d’Hautel, 1808 : On donne vulgairement à ce précieux métal, des noms plus bizarres les uns que les autres. Voici les principaux : de l’Aubert ; du Baume ; de la Mazille ; du Sonica ; des Sonnettes. Tous ces mots servent alternativement à désigner l’or, l’argent, le cuivre, en tant que ces métaux sont monnoyés, et qu’ils ont une valeur nominale.
L’argent est rond c’est pour rouler. Se dit pour excuser les folles dépenses et les prodigalités d’un bélître, d’un dissipateur.
Vous ne faites argent de rien. Reproche obligeant et bourgeois que l’on adresse à un convive qui ne fait pas honneur à la table, ou qui semble ne pas manger de bon appétit.
Manger de l’argent. Expression métaphorique, qui équivaut à dissiper, dépenser avec profusion, se ruiner.
Il a mangé plus gros que lui d’argent. Se dit par exagération d’un homme dépensier et prodigue, dont la jeunesse a été fort déréglée.
Faire argent de tout. C’est-à-dire, faire toutes sortes de commerce ; se procurer de l’argent de tout ce qui tombe sous la main. Se prend aussi en bonne part, et signifie être d’une humeur égale et facile, s’accommoder aux circonstances les plus désagréables.
Il y va bon jeu bon argent. Pour il agit avec franchise et loyauté ; ses intentions sont remplies de droiture.
C’est de l’argent en barre. Et plus communément, C’est de l’or en barre. Se dit pour vanter la Solvabilité de quelqu’un ; et signifie que ses promesses valent de l’argent comptant.
Il est chargé d’argent comme un crapaud de plumes. Façon de parler burlesque, qui signifie qu’un homme est absolument dépourvu d’argent.
Mettre du bon argent contre du mauvais. Faire des dépenses pour une chose qui n’en vaut pas la peine ; plaider contre un insolvable.
Point d’argent point de suisse. C’est-à-dire, rien pour rien.
Bourreau d’argent. Prodigue, dissipateur ; panier percé.
Qui a assez d’argent a assez de parens. Proverbe qui n’a pas besoin d’explication.
Jeter l’argent à poignée, ou par les fenêtres. Le dépenser mal à propos, et sans aucune mesure ; en faire un mauvais usage.
Qui a de l’argent a des pirouettes. C. à d. qu’avec ce maudit métal on obtient tout ce qu’on veut.
Il veut avoir l’argent et le drap. Se dit d’un usurier, d’un homme rapace qui veut tout envahir.
Il a pris cela pour argent comptant. Se dit par raillerie d’un homme simple et crédule que l’on est parvenu à tromper par quelque subterfuge.
Argent comptant porte médecine. Pour dire que l’argent comptant est d’un grand secours dans les affaires.
C’est de l’argent changé. Dicton des marchands, pour persuader aux chalands que la marchandise qu’ils achettent est à très-bon compte, et qu’ils n’y gagnent rien.
Tout cela est bel et bon, mais l’argent vaut mieux. Signifie que de belles paroles, de beaux discours, ne suffisent pas pour remplir les engagemens, que l’on a contractés envers quelqu’un.
N’être point en argent. Gallicisme qui signifie, être gêné, n’avoir point de fonds disponibles.
Argent
Cent Suisse
d’Hautel, 1808 : Nom que l’on donnoit aux soldats qui formoient autrefois une des gardes d’honneur du roi, laquelle étoit composée de cent hommes suisses.
On dit figurément et en mauvaise part d’une femme qui a l’air sodaltesque, hardi et effronté, que C’est un vrai Cent Suisse.
Chasse noble
Vidocq, 1837 : s. m. — -Chasse-coquin, suisse de porte.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Chasse-coquin
Delvau, 1866 : s. m. Bedeau, — dans l’argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Bedeau, suisse ; vieux mot français ; c’était celui qui chassait les gueux de l’église.
France, 1907 : Bedeau, gendarme, dans l’argot populaire. Les voleurs disent : chasse-noble.
Colin-tampon (s’en moquer comme de)
France, 1907 : N’avoir pas le moindre souci d’une personne ou d’une chose.
Colin-tampon était le sobriquet donné aux élèves tambours des régiments suisses au service de la, France, et pour lesquels les soldats des autres régiments professaient un grand mépris.
Dans les Courriers de la Fronde en vers burlesques, on lit :
Les gardes qu’on avait postées
Sur le Pont-Neuf sont tapotées ;
Et dessus tous les autres ponts
On frotte les colins-tampons.
On dit aussi : s’en moquer comme de l’an quarante, sous-entendu : de la République, expression employée par les royalistes pour signifier que l’on ne verrait jamais l’an quarante de la République.
Claude Le Petit, dans Paris ridicule, appelle Colin-Tampon le Luxembourg.
Donnons des éloges idoines
Au noble Palais d’Orléans,
Colin-Tampon, Dieu soit céans,
Et le diable chez tous les moines !
Quand j’admire solidement
Cet admirable bâtiment
Qui semble au Louvre faire niche,
Je dis : Est-il possible enfin
Que celle qui l’a fait si riche
Soit morte, à Cologne, de faim ?
Allusion à Marie de Médicis, qu’une tradition erronée fait mourir dans la misère à Cologne.
Coucou
Bras-de-Fer, 1829 : Montre.
Vidocq, 1837 : s. f. — Montre. Terme des Floueurs.
Delvau, 1864 : Oiseau jaune, de la race des cocus, aussi féconde que celle des mirmidons.
Les coucous sont gras,
Mais on n’en tue guère ;
Les coucous sont gras,
Mais on n’en tue pas ;
La crainte qu’on a de manger son père,
Son cousin germain, son oncle ou son frère.
Fait qu’on n’en tue guère,
Fait qu’on n’en tue pas.
(Vieille chanson)
Larchey, 1865 : Cocu.
Une simple amourette Rend un mari coucou.
(Chansons. impr. Chassaignon, 1851)
En 1350, un mari trompé s’appelait déjà en bas latin cucullus (prononcez coucoullous), et, en langue romane, cous. V. Du Cange.
Delvau, 1866 : s. m. Cocu, — par antiphrase. Faire coucou. Tromper un homme avec sa femme. On dit aussi Faire cornette, quand c’est la femme qui est trompée.
Delvau, 1866 : s. m. Montre, — dans l’argot des voleurs, qui confondent à dessein avec les horloges de la Forêt-Noire. Ils disent mieux Bogue.
France, 1907 : Ancienne voiture des environs de Paris où grisettes et commis se faisaient véhiculer à la campagne, le dimanche, au bon temps des romans de Paul de Kock, L. Couailhac, dans Les Français peints par eux-mêmes, a ainsi décrit cette humble boîte à compartiments que trainait un cheval poussif :
On y est si bien pressé, si bien serré, si bien étouffé ! Elle rappelle si bien l’époque où les Des Grieux des gardes françaises et de la basoche allaient manger une matelote à la Râpée avec les Manon Lescaut des piliers des Halles. Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture unis ensemble respire le parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle du bon temps, du temps ou les grisettes portaient les jupes courtes, faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se décolletaient comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet ! Oh ! la charmante voiture ! comme le coude touche le coude, comme le genou presse le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans défense aux entreprises des audacieux !
On appelle aussi coucou, par ironie, la machine à vapeur.
France, 1907 : Cocu. Faire coucou, tromper un mari avec sa femme.
Il y a des syllabes qui portent en elles une vertu magique de rire ou de larmes, comme les plantes que les nécromanciens recueillent au clair de lune empoisonnent où guérissent. Ce petit mot de cocu, plein et sonore comme une tierce de clairon, sonne pour notre race une fanfare toujours joyeuse.
(Hugues Le Roux)
France, 1907 : Montre. Allusion aux horloges de bois fabriquées en Suisse et appelées ainsi à cause du petit oiseau qui les surmonte et chante coucou à toutes les heures.
Cracher au bassinet
Delvau, 1866 : v. n. Être forcé de payer, — dans l’argot du peuple.
Virmaître, 1894 : Faire cracher (payer) un débiteur dur à la détente (Argot du peuple).
Rossignol, 1901 : Se faire donner une somme due par un mauvais payeur est le faire cracher au bassinet.
France, 1907 : Donner de l’argent en rechignant, de mauvaise grâce, par force.
— La mère Nippe a aussi un autre truc : comme elle est bien avec le curé et le bedeau, elle prélève un tant pour cent sur toutes les aumônes des autres mendigos qui fréquentent les abords de l’église, les jours de fête… s’ils ne crachent pas au bassinet, elle fait un signe au bedeau et celui-ci vient avec le suisse et les fait partir. Oh ! elle la connait la mendigoterie, cette vieille carabosse !…
(Ed. Lepelletier, Les Secrets de Paris)
Crapaud (faire)
Rigaud, 1881 : Boire seul, se régaler en sournois, — dans le jargon des troupiers. C’est le synonyme de faire suisse.
Faire sa poire
Delvau, 1864 : Faire des façons, — en parlant d’une femme qui hésite à se laisser baiser.
Larchey, 1865 : Sa tête, sa Sophie, son Joseph, son étroite, ses embarras, faire suisse. V. ces mots.
Virmaître, 1894 : Ne jamais rien trouver de bien ; s’imaginer être au-dessus de tout et de tous (Argot du peuple). N.
Hayard, 1907 : Être difficile.
France, 1907 : Prendre de grands airs, affecter un dédain intempestif.
Faire suisse
Virmaître, 1894 : Ouvrier qui boit seul et ne fraternise jamais avec ses camarades (Argot du peuple). V. Ours.
Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Boire seul.
France, 1907 : Boire ou manger seul, dépenser son argent en égoïste sans inviter un camarade. Ce délit de lèse-camaraderie était sévèrement puni dans l’ancienne armée, — je parle de celle où l’on faisait sept ans de service. Généralement, quand le coupable était surpris, on lui enlevait son verre qu’on vidait à sa santé ; la seconde fois, on lui en jetait le contenu au visage, et, s’il y avait récidive, on faisait sauter le lascar en couverte.
— Ah ! vous n’en savez rien ? continua Hurluret ; eh bien, moi, je m’en vais vous le dire. Ça signifie purement et simplement que vous êtes un goinfre et un porc, qui cachez vos provisions dans un lit qui n’est même pas le vôtre, pour les dévorer sournoisement, à l’insu de vos camarades !
À ces mots, un murmure s’éleva :
— Hou ! Hou ! Il fait suisse !l Il fait suisse !
— Parfaitement, reprit Hurluret, vous vous conduisez d’une façon ignoble, et si vos camarades vous passaient en couverte, ce n’est fichtre pas moi qui les en empêcherais.
(G. Courteline, Les Gaietés de l’escadron)
Dans son Dictionnaire d’argot, Lorédan Larchey fait dériver cette expression de boire avec son suisse. S’appuyant sur une citation extraite de Vidal : « Le soldat a le point d’honneur de ne jamais manger ou boire seul. Cette loi est tellement sacrée que celui qui passerait pour la violer serait rejeté de la société militaire ; on dirait de lui : « Il boit avec son suisse », et le mot est une proscription. Le soldat, dit Lorédan Larchey, ne peut boire avec son suisse (concierge) puisqu’il n’en a pas : donc il boit seul. Ironie inventée pour rappeler quelque engagé d’opulente famille aux règles de la fraternité. » Je ne partage pas l’avis de l’auteur précité quant à l’origine de cette expression. On ne dit pas d’ailleurs boire avec son suisse, mais faire suisse, c’est-à-dire faire comme un Suisse. Il faut se rappeler que les Suisses ont eu de tous temps une réputation de lésinerie et d’avarice que l’avidité de leurs aubergistes n’a pas contribué à détruire : « Il était Suisse de nation, empoisonneur de profession et voleur par habitude. » Cette épigramme du marquis de Grammont dans ses Mémoires a été appliquée bien souvent aux Suisses, et, il faut l’avouer, avec quelque raison.
L’expression viendrait de la coutume des soldats des anciens régiments suisses de tirer chacun de leur côté et d’aller boire seuls.
— Allons, descends, j’aim’ pas fair’ suisse,
T’as l’temps… Y n’est qu’ménuit un quart
Et pis tu m’plais… T’as l’air jocrisse…
Les femm’s faut pas qu’ça soit roublard…
(Fulbert Mayrat)
Faltranck
France, 1907 : Boisson composée de vulnéraires. Germanisme ; mot à mot, boisson pour chutes.
Tout le monde connait l’usage de ces plantes qui sont un mélange des principales herbes dites vulnéraires, qu’on récolte dans le temps de leur floraison sur les montagnes de la Suisse et de l’Auvergne. Dans les faltrancks ordinaires, on emploie les feuilles et les fleurs de bugle, de pervenche, de verge d’or, de véronique, de pied-de-chat, de pied-de-lièvre, de langue-de-cerf, d’armoise, de pulmonaire, de verveine, d’aigre-moine, de petite centaurée, de menthe, etc.
(Dr A.-F. Aulagnier)
Graisser la patte
Larchey, 1865 : Remettre une somme de la main à la main, corrompre.
Delvau, 1866 : v. a. Acheter la discrétion de quelqu’un, principalement des inférieurs, employés, concierges ou valets. On dit aussi graisser le marteau, — mais plus spécialement en parlant des concierges.
France, 1907 : Donner de l’argent à quelqu’un pour le gagner, le mettre dans ses intérêts. Cette expression remonte au moyen âge : on la trouve dans un fabliau du XIIIe siècle, mais elle doit dater de beaucoup plus haut, de l’époque où le clergé s arrogea le droit de percevoir la dîme sur le produit de la vente des chairs de porc. Afin de rendre les agents du clergé moins rigides, les marchands de cochons leur mettaient dans la main un morceau de lard qui, naturellement, la leur graissait. Mais le lard étant pièce à conviction compromettante, on le remplaça par de l’argent. C’était pour percevoir plus facilement cette redevance que la foire aux jambons se tint longtemps sur le parvis Notre-Dame.
Au diable même il faut graisser la patte.
(Béranger)
« – Au galop, cocher ! » Et celui-ci dont la patte avait été préalablement graissée, fouetta. Vingt-cinq minutes plus tard, ayant débarqué dans un lit inaccessible aux bêtes de proies ailées ou non, ils y roucoulaient, ces deux pigeons, à l’abri des loups et des renards, des milans et des buses de la race humaine.
(Léon Cladel, Tragi-comédies)
Le directeur de la colonie était alors un raté de la politique, qui, jadis au quartier Latin, avait bu d’innombrables bocks avec deux ou trois futurs ministres. Ils l’avaient plus tard placé là, comme dans une sinécure. Ce fruit sec était un peu fripon. Il se laissa graisser la patte par les soumissionnaires des travaux exécutés à la colonie, et aussi par les fournisseurs. Les enfants mangèrent de la carne, ce dont personne ne se soucia ; mais l’État fut par trop volé et finit par s’en émouvoir.
(François Coppée, Le Coupable)
L’expression graisser le marteau est plus récente. C’est donner de l’argent an portier d’une maison pour s’en faciliter l’entrée.
Racine, dans les Plaideurs, fait dire à Petit-Jean :
Ma foi ! j’étais un franc portier de comédie :
On avait beau heurter et m’ôter son chapeau,
On n’entrait point chez nous sans graisser le marteau,
Point d’argent, point de Suisse ; et ma porte était close.
Grus
France, 1907 : Fruits sauvages en général, provenant des arbres sauvageons et de ceux qui bordent les routes et les avenues, marrons d’Inde, faines, glands.
France, 1907 : Sorte de laitage suisse.
Homard
Delvau, 1866 : s. m. Soldat de la ligne, — dans l’argot des faubouriens, qui, sans connaître l’anglais, imitent cependant les malfaiteurs de Londres appelant les soldats de leur pays lobsters, à cause de la couleur rouge de leur uniforme. Signifie aussi : Suisse ; domestique en grande livrée.
Rigaud, 1881 : Surnom donné aux spahis en raison de leur burnous rouge. (A. Camus)
France, 1907 : Suisse d’église ; domestique en grande livrée, soldat de la ligne ; spahi, à cause du burnous rouge.
Hussarde
La Rue, 1894 : Absinthe faite en versant l’eau goutte à goutte. On la nomme purée quand elle est noyée tout d’un coup ; amazone, mélangée à la gomme ; Suissesse, à l’orgeât ; bourgeoise, à l’anisette.
Je m’en fiche comme de colin-tampon
Larchey, 1865 : Je ne fais aucun cas de sa personne (1808, d’Hautel). — On appelait colin-tampons les Suisses en garnison à Paris. Les mazarinades en donnèrent plus d’une preuve.
Judas
d’Hautel, 1808 : Traître comme Judas. Se dit d’un hypocrite, d’un homme perfide, qui vous trahit en secret.
Un baiser de Judas. Fausses caresses, trahisons.
Bran de Judas. Pour, taches de rousseur qui viennent au visage.
Avoir un poil de Judas. Pour, avoir le poil roux ardent.
Delvau, 1866 : s. m. Petite ouverture au plancher d’une chambre située au-dessus d’une boutique, et qui trahit ainsi la présence d’un étranger dans celle-ci. Les judas parisiens sont les cousins germains des espions belges et suisses.
Delvau, 1866 : s. m. Traître ; homme dont il faut se méfier, — dans l’argot du peuple, chez qui est toujours vivante la tradition de l’infamie d’Iscariote. Baiser de Judas. Baiser qui manque de sincérité. Barbe de Judas. Barbe rouge. Bran de Judas. Taches de rousseur. Le point de Judas. Le nombre 13.
Landsturm
France, 1907 : Nom donné en Allemagne et en Suisse à la levée en masse de tous les hommes en état de porter les armes ; de land, pays, et sturm, tocsin.
Mamours
France, 1907 : Caresses en paroles ou en action ; abréviation de mes amours ou mon amour. Faire des mamours.
Il faut avoir la conscience de s’avouer la vérité, même quand elle est sale. Jusqu’ici nous avons nagé jusqu’au bec dans l’hypocrisie et le mensonge. En voilà assez ! Voyons froidement ce que nous sommes et ce que valent nos liens, nos prétendues tendresses, les mots gentils, les caresses et les mamours qui constituent, ici-bas, les affections conjugale, paternelle, filiale, et cœtera pantoufle ?… Eh bien, ça ne vaut rien, moins qu’une pièce du pape ou qu’une Suisse assise.
(Henri Lavedan, Les Jeunes)
Eh bien, nous autres qui n’avons pas faim ; qui n’avons pas froid ; à qui la société prodiguerait volontiers les mamours et les risettes, mais qu’étreint, mais qu’émeut la souffrance d’autrui, nous entendons rester, quoi qu’il arrive, quoi qu’on risque, les avocats, les assistants, les tenants de l’humaine Douleur !
Ouvrez vos codes et vos geôles, recevez vos instructions, rédigez vos verdicts — nous sommes prêts ! Notre pensée restera libre et marchera de l’avant !…
(Séverine)
Meunier (d’évêque devenir)
France, 1907 : Descendre des grandeurs, tomber dans une condition inférieure à celle qu’on occupait. D’après quelques étymologistes, il faudrait dire aumônier. Mais il parait qu’un certain évêque de Nevers, voyageant en Suisse vers le milieu du XVIe siècle, s’enfuit de Genève avec une femme dont il était devenu amoureux et fut, à cause du scandale, obligé de jeter le froc aux orties et de se faire meunier pour vivre.
Devenir d’évêque meunier est le titre d’une nouvelle d’un conteur italien du XIVe siècle du nom de Sacchetti, du moins traduite sous ce titre par Simon de Troyes. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux en donne le canevas dans un des numéros de l’année 1874 :
Barnabo Visconti, duc de Milan, demande à un évêque de lui résoudre quatre questions : Combien il y a de la terre au ciel ? Combien la mer contient d’eau ? Que fait-on en enfer ? Combien valait la personne du duc ? L’évêque est fort embarrassé de résoudre de pareilles questions : mais son meunier s’en charge pour lui. Pour la distance de la terre au ciel et le contenu de la mer, dit les chiffres qui lui passent par la tête, et ajoute que si le duc en doute, il n’a qu’à les faire vérifier. Pour ce qui se passe en enfer, il le renvoie au poème du Dante ; et il estime sa personne à vingt-neuf deniers, un de moins seulement que n’a été estimée celle de Jésus-Christ. Visconti est si charmé de l’esprit de ce meunier, qu’incontinent il le fait évêque au lieu de son ancien maître, qu’il oblige à se charger du moulins.
Mimi
Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, — dans l’argot des artistes et des bohèmes, qui ont emprunté cette expression à Henry Murger, qui l’avait empruntée à Alfred de Musset.
France, 1907 : Maîtresse ; du nom de l’héroïne d’un roman d’Henri Murger.
Ici, deux étudiants poursuivaient le cours de leurs études médicales à travers une partie de jacquet sur une table bravement couverte de chopes vides et de verres d’absinthe. Là, quatre figures enluminées discutaient gravement la question du dîner, et supputaient ce que l’on pouvait retirer de tel ou tel attentat sur la bonne foi paternelle. Plus loin, un groupe se livrait avec ardeur à ce que Victor Hugo appelle littérature et philosophie mêlées. Dans un coin, un étudiant en droit apprenait le Code dans les yeux bleus d’une Mimi anonyme, tandis qu’un vieux carabin considérait avec attention le mélange de l’eau qui tombait goutte à goutte dans son verre avec une absinthe suisse qui s’y trouvait. La salle était obscurcie par la fumée des pipes, à travers laquelle on apercevait des têtes coiffées de bérets rouges placés d’une façon impossible.
(Eugène Vermersch, Le Laticum moderne)
Mômier
France, 1907 : Cafard, hypocrite religieux, faiseur de momeries et débiteur de patenôtres.
C’est le sobriquet donné autrefois aux calvinistes, principalement aux calvinistes suisses.
Il paraît qu’avoir sauvé une femme russe de la potence et un républicain français du peloton d’exécution constitue un crime aux yeux des mômiers protestants, décidément aussi abjects que les sacristains catholiques.
(Henri Rochefort)
N-i-ni, c’est fini
France, 1907 : Formule négative familière.
— Je sais à quoi m’en tenir à ce sujet : chatte échaudée craint l’eau chaude… Je l’ai entendue assez souvent, cette « romance à Madame », et je m’y suis laissé assez pincer. Mais n-i-ni, c’est fini. — Si tu veux arriver jusqu’à ma chambre à coucher, mon bel ami, il faire en demander la clef au maire de mon arrondissement. Pas de mariage, pas de Suissesse !
(Alfred Delvau, Le Fumier d’Ennius)
Le langage des armées républicaines n’avait aucun rapport avec celui des salons, ainsi qu’on peut en juger par ce billet que le général Flavigny adressa à Bonaparte en 1796 :
Citoyen général,
Tes lapins manquent de pain ;
Pas de pain, pas de lapins,
Pas de lapins, pas de victoires.
Ainsi donc, veille au grain,
Et n…i…ni,
C’est fini !
Nocer en père peinard
France, 1907 : S’amuser, boire et boustifailler seul ; argot faubourien, de qu’on appelle dans l’armée faire suisse.
Oignon
Vidocq, 1837 : s. f. — Montre.
(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)
Larchey, 1865 : Montre (Vidocq). — Allusion de forme. — Aux petits oignons : Très-bien. — On sait combien le peuple aime ce légume. — On dit par abréviation : Aux petits oignes ! — V. Aux pommes. — Il y a de l’oignon : Il y a du grabuge. — Allusion aux pleurs que l’oignon fait verser.
S’prend’ de bec c’est la mode,
Et souvent il y a de l’oignon.
(Dupeuty)
Rigaud, 1881 : Montre d’argent épaisse et large.
La Rue, 1894 : Grosse montre démodée. Aux petits oignons, très bien.
Virmaître, 1894 : Montre énorme. Argot du peuple qui dit : ognon.
— Ton ognon marque-t-il l’heure et le linge ? (Argot du peuple).
Hayard, 1907 : Grosse montre.
France, 1907 : Argent. « Tu peux l’épouser, elle à de l’oignon. » L’expression est très ancienne ; on la trouve dans les vieux poètes :
Ainsi parloyent les compaignons
Du bon maistre Françoys Villon,
Qui n’avoyent vaillant deux ougnons,
Tentes, tapis ne pavillon.
(Les Repenes franches)
Les Dannois jadis et Saxons
À vous, Anglois, firent grans armes ;
Ils n’y gagneront deux oygnons,
Non obstant leurs grans vuaquarmes.
(Robert Gaguin, Le Passe-temps d’oysiveté)
France, 1907 : Bruit, tapage, grabuge. « Il a de l’oignon » est le refrain d’une chanson populaire fort en vogue sous le consulat et les premières années de l’empire. Cette expression s’emploie aussi pour dire qu’il y a quelque chose de désagréable, que des difficultés vont surgir, métaphore tirée de ce que les vapeurs d’oignons piquent les yeux et arrachent les larmes.
Le comte Jaubert raconte que, l’empereur Napoléon Ier rentrant un jour aux Tuileries de très mauvaise humeur, le suisse dit tout bas à son voisin : « Il paraît qu’il y a de l’oignon. » L’empereur, qui l’avait entendu, se dirigea vers lui et lui dit : « Eh bien ! oui, il y a de l’oignon ! » Le malheureux faillit tomber à la renverse.
On disait autrefois, quand on se jouait de quelqu’un, qu’on lui baillait de l’oignon :
— Par nostre Dame ! on m’a baillé de l’oignon, et si ne m’en doubtoye guères…. Le dyable emporte la gouge… !
(Les Cent Nouvelles nouvelles)
France, 1907 : L’anus, autrement dit le trou de balle ; argot des souteneurs. On dit aussi oignon brûlé.
France, 1907 : Montre épaisse, telle qu’on les faisait autrefois, ce qui leur donnait quelque similitude avec un oignon.
On apprend à hurler avec les loups
France, 1907 : Le dicton a deux significations : 1o On prend fatalement les habitudes et les mœurs des gens avec lesquels on vit, on subit malgré soi l’influence du milieu. 2o On apprend à se servir contre les êtres malfaisants de leurs propres armes.
Racine emploie ce dicton dans ce dernier sens à la première scène de sa comédie des Plaideurs :
Un juge, l’an passé, me prit à son service,
Il m’avait fait venir d’Amiens pour être suisse.
Tous ces Normands voulaient se divertir de nous :
On apprend à hurler, dit l’autre, avec les loups.
Tous Picard que j’étais, j’étais un bon apôtre…
Parisien
Larchey, 1865 : Matelot indiscipliné et négligent.
Ah ! mille noms ! faut-il être Parisien ! j’ai oublié l’ampoulette !
(Phys. du Matelot, 1843)
Delvau, 1866 : s. m. Homme déluré, inventif, loustic, — dans l’argot des troupiers.
Delvau, 1866 : s. m. Niais, novice, — dans l’argot des marins.
Delvau, 1866 : s. m. Vieux cheval invendable, — dans l’argot des maquignons.
Rigaud, 1881 : Petite tricherie aux dominos, pose d’un domino non correspondant au précédent ; par exemple : du quatre sur du cinq, du trois sur du deux. Quelquefois comme « le premier pas » le parisien se fait sans qu’on y pense.
Rigaud, 1881 : Quelles que soient sa nationalité et sa condition sociale, tout être humain qui fait de la villégiature, soit pendant un jour, soit pendant six mois est un Parisien, c’est-à-dire un imbécile bon à duper, — dans le jargon des paysans des environs de Paris, qui ont le plus profond mépris pour tout ce qui vient de la ville. Œufs frais de deux mois, volailles étiques, asperges à grosses épaulettes, fruits pourris, tout ça c’est « bon pour les Parisiens ». Et le Parisien paye tout cela très cher, trouve tout cela exquis et appelle le paysan « nature simple et primitive ». Parisien. Sottise la plus grande, la plus injurieuse à un matelot. Désignation, dans les bâtiments, d’un pauvre sujet et quelquefois d’un mauvais sujet. (Villaumez, Dict. de marine)
Rigaud, 1881 : Rosse caractérisée ; cheval bon pour l’abattoir, — dans le jargon des maquignons.
La Rue, 1894 : Vieux cheval pour l’abatage.
France, 1907 : Cheval bon pour l’abattoir ; sans doute une allusion au surmenage des chevaux de Paris qui sont vite fourbus
France, 1907 : Épithète injurieuse donnée autrefois dans les régiments aux mauvais soldats, aux tireurs de carottes, aux fortes têtes, à ceux qui esquivent le service. Il serait curieux de rechercher l’origine de cette appellation, qui ne remonte pas, comme quelques-uns l’ont prétendu, aux événements de juin 1848 où la troupe eut maille à partir avec les Parisiens, car on trouve dans Vadé à l’adresse de ceux-ci une appréciation fort injurieuse. Dans un Extrait de l’inventaire des meubles et des effets trouvés dans le magasin d’une des harengères de la Halle, il donne ironiquement, sous forme de qualités, la nomenclature des défauts reprochés à différents peuples ou différentes provinces de la France :
Plusieurs autres grands traités sur divers sujets, en un petit volume, savoir :
De la constance des Français dans la manière de s’habiller !
De la bonne foi des Italiens.
De l’humanité des Espagnols et des Gascons.
De la sobriété des Allemands et des Polonais.
De la fidélité des Anglais.
De la propreté des Hybernois.
De la politesse des Suisses et des Flamands.
De la probité des Normands.
De la simplicité des Manceaux.
De la libéralité des Provençaux.
De la subtilité d’esprit des Champenois.
Des ruses des Picards.
De la bravoure des Parisiens.
— Un marin, c’est celui-là, voyez-vous, qui n’est ni pioupiou, ni Parisien, sauf votre respect ; un homme comme moi, quoi !
(G. de La Landelle, Les Gens de mer)
Passer à la couverte
France, 1907 : Brimade militaire qui consiste à faire sauter un homme dans une couverture, à le berner.
À peine le Suisse venait-il de fermer l’œil que ses camarades de chambrée l’empoignèrent, lui jetèrent dans une couverture en compagnie d’une paire de bottes éperonnées, de deux pistolets et de deux étrilles, et bientôt, au commandement trois, le malheureux fut lancé dans l’espace à l’aide d’une savante et méthodique secousse imprimée à la couverture par huit vigoureuses poignes. C’est ce que s’appelle sauter en couverte. Le brigadier faisait mine de ronfler.
(Les Joyeusetés du régiment)
Patapatapan
d’Hautel, 1808 : Mot imitatif, pour exprimer le bruit du tambour, lorsqu’on bat un rappel.
France, 1907 : Onomatopée du tambour français, comme colin-tampon l’était du tambour suisse, suivant certains étymologistes.
Père la Pudeur
France, 1907 : Pudibond, grotesque. Le père La Pudeur appartient généralement à l’une des nombreuses sectes protestantes où l’on s’effarouche du mot et où l’on se délecte en secret de la chose. C’est un fâcheux hypocrite et grotesque, un empêcheur de danser en rond. Le prototype du père La Pudeur est de nos jours le sénateur Bérenger. Il s’appelait autrefois Tartufe.
Tous ces dépravés de la Ligue contre la licence des rues, que Séverine appelle avec juste raison de « vieux dégoûtants piqués de cantharides », ces pères La Pudeur n’ont assurément nulle goutte de sang gaulois dans les veines et, si l’on remontait aux origines, on y reconnaitrait de copieuses infusions saxonnes, suisses ou belges, à moins que le pesant marteau du huguenotisme n’ait aplati un coin de leur cervelet. Pas de notre race, Gaulois et Francs, tous ces gens-là ont besoin d’être recuits !
Pétard
Vidocq, 1837 : s. m. — Haricot.
Clémens, 1840 : Éveil, se faire de la bile.
un détenu, 1846 : Un sou.
Delvau, 1866 : s. m. Bruit, esclandre.
N’bats pas l’quart,
Crains l’pétard,
J’suis Bertrand l’pochard !
dit une chanson populaire.
Delvau, 1866 : s. m. Derrière de l’homme ou de la femme. Se dit aussi pour Coup de pied appliqué au derrière.
Rigaud, 1881 : Derrière. — Haricot. Le haricot est tantôt un musicien, tantôt un pétard, tantôt exécutant, tantôt musique. Allusion compréhensible, même pour les enfants.
Fustier, 1889 : Argot des artistes et des gens de lettres. Succès bruyant.
Pourquoi ce qui n’avait pas réussi jusqu’alors, a-t-il été, cette fois, un événement de librairie ? ce qu’on appelle, en argot artistique, un pétard.
(Gazette des Tribunaux, 1882. )
Fustier, 1889 : Sou.
À droite, un comptoir en étain
Qu’on astique chaque matin.
C’est la qu’on verse
Le rhum, les cognacs et les marcs
À qui veut mettre trois pétards
Dans le commerce.
(Gaulois, 1882)
La Rue, 1894 : Un sou. Soumet. Haricot. Postérieur. Bagarre.
Virmaître, 1894 : Le derrière.
— Crois-tu qu’elle est bien en viande ? Quel riche pétard ! On en mangerait une tranche.
L’allusion se devine ; souvent il tire des feux d’artifice (Argot du peuple). N.
Virmaître, 1894 : Sou. C’est une corruption du mot patard, expression employée par François Villon. En Suisse, il y a des siècles, patard était une monnaie divisionnaire ; en terme de mépris, on disait : un patard de vache (Argot du peuple). N.
Rossignol, 1901 : Le derrière.
Rossignol, 1901 : Sou.
Rossignol, 1901 : Tapage, bruit.
Avez-vous fini de faire du pétard, on n’entend que vous.
France, 1907 : Bruit, tapage.
Comment, v’là d’jà ménuit qui sonne !
Ej’ croyais pas qu’l’était si tard,
C’est vrai qu’on rencont’ pus personne
Et qu’on n’entend pus grand pétard.
Vrai, si j’étais propriétaire,
J’irais ben m’coucher un moment…
Mais je n’suis mêm’ pas locataire…
(Aristide Bruant)
Faire du pétard, faire du bruit, récriminer, protester vigoureusement, causer du désordre.
Autrefois, elle était fantasque,
Capricieuse, et f’sait du pétard,
Ne r’gardant pas à faire un’ frasque,
Encor moins à faire un cornard.
Mais maintenant on peut sur elle
Se reposer de tout souci,
Comme un pigeon dessous une aile…
(Henri Bachmann, La Femme mûre)
Faire un pétard est, en terme littéraire et artistique, produire une œuvre sensationnelle, qui heurte les idées courantes, choque les préjugés bourgeois, et l’on ne se doute pas du nombre de bourgeois que contient le monde artistique et littéraire. En littérature, Nana, d’Émile Zola, fut un pétard ; en peinture, la Salomée de Henri Regnault en fut un également.
Si je fais du théâtre, ce sera pour être joué, et, tout en le faisant comme je comprends qu’il doit être, — l’image de la vie. Je ne casserai aucune vitre, ne lancerai aucun pétard.
(Émile Zola)
France, 1907 : Le derrière, maître Luc, ce que l’intellectuel Armand Silvestre admire le plus chez la femme.
Le timbré s’est fait une théorie bien à lui sur les différents types de femmes. Il prétend qu’il faut être, et il est, lui, gourmand avec les brunes, gourmet avec les blondes, glouton avec les rousses, et goinfre avec les châtaines bien capitonnées, aux tétons fermes et abondants, aux croupes plantureuses et charnues, car l’adjudant apprécie la quantité au même titre que la qualité.
— J’aurais dû rentrer dans l’artillerie ou le génie, dit-il quelquefois, car j’adore les pétards, moi !
(Le Régiment)
Je les ai vus égayant
La foules ivre d’allégresse :
Chacun d’eux, certe, est bruyant
Étincelant, flamboyant,
Mais, je le confesse,
Rentré chez moi sur le tard,
Je me suis dit à moi-même :
« Ces pétards, nom d’un pétard !
Ne valent pas le pétard
De celle que j’aime ! »
(Gil Blas)
France, 1907 : Pièce d’un sou ; corruption du vieux français patard.
— J’aimerais mieux encore turbiner d’achar du matois à la sorgue pour affurer cinquante pétards par luisant que de goupiner.
(Mémoires de Vidocq)
À droite un comptoir en étain
Qu’on astique chaque matin :
C’est là qu’on verse
Les rhums, les cognacs et les marcs
À qui veut mettre trois pétards
Dans le commerce.
(Chanson du Père Lunette)
France, 1907 : Soufflet. Ça claque.
Petit bocson
France, 1907 : Église ; argot des ouvriers qui prétendent que l’église est la perte des femmes. On dit aussi rampante.
La gueuse ne quittait pas le petit bocson. Matin, soir, on la voyait se pâmer devant les autels, guignant de l’œil le curé et ses vicaires. Elle était bien connue du bedeau, du suisse et de la loueuse de chaises. Ah ! malheur ! Et pendant ce temps-là, les enfants piaillaient à la maison et le rôti brûlait dans la casserole.
(Les Propos du Commandeur)
Pièce du Pape, pièce suisse
Rigaud, 1881 : Femme de mauvaise mine. Les voyous employaient cette expression à l’époque où la convention monétaire n’existait pas entre la France et les États-Romains, entre la France et la Suisse. Les pièces du Pape et les pièces suisses étaient refusées.
Pignouf
Larchey, 1865 : Chez les cordonniers, le maître s’appelle pontif, l’ouvrier gniaf, et l’apprenti pignouf.
Larchey, 1865 : Homme grossier, mal élevé.
Cet animal d’Amédée n’a pas le sou. — Prends-en un autre. — Où ça ! tous des pignoufs ici.
(1860, À bas le quartier latin)
Rigaud, 1881 : Apprenti cordonnier. — Grossier personnage, malappris.
En voilà un petit pignouf de calicot, qui m’a fait boire de la groseille quand j’avais demandé du madère !
(G. Lafosse, Petit journal amusant)
Le Pignouflard, c’est le pignouf dans toute sa beauté, la dernière expression du goujat.
Fustier, 1889 : Élève reçu à l’École normale, mais qui n’a pas encore subi l’épreuve du canularium. (V. ce mot.)
La Rue, 1894 : Grossier. Avare. Goujat. Apprenti cordonnier.
Virmaître, 1894 : Un miché qui pose un lapin à une fille est un pignouf (Argot des filles).
France, 1907 : Individu grossier, avare, égoïste, glouton. Terme de mépris que l’on adressait autrefois dans les régiments à ceux qui buvaient seuls, qui faisaient suisse. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux donne, sous la signature Ego E-G, l’explication de ce mot :
D’après nos professeurs de langue verte, ce mot s’applique à tout individu considéré comme un goujat, un grossier personnage, comme un homme malpropre et malappris ; c’est le dernier échelon, en outre, de l’échelle sociale des savetiers, au sommet de laquelle trône le chef de l’atelier du pontife, tandis que l’ouvrier ou gniaf siège plus bas ; telle est, au figuré comme au sens propre, la signification générale de cette grotesque locution. Quant à son étymologie, faut-il la voir dans le vieux mot français pigne (peigne), dont se servaient jadis Rabelais, Regnier, Villon et leurs émules, afin de mieux adapter une portée dédaigneuse à leur pensée et qui s’est implanté plus tard, chez nous, dans une conception identique, accompagné d’une interjection (ouf) capable de lui donner à la fois un son moins vague et radical ? Doit-on, au contraire, le puiser avec un peu plus de succès dans les pinons (pommes de pin), dont la corruption a fait pignons et même peignons, afin de désigner directement ce qui reste de la laine, après qu’elle a été peignée (postquam carminata fuit tana) comparaison qui nous conduit à regarder toujours le mot dans son acception présente ? ou bien, en remontant jusqu’au celtique pen (tête, sommet), faut-il y voir le motif d’une allusion portée jusqu’au comble du mépris pour l’individu qu’elle frappe ? Quelle que soit l’origine que l’on préfère, on y trouvera toujours une portée presque identique et qui se résume dans la désignation frappante de l’homme sale comme un peigne et malappris.
Quelques coryphées très jeunes causent au foyer de la danse :
Qu’est-ce que c’est que les sénateurs ?
— Un tas de vieux, répondent les mieux renseignées.
— Et les députés… sont-ils plus jeunes ?
— Ils sont moins vieux.
D’où cette réflexion surnaturaliste d’une petite marcheuse, ayant déjà beaucoup marché :
— C’est donc ça qu’ils sont plus pignoufs !
Plumet (avoir son)
Larchey, 1865 : S’enivrer. — Comparaison de la trogne à la couleur rouge d’un plumet d’uniforme.
N’est-ce pas que j’dois vous faire l’effet D’avoir c’qui s’appelle un plumet. Messieurs, c’est le picton !
(Ch. Voizo, Ch)
M. Alphonse Duchesne a fait une chanson intitulée : J’ai mon plumet. (Paris, Roger, 1863)
Rigaud, 1881 : Être complètement ivre. C’est être complet au point de vue de l’ivresse. — Pourrait bien être une allusion au plumet des Suisses, réputés, comme on sait, buveurs intrépides.
Je pense que c’était un suisse du quartier, car il avait un plumet.
(Aventures des bals et des bois, 1745)
France, 1907 : Être ivre.
Ma sœur, qu’était en train,
Ram’nait un fantassin ;
Ma fille, qu’avait son plumet,
Sur un cuirassier s’appuyait ;
Ma femme sans façon
Embrassait un dragon,
Ma bell’-mère au p’tit trot
Galopait au bras d’un turco.
(En revenant de la Revue)
On dit aussi dans le même sens : « avoir son jeune homme. » Au sujet de cette dernière expression, Philibert Audebrand raconte cette anecdote. Alfred de Musset, qui avait, comme on le sait, l’habitude de se griser avec de l’absinthe, se présente un jour, en 1853, chez M. Empis, alors directeur du Théâtre-Français. L’employé du théâtre auquel Musset s’adresse, le voyant ivre, croit devoir prévenir, avant de le laisser entrer, le directeur, et le dialogue suivant s’engage :
— Monsieur Le directeur…
— Quoi ? qu’y a-t-il ?
— Eh bien, c’est M. Alfred de Musset.
— Bon. Faites-le entrer.
— Mais, Monsieur le directeur…
— Quoi donc ?
— C’est qu’il a son petit jeune homme.
— Son petit jeune homme ? Qu’est-ce que ça fait ? Faites-le entrer avec son petit jeune homme.
M. Empis, ignorant celle expression argotique, croyait que Musset amenait avec lui un jeune ami.
Point
d’Hautel, 1808 : Un point de côté. Au propre, mal, douleur que l’on ressent à cet endroit ; au figuré, terme satirique qui se dit d’une personne très-à charge, d’une affaire embarassante et pénible.
Mal en point. En mauvais état, mal dans ses affaires.
Tout vient à point, à qui peut attendre. Pour dire qu’avec le temps et la patience, on voit combler ses espérances.
Il faut lui mettre les points sur les ii. Se dit par ironie d’un homme qui a peu d’intelligence, à qui il faut commander les choses avec une grande précision.
Point d’argent, point de Suisse. C’est-à-dire, rien pour rien.
Delvau, 1864 : Employé dans un sens obscène pour désigner : 1o l’acte vénérien.
Venons au point, au point qu’en n’ose dire.
(Cl. Marot)
Ce pitaud doit valoir pour le point souhaité
Bachelier et docteur ensemble.
(La Fontaine)
2o Le clitoris.
Le traître alors touche d’un doigt perfide
Le point précis où nait la volupté ;
Ce point secret, délicat et timide
Dont le doux nom des Grecs est emprunté.
(Parut)
Delvau, 1866 : s. m. Pièce d’un franc, — dans l’argot des marchands d’habits.
Rigaud, 1881 : Pièce d’un franc, — dans le jargon des brocanteurs.
La Rue, 1894 : Pièce d’un franc.
Rossignol, 1901 : Franc. 2 points, 2 francs.
France, 1907 : Un franc ; ancien argot des marchands du Temple.
Point d’agent, point de Suisse
France, 1907 : Sans argent on n’a rien. Cette expression remonte aux guerres du Milanais, à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, où les mercenaires suisses engagés au service de la France s’y retirèrent plusieurs fois faute de solde. « Payez-vous sur l’ennemi », leur disait-on ; en d’autres termes : « Pillez » ; ce que faisaient, du reste, les autres troupes mercenaires ; mais les Suisses répondaient : « Nous ne sommes pas des brigands, mais des soldats. » Les Suisses ont longtemps servi la France. Étant pauvres et leur pays n’offrant que peu de ressources, il se faisaient soldats. Un jour, en présence du colonel du régiment des gardes suisses, Louvois dit à Louis XIV qu’avec l’or et l’argent que les Suisses avaient reçu des rois de France, on pourrait paver une chaussée de Paris à Bâle : « :Cela peut être vrai, répliqua le colonel, mais si l’on pouvait recueillir tout le sang que les soldats de ma nation ont versé pour le service de la France, on pourrait en faire un canal pour aller de Bâle à Paris. »
Devenus vieux et impropres au service, on leur donnait des places de gardiens ou de concierges, d’où l’appellation de suisse appliquée aux portiers des grands hôtels, et au bedeau, armé de la hallebarde et accoutré d’un uniforme militaire, qui orne les cérémonies de l’Église.
Les filles, jouant sur cette expression, disent : « Point d’argent, point de cuisses. »
Porion
France, 1907 : Maitre mineur.
Sous le sol, comme un porion,
Je veux bien que l’on m’enfouisse
Pour la gorge de Marion
Plus blanche que la neige en Suisse.
(Catulle Mendès)
Prendre le train d’onze heures
Rigaud, 1881 : Farce de troupiers. Cette farce consiste à administrer à la victime une promenade nocturne dans son lit, lequel est traîné par de facétieux voisins au moyen de cordes à fourrages. Cette brimade a encore reçu le nom de « rouler en chemin de fer ». Le soldat qui a fait suisse est sûr qu’il prendra le train d’onze heures ; mais il n’y a qu’un bleu, un conscrit, qui, ignorant les usages du régiment, puisse commettre un si grand délit.
Queues
Delvau, 1866 : s. f. pl. Phrases soudées ensemble à la queue-leu-leu, — dans l’argot des typographes, dont c’est le javanais. Un échantillon de ce système de coquesigruïtés, que l’on pourrait croire moderne et qui est plus que centenaire, sera peutêtre plus clair que ma définition. Quelqu’un dit, à propos de quelque chose : « Je la trouve bonne. » Aussitôt un loustic ajoute d’enfant, puis un autre ticide, puis d’autres de Normandie, — t-on — taine — ton ton — mariné — en trompette — tition — au Sénat — eur de sanglier — par la patte — hologie — berne — en Suisse — esse — vous que je vois, etc., etc., etc. Lesquelles coquesigruïtés, prises isolément, donnent : Bonne d’enfant, — infanticide, — cidre de Normandie, — dit-on, — ton taine ton ton, — thon mariné, — nez en trompette, — pétition au Sénat, — hure de sanglier, etc.
Régaler son suisse
Delvau, 1866 : v. a. C’est, quand on joue à deux, à un jeu quelconque, une consommation, ne perdre ni gagner, être chacun pour son écot.
Rigaud, 1881 : Ne perdre ni ne gagner une consommation jouée.
France, 1907 : Payer chacun son écot.
Rêver
d’Hautel, 1808 : Rêver à la moutarde. Pour dire, faire le pensif ; prendre sans sujet un air rêveur, lorsqu’on ne pense à rien.
On dit dans le même sens, rêver à la Suisse.
Savate
Larchey, 1865 : « La savate, que l’on appelle aujourd’hui chausson par euphémisme, est la boxe française, avec cette différence que la savate se travaille avec les pieds, et la boxe avec les poings. » — Th. Gautier, 1845. — V. Arsouille.
Savate : « Correction militaire appliquée par les soldats entre eux pour certains délits non justiciables d’un conseil. Le patient est étendu sur un banc, la chemise retroussée, et chaque soldat de la compagnie lui applique trois coups d’un soulier neuf et bien ferré. » La Caserne, par Vidal et Delmare, 1833.
Delvau, 1866 : s. f. Boxe française, — « avec cette différence, dit Th. Gautier, que la savate se travaille avec les pieds et la boxe avec les poings. » (V. Chausson.)
Delvau, 1866 : s. f. Correction militaire, qui consiste à fouetter le soldat coupable à tour de bras et de souliers. Le Conseil de guerre, on le devine, n’a rien à voir là dedans : c’est une petite justice de famille et de caserne.
Delvau, 1866 : s. f. Ouvrage mal fait ; chose abîmée, gâchée, — dans l’argot du peuple.
Rigaud, 1881 : Joueur malhabile. — Mauvais ouvrier. — Jouer comme une savate, jouer mal à un jeu d’adresse, jouer mal aux cartes. — Jouer comme une paire de savates, jouer très mal.
France, 1907 : Correction militaire d’un caractère tout privé infligée par les soldats à l’un d’entre eux qui se conduit en mauvais camarade ou qui a forfait à l’honneur, et qu’on ne veut pas livrer an châtiment trop sévère des chefs. Les hommes de la chambrée se mettent sur deux rangs après avoir au préalable prévenu le chef de chambrée qui s’absente pour ne pas être témoin de cette exécution antiréglementaire. Chacun s’arme d’un soulier ou d’une savate, et le coupable nu doit passer au milieu, recevant sur le dos, les reins et le bas du dos, autant de coups de savate qu’il y a d’hommes dans la chambrée. S’il est récalcitrant, on l’attache sur un banc fesses en l’air, et c’est alors trois coups par tête qu’il reçoit au lieu d’un. Passer à la savate, recevoir cette correction. Ceux qui avaient l’habitude de faire suisse, c’est-à-dire de boire seuls, passaient à la savate.
France, 1907 : Mauvais ouvrier. Travailler comme une savate, ne rien faire de bon.
Suisse
d’Hautel, 1808 : Il n’entend pas plus raison qu’un suisse. Se dit d’un homme qui brusque, qui rebute tous ceux qui veulent lui faire quelques représentations ; qui ne veut rien entendre.
Delvau, 1866 : s. m. Invité, convive, — dans l’argot des troupiers. Faire Suisse. Boire ou manger seul.
Suisse (faire)
Larchey, 1865 : « Le soldat a le point d’honneur de ne jamais manger ou boire seul. Cette loi est tellement sacrée, que celui qui passerait pour la violer serait rejeté de la société militaire, et on dirait de lui : Il boit avec son suisse, et le mot est une proscription. » — Vidal, 1833.
Un soldat français ne doit pas faire suisse, ne boit jamais seul.
(La Bédollière)
Le premier exemple donne la clé du mot. Le soldat, n’ayant pas de suisse, ne peut boire avec lui, donc il boit seul. Cette ironie a dû être inventée pour rappeler quelque engagé de bonne compagnie aux règles de la fraternité.
Rigaud, 1881 : « Ce mot, à la caserne, équivaut à une injure indélébile. — Faire suisse, c’est vivre seul, mesquinement, sans relations amicales et sans appui ; c’est entasser son prêt, lésiner, thésauriser, s’imposer des privations volontaires ou dépenser sournoisement son argent loin des autres. » (A. Camus)
Merlin, 1888 : Dans le langage ordinaire, on dit soûl comme un Polonais et boire comme un Suisse ; dans l’argot militaire, faire Suisse veut dire boire seul.
La Rue, 1894 : Boire seul.
France, 1907 : Boire seul. Cette expression viendrait de l’habitude qu’avaient les Cent-Suisses au service des rois de France de manger isolément. Dans l’ancienne armée, l’on faisait sauter en couverte les soldats qui faisaient suisse.
Le capitaine. — T’as beau bien te conduire, je sens qui t’as pas l’esprit de corps… l’amour de l’armée ? C’est une famille, l’armée ! Suffit pas d’être irréprochable… faut l’aimer, et puis être fier d’en faire partie, sacrebleu ! Avoir l’air gai-z-et content. Or, je me rappelle qu’on ne te voit jamais fricoter avec tes camarades… tu ne vas pas à la cantine…., tu ne jures point… jamais de salle de police… tu ne ris pas souvent… tu ne te saoules pas… tu ne chantes pas les chansons de route… t’es tout le temps tout seul à faire suisse et bande à part dans les coins. Ah, çà ! Ah çà ! Et puis, par dessus le marché… le dimanche… quand tous gueulent pour avoir des permissions, toi seul t’en demandes pas ? Et quand je t’en donne, malgré toi, espèce de caillou, tu refuses ! Qu’est-ce qui m’a foutu un pareil phénomène ? J’aime pas ça, les phénomènes… j’en veux pas dans mon bataillon. Allons, réponds à l’ordre, et lève les yeux…
(Henri Lavedan)
Suisse (point d’argent, point de)
France, 1907 : Sans argent, on ne peut rien avoir. Ce dicton, injurieux pour nos voisins qu’il fait considérer comme des mercenaires, est cependant à leur honneur. On sait que, sous l’ancien régime et pendant le moyen âge, les Suisses fournissaient pour les guerres de nombreux contingents. De Charles VII à Louis XVIII les rois de France entretinrent des compagnies appelées les Cent-Suisses, et des régiments entiers composés de Suisses. Pendant les guerres du Milanais, vers la fin du XVe siècle, et au commencement du XVIe siècle, ces régiments se retirèrent plusieurs fois faute de solde. — « Payez-vous sur l’ennemi », disaient les généraux, en d’autres termes « Pillez. » Mais leurs chefs refusaient, disant : « Nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des soldats. » Étant pauvres et leur pays n’offrant alors que peu de ressources, ils se faisaient soldats, mais entendaient qu’on les payât, ou point d’argent, point de Suisse. Et ils tenaient bon, car d’après un proverbe du XVIIe siècle, ils avaient une réputation d’entêtés :
D’un Suisse n’entends point raison,
Ni d’un bigot en oraison,
Ou d’une femme en sa maison
Quand elle crie hors de saison.
Racine, dans les Plaideurs, fait dire à Petit-Jean :
On n’entrait pas chez nous sans graisser le marteau
Point d’argent, point de suisse ; et la porte était close.
Suisserie
France, 1907 : Loge du suisse (du concierge) d’un château ou d’un hôtel.
Suissesse
Delvau, 1866 : s. f. Verre d’absinthe, — dans l’argot des bohèmes.
Rigaud, 1881 : Absinthe coupée avec de l’anisette ou de la gomme.
France, 1907 : Absinthe mélangée de sirop d’orgeat. Voir Hussarde.
Tampon (colin-)
France, 1907 : Dupe, gogo.
Les annales de la bêtise humaine s’écrivent toutes seules. Les jours de vote, ceux qui mettent dans l’urne sont les Colin-Tampon ; ceux qui y sont mis sont les Colin-Maillard. Et puis après ? Après, ça recommence ; mais rien ne cesse de graviter autour du soleil.
(Émile Bergerat)
France, 1907 : Nous ajoutons comme document à l’article Colin-Tampon les lignes suivantes extraites de l’Écho du public :
D’après le Courrier de Vaugelas, Colin-Tampon serait une onomatopée de la batterie des tambours des Suisses. Ce mot et les règles de cette batterie se trouvent dans l’Orchésographie de Jean Tabouret, ouvrage sur la dance publié en 1589. On disait à cette époque : battre le colin-tampon, comme on dit aujourd’hui : battre le rataplan. De la batterie de tambour, ce mot passa bientôt avec un sens ironique aux soldats suisses qui jouaient de cet instrument, puis à tous les soldats suisses indistinctement, et cela surtout après la bataille de Marignan, où ils furent battus.
Ayant perdu là leur réputation de soldats invincibles et n’inspirant plus aucune crainte, chacun disait en parlant d’une chose qui lui était indifférente : Je m’en soucie comme de colin-tampon, ce que l’on a peu à peu modifié en : Je m’en moque comme de colin-tampon.
Ce mot étant une onomatopée et non un nom propre, devrait s’écrire en un seul mot et sans majuscule.
(Bellanger)
Taupin
Larchey, 1865 : « Le simple taupin, le candidat qui se présente à la colle d’admission à l’École polytechnique, possède déjà des connaissances supérieures. » — La Bédollière.
Delvau, 1866 : s. m. Candidat à l’École polytechnique, — peut-être parce qu’on a remarqué que la plupart des jeunes gens qui se destinent à cette école, travailleurs plus acharnés que les autres avaient de bonne heure la vue aussi faible que celle des taupes. Taupin carré. Taupin de 2e année. Taupin cube. Taupin de 3e année.
Rigaud, 1881 : Élève du cours des mathématiques spéciales. Les taupins se divisent en trois classes : le Bizut, élève de première année ; le Carré, élève de deuxième année, et le Cube, élève de troisième année. Le Carré passe pour être quatre fois plus abruti que le Bizut et le Cube neuf fois plus, — dans le jargon des élèves de mathématiques spéciales.
Rigaud, 1881 : Nom donné à l’artilleur, — dans le jargon du régiment. Allusion à la taupe qui passe pour avoir la vue basse. Nombre d’officiers d’artillerie sont dans ce cas et portent lunettes. M. L. Larchey donne encore ce nom de taupin au soldat du génie.
La Rue, 1894 : Soldat du génie.
France, 1907 : Candidat à l’École polytechnique, « peut-être appelé ainsi, dit Alfred Delvau, parce qu’on a remarqué que la plupart des jeunes gens qui se destinent à cette école, travailleurs plus acharnés que les autres, avaient de bonne heure la vue aussi faible que les taupes ». Cette étymologie peut être vraie, car autrefois il était de mode chez ces jeunes savants de s’affubler de lunettes ou de binocles pour se donner un air sérieux. Ils travaillent maintenant autant et plus qu’autrefois et cependant les lunettes ont à peu près disparu. Leur travail de jour et de nuit auquel les oblige la difficulté des examens ne les aurait-il pas fait comparer à la taupe ? La taupe creuse la terre, le taupin creuse la science.
Le taupin souffre et potasse,
C’est la devise du carré !
Il se fiche pas mal de la crasse
Qui recouvre son vieux collet,
De pommade il est toujours chiche,
Il conspue la gomme et la corniche…
(Chanson du Taupin français)
France, 1907 : Sobriquet donné au moyen âge aux francs-archers, miliciens levés et organisés pur Charles VII et dissous par Louis XI à cause du discrédit où ils étaient tombés. On les appelait francs-taupins parce que, paysans pour la plupart, les gens de guerre ne les disaient bons qu’à fouir la terre comme les taupes. Le Roux de Lincy, dans son Recueil de chants historiques, donne une chanson du temps qui montre quel peu de cas on faisait de ces milices. En voici quelques couplets :
Le franc-taupin à la guerre s’en va,
Testamenta comme un chrétien doit faire,
Il a laissé sa femme à son vicaire
Et au curé les clefs de sa maison…
Le franc taupin chez son hôte arriva :
« Vertu, morgoy, jarnigoy, je te tue. »
— Tout beau, monsieur, mes oignons sont en mue.
Il l’appaisa d’une soupe à l’ognon…
Le franc-taupin prend et vaillant estoit ;
Il assailloit fort volontiers les mouches :
« Suz-de-foit-il il faut que je vous touches. »
Mais une guêpe lui donna l’aiguillon.
C’est à la suite du licenciement des milices des francs-archers que Louis XI engagea à son service un corps de 6000 Suisses. Voir ce mot.
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