : Verser à boire.

Cheminée (billard à)

France, 1907 : Jeu de hasard.

Vous allez voir ce que peut faire un mathématicien quand la société l’a embêté et qu’il se venge. Ils entrèrent dans une fosse mystérieuse qui avait pour enseigne un monstre à cinq pattes conservé dans l’esprit-de-vin. La baraque était divisée par un rideau de toile. Dans l’arrière-pièce, Panpan avait installé son billard à cheminée. Il déballa l’objet d’une petite caisse qui ressemblait à un banc, afin de donner le change à la police si elle descendait dans la baraque. La forme de l’appareil était d’un billard en plan incliné, à la base duquel on voyait des cases numérotées. Panpan enferma huit billes dans un gobelet, et, par une petite cheminée, les répandit sur le billard. Puis il additionna rapidement le total des chiffres inscrits sur ces cases.

(Hugues Le Roux, Les Larrons)

Coco

d’Hautel, 1808 : Nom d’amitié que l’on donne aux petits garçons.
C’est aussi un terme mignard et cajoleur dont les femmes gratifient leurs maris ou leurs bien aimés, pour en obtenir ce qu’elles désirent.

d’Hautel, 1808 : Tisanne rafraîchissante, faite de chiendent, de réglisse et de citron, que l’on vend à Paris dans les promenades publiques. Boire un verre de coco.
Coco
signifie aussi eau-de-vie, rogome, brande-vin.
Boire le coco. C’est boire l’eau-de-vie le matin à jeun, suivant l’usage des journaliers de Paris.

Larchey, 1865 : Cheval.

Ce grossier animal qu’on nomme vulgairement coco.

(Aubryet)

Larchey, 1865 : Homme peu digne de considération.

Joli Coco pour vouloir me faire aller.

(Balzac)

Larchey, 1865 : Nom d’amitié.

J’vais te donner un petit becquau. Viens, mon coco.

(Dialogue entre Zuzon et Eustache, chanson, 1836)

Delvau, 1866 : s. m. Boisson rafraîchissante composée d’un peu de bois de réglisse et de beaucoup d’eau. Cela ne coûtait autrefois qu’un liard le verre et les verres étaient grands ; aujourd’hui cela coûte deux centimes, mais les verres sont plus petits. O progrès !

Delvau, 1866 : s. m. Cheval, — dans l’argot du peuple. Il a graissé la patte à coco. Se dit ironiquement d’un homme qui s’est mal tiré d’une affaire, qui a mal rempli une commission.

Delvau, 1866 : s. m. Eau-de-vie, — dans l’argot des faubouriens.

Delvau, 1866 : s. m. Gorge, gosier, — dans le même argot [des faubouriens]. Se passer par le coco. Avaler, boire, manger.

Delvau, 1866 : s. m. Homme singulier, original, — dans le même argot [des faubouriens]. Joli coco. Se dit ironiquement de quelqu’un qui se trouve dans une position ennuyeuse, ou qui fait une farce, désagréable. Drôle de coco. Homme qui ne fait rien comme un autre.

Delvau, 1866 : s. m. Œuf, — dans l’argot des enfants, pour qui les poules sont des cocottes.

Delvau, 1866 : s. m. Tête, — dans l’argot des faubouriens, qui prennent l’homme pour un Coco nucifera. Coco déplumé. Tête sans cheveux. Redresser le coco. Porter la tête haute. Monter le coco. Exciter le désir, échauffer l’imagination.

Rigaud, 1881 : Gosier. — Se passer quelque chose par le coco, manger, boire.

Rigaud, 1881 : Individu, particulier. Ne s’emploie guère qu’accolé au mot joli, dans un sens ironique : C’est un joli coco.

Rigaud, 1881 : Pour eau-de-vie, avait déjà cours au siècle dernier.

Elle lui fit payer du coco.

(Cabinet satirique)

Aujourd’hui on entend par coco, de la mauvaise eau-de-vie, de l’eau-de-vie fortement additionnée d’eau. — Marchand de coco, marchand de vin. Allusion à l’eau que le débitant met dans le vin et les liqueurs.

Rigaud, 1881 : Tête ; allusion de forme. Se monter le coco, s’illusionner, se monter la tête.

France, 1907 : Cheval. Ce mot est employé surtout dans la langue du troupier.

Pour faire un vrai soldat, et devenir par la suite un bon officier, il faut avoir tiré toutes les ficelles du métier et savoir : balayer la chambrée ; cirer la planche à pain ; bichonner Coco…

(Hector France, L’Homme qui tue)

France, 1907 : Gosier ; argot populaire. Colle-toi ça ou passe-toi ça dans le coco.

France, 1907 : Mauvais vin on mauvaise eau-de-vie. Allusion à la fade boisson que vendent les marchands de coco.

France, 1907 : Tête. Avoir de coco déplumé, être chauve ; avoir le coco fêlé, être fou. Dévisser le coco, étrangler. Se monter de coco, s’exciter.
Jean Richepin, dans ses compliments de nouvelle année, souhaite, entre autres :

À Barbier, de trouver l’écho
De la voix qui cria les lambes,
Et, pour lui monter le coco,
Du poil à gratter dans les jambes.

Graisser la patte à Coco, gagner quelqu’un en lui donnant de l’argent. S’emploie aussi dans un mauvais sens, précédé de vilain ou de joli : Vilain coco ! joli chien ! ou bien il signifie simplement un individu.

Parmi les socialos politicards, il peut y avoir des cocos qui ont de l’honnêteté, mais qué que ça prouve ? Rien, sinon qu’ils manquent de flair.

(Almanach du Père Peinard, 1894)

France, 1907 : Triste sire, homme méprisable ou, tout simplement, dont on n’est pas satisfait. Le mot est généralement précédé des adjectifs joli, fameux, ou vilain.

— Ah ! vous êtes un fameux gaillard ! un joli coco ! Vous arrivez comme le marquis de Chose-verte, trois heures après la bataille. Vous pouvez bien tourner les talons, et remporter votre lard pourri. Avez-vous du liquide, au moins ?

(Hector France, Sous le Burnous)

— Et v’là qu’elle est lâchée salement par un vilain coco Il est vrai que des filles qui n’ont pas le sou et qui ne savent même pas éplucher une salade, ne sont pas d’un placement avantageux, ni facile, par conséquent !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

C’est aussi un nom d’amitié :

J’vais te donner un p’tit bécot,
Viens, mon coco !

Député de buvette

France, 1907 : Représentant de la nation qui n’est bon à rien, si ce n’est à voter, et dont la principale occupation est de se faire servir des consommations à la buvette de la Chambre ; argot des coulisses parlementaires.

— Voyons, chère petite, vous n’êtes plus dans votre province, n’est-ce pas ? Vous êtes à Paris et votre mari est député. Vous appartenez au monde officiel. Avez-vous un mari dans le genre de Lebossard, une manière d’ivrogne qui ne deviendra jamais que ce qu’on appelle, dans notre langage, des députés de buvette ou des « machines à voter » ? Non, vous avez un mari qui à déjà la réputation d’être intelligent et travailleur et sur lequel on fonde des espérances. Donc, vous n’êtes pas un zéro dans le monde officiel, vous êtes un chiffre, vous vous additionnez, et vous n’aurez qu’une chose contre vous, chose qui est plus utile dans le monde officiel que dans n’importe quel monde : vous n’avez pas d’argent.

(Edgar Monteil, Le Monde officiel)

Douloureuse

Rigaud, 1881 : Dans le « pittoresque argot parisien de bas étage, la douloureuse est tout simplement la carte à payer, autrement dit l’addition. » (X. de Montépin, Le Fiacre no 13)

La Rue, 1894 : La carte à payer.

Rossignol, 1901 : Note à payer.

France, 1907 : Note à payer.

On arrive au bal de l’Opéra, tout frais, tout mignon, tout pimpant, bien brossé, plein d’illusions, et l’on s’en retourne couvert de poussière, harassé, avec sa blanchisseuse ou la fille de sa concierge au bras, supercherie dont on ne s’aperçoit qu’au moment de la douloureuse, et l’on rentre chez soi avec cinq louis de moins dans son porte-monnaie, quelquefois avec un œil au beurre noir, un mal de tête atroce, et, malgré cela, avec l’envie de recommencer le samedi suivant.

(Léon Rossignol, Lettres d’un mauvais jeune homme à sa Nini)

Je vous jure que c’est odieux, attristant au delà de tout de ne pouvoir ainsi jamais s’abandonner aux tentations qui vous assaillent autant qu’un saint Antoine, croire à rien de ce qui vaut la peine de s’emballer, de ce qui sent un peu l’amour, de demeurer sans trêve sur le qui-vive, d’avoir cette perpétuelle arrière-pensée que ces regards alliciants, ces frôlements pervers, cette gentillesse, ces détraquantes coquetteries, ces lèvres qui s’offrent sont une comédie, un long mensonge, qu’on se fiche de l’homme, qu’on lui monte, comme on dit, un bateau, qu’on ne pense qu’à lui tendre un piège, qu’à profiter de sa faiblesse, qu’à acquitter en monnaie de singe une douloureuse dont on est embarrassée et devant laquelle renâcle l’amant peut-être aux abois.

(Champaubert, Le Journal)

Écorcher

d’Hautel, 1808 : Être écorché. Être rançonné ; payer trop cher ce que l’on achète.
On dit d’un traiteur chez lequel il faut donner beaucoup d’argent pour dîner, qu’on est écorché quand on va chez lui.
Beau parler n’écorche point la langue.
Signifie qu’il ne coûte pas plus de parler civilement qu’avec arrogance.
Écorcher un auteur. L’entendre mal, ou le traduire à contre-sens.
Il est brave comme un lapin écorché. Se dit d’un poltron ; d’un homme pusillanime et lâche.
Écorcher le renard. Pour dire, vomir, dégobiller, regorger.
Écorcher les oreilles. Prononcer mal ; parler mal devant quelqu’un qui est instruit.
Autant fait celui qui tient que celui qui écorche. Signifie que le recéleur est aussi coupable que le voleur même.
Il crie comme si on l’écorchoit. Se dit d’une personne délicate, et aimant à crier ; qui fait beaucoup de bruit pour rien.
Faire quelque chose à écorche cul. En rechignant ; de mauvaise grace.
Il faut tondre les brebis, mais non pas les écorcher. Il faut plumer la poule, etc. Voyez Crier.

Delvau, 1866 : v. a. Surfaire un prix, exagérer le quantum d’une addition, de façon à faire crier les consommateurs et à les empêcher de revenir.

Rigaud, 1881 : Faire payer un objet deux ou trois fois sa valeur ; c’est la qualité dominante chez la plupart des boutiquiers de Paris dont les boutiques sont placées, sans doute, sous le patronage de Saint Barthélémy.

France, 1907 : Surfaire un prix ; présenter un compte d’apothicaire. Écorcher une langue, la mal parler. Écorcher les auteurs, les mal traduire.

Pour signer la paix, la Prusse a exigé de la France une indemnité de guerre de cinq milliards.
Ce n’est pas seulement en parlant que les Allemands écorchent le français.

On dit aussi écorcher un rôle.

À cette époque aussi, Albert Glatigny, dégingandé, si long qu’il était sans fin, si souple qu’il était sans consistance, Glatigny écrivait ses poèmes archi-lyriques ; mais il était, en même temps, acteur à un petit théâtre de banlieue, ce qui lui dont à manger à peu près chaque jour. Or, un matin, Théodore de Banville surpris ledit Glatigny en train de répéter le rôle d’Achille dans l’Iphigénie de Racine.
— Eh quoi ! sécria-t-il, tu vas jouer une pièce de ce… monsieur ?
— Parbleu ! répondit Glatigny ; et c’est précisément parce que je l’exècre que je le joue. Car personne, songes-y bien, personne ne lui fit plus de tort que je ne lui en prépare à ce moment.
Alors comme Banville demeurait soupçonneux :
— Théodore, ajouta Glatigny, viens seulement, ce soir, au théâtre de Montmartre : et tu verras comment je le joue, ce polisson, tu verras comment je l’écorche !

Étriller

d’Hautel, 1808 : Il été a bien étrillé. Pour dire vivement réprimandée, corrigé avec rudesse. On entend aussi par cette locution, que quelqu’un a essuyé une grosse perte, a fait une forte maladie.
On y est bien étrille. Se dit d’un traiteur qui écorche ses hôtes.

Delvau, 1866 : v. a. Donner des coups, — dans l’argot du peuple. Signifie aussi : Voler, surfaire un prix, surcharger une addition.

France, 1907 : Donner des coups.

France, 1907 : Voler, surfaire un prix.

Faire cru

France, 1907 : Se servir de teintes crues en peinture, par exemple de bleu ou de rouge sans addition d’une autre couleur.

Gandin

Delvau, 1864 : Imbécile bien mis qui paie les filles pour qu’elles se moquent de lui avec leurs amants de cœur. Il reste une consolation aux gandins qui grappillent dans les vignes amoureuses après ces maraudeurs de la première heure, c’est de se dire :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !

(A. Delvau)

Nous soupions au sortir du bal. Quelques gandins,
Portant des favoris découpés en jardin,
Faisaient assaut d’esprit avec des femmes rousses.

(Th. De Banville)

Larchey, 1865 : Dandy ridicule. Du nom d’un personnage de vaudeville.

L’œillet rouge à la boutonnière, Les cheveux soigneusement ramenés sur les tempes comme deux gâteaux de pommade, le faux-col, les entournures, le regard, les favoris, le menton, les bottes ; tout en lui indiquait le parfait gandin, tout, jusqu’à son mouchoir fortement imprégné d’essence d’idiotisme.

(Figaro, 1858)

Delvau, 1866 : s. m. Amorce, paroles fallaces, — dans l’argot des marchandes du Temple. Monter un gandin. Raccrocher une pratique, forcer un passant à entrer pour acheter.

Delvau, 1866 : s. m. Coup monté ou à monter, — dans l’argot des voleurs. Hisser un gandin à quelqu’un. Tromper.

Delvau, 1866 : s. m. Oisif riche qui passe son temps à se ruiner pour des drôlesses, — et qui n’y passe pas beaucoup de temps, ces demoiselles ayant un appétit d’enfer. Le mot n’a qu’une dizaine d’années. Je ne sais plus qui l’a créé. Peut-être est-il né tout seul, par allusion aux gants luxueux que ces messieurs donnent à ces demoiselles, ou au boulevard de Gand (des Italiens) sur lequel ils promènent leur oisiveté. On a dit gant-jaune précédemment.

Rigaud, 1881 : Dandy dégénéré. Homme à la mise recherchée, prétentieuse et ridicule. D’où vient-il ? Est-ce de gant ? Est-ce de l’ancien boulevard de Gand ? Est-ce du nom d’un des personnages — Paul Gandin — des Parisiens de la Décadence, de Th. Barrière ? Est-ce de gandin, attrape-nigaud, en retournant la signification : nigaud attrapé ? Est-ce de dandy, avec changement du D en G, addition d’un N et réintégration de l’Y en I ? Je ne sais. — Le gandin s’éteignit en 1867, en laissant sa succession au petit-crevé qui creva en 1873, en léguant son héritage au gommeux, qui le léguera à un autre, et ainsi de suite jusqu’à la consommation des siècles.

Rigaud, 1881 : Duperie, attrape-nigaud. Hisser un gandin à un gonse, tromper un individu. — Monter un gandin, — dans le jargon des revendeurs du Temple, signifie chauffer l’article, harceler le client pour lui faire acheter quelque chose.

Rigaud, 1881 : Fort, — dans le jargon des barrières. Il est rien gandin.

Fustier, 1889 : Honnête, convenable, gentil. Argot du peuple.

Autrefois on avait deux sous de remise par douzaine. À présent, on les prend (des pièces de cuivre) chez Touchin. Il ne donne rien, ce muffle-là. Vrai ! c’est pas gandin !

(Fournière, Sans métier)

La Rue, 1894 : Duperie. Coup monté. Riche oisif.

France, 1907 : Riche oisif, jeune fainéant dont le père a travaillé sa vie durant pour qu’il passe la sienne à ne rien faire, parasite social. C’est le successeur et l’imitateur des lions du temps de Louis-Philippe, qui succédèrent eux-mêmes aux dandys et aux fashionables de la Restauration, aux beaux de l’empire, engendrés par les incroyables et les muscadins du Directoire, fils des petits maîtres de la fin du règne de Louis XV, descendants des talons rouges et des roués de la Régence, neveux des marquis de Louis XIV. Le nom de gandin parait pour la première fois en 1854 dans une pièce de Théodore Barrière, Les Parisiens, porté par un élégant ridicule, mais il ne se répandit guère dans le publie avant 1858. Gandin vient-il du boulevard de Gand, devenu le boulevard des Italiens et qui était la promenade habituelle des jeunes et riches oisifs, ou, suivant quelques étymologistes, du patois beauceron gandin, dont les éleveurs de la Beauce désignent le jeune mouton ? La bêtise, la simplicité, la passivité du mouton adolescent qui suit pas à pas celui qui le précède, et les instincts moutonniers, l’épaisse imbécillité de ces jeunes abrutis qui se copient tous en habits, en langage et en gestes offrent quelque créance à la seconde version. Cependant le public parisien ignore le patois de la Beauce, gandin adolescent mouton est inconnu sur le boulevard, et pour cette raison nous nous en rapporterons à la première.

Cigare aux dents, lorgnon dans l’œil,
Chaussé par Fabre, habillé par Chevreuil,
Un de ces élégants dont l’esprit reste en friche,
Nommés gandins hier, cocodès aujourd’hui,
Et qui nonchalamment promènent leur ennui
Depuis la Maison d’Or jusques au Café Riche…

(J.-B. de Mirambeaux)

Adieu, gandins infects, drôlesses éhontées, vous tous, abrutis qui, depuis ma majorité, n’avez cessé de jeter un froid dans mon existence. Je vous lâche !

C’était à l’Ambigu, la jeune X… des Folies Dramatiques se pavanait dans une avant-scène en compagnie de plusieurs crétins, tous gandins, et plus bêtes les uns que les autres, par conséquent.

(Léon Rossignol, Lettres d’un Mauvais jeune homme à sa Nini)

On l’emploie adjectivement dans le sens de beau, élégant.

— Il est pourtant gandin, mon panier, insiste le gitane avec le plus pur accent du faubourg Antoine ; étrennez-moi, Monsieur, ça vaut une thune et à deux balles je vous le laisse.

(Jean Lorrain)

Gigolette

Delvau, 1864 : Drôlesse de quinze à seize ans qui débute dans la vie en même temps que dans le vice et qui est du bois — pourri — dont on fait les putains.

La gigolette est une adolescente, une muliérocule… qui tient le milieu entre la grisette et la gandine, — moitié ouvrière et moitié-fille.

(A. Delvau)

Delvau, 1866 : s. f. Jeune fille qui a jeté sa pudeur et son bonnet pardessus les moulins, et qui fait consister son bonheur à aller jouer des gigues dans les bals publics, — surtout les bals de barrière.
Je crois avoir été un des premiers, sinon le premier, à employer ce mot, fort en usage dans le peuple depuis une quinzaine d’années. J’en ai dit ailleurs (Les Cythères parisiennes) ; « La gigolette est une adolescente, une muliéricule. Elle tient le milieu entre la grisette et la gandine, — moitié ouvrière et moitié fille. Ignorante comme une carpe, elle n’est pas fâchée de pouvoir babiller tout à son aise avec. le gigolo, tout aussi ignorant qu’elle, sans redouter ses sourires et ses leçons. »

Rigaud, 1881 : Apprentie ouvrière doublée d’une danseuse de bals publics. Comme son mâle, le gigolo, type éteint, la gigolette est venue à l’époque du succès des Mystères de Paris. C’est Rigolette encanaillée, bastringueuse, avec changement de la première lettre.

Virmaître, 1894 : Fille des faubourgs qui, à l’âge ou les autres vont encore à l’école, a déjà jeté son bonnet par dessus la Tour Eiffel. La gigolette travaille pour l’amour de l’art. Comme elle fréquente les bals publics où elle gigotte avec frénésie, l’expression gigolette est indiquée (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Femme légère, au point de vue mœurs.

France, 1907 : Grisette, coureuse de bals publics, maîtresse de souteneur.
D’après Jean Richepin, autorité en la matière, gigolette viendrait de gigue qui signifie non seulement en argot, mais en français, jambe. Une gigolette est donc une femme qui joue des jambes, c’est-à-dire qui danse. Mais dans le sens attaché à ce mot, une gigolelte n’est pas seulement une danseuse, c’est surtout une gourgandine, la maîtresse d’un gigolo, une raccrocheuse enfin. Nous trouvons alors son étymologie en anglais dans les mots giglot et gigglett signifiant tous deux coureuse, fille lascive, impudique, ce qui répond à notre cas. Giglot et gigglett dérivent du saxon geagl, folâtre, gai, bruyant, peu scrupuleux en matière de morale.
Cette origine nous semble plus naturelle que celle donnée par Berey, connu comme poète argotique sous le pseudonyme de Blédort :
« Ce mot, dit-il, avec l’acceptation actuelle, existe en argot depuis une quinzaine d’années. Dans le numéro 36 du Chat Noir (sept. 1882), on trouve ce vers :

… En f’sant masser ma gigolette.

Gigolo, dont c’est le féminin, vient des pronoms personnels moi, toi, soi ; en patois, mé, té, sé ; en argot, mézigo, tésigo, sézigo ou mézig, tésig, sézig. L’argot déforme les mots par addition ou suppression ; ainsi s’est formé le mot zig, devenu par altérations successives : zigoyo, gigoyo, et enfin gigolo. »
M. François Deloncle, qui se rallie à l’opinion de Jean Richepin, a trouvé dans différents textes du XVIIe et du XVIIIe siècle les mots gigole, gigolan et gigolard, danse, dansant et danseur. Gigolette, d’après lui, n’a paru qu’en 1836.
Tout cela ne fait que confirmer l’étymologie anglaise de giglot et gigglett, femme qui aime à lever la jambe.

Autrefois, femme de rapport,
D’un’ Terreur d’la Villette
J’étais l’unique et cher trésor ;
J’étais la gigolette
À Totor,
J’étais sa gigolette…

(L’Imagier : L. D)

Dire que pendant qu’à Nanterre
Les couples se roulent à terre,
Avec des gestes immoraux
À la Morgue les gigolettes,
En voyant nos tristes binettes,
Rigolent devant les carreaux !!!

(Georges Prud’homme)

Grat

France, 1907 : Endroit d’une basse-cour où les poules ont gratté.

France, 1907 : Petit larcin, grattage. On dit plus communément gratte.

— Oh ! je ne veux pas grever ton budget, n’aie pas peur ! Mais rien ne t’empêcherait de me faire accorder une grat, en sus de mon avancement.

Effectivement, au 1er janvier suivant, M. de Massonge était nommé chevalier de la Légion d’honneur, et celle que la vertueuse Paula Stradelli qualifiait si aimablement de « femme de mauvaise vie » palpait mille balles, non pas de grat, il est vrai, mais d’indemnité, ce qui était tout comme, d’indemnité pour travail supplémentaire. Et quel travail ! Cinq colonnes d’additions, évaluées à raison de deux cents francs la colonne, évaluation tout à fait « raisonnable », comme on voit, besogne ingrate même ; c’était pour rien et donné, autant dire !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Gratte-papier

Larchey, 1865 : Fourrier. — Allusion à ses fonctions de scribe. V. Rogneur.

Delvau, 1866 : s. m. Employé, clerc d’huissier, expéditionnaire etc., — tous les scribes enfin.

Merlin, 1888 : Fourrier.

Virmaître, 1894 : Employé aux écritures (Argot du peuple). V. Chieur d’encre.

France, 1907 : Employé aux écritures, bureaucrate, comptable. On dit aussi rond-de-cuir.

J’interrogeai Victor Considérant sur Fourier, sur son maître ; et il nous parla longuement — avec quelle enthousiaste admiration ! — de cet étrange philosophe, profondément déiste, qu’on trouva mort, à genoux devant son lit, dans l’attitude de la prière, mais qui n’espérait pas en une autre vie et qui voulait que l’humanité se créât son paradis ici-bas. Il nous donna surtout des détails sur les dernières années de Fourier, celles qu’il passa à Paris, perdu dans la foule quand il comptait déjà cependant plusieurs apôtres tout dévoués et tant de disciples fervents. Il nous conta, par le menu, la singulière existence de ce Franc-Comtois, fils d’un humble boutiquier, dont le premier écrit avait attiré l’attention du premier consul, mais qui, par goût de l’obscurité, ne répondit même pas au signe que lui faisait un homme de génie ; de ce petit teneur de livres, qui rêvait de changer la face du monde en enfilant ses manches de lustrine et méditait les lois d’une société nouvelle sans jamais commettre une erreur dans ses additions, — de ce prophète gratte-papier, de ce messie rond-de-cuir.

(François Coppée)

Il semble à Paul, dont le désespoir augmente, que le mauvais destin réussit à le façonner à l’image de ces idiots de gratte-papier entassés dans les bureaux, à côté desquels il se rendra demain, puis après, puis toujours ! Quelle perspective !

(Paul Pourot, Les Ventres)

Au fond, elle était enchantée de voir partir toutes ces filles de boutiquiers et de qratte-papier, qu’elle avait prises au rabais et qui, loin de se plaindre, auraient dû s’estimer très honorées de frayer avec si noble compagnie.

(Albert Cim, Institution de demoiselles)

Grinchir

Ansiaume, 1821 : Voler.

Il ne veut grinchir que dans les entonnes, pour moi niberg.

Bras-de-Fer, 1829 : Voler, prendre.

Vidocq, 1837 : v. a. — Voler. J’ai réuni dans cet article quelques détails sur divers genres de vols. Quelques-uns se commettent encore tous les jours ; d’autres n’ont été commis que par ceux qui les ont inventés.
Grinchir au boulon. Le Grinchissage au Boulon a été inventé, dit-on, par un individu dont les antécedens sont bien connus, et qui a pour la pêche une passion pour le moins aussi grande que celle de certain député juste-milieu. Au reste, si l’individu dont je parle n’est pas l’inventeur du Grinchissage au Boulon, il a du moins excellé dans sa pratique, comme il excella par la suite dans la pratique des vols à la Tire et au Bonjour.
Pour Grinchir au Boulon, il ne s’agit que de passer par l’un des trous pratiqués dans la devanture des boutiques, pour donner passage aux boulons qui servent à les fermer, un fil de fer ou de laiton, terminé par un crochet qui sert à saisir l’extrémité d’une pièce de dentelle qu’on amène ainsi à l’extérieur avec une grande facilité.
Il ne s’agirait, pour se mettre à l’abri de ce genre de vol, que de boucher à l’intérieur l’entrée des boulons par de petites plaques de fer.
Grinchir à la cire. Un ou plusieurs individus se rendent chez un restaurateur, déjeunent ou dînent, et s’emparent d’une ou de plusieurs pièces d’argenterie qu’ils collent sous la table au moyen d’un emplâtre de cire ou de poix. Si le maître de l’établissement s’aperçoit du vol qui vient d’être commis à son préjudice, les coupables n’ont rien à craindre, quand bien même ils seraient fouillés. Il est inutile de dire qu’un compère vient quelques instans après leur départ, enlever les pièces d’argenterie.
Le Grinchissage à la Cire fut inventé, il y a vingt années environ, par une jeune et jolie personne, qui le pratiquait de concert avec sa mère, qui était chargée de venir prendre l’argenterie. Ces deux femmes exercèrent paisiblement pendant deux ans ; mais enfin elles subirent le sort de tous les voleurs : elles furent arrêtées et condamnées. Elles confessèrent, durant l’instruction de leur procès, deux cent trente-six vols de cette nature.
Grinchir à la limonade. Un individu dont la tournure est celle d’un domestique, se présente chez un limonadier, auquel il commande dix, douze, ou même quinze demi-tasses pour Monsieur un tel, qui demeure toujours dans la même rue que le limonadier auquel il s’adresse, mais à l’extrémité opposée. Cela fait, il prend les devans et va se poster sur la porte de livraison dont il a indiqué le numéro, et, lorsqu’il voit venir le garçon, il va au-devant de lui, prend la corbeille qu’il porte, et le prie d’aller chercher de l’eau-de-vie qu’il a oublié de commander. Le garçon, sans défiance, abandonne sa corbeille, et s’empresse d’aller chercher ce qu’on lui demande. Ce n’est que lorsqu’il arrive avec le flacon d’eau-de-vie qu’il apprend, du portier de la maison indiquée, qu’il vient d’être la victime d’un audacieux voleur.
Les traiteurs qui envoient de l’argenterie en ville sont aussi très-souvent victimes des Grinchisseurs à la Limonade. Il ne faudrait cependant, pour éviter leurs pièges, que monter toujours dans les lieux indiqués les objets demandés, et de prendre, auprès du concierge de la maison, des renseignemens minutieux.
Cette dernière précaution surtout ne devrait jamais être négligée. Souvent des intrigans louent un appartement, le font garnir de meubles appartenant à un tapissier. Ils se font ensuite apporter une ou deux fois à dîner par le restaurateur voisin, puis enfin une troisième. Mais alors le nombre des convives est plus considérable, et, pour ne point donner naissance aux soupçons, celui des Grinchisseurs qui joue le rôle de l’Amphytrion a soin de demander un garçon pour aider son domestique à servir les convives. Le dîner fini, le domestique, qui est une des principales chevilles du complot, prépare l’argenterie et disparaît avec elle au moment convenu. Pendant ce temps les maîtres passent au salon pour prendre le café, et y amusent le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns après les autres, trouvé le moyen de s’évader.
Grinchir à la desserte. Le Grinchissage à la Desserte n’est guère pratiqué qu’à Paris. Un individu, vêtu d’un costume de cuisinier, le casque à mèche en tête et le tranche-lard au côté, qui connaît parfaitement la situation de la cuisine et celle de la salle à manger de la maison dans laquelle il veut voler, s’y introduit à l’heure du dîner, et s’il peut arriver dans la salle à manger avant d’avoir été remarqué, il enlève avec dextérité toute l’argenterie que les domestiques ont laissée en évidence, et trouve le moyen de disparaître sans laisser d’autres traces de son passage que le vol qu’il a commis.
Qu’on se figure, s’il est possible, la surprise extrême du maître de logis ; il veut servir le potage et ne trouve point la cuillère, c’est un oubli de la servante ; il la sonne, elle vient, et après bien des pourparlers on trouve le mot de l’énigme.
Ces vols étaient jadis beaucoup plus fréquens qu’aujourd’hui, par la raison toute simple que les plus fameux Grinchisseurs à la Desserte se sont retirés des affaires, et se sont, je crois, amendés ; l’un s’est fait usurier, et l’autre amateur de tableaux.
Grinchir au voisin. Quoique ce vol ne soit pas de création nouvelle, il se commet encore presque tous les jours, et il n’y a pas bien long-temps que la Gazette des Tribunaux entretenait ses lecteurs d’un Grinchissage au Voisin, dont un horloger de la rue Saint-Honoré venait d’être la victime. Un homme vêtu en voisin, c’est-à-dire, suivant la circonstance, enveloppé d’une robe de chambre, ou seulement couvert d’une petite veste, entre chez un horloger et lui demande une montre de prix, qu’il veut, dit-il, donner à sa femme ou à son neveu ; mais, avant d’en faire l’emplette, il désire la montrer à la personne à laquelle elle est destinée. Il prend la montre qu’il a choisie et prie l’horloger de le faire accompagner par quelqu’un auquel il remettra le prix du bijou, si, comme il n’en doute pas, il se détermine à en faire l’acquisition. Il sort, accompagné du commis de l’horloger, et après tout au plus cinq minutes de marche, ils arrivent tous deux devant la porte cochère d’une maison de belle apparence ; le voleur frappe, et la porte est ouverte. « Donnez vous la peine d’entrer, dit-il au commis de l’horloger. — Après-vous, Monsieur, répond celui-ci. — Entrez, je vous en prie, je suis chez moi. — C’est pour vous obéir, » dit enfin le commis qui se détermine à passer le premier ; à peine est-il entré que le voleur tire la porte et se sauve, et lorsque le commis a donné au concierge de la maison dans laquelle il se trouve, les explications propres à justifier sa présence, explications que celui-ci exige avant de se déterminer à tirer le cordon, le voleur est déjà depuis long-temps à l’abri de toute atteinte.
Grinchir aux deux Lourdes. Un individu dont la tournure et les manières indiquent un homme de bonne compagnie, arrive en poste dans une ville, et prend le plus bel appartement du meilleur hôtel ; il est suivi d’un valet de chambre, et aussitôt son arrivée il a fait arrêter un domestique de louage ; ce noble personnage qui mène le train d’un millionnaire, daigne à peine parler aux hôteliers ; il laisse à son valet de chambre le soin de régler et de payer sa dépense ; mais ce dernier, qui n’additionne jamais les mémoires qu’il acquitte, et qui ne prononce jamais le nom de son maître sans ôter son chapeau, remplit de cette commission à la satisfaction générale. Les voies ainsi préparées, l’étranger fait demander un changeur, qui se rend avec empressement à ses ordres, et auquel il montre une certaine quantité de rouleaux qui contiennent des pièces d’or étrangères ; le changeur examine, pèse même les pièces que l’étranger veut échanger contre des pièces de 20 francs ; rien n’y manque, ni le poids, ni le titre ; le prix de change convenu, on prend jour et heure pour terminer. Lorsque le changeur arrive allèché par l’espoir d’un bénéfice considérable, Monsieur le reçoit dans sa chambre à coucher, assis devant un feu brillant, et enveloppé d’une ample robe de chambre ; le changeur exhibe ses pièce d’or ; les comptes faits, le fripon laisse la somme sur une table, et invite le changeur à passer dans son cabinet pour prendre les pièces étrangères qu’il doit recevoir ; durant le trajet de la chambre à coucher au cabinet, l’or du changeur est enlevé par le valet de chambre ; arrivé au cabinet avec le changeur, le noble personnage a oublié la clé de son secrétaire, il s’absente pour aller la chercher, mais au lieu de revenir, il sort par une seconde porte et va rejoindre son valet de chambre.
Ce n’est point toujours à des changeurs que s’adressent les Grinchisseurs aux deux lourdes. C’est ce que prouvera l’anecdote suivante.
Un individu arrive, en 1812 ou 1813, à Hambourg, son domestique ne parle, dans l’hôtel où son maître est descendu, que des millions qu’il possède et du mariage qu’il est sur le point de contracter, mariage qui doit, dit-il, augmenter encore les richesses de cet opulent personnage. La conduite du maître ne dément pas les discours du domestique, il paie exactement, et plus que généreusement ; l’or paraît ne rien lui coûter. Lorsque cet individu crut avoir inspiré une certaine confiance, il fit demander son hôte, et lorsque celui-ci se fut rendu à ses ordres, il lui dit qu’il désirait acheter plusieurs bijoux qu’il destinait à sa future ; mais, que, comme il ne connaissait personne à Hambourg, il le priait de vouloir bien lui indiquer le mieux assorti, le plus honnête des joailliers de la ville. Charmé de cette preuve de confiance, l’hôtelier s’empressa de faire ce que désirait son pensionnaire, et lui indiqua le sieur Abraham Levy. Le fripon alla trouver ce joaillier, et lui commanda pour une valeur de 150,000 fr. de bijoux.
Le jour de la livraison arrivé, le fripon, quoi qu’indisposé, se lève cependant, et vient en négligé recevoir le joaillier dans son salon. Après avoir attentivement examiné les diverses parures, il les dépose dans un des tiroirs d’un magnifique secrétaire à cylindre, qu’il ferme avec beaucoup de soin, mais sur lequel cependant il laisse la clé ; cela fait, il sonne son valet de chambre pour lui demander la clé d’un coffre-fort qui se trouve là. Le domestique ne répond pas, le noble personnage s’impatiente, sonne encore ; le domestique ne donne pas signe de vie ; il sort furieux pour aller chercher lui-même la clé dont il a besoin.
Un quart-d’heure s’est écoulé, et il n’est pas encore revenu. « Il ne revient pas, dit le joaillier au commis dont il est accompagné, cela m’inquiète. » — Cette inquiétude se comprendrait, répond le commis, s’il avait emporté les bijoux avec lui, mais ils sont dans ce secrétaire, nous n’avons donc rien à craindre ; patience, il peut avoir été surpris par un besoin, en allant chercher son domestique. — « Ce que vous dites est vrai, mon cher Bracmann, c’est à tort que je m’alarme, répond Abraham Levy ; mais, cependant, ajoute-t-il en tirant sa montre, voilà trente-cinq minutes qu’il est parti, une aussi longue absence est incompréhensible ; si nous l’appelions ? » Le commis se range à l’avis de son patron, et tous deux appellent monseigneur ; point de réponse. « Mais la clé est restée au secrétaire, dit encore le joaillier, si nous ouvrions ? — Vous n’y pensez pas, M. Abraham, et s’il rentrait et qu’il nous trouvât fouillant dans son secrétaire, cela ferait le plus mauvais effet. » Le joaillier se résigne encore ; mais enfin, n’y pouvant plus tenir, il sonne après trois quarts d’heure d’attente ; les domestiques de l’hôtel arrivent, on cherche le seigneur qu’on ne trouve plus ; enfin, on ouvre le secrétaire. Que le lecteur se représente, si cela est possible, la stupéfaction du pauvre Abraham Levy lorsqu’il vit que le fond du secrétaire et le mur contre lequel il était placé étaient percés, et que ces trous correspondaient derrière la tête d’un lit placé dans une pièce voisine, ce qui avait facilité l’enlèvement des diamans. On courut en vain après les voleurs qui s’étaient esquivés par la seconde porte de l’appartement qu’ils occupaient, et qui étaient déjà loin de Hambourg lorsque le joaillier Abraham Levy s’aperçut qu’il avait été volé. L’un des deux adroits Grinchisseurs aux deux Lourdes dont je viens de parler est actuellement à Paris, où il vit assez paisiblement. Je crois qu’il s’est corrigé.
Quand on échange des pièces d’or, quand on vend des diamans à une personne que l’on ne connaît pas parfaitement, il ne faut pas perdre de vue sa propriété, ni surtout la laisser enfermer.
Les Grinchisseurs aux deux Lourdes escroquent aussi des dentelles de prix. Une adroite voleuse, la nommée Louise Limé, dite la Liégeoise, plus connue sous le nom de la comtesse de Saint-Amont, loua en 1813 ou 1814, l’entresol de la maison sise au coin des rues de Lille et des Saints-Pères. Cet entresol avait deux sorties, l’une sur l’escalier commun, l’autre donnait entrée dans une boutique qui, alors, n’était pas louée. La comtesse de Saint-Amont fit apporter chez elle un nombre de cartons assez grand pour masquer cette seconde entrée. Tout étant ainsi disposé, elle se rendit chez un marchand, auquel elle acheta au comptant pour 36 à 40,000 francs de dentelles. Le lendemain, un commis lui apporte ses emplettes, qu’elle examine avec le plus grand soin ; cela fait, elle prend le carton qui les contient et le place derrière les siens. Un compère, aposté pour cela, l’enlève et s’esquive. Pendant ce temps, la comtesse assise devant un secrétaire compte des écus. Mais, tout-à-coup elle se ravise et dit au commis : « Il est inutile de vous charger, je vais vous payer en billets de banque » Elle remet les écus dans le sac qui les contenait, et passe derrière les cartons. Le commis entend le bruit que fait une clé en tournant dans une serrure ; il croit que c’est la caisse que l’on ouvre. A ce bruit succède un silence de quelques minutes. Le commis suppose que la comtesse compte les billets de banque qu’il va recevoir. Mais enfin, ne la voyant pas revenir, il passe à son tour derrière les cartons, et découvre le pot aux roses. Les recherches de la police, pour découvrir la fausse comtesse de Saint-Amont, furent toutes inutiles ; on n’a jamais pu savoir ce que cette femme était devenue.
Grinchir à Location. On ne saurait prendre, contre les Grinchisseurs à Location, de trop minutieuses précautions, car on peut citer un grand nombre d’assassinats commis par eux. Lacenaire a commencé par Grinchir à Location. Les Grinchisseurs à Location marchent rarement seuls, et, quelquefois, ils se font accompagner par une femme. Ils connaissent toujours le nombre, l’heure de la sortie, des habitans de l’appartement qu’ils veulent visiter. Ils examinent tout avec la plus scrupuleuse attention, et ne paraissent jamais fixés lors d’une première visite, car ils se réservent de voler à une seconde.
Lorsque le moment de procéder est arrivé, l’un d’eux amuse le domestique ou le portier qui les accompagne, tandis que l’autre s’empare de tous les objets à sa convenance. Un Grinchissage à Location réussit presque toujours, grâce à la négligence des serviteurs chargés de montrer aux étrangers l’appartement à louer.
Les Grinchisseurs à Location servent aussi d’éclaireurs aux Cambriolleurs et Caroubleurs. Ils se font indiquer les serrures qui appartiennent au propriétaire, et celles qui appartiennent au locataire ; ils demandent à voir les clés dont ils savent prendre l’empreinte.
Beaucoup de personnes accrochent leurs clés dans la salle à manger, c’est ce qu’elles ne devraient pas faire ; c’est bénévolement fournir aux voleurs le moyen de procéder avec plus de facilité.
Grinchir à la Broquille. Les Grinchisseurs à la Broquille sont, ainsi que les Avale tout cru et les Aumôniers, une variété de Détourneurs ; et, comme eux, ils exploitent les bijoutiers.
Ces derniers donc, s’ils veulent être à l’abri de leurs atteintes, devront avoir les yeux toujours ouverts, et leur montre ou vitrine toujours close ; mais ces précautions, quoique très-essentielles, ne sont que des prolégomènes qui ne doivent pas faire négliger toutes celles dont les evénemens indiqueraient la nécessité. Par exemple : lorsque quelqu’un se présente dans la boutique d’un joaillier pour marchander des bagues ou des épingles, si le marchand ne veut pas courir le risque d’être volé, il ne faut pas qu’il donne à examiner plus de deux bagues à la fois ; si la pratique désire en examiner davantage, il remettra à leur place les premières avant de lui en remettre deux autres ; les baguiers et pelottes devront donc être faits de manière à contenir un nombre déterminé de bagues ou d’épingles.
Malgré l’emploi de toutes ces précautions, le bijoutier peut encore être volé, et voici comme : Un Broquilleur adroit examine du dehors une épingle de prix placée à l’étalage, et il en fait fabriquer une toute semblable par un bijoutier affranchi ; puis après il vient marchander celle qu’il convoite, et comme le prix, quelque modéré qu’il soit, lui paraît toujours trop élevé, il rend au marchand l’épingle qu’il a fait fabriquer, et garde la bonne ; il est inutile de dire que le numéro, la marque, l’étiquette, et jusqu’à la soie qui l’attache, sont parfaitement imités.
D’autres Broquilleurs savent parfaitement contrefaire les anneaux à facettes dont les bijoutiers ont toujours un groupe à la disposition des acheteurs ; l’un d’eux marchande et achète une bague du groupe, dont il sait adroitement faire l’échange ; le bijoutier accroche à sa vitrine un paquet d’anneaux en cuivre, tandis que le voleur s’esquive avec les anneaux d’or.
Souvent encore deux femmes dont la mise est propre, quoiqu’un peu commune, se présentent pour acheter une chaîne, elles sont long-temps à trouver du jaseron dont la grosseur leur convienne, mais lorsqu’elles se sont déterminées elles veulent savoir combien de tours la chaîne devra faire ; pour en prendre la mesure exacte ; l’une d’elles passe plusieurs tours de jazeron autour du col de sa compagne, et avec une petite paire de cisailles, qu’elle tient cachée dans sa main, elle en coupe un morceau plus ou moins long, qui tombe entre la chemisette et le dos. Cela fait, ces femmes conviennent d’en prendre une longueur déterminée, donnent des arrhes et sortent ; elles recommencent plusieurs fois dans la même journée ce vol qu’elles nomment la Détourne à la Cisaille.

un détenu, 1846 : Voler à l’étalage.

Larchey, 1865 : Voler (Vidocq). V. Turbinement, Plan, Douille, Affranchir. — Grinchissage, Vol. V. Parrain.

Delvau, 1866 : v. a. Voler quelque chose. On dit aussi Grincher. Grinchir à la cire. Voler des couverts d’argent par un procédé que décrit Vidocq (p. 205).

Javanais

Larchey, 1865 : « La Crécy parlait le javanais, cet argot de Bréda où la syllabe va, jetée après chaque syllabe, hache pour les profanes le son et le sens des mots, idiome hiéroglyphique du monde des filles qui lui permet de se parler à l’oreille — tout haut. » — Goncourt. — Ex. ; Jaunet, javaunavet ; jeudi, javeudavi ; etc., etc.

Delvau, 1866 : s. m. Langue de convention parlée dans le monde des coulisses et des filles, qui consiste à ajouter après chaque syllabe la syllabe va ou av, ad libitum, de façon à rendre le mot prononcé inintelligible pour les profanes. Les voleurs ont aussi leur javanais, qui consiste à donner des terminaisons en ar et en oc, en al ou en em, de façon à défigurer les mots, soit français, soit d’argot, en les agrandissant.
Quant aux bouchers, étaliers ou patrons, leur javanais consiste à remplacer toutes les premières lettres consonnes d’un mot, par un L et à reporter la première consonne à la fin du mot, auquel on coud une syllabe javanaise. Ainsi pour dire Papier, ils diront Lapiepem, ou Lapiepoc. Pour les mots qui commencent par une voyelle, on les fait précéder et suivre par un L, sans oublier de coudre à la fin une syllabe javanaise quelconque. Par exemple avis se dit Laviloc ou mieux Lavilour. Quelquefois aussi ils varient pour mieux dérouter les curieux ; ils disent nabadutac pour tabac, — quand ils ne disent pas néfoin du tré pour tréfoin, en employant les syllabes explétives na et qui sont du pur javanais, comme av et va.

Rigaud, 1881 : Langage de convention qui consistait, il y a une vingtaine d’années, à intercaler les syllabes va et av entre chaque syllabe. C’était idiot et antieuphonique au dernier point. Les filles parlaient fort couramment le javanais. Il y eut un moment une telle fureur de javanais qu’on vit paraître un journal entièrement écrit dans ce langage stupide.

La Rue, 1894 : Langage de convention qui consiste à intercaler les syllabes va et av entre chaque syllabe pour défigurer les mots.

France, 1907 : Langage de convention qui consiste à déformer les mots usuels en ajoutant à chaque syllabe une syllabe additionnelle de façon à rendre ce mot inintelligible pour ceux qui ne sont pas initiés. Vers la fin du second empire, ce furent les syllabes va et av que l’on ajoutait, ce qui sans doute fit donner à ce jargon le nom de la langue de Java.

Loufoque

Rigaud, 1881 : Fou, — dans l’argot des voleurs ; en remplaçant, comme dans le jargon des bouchers, la première lettre par un L, et rejetant l’F à la fin avec addition de la désinence oque.

Non, c’est pas le père Duchêne qui est loufoque, c’est vous autres qui êtes des ahuris.

(Le père Duchêne, 1879)

La Rue, 1894 : Fou.

Virmaître, 1894 : Fou (Argot des bouchers).

France, 1907 : Homme fantasque, excentrique, un peu timbré. C’est Le mot fou dénaturé par le procédé loucherbème, en remplaçant la première lettre du mot par l et ajoutant la lettre substituée à la fin du mot suivi de la terminaison oque.

Héliogabale faisant au milieu d’un festin attaquer ses convives par des panthères subitement introduites dans la salle et Guillaume II s’affublant pour fêter son hôte d’un vêtement noir semé de têtes de mort ne font qu’un seul et même aliéné.
C’est l’autorité despotique dont ils jouissent qui pousse ainsi les rois à la démence. Aussi, au lieu de s’en égayer, a-t-on toutes les raisons de trembler pour l’avenir des peuples fatalement destinés à tomber entre les mains de pareils loufoques.

(Rochefort)

Songez donc, ils peuvent imprimer que Louise Michel est folle : c’est si bon quand on est ramolli de pouvoir traiter les autres de loufoques !

(Le Père Peinard)

À forc’ de boire, elle devient loufoque,
Et comme ell’ s’tient à pein’ sur ses fum’rons,
Ses locatair’s lui flanquent des horions ;
Elle a parfois les deux yeux à la coque.

(Héros-Cellarius)

On se hasarde :
« Le beau mollet ! »
Qu’on la regarde
Cela lui plait,
Elle se moque
Et rit tout bas
Du vieux loufoque
Qui suit ses pas.

(Victor Meusy)

Mère

d’Hautel, 1808 : La mère. Terme familier et d’amitié, dont on se sert en parlant à une femme âgée et de basse condition.
C’est le ventre de ma mère, je n’y retourne plus. Se dit lorsqu’on s’est tiré d’une affaire où l’on s’étoit imprudemment engagé ; d’un lieu où l’on a couru quelque danger, et où l’on ne veut plus retourner.
Sa mère n’en fait plus. Se dit par raillerie d’un homme qui prend des soins affectés et minutieux de sa personne.
Il veut apprendre à sa mère à faire des enfans. Signifie il veut apprendre à qui en sait plus que lui.
Des contes de la mère l’Oye. Pour dire des contes en l’air, des contes de vieille.
On l’a renvoyée chez sa grand’mère. Se dit d’une personne qui fait une demande indiscrète et que l’on envoie promener.

France, 1907 : Dépôt acide d’un tonneau de vinaigre que l’on emploie dans les ménages, par l’addition répétée du vin pour entretenir la provision acidulée. On appelle aussi de ce nom toute substance propre à provoquer la fermentation.

Noir

d’Hautel, 1808 : C’est sa bête noire. Pour, c’est la chose qu’il déteste le plus, qu’il ne peut souffrir.
Il n’est pas si diable qu’il est noir. Pour, il n’est pas si méchant qu’on le fait ; qu’on ne puisse en venir à bout.
Le temps est bien noir, il pleuvra des prêtres. Se dit lorsque le temps est couvert, et menace ruine.
Il a l’ame noire comme du charbon. Se dit d’un homme chargé de crimes.
Être dans son noir. Pour, être taciturne, et dans son jour de mauvaise humeur.
Il voit tout en noir. Se dit de quelqu’un qui ne voit que le mauvais côté d’une affaire, ou qui prévoit des événemens tristes et fâcheux.

Larchey, 1865 : Café. — Allusion de couleur.

Je paie le noir et je m’enfile de douze sous.

(Monselet)

Delvau, 1866 : s. f. Café noir, — dans l’argot des voyous. Ils disent aussi Nègre pour un gloria, et Négresse pour une demi-tasse.

Rigaud, 1881 : Café. — Un noir chic, un café additionné de beaucoup de chicorée.

Rigaud, 1881 : Plomb, — dans l’argot des couvreurs. — Pierre noire, ardoise.

La Rue, 1894 : Café. Petit noir, tasse de café.

France, 1907 : Meurtrissure.

— Non, Monsieur, laissez-moi, je ne joue plus avec vous.
— Et pourquoi, ma grosse Victoire ?
— Parce que vous me pincez.
— Oh ! si doucement.
— Avec ça ! J’ai le derrière couvert de noirs.

(Les Propos du Commandeur)

Poivrer

d’Hautel, 1808 : Pour, vendre trop cher.
Cette marchandise est bien poivrée. Pour dire, que le prix en est très-élevé.

Vidocq, 1837 : v. a. — Payer.

Larchey, 1865 : Donner la vérole.

Pour se venger d’un homme, elle prit du mal exprès afin de le poivrer.

(Tallemant des Réaux)

Larchey, 1865 : Vendre trop cher. On dit aussi : Saler (1808, d’Hautel).

Delvau, 1866 : v. a. Charger une note, une addition, — dans l’argot des consommateurs. C’est poivré ! C’est cher. On dit de même : C’est salé.

Delvau, 1866 : v. a. Payer.

Rigaud, 1881 : Communiquer le mal vénérien, donner un bon à toucher chez le docteur Ricord. — Être poivré, être dans les conditions requises pour obtenir une entrée à l’hôpital du Midi, payer cher un moment de plaisir.

Toi louve, toi gueuse, qui m’as si bien poivré, Que je ne crois jamais en être délivré.

(Saint-Amant)

Rigaud, 1881 : Payer, — dans le jargon des voleurs. — Surfaire. — Falsifier. Poivrer le pive, falsifier le vin.

La Rue, 1894 : Payer. Surfaire. Falsifier, empoisonner. Communiquer la syphilis.

Virmaître, 1894 : Quand la cuisinière poivre trop ses mets, elle met le feu au palais des convives. Quand une femme poivre un homme, le poivré maudit Christophe Colomb comme François Ier la belle Ferronnière (Argot du peuple).

France, 1907 : Donner la syphilis. Se faire poivrer, l’attraper. Celle qui la donne a reçu le nom de poivrière.

Ils continuaient l’histoire de Marie Mange-mon-prêt, qui avait poivré en une seule nuit quarante-trois voltigeurs, sans compter les enfants de troupe, ou la partie de piquet avec des cartes usées par six générations d’aides de cuisine, car il était difficile, à première vue, de distinguer l’as de trèfle du valet de carreau.

(Hector France, L’Homme qui tue)

Toi louve, toi guenon, qui m’as si bien poivré,
Que je ne crois jamais en être délivré.

(Saint-Amant)

Pur-sang

Larchey, 1865 : Cheval de race.

Célestine hochait la tête comme un pur-sang avant la course.

(Balzac)

Delvau, 1866 : s. f. Fille entretenue et qui mérite de l’être à cause de sa beauté — et de ses vices. Argot des viveurs.

Delvau, 1866 : s. m. Cheval de race, — dans l’argot du Jockey-Club.

Delvau, 1866 : s. m. Vin rouge naturel, sans addition d’eau ni d’alcool, — dans l’argot des cabaretiers.

Qui compte sans son hôte compte deux fois

France, 1907 : Si l’on ne veut pas recommencer un compte, il faut l’établir avec la personne qui y est aussi intéressée. « Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs hôtes, dit Didier Loubens, quand il s’agit de régler l’addition, ont dû donner lieu à ce proverbe. »

Ranger

d’Hautel, 1808 : C’est un garçon rangé… des voitures. Addition maligne et facétieuse, pour faire entendre qu’un homme ne mène pas une conduite bien régulière.

Rigaud, 1881 : Mettre en pâte, par ironie.

Lorsqu’un homme de conscience laisse échapper de ses mains un compartiment de casse, un paquet de distribution ou tout autre objet, les compagnons charitables ne manquent pas de s’écrier en appuyant sur le dernier mot : Ce n’est rien, c’est la conscience qui range

(Boutmy)

Boutmy, 1883 : v. a. Mettre en pâte. Ce mot est employé ironiquement et par antiphrase. Lorsqu’un homme de conscience laisse échapper de ses mains un compartiment de casse, un paquet de distribution ou tout autre objet, les compagnons charitables ne manquent pas de s’écrier, en appuyant sur le dernier mot : Ce n’est rien ; c’est la conscience qui range !

France, 1907 : Mot employé ironiquement et par antiphrase dans l’argot typographique pour signifier mettre en pâte, c’est-à-dire laisser tomber sa composition ou un paquet de caractères.

Lorsqu’un homme de conscience (Voir ce mot) laisse échapper de ses mains un compartiment de casse, un paquet de distribution ou tout autre objet, les compagnons charitables ne manquent pas de s’écrier, en appuyant sur le dernier mot : « Ce n’est rien, c’est la conscience qui range ! »

(Eugène Boutmy)

Salé

d’Hautel, 1808 : Terme typographique ; payement anticipé ; avance que les ouvriers prennent le samedi sur l’ouvrage qu’ils ont entre les mains, et qu’ils n’ont pu achever dans la semaine ; ce qui les rend débiteurs de leurs bourgeois. Voy. Dessaler.
Bourguignon salé. Sobriquet que l’on donne aux habitans de la Bourgogne, à cause, dit-on, des différends, des procès, que leurs salines leur ont occasionnés.

Delvau, 1866 : s. m. Travail payé d’avance, — dans l’argot des typographes. Morceau de salé. Acompte. Se dit aussi, par une analogie facile à saisir, d’un Enfant venu avant le mariage. Les ouvriers anglais disent : to work for the dead horse (travailler pour le cheval mort).

Rigaud, 1881 : Avance d’argent, — dans le jargon des typographes.

Rigaud, 1881 : Bonne amie, connaissance, — dans l’argot des marins.

Oùs’que tu démarres comme ça, avec ton salé ?

Boutmy, 1883 : s. m. Travail compté sur le bordereau et qui n’est pas terminé. Le compositeur qui prend du salé se fait payer d’avance une composition qu’il n’a pas faite encore et qu’il ne comptera pas quand elle sera finie ; un metteur qui prend du salé compte des feuilles dont il a la copie ou la composition, mais qui ne sont pas mises en pages. Le salé est, on le conçoit, interdit partout. On dit que le salé fait boire, parce qu’il n’encourage pas à travailler, et rien n’est plus juste ; en effet, le compagnon, sachant qu’il n’aura rien à toucher en achevant une composition comptée et qui lui a été payée, n’a pas de courage à la besogne. Loin d’être dans son dur, il a la flème : de là de fréquentes sorties ; de là aussi l’adage.

Fustier, 1889 : Mordant, violent.

Le lendemain, M. Cassemajou écrivait à M. Ventéjoul une lettre un peu salée.

(Armand Silvestre)

Rossignol, 1901 : Jeune enfant.

France, 1907 : Avance de salaire faite à un ouvrier typographe sur un travail à venir. Prendre du salé.

Le compositeur qui prend du salé se fait payer d’avance une composition qu’il n’a pas faite encore et qu’il ne comptera pas quand elle sera finie ; un metteur qui prend du salé compte des feuilles dont il a la copie ou la composition, mais qui ne sont pas mises en pages.

(Eug. Boutmy)

France, 1907 : Cher. « Un compte salé ; une addition salée. »

Rodolphe et sa femme ont diné au restaurant avant d’aller au spectacle :
— Mon Dieu ! quelle soif ! fait Madame pendant un entracte. Qu’est-ce qui a pu ainsi m’altérer ?
— La note, répond Rodolphe avec un soupir… Elle était salée !

France, 1907 : Égrillard. En dire, en écrire, en faire de salés.

Il faut savoir que la comtesse Diane n’était pas du tout une femme de notre époque, mais une femme du siècle dernier. Non pas par l’âge, car elle était à peine sexagénaire ; mais par les façons, l’esprit libre, même libertin, le goût des anecdotes salées, les retroussés impudents (jusqu’à l’impudicité parfois) de son papotage, l’outrageuse hardiesse de ses confessions toujours prêtes à se dévêtir en public, et enfin et surtout par son absolu manque de sens moral pour tout ce qui touche, comme elle disait si gentiment, aux choses de la galanterie.
C’est à tel point que, si on lui eût conté, sous forme d’aventure contemporaine, l’histoire de Loth ou celle d’Œdipe, volontiers elle se fût écriée à l’étourdie, sans insister davantage :
— Se sont-ils bien amusés ?

(Jean Richepin, Le Journal)

France, 1907 : Nouveau-né. Pondre un salé, accoucher.

Quelques semaines plus tard, elle s’aperçut qu’elle était enceinte. La mère Dupuis, qui s’en aperçut aussi, lui administra une nouvelle volée. — Qu’est-ce que nous allons faire de ton salé ? dit-elle, tout en cognant ; y avait donc pas assez de misère ici ? Tu vas aller crever à l’hôpital, sale peau de lapin !

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Salé à la banque (en demander)

Virmaître, 1894 : Demander au metteur en pages ou au prote une avance sur la semaine. Salé : travail payé d’avance. Saler une note : additionner le numéro du cabinet avec la carte (Argot d’imprimerie).

Si præstabis, non habebis

France, 1907 : Si tu prêtes, tu n’auras pas. Vieille maxime latine qui, pour être vieille, n’en est pas moins vraie. Elle était employée au moyen âge avec des additions suivantes : Si præstabis, non habebis ; si habebis, non tam bene ; si tam bene, non tam cito ; si tam cito, perdis amicum. Qui prête ne recouvre ; s’il recouvre, non tout ; si tout, non tel ; si tel, ennemi mortel. (Proverbe espagnol.) Les Anglais disent : The way to lose a friend is to lend him money. « Le moyen de perdre un ami est de lui prêter de l’argent. » Il est peu de personnes qui n’aient été à même de juger de la sagesse de ce conseil.

Soigner

Clémens, 1840 : Corriger.

Delvau, 1866 : v. a. Battre quelqu’un avec un soin dont il n’est nullement reconnaissant.

La Rue, 1894 : Battre, corriger.

France, 1907 : Applaudir ; argot théâtral. Soigner un acteur, soigner ses entrées, l’applaudir quand il entre en scène. Soigner l’enfant, applaudir une pièce nouvelle.

France, 1907 : S’emploie ironiquement pour surfaire, voler. « Une note soignée », une note dont les chiffres sont exagérés, surfaits.

Par exemple, dans un restaurant célèbre, les cabinets particuliers commencent au numéro 20. On additionne le numéro 20 avec la carte. Le dîneur est ordinairement ému ; il a bu du champagne ; il regarde Madame qui remet son chapeau ; il oublie de vérifier ou vérifie mal ; bref, il paie. S’il voit la fraude, le garçon s’exclame : « Ah ! Monsieur, c’est ce maudit numéro 20, une erreur de la caisse. » Le propriétaire gagne 25.000 francs par an à ces erreurs d’addition. D’autres fois la dîneuse s’arrange pour monter derrière le monsieur, et fait signe au garçon qu’elle veut dix francs. Le garçon crie : « Soignez le numéro tant ! » On enfle les chiffres, ce qui ajoute dix francs à la carte, etc.

(Taine, Notes sur Paris)

Tradition

Delvau, 1866 : s. f. Effet non indiqué dans la pièce écrite ou imprimée, mais qui, trouvé par un acteur, se transmet à ceux qui jouent le rôle après lui. Se dit aussi pour Addition à un rôle. Les traditions — à la Comédie française, — sont des conventions auxquelles il ne saurait être dérogé sans blesser le goût… des vieux amateurs de l’orchestre.

Vinasse

Fustier, 1889 : Vin.

Virmaître, 1894 : Mauvais vin fabriqué avec du bois de campêche. Se dit communément quand le marchand de vin a eu la main trop lourde pour mouiller le vin (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Vin.

Hayard, 1907 : Mauvais vin.

France, 1907 : Mauvais vin.

Si vous voulez m’en croire,
Je fus l’autre matin
À notre Grande Foire
Avec mon tâte-vin,
Pour déguster sur place
— Je m’en fais une loi —
L’exotique vinasse.

(Raoul Ponchon)

Dans cette société nouvelle de révolutionnaires, se reproduisent servilement les vices, les ridicules et les abus de la vieille société. À côté des ouvriers, des producteurs, voici qu’apparaissent tout de suite les parasites, les trafiquants. Un déporté a acheté an mercanti une douzaine de litres de vin qu’il revend au détail par chopine, par demi-setier, additionné d’eau, à ses camarades. Ce fut le premier cabaretier. Son exemple n’a pas manqué d’imitateurs qui bientôt font crédit et débitent la vinasse sur la table de leur bouchon.

(Henry Bauër, Mémoires d’un jeune homme)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique