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À la fourche

France, 1907 : On dit adverbialement et proverbialement : à la fourche, pour dire négligemment et grossièrement. Cela est fait à la fourche, Panser des chevaux à la fourche. (Dict. de l’académie) Mais, comme le fait observer judicieusement l’auteur des Remarques morales, philosophiques et grammaticales sur ledit dictionnaire, l’expression prétendue proverbiale à la fourche ne devrait point se trouver là ; car elle ne peut être grammaticalement expliquée avec la bienséance convenable à un dictionnaire d’Académie. On se souvient d’une jeune demoiselle qui dit à Huet, évêque d’Avranches, en présence de père et mère : Monseigneur paroit tout Jean fourche. L’Académie française, dont ce docte prélat fit lui-même partie durant un demi-siècle, ne fut guère moins naïve que cette enfant.
C’est à la foutre qu’il faudrait dire et comme s’expriment les gens qui ne se piquent pas de purisme et de délicatesse dans leur langage.

Abominer

Delvau, 1866 : v. a. Avoir de l’aversion pour quelque chose et de l’antipathie pour quelqu’un. — ce que dit clairement l’étymologie de ce mot : ab, hors de, et omen, d’omentum, estomac. Expression du vieux français et des jeunes Parisiens.

France, 1907 : Détester ; argot du peuple. Vieux mot ; de ab, hors, et omentum, estomac.

Abouler

Bras-de-Fer, 1829 : Compter.

Vidocq, 1837 : v. a. — Venir.

Clémens, 1840 : Venir de suite.

M.D., 1844 / Halbert, 1849 : Venir.

Larchey, 1865 : Entrer — Vient du vieux mot bouler : rouler V. Roquefort.

Maintenant, Poupardin et sa fille peuvent abouler quand bon leur semblera.

(Labiche)

Notre langue a conservé éboulement. Abouler : Donner, faire bouler à quelqu’un :

Mais quant aux biscuits, aboulez.

(Balzac)

Abouler de maquiller : Venir de faire. V. Momir. Aboulage : Abondance.

Delvau, 1866 : v. a. Donner, remettre à quelqu’un. Argot des voyous.
Signifie encore Venir, Arriver sans délai, précipitamment, comme une boule.

Rigaud, 1881 : Donner, compter. Abouler de la braise, donner de l’argent.

Écoppé, ma vieille ! aboule tes cinq ronds.

(Al. Arnaud, les Zouaves, acte 1,1856)

Aller, venir, abouler à la taule, abouler icigo, aller à la maison, venir ici. M. Ch. Nisard fait sortir abouler d’affouler, accoucher avant terme ; M. Fr. Michel le tire avec plus de raison d’advolare, bouler à, d’où ébouler dans la langue régulière.

La Rue, 1894 : Donner, remettre. Venir.

Virmaître, 1894 : Se dit dans le peuple d’un récalcitrant qui ne veut pas payer ; abouler la monnaie.

— Aboulez donc, mon vieux, faut y passer.

On dit aussi à quelqu’un qui attend : Un peu de patience, il va abouler (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Donner.

Veux-tu abouler ton pèze pour raquer la chopotte.

Hayard, 1907 : Donner, à regret.

France, 1907 : Donner, apporter : « mais, ainsi que dit Charles Nisard, l’idée de sommation ou de violence en est inséparable. »

Pègres et barbots, aboulez des pépettes…
Aboulez tous des ronds ou des liquettes,
Des vieux grimpans, brichetons, ou arlequins.

(Le Cri du Peuple, Fév. 1886)

Le patois et l’argot, auxquels il est commun, l’entendent ainsi. Que le patois l’ait pris de l’argot ou l’argot du patois, il est sûr qu’on n’en fait pas moins d’usage dans l’un que dans l’autre, que la plupart de nos provinces se le sont approprié, et qu’il fleurit même parmi le peuple de Paris.

(Curiosité de l’étymologie française)

Signifie aussi venir, dans l’argot des voleurs.

Et si tézig tient à sa boule,
Fonce ta largue, et qu’elle aboule
Sans limace nous cambrouser.

(Richepin, La Chanson des Gueux)

Il signifie également accoucher. — Voir Affouler

Abrier

France, 1907 : Mettre à couvert, protéger ; vieux français.

Académie d’amour

Delvau, 1864 : Lieu où on va pour jouer au jeu de Vénus — et de Mercure : en bon français, Bordel. — Le mot se trouve dans le Francion de Ch. Sorel et dans les Aventures burlesques de Dassoucy.

Allons-nous à l’Académie, se soir ? — Non, je ne suis pas en queue.

(J. Le Vallois)

Acagnarder (s’)

Delvau, 1866 : v. réfl. Se plaire dans la solitude, vivre dans son coin y comme un vieux chien las d’aboyer à la lune et de courir après les nuages, — ce gibier que nous poursuivons tous sans pouvoir même en jouir comme Ixion.
J’ai souligné à dessein coin et chien : c’est la double étymologie de ce verbe, que n’osent pas employer les gens du bel air, quoiqu’il ait eu l’honneur de monter dans les carrosses du roi Henri IV. (V. les lettres de ce prince.) S’acagnarder vient en effet du latin canis, chien, ou du vieux français cagnard, lieu retiré, solitaire, — coin. On dit aussi s’acagnarder dans un fauteuil.

France, 1907 : Fainéanter, vivre seul en son coin, argot populaire ; du vieux français cagnard, lieu retiré, encore en usage dans le Midi où, en beaucoup de localités, la promenade publique s’appelle le cagnard.
Dans certains départements du Nord, ce mot précédé du préfixe en a la signification de s’encanailler, ce qui montre sa dérivation du latin canis, chien : « Elle s’encagnarde avec tous les voyous. »

Soumis, toujours content quand il pouvait en pantoufles s’accargnarder au logis, — c’était lui qui époussetait les meubles, nettoyait les lampes et vidait les eaux dans les plombs.

(Camille Lemonnier)

Accomoder

France, 1907 : Faire l’acte qui perpétue les races ; vieux français.

Mon drôle met pied à terre, descend la demoiselle, et l’accommode de toutes pièces.

(D’Ouville)

On disait aussi Accomplir :

Elle aimait son mari pour le bien et aise qu’elle avait eu d’être accomplie.

(Béroalde de Verville)

Accrouer (s’)

France, 1907 : S’accroupir, s’asseoir sur les talons. Vieux français conservé dans le Centre et l’Ouest.

Actuaire

France, 1907 : Bien que ce mot soit français, il ne se trouve pas dans Littré. La profession d’actuaire est peu connue ; voici en quoi elle consiste : l’actuaire est le comptable versé dans le maniement des chiffres et les calculs arithmétiques. C’est lui qui établit les tables de mortalité pour les compagnies d’assurances sur la vie et détermine la proportion des primes à payer pour tous les sinistres.

Affe

Delvau, 1866 : s. f. La vie, — dans l’argot des voleurs, qui me font l’effet d’avoir à dessein confondu avec affres, leur existence étant un perpétuel effroi de la justice et des gendarmes. Eau d’affe. Eau-de-vie.

Virmaître, 1894 : La vie. Les voleurs vivant dans des transes continuelles, comme le mourant, ils ont des affres. Affres en français signifie angoisses (Argot des voleurs). V. Affe.

Affuter (s’)

France, 1907 : Se parer. Vieux français.

Servantes, pastourelles
C’est le mois d’mai,
Le mois d’aimer ;
Affutez-vous, les belles,
De biaux rubans
Pour vos galants.

Agonir

d’Hautel, 1808 : Agonir quelqu’un de sottises. L’injurier, le honnir, l’invectiver de paroles sales et outrageantes.

Delvau, 1866 : v. n. Accabler d’injures et de sottises. Argot des bourgeois et du peuple.
Ne serait-ce pas une corruption d’abonir, faire honte, un vieux verbe français encore employé en Normandie ainsi qu’agonir. On dit aussi Agoniser.

Agonir, agoniser

Larchey, 1865 : Insulter. C’est l’agonizin des Grecs.

Je veux t’agoniser d’ici à demain.

(Ricard)

Si bien que je fus si tourmentée, si agonie de sottises par les envieuses.

(Rétif, 1783)

France, 1907 : Insulter, accabler d’injures. Alfred Delvau pense que ce mot est une corruption d’ahonir, vieux verbe français encore employé en Normandie.

Aisil

France, 1907 : Vinaigre ; vieux français, du bas latin acetum, aigre.

Aitre

France, 1907 : Maison, foyer ; vieux français, du latin atrium.

Ajuter

France, 1907 : Traire ; du latin adjuvare, soulager, d’où ajus, lait que donne une vache qu’on ajute. En vieux français, ajuter signifie accoucher.

Aller dare dare

France, 1907 : Se dépêcher, aller vivement. Dare et l’impératif du vieux verbe français darer, aller sans crainte, que les Anglais ont pris de nous, to dare, oser.

Allumeuse

Delvau, 1866 : s. f. Marcheuse, dans l’argot des filles.

Rigaud, 1881 : Femme payée par l’administration d’un bal public pour danser et avoir l’air de beaucoup s’amuser. — Femme dont le métier consiste à attirer l’attention des hommes, à faire de l’œil, sur la voie publique, dans les théâtres, en chemin de fer et ailleurs. Elle cherche à allumer sa victime, à l’incendier de son regard.

La Rue, 1894 : Femme payée pour donner l’entrain dans un bal ou pour attirer les hommes.

France, 1907 : Femme chargée par les dames des maisons de prostitution de recruter des clients.

Nous trouvons justement à la porte de l’hôtel une gitana aux yeux flamboyants qui guettait notre sortie. Bien qu’elle fut maigre comme une bonne jument du Haymour, elle était encore assez jeune et passable pour battre pour son compte les buissons de Cythère ; mais, veuve et chargée de famille, elle ne travaillait que pour autrui.
Retirant de son doigt une bague, comme dans les vieux romans espagnols, elle nous la présenta, non pour nous l’offrir de la part d’une señora prise subitement du mal d’amour, mais pour nous la vendre.
Ce commerce de l’unique bijou qu’elle possédat ne servait qu’à en couvrir un autre, car, continuant à tenir sa bague du bout des doigts, elle nous raconta confidentiellement qu’elle connaissait deux señoritas muy hermosas et muy jovenes (très belles et très jeunes) qui raffolaient des seigneurs français.
C’était une allumeuse.

(Hector France, Sac au dos à travers l’Espagne)

Alorie

France, 1907 : Oiseau dont la tête est ornée d’une huppe. Vieux français, d’où est dérivé alouette.

Amadou

Vidocq, 1837 : s. m. — Les argotiers du temps passé nommaient ainsi une drogue dont ils se frottaient pour devenir jaunes et paraître malades.

(Le Jargon, ou Langage de l’Argot moderne)

Delvau, 1866 : s. et adj. Homme qui prend aisément feu — afin d’être aimé, amatus. Argot du peuple.

Delvau, 1866 : s. m. « C’est dequoy les argotiers se frottent pour se faire devenir jaunes et paraistre malades, » — c’est-à-dire pour amadouer et tromper les bonnes âmes.

France, 1907 : Substance avec laquelle les mendiants et les vagabonds enduisent leur face pour se donner une apparence maladive.

Les anciens argotiers, ceux du moins qui avaient établi leurs pénates dans la Cour des Miracles, et dont la profession était de vivre d’aumônes, en simulant des infirmités, exprimaient la substance particulière au moyen de laquelle ils se faisaient paraitre jaunes et malades par le mot amadou.

(Charles Nisard, Curiosités de l’Étymologie française)

Amarris

Delvau, 1864 : Vieux mot hors d’usage signifiant matrice, employé dans un sens obscène pour désigner la nature de la femme.

Et madame qui perd l’attente
Ou. bien que donnent les maris,
Soupire de son amarris.

(J. Grévin)

C’est ma maîtresse
Qui a mal à son amatrix.

(Ancien Théâtre français)

Ambes

Delvau, 1866 : s. f. pl. Les jambes — dans l’argot des voleurs, qui serrent de près une étymologie : αμφω en grec, ambo en latin, d’où ambes dans l’ancien langage français, — trois mots qui ont la même signification, deux : les jambes vont par paire.

Rigaud, 1881 : Jambes. — Suppression de la première lettre.

Anglais

Clémens, 1840 : Créancier.

Delvau, 1864 : Noble étranger, fils de la perfide Albion ou de la rêveuse Allemagne, qui consent à protéger de ses guinées une femme faible — de vertu — pendant toute la durée de son séjour à Paris.

Amélie ne te recevra pas, Polyte : elle est avec son Anglais.

(Watripon)

Larchey, 1865 : Créancier. — Le mot est ancien, et nous sommes d’autant plus porté à y voir, selon Pasquier, une allusion ironique aux Anglais (nos créanciers après la captivité du roi Jean) que les Français se moquaient volontiers autrefois de leur redoutable ennemi. C’est ainsi que milord est employé ironiquement aussi. Nous en trouvons trace dans Rabelais.

Assure-toi que ce n’est point un anglais.

(Montépin)

Et aujourd’hui je faictz solliciter tous mes angloys, pour les restes parfaire et le payement entier leur satisfaire.

(Crétin)

Les anglais sont débarqués. — Dans une bouche féminine, ces mots sont un équivalent de : J’ai mes affaires V. ce mot. — L’allusion est sanglante pour ceux qui connaissent la couleur favorite de l’uniforme britannique.

Il est aussi brave
Que sensible amant,
Des Anglais il brave
Le débarquement.

(Chansons, impr. Chastaignon, Paris, 1851)

Delvau, 1866 : s. m. Créancier, — dans l’argot des filles et des bohèmes, pour qui tout homme à qui l’on doit est un ennemi.
Le mot est du XVe siècle, très évidemment, puisqu’il se trouve dans Marot ; mais très évidemment aussi, il a fait le plongeon dans l’oubli pendant près de trois cents ans, puisqu’il ne parait être en usage à Paris que depuis une trentaine d’années.

Delvau, 1866 : s. m. Entreteneur, — dans l’argot des petites dames, qui donnent ce nom à tout galant homme tombé dans leurs filets, qu’il soit né sur les bords de la Tamise ou sur les bords du Danube. Elles ajoutent à leur manière des pages nombreuses à notre livre des Victoires et Conquêtes.

Rigaud, 1881 : Créancier. Avoir un tas d’anglais à ses trousses. Par suite d’une vieille antipathie de race, le débiteur a octroyé au créancier le surnom d’anglais, ennemi.

Rigaud, 1881 : Menstrues. Allusion à l’uniforme rouge des soldats anglais. — Avoir ses anglais. Les anglais sont débarqués.

Fustier, 1889 : Terme de sport. On dit qu’un cheval a de l’anglais lorsque sa conformation se rapproche de celle du cheval anglais de pur sang.

Virmaître, 1894 : Créancier. Cette expression se trouve dans Marot, elle était tombée en désuétude lorsqu’elle revit le jour vers 1804. Napoléon Ier avait plusieurs commis attachés à un cabinet spécial. Il remarqua à différentes reprises que l’un d’eux arrivait depuis quelques matins, deux heures au moins avant ses collègues. L’empereur intrigué lui en demanda les motifs.
— Sire, répondit le commis c’est à cause des anglais.
— Je ne vous comprends pas.
— Sire, les anglais sont vos ennemis, mes créanciers sont les miens.
— Bien, fit l’Empereur, donnez m’en la liste, je vous en débarrasserai, comme moi des autres.
Le mot est resté et est employé fréquemment (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Créancier.

Ne passons pas devant ce troquet, c’est un Anglais, je lui ai planté un drapeau.

France, 1907 : Ce nom est employé dans le sens de créancier. Est-ce parce que, comme le dit Alfred Delvau, tout individu à qui l’on doit est considéré comme un ennemi ? Ce serait alors un signe de la vieille haine contre nos voisins d’Outre-Manche, haine d’ailleurs partagée par eux, car le mot remonte fort loin. Suivant Pasquier, il viendrait des réclamations continuelles des Anglais qui prétendaient que la rançon du roi Jean fait prisonnier à la bataille de Poitiers, en 1356, et fixée à trois millions d’écus d’or par le traité de Brétigny, n’avait pas été entièrement payée. Oudin, dans ses Curiositez françoises cite ce proverbe : « Il y a des Anglois dans cette rue, je n’y veux pas aller », c’est-à-dire des créanciers. Enfin on trouve dans Clément Marot :

Oncques ne vis Anglois de votre taille,
Car a tout coup, vous criez baille, baille !

— Menstrues, argot des filles ; allusion à la couleur de l’uniforme des fantassins anglais qui ont, à l’inverse des nôtres, la tunique rouge et le pantalon bleu : Les Anglais ont débarqué, les menstrues sont venues.

Anglaises

France, 1907 : Écot. La part qu’apporte chacun dans une affaire ou dans un dîner. Danser à l’anglaise, donner un faux prétexte. Filer ou pisser à l’anglaise, s’esquiver sans payer ou sans mot dire, compliment que les Anglais nous retournent en disant dans le même sens : Prendre un congé français.

Elle avait demandé à son vieux trois sous pour un petit besoin et le vieux l’attendait encore. Cela s’appelle pisser à l’anglaise.

(É. Zola)

Angoulême

Raban et Saint-Hilaire, 1829 / Bras-de-Fer, 1829 : Bouche.

Delvau, 1866 : s. f. La bouche — dans l’argot des voleurs, qui ont emprunté ce mot à l’argot du peuple, par corruption du verbe français engouler, avaler, et non, comme le voudrait M. Francisque Michel, par une allusion plus ou moins ingénieuse et plus ou moins fondée à la réputation de goinfrerie de la capitale de l’Angoumois.

La Rue, 1894 : Bouche.

France, 1907 : La bouche, argot des voleurs ; imitation du vieux mot français engouler, mettre en goule, dont nous avons fait gueule, goulu, goulafre, gueuleton. Se caresser l’angoulême, manger et boire.

Arche de Noé

Vidocq, 1837 : s. f. — Académie.

Delvau, 1866 : s. f. L’Académie française, — dans l’argot des faubouriens, qui ne se doutent pas qu’ils se permettent une impertinence inventée par Claude Le Petit, un poète brûlé en Grève pour moins que cela.

Archisuppôt de l’argot

France, 1907 : Haut dignitaire de l’ancienne truanderie.

Les archisuppôts sont ceux que les Grecs appellent philosophes, les Hébreux scribes, les Latins sages, les Égyptiens prophètes, les Indiens gymnosophistes, les Assyriens chaldéens, les Gaulois druides, les Perses mages, les Français docteurs. En un mot, ce sont les plus savants, les plus habiles marpeaux de toutine l’argot, qui sont des écoliers débauchés, et quelques ratichons, de ces coureurs qui enseignent le jargon à rouscailler bigorne, qui ôtent, retranchent et réforment l’argot ainsi qu’ils veulent, et ont aussi puissance de trucher sur le toutine sans ficher quelque floutière.

(Langage de l’argot réformé)

Argoter

d’Hautel, 1808 : Parler l’argot ; tenir le langage des porte-balles et des filous.

Rigaud, 1881 : Parler argot. Argotier, celui qui connaît et parle l’argot comme un académicien est censé connaître et parler la langue française.

La Rue, 1894 : Parler argot.

Rossignol, 1901 : Parler argot.

Dévidez-vous l’argoji.

Arguche

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Argot. Jaspiner arguche, parler argot.

Vidocq, 1837 : s. m. abst. — Argot. Jargon des voleurs et des filous, qui n’est compris que par eux seuls ; telle est du moins la définition du Dictionnaire de l’Académie. Cette définition ne me paraît pas exacte ; argot, maintenant, est plutôt un terme générique destiné à exprimer tout jargon enté sur la langue nationale, qui est propre à une corporation, à une profession quelconque, à une certaine classe d’individus ; quel autre mot, en effet, employer pour exprimer sa pensée, si l’on veut désigner le langage exceptionnel de tels ou tels hommes : on dira bien, il est vrai, le jargon des petits-maîtres, des coquettes, etc., etc., parce que leur manière de parler n’a rien de fixe, d’arrêté, parce qu’elle est soumise aux caprices de la mode ; mais on dira l’argot des soldats, des marins, des voleurs, parce que, dans le langage de ces derniers, les choses sont exprimées par des mots et non par une inflexion de voix, par une manière différente de les dire ; parce qu’il faut des mots nouveaux pour exprimer des choses nouvelles.
Toutes les corporations, toutes les professions ont un jargon (je me sers de ce mot pour me conformer à l’usage général), qui sert aux hommes qui composent chacune d’elles à s’entendre entre eux ; langage animé, pittoresque, énergique comme tout ce qui est l’œuvre des masses, auquel très-souvent la langue nationale a fait des emprunts importans. Que sont les mots propres à chaque science, à chaque métier, à chaque profession, qui n’ont point de racines grecques ou latines, si ce ne sont des mots d’argot ? Ce qu’on est convenu d’appeler la langue du palais, n’est vraiment pas autre chose qu’un langage argotique.
Plus que tous les autres, les voleurs, les escrocs, les filous, continuellement en guerre avec la société, devaient éprouver le besoin d’un langage qui leur donnât la faculté de converser librement sans être compris ; aussi, dès qu’il y eut des corporations de voleurs, elles eurent un langage à elles, langage perdu comme tant d’autres choses.
Il n’existe peut-être pas une langue qui ait un point de départ connu ; le propre des langues est d’être imparfaites d’abord, de se modifier, de s’améliorer avec le temps et la civilisation ; on peut bien dire telle langue est composée, dérive de telles ou telles autres ; telle langue est plus ancienne que telle autre ; mais je crois qu’il serait difficile de remonter à la langue primitive, à la mère de toutes ; il serait difficile aussi de faire pour un jargon ce qu’on ne peut faire pour une langue ; je ne puis donc assigner une date précise à la naissance du langage argotique, mais je puis du moins constater ces diverses époques, c’est l’objet des quelques lignes qui suivent.
Le langage argotique n’est pas de création nouvelle ; il était aux quatorzième, quinzième et seizième siècles celui des mendians et gens de mauvaise vie, qui, à ces diverses époques, infestaient la bonne ville de Paris, et trouvaient dans les ruelles sombres et étroites, alors nommées Cour des Miracles, un asile assuré. Il n’est cependant pas possible d’en rien découvrir avant l’année 1427, époque de la première apparition des Bohémiens à Paris, ainsi l’on pourrait conclure de là que les premiers élémens de ce jargon ont été apportés en France par ces enfans de la basse Égypte, si des assertions d’une certaine valeur ne venaient pas détruire cette conclusion.
Sauval (Antiquités de Paris, t. 1er) assure que des écoliers et des prêtres débauchés ont jeté les premiers germes du langage argotique. (Voir Cagoux ou Archi-suppôt de l’argot.)
L’auteur inconnu du dictionnaire argotique dont il est parlé ci-dessus, (voir Abbaye ruffante), et celui de la lettre adressée à M. D***, insérée dans l’édition des poésies de Villon, 1722, exemplaire de la Bibliothèque Royale, pensent tous deux que le langage argotique est le même que celui dont convinrent entre eux les premiers merciers et marchands porte-balles qui se rendirent aux foires de Niort, de Fontenay et des autres villes du Poitou. Le docteur Fourette (Livre de la Vie des Gueux) est du même avis ; mais il ajoute que le langage argotique a été enrichi et perfectionné par les Cagoux ou Archi-Suppôts de l’Argot, et qu’il tient son nom du premier Coësré qui le mit en usage ; Coësré, qui se nommait Ragot, dont, par corruption, on aurait fait argot. L’opinion du docteur Fourette est en quelque sorte confirmée par Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans, qui écrivait sous les règnes de François Ier et de Henri II, qui assure que de son temps le roi ou le chef d’une association de gueux qu’il nomme Belistres, s’appelait Ragot. (Voir Dialogues de Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans. À Rouen, chez Martin Lemesgissier, près l’église Saint-Lô, 1589, exemplaire de la Bibliothèque Royale, no 1208.)
La version du docteur Fourette est, il me semble, la plus vraisemblable ; quoi qu’il en soit, je n’ai pu, malgré beaucoup de recherches, me procurer sur le langage argotique des renseignemens plus positifs que ceux qui précèdent. Quoique son origine ne soit pas parfaitement constatée, il est cependant prouvé que primitivement ce jargon était plutôt celui des mendians que celui des voleurs. Ces derniers, selon toute apparence, ne s’en emparèrent que vers le milieu du dix-septième siècle, lorsqu’une police mieux faite et une civilisation plus avancée eurent chassé de Paris les derniers sujets du dernier roi des argotiers.
La langue gagna beaucoup entre les mains de ces nouveaux grammairiens ; ils avaient d’autres besoins à exprimer ; il fallut qu’ils créassent des mots nouveaux, suivant toujours une échelle ascendante ; elle semble aujourd’hui être arrivée à son apogée ; elle n’est plus seulement celle des tavernes et des mauvais lieux, elle est aussi celle des théâtres ; encore quelques pas et l’entrée des salons lui sera permise.
Les synonymes ne manquent pas dans le langage argotique, aussi on trouvera souvent dans ce dictionnaire plusieurs mots pour exprimer le même objet, (et cela ne doit pas étonner, les voleurs étant dispersés sur toute l’étendue de la France, les mots, peuvent avoir été créés simultanément). J’ai indiqué, toutes les fois que je l’ai pu, à quelle classe appartenait l’individu qui nommait un objet de telle ou telle manière, et quelle était la contrée qu’il habitait ordinairement ; un travail semblable n’a pas encore été fait.
Quoique la syntaxe et toutes les désinences du langage argotique soient entièrement françaises, on y trouve cependant des étymologies italiennes, allemandes, espagnoles, provençales, basques et bretonnes ; je laisse le soin de les indiquer à un philologue plus instruit que moi.
Le poète Villon a écrit plusieurs ballades en langage argotique, mais elles sont à-peu-près inintelligibles ; voici, au reste, ce qu’en dit le célèbre Clément Marot, un de ses premiers éditeurs  : « Touchant le jargon, je le laisse exposer et corriger aux successeurs de Villon en l’art de la pince et du croc. »
Le lecteur trouvera marqué d’un double astérisque les mots extraits de ces ballades dont la signification m’était connue.

Delvau, 1866 : s. m. Argot. Arguche, arguce, argutie. Nous sommes bien près de l’étymologie véritable de ce mot tant controversé : nous brûlons, comme disent les enfants.

Rigaud, 1881 : Argot, avec changement de la dernière syllabe.

Rigaud, 1881 : Niais, — dans le jargon des voleurs.

France, 1907 : Argot du vieux mot argu, ruse, finesse, dont on a fait argutie.

Armure d’Éros

France, 1907 : Ce que nous appelons Capotes anglaises et nos voisins d’outre-Manche Lettres françaises. C’est ainsi que d’un pays à l’autre on se renvoie la balle.

Dame Coignet avoua au président des assises qu’en femme prudente elle avait dans son chiffonnier une provision de ces confections de mode anglaise que débitent à Paris des frères de nom italien, confections que le XVIIIe siècle fragonardesque appelait Armures d’Éros, carquois légers où il conserve ses flèches et que notre siècle, plus terre à terre, appelle les water-proofs de l’amour. L’infortuné Courtial était encore revêtu de cette cuirasse imperméable quand il reçut le coup fatal. Seule avec son cadavre, sa complice s’empressa de lui retirer cette pièce à conviction, qui ne figura pas aux débats.

(Gil Blas)

Arnache

Vidocq, 1837 : s. m.— Tromperie.

Larchey, 1865 : Tromperie (Vidocq). — Du vieux mot harnacher : tromper.

Delvau, 1866 : s. f. Tromperie, trahison, dans l’argot des voyous. À l’arnache. En trompant de toute manière. Être à l’arnache. Être rusé, tromper les autres et ne jamais se laisser tromper par eux.

Delvau, 1866 : s. m. Agent de police, — dans l’argot des voleurs.

Virmaître, 1894 : Agent de police. A.D. Arnache : trompeur. (L. L.) Les voleurs disent : Arnaque. Cette expression vient du vieux mot français : harnacher ; il est employé, sans doute, par les voleurs, parce que les agents les harnachent en les ligottant, soit avec les alliances, soit avec le cabriolet (Argot des voleurs).

France, 1907 : Tromperie, trahison. Être à l’arnache, être rusé ; argot populaire. Dans l’argot des voleurs, arnache signifie policier, mouchard.

Arpions

Ansiaume, 1821 : Les mains.

Ils lui ont ligotté les arpions et rifaudé les paturons.

Vidocq, 1837 : s. m. — Pieds.

Delvau, 1866 : s. m. pl. Les pieds de l’homme, considérés — dans l’argot des faubouriens — comme griffes d’oiseau, à cause de leurs ongles que les gens malpropres ne coupent pas souvent.

Virmaître, 1894 : Vieille expression qui veut dire : pieds. Jean Hiroux disait au président des assises :
— Je demande qu’on fasse sortir le gendarme, il plombe des arpions.
— Gendarme, répondit le président, remuez vos pieds dans vos bottes d’ordonnance. Prévenu, la punition commence (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Les pieds.

France, 1907 : Les pieds, argot populaire ; du vieux français Harpions, griffes, appelés ainsi, dit Alfred Delvau, à cause de leurs ongles que les gens malpropres ne coupent pas et ne nettoient jamais.

Près des théâtres, dans les gares,
Entre les arpions des sergots,
C’est moi que j’ceuill’ les bouts d’cigares,
Les culots d’pipe et les mégots.

(Jean Richepin)

Aspergès

Delvau, 1864 : Le membre viril avec lequel, en effet, nous aspergeons de foutre le con des femmes. — On dit mieux : Goupillon.

C’est bien dit ; car, comme j’estime,
L’aspergès d’un moine sans doute
Est si bon, qu’il n’en jette goutte
Qu’elle ne soit bénie deux fois.

(Ancien Théâtre français)

Avène

Delvau, 1866 : s. f. Avoine, — dans l’argot des faubouriens, qui s’obstinent à parler plus correctement le français que les gens du bel air : Avène ne vient-il pas d’avena.

France, 1907 : Avoine ; du latin avena.

Babouin

d’Hautel, 1808 : Pour visage, bouche. Un petit babouin. Nom que Von donne à un enfant vif, espiègle, étourdi.
Ce mot est injurieux quand on l’adresse à un homme ; et équivaut à chaffouin, mal tourné, mal bâti. On donne aussi ce nom aux figures bizarres que les enfans et les vagabonds s’amusent à tracer sur les murs ; de là est venu le proverbe faire baiser le babouin à quelqu’un, pour dire l’humilier, le réduire à une honteuse obéissance ; le soumettre entièrement à ses volontés.

Rigaud, 1881 : Petit bouton qui vient sur les lèvres, après avoir bu dans un verre malpropre ou après quelqu’un de malsain ou simplement parce qu’on est malsain soi-même. — Chez beaucoup de femmes, signe précurseur de l’indisposition mensuelle. Vient du vieux mot français babou, jeu d’enfants qui consistait à faire la moue.

Bâcler, boucler

France, 1907 : Enfermer, arrêter ; vieux mot français.

Bacon

France, 1907 : Cochon ; vieux français passé dans la langue anglaise, bacon, lard, et encore usité dans l’Est.

Bardou

France, 1907 : Lourdaud ; vieux français.

Bas-bleu

Delvau, 1866 : s. m. Femme de lettres, — dans l’argot des hommes de lettres, qui ont emprunté ce mot (blue stocking) à nos voisins d’outre-Manche.
Alphonse Esquiros (Revue des Deux Mondes, avril 1860) donne comme origine à cette expression le club littéraire de lady Montague, où venait assidûment un certain M. Stillingfleet, remarquable par ses bas bleus. D’un autre côté, M. Barbey d’Aurevilly (Nain jaune du 6 février 1886) en attribue la paternité à Addison. Or, le club de lady Montague ne date que de 1780, et Addison était mort en 1719. Auquel entendre ?

France, 1907 : Nom donné aux femmes de lettres, traduction littérale de l’anglais Blue stocking. Alphonse Esquiros raconte que cette expression prit naissance dans le club littéraire de la célèbre lady Montague qui vivait au commencement du XVIIIe siècle. Dans sa résidence de Twickenham, près de Londres, elle réunit toutes les célébrités littéraires du temps, Pope, Addison, Steele, Young, etc., et dans le nombre se trouva un certain Stillingfleet, auteur ignoré aujourd’hui, qui avait l’habitude de porter des bas bleus. Quantité de femmes de lettres ou aspirant à le devenir fréquentaient le salon de lady Montague, et le public railleur appela ces réunions le club des Bas bleus, nom qui fut bientôt donné à chacune des habituées.
D’après Barbey d’Aurevilly, ce serait Addison qui aurait baptisé le club.
Mills, dans son History of Chivalry, raconte d’autre part qu’il se forma à Venise, en 1400, une société littéraire sous le nom de Société du Bas (Società della Calza) et dont tous les membres devaient, comme signe distinctif, chausser des bas bleus. Cette société fut connue plus tard en Angleterre, et c’est sans doute à elle qu’Addison fit allusion en baptisant de ce nom celle de Lady Montague. Quoi qu’il en soit, la provenance est bien anglaise, et c’est en Angleterre que pullule, plus qu’en aucun pays du monde, cette variété excentrique de la race humaine.
Dans tous les temps et dans toutes les nations, les femmes savantes ont excité les railleries, et, les hommes s’étant attribué l’universelle toute-puissance, nombreux sont les proverbes à l’adresse de celles qui essayent de se tailler une part de la masculine souveraineté.
Nos pères surtout se sont égayés à ce sujet :

La femme qui parle latin,
Enfant qui est nourri de vin,
Soleil qui luisarne au matin,
Ne viennent pas à bonne fin.
C’est une chose qui moult me déplait,
Quand poule parle et coq se tait.

(Jean de Meun)

« Femme qui parle comme homme, geline qui chante comme coq, ne sont bonnes à tenir. »

Ne souffre à ta femme pour rien
De mettre son pied sur le tien,
Car lendemain la pute beste
Le vouloit mettre sur ta teste.

(G. Meurier, Trésor des sentences)

Qui n’a qu’une muse pour femme faict des enfans perennels.

(Adages français, XVIe siècle)

Napoléon Ier qui ne se piquait pas de galanterie et qui avait des idées particulières sur les femmes au point de vue de leur rôle social, avait coutume de dire :
« Une femme a assez fait quand elle a allaité son fils, ravaudé les chaussettes de son mari et fait bouillir son pot-au-feu. »
Aussi aimait-il peu les bas-bleus ; les femmes s’occupant de littérature lui paraissaient des monstres.
À une soirée des Tuileries, Mme de Staël demandait à l’empereur :
— Quelles femmes préférez-vous, sire ?
— Celles qui ont beaucoup d’enfants, répondit brutalement Napoléon.
Oui, mais elles ruinent leur mari.
En aucun pays du monde on aime les bas-bleus, que ce soit en France, en Chine ou au Japon.
Lorsque la poule chante, dit un proverbe japonais, la maison marche à sa ruine. Je suppose que chanter signifie, en ce cas, écrire des poèmes.
Si vous êtes coq, disent les Persans, chantez ; si vous êtes poule, pondez.
Et les Russes : Ça ne va jamais bien quand la poule chante.
Les Chinois : Une femme bruyante et une poule qui chante ne sont bonnes ni pour les Dieux ni pour les hommes.
Terminons par ce verset tiré du Talmud, et saluons, car c’est le meilleur :

Dieu n’a pas tiré la femme de la tête de l’homme, afin qu’elle le régisse ; ni de ses pieds afin qu’elle soit son esclave ; mais de son côté, afin qu’elle soit plus près du cœur.

Mais le dernier mot et le plus féroce sur les bas-bleus a été dit par Barbey d’Aurevilly, dans la Revue critique :

Ces bas-bleus ne le sont plus jusqu’aux jarretières. Ils le sont par-dessus la tête ! Leurs bas sont devenus une gaine. Les femmes maintenant sont bleues de partout et de pied en cap ; égales de l’homme, férocement égales, et toutes prêtes à dévorer l’homme demain… Vomissantes gargouilles de déclarations bêtes ou atroces, elles sont bleues jusqu’aux lèvres, qu’elles sont bleues comme de vieilles négresses !

Albert Cim a écrit un volume très documenté sur les bas-bleus.

Battre la générale, battre le tambour

Rigaud, 1881 : Trembler, — claquer des dents. — Oudin (Curiosités françaises) donne : Battre le tambour avec les dents.

Beigne

Delvau, 1866 : s. f. Soufflet ou coup de poing, — dans l’argot du peuple, qui emploie ce mot depuis des siècles. On dit aussi Beugne.

Rigaud, 1881 : Soufflet, contusion. — Donner, flanquer, recevoir, encaisser une beigne.

À une lettre près, c’est ainsi qu’on écrivait ce mot au XVIe siècle, et il avait la même signification. On disait mieux : bigne.

(Ch. Nisard, de l’Étymologie française)

Se me dévoyé au iront faire une beigne.

(Anciennes poésies françaises, Eglogue sur le retour de Bacchus)

La Rue, 1894 : Coup. Soufflet.

France, 1907 : Coup ; argot populaire. Recevoir une beigne, être battu.

Et pis, mon p’tit loup, bois pas trop,
Tu sais que t’es teigne
Et qu’quand t’as un p’tit coup de sirop
Tu me fous la beigne.

(Aristide Bruant, Dans la rue)

Besoigner

France, 1907 : Faire la besogne conjugale ; du vieux français besoingner, « Avec gentille épousée le drôle besoignait. »

Quand Thibault, se voulant coucher
Avecques sa femme nouvelle,
S’en vint tout bellement cacher
Un gros maillet en la ruêlle.
« O ! mon doulx ami, ce dict-elle,
Quel maillet vous voi-je empoigner ?
— C’est, dit-il, pour mieux vous coingner.
— Maillet ? dist-elle, il n’en faut nul :
Quand gros Jean me vient besoingner,
Il ne me coingne que le cul. »

(Rabelais)

Bibassier, biberon

Rigaud, 1881 : Vieil ivrogne. À aussi le sens de maniaque, grognon, méticuleux, tatillon, — dans le jargon des typographes. M. Décembre-Alonnier (Typographes et gens de lettres) orthographie bibacier. — Biberon est un vieux mot français.

À toi gentil Anacréon,
Doit son plaisir le biberon,
Et Bacchus te doit ses bouteilles.

(Ronsard, Ode gauloise)

Bibelot

Delvau, 1866 : s. m. Havresac, porte-manteau, — dans l’argot des soldats.

Delvau, 1866 : s. m. Objet de fantaisie, qu’il est de mode, depuis une vingtaine d’années, de placer en évidence sur une étagère. Les porcelaines de Saxe, de Chine, du Japon, de Sèvres, les écailles, les laques, les poignards, les bijoux voyants, sont autant de bibelots. Par extension : Objet de peu de valeur. Ce mot est une corruption de Bimbelot, qui signifiait à l’origine jouet d’enfants, et formait un commerce important, celui de la bimbeloterie. Aujourd’hui qu’il n’y a plus d’enfants, ce commerce est mort ; ce sont les marchands de curiosités qui ont succédé aux bimbelotiers.

Rigaud, 1881 : Objet de peu de volume et peu de valeur. Objet de peu de volume et de beaucoup de valeur. En général, tous les menus objets, plus ou moins artistiques, depuis les bijoux anciens jusqu’aux vieilles seringues prétendues historiques, prennent la dénomination très élastique de « bibelots ».

J’ai été aussi fort bousculé par mon propriétaire, auquel je dois deux termes, et il m’a fallu vendre toutes sortes de bibelots pour m’acquitter d’un.

(H. Murger, Lettres)

Les deux peuples les plus passionnés, aujourd’hui, pour les bibelots sont le Français et le Chinois, — signe de décadence, — prétendent les philosophes. Pour satisfaire à toutes les exigences, il s’est établi des fabriques de vieux neuf qui déversent journellement leurs produits à l’hôlel Drouot.

Boutmy, 1883 : s. m. En imprimerie, on donne ce nom aux travaux de peu d’importance, tels que factures, adresses, étiquettes, prospectus, circulaires, lettres de mariage, billets de mort, etc. Ces travaux sont aussi appelés bilboquets, et mieux ouvrages de ville.

Fustier, 1889 : Argot d’imprimerie. Travaux de peu d’importance ; factures, prospectus, têtes de lettre, etc.

France, 1907 : Objet de curiosité ou de fantaisie dont il est de mode, depuis quelques années, d’encombrer ses appartements ; du mot bimbelot, jouet d’enfant.

L’appartement est somptueux. Le temple est digne de l’idole. Le lit est anglais, la commode est russe, l’armoire est italienne, le sofa est turc, les fauteuils sont allemands, les bronzes sont espagnols, mais les bibelots sont parisiens.

(Albert Dubrujeaud)

Ces objets, la plupart de cuir ouvragé, ressemblaient, tous, à ces affreux bibelots connus sous le nom d’article-Paris ; ils en avaient la forme laide et sans art, la destination vague, l’insupportable clinquant.

(Octave Mirabeau, Gil Blas)

Travaux de peu d’importance, dans l’argot des typographes.

Bigor

France, 1907 : Artilleur de marine. Abréviation de bigorneau.

Le bigor, sur terre et sur l’onde,
S’f…iche pas mal des quat’z’éléments ;
Il s’embarque pour le nouveau monde,
Mais il n’en revient pas souvent.
Sans souci d’la couleur des filles,
Il aime aux Indes, tout comme aux Antilles ;
Et voilà, oui, voilà, voilà !
Oui, voilà le bigor français !

(Chanson de l’École polytechnique)

Bissac

Delvau, 1864 : La nature de la femme, qu’elle tend si fréquemment à l’homme, pour qu’il l’emplisse — de sperme.

Le texte dit que foullando,
En foulant et fesant zic, zac.
Le galant se trouve au bissac.

(Ancien Théâtre français)

Après cinq ou six bons mots
Fait entrer Genfrey au bissac.

(Farces et Moralités)

Bistoquer

Delvau, 1864 : Vieux mot hors d’usage, signifiant se servir du bistoquet, espèce de queue, de billard employé dans un sens obscène pour faire l’acte vénérien.

Notre mignon lui répondit
Que deux fois l’avait bistoquée.

(Recueil de poésies françaises)

Mais au moins, dites-moi, l’a-t-il point bistoquée ?

(P. De Larivet)

Blague

Larchey, 1865 : Causerie. — On dit : J’ai fait quatre heures de blague avec un tel.
Blague : Verve ; faconde railleuse.

Quelle admirable connaissance ont les gens de choix des limites où doivent s’arrêter la raillerie et ce monde de choses françaises désigné sous le mot soldatesque de blague.

(Balzac)

Blague : Plaisanterie.

Je te trouve du talent, là sans blague !

(De Goncourt)

Pas de bêtises, mon vieux, blague dans le coin !

(Monselet)

Pousser une blague : Conter une histoire faite à plaisir.

Bien vite, j’pousse une blague, histoire de rigoler.

(F. Georges, Chansons)

Ne faire que des blagues : Faire des œuvres de peu de valeur.
L’étymologie du mot est incertaine. d’Hautel (1808) admet les mots blaguer et blagueur avec le triple sens de railler, mentir, tenir des discours dénués de sens commun. — Cet exemple, des plus anciens que nous ayions trouvés, ne prend blague qu’en mauvaise part. On en trouverait peut-être la racine dans le mot blaque qui désignait, du temps de ménage, les hommes de mauvaise foi (V. son dictionnaire). — M. Littré, qui relègue blague et blaguer parmi les termes du plus bas langage, donne une étymologie gaëlique beaucoup plus ancienne blagh souffler, se vanter.

Delvau, 1866 : s. f. Gasconnade essentiellement parisienne, — dans l’argot de tout le monde.
Les étymologistes se sont lancés tous avec ardeur à la poursuite de ce chastre, — MM. Marty-Laveaux, Albert Monnier, etc., — et tous sont rentrés bredouille. Pourquoi remonter jusqu’à Ménage ? Un gamin s’est avisé un jour de la ressemblance qu’il y avait entre certaines paroles sonores, entre certaines promesses hyperboliques, et les vessies gonflées de vent, et la blague fut ! Avoir de la blague. Causer avec verve, avec esprit, comme Alexandre Dumas, Méry ou Nadar. Avoir la blague du métier. Faire valoir ce qu’on sait ; parler avec habileté de ce qu’on fait. Ne faire que des blagues. Gaspiller son talent d’écrivain dans les petits journaux, sans songer à écrire le livre qui doit rester. Pousser une blague. Raconter d’une façon plus ou moins amusante une chose qui n’est pas arrivée.

Rigaud, 1881 : Mensonge, bavardage, plaisanterie, verve.

Ils (les malthusiens) demandent ce que c’est que la morale. La morale est-elle une science ? Est-elle une étude ? Est-elle une blague ?

(L. Veuillot, Les Odeurs de Paris)

M. F. Michel fait venir blague de l’allemand balg, vessie à tabac, avec transposition de l’avant-dernière lettre. M. Nisard soutient que le mot descend de bragar, braguar, qui servait à désigner soit une personne richement habillée, soit un objet de luxe. Quant à M. Littré, il le fait remonter à une origine gaélique ; d’après lui, blague vient de blagh, souffler, se vanter. Quoi qu’il en soit, le mot a été employé d’abord et propagé par les militaires, vers les premières années du siècle, dans le sens de gasconnade, raillerie, mensonge (V. Dict. de d’Hautel, 1806, Cadet Gassicourt, 1809, Stendhal, 1817). Sans remonter aussi loin, il ne faut voir dans le mot blague qu’un pendant que nos soldats ont donné au mot carotte.

France, 1907 : À un grand nombre de significations ; d’abord, mensonge, hâblerie. « Blague à part, causons comme de bons camarades que nous sommes. »

— Non, ma chérie, le bonheur n’est pas une blague, comme tu le dis, mais les gens sont idiots avec leur manière de concevoir la vie. Être heureux, qu’est-ce que cela évoque à l’esprit ? Une sensation pareille qui dure des années après des années ! Vois combien c’est inepte… L’existence est faite d’une quantité de secondes toutes différentes et qu’il s’agit de remplir les unes après les autres, comme des petits tubes en verre. Si tu mets dans tes petits tubes de jolis liquides colorés et parfumés, tu auras une suite exquise de sensations délicates qui te conduiront sans fatigue à la fin des choses… On veut toujours juger la vie humaine par grands blocs, c’est de là que vient tout le mal… Amuse la seconde que tu tiens, fais-la charmante, ne songe pas qu’il en est d’autres… Voilà comment on est heureux… le reste est de la blague.

(J. Ricard, Cristal fêlé)

Blague signifie ensuite plaisanterie, raillerie.

Le spectacle est d’autant plus curieux qu’on est les uns sur les autres et que la promiscuité y est presque forcée.
Le garçon du restaurant y blague le client qu’il servait tout à l’heure avec respect ; les souteneurs y débattent leurs petites affaires avec leurs douces moitiés au nez et à la barbe de ceux qui viennent de payer ces filles.
C’est la tour de Babel de la débauche nocturne.

(Édouard Ducret, Paris-Canaille)

C’est à l’héroïque blague, à l’irrespect du peuple de Paris, que Rochefort dut son succès. La Lanterne d’Henri Rochefort est une œuvre collective. C’est l’étincelle d’un courant. Ce courant lui était fourni par la pile immense, surchargée des mécontentements publics.

(Paul Buquet, Le Parti ouvrier)

Blague, faconde, verve, habileté oratoire.

Un homme d’esprit et de bonnes manières, le comte de Maussion, a donné au mot blague une signification que l’usage a consacrée : l’art de se présenter sous un jour favorable, de se faire valoir, et d’exploiter pour cela les hommes et les choses.

(Luchet)

Blague, causerie.

Blanchir

d’Hautel, 1808 : À blanchir un nègre on perd son savon. Pour dire que toutes les représentations ne font rien sur un homme incorrigible.
Tête de fou ne blanchit jamais. Parce que les fous sont exempts, dit-on, des soucis qui font blanchir les cheveux.
Blanchir quelqu’un. C’est le laver d’une accusation ; le tirer d’une mauvaise affaire.

France, 1907 : C’est, en terme de journaliste, multiplier es alinéas dans un texte, ou encore revoir et corriger le texte d’un auteur :

Henri Heine ne savait pas le français grammaticalement, a écrit l’auteur des Souvenirs intimes. Il se faisait traduire par un certain Wolff, sorte de pion alsacien, et quand d’aventure il écrivait lui-même en français, il se faisait blanchir d’abord par Gérard de Nerval, puis par un employé de Buloz. — Faut-il reconnaître sous ce dédaigneux qualificatif professionnel Saint-René Taillandier ?

(Gonzague-Privat)

En argot typographique, blanchir « c’est jeter des interlignes » dans le texte.

Bobine

un détenu, 1846 : Figure risible.

Delvau, 1866 : s. f. Tête, visage, — dans l’argot du peuple, qui a constaté fréquemment les bobes ou grimaces que les passions font faire à la figure humaine, d’ailleurs terminée cylindriquement.

Rigaud, 1881 : Tête, physionomie. — Bobine décidée, crâne chauve. La variante est : Bille d’ivoire.

Comme ta bille d’ivoire reluit ! disait à Murger une Aspasie au rabais. — Je crois bien, je fais venir le frotteur une fois par semaine.

Virmaître, 1894 : Tête (Argot du peuple). V. Tronche.

Rossignol, 1901 : Visage.

Tu es malade, il faut te soigner : tu as une sale bobine.

Hayard, 1907 : Visage.

France, 1907 : Figure ; du vieux français bobe, moue, grimace.

Beau jeune homme, écoutez-moi donc !
Votre figure est charmante et mutine.
Beau jeune homme, écoutez-moi donc !
Laissez-moi baiser votre cou mignon.
Non, mam’sell’, je ne vous écout’ pas !
De l’échafaud j’ai sauvé ma bobine ;
Non, mam’sell’, je ne vous écout’ pas !
Car j’ai fait la nique au grand coutelas.

(Jules Jouy)

Plus de fil sur la bobine, être chauve.

France, 1907 : Montre.

Boche (tête de)

Rigaud, 1881 : Tête dure, individu dont l’intelligence est obtuse, c’est-à-dire tête de bois, — dans le jargon du peuple. Dans le patois de Marseille une boule à jouer est une boche.

Boutmy, 1883 : s. f. Tête de bois. Ce terme est spécialement appliqué aux Belges et aux Allemands parce qu’ils comprennent assez difficilement, dit-on, les explications des metteurs en pages, soit à cause d’un manque de vivacité intellectuelle, soit à cause de la connaissance imparfaite qu’ils ont de la langue française et de leur impardonnable ignorance de l’argot typographique.

Boffete

France, 1907 : Coup de poing ou claque sur l’oreille ; vieux français.

Boire seul

Delvau, 1864 : Se masturber, ce qui est jouir en égoïste, sans trinquer avec un vagin.

V’là que j’bande… Ah ! n’craignez rien… J’n’ai jamais eu c’ défaut-là… Un Français ne… boit… jamais seul…

(Tisserand)

Boire un coup

Delvau, 1864 : Gamahucher une femme après l’avoir baisée, pour se préparer au second coup. La femme ne s’étant pas lavée, on est obligé d’ingurgiter le résultat de la première émission. Ce qui est rentrer dans son bien… avec intérêts. Voici à ce sujet une anecdote qui explique la chose :

M. Z., couché avec une actrice de la Comédie-Française, Mademoiselle X, avait déjà, courant la poste, fait une course… féconde. La fantaisie lui vint de gamahucher. Il invita donc la dame à passer au lavabo. Celle-ci, craignant le froid, ou ne tenant au sacrifice que pour plaire au sacrificateur, ne daigna pas se déranger, et, parodiant un vieux proverbe, elle s’écria en riant : « Ah ! bah !… quand le coup est tiré, il faut le boire ! »

Bolivar

Larchey, 1865 : Chapeau évasé dont la forme nouvelle prit le nom de ce héros populaire :

Le front couvert de son bolivar.

(Cabarets de Paris, 1821)

Delvau, 1866 : s. m. Chapeau, — dans l’argot du peuple, qui ignore peut-être que c’est le nom de l’émancipateur des colonies espagnoles, et qui le donne indistinctement à tout couvre-chef, de feutre ou de paille, rond ou pointu, parce que c’est une habitude pour lui, depuis la Restauration.

France, 1907 : Chapeau évasé adopté en France vers 1820, imité de celui que portait le grand libérateur de l’Amérique latine. On a donné depuis ce nom au chapeau, quel qu’il soit.
Bolivar, dont le nom est trop oublié en Europe, est, avec Washington, une des gloires du nouveau monde. D’une ancienne et riche famille de l’Amérique espagnole, il consacra sa fortune, sa jeunesse, sa vie, à l’indépendance de son pays et les républiques de la Nouvelle-Grenade, de Venezuela, de l’Équateur, du Pérou et de la Bolivie, qui porte son nom, lui doivent leur existence. Poursuivi, emprisonné, calomnié, il mourut pauvre, n’ayant d’autre linceul qu’une chemise due à la compassion d’un médecin français. Exemple de probité et de désintéressement que ne comprendraient guère les illustres fripons politiques de notre génération.

Bon

d’Hautel, 1808 : Il est bon, mais c’est quand il dort. Se dit par plaisanterie, en parlant d’un enfant turbulent, espiègle et difficile à conduire.
Il est bon par où je le tiens. Se dit à-peu-près dans le même sens, pour exprimer qu’un enfant a la mine trompeuse ; qu’il est plus dégoisé qu’il le paroît.
Il est bon là. Manière ironique qui équivaut à, il est sans façon, sans gêne ; je l’aime encore bien de cette façon.
Il est bon là. Signifie aussi, il est bien capable de faire face à cette affaire ; il est bon pour en répondre.
Il est si bon qu’il en pue ; il est si bon qu’il en est bête. Se dit trivialement et incivilement d’une personne foible et pusillanime, et qui n’inspire aucun respect.
Il est bon comme du bon pain. Se dit d’une personne qui, par défaut de jugement, ou par foiblesse, se laisse aller à toutes les volontés.
Les bons pâtissent pour les mauvais. Signifie que les innocens portent souvent la peine des coupables.
Les bons maîtres font les bons valets. C’est-à-dire qu’il faut que les maîtres donnent l’exemple de la douceur et de la complaisance à leurs domestiques.
Quand on est trop bon le loup vous mange. Signifie qu’un excès de bonté est toujours nuisible.
À tout bon compte revenir. Veut dire qu’entre honnêtes gens, erreur ne fait pas compte.
Jouer bon jeu bon argent. Jouer loyalement, franchement.
Faire bonne mine et mauvais jeu. Dissimuler les peines, les chagrins que l’on ressent ; le mauvais état de ses affaires.
Avoir bon pied bon œil. Être frais, gaillard et dispos ; prendre garde à tout.
Faire le bon valet. Faire plus que l’on ne commande ; flatter, carresser quelqu’un pour gagner ses faveurs, et en tirer avantage.
Il a une bonne main pour chanter et une bonne voix pour écrire. Raillerie qui signifie qu’une personne n’est habile dans aucun de ces arts.
À bon chat bon rat. Se dit lorsque dans une affaire, un homme fin et subtil rencontre un adversaire aussi rusé que lui.
Ce qui est bon à prendre est bon à rendre. Se dit de ceux qui, provisoirement, et sous un prétexte quelconque, s’emparent du bien d’autrui, sauf à le restituer ensuite, s’il y a lieu. Le peuple, traduit ainsi ce proverbe : Ce qui est bon à prendre est bon à garder, parce qu’on ne rend jamais, ou du moins bien rarement, ce dont on s’est emparé.
Bon jour, bon œuvre. Veut dire que les gens vertueux saisissent l’occasion des grandes fêtes pour faire de bonnes actions ; et les méchans pour commettre leurs crimes.
Mettre quelqu’un sur le bon pied. C’est-à-dire, ne pas lui laisser prendre d’empire sur soi, en agir librement avec lui.
À quelque chose malheur est bon. Signifie que souvent d’un accident il résulte un grand bien.
N’être bon ni à rôtir ni à bouillir ; n’être bon à aucune sauce. C’est n’être propre à aucun emploi ; n’être bon à rien.
Il n’est pas bon à jeter aux chiens. Se dit d’un homme contre lequel on a conçu une grande animadversion ; ou qui, d’une haute faveur, est tombé tout-à-coup dans la disgrace la plus complète.
Tout cela est bel et bon, mais l’argent vaut mieux. Se dit à ceux qui allèguent des excuses, des prétextes, pour ne point remplir leurs engagemens.
Un bon Gaulois. Pour dire un homme qui tient aux anciennes modes, aux anciens usages.
S’expliquer en bon Français. C’est parler ouvertement, sans rien déguiser.
Une bonne fuite vaut mieux qu’une mauvaise attente.
C’est un bon diable ; un bon garçon ; un bon enfant ; un bon vivant ; un bon luron.
Termes familiers, qui se prennent communément en bonne part, à l’exception cependant du second et du troisième, qui s’emploient quelquefois dans un sens ironique.
Après bon vin bon cheval. Signifie que quand on a fait bonne chère, on se remet en route plus aisément.
Faire bon pour quelqu’un. S’engager à payer pour lui, se rendre sa caution.
Trouver bon ; coûter bon. Approuver tout ; payer quelque chose fort cher.
Tenir bon. C’est résister avec courage et fermeté.
Se fâcher pour tout de bon. Bouder, être sérieusement fâché.
On ne peut rien tirer de cet homme que par le bon bout. C’est-à-dire, que par la rigueur, par les voies judiciaires.
C’est un bon Israélite. Se dit par raillerie d’un homme simple et dénué d’esprit.
Rester sur la bonne bouche. C’est-à-dire, sur son appétit ; ne pas manger selon sa faim.
Faire bonne bouche. Flatter, endormir quelqu’un par de belles paroles.
Garder une chose pour la bonne bouche. La réserver pour la fin, comme étant la plus agréable et la plus facile.
C’est bon et chaud. Pour exprimer que ce que l’on mange est brûlant.
Mon bon. Ma bonne. Noms caressans et flatteurs que les bourgeoises de Paris donnent à leurs maris. Les personnes de qualité se servent aussi de ces mots, par bienveillance ou par hauteur, en parlant à leurs inferieurs.

Larchey, 1865 : Bon apôtre, hypocrite.

Vous n’êtes bons ! vous… N’allons, vous n’avez fait vos farces !

(Balzac)

C’est un bon : C’est un homme solide, à toute épreuve.

Ce sont des bons. Ils feront désormais le service avec vous.

(Chenu)

Pour un agent de police, un homme bon est bon à arrêter.
Être des bons : Avoir bonne chance.

Delvau, 1866 : s. m. Homme sur lequel on peut compter, — dans l’argot du peuple, à qui l’adjectif ne suffisait pas, paraît-il.

Rigaud, 1881 : Agent des mœurs, — dans l’argot des filles et des voleurs. Le bon me fiole, l’agent des mœurs me dévisage.

Boutmy, 1883 : s. m. Épreuve sur laquelle l’auteur a écrit : Bon à tirer, c’est-à-dire bon à imprimer. Cette épreuve est lue une dernière fois, après l’auteur, par le correcteur en seconde ou en bon.

La Rue, 1894 : Homme bon à voler. Agent des mœurs. Le bon me fiole, l’agent me regarde. Avoir bon, prendre en flagrant délit.

France, 1907 : Naïf, bon à voler. Être le bon, être arrêté à bon escient ; vous êtes bons, vous, vous êtes un farceur ; bon jeune homme, garçon candide ; être des bons, avoir bonne chance ; il est bon, il est amusant ; c’est un bon, c’est un homme sur lequel on peut compter. Bon endroit, le derrière, le podex.

Elle reçut un maître coup de soulier juste au bon endroit.

(Zola)

Bon pour Bernard, bon pour les cabinets d’aisance.

Bouder

d’Hautel, 1808 : Il ne boude pas à l’ouvrage ; il ne boude pas à table. Se dit d’un grand travailleur, d’un homme habile et assidu à sa besogne ; et d’un luron de bon appétit qui se comporte parfaitement bien à table.
Bouder contre son ventre. Se priver par dépit d’une chose agréable.

Delvau, 1864 : Joli mot, sotte chose, dit Commernon — Laisser voir, par l’expression de son visage, qu’on a de l’humeur ou du ressentiment contre quelqu’un.

On ne saurait bouder longtemps
Quand on boude contre son ventre.

(Improvisateur français)

Tu sais que ta ci-devant femme, quant à ce qui est d’ça (foutre), n’aime à bouder ni contre son ventre, ni contre son bas-ventre.

(Sophie Arnould)

Delvau, 1866 : v. a. Avoir peur, reculer, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Reculer, craindre. Bouder à l’ouvrage, bouder au feu ; bouder aux dominos, avoir des dents de moins.

Bouffeur de kilomètres

Rigaud, 1881 : Sobriquet du chasseur de Vincennes, le plus intrépide marcheur de l’infanterie française. Il bouffe, il avale les kilomètres.

Bourdon

d’Hautel, 1808 : On dit de quelqu’un qui parle continuellement, que c’est un bourdon perpétuel.
Bourdon. En terme d’imprimerie, omission que fait le compositeur dans le manuscrit qu’il compose.

Halbert, 1849 : Femme prostituée.

Delvau, 1864 : Le membre viril, — sur lequel s’appuie si volontiers la femme qui va en pèlerinage a Cythère.

La croix et le bourdon en main.

(B. de Maurice)

Extasiée, fendue par l’énorme grosseur du vigoureux bourdon de mon dévirgineur, les cuisses ensanglantées, je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

(Mémoires de miss Fanny)

Delvau, 1866 : s. m. Fille publique, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. m. Mots oubliés, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Fille de joie, — dans le jargon des voleurs.

Boutmy, 1883 : s. m. Omission d’un mot, d’un membre de phrase ou d’une phrase. Ces omissions exigent souvent un grand travail pour être mises à leur place quand la feuille est en pages et imposée dans les châssis. V. Jacques (Aller à Saint-), Aller en Galilée, en Germanie. Le bourdon défigure toujours le mot ou la phrase d’une façon plus ou moins complète. On raconte que la guerre de Russie, en 1812, fut occasionnée par un bourdon. Le rédacteur du Journal de l’Empire, en parlant d’Alexandre et de Napoléon, avait écrit : « L’union des deux empereurs dominera l’Europe. » Les lettres ion furent omises et la phrase devint celle-ci : « L’UN des deux empereurs dominera l’Europe. » L’autocrate russe ne voulut jamais croire à une faute typographique. Avouons-le tout bas, nous sommes de son avis ; car trois lettres tombées au bout d’une ligne, c’est… phénoménal. L’exemple suivant n’est que comique : il montre que le bourdon peut donner lieu quelquefois à de risibles quiproquos ; nous copions textuellement une lettre adressée au directeur du Grand Dictionnaire : « Monsieur, accoutumé à trouver dans votre encyclopédie tout ce que j’y cherche, je suis étonné de ne pas y voir figurer le mot matrat, qui est pourtant un mot français, puisqu’il se trouve dans le fragment de la Patrie que je joins à ma lettre. Agréez, etc. », Voici maintenant le passage du journal auquel il est fait allusion : « La cérémonie était imposante. Toutes les notabilités y assistaient ; on y remarquait notamment des militaires, des membres du clergé, des matrats, des industriels, etc. » M. X*** ne s’était pas aperçu du bourdon d’une syllabe et s’était torturé l’esprit à chercher le sens de matrats, quand un peu de perspicacité lui eût permis de rétablir le mot si français de magistrats.

Virmaître, 1894 : Fille qui fait le trottoir. Cette expression vient de ce que les filles chantent sans cesse, ce qui produit aux oreilles des passants un bourdonnement semblable à celui du petit insecte que l’on nomme bourdon (Argot des souteneurs).

Virmaître, 1894 : Quand le metteur en page ne s’aperçoit pas qu’un mot a été oublié en composant un article, ce dernier devient incompréhensible. S’il s’en aperçoit et qu’il faille remanier le paquet, c’est enlever le bourdon (Argot d’imprimerie).

Rossignol, 1901 : Nom donné à un mauvais cheval par les cochers et charretiers. Une fille publique qui ne gagne pas d’argent est aussi un bourdon.

France, 1907 : Prostituée, dans l’argot des voleurs, sans doute à cause des paroles basses qu’elle murmure à l’oreille des passants et qui ressemblent à un bourdonnement. Faute typographique, argot des imprimeurs.

L’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom de bourdons. Les dits bourdons exigent un grand travail pour être replacés, lorsque la feuille est imposée, ou serrée avec des coins de bois dans un cadre de fer.

(Jules Ladimir, Le Compositeur-typographe)

Boye

Vidocq, 1837 : s. m. — Bourreau d’un bagne, forçat chargé d’administrer la bastonnade à ses compagnons d’infortune. Il est déferré.
Le forçat qui doit recevoir la bastonnade, est étendu sur le ventre et placé sur un lit de camp, nu jusqu’à la ceinture ; le Boye, armé d’une corde goudronnée, de quinze à vingt lignes de diamètre, lui en applique quinze, vingt-cinq ou cinquante coups sur le dos, chaque coup enlève la peau et quelquefois la chair.
Cet horrible châtiment emprunté aux mœurs orientales, est administré seulement sur l’ordre du commissaire du bagne, qui est présent à l’exécution, qui souvent encourage le Boye de la voix et du geste, et le menace même, si, cédant à un mouvement de commisération, il ne se sert pas de toute la vigueur de son bras.
Le Boye reçoit une carte de vin, environ trois demi-setiers pour chaque exécution ; quelquefois il compose avec le patient qui veut être ménagé, et qui a les moyens de payer ; pour celui-là, il a un rotin de coton noirci ; mais si la supercherie est découverte, il est bâtonné à son tour.
La peine de la bastonnade est une peine immorale, parce qu’elle n’est autorisée par aucune loi, parce qu’elle ne corrige pas, puisqu’il est constant que c’est presque toujours aux mêmes forçats qu’elle est infligée. Les armées françaises et prussiennes sont les seules de l’Europe dans lesquelles les punitions corporelles ne sont pas admises, et cependant ces armées sont citées à toutes les autres comme des modèles à suivre. Lorsque l’expérience a démontré l’inefficacité d’une mesure, lorsque surtout cette mesure n’est pas en harmonie avec le caractère et les mœurs du peuple chez lequel elle est usitée, on s’étonne que l’on n’y renonce pas.
Un forçat qui a reçu six ou huit fois la bastonnade, meurt ordinairement d’une maladie de poumons ; cependant il se rencontre quelquefois de ces organisations vigoureuses qui résistent à tout, et parmi celles-là, il faut citer un individu nommé Benoit, et surnommé Arrache l’âme, qui fut bâtonné trente-cinq fois dans l’espace de seize années, et qui cependant quitta le bagne frais et vigoureux.

Clémens, 1840 : Flagelleur du bagne.

France, 1907 : Condamné qui remplit les fonctions de bourreau dans les pénitenciers de Cayenne et de la Nouvelle-Calédonie. Le mot est vieux et se trouve dans Rabelais.

Braguette

Delvau, 1864 : Le membre viril, — par corruption de brayette, fente de la culotte par laquelle maître Jean Frappart met le nez à la fenêtre quand il a trop chaud ou qu’il a envie d’éternuer.

De l’image de la braguette
Qui entre, corps, oreille et teste
Au précieux ventre dit dames.

(Ancien Théâtre français)

L’insecte prend le bon moment !
Il mord si dru, qu’à sa braguette
Le Saint-Père porte la main,
Et, sur son auguste roupette.
Du morpion bénit l’hymen.

(B. de Maurice)

Braillard, braillarde

France, 1907 : Caleçon ; du mot français braie, d’où est venu débrailler.

Bricoler une femme

Delvau, 1864 : La baiser, lui mettre la bricole masculine dans le vagin.

Se trouvant en lieu d’assignation où cinq ou six se trouvaient pour la bricoler.

(Moyen de parvenir)

Et du tout pour avoir bricolé
Avec une jeune guenon.

(Recueil de poésies françaises)

Lorsque l’on est las de Catin,
On embrasse Nicole,
Qu’on abandonne le matin
Pour Suzon, qu’on bricole.

(Collé)

Briffer

d’Hautel, 1808 : Synonyme de bâfrer, manger goulument, avec avidité à la manière des goinfres.
Briffer solidement. Manger copieusement.

Delvau, 1866 : v. n. Manger, — dans l’argot du peuple, qui se souvient de la vieille et bonne langue. « O ! le bon appétit, voyez comme il briffe ! » dit Noël Du Fail en ses Propos rustiques.

Merlin, 1888 : Manger, du vieux français.

Virmaître, 1894 : Manger. Vient de briffe (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Manger.

France, 1907 : Manger.

Et pendant six mois à Meudon,
La faridondaine, la faridondon !
Nous avons briffé du rôti,
Biribi !

(Georges Prud’homme, Rouge et Noir)

Brindezingues (être dans les)

Larchey, 1865 : Être ivre. Mot à mot : avoir trop bu à la santé des autres.

Tiens, toi, t’es déjà dans les brindezingues.

(Vadé, 1756)

Du vieux mot brinde : toast.

Ces grands hommes firent tant de brindes à vostre santé et à la nostre, qu’ils en pissèrent chacun plus de dix fois.

(Lettre curieuse envoyée au cardinal Mazarin par ses nièces. — Paris, 1651)

Delvau, 1866 : Être complètement ivre. Argot des faubouriens.

France, 1907 : Être ivre ; du vieux mot français brinde, qu’on a remplacé, à tort, par son synonyme anglais toast.

Bu (être)

Rigaud, 1881 : Être dans un état absolu d’ivresse. — L’ancienne langue française avait le mot boite dans le même sens.

Crois-tu que je suis boîte !

(Hauteroche, Crispin musicien)

Cabasser

Vidocq, 1837 : v. a. — Tromper.

(Villon)

Delvau, 1866 : v. n. Bavarder, — dans l’argot du peuple. Signifie aussi Tromper, et même Voler.

Virmaître, 1894 : Bavarder sans cesse à tort et à travers (Argot du peuple).

France, 1907 : Tromper, voler, bavarder ; vieux mot français.

Cafignon

France, 1907 : Sécrétion des pieds, autrement dite essence de gendarme ou de facteur rural, particulière aux gens malpropres ; mais certaines gens, quoique d’une propreté méticuleuse, en sont affligées. Le mot est vieux comme le mal ; dérivé d’escafignon, escarpin, chausson, pantoufle. En Normandie, le cafignon est le sabot des vaches, chèvres, cochons, etc., qui n’est pas parfumé. Charles Nisard le fait venir du latin scaphium, pot de chambre, venu lui-même du grec.

On n’est pas sans avoir senti plus d’une fois dans le monde, et là même où se réunissent les gens bien élevés, certaine odeur chaude et nauséabonde qui vient de bas en haut, s’exhale par bouffées et domine de temps en temps toutes celles dont se charge l’atmosphère, partout où il y a agglomération d’individus ; cette odeur est l’effet d’une émanation dont le siège est aussi bien dans la botte du gendarme que dans le soulier de satin de la petite maîtresse. On appelait cela autrefois sentir l’escafignon ; puzzar di scapino, comme disent les Italiens. Il n’y a rien de plus insupportable que cette odeur, si ce n’est l’ignorance où paraissent être de ses propriétés ceux qui la rendent et la promènent partout. Il n’est parfums ni eaux qui puissent la combattre : l’unique moyen de s’en garantir est de s’en aller.

(Charles Nisard, Curiosités de l’étymologie française)

Camaraderie

Delvau, 1866 : s. f. Aide mutuelle mais intéressée que se prêtent les gens de lettres, journalistes ou dramaturges, pour arriver à la fortune et à la réputation. C’est la courte échelle appliquée à l’art et à la littérature, c’est-à dire aux deux plus respectables choses qui soient au monde, — les plus respectables et les moins respectées, « Passe-moi la casse et je te passerai le séné. Dis que j’ai du génie et je crierai partout que tu as du talent. »
Le mot est nouveau, dans ce sens du moins, car les membres de la société de la casse et du séné, souvent, ne sont que des associés et pas du tout des amis ; ils s’aident, mais ils se méprisent. C’est Henri Delatouche, l’ennemi, et, par conséquent, la victime de la camaraderie, qui est le parrain de ce mot, dont la place était naturellement marquée dans ce Dictionnaire, sorte de Muséum des infirmités et des difformités de la littérature française.

Cambreline

France, 1907 : Servante, chambrière ; du vieux mot français cambre.

Campage, campe

Rigaud, 1881 : Évasion, départ précipité, poudre d’escampette, — dans le jargon des voleurs. Déformation d’escampette. Camper, se sauver en toute hâte ; pour décamper. C’est le mot français camper, quitter, à peine détourné de son acception.

Cancans (faire des)

France, 1907 : Bavarder sur le compte d’autrui, faire des commérages, débiter des médisances. Quelques étymologistes, Littré entre autres, font remonter l’origine de ce mot à une dispute de professeurs de la Sorbonne, qui, au temps du célèbre Ramus, n’étaient pas d’accord sur la manière de prononcer les mots latins quisquis, quanquam. Les uns voulaient que l’on prononçât kiskis, kankan, les autres kouiskouis et kouankouam, ce qui reste conforme à la tradition. Ramus, s’étant moqué de la première façon, affecta dans le cours de la discussion, de dire plusieurs fois kankan en appuyant sur le ton nasillard. Les partisans de kankan protestèrent avec énergie ; il y eut, comme dans toutes les contestations littéraires, beaucoup d’aigreur et d’amertume, de paroles oiseuses et inutiles, si bien qu’un des assistants impatienté s’écria : « Voilà bien des cancans pour rien. »
L’avis de Ramus l’emporta ; ses élèves dirent quanquam malgré l’anathème dont la Sorbonne menaça quiconque oserait prononcer ainsi, et l’on ne conserva la prononciation de kankan que pour se moquer des sorbonnistes.
Tout cela est fort naturel et très croyable, mais on trouve dans le vieux français, bien antérieurement à la dispute de Ramus, le mot caquehan, assemblée tumultueuse, querelle bruyante, qui n’est lui-même qu’une onomatopée de bruit incessant que font entre eux les canards et les oies. L’imagination populaire, dit avec raison Maurice Lachâtre, aura saisi quelque ressemblance entre ces cris fatigants et la voix chevrotante de vieilles femmes occupées à médire, et il n’en a pas fallu davantage pour faire passer cette métaphore dans la langue usuelle.

Tout autour de l’espace réservé aux ébats choréographiques, sur les banquettes de velours rouge fané les mères potinent, rapprochant dans de traitresses confidences leurs bonnets enrubannés. Ce qu’il se dit de scélératesses, sur ces banquettes rouges, de cancans perfides ! ce qu’il s’y détruit de réputations !

(L.-V. Meunier, Chair à plaisir)

Caner

Vidocq, 1837 : v. a. — Agoniser, être prêt à mourir.

Larchey, 1865 : Avoir peur, reculer au lieu d’agir, faire le plongeon comme le canard ou la cane.

Par Dieu ! Qui fera la canne de vous aultres, je me donne au diable si je ne le fais moyne.

(Rabelais)

Oui, vous êtes vraiment français, vous n’avez cané ni l’un ni l’autre.

(Marco Saint-Hilaire)

Larchey, 1865 : Mourir (Vidocq). — Les approches de la mort vous font peur, vous font caner. — V. Rengracier.

Delvau, 1866 : v. a. Ne pas faire, par impuissance ou par paresse. Argot des gens de lettres. Caner son article. Ne pas envoyer l’article qu’on s’était engagé à écrire.

Delvau, 1866 : v. n. Avoir peur, s’enfuir, faire la cane ou le chien.

Delvau, 1866 : v. n. Mourir, — dans l’argot des voyous.

Rigaud, 1881 : Agoniser, mourir, tomber. — Sacrifier à Richer. — Reculer, avoir peur, par altération, du vieux mot caler qui avait la même signification. Dans le supplément à son dictionnaire, M. Littré donne caler pour reculer, comme ayant cours dans le langage populaire. Pour ma part, je ne l’ai jamais entendu prononcer dans aucun atelier.

C’est un art que les canes possèdent d’instinct… Cette expression se rencontre souvent dans les écrivains des seizième et dix-septième siècles, principalement dans les poètes comiques et burlesques.

(Ch. Nisard, Curiosités de l’Étymologie française)

Déjà dans Rabelais, nous relevons l’expression de : faire la cane, expression équivalente à notre caner :

Parbleu qui fera la cane de vous autres, je le fais moine en mon lieu.

(L. L.)

Virmaître, 1894 : Avoir peur, reculer. Caner : synonyme de lâcheté (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Avoir peur ou ne pas oser faire une chose. Un gamin cane l’école, lorsqu’il ne s’y rend pas.

Hayard, 1907 : Avoir peur.

France, 1907 : Avoir peur, reculer, vieux mot qu’on trouve dans Rabelais et Montaigne ; argot populaire. Du latin canis, chien, qui recule et fuit quand on lui montre le bâton.

À la sortie de ses bals, des rixes terribles avaient lieu fréquemment ; les habitués se disputaient la possession d’une fille publique, à coups de poings et souvent à coups de couteau. Ils se battaient dans les rues… le suprême du genre, le comble de la force, consistait à manger le nez de l’adversaire ; les camarades faisaient cercle autour des combattants… C’était une grosse affaire que de posséder une fille en vogue qui ne renâclait pas sur le turbin, et qui régnait en souveraine au bon coin du trottoir ; l’existence du souteneur en dépendait : luxueuse si la fille rendait, médiocre ou décharde si elle canait.

(Ch. Virmaître, Paris oublié)

Mourir. Caner la pégrenne, mourir de faim.

— Que veux-tu, mon bonhomme, quand on cane la pégrenne, on ne rigole pas.
— Caner la pégrenne ! C’est un peu fort, toi qui passe pour un ami (voleur).
— C’est pourtant comme ça.

(Marc Mario et Louis Launay, Vidocq)

Mettre bas culotte.

Cant

Delvau, 1866 : s. m. Afféterie de manières et de langage ; hypocrisie à la mode. Expression désormais française. Le cant et le bashfulness, deux jolis vices !

Delvau, 1866 : s. m. Argot des voleurs anglais, devenu celui des voleurs parisiens.

Rigaud, 1881 : Argot des voleurs anglais.

France, 1907 : Hypocrisie de manières et de langage, particulière d’abord à nos voisins de Grande-Bretagne, mais qui, grâce à l’anglomanie, a passé le détroit pour s’implanter chez nous. Bérenger, Jules Simon, Frédéric Passy et autres diables devenus vieux, se font les propagateurs du cant.

La jeune Anglaise est de bonne heure experte en la matière. Plus libre que la Française, plus franche d’allures, moins attachée aux jupes maternelles, mêlée à la société des garçons dans les jeux en plein air, elle se familiarise vite, en dépit du cant qui, du reste, s’attaque plus aux mots qu’aux choses, autorise et se permet des privautés sans grandes conséquences.

(Hector France, La Taverne de l’Éventreur)

La banalité nous envahit. Nos mœurs se patinent d’une couche uniforme de prudhommerie et de snobisme. Le cant règne en maître. Si nous ne mourons plus guère de mort tragique, nous dépérissons lentement de spleen et d’ennui ; et, en fin de compte, cela revient à peu près au même.

(La Nation)

Capote anglaise

Rigaud, 1881 : Pour les voyageuses via Cythère, c’est un préservatif contre le mal de mer ; pour les voyageurs, c’est une sorte de ceinture de sauvetage. — Les Italiens ont donné à ce petit appareil le nom d’un de leurs meilleurs auteurs comiques ; ils l’ont nommé goldoni. Peut-être l’auteur du Bourru bienfaisant passait-il pour un homme de précaution ?

France, 1907 : Petit appareil en baudruche, destiné à préserver de certaines maladies ou d’une trop nombreuse nichée. Les Anglais appellent la chose Lettre française.

Un général retraité a conservé toute une série d’équipements militaires.
Un jour, il montrait à d’aimables visiteuses ses vêtements de grande et petite tenue qu’il porte encore avec orgueil, en non-activité, après les avoir promenés sur tous les champs de bataille de son temps.
Les jolies curieuses s’extasiaient :
— Oh ! s’écria l’une, que d’uniformes ! que de shakos ! que de capotes !
— Vous en avez pour votre vie, ajouta la belle curieuse.
Le général la regarda un peu surpris :
— Ma foi, madame, je n’osais pas vous le dire.

Caquetoire

France, 1907 : Siège où les femmes caquettent à leur aise. Vieux mot.

Je fais souliers de toute formes,
Arpenter bois et planter bornes,
Et si fay rubans et lassets ;
Je fay caquetoires, placets.

(Anciennes poésies françaises)

Care (voler à la)

France, 1907 : Voler un marchand en lui proposant des monnaies anciennes de nulle valeur contre des nouvelles. C’est Vidocq qui donne cette définition, mais il faut que le voleur soit bien habile pour voler un marchand de vieilles pièces. Dans ce sens, care ne vient pas de l’anglais, mais c’est une altération du vieux mot français charrier, voler quelqu’un en le mystifiant.

Cassin, cassine

Rigaud, 1881 : Boutique, magasin de dernier ordre. — Terme de mépris pour désigner un établissement quelconque. — Dérivés du vieux mot français case.

Finablement les mena banqueter dans une cassine hors la porte.

(Rabelais, l. IV)

France, 1907 : Maison ou boutique de chétive apparence, logement triste et misérable : de casa, case.

Il était grand comme une grande cour de ferme, une réunion de dix ou douze maisons basses, d’écuries où meuglaient des vaches, d’étables où grognaient des porcs. Toutes les cassines se ressemblaient, celles où entraient les porcs, où entraient les vaches, où entraient les gens. Même hauteur de murs, mêmes portes basses, mêmes toits tombants.

(Gustave Geffroy)

Castelet

France, 1907 : Baraque de Polichinelle ou de Guignol ; du vieux français castel, château, dont il est le diminutif.

Cat

Delvau, 1866 : s. m. Chat, — dans l’argot des enfants, qui parlent mieux le vieux français que les grandes personnes :

Lou cat a fain
Quant manjo pain,

dit un fabliau ancien.

Chahut

Larchey, 1865 : Danse populaire.

Un caractère d’immoralité et d’indécence comparable au chahut que dansent les faubouriens français dans les salons de Dénoyers.

(1833, Mansion)

La chahut comme on la dansait alors était quelque chose de hideux, de monstrueux ; mais c’était la mode avant d’arriver au cancan parisien, c’est-à-dire à cette danse élégante décemment lascive lorsqu’elle est bien dansée.

(Privat d’Anglemont)

Larchey, 1865 : Dispute.

Je n’ai jamais de chahut avec Joséphine comme toi avec Millie.

(Monselet)

Delvau, 1866 : s. m. Bruit, vacarme mêlé de coups, — dans l’argot des faubouriens. Faire du chahut. Bousculer les tables et les buveurs, au cabaret ; tomber sur les sergents de ville, dans la rue.

Delvau, 1866 : s. m. Cordace lascive fort en honneur dans les bals publics à la fin de la Restauration, et remplacée depuis par le cancan, — qui a été lui-même remplacé par d’autres cordaces de la même lascivité. Quelques écrivains font ce mot du féminin.

Rigaud, 1881 : Bruit, tapage. Faire du chahut.

Rigaud, 1881 : Cancan poussé à ses dernières limites, l’hystérie de la danse. On dit également le ou la chahut.

Un d’eux, tout à fait en goguette, se laissera peut-être aller jusqu’à la chahut.

(Physiologie du Carnaval)

La Rue, 1894 : Dispute, tapage, mêlée. Danse de bastringue.

France, 1907 : « Le chahut est la danse par excellence, dit l’auteur des Physionomies parisiennes, danse fantaisiste, sensuelle, passionnée, plus d’action et de mouvement que d’artifice, qui se prête aux improvisations les plus hardies et les plus excentriques… Le cancan est l’art de lever la jupe : Le chahut, l’art de lever la jambe. »
S’il faut en croire le même auteur, ce qui caractérise le chahut, c’est la décence ; car, dit-il, tout ce qui est simple et naturel est décent, et le chahut est la plus simple et la plus naturelle de toutes les danses.
Le chahut remonte à la plus haute antiquité. Cette danse à été et est encore celle de tons les peuples primitifs. Les austères Lacédémoniennes dansent le chahut en costume des plus légers : c’est le chahut que le saint roi David dansait devant l’arche, et le Parisien badaud a pu jouir d’un vrai chahut sauvage avec les Peaux-Rouges du colonel Cody.

— Hein ! quelle noce à la sortie du bloc ! Que de saladiers rincés joyeusement et de chahuts échevelés pour célébrer le sacrifice ! Franchement, ça vaut ça !

(Montfermeil)

France, 1907 : Bruit, tapage.

Peu à peu, le cabaret du Hanap d’Or s’était rempli de monde. Adèle, Marie étaient venues entourées d’une bande de petits gommeux qui, ce soir-là, avaient trouvé amusant d’aller faire du chahut à l’Élysée-Montmartre.

(Édouard Ducret, Paris canaille)

Champi

France, 1907 : Enfant trouvé, bâtard, Dans l’avant-propos d’un de ses romans, George Sand donne ainsi la définition de ce mot :

— Un instant, dit mon auditeur sévère, je t’arrête au titre. Champi n’est pas français.
— Je te demande bien pardon, répondis-je. Le dictionnaire le déclare vieux, mais Montaigne l’emploie, je ne prétends pas être plus français que les grands écrivains qui font la langue. Je n’intitulerai donc pas mon conte François l’enfant trouvé, François le Bâtard, mais François Le Champi, c’est-à-dire l’enfant abandonné dans les champs, comme on disait autrefois dans le monde, et comme on dit encore aujourd’hui chez nous.

Chaparder

Larchey, 1865 : Marauder. — De chat-pard : chat-tigre ou serval. — Les zouaves passent pour les plus habiles chapardeurs de l’armée française.

Delvau, 1866 : v. a. Marauder, — dans l’argot des troupiers.

Merlin, 1888 : Marauder, voler.

Virmaître, 1894 : Aller à la maraude (Argot des troupiers).

Rossignol, 1901 : Prendre.

En nous promenant à la campagne, nous avons chapardé des cerises.

Hayard, 1907 : Marauder.

France, 1907 : Marauder, de chat-pard, chat-tigre ; argot des soldats d’Afrique.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’on fricote ? Eh ! eh ! on se nourrit bien ici, tonnerre de Dieu ! ça sent bon ! Ah ! Ah ! C’est Jacobot ! D’où avez-vous tiré ce freschsteack ? Où diable a-t-il trouvé à chaparder de la viande, ce rossard ?
C’était Le gros commandant Rambaut qui, réveillé, lui aussi, s’avançait par l’odeur alléché.

(Hector France, Sous Le Burnous)

Puis voici cette étrange fille, Thérèse Figneur, dite Sans-Gêne, dont la vie est toute une épopée coupée d’éclats de rire. Engagée à dix-neuf ans dans la légion allobroge, elle est dragon au siège de Toulon. Elle vit familièrement avec l’état-major, partageant avec le sergent Masséna et le soldat Junot un gigot de mouton chapardé durant une reconnaissance en fourrageurs.

(Marzac)

Se dit aussi pour voler :

En quoi la sûreté de l’État et la défense nationale sont-elles compromises parce que j’ai prouvé, preuves en mains, qu’on avait chapardé du blé et que le Magenta ne répondait pas comme bâtiment à ce qu’on était en droit d’en attendre ?…
La publication que j’ai faite intéresse, en effet, la défense nationale, compromise par des serviteurs infidèles. Elle ne peut être désagréable qu’aux voleurs.

(Clemenceau, La Justice)

Charlemagne (faire)

Larchey, 1865 : Se retirer du jeu sans plus de façon qu’un roi, et sans laisser au perdant la faculté de prendre sa revanche.

Si je gagne par impossible, je ferai Charlemagne sans pudeur.

(About)

Rigaud, 1881 : Quitter une partie de cartes au moment où l’on vient de réaliser un bénéfice.

La comtesse fait Charlemagne à la bouillotte.

(Victor Ducange, Léonide ou la vieille de Suresnes, 1830)

Si je gagne par impossible, je ferai Charlemagne-sans pudeur, et je ne me reprocherai point d’emporter dans ma poche le pain d’une famille.

(Ed. About, Trente et quarante)

Les étymologistes ont voulu faire remonter l’origine du mot jusqu’à l’empereur Charlemagne, parce que cet empereur a quitté la vie en laissant de grands biens. Comme tous les noms propres familiers aux joueurs, le nom de Charlemagne a été, sans doute, celui d’un joueur appelé Charles. On a dit : faire comme Charles, faire Charles et ensuite faire Charlemagne. On appelle bien, dans les cercles de Paris, la dame de pique : « la veuve Chapelle », du nom d’un joueur. On a bien donné au second coup de la main au baccarat en banque, le nom de « coup Giraud », nom d’un officier ministériel, d’un notaire. Les joueurs ne connaissent rien que le jeu, rien que les joueurs et leurs procédés. La vie pour eux est toute autour du tapis vert. S’ils ont appris quelque chose, ils l’ont bientôt oublié, et ils professent le plus grand mépris pour tout ce qui ne se rattache pas directement au jeu. Ils se moquent bien de l’empereur Charlemagne et de tous les autres empereurs ! En fait de-monarque, ils ne connaissent que les monarques de carton.

Virmaître, 1894 : Se mettre au jeu avec peu d’argent, gagner une certaine somme et se retirer de la partie sans donner de revanche (Argot des joueurs).

France, 1907 : Se retirer du jeu, lorsqu’on est en gain, suivant un ancien privilège des rois. « Ce terme, dit Lorédan Larchey, contient en même temps un jeu de mots sur le roi de carreau, le seul dont le nom soit français. »

Mais rien ne doit étonner en cette terre des fééries. Tout y arrive, les gains les plus fantastiques, comme les désastres les plus complets.
Les prudents, entre les favorisés, partent pour ne plus revenir. Sans nulle vergogne, on peut faire charlemagne. Mais, ces sages, combien sont-ils ?

(Hector France, Monaco et la Côte d’azur)

Charrieurs

Vidocq, 1837 : s. m. — Les Charrieurs sont en même temps voleurs et mystificateurs, et presque toujours ils spéculent sur la bonhomie d’un fripon qui n’exerce le métier que par occasion ; ils vont habituellement deux de compagnie, l’un se nomme l’Américain, et l’autre le Jardinier. Le Jardinier aborde le premier individu dont l’extérieur n’annonce pas une très-vaste conception, et il sait trouver le moyen de lier conversation avec lui ; tout à coup ils sont abordés par un quidam, richement vêtu, qui s’exprime difficilement en français, et qui désire être conduit, soit au Jardin du Roi, soit au Palais-Royal, soit à la Plaine de Grenelle pour y voir le petite foussillement pien choli, mais toujours à un lieu très-éloigné de l’endroit où l’on se trouve ; il offre pour payer ce léger service une pièce d’or, quelquefois même deux ; il s’est adressé au Jardinier, et celui-ci dit à la dupe : « Puisque nous sommes ensemble, nous partagerons cette bonne aubaine ; conduisons cet étranger où il désire aller, cela nous promènera. » On ne gagne pas tous les jours dix ou vingt francs sans se donner si peu de peine, aussi la dupe se garde bien de refuser la proposition ; les voilà partis tous les trois pour leur destination.
L’étranger est très-communicatif. Il raconte son histoire à ses deux compagnons ; il n’est que depuis peu de jours à Paris ; il était au service d’un riche étranger qui est mort en arrivant en France, et qui lui a laissé beaucoup de pièces jaunes, qui n’ont pas cours en France, et qu’il voudrait bien changer contre des pièces blanches ; il donnerait volontiers une des siennes pour deux de celles qu’il désire.
La dupe trouve l’affaire excellente, il y a 100 p. % à gagner à un pareil marché ; il s’entend avec le Jardinier, et il est convenu qu’ils duperont l’Américain. « Mais, dit le Jardinier, les pièces d’or ne sont peut-être pas bonnes, il faut aller les faire estimer. » Ils font comprendre cette nécessité à l’étranger, qui leur confie une pièce sans hésiter, et ils vont ensemble chez un changeur qui leur remet huit pièces de cinq francs en échange d’une de quarante ; ils en remettent quatre à l’Américain, qui paraît parfaitement content, et ils en gardent chacun deux : les bons comptes font les bons amis ; l’affaire est presque conclue, l’Américain étale ses rouleaux d’or, qu’il met successivement dans un petit sac fermé par un cadenas.
« Vous âvre fait estimer mon bièce d’or, dit-il alors, moi fouloir aussi savoir si votre archent il être pon. »
Rien de plus juste, dit le Jardinier. L’Américain ramasse toutes les pièces de cinq francs du pantre, et sort accompagné du Jardinier, soi-disant pour aller les faire estimer. Il va sans dire qu’il a laissé en garantie le petit sac qui contient ses rouleaux d’or.
Le simple est tout à fait tranquille ; il attend paisiblement dans la salle du marchand de vins, chez lequel il s’est laissé entraîner, qu’il plaise à ses deux compagnons de revenir ; il attend une demi-heure, puis une heure, puis deux, puis les soupçons commencent à lui venir, il ouvre le sac dans lequel au lieu de rouleaux de pièces d’or, il ne trouve que des rouleaux de monnaie de billon.

Chas ou chasse

Delvau, 1866 : s. m. Œil, — dans l’argot des voleurs, soit parce que les yeux sont les trous du visage, ou parce qu’ils en sont les châssis, ou enfin parce qu’ils ont parfois, et même souvent, la chassie.
Ce mot qui ne se trouve pourtant dans aucun dictionnaire respectable, est plus étymologique qu’on ne serait tenté de le supposer au premier abord. Je m’appuie, pour le dire, de l’autorité de Ménage, qui fait venir chassie de l’espagnol cegajoso, transformé par le patois français en chaceuol, qui voit mal, qui a la vue faible. Et, dans le même sens nos vieux auteurs n’ont-ils pas employé le mot chacius ?
Châsses d’occase. Yeux bigles, ou louches.

Chasse-coquin

Delvau, 1866 : s. m. Bedeau, — dans l’argot du peuple.

Rigaud, 1881 : Bedeau, suisse ; vieux mot français ; c’était celui qui chassait les gueux de l’église.

France, 1907 : Bedeau, gendarme, dans l’argot populaire. Les voleurs disent : chasse-noble.

Chassue

Halbert, 1849 : Aiguille.

Delvau, 1866 : s. f. Aiguille, — dans l’argot des voleurs, qui savent que toute aiguille a un chas.

France, 1907 : Aiguille ; du français correct chas, trou de l’aiguille.

Chaud (être)

Rigaud, 1881 : Se tenir sur ses gardes.

Rossignol, 1901 : Malin. Ce mot me rappelle un beau nègre, nomme Barca, qui était soldat aux zouaves de la garde. Étant en faction dans l’intérieur des Tuileries, l’Empereur passa près de lui et lui causa. Barca ne répondit pas, et Napoléon III demanda à l’officier de Service si ce nègre ne comprenait pas le français. Lorsque Barca fut relevé de faction, on lui demanda pourquoi il n’avait pas répondu à l’empereur.

Lui chaud, dit Barca, mais moi je brûle ; le Kibir voulait me faire parler étant de faction pour me f… iche dedans.

Il est vrai que la consigne interdit aux sentinelles de causer. J’ai rencontré en Kabylie, en 1871, lors de l’insurrection, Barca qui regrettait les madames la France et la barrière Zobi : barrière de l’École, ainsi nommée par les Arabes ayant tenu garnison à Paris, en raison d’un grand nombre de maisons à grand numéro qui y existaient avant 1870.

France, 1907 : Avoir l’œil au guet, se tenir sur ses gardes.

Chaud comme braise (être)

Delvau, 1864 : Se dit d’un homme qui bande toujours, pour qui toutes les femmes sont égales devant sa pine.

Dans les gardes-françaises
J’avais un amoureux,
Fringant, chaud comme braise,
Jeune, beau, vigoureux.

(J.-J. Vadé)

Je suis étroit, chaud comme braise,
Mon pucelage vaut le tien.

(Parnasse satyrique)

Chaussettes (essence de)

Rigaud, 1881 : Puanteur des pieds. Le peuple qui aime à plaisanter ne manque pas de dire que la meilleure essence de chaussettes doit sortir des bottes d’un gendarme ou des souliers d’un facteur rural. — La plaisanterie de l’essence de chaussettes, de l’excellent fromage recueilli dans les bottes d’un bon gendarme, et autres du même parfum, date de loin. On trouve dans les adages français du XVIe siècle : « Talons de gendarmes, talon de fromage. » — Au XVIIIe siècle, on disait couramment : Sentir le pied de messager. (Hurtaud, Dict. des homonymes)

France, 1907 : Mauvaise odeur provenant des pieds des gens qui ne se les lavent pas. Se dit aussi du mauvais café.

Chauvin, chauviniste

Larchey, 1865 : Patriote ardent jusqu’à l’exagération.

Je suis Français ! Je suis Chauvin !

(Cogniard, 1831)

Allusion au nom d’un type de caricatures populaires. le chauvinisme est la doctrine de chauvin

Le chauvinisme a fait faire de plus grandes choses que l’amour de la patrie dont il est la charge.

(Noriac)

Chauvinisme

Rigaud, 1881 : Amour exagéré de la patrie.

Le chauvinisme a fait faire plus de grandes choses que l’amour de la patrie dont il est la charge.

(J. Noriac, Le 101e régiment)

Tout sentiment excessif peut tourner au chauvinisme.

France, 1907 : Patriotisme exagéré, voisin du ridicule.

Le Français fait bon marché de son chauvinisme et est le premier prêt à en rire. Avec l’Anglais, rien de pareil, le chauvinisme s’est élevé à la hauteur d’une institution nationale : y toucher c’est commettre un sacrilège. Être Anglais, c’est son plus beau titre. De cet orgueil on ne peut le blâmer, mais où il a tort, c’est de tenir en profond mépris tout ce qui est étranger.
— Si je n’étais pas Français, disait Voltaire, je voudrais être Anglais.
— Moi, lui riposta John Bull, si je n’étais pas Anglais, je voudrais l’être.

(Hector France, L’Armée de John Bull)

Cheniqueur

Larchey, 1865 : Buveur d’eau-de-vie.

Être cheniqueur, railleur, vantard, gourmand, Courir au feu comme à la gloire, Du troupier français v’là l’histoire.

(Wado, Chanson)

France, 1907 : Buveur d’eau-de-vie.

Chéquard

France, 1907 : Nom donné, depuis les scandales financiers de la Société de Panama, à tous ceux qui avaient reçu des chèques pour faire prendre des actions et des obligations dans cette gigantesque volerie, ministres, députés, journalistes, sénateurs et autres voleurs.

À quoi bon toutes ces turlutaines ? Y eut-il jamais des chéquards et des pots de Chambre ? Quel est celui qui ose parler de dix-huit cents millions escroqués à l’épargne française ? L’actionnaire doit courber la tête et se taire, sans murmurer ! Quel est donc cet empêcheur de chambrer en rond ?

(Henry Bauër)

Rendons-nous justice nous-mêmes, puisque aucune justice ne nous est réservée d’un gouvernement qui ne songe qu’à populariser les chéquards par les moyens les plus monstrueux.

(La Corse)

Chèrez !

France, 1907 : Courage, allons-y ! Corruption de chère lye, faire bonne contenance (vieux français), resté chez les voleurs.

Chicandard

France, 1907 : Mot dérivé de chicard dont il est le superlatif, ayant lui-même pour superlatif chicocandard, « le nec plus ultra » du beau.

Callot et Hoffmann, Hogarth et Breughel, tous les fous célèbres réunis ensemble, des prunelles dévorantes, une force comique incalculable, Sathaniel en habit de masque, un costume ou une furie qui résume les physionomies dansantes de tous les peuples, le Punch des Anglais, le Pulcinella napolitain, le Gracioso espagnol, l’almée des Orientaux, et nous, Français, nous seuls manquions jusqu’à ce jour d’un mérite de ce genre : mais aujourd’hui cette lacune est comblée, Chicard existe, c’est un primitif, c’est une racine, c’est un règne. Chicard a créé chicandard, chicarder, chicander : l’étymologie est complète.

(Taxile Delort)

Chicard

Halbert, 1849 : Pas mal.

Larchey, 1865 : Le héros du carnaval de 1830 a 1850. Son costume, bizarre assemblage d’objets hétéroclites, se composait le plus souvent d’un casque à plumet colossal, d’une blouse de flanelle et de bottes fortes. Ses bras à moitié nus s’enfonçaient dans des gants à manchette de buffle. Tel était le fond de la tenue ; quant aux accessoires, ils variaient à l’infini. Celui qui le premier mit ce costume à la mode était un marchand de cuirs ; son chic le fit nommer Chicard. Il donna des bals et inventa un pas nouveau.

Et puis après est venu Chicard, espèce de Masaniello qui a détrôné l’aristocratie pailletée des marquis, des sultans et a montré le premier un manteau royal en haillons.

(M. Alhoy)

L’homme de génie qui s’est fait appeler Chicard a modifié complètement la chorégraphie française.

(T. Delord)

La sage partie du peuple français a su bon gré à maître Chicard d’avoir institué son règne de mardi-gras.

(J. Janin)

Mais qu’aperçois-je au bal du Vieux Chêne ? Paméla dansant le pas chicard.

(Chauvel)

Delvau, 1866 : adj. et s. Superlatif de Chic. Ce mot a lui-même d’autres superlatifs, qui sont Chicandard et Chicocandard.

Delvau, 1866 : s. m. Type de carnaval, qui a été imaginé par un honorable commerçant en cuirs, M. Levesque, et qui est maintenant dans la circulation générale comme synonyme de Farceur, de Roger-Bontemps, de Mauvais sujet.

Rigaud, 1881 : Costume carnavalesque mis à la mode, pendant la période de 1830 à 1850, par une célébrité chorégraphique qui lui donna son nom ou plutôt son surnom. Les chicards ont révolutionné les bals publics et, pendant vingt ans, ils ont imprimé une grande vogue à la descente de la Courtille. — La danse de Chicard, leur maître, n’a jamais été ni bruyante, ni extravagante. Il procédait à pas serrés, mimant, grimaçant, roulant ses gros yeux en boule de loto. Grande fut sa gloire. On a dit le « pas chicard » pour rappeler sa manière, chicarder, danser comme Chicard. On a créé les vocables chicandar, chicocan-dar, pour désigner quelque chose de très chic comme l’inventeur du fameux pas qui, lui-même, a dû son sobriquet au chic qui le caractérisait. Chicard a passé, son pas n’est plus, seul le mot chic, le radical, a survécu.

France, 1907 : Superlatif de chic.

Vrai, c’en était un’ joli fête :
Y avait du punch et du pomard,
On s’piquait l’nez dans son assiette,
C’était un’ noce un peu chicard !
Vrai, c’était chicard !
Ma bell’ mère était tés aimable,
Parait qu’elle ador’ le bon vin,
C’est p’t’êtr’ ben pour ça qu’à la fin
On l’a retrouvé’ sous la table !

(Aristide Bruant)

On dit aussi chicandard et chicocandard.

France, 1907 : Type de carnaval, inventé vers 1830 par un honnête commerçant de Paris. Le costume se composait d’un casque à plumet, d’une blouse, de bottes de gendarme et de gants de grosse cavalerie. Il est tombé en désuétude, après avoir été fort illustré dans les caricatures de Gavarni. Il y avait le pas chicard, qu’on appelle aussi chicarder.

Chicard était un gringalet passionné, silencieux, et dévoré de la manie de la danse obscène. Sa méthode consistait à se trémousser sur place, avec force gestes indécents et une physionomie immuable. Le pince-sans-rire de la polissonnerie. Il ne parlait à personne : au pied d’un arbre d’un jardin public, se tenait son sérail, composé des plus jolies filles, toutes gloires futures de la Cuisse en l’air et de la Jambe en cerceau. Quand le quadrille préludait, ce Vestris de la braguette désignait une d’elles, et, sans mot dire, se rendait à son ouvrage. C’est alors que froidement, l’œil atone et le visage immobile, le danseur commençait ses petites cochonneries devant un public idolâtre formant galerie et plus tard lui faisant cortège.
Pétit, court de jambes, une tête avec des cheveux blancs coupés ras, il portait un veston, un pantalon flottant, des chaussettes en filoselle et des escarpins. Ce Chicard s’appelait de son vrai nom M. Levêque. Notable commerçant de Paris, marchand en gros de cuir brut, sa signature était cotée premier crédit à la Banque.

(Gil Blas)

Chicarder

Larchey, 1865 : Danser le pas chicard.

Quand un bal de grisettes est annoncé, le vaurien va chicarder avec les couturières.

(E. Deriège)

Delvau, 1866 : v. n. Danser à la façon de Chicard, « homme de génie qui a modifié complètement la chorégraphie française », affirme M. Taxile Delord.

France, 1907 : Danser le pas chicard. « On a fait un adjectif du mot Chicard, et même un verbe, » écrivait Jules Janin.

Je lui colloque des romances un peu chicardes.

(A. Lorentz)

Chiche

d’Hautel, 1808 : Il n’est pas chiche de promettre. Se dit d’un homme inconsidéré, d’un hâbleur qui promet beaucoup plus qu’il n’est en son pouvoir de tenir.
Il n’est pas chiche de paroles. Se dit d’un bavard, d’un homme qui ne peut s’empêcher de parler à tort et à travers, et continuellement.
Autant dépense chiche que large. Pour dire que les gens ladres et parcimonieux, font parfois de folles dépenses qui renversent tout-à-coup leurs longues économies.
Il n’est festin que de gens chiches. Signifie que ceux qui traitent rarement, se distinguent des autres quand ils espèrent que cela peut être utile à leurs intérêts.

Delvau, 1866 : s. m. Économe, et même Avare, — dans l’argot des bourgeois. On dit aussi Chichard. — Notre vieux français avait chice.

Virmaître, 1894 : Avare de son argent, lésineur qui tondrait un œuf. Chiche de ses pas, de sa personne, qui ne rendrait jamais un service à qui que ce soit. Chiche veut aussi dire : défier quelqu’un de faire quelque chose.
— Chiche de faire ça (Argot du peuple).


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique