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Bécarre

Fustier, 1889 : Cet adjectif qui, il y a trois ans, fit florès dans le monde boulevardier comme synonyme d’élégant, n’est plus guère usité aujourd’hui.

Le parisien, en tant que langue vient de s’enrichir d’un nouveau mot… Le pschuk qui succédait au chic a fait son temps. C’est le bécarre qui gouverne. On est ou on n’est pas bécarre, comme on était jadis ou l’on n’était pas élégant. Il est bécarre de faire telle chose et non bécarre d’en faire telle autre… Bécarre, à tout prendre, ne veut rien dire, à moins que le bécarre qui, en musique, remet la note dans son ton naturel, ne signifie que le ton naturel de Paris est ce qui est élégant, agréable, distingué.

(Illustration, novembre 1885)

France, 1907 : Synonyme de dandy.

En 1885, on était bécarre, comme on avait été raffiné sous Charles IX, libertin sous Louis XV, talon rouge sous la Régence et plus tard incroyable. Le parfait bécarre devait porter des bottes pointues, un pantalon étriqué, le gilet blanc très ouvert, n’avoir qu’un seul gant à la main gauche et surtout paraître très gourmé, très Anglais et très sanglé.

(Frédéric Loliée)

Bougre

Delvau, 1864 : Pédéraste, — en souvenir des hérétiques albigeois et bulgares qui, en leur qualité d’ennemis, étaient chargés d’une foule d’iniquités et de turpitudes par le peuple, alors ignorant — comme aujourd’hui.

Des soins divers, mais superflus,
De Fiévée occupent la vie :
Comme bougre il tache les culs,
Comme écrivain il les essuie.

(Anonyme)

Larchey, 1865 : Mot à noter comme ayant perdu sa portée antiphysique. Ce n’est plus qu’un synonyme de garçon. On dit : un bon bougre.
Bougrement : Très. — Pris en bonne comme en mauvaise part.

Delvau, 1866 : s. m. Homme robuste, de bons poings et de grand cœur, — dans l’argot du peuple, qui ne donne pas à ce mot le sens obscène qu’il a eu pendant longtemps. Bon bougre. Bon camarade, loyal ami. Bougre à poils. Homme à qui la peur est inconnue. Mauvais bougre. Homme difficile à vivre.

La Rue, 1894 : Brave homme sur lequel on peut compter. Se dit aussi en mauvaise part : bougre d’animal.

France, 1907 : Nous écartons l’idée primitivement obscène attachée à ce mot dérivé des Bulgares adonnés à certaine passion commune dans l’Orient et même en Occident, pour nous renfermer dans ses significations purement populaires. « Le berger Corydon brûlait d’amour pour le bel Alexis » (Églogues de Virgile). Bon bougre, excellent camarade, aimable garçon ; mauvais ou sale bougre, vilain personnage, mauvais coucheur ; bougre à poil, homme solide et courageux. Il précède généralement, dans l’argot populaire, tous les substantifs injurieux : bougre d’animal, bougre d’âne, bougre de cochon.
M. Louis Besson, au sujet de bougre, a jeté sur le caractère et les mœurs du grand Condé un jour très particulier en citant un fragment de la correspondance de la duchesse d’Orléans, mère du Régent, daté du 5 juin 1816 :

Lorsque le grand Condé était amoureux de Mlle d’Épernon, il alla à l’armée en compagnie de jeunes cavaliers ; quand il revint, il ne pouvait plus souffrir les dames ; il donna pour excuse qu’il était tombé malade et qu’on lui avait tiré tant de sang, qu’on lui avait ôté toute force et tout amour. La dame, qui aimait sincèrement le prince, ne se paya pas de cette réponse ; elle chercha à savoir ce qui en était, et, lorsqu’elle connut la véritable raison de cette indifférence, elle en éprouva un tel désespoir qu’elle se retira au couvent des Grandes-Carmélites, renonça entièrement au monde et se fit religieuse.

« Le bougre qu’il est, et je le maintiens bougre sur les saintes Évangiles », disait le marquis de Coligny… « Je prétexte devant Dieu que je n’ai jamais connu une âme si terrestre, si vicieuse, ni un cœur si ingrat, ni si traitre, ni si malin. » Cette particularité du grand Condé était commune, d’ailleurs, à Alexandre le Grand, César et au grand Frédéric. Je ne veux pas citer Henri III parmi ces noms illustres.

Cant

Delvau, 1866 : s. m. Afféterie de manières et de langage ; hypocrisie à la mode. Expression désormais française. Le cant et le bashfulness, deux jolis vices !

Delvau, 1866 : s. m. Argot des voleurs anglais, devenu celui des voleurs parisiens.

Rigaud, 1881 : Argot des voleurs anglais.

France, 1907 : Hypocrisie de manières et de langage, particulière d’abord à nos voisins de Grande-Bretagne, mais qui, grâce à l’anglomanie, a passé le détroit pour s’implanter chez nous. Bérenger, Jules Simon, Frédéric Passy et autres diables devenus vieux, se font les propagateurs du cant.

La jeune Anglaise est de bonne heure experte en la matière. Plus libre que la Française, plus franche d’allures, moins attachée aux jupes maternelles, mêlée à la société des garçons dans les jeux en plein air, elle se familiarise vite, en dépit du cant qui, du reste, s’attaque plus aux mots qu’aux choses, autorise et se permet des privautés sans grandes conséquences.

(Hector France, La Taverne de l’Éventreur)

La banalité nous envahit. Nos mœurs se patinent d’une couche uniforme de prudhommerie et de snobisme. Le cant règne en maître. Si nous ne mourons plus guère de mort tragique, nous dépérissons lentement de spleen et d’ennui ; et, en fin de compte, cela revient à peu près au même.

(La Nation)

Cigalier

France, 1907 : Membre de la société du Midi appelée la Cigale.
Parmi les Cigaliers, on rencontre Henri de Bornier, Jean Aicard, Paul Ferrier, Henry Fouquier, Frédéric Mistral, Alphonse Daudet, Oscar Commettant, Paladilhe, Victor Roger, Mounet-Sully, Falguière.

Coulisse

d’Hautel, 1808 : Faire les yeux en coulisse. Jeter un regard doux, amoureux et tendre sur quelqu’un, ainsi que le pratiquent ordinairement les femmes galantes, les courtisanes, avec les hommes qu’elles veulent prendre dans leurs filets.
Avoir les yeux en coulisse. Signifie aussi bigler, regarder de côté, de travers.

France, 1907 : Bourse en dehors de la bourse officielle, où des intermédiaires sans mandat légal font des négociations de valeurs cotées seulement en banque et opèrent également sur les valeurs officiellement cotées.

Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à diminuer aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous le nom de coulisse, une contrebande qui lui fait un grand tort.

(Frédéric Soulié, L’Agent de change)

France, 1907 : Corruption de coulure, mauvais temps qui fuit couler le fruit après la fleur.

Dahoméen (prendre du)

France, 1907 : Se livrer à des actes hors nature.
Il paraît que les Dahoméens sont sujets à ce vice qui faisait les délices de Henri III et de Frédéric le Grand ; mais combien de Parisiens du grand et du petit monde imitent les Dahoméens !

Dandy

France, 1907 : Fat oisif dont la seule occupation est de se parer. Le dandy est l’ancien petit-maître du XVIIe siècle, le marquis de Molière, ridicule espèce de parasite social, que l’immortel moraliste La Bruyère a si bien décrit et qui traverse les âges avec de simples variations de costumes, étalant son outrecuidance et sa nullité sous des noms divers : élégant, incroyable, merveilleux, dameret, muscadin, gandin, cocodès, petit crevé, gommeux, pschutteux, etc.
Dandy, comme fashionable, est une importation d’outre-Manche. Apocope du vieil anglais dandeprat ou dandiprat, terme usité quelquefois en signe de mépris, dit Johnson dans son Dictionnaire, pour petit drôle, moutard, « a little fellow, an urchin ». Il est donc erroné de prétendre, comme le fait Littré, que ce mot vient du français dandin, avec lequel, du reste, il n’a aucun rapport.
L’importation date de 1838 ; Mme de Girardin, dans ses Lettres Parisiennes, protestait déjà à cette époque contre l’anglomanie :

Les dandys anglais ont fait invasion à Paris ; leur costume est étrange : habit bleu flottant, col très empesé, dépassant les oreilles, pantalon de lycéen, dit à la Brummel, gilet à la maréchal Soult, manteau Victoria, souliers à boucles, bas de soie blancs, mouchetés de papillons bruns, cheveux en vergette, un œil de poudre, un scrupule de rouge, l’air impassible et les sourcils rasés, canne assortie.

George Brummel, dit le beau Brummel, plus tard, chez nous, le comte d’Orsay furent les plus célèbres type du dandysme.
« Le dandy, dit Barbey d’Aurevilly, a l’impertinence somptueuse, la préoccupation de l’effet extérieur. » Le même écrivain donne de curieux exemples des raffinements que les dandies apportaient dans la conception de leur toilette.

Un jour, ils eurent la fantaisie de l’habit râpé. Ils étaient à bout d’impertinence, ils n’en pouvaient plus. Ils trouvèrent celle-là, qui était si dandy, de faire râper leurs habits avant de les mettre, dans toute l’étendue de l’étoffe, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’une espèce de dentelle — une nuée.
Ils voulaient marcher dans leur nuée, ces dieux ! L’opération était très délicate et très longue, et on se servait, pour l’accomplir, d’un morceau de verre aiguisé. Eh bien ! voilà un véritable fait de dandysme. L’habit n’est presque plus. — Et en voici un autre encore : Brummel portait des gants qui moulaient ses mains comme une mousseline mouillée. Or, le dandysme n’était pas dans la perfection de ces gants, qui prenaient le contour des ongles comme la chair le prend, c’était qu’ils eussent été faits par quatre artistes spéciaux, trois pour la main, et un pour le pouce.
Telle est la façon subtile dont les dandys pratiquaient l’élégance.
 
Le dandy n’est qu’une transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l’homme à la mode, de l’incroyable et du merveilleux.

(Frédéric Soulié, L’Âme méconnue)

J’ai dit que ce type avait existé en tous temps et dans tous les pays ; rapprochons des lignes de Barbey d’Aurevilly ces lignes de Sénèque sur les dandies de son époque, qu’il considérait comme les gens les plus occupés du monde.

Jouissent-ils du repos, ceux qui passent les heures entières chez un barbier pour se faire arracher les poils qui ont pu croître dans la nuit précédente, pour prendre conseil sur l’arrangement de chaque cheveu, sur la façon de les faire revenir ou de les ramener sur le front, afin de remplacer ceux qui leur manquent ? Voyez comme ils se mettent en colère quand le barbier n’y a point apporté toute son attention et s’est imaginé qu’il avait affaire à des hommes !
Voyez comme ils entrent en fureur lorsqu’on leur a coupé quelques cheveux des côtés, lorsque quelques-uns passent les autres et ne forment pas la boucle ! Est-il un de ces personnages qui n’aimât mieux voir la république en désordre que sa coiffure, qui ne soit plus inquiet de sa frisure que de sa santé et qui ne préfère la réputation d’être l’homme le mieux coiffé à celle d’être le plus honnête ? Jouissent-ils du repos, ces hommes perpétuellement occupés d’un peigne et d’un miroir ?

Faire de la toile

Rigaud, 1881 : Perdre la mémoire, oublier le texte et improviser, en attendant le secours du souffleur, — dans le jargon des coulisses. Frédérick Lemaître faisait souvent de la toile, et il faut avouer que, presque toujours, sa version était préférable à celle de l’auteur. Un jour, à la répétition générale d’une pièce de Barrière, comme il faisait de la toile : « Faites attention, lui dit le collaborateur de madame de Prébois, vous marchez dans ma prose. » Frédérick s’arrête, le toise, et avec cette ampleur de geste qui le caractérisait : « On prétend, répond-il, que ça porte bonheur. »

Faire la figue

France, 1907 : Mettre le bout du pouce entre l’index et le médium, et le présenter ainsi à la personne qu’on veut insulter. Ce geste était fort commun chez les Romains, qui l’appliquaient aux pédérastes, et est encore une grave insulte en Italie : « Le père Jacob, écrit à ce sujet Charles Nisard, dit que cette expression tient de l’italien far la fica, et a son origine dans le châtiment ignominieux que l’empereur Frédéric infligea aux Milanais pour avoir chassé de leur ville l’impératrice, montée sur une mule le visage tourné vers la queue. Frédéric, ajoute-t-il, fit mettre une figue au fondement de la mule, et força quelques Milanais à arracher publiquement cette figue, puis à la remettre à sa place avec les dents, sans l’aide de leurs mains. Aussi la plus grande injure qu’on puisse faire aux Milanais est de leur faire la figue ; ce qui a lieu en leur montrant le bout du pouce serré entre les deux doigts voisins. C’est ce qu’on fait chez nous aux petits enfants quand on leur a, soi-disant, pris le nez. » Mais, sans révoquer en doute la vérité de cette anecdote, la conclusion en est contestable, puisque Juvénal et Martial en parlent dans leurs écrits.

… Papefigue se nomme
L’île et province où les gens d’autrefois
Firent la figue au portrait du saint-père.

(La Fontaine)

L’ung d’eulx, voyant le pourtrait papal, lui feit la figue, qui est en icelluy pays signe de contemnement et dérision manifeste.

(Rabelais)

Voir Faire la nique.

Frère

d’Hautel, 1808 : Un bon frère. Bon vivant ; homme qui aime à faire bombance, à se divertir.
Partager en frères. De bon cœur ; partager également.
Frère coupe-chou. Sobriquet que l’on donnoit autrefois dans les communautés au religieux qui étoit chargé des plus bas détails.

Delvau, 1866 : s. m. Citoyen, — dans l’argot des Jacobins de la première révolution.

Delvau, 1866 : s. m. Initié, — dans l’argot des francs-maçons. Faux frère. Franc-maçon qui joue de la franc-maçonnerie comme d’un instrument.

Delvau, 1866 : s. m. Philosophe, — dans l’argot des encyclopédistes. On sait que Diderot était, en religion philosophique, frère Platon, Frédéric II, roi de Prusse, frère Luc, etc.

Rigaud, 1881 : Typographe qui fait partie de la société typographique.

Boutmy, 1883 : s. m. Typographe qui fait partie de la Société typographique. Un vrai frère est aussi celui qui ne refuse jamais de prendre une tasse, et qui ne laisse jamais un autre vrai frère dans l’embarras.

Frises (toucher les)

Rigaud, 1881 : Déployer un très grand talent dans une scène. C’est le sic itur ad astra. Les frises sont les bandes de toile qui figurent soit des nuages, soit un plafond. Frédérick Lemaître touchait souvent les frises.

Gogo

d’Hautel, 1808 : Avoir de tout à gogo. Pour avoir abondamment tout ce que l’on peut désirer ; être très à son aise ; être à même de se procurer les jouissances de la vie.

Larchey, 1865 : Dupe, homme crédule, facile à duper. — Abréviation du vieux mot gogoyé : raillé, plaisanté. V. Roquefort. — Villon paraît déjà connaître ce mot dans la ballade où il chante les charmes de la grosse Margot qui…Riant, m’assit le point sur le sommet, Gogo me dit, et me lâche un gros pet.

C’est en encore ces gogos-là qui seront les dindons de la farce.

(E. Sue)

Avec le monde des agioteurs, il allèche le gogo par l’espoir du dividende.

(F. Deriège)

Delvau, 1866 : s. m. Homme crédule, destiné à prendre des actions dans toutes les entreprises industrielles, même et surtout dans les plus véreuses, — chemins de fer de Paris à la lune, mines de café au lait, de charbon de bois, de cassonnade, enfin de toutes les créations les plus fantastiques sorties du cerveau de Mercadet ou de Robert Macaire. À propos de ce mot encore, les étymologistes bien intentionnés sont partis à fond de train vers le passé et se sont égarés en route, — parce qu’ils tournaient le dos au poteau indicateur de la bonne voie. L’un veut que gogo vienne de gogue, expression du moyen âge qui signifie raillerie : l’autre trouve gogo dans François Villon et n’hésite pas un seul instant à lui donner le sens qu’il a aujourd’hui. Pourquoi, au lieu d’aller si loin si inutilement, ne se sont-ils pas baissés pour ramasser une expression qui traîne depuis longtemps dans la langue du peuple, et qui leur eût expliqué à merveille la crédulité des gens à qui l’on promet qu’ils auront tout à gogo ? Ce mot « du moyen âge » date de 1830-1835.

Rigaud, 1881 : Niais, nigaud ; abréviation et redoublement de la dernière syllabe de nigaud. Gogo pour gaudgaud. — Quelques écrivains l’ont, par raillerie, employé comme synonyme d’actionnaire. C’est le nom d’un actionnaire récalcitrant dans la pièce de Robert-Macaire.

La Rue, 1894 : Niais, dupe.

France, 1907 : Homme crédule, dupe, proie des gens d’affaires et des lanceurs d’affaires ; du vieux français gogaille, sottise, simplicité, « Paris est peuplée de gogos. » M. Gogo est un personnage de Robert Macaire et passa dans la circulation à l’époque de la grande vogue de cette pièce, c’est-à-dire de 1830 à 1835, mais le mot existait déjà depuis longtemps, puisqu’on le trouve dans une ballade de François Villon, où, raconte-t-il, la grosse Margot,

Riant, m’assit le poing sur le sommet,
Gogo me dit, et me lâche un gros pet.

En 1844, Paul de Kock donna un roman sous le titre : La Famille Gogo, et sous le même titre, en 1859, un vaudeville en cinq actes.

Avez-vous vu jouer Robert Macaire ? ou avez-vous lu ? Car il y a, sous des titres divers, Robert Macaire, pièce, et Robert Macaire, roman. Avant même que l’inventeur de cette extraordinaire et féroce bouffonnerie, inventeur resté mystérieux, — je ne m’en tiens pas aux auteurs qu’affirmait l’affiche ou la couverture, et, en tout cas, ils ont eu pour collaborateur quelqu’un qui avait plus de génie que Benjamin Entier et même que Frédérick-Lemaître. M. Tout-le-Monde ! — avant même que cette atroce farce eût popularisé Gogo, le type, sous d’autres noms, en était banal au théâtre ; car la bêtise crédule est une des formes éternelles de l’humanité. Les dieux le savent bien, et les financiers aussi.

(Catulle Mendès)

Vers minuit, la partie commençait à devenir sérieuse ; à peine si la rumeur du boulevard produisait une légère émotion parmi les membres présents, pour la plupart desquels le mot de patrie n’existe pas, car la patrie pour eux, c’était le pays où l’on peut, le plus impunément, détrousser le gogo d’une façon quelconque.

(Théodore Cahu, Vendus à l’ennemi)

Attaquer une diligence,
En ce temps de chemins de fer,
Impossible. On met, c’est moins cher
Monsieur Gege dans l’indigence,
On pousse d’infectes valeurs,
Des métaux on annonce l’ère…
C’est bien mesquin. Tout dégénère
Aujourd’hui, — même les voleurs.

(Don Caprice, Gil Blas)

Les aventures d’Arton, aussi bien dans le monde de la finance que dans le monde galant, sont banales, et mille Parisiens les ont vécues. Seulement, lui les a vécues toutes ensemble. Il brassait les affaires comme il embrassait ses maîtresses, vingt-deux à la fois. Ce fut un type. Il a sombré — tandis que plusieurs de ses collègues en escroquerie, plusieurs de ceux qui, dans cette gigantesque odyssée du Panama, se sont enrichis avec la bonne galette des gogos, tiennent aujourd’hui le haut du pavé, font de la poussière, commanditent celui-ci, asservissent celui-là, bavardent avec les ministres et consentent à ce que certains députés et certains journalistes ramassent les miettes de leur table.

(Pédrille, L’intransigeant)

Gomorrhe (être de)

France, 1907 : Pédéraste. Henri III était un émigré de Gomorrhe et aussi, dit-on, Frédéric le Grand.

Macaire

Larchey, 1865 : Malfaiteur audacieux, spirituellement cynique, affectant en toute occasion les manières d’un homme bien élevé. — Ce type étrange date, comme l’on sait, du drame de l’Auberge des Adrets ; il doit toute sa fortune à Frédérick-Lemaître qui, en créant le rôle de Macaire, a caractérisé pour toujours une classe particulière de criminels.

Ils se croyaient des Macaires et n’ont été que des filous.

(Luchet)

Delvau, 1866 : s. m. Escroc ; agent d’affaires véreuses ; saltimbanque, — dans l’argot du peuple, qui a conservé le souvenir du type créé par Frédérick-Lemaître au théâtre et par Daumier au Charivari. On dit aussi Robert-Macaire.

Macaire (Robert)

France, 1907 : Type de la friponnerie audacieuse et cynique. C’est, avec Bertrand, de principal personnage du célèbre mélodrame en trois actes de Benjamin Antier, Saint-Amand et Paulvante, L’Auberge des Adrets, représenté à l’Ambigu-Comique en 1823. Frédérick-Lemaître, après l’insuccès de la première représentation, créa ce rôle qui le posa comme un artiste hors ligne.

Le nom de ce personnage, dit Lorédan Larchey, caractérise aujourd’hui toute une classe de la société.

 

Incapables de crimes aussi bien que de vertus, ils ont laissé de leurs poils aux buissons de la police correctionnelle, et c’est tout : leur basse histoire n’a pas même en toujours les honneurs du Bulletin des Tribunaux ; ils se croyaient des Macaires et n’ont été que des filous.

(Luchet)

Connais-tu le pays où fleurit l’or rangé ?
Le pays des beaux trucs et des bonnes affaires ;
Où de scrupules vains aucun cœur n’est chargé,
Où dans toute saison butinent les Macaires ;
Où rayonne et sourit, sous les yeux du syndic,
Dans un chahut constant un éternel trafic ?

Maison hospitalière

France, 1907 : Mot employé par les gens le bon ton pour désigner un lupanar ou une maison de passe.

Un soir, après un diner copieux entre anciens camarades de collège, diner faussement cordial, où les hommes les plus graves, à force d’évocations enfantines, prennent des allures et des aspects de vieux gamins, — Combarailles, Citronnet et le gros Frédéric, avec deux ou trois copains encore, tous absolument gris, s’en furent achever la soirée dans une maison hospitalière des alentours de la Bibliothèque nationale.

(Maurice Montégut, Gil Blas)

Mal de Naples

France, 1907 : Nom donné autrefois à la syphilis. On disait aussi mal italien, mal de Sicile.

Ce fléau d’Amérique, les Français l’ont d’abord appelé le mal italien : après l’entrevue de François Ier et de Henri VIII au camp du Drap d’or, les Anglais en firent le mal français. On ferait bien de l’appeler le mal philosophique, car il compte parmi ses victimes Pierre le Grand, Christian VII, Frédéric II, Joseph II, Léopold II, Louis XV, le duc d’Orleans-Égalité, le prince de Lamballe, le maréchal de Saxe, le duc d’Aiguillon, de Brienne, Amelot, le marquis d’Argens, le comte de Tilly, Mirabeau, soi-disant l’ami des hommes, Gentil-Bernard, La Harpe, Linguet et surtout Chamfort, qui en offrit le plus beau cas.

(Louis Nicolardot, Les Cours et les salons au dix-huitième siècle)

Mandarin, mandarinat

France, 1907 : Fonctionnaire, fonctionnarisme.

Le Gaulois ne se contente pas de rompre des lances contre la bureaucratie. Il fuit également campagne contre l’abus des grades universitaires, contre le mandarinat français en général et contre le baccalauréat en particulier. Et l’organe de M. Jules Simon cite Frédéric Bastiat, exactement comme si M. Simon n’avait jamais été le protecteur en titre du susdit mandarinat.
Frédéric Bastiat, qui était loin d’être une bête, avait le baccalauréat en horreur. Il le regardait comme l’ennemi mortel de la liberté. Il prétendait qu’avec cet examen uniforme, servant d’initiation à la vie, on tuait toute diversité, toute originalité, qu’on éteignait l’esprit français.
« C’est le communisme en matière d’idées », disait-il. Il comparait les bacheliers aux mandarins. La France et la Chine sont deux pays composés d’examinateurs, qui sont fonctionnaires, et de candidats qui aspirent à l’être. La Chine, suivant lui, faisant cela pour le bonheur et la gloire des Japonais, et la France pour la prospérité de l’Allemagne et de l’Angleterre.
Nous n’étions pourtant pas, de son temps, aussi amoureux qu’aujourd’hui des diplômes et des examens. Aujourd’hui, il faut produire un diplôme pour être maîtresse de coupe et d’assemblage dans une école de jeunes filles… Un peuple de mandarins et de mandarines.
Dans l’admirable préface qu’il a écrite pour la seconde édition d’un chef d’œuvre, mon maître J.-J. Weiss conte à ravir une anecdote bien amusante ; en 1857, il était agrégé d’histoire, il fut chargé d’un cours de littérature. Tous les ronds-de-cuir du ministère de l’instruction publique crièrent an scandale. Agréé d’histoire, qu’il enseigne l’histoire ! De quel droit cet historien vient-il parler de poésie ? Et M. J.-J. Weiss ajoute qu’il mesura dès lors la toute-puissance des mandarins français.
Depuis lors, nous avons fait au moins une révolution, démoli l’Empire, subi l’invasion, payé des impôts formidables. Les mandarins sont plus omnipotents qu’ils n’ont jamais été.

(Gil Blas)

Marlou

Clémens, 1840 : Adroit.

un détenu, 1846 : Individu impropre a rien, un fainéant et un voleur adroit, fin, rusé, malin.

Delvau, 1864 : Variété de maquereau, d’homme sans préjugés, qui non-seulement consent à recevoir de l’argent des filles galantes, mais encore en exige d’elles le poing sur la gorge et le pied dans le cul.

La plus sublime de ces positions, c’est celle du marlou.

(Frédéric Soulié)

C’est des marlous, n’y prends pas garde.

(H. Monnier)

Larchey, 1865 : Souteneur. — Corruption du vieux mot marlier : sacristain. — Les souteneurs étaient de même appelés sacristains au dix-huitième siècle. On en trouve plus d’une preuve dans Rétif de la Bretonne.

Un marlou, c’est un beau jeune homme, fort, solide, sachant tirer la savate, se mettant fort bien, dansant la chahu et le cancan avec élégance, aimable auprès des filles dévouées au culte de Vénus, les soutenant dans les dangers éminents…

(Cinquante mille voleurs de plus à Paris, Paris, 1830, in-8)

Par extension, on appelle marlou tout homme peu délicat avec les femmes, et même tout homme qui a mauvais genre.

(Cadol)

Delvau, 1866 : s. et adj. Malin, rusé, expert aux choses de la vie.

Delvau, 1866 : s. m. Souteneur de filles, — dans l’argot des faubouriens. Pourquoi, à propos de ce mot tout moderne, Francisque Michel a-t-il éprouvé le besoin de recourir au Glossaire de Du Cange et de calomnier le respectable corps des marguilliers ? Puisqu’il lui fallait absolument une étymologie, que ne l’a-t-il demandée plutôt à un Dictionnaire anglais ! Mar (gâter) love (amour) ; les souteneurs, en effet, souillent le sentiment le plus divin en battant monnaie avec lui. Cette étymologie n’est peut-être pas très bonne, mais elle est au moins aussi vraisemblable que celle de Francisque Michel. Il y a aussi le vieux français marcou.

Rigaud, 1881 : Mauvais drôle, malin. — Souteneur de filles, — dans l’ancien jargon du peuple.

La Rue, 1894 : Souteneur. Filou. Malin, rusé. Front.

Virmaître, 1894 : Individu qui vit de la prostitution des femmes. Marlou vient du vieux mot marlier, avec un changement de finale (Argot des filles).

Rossignol, 1901 : Malin. Un souteneur c’est aussi un marlou.

Hayard, 1907 : Souteneur.

France, 1907 : Souteneurs du vieux mot marlier, sacristain, dénomination que le souteneur portait autrefois. Par extension, quand un homme marié a des rapports intimes avec une femme mariée, on dit que c’est son marlou.

Un marlou, Monsieur le Préfet, c’est un beau jeune homme, fort, solide, sachant tirer la savate, se mettant fort bien, dansant le chahut et le cancan avec élégance, aimable auprès des filles dévouées au culte de Vénus, les soutenant dans les dangers, sachant les faire respecter et les forcer à se conduire avec décence, oui, avec décente et je le prouverai. Vous voyez donc qu’un marlou est un être moral, utile à la société ; et vous venez les forcer à en devenir le fléau, en forçant nos particulières à limiter leur commerce dans l’intérieur de leurs maisons…

(Réclamation des anciens marlous au Préfet le police)

Quand faut aller servir c’tte bon Dieu d’République,
Où qu’tout l’monde est soldat malgré son consent’ment.
On nous envoi’ grossir les bataillons d’Afrique,
À caus’ que les marlous aim’nt pas l’gouvernement.

(Aristide Bruant)

L’rendez-vous d’Alphonse et d’Polyte,
L’tremplin où Nana tient sa cour,
Où l’marlou conduit sa marmite,
C’est l’pont Caulaincourt !

(Aristide Bruant)

anon., 1907 : Souteneur.

Matagrabolique

France, 1907 : « J’oserai dire encore que peu de nos contemporains ont feuilleté les Deux Cadavres dont s’honora Frédéric Soulié,

Auteur néfaste à la grammaire.

Le genre truculent, féroce et romantique n’a rien fourni de plus pharamineux que cette effroyable rapsodie. Entre autres sornettes, un fils de Cromwell (autant qu’il m’en souvienne) assassine et viole, sur le cercueil paternel, une fille de Charles Ier. Toutes gentillesses écrites, au surplus, dans un auverpin matagrabolique, prudhommesque et grandiloquent : le Sinaï chez l’épicier ! »

(Tybalt, Écho de Paris)

Pèse

un détenu, 1846 : Argent monnayé.

Rigaud, 1881 : Argent, paye. — Descendre son pèse, dépenser son argent.

France, 1907 : Argent. « Fusiller son pèse », dépenser son argent.

L’expression, dit Ch. Virmaître, est due à Frédérick-Lemaitre. Il jouait avec Clarisse Miroy à la Porte-Saint-Martin, sous la direction Hurel. Ce dernier n’aimait pas payer. Un soir qu’il était en retard avec les appointements du grand artiste, celui-ci ne voulut pas entrer en scène avant d’être réglé. Il envoya Clarisse à la caisse : elle en revint peu après avec un énorme sac de pièces de cent sous, Elle le tendit à Frédérick :
— Tiens, pèse !
Depuis ce temps, on dit dans le peuple :
— As-tu du pèse ?

Le peuple était donc présent à la scène ? Malheureusement pour la véracité de l’origine de cette expression, le mot peze se trouve dans les Mémoires de Vidocq antérieurs à Frédérick-Lemaitre, et, de plus, il n’est qu’une forme ancienne de pièce. On dit encore dans de Béarn et les Pyrénées : pèce, ou pesse, pour pièce, pessette ou pecete, petite pièce de monnaie ; la peseta, en espagnol, répond à notre franc.

Pèze ou pèse

Virmaître, 1894 : Argent. L’expression est due à Frédérick-Lemaître. Il jouait avec Clarisse Miroy à la Porte-Saint-Martin sous la direction Harel. Ce dernier n’aimait pas payer ; un soir qu’il était en retard avec les appointements du grand artiste, celui-ci ne voulut pas entrer en scène avant d’être réglé. Il envoya Clarisse à la caisse ; elle en revint peu après avec un énorme sac de pièces de cent sous. Elle le tend il à Frederick.
— Tiens, pèse !
Depuis ce temps, on dit dans le peuple :
— As-tu du pèse ? (Argot du peuple).

Pieds terreux

France, 1907 : Paysan : on dit aussi cul terreux.

Tant que pour députés vous ne nommerez pas des paysans, comme cela se fait en Suède et au Danemark, vous ne serez pas représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les bourgeoisots de toute espèce que vous expédiez là-haut, ne demandent qu’une chose : rester à Paris le plus longtemps possible, pour traire la vache et tirer sur le râtelier… Mais si vous choisissiez des paysans, ils penseraient à l’épargne, ils diminueraient les grosses places, ils ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils aboliraient les droits réunis et se presseraient de régler les affaires pour retourner à leur champ, avant moisson… Dire pourtant qu’il y a en France plus de vingt millions de pieds terreux et qu’ils n’ont pas l’intelligence d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la terre ! Que risquerait-on d’essayer ? Ce serait bien un tel hasard si ceux-là faisaient plus mal que les autres !

(Frédéric Mistral)

Postdamie

France, 1907 : Nom que l’on donnait, au XVIIIe siècle, au vice hors nature à cause de la tolérance que Frédéric dit le Grand, grand pédéraste, accordait à ce genre d’infamie. L’on sait qu’il habitait le château de Postdam. « Les Mémoires de Bachaumont, du 13 octobre 1783, attestent que, sur un registre consacré par la police â noter toutes les turpitudes de ce goût, figuraient environ quarante mille hommes adonnés à la postdamie. Il est impossible de révoquer ces témoignages, puisque , en 1848, la police de Paris a fait trois mille arrestations de ce genre. »

(Louis Nicolardot, Les Cours et les Salons au dix-huitième siècle)

Poulette

Delvau, 1866 : s. f. Grisette, femme légère qui se laisse prendre au cocorico des séducteurs bien accrêtés. Lever une poulette. « Jeter le mouchoir » à une femme, dans un bal ou ailleurs.

France, 1907 : Jeune fille, jeune femme.

Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami Castagne je vous réponds que personne ne meurt de faim. Nous eûmes un repas qui se faisait dire vous : coquilles d’écrevisses, truites de la Sorgues, rien que des viandes fines et du vin cacheté ; le coup du milieu ; des liqueurs de toutes sortes, et, pour nous servir à table, une poulette de vingt ans qui… je ne vous en dis pas davantage.

(Frédéric Mistral)

Époux d’une aimable poulette,
Beaux discours ne servent à rien,
Croyez-moi, suivez ma recette, ;
Elle est simple et fait toujours bien :
Le jardinier cultive, arrose
Soir et matin la tendre fleur ;
C’est par ce moyen que la rose
Conserve longtemps sa fraîcheur.

(Pigault-Lebrun, L’Esprit follet)

Pour le roi de Prusse (travailler)

France, 1907 : Perdre son temps, travailler pour rien. Cette expression est attribuée à Voltaire, furieux de l’avarice de Frédéric II qui, l’ayant sollicité, en 1750, de se rendre à la cour de Berlin, lui fit subir quantité de petites avanies. Le roi lui avait promis des appointements de ministre, un appartement au château, le chauffage, deux bougies par jour, sucre, thé, café, chocolat à discrétion. Mais le thé et le chocolat étaient de mauvaise qualité, le café était avarié, le sucre en quantité dérisoire, l’éclairage insuffisant. Sur les plaintes de Voltaire, Frédéric répondit qu’il allait chasser ses canailles de valets qui n’exécutaient pas ses ordres. Il ne chassa personne et rien ne fut changé. Sur de nouvelles plaintes, il répondit :
— Comment, mon cher monsieur de Voltaire, est-il possible que vous vous laissiez distraire de vos idées poétiques par de pareilles misères ?… Ah ! je vous en prie, n’employons pas à ces simples bagatelles les moments que nous pouvons donner aux muses et à l’amitié !… voyons, n’en parlons plus…
C’est ainsi que Frédéric apaisa les réclamations du poète grincheux qui n’oublia pas, à son retour à Paris, de révéler la parcimonie de son royal ami.
— J’ai perdu temps et peine, disait-il, à travailler pour de roi de Prusse.

Raclée

Larchey, 1865 : Rossée. C’est plus qu’une frottée.

Ça lui procura de leur part quelques belles raclées.

(L. Desnoyer)

Delvau, 1866 : s. f. Coups donnés ou reçus, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Correction, volée de coups.

Or, le 5 novembre 1757, le Bon Dieu avait favorisé sa chère armée prussienne, précisément parce qu’elle était commandée par un affreux voltairien, appelé Frédéric II, qui ne croyait pas en lui. Nous avions, nous, pour chef, un bon croyant, plein de croisades sur son blason et prince de Soubise… Enfin, nous reçûmes la raclée, quoi ! parce que c’était notre tour de la recevoir.

(Émile Bergerat)

Racontar

Rigaud, 1881 : Racontage. — Bavardage imprimé dans un journal.

France, 1907 : Mensonges, cancans, faux bruits. A. Delvau attribue à Aurélien Scholl la paternité de ce mot.

Les racontars les plus effrayants circulaient de nouveau, démentis dix minutes après pair le récit d’une prétendue victoire : l’armée prussienne était anéantie ; le prince Frédéric-Charles était fait prisonnier ; Bismarck avait proposé un armistice. Puis c’était le duché de Bade envahi par un corps d’armée et les Allemande pris à revers.

(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)

Saoul comme un Polonais

France, 1907 : Complétement ivre. L’Écho du Public donne deux versions de ce dicton dont la première me parait être la bonne.

« Saoul comme un Polonais » ne s’explique pas, car on ne boit pas plus en Pologne que partout ailleurs. En Russie et en Norvège, on boit beaucoup plus qu’en Pologne. Il faudrait en chercher l’explication dans le passé. Les rois de Pologne de la dynastie saxonne buvaient beaucoup, surtout Auguste le Fort ; son fils, le roi Auguste III, buvait moins, mais cependant il buvait ferme. Les courtisans, pour plaire aux maîtres, faisaient comme eux. — Boire, disons même s’enivrer, était devenu à la mode, et comme cette mode n’avait rien que d’agréable, elle s’est maintenue pendant longtemps ; elle a passé depuis. D’ailleurs, dans les climats du Nord, cela n’a pas la même importance, et l’emploi du vin et des spiritueux y est un besoin d’hygiène absolu.

 

Je tiens de mon père, dit le second correspondant, émigré polonais de 1831, l’explication suivante de l’expression « saoul comme un Polonais » :
Au cours de la guerre d’Espagne, en 1808, un détachement mi-français, mi-polonais, ayant, à la suite d’une longue étape, campé dans un village de la zone ennemie, les Français burent plus que de raison, alors que leurs compagnons s’abstinrent de suivre leur exemple, pour la raison fort simple, qu’habitués dans leur pays à n’user, comme boissons fermentées, que de bière et surtout d’hydromel, le vin, à cette époque, leur offrait peu d’attraits.
Attaqués à l’improviste, au milieu de la nuit, par les partisans espagnols, les Polonais, qui « ne dormaient que d’un œil », sautèrent sur leurs armes et, après un combat de courte durée, mirent en fuite l’ennemi, sauvant ainsi la vie à leurs compagnons d’armes.
L’empereur, instruit du fait, félicita, dit-on, publiquement les Polonais et, s’adressant aux autres soldats, s’écria : « Saoulez-vous, si bon vous semble, mais que ce soit dorénavant comme des Polonais ! »

On donne aussi comme origine à cette expression, malencontreuse ainsi que tant d’autres, le fameux vers de Frédéric II :

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.

Smart

France, 1907 : Élégance, bel air, recherches de manières et de décors, distinction d’allure, dandysme, fashion ; néologisme venu de l’anglais.

En 1885, on était bécarre, comme on avait été raffiné sous Charles IX, libertin sous Louis XV, talon rouge sous la Régence et plus tard incroyable. Le parfait bécarre devait porter des bottes pointues, un pantalon étriqué, le gilet blanc très ouvert, n’avoir qu’un seul gant à la main gauche et surtout paraître très gourmé, très Anglais et très sanglé. Hier, nous avions des snobs d’essence particulière, dont la colonie fréquente de préférence aux environs de l’Are de l’Étoile. On les reconnaissait à leur costume prétentieux, enjuponnés qu’ils étaient, rapporte la chronique de 1896, de longues redingotes, le col enfoncé dans des collets en velours, les épaules remontées presque un niveau des oreilles par le relief des manches, et s’efforçant en leur démarche d’avoir un air 1830. Maintenant, nous avons les petits jeunes très modernes, très envoyés, à qui le smart américain vient de jeter son dernier cri.

(Frédéric Loliée)

Sucre (c’est un)

Rigaud, 1881 : C’est très bon.

France, 1907 : C’est excellent ; argot populaire, même sens que c’est un beurre.

On aura depuis longtemps chassé du vocabulaire des images de cette sorte : « C’est un beurre » ou « c’est un sucre » qu’on n’aura pas cessé de dire couramment d’une chose agréable et suave qu’elle est douce comme le miel.

(Frédéric Loliée, Parisianismes)

Tafe, taffe, taftaf, taftas

Rigaud, 1881 : Peur ; fuite.

Le taf est cette impression étrange qu’éprouve le lièvre devant le chasseur, le soldat au premier coup de canon, et l’acteur au moment d’entrer en scène… Un soir qu’Harel le voyait (Frédérick Lemaître) vider une bouteille dans la coulisse : — Que diable faites-vous ? lui demanda-t-il ? — Je noie le taf, répondit Frédérick.

(Paris-Comédien)

Un exemple de ce mot a été relevé par M. Fr. Michel dans les bigarrures et touches du seigneur des Accords, 1008. — À la Cour des Miracles (XIIe siècle), on appelait thafurs, les vagabonds. Les vagabonds n’ont jamais précisément brillé par le courage. Pourquoi thafur n’aurait-il pas fait taf, peur, et taffeur, poltron ?

Teinturier

Larchey, 1865 : « Tous les hommes politiques ont besoin d’avoir auprès d’eux des sous-hommes politiques ou des supérieurs qu’ils consultent, qu’ils laissent écrire ou qu’ils s’assimilent… Dans le style des affaires publiques, ceux qui exercent cette influence s’appellent des teinturiers, parce qu’en effet ils se chargent de donner de l’étoffe à des hommes d’État des couleurs différentes. » — Roqueplan. Il y a aussi des teinturiers littéraires. On lit dans les mémoires secrets (25 sept. 1775) :

La comtesse de Beauharnais a fait présenter une comédie. Elle a été reçue : on ne doute pas que le sieur Dorat ne soit son teinturier.

Delvau, 1866 : s. m. Homme de lettres qui met en français un travail littéraire fait par un illettré, et lui donne du style, de la poésie, de la couleur. Il y a aussi les teinturiers politiques, c’est-à-dire des gens supérieurs que les hommes d’État inférieurs s’attachent par tous les moyens pour profiter de leurs lumières et s’assimiler leurs talents. Voltaire a employé ce mot, très clair, très significatif.

Rigaud, 1881 : Manœuvre de lettres, chargé de corriger, de faire même l’œuvre d’un autre et qu’un autre signera. Voltaire a été le teinturier de Frédéric le Grand.

Une espèce de petit-collet, teinturier, chargé de soumettre le génie de madame aux règles de la syntaxe.

(Jouy, Guillaume le franc-parleur)

La Rue, 1894 : Avocat. Homme de lettres qui revoit, corrige et met en français le travail d’un autre avant sa composition.

France, 1907 : Avocat. Il teint son client de couleurs avantageuses.

Ne va rien casser au jaunier,
Mais jaspine à ton teinturier.

(Hogier-Grison, Maximes des tricheurs)

France, 1907 : Écrivain qui remanie le travail d’un confrère inexpert ou sans talent.

On pourrait dire que de même qu’un teinturier donne une couleur aux tissus qui n’en ont pas, de même l’industrie du teinturier littéraire consiste à mettre en couleur un pâle canevas. Cependant il se pourrait que cet emploi du mot teinturier fût l’application d’un passage de J.-J. Rousseau : « À Paris, le riche sait tout ; il n’y a d’ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d’amateurs, et surtout d’amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventait ses couleurs. »

(L’intermédiaire des chercheurs et curieux)

Ce M. Guillaume dont parle Rousseau est un personnage de l’Avocat Patelin, comédie de Brueys et Palaprat, qui, complimenté sur la couleur d’un certain drap qu’il a en magasin et félicité de l’avoir trouvée, répond modestement qu’il en est l’auteur avec son teinturier.

Il ne rêvait que le ruban rouge, n’aspirait qu’a fleurir de cet œillet sa boutonnière, et ne savait comment y atteindre, comment réaliser le plus cher, le plus obsédant et poignant de ses désirs. Il avait fait rédiger par un de ses commis un gros mémoire sur la « Question monétaire », et publié, toujours grâce au même teinturier, un Aide-manuel des assurances, que l’Académie des sciences morales et politiques avait daigné honorer d’une mention.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

France, 1907 : Marchand de vin.

Tignasse

d’Hautel, 1808 : Une tignasse. Mauvaise perruque.

Delvau, 1866 : s. f. Chevelure abondante, épaisse, bien ou mal peignée, — dans l’argot du peuple, pour qui ces chevelures-là sont autant de nids à teigne. A signifié au début Perruque. On dit aussi Tignon.

France, 1907 : Chevelure touffue, emmêlée ; de tigne, teigne, vieux français.

Elle avait quéqu’s cheveux graisseux,
Perdus dans un filet crasseux
Qu’avait vieilli su’ sa tignasse
À Montparnasse.

(Aristide Bruant, Dans la rue)

France, 1907 : Femme ; argot des boulevardiers.

Dans leur gracieux langage, deux crânes, trois tignasses, ce sont deux hommes, trois femmes.

(Frédéric Loliée, Parisianismes)

Travailler pour le roi de Prusse

Delvau, 1866 : v. n. Faire un travail mal payé, ou pas payé du tout, — dans l’argot du peuple, a qui sans doute on a fait croire que les successeurs du grand Frédéric payaient leurs soldats fort chiche-knout. On dit aussi Travailler pour la gloire et Travailler gratis pro Deo.

Rigaud, 1881 : Travailler gratis. Variantes : Travailler à l’œil, travailler pour la gloire, travailler gratis pro Deo.

France, 1907 : Perdre son temps ; travailler à pur perte. Le mot est attribué à Voltaire, furieux de l’avarice de Frédéric II qui, en 1750, l’avait sollicité de se rendre à la cour de Berlin et lui fit subir toutes sortes de petites vilenies. Le roi lui avait promis des appointements de ministre, un appartement au château, la table, le chauffage, deux bougies par jour, du sucre, du thé, du café, du chocolat à discrétion. Mais thé, café, chocolat étaient de qualité inférieure, ou avariés : quant au sucre, on n’en fournissait qu’une quantité dérisoire, et l’éclairage des bougies était insuffisant. Voltaire se plaignit : Frédéric répondit qu’il allait chasser ses canailles de valets qui n’exécutaient pas ses ordres. Mais rien ne fut changé. On ne sait, dans ces discussions du roi de Prusse et de Voltaire, quel est le plus ridicule les deux.

Trente et un (le), jour sans pain, misère en Prusse

France, 1907 : Cette expression vient d’un système imaginé par Frédéric II, roi de Prusse, qui, d’une avarice sordide, inventa le moyen économique de ne pas payer ses troupes le trente et unième jour du mois. Il y avait de cette façon sept jours par an où l’armée prussienne travaillait pour rien.

Trouille

d’Hautel, 1808 : Aphérèse de citrouille.
Une grosse trouille.
Terme de mépris, pour dire une grosse mâflée ; une femme d’une corpulence peu gracieuse.

Delvau, 1866 : s. f. Domestique malpropre ; femme du peuple rougeaude et avachie.

Rigaud, 1881 : Souillon de cuisine, femme malpropre.

Virmaître, 1894 : Domestique malpropre, femme du peuple rougeaude et avachie. A.D. Trouille ne se prend pas en ce sens ; cela veut dire : tu n’as pas peur. Trouille est synonyme de hardiesse.
— Tu n’as pas la trouille d’entreprendre une tâche aussi difficile (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Peur. — « Tu n’as pas la trouille (pas peur). » — « Tu veux que je te prête ma femme, tu n’as pas la trouille. »—« Si tu n’y va pas, c’est que tu as la trouille. »

Hayard, 1907 : Peur.

France, 1907 : Peur. N’avoir pas la trouille, avoir de l’audace, de l’effronterie.

Même au fort d’une conversation tant soit peu lâchée entre gens de bonne compagnie, on trouverait d’un goût douteux… au moins, d’articuler à haute voix cette opinion qu’un tel, muni de trop d’aplomb (un aplomb bœuf !) n’a pas la trouille ou qu’il ne manque pas de culot.

(Frédéric Loliée, Parisianisme)

Cependant que tu es en verve,
Dis-nous encor, fils de Minerve,
Quelque chose… Tu t’ébahis
De la piètre et triste figure
D’un Français qui, par aventure,
S’exile en ton chien de pays ?
Parbleu, butor de belle espèce,
Rommel, dont la caboche épaisse
Ferait mieux dans un pantalon,
Je vois que tu n’as pas la trouille ;
Mais vraiment, est-ce à la citrouille
À se gondoler du melon !

(Raoul Ponchon)

France, 1907 : Fille sale, servante malpropre, souillon ; argot populaire.

Et, si tout le monde l’appelait la Trouille quoiqu’elle portât le beau nom d’Olympe, cela venait de ce que Jésus-Christ, qui gueulait coutre elle du matin au soir, ne pouvait lui adresser la parole, sans ajouter : « Attends, attends ! Je vais te régaler, sale trouille ! »

(Émile Zola, La Terre)

Truffé

Delvau, 1866 : adj. et s. Imbécile, homme bourré de sottises — comme un dindon de truffes.

Rigaud, 1881 : Rempli, bourré. N’est guère employé qu’avec le mot chic : Truffé de chic. — Dans son roman des Quatre sœurs, publié dans les Débats, (1842) Frédéric Soulié cependant a dit, en parlant d’un boudoir, qu’il était truffé de meubles.

Virmaître, 1894 : Crétin, niais, imbécile. Synonyme d’andouille. On dit dans le peuple :
— Il est truffé de bêtise, il arrive de son patelin, il n’est pas dessalé (il n’est pas dégrossi).
On dit également :
— Il est truffé d’argent.
Truffé, pour : beaucoup (Argot du peuple).

Vanne

La Rue, 1894 : Mensonge. Complice. Vanneur, menteur.

Virmaître, 1894 : Mot cher aux camelots. Ils disent faire un vanne lorsqu’ils vendent un journal qui annonce une fausse nouvelle à sensation (Argot des camelots). N.

Rossignol, 1901 : Faire gagner quelqu’un à un jeu arnaqué est lui faire un vanne.

Hayard, 1907 : Tout ce qui est faux en général.

France, 1907 : Complice, compère ; argot des grecs.

Sur la légre il faut que ton vanne
Truque sans te plaquer en panne.

(Hogier-Grison)

France, 1907 : Fatigué, harassé.

Jane est cannée, — et l’est superlativerment !
Son épiderme ambré que les nuits ravagèrent
Garde un subtil arome où les sens s’exaspèrent,
Ou le clairon des nerfs geint maladivement
Jane est vannée, — et l’est superlativement.

(Théodore Hannon, Rimes de joie)

Ils ne se posent point en héros (nos jeunes gens du dernier bateau). Non certes pas. Pour le plus petit effort, à la moindre fatigue, ils se disent finis, rompus. Les voilà flapis, décatis, vannés, blousés, piqués, tout à fait blets. Ils exagèrent à plaisir leurs propres défaillances. En un mot, des apprentis gagas !

(Frédéric Loliée, Parisianismes)

France, 1907 : Panier ovale dans lequel on voiture le charbon de bois. Altération de banne par le changement de b en v ; du gaulois benne, chariot ; celtique, benna.

(H. Labourasse)

France, 1907 : Tromperie. Faire une vanne, duper.

Pour sa part, jamais il n’avait mis d’argent sur une selle, à cause des risques, des vannes, comme il disait, que la fougue capricieuse d’un cheval apporte dans les courses « les mieux combinées ». S’il se trouvait dans le wagon quelque naïf à qui l’on vit prêter l’oreille, Harris, avec des airs discrets semait les faux renseignements.

(Hugues Le Roux, les Larrons)

anon., 1907 : Fausse nouvelle.

Vlan

La Rue, 1894 : Distingué. V. Copurchic.

France, 1907 : Le comble de l’élégance, du chic. Ce néologisme aussi grotesque qu’inutile a pris naissance vers 1867. C’est l’onomatopée vlan employés adjectivement, « Vlan, ça y est. C’est le suprême du genre ! »

On a essayé depuis un quart de siècle bien des qualificatifs pour exprimer le dernier ton de l’élégance : c’était vlan, c’était pschutt, c’était zinc, c’était rubis, c’est smart. Chic seul aura survécu et nous suffit.

(Fréderic Loliée, Parisianismes)

On écrit aussi v’lan.

En 1848, les jeunes bourgeois trouvaient très v’lan, trés p’schutt, et superlativement ah ! d’avoir du courage et de la gaité. Le lendemain du jour où ils avaient versé généreusement leur sang sur les barricades pour la défense de l’ordre, de la propriété et de la famille (comme on disait alors), ils allaient joyeusement applaudir au Vaudeville, au Gymnase, aux Variétés et au Palais-Royal des pièces épisodiques et des revues peu agréables à leurs ennemis de la veille.

(Jules Richard)

On a fait de ce mot un substantif :

Ils étaient une demi-douzaine réunis dans un cabaret à la mode : société select, boudinés du meilleur ton : clans et pschutts, gardénias à la boutonnière, quatre cheveux ramenés avec soin sur les tempes ; abrutis à souhait.

(Montfermeil)

Y tombera du boudin grillé

Virmaître, 1894 : Vieille formule qui veut dire c’est impossible. Elle est due à Achille, un acteur du petit Lazzari. Un acteur du théâtre des Folies-Dramatiques se vantait d’avoir un talent énorme.
— Quand il dégottera Frederick Lemaître, dit Achille, y tombera du boudin grillé.
C’est-à-dire jamais (Argot du peuple). N.


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique