Delvau, 1866 : s. m. Maladie morale introduite dans nos mœurs par Alexandre Dumas, vers 1831, époque de la première représentation d’Antony, et qui consistait à se poser en homme fatal, en poitrinaire, en victime du sort, le tout avec de longs cheveux et la face blême. Cette maladie, combattue avec vigueur par le ridicule, ne fait presque plus de ravages aujourd’hui. Cependant il y a encore des voltigeurs du Romantisme comme il y a eu des voltigeurs de la Charte.
Antonisme
Antony
Larchey, 1865 : « En 1831, après les succès d’Antony, les salons parisiens furent tout à coup inondés de jeunes hommes pâles et blêmes, aux longs cheveux noirs, à la charpente osseuse, aux sourcils épais, à la parole caverneuse, à la physionomie hagarde et désolée… de bonnes âmes, s’inquiétant de leur air quasi cadavéreux, leur posaient cette question bourgeoisement affectueuse : « Qu’avez-vous donc ? » À quoi ils répondaient en passant la main sur leur front : « J’ai la fièvre. » — Ces jeunes hommes étaient des Antonys. »
(Ed. Lemoine)
Delvau, 1866 : s. m. Un nom d’homme qui est devenu un type, celui des faux poitrinaires et des poètes incompris.
Baiser la camarde
Halbert, 1849 : Mourir.
France, 1907 : Mourir. (Tony Révillon)
Bouchon
d’Hautel, 1808 : Faire sauter le bouchon. Pour dire boire dru et sec, sans se griser.
On appelle un petit cabaret un bouchon ; et l’on dit À bon vin, il ne faut point de bouchon, parce qu’un cabaret, ou tout autre lieu en bonne renommée n’a pas besoin d’enseigne.
Vidocq, 1837 : s. f. — Bourse.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Delvau, 1864 : Le membre viril, que la nature a destiné à fermer hermétiquement le goulot de la femme.
Larchey, 1865 : Qualité, genre. — Allusion aux produits sortant des débits de vins appelés bouchons. On a dit ironiquement : Ceci est d’un bon bouchon, comme : Ceci est d’un bon tonneau, — ou : Ceci est du bon coin.
Delvau, 1866 : s. m. Acabit, genre, — dans l’argot du peuple. Être d’un bon bouchon. Être singulier, plaisant, cocasse.
Delvau, 1866 : s. m. Bourse, — dans l’argot des voleurs, dont les ancêtres prononçaient bourçon.
Delvau, 1866 : s. m. Cabaret. On sait que les cabarets de campagne, et quelques-uns aussi à Paris, sont ornés d’un rameau de verdure, — boscus.
Rigaud, 1881 : Bourse, — dans le jargon des voleurs.
Fustier, 1889 : Bouteille de vin cacheté. (Richepin)
Virmaître, 1894 : Bourse. Allusion à l’argent qu’elle contient, qui sert à boucher des trous. Pour payer une dette, on dit : boucher un trou (Argot du peuple).
Virmaître, 1894 : Mauvaise gargote où l’on vend du vin sans raisin. Allusion à l’usage ancien de placer comme enseigne, au-dessus de la porte d’entrée, une branche de sapin ou de houx ; cela se nomme un bouchon (Argot du peuple).
France, 1907 : Bourse, argot des voleurs, corruption de pouchon, pochon, poche. On disait aussi bourçon. — Bouteille de vin cachetée et, par métonymie, cabaret. — S’emploie aussi pour acabit, qualité : Être d’un bon bouchon, être amusant, de bonne humeur, gai compagnon. S’asseoir sur le bouchon, s’entendre condamner à la prison ; argot des voleurs.
Bougie
Vidocq, 1837 : s. f. — Canne.
Larchey, 1865 : Canne (Vidocq). — Allusion de forme. — Bougie grasse : Chandelle. — Ironique.
Delvau, 1866 : s. f. Canne d’aveugle parce qu’elle sert à l’éclairer. Même argot [des faubouriens].
Rigaud, 1881 : Bâton d’aveugle. Il lui sert de bougie, il guide sa marche. — Bougie grasse, chandelle, — dans le jargon des chiffonniers.
Fustier, 1889 : Argent.
France, 1907 : Argent ; métonymie du verbe éclairer, payer. Canne d’aveugle, parce qu’elle lui sert en effet de bougie pour se guider. Bougie grasse, chandelle.
Elbeuf
Larchey, 1865 : Habit de drap d’Elbeuf.
Si l’étoile au mérite N’orne pas mon elbeuf usé.
(Festeau)
Delvau, 1866 : s. m. Habit, — dans l’argot du peuple, qui emploie fréquemment la métonymie.
France, 1907 : Habit, à cause de la ville où l’on fabrique le drap.
Été de la Saint-Martin
France, 1907 : La Saint-Martin tombe le 11 novembre, et généralement, à ce moment de l’automne, il y a encore de beaux jours, phénomène expliqué par la raison que la terre, du 11 au 13 novembre, comme du 10 au 12 août, se meut dans un point de son orbite où elle rencontre des fragments de planètes qu’elle attire et qui, en tombant dans notre atmosphère, s’enflamment et se consument par suite de la prodigieuse vitesse de leur chute. Du 1er au 11, ces fragments de planètes renvoient à la terre la chaleur qu’ils reçoivent eux-mêmes du soleil.
On appelle donc au figuré été de la Saint-Marin les retours de jeunesse que l’on remarque souvent aux personnes qui ont dépassé la cinquantaine, et aussi la dernière beauté des femmes.
Tony Révillon l’a décrit de façon charmante :
« L’homme a dépassé la cinquantaine, ses cheveux ont blanchi ; il n’appartient plus qu’aux lettres, à la science, à la politique, à l’ambition ; ses tendresses sont des tendresses de père.
Il rencontre une jeune femme, il l’aime, et, il retrouve en l’aimant la fraîcheur d’impressions de la jeunesse, les émotions de la vingtième année.
Être aimé, il ne l’espère plus, et cela le rend timide. Aimer, il l’ose encore, et cet amour le réchauffe et le renouvelle. Son pas alourdi devient léger, son regard retrouve la flamme. C’est Booz et Ruth, David et Bethsabée, c’est Diderot et la petite Voland, le baron Gentz et Fanny Essler.
C’est l’été de la Saint-Martin. »
À la Saint-Martin,
L’hiver en chemin,
dit un vieux proverbe.
À la Saint-Martin
Faut goûter le vin,
Nostre dame après,
Pour boire il est prêt,
ajoute le Calendrier des bons laboureurs.
Guignol
Fustier, 1889 : Gendarme. Argot des voleurs.
Survient-il dans une foire quelque figure rébarbative, le teneur flaire un gaff (un gardien de la paix en bourgeois), ou un guignol (un gendarme en civil)…
(Petit Journal, mai 1886)
France, 1907 : Homme sans consistance, sans caractère et sans parole, qui n’est bon qu’à amuser les autres et sur lequel on ne peut compter. Faire le guignol, c’est faire de grands gestes, se remuer à tort et à travers.
On a donné le nom de guignol à tous les farceurs politiques et littéraires. Henry Bauer a publié une série d’études critiques sous le titre : Les Grands Guignols.
Parfois, dans mes rares éclaircies d’obnubilation politique, il me passe comme un sentiment confus de ce qu’ils veulent dire par : le jeu des portefeuilles. J’y entrevois une sorte de conséquence farce et logique du parlementarisme où nous pataugeons, et, — vous l’avouerai-je ? — la comédie la plus burlesque de son grand guignol national. Mais ce n’est qu’un éclair dans ma nuit de contribuable.
(Émile Bergerat)
France, 1907 : Théâtre de marionnettes en plein vent, appelé ainsi de son principal personnage.
D’après Joanny Augier qui a décrit le canut dans les Français peints par eux-mêmes, Guignol aurait Lyon pour origine : « Il fréquente, dit-il en parlant du canut, un petit spectacle de marionnettes, tout à fait local, dont le principal personnage, assez semblable au Pulcinella des Italiens, au Punch des Anglais, est un nommé Guignol, type du canut lui-même, dont les lazzis moqueurs et dérisoires à son encontre font pourtant ses délices et son plus parfait amusement »
Guignol est une marionnette d’origine lyonnaise, et date de la fin du premier empire. Vers 1812 un entrepreneur de marionnettes, ruiné à la suite des guerres, se vit réduit à vendre aux enchères ses décors et ses pantins. Un seul acquéreur se présenta, un nommé Mourguet, connu depuis vingt ans dans Lyon où il vendait des chansons sur les places publiques, tandis que sa femme l’accompagnait en jouant de l’orgue de Barbarie. Il eut les marionnettes à très bon compte. Il loua alors dans un quartier pauvre de la ville, celui de Saint-Paul, une vieille salle qui pouvait contenir cent personnes, y installa, outre la scène, une galerie et un parterre. On payait de quatre à douze sous. On y joua d’abord les Jocrisse, qui étaient fort à la mode. Mais un directeur d’un des grands théâtres de la ville défendit, en vertu de son privilège, qu’on représentât les Jocrisse ailleurs que chez lui. Mourguet alors changea les types de ses personnes et appela Jocrisse Guignolant.
« Le nouveau Jocrisse était méconnaissable, dit Tony Révillon qui raconte l’anecdote dans le Drapeau noir. Son nez était aplati ; un petit serre-tête noir terminé par une queue ou salsifis en demi-cercle couvrait sa perruque rousse ; le justaucorps rouge des valets avait disparu pour faire place à la veste marron à boutons blancs de l’ouvrier lyonnais. L’accent s’était modifié comme le costume. Mourguet parlait canut. Il avait les ô et les â circonflexes de la Croix-Rousse, l’accent traînard et doux de Saint-Just.
Le succès fut immense.
Pendant six mois, on s’abordait par ces mots : « Avez-vous vu Guignol ? »
Le public, trouvant Guignolant trop long, avait baptisé lui-même le héros du théâtre lyonnais.
Mais en dépit du costume et de l’accent, Guignol rappelait trop Jocrisse. Son créateur le modifia.
Désormais il sera lui-même. Ouvrier, il représentera les misères, les tiraillements, les menues joies du peuple des tisseurs ; héros de théâtre, il incarnera la justice, protégera les faibles, se soustraira à la tyrannie par la ruse et châtiera la méchanceté par les coups. Gai comme tous les comiques, sa gouaillerie aura parfois la dent cruelle, mais la bonne humeur et la verve l’emporteront. Cette verve et le bâton de Polichinelle (le picarlat) sont italiens. Tout le reste est lyonnais, et surtout l’ami, le confident du héros, Benoit, qui plus tard deviendra Gnafron, mais qui aura laissé pour trace de son passage deux locutions : Dis donc, Benoit ! et Va donc, Benoit ! populaires aujourd’hui dans le département un Rhône. »
Un gendre de Mourguet, Josseraud, introduisit Guignol à Paris.
Haussier
Larchey, 1865 : Boursier jouant à la hausse des fonds.
Deux grandes catégories qui distinguent les spéculateurs, les haussiers et les baissiers.
(Mornand)
Delvau, 1866 : s. m. Spéculateur qui joue plus souvent à la hausse qu’à la baisse, — dans l’argot des boursiers.
Rigaud, 1881 : Spéculateur optimiste qui joue à la hausse sur les fonds publics. L’opposé du baissier.
France, 1907 : Tripoteur qui joue à la hausse sur les fonds publics. Le contraire du baissier.
Voici comment opèrent les baissiers. Sans avoir d’actions, ils en vendent des quantités plus ou moins considérables, suivant le crédit dont ils peuvent disposer. Or plus une marchandise est offerte, plus son cours baisse. Quand les actions sont descendues à un cours inférieur à celui auquel ils les ont vendues, ils les rachètent et gagnent ainsi la différence.
(Calemard de La Fayette)
À la Bourse, il existe des croyants, haussiers ou baissiers par don de la nature et tournure de l’esprit, que les événements laissent indifférents, et qui, renfermés dans leur système succombent, mais ne transigent pas.
(Tony Révillon, Noémi)
Jarret
Delvau, 1866 : s. m. Bon marcheur — dans l’argot du peuple, qui emploie souvent la métonymie.
Lyonnaise
Vidocq, 1837 : s. f. — Soierie.
Larchey, 1865 : Soierie (Vidocq). — Lyon est le grand centre de la fabrication des soieries.
Delvau, 1866 : s. f. Soierie, — dans l’argot des faubouriens, qui pratiquent volontiers l’hypallage et la métonymie.
Rigaud, 1881 : Soierie ; robe de soie. — Être à la lyonnaise, porter une robe de soie, — dans le jargon des voleurs qui savent qu’on fabrique beaucoup de soieries à Lyon.
France, 1907 : Soie. Être à la lyonnaise, être habillé de soie.
Manquer le train
France, 1907 : Perdre une bonne occasion ; manquer sa fortune, le but de la vie.
On dit aussi manquer le coche.
A débute par un beau livre ; B, à vingt-cinq ans, expose un beau tableau… Les mille obstacles de la bohème leur barrent le chemin. Ils resteront intelligents, mais… ils ont manqué le train.
(Tony Révillon)
Quartier (coqueluche du)
France, 1907 : On désigne ainsi une personne élégante, un homme à la mode, qui fait tourner la tête aux femmes, et dont tout le monde s’occupe dans le coin de ville, le quartier. Cette expression parait dater de la première partie du XVIIIe siècle, où la coqueluche fit de grands ravages. « Ménage, dit M. Ch. Ferrand, rapporte que ce nom lui fut donné, parce que ceux qui en étaient atteints se mirent à porter des coqueluches ou capuchons, pour se garantir la tête du froid. Et comme la crainte de la mort elle-même n’est pas puissante pour bannir la coquetterie, les personnes riches portèrent des coqueluches de drap fin, rehaussées de broderies et couvertes d’ornements d’or ou d’argent. » Le danger passé, la mode reste, et cette partie du vêtement devint bientôt l’article de toilette le plus soigné, désigna donc par métonymie celui ou celle qui portait la coqueluche la plus élégante, par le nom même de cette sorte de capuchon, la plus belle coqueluche de la ville, la plus belle coqueluche du quartier.
Train
d’Hautel, 1808 : Il va un train de chasse. Pour, on ne peut le suivre, tant il va vite ; il travaille avec une grande ardeur ; il mène une vie d’enfer.
Mener quelqu’un grand train, belle manière. Le mener vertement, avec vigueur.
Un bout en train. Un homme de joyeuse humeur, un roger-bontemps ; un bon vivant qui met tout le monde en gaieté.
Delvau, 1866 : s. m. Vacarme, rixe de cabaret, — dans l’argot du peuple. Signifie aussi Émeute. Il y aura du train dans Paris. On fera des barricades et l’on se battra.
Originairement le mot signifiait Prostibulum, et, par une métonymie fréquente dans l’Histoire des mots, la cause est devenue l’effet. De même pour Bousin.
Rigaud, 1881 : Derrière. — Coup de pied dans le train.
La Rue, 1894 : Vacarme. Le postérieur. Être en train, être légèrement ivre.
Traîner
France, 1907 : Terme de courses, anglicisme pour entraîneur. Le trainer est presque toujours un ancien jockey devenu trop lourd pour continuer à monter. Son rôle est plus important que celui du jockey, car sa mission consiste à faire arriver le cheval au plus complet développement de ses forces. Il est la cheville ouvrière d’une écurie de courses.
Les trainers sont de véritables artistes en chevaux. Ils font de la science pratique, de l’histoire naturelle en action. Aussi se passionnent-ils et la spéculation se concilie-t-elle très bien, chez eux, avec l’enthousiasme.
Un trainer avait été charge d’instruire, pour le Derby, un cheval momme Éléonor.
À mesure que le jour de la course approchait, cet homme devenait inquiet, distrait, hagard. Il ne mangeait plus, ne dormait plus. Il finit par tomber tout à fait malade.
Ses parents, le voyant alité pour la première fois de sa vie, crurent qu’il touchait à ses derniers moments, et appelèrent le vicaire de la paroisse pour le consoler.
Le moribond n’entendait rien, s’agitait sur son lit et gémissait comme une âme en peine.
— Mon ami, lui dit le vicaire, n’avez-vous point quelque chose sur la conscience qui vous tourmente ? S’il en est ainsi, je vous engage à me le confier.
— Oui, répondit le jockey, et je le dirai, mais à vous seul.
Le vicaire se baissa vers le mourant, et celui-ci lui murmura dans l’oreille :
— Éléonor est un cheval douteux.
À quelques jours de là, le cheval douteux gagna deux grands prix, celui du Derby et celui des Oaks.
Le trainer se releva guéri.
(Tony Révillon)
Trombille
Vidocq, 1837 : s. f. — Bête.
Delvau, 1866 : s. f. Bête, — dans l’argot des voleurs.
Rigaud, 1881 : Bête, — dans le jargon des voleurs.
La Rue, 1894 : Bête.
Virmaître, 1894 : Bête, quelle que soit sa race (Argot des voleurs).
France, 1907 : Imbécile, bête. « Pour trombille, trompe, dit Timmermans, organe du souffle vital. C’est une métonymie pour anima, animal dont le sens primitif est : être qui respire. On a mis la trompe ou le nez à la place de l’être qui respire, qui vit. »
(Delesalle)
Argot classique, le livre • Telegram