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Alphonse

Delvau, 1866 : s. m. Nom d’homme qui est devenu — dans l’argot des filles — celui de tous les hommes assez peu délicats pour se laisser aimer et payer par elles.

Rigaud, 1881 : Joli jeune homme qui reçoit de l’argent des femmes séduites par sa beauté et ses complaisances. Type d’un personnage d’une comédie de M. Dumas fils. Fort à la mode un moment, le mot a déjà vieilli. Alphonse de barrière. Souteneur de barrière. Le nom d’Alphonse, pour désigner un homme qui vit des générosités d’une femme, paraît être bien antérieur à la comédie de M. Dumas fils. Il y a une vingtaine d’années, il devait avoir cours au quartier latin, s’il faut en croire l’exemple suivant :

L’an dernier, elle avait un Alphonse pour lequel elle travaillait du matin au soir et souvent du soir au matin. L’Alphonse est parti.

(Petits Mystères du quartier latin, 1800)

La Rue, 1894 : Souteneur.

Virmaître, 1894 : Souteneur. On a attribué cette expression à M. Alexandre Dumas qui en a fait le titre d’une pièce ; elle était connue depuis plus de vingt ans par la chanson si populaire de Lacombe : Alphonse du Gros-Caillou (Argot du peuple).

Hayard, 1907 : Homme qui vit de la prostitution.

France, 1907 : Homme entretenu par une femme galante ; amant, ou, comme on disait autrefois, ami de cœur.
Ce surnom vient d’une pièce qu’Alexandre Dumas fit représenter au Gymnase sous le titre : Monsieur Alphonse, et dont le héros était précisément de la catégorie de ceux que le XVIIIe siècle appelait Greluchons.
Les allemands défigurent le personnage sous le nom de Louis ; les Anglais sous celui de Sunday-man, l’homme du dimanche, parce que la dame, qui se repose ce jour-là, le lui consacre entièrement.
On dit aussi Arthur, mais il y a une différence. L’Alphonse est celui qui est payé, l’Arthur se contente de ne rien donner. On les appelle aussi dos, dauphin, barbeau, chevalier de la guiche, marlou, maquereau, mac, poisson, etc. — Voir Poisson.

Tout homme qui ne se ruine pas pour une femme est un Alphonse, et quand un homme s’est ruiné, il y a bien des chances pour qu’il le devienne.
Tel est l’horrible dilemme dans lequel se débat la pauvre humanité.

(Henriette de Barras)

Antonisme

Delvau, 1866 : s. m. Maladie morale introduite dans nos mœurs par Alexandre Dumas, vers 1831, époque de la première représentation d’Antony, et qui consistait à se poser en homme fatal, en poitrinaire, en victime du sort, le tout avec de longs cheveux et la face blême. Cette maladie, combattue avec vigueur par le ridicule, ne fait presque plus de ravages aujourd’hui. Cependant il y a encore des voltigeurs du Romantisme comme il y a eu des voltigeurs de la Charte.

Aristarque

France, 1907 : Critique éclairé, sévère et juste. On oppose son nom à celui de Zoïle. Il naquit dans le IIe siècle avant Jésus-Christ à Samothrace et fut disciple du grammairien Aristophane de Byzance ; fixé à Alexandrie, il se fit un grand nom par ses travaux judicieux sur Homère dont il débarrassa les poèmes de vers et d’expressions qui lui parurent l’œuvre de copistes.

Bassiner

Delvau, 1866 : v. a. Importuner.

Rigaud, 1881 : Ennuyer fortement. La conversation de quelqu’un qui vous bassine produit sur les nerfs le mouvement monotone de la bassinoire passée et repassée sur les draps de lit pour les chauffer. — Dans le glossaire génevois de M. J. Humbert ce mot et le précédent ont la même signification que chez nous. À qui la paternité : à Genève ou à Paris ?

France, 1907 : Ennuyer. « Alexandre Dumas a voulu chausser les escarpins de de Diderot ; mais Dieu sait si Alexandre Dumas nous… bassine. »

Le mot bassiner, appliqué aux personnes comme synonyme d’ennuyer, est-il une injure ?
Voilà un point important de jurisprudence fixé aujourd’hui, grâce au tribunal de Clamecy, qui, conformément aux conclusions du procureur de la République, a déclaré que l’expression : il me bassine constitue une injure envers la personne à laquelle elle est adressée, et il a condamné l’auteur de ce délit à une amende de deux cents francs.

(Radical)

Bichette

Delvau, 1864 : Le membre viril, — ou plutôt, pour lui restituer son véritable sexe, la pine. — Cette expression, maintenant répandue à Paris, appartient à Nadar, à qui l’on prête des conversations intimes avec Mlle Bichette. Un couplet d’Alexandre Pothey la consacre :

Avis aux dam’s ! qu’on se le dise !
Nadar a l’ sac, et pour de bon !
Le Monstre Vert, Frisette, Élise,
Jusqu’à l’antique Pavillon,
Pour célébrer ce jour de fête,
S’en vont fair’ la cour à Bichette !
D’être avalée elle a le trac !
Nadar a l’ sac !

Delvau, 1866 : s. f. Petit nom d’amitié ou d’amour, — dans l’argot des petites dames et de leurs Arthurs.

France, 1907 : Petite biche ; nom d’amitié que les maris donnent à leurs femmes et les amants à leurs maîtresses.

Monsieur. — Mais il y a des choses que tu ne veux pas comprendre, ma pauvre enfant… c’est qu’un homme a de certaines nervosités… avec lesquelles le cœur n’a rien de commun. C’est purement physique. Au fond, eh bien, oui ! je déteste coucher à deux. Toi, tu adores ça. Je respecte ton goût, tu vois même que je m’y conforme ; toi, de ton côté, respecte aussi le mien. Mais vous autres, les femmes, pour ça vous êtes extraordinaires : vous attachez ainsi à un tas de petites pratiques usuelles une importance morale qu’elles n’ont pas. Parce que je ne passe pas mes nuits entières à te tenir pressée contre mon cœur comme si tu allais partir en Sibérie pour un voyage de cinq ans, tu t’imagines que je ne t’aime pas et que tu m’es indifférente ? Sois raisonnable, voyons, ma bichette.
Madame. — Je le suis, et plus que tu ne le crois. Mais vous autres aussi, les hommes, vous êtes bien étonnants. Ça t’ennuie de coucher à deux ; moi, je ne me suis mariée que pour ça.
Monsieur. — Voilà une chose qu’il ne faudrait pas dire devant du monde !

(Henri Lavedan)

On dit aussi, dans le même sens, biche.

Blague

Larchey, 1865 : Causerie. — On dit : J’ai fait quatre heures de blague avec un tel.
Blague : Verve ; faconde railleuse.

Quelle admirable connaissance ont les gens de choix des limites où doivent s’arrêter la raillerie et ce monde de choses françaises désigné sous le mot soldatesque de blague.

(Balzac)

Blague : Plaisanterie.

Je te trouve du talent, là sans blague !

(De Goncourt)

Pas de bêtises, mon vieux, blague dans le coin !

(Monselet)

Pousser une blague : Conter une histoire faite à plaisir.

Bien vite, j’pousse une blague, histoire de rigoler.

(F. Georges, Chansons)

Ne faire que des blagues : Faire des œuvres de peu de valeur.
L’étymologie du mot est incertaine. d’Hautel (1808) admet les mots blaguer et blagueur avec le triple sens de railler, mentir, tenir des discours dénués de sens commun. — Cet exemple, des plus anciens que nous ayions trouvés, ne prend blague qu’en mauvaise part. On en trouverait peut-être la racine dans le mot blaque qui désignait, du temps de ménage, les hommes de mauvaise foi (V. son dictionnaire). — M. Littré, qui relègue blague et blaguer parmi les termes du plus bas langage, donne une étymologie gaëlique beaucoup plus ancienne blagh souffler, se vanter.

Delvau, 1866 : s. f. Gasconnade essentiellement parisienne, — dans l’argot de tout le monde.
Les étymologistes se sont lancés tous avec ardeur à la poursuite de ce chastre, — MM. Marty-Laveaux, Albert Monnier, etc., — et tous sont rentrés bredouille. Pourquoi remonter jusqu’à Ménage ? Un gamin s’est avisé un jour de la ressemblance qu’il y avait entre certaines paroles sonores, entre certaines promesses hyperboliques, et les vessies gonflées de vent, et la blague fut ! Avoir de la blague. Causer avec verve, avec esprit, comme Alexandre Dumas, Méry ou Nadar. Avoir la blague du métier. Faire valoir ce qu’on sait ; parler avec habileté de ce qu’on fait. Ne faire que des blagues. Gaspiller son talent d’écrivain dans les petits journaux, sans songer à écrire le livre qui doit rester. Pousser une blague. Raconter d’une façon plus ou moins amusante une chose qui n’est pas arrivée.

Rigaud, 1881 : Mensonge, bavardage, plaisanterie, verve.

Ils (les malthusiens) demandent ce que c’est que la morale. La morale est-elle une science ? Est-elle une étude ? Est-elle une blague ?

(L. Veuillot, Les Odeurs de Paris)

M. F. Michel fait venir blague de l’allemand balg, vessie à tabac, avec transposition de l’avant-dernière lettre. M. Nisard soutient que le mot descend de bragar, braguar, qui servait à désigner soit une personne richement habillée, soit un objet de luxe. Quant à M. Littré, il le fait remonter à une origine gaélique ; d’après lui, blague vient de blagh, souffler, se vanter. Quoi qu’il en soit, le mot a été employé d’abord et propagé par les militaires, vers les premières années du siècle, dans le sens de gasconnade, raillerie, mensonge (V. Dict. de d’Hautel, 1806, Cadet Gassicourt, 1809, Stendhal, 1817). Sans remonter aussi loin, il ne faut voir dans le mot blague qu’un pendant que nos soldats ont donné au mot carotte.

France, 1907 : À un grand nombre de significations ; d’abord, mensonge, hâblerie. « Blague à part, causons comme de bons camarades que nous sommes. »

— Non, ma chérie, le bonheur n’est pas une blague, comme tu le dis, mais les gens sont idiots avec leur manière de concevoir la vie. Être heureux, qu’est-ce que cela évoque à l’esprit ? Une sensation pareille qui dure des années après des années ! Vois combien c’est inepte… L’existence est faite d’une quantité de secondes toutes différentes et qu’il s’agit de remplir les unes après les autres, comme des petits tubes en verre. Si tu mets dans tes petits tubes de jolis liquides colorés et parfumés, tu auras une suite exquise de sensations délicates qui te conduiront sans fatigue à la fin des choses… On veut toujours juger la vie humaine par grands blocs, c’est de là que vient tout le mal… Amuse la seconde que tu tiens, fais-la charmante, ne songe pas qu’il en est d’autres… Voilà comment on est heureux… le reste est de la blague.

(J. Ricard, Cristal fêlé)

Blague signifie ensuite plaisanterie, raillerie.

Le spectacle est d’autant plus curieux qu’on est les uns sur les autres et que la promiscuité y est presque forcée.
Le garçon du restaurant y blague le client qu’il servait tout à l’heure avec respect ; les souteneurs y débattent leurs petites affaires avec leurs douces moitiés au nez et à la barbe de ceux qui viennent de payer ces filles.
C’est la tour de Babel de la débauche nocturne.

(Édouard Ducret, Paris-Canaille)

C’est à l’héroïque blague, à l’irrespect du peuple de Paris, que Rochefort dut son succès. La Lanterne d’Henri Rochefort est une œuvre collective. C’est l’étincelle d’un courant. Ce courant lui était fourni par la pile immense, surchargée des mécontentements publics.

(Paul Buquet, Le Parti ouvrier)

Blague, faconde, verve, habileté oratoire.

Un homme d’esprit et de bonnes manières, le comte de Maussion, a donné au mot blague une signification que l’usage a consacrée : l’art de se présenter sous un jour favorable, de se faire valoir, et d’exploiter pour cela les hommes et les choses.

(Luchet)

Blague, causerie.

Bougre

Delvau, 1864 : Pédéraste, — en souvenir des hérétiques albigeois et bulgares qui, en leur qualité d’ennemis, étaient chargés d’une foule d’iniquités et de turpitudes par le peuple, alors ignorant — comme aujourd’hui.

Des soins divers, mais superflus,
De Fiévée occupent la vie :
Comme bougre il tache les culs,
Comme écrivain il les essuie.

(Anonyme)

Larchey, 1865 : Mot à noter comme ayant perdu sa portée antiphysique. Ce n’est plus qu’un synonyme de garçon. On dit : un bon bougre.
Bougrement : Très. — Pris en bonne comme en mauvaise part.

Delvau, 1866 : s. m. Homme robuste, de bons poings et de grand cœur, — dans l’argot du peuple, qui ne donne pas à ce mot le sens obscène qu’il a eu pendant longtemps. Bon bougre. Bon camarade, loyal ami. Bougre à poils. Homme à qui la peur est inconnue. Mauvais bougre. Homme difficile à vivre.

La Rue, 1894 : Brave homme sur lequel on peut compter. Se dit aussi en mauvaise part : bougre d’animal.

France, 1907 : Nous écartons l’idée primitivement obscène attachée à ce mot dérivé des Bulgares adonnés à certaine passion commune dans l’Orient et même en Occident, pour nous renfermer dans ses significations purement populaires. « Le berger Corydon brûlait d’amour pour le bel Alexis » (Églogues de Virgile). Bon bougre, excellent camarade, aimable garçon ; mauvais ou sale bougre, vilain personnage, mauvais coucheur ; bougre à poil, homme solide et courageux. Il précède généralement, dans l’argot populaire, tous les substantifs injurieux : bougre d’animal, bougre d’âne, bougre de cochon.
M. Louis Besson, au sujet de bougre, a jeté sur le caractère et les mœurs du grand Condé un jour très particulier en citant un fragment de la correspondance de la duchesse d’Orléans, mère du Régent, daté du 5 juin 1816 :

Lorsque le grand Condé était amoureux de Mlle d’Épernon, il alla à l’armée en compagnie de jeunes cavaliers ; quand il revint, il ne pouvait plus souffrir les dames ; il donna pour excuse qu’il était tombé malade et qu’on lui avait tiré tant de sang, qu’on lui avait ôté toute force et tout amour. La dame, qui aimait sincèrement le prince, ne se paya pas de cette réponse ; elle chercha à savoir ce qui en était, et, lorsqu’elle connut la véritable raison de cette indifférence, elle en éprouva un tel désespoir qu’elle se retira au couvent des Grandes-Carmélites, renonça entièrement au monde et se fit religieuse.

« Le bougre qu’il est, et je le maintiens bougre sur les saintes Évangiles », disait le marquis de Coligny… « Je prétexte devant Dieu que je n’ai jamais connu une âme si terrestre, si vicieuse, ni un cœur si ingrat, ni si traitre, ni si malin. » Cette particularité du grand Condé était commune, d’ailleurs, à Alexandre le Grand, César et au grand Frédéric. Je ne veux pas citer Henri III parmi ces noms illustres.

Bourdon

d’Hautel, 1808 : On dit de quelqu’un qui parle continuellement, que c’est un bourdon perpétuel.
Bourdon. En terme d’imprimerie, omission que fait le compositeur dans le manuscrit qu’il compose.

Halbert, 1849 : Femme prostituée.

Delvau, 1864 : Le membre viril, — sur lequel s’appuie si volontiers la femme qui va en pèlerinage a Cythère.

La croix et le bourdon en main.

(B. de Maurice)

Extasiée, fendue par l’énorme grosseur du vigoureux bourdon de mon dévirgineur, les cuisses ensanglantées, je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

(Mémoires de miss Fanny)

Delvau, 1866 : s. m. Fille publique, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. m. Mots oubliés, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Fille de joie, — dans le jargon des voleurs.

Boutmy, 1883 : s. m. Omission d’un mot, d’un membre de phrase ou d’une phrase. Ces omissions exigent souvent un grand travail pour être mises à leur place quand la feuille est en pages et imposée dans les châssis. V. Jacques (Aller à Saint-), Aller en Galilée, en Germanie. Le bourdon défigure toujours le mot ou la phrase d’une façon plus ou moins complète. On raconte que la guerre de Russie, en 1812, fut occasionnée par un bourdon. Le rédacteur du Journal de l’Empire, en parlant d’Alexandre et de Napoléon, avait écrit : « L’union des deux empereurs dominera l’Europe. » Les lettres ion furent omises et la phrase devint celle-ci : « L’UN des deux empereurs dominera l’Europe. » L’autocrate russe ne voulut jamais croire à une faute typographique. Avouons-le tout bas, nous sommes de son avis ; car trois lettres tombées au bout d’une ligne, c’est… phénoménal. L’exemple suivant n’est que comique : il montre que le bourdon peut donner lieu quelquefois à de risibles quiproquos ; nous copions textuellement une lettre adressée au directeur du Grand Dictionnaire : « Monsieur, accoutumé à trouver dans votre encyclopédie tout ce que j’y cherche, je suis étonné de ne pas y voir figurer le mot matrat, qui est pourtant un mot français, puisqu’il se trouve dans le fragment de la Patrie que je joins à ma lettre. Agréez, etc. », Voici maintenant le passage du journal auquel il est fait allusion : « La cérémonie était imposante. Toutes les notabilités y assistaient ; on y remarquait notamment des militaires, des membres du clergé, des matrats, des industriels, etc. » M. X*** ne s’était pas aperçu du bourdon d’une syllabe et s’était torturé l’esprit à chercher le sens de matrats, quand un peu de perspicacité lui eût permis de rétablir le mot si français de magistrats.

Virmaître, 1894 : Fille qui fait le trottoir. Cette expression vient de ce que les filles chantent sans cesse, ce qui produit aux oreilles des passants un bourdonnement semblable à celui du petit insecte que l’on nomme bourdon (Argot des souteneurs).

Virmaître, 1894 : Quand le metteur en page ne s’aperçoit pas qu’un mot a été oublié en composant un article, ce dernier devient incompréhensible. S’il s’en aperçoit et qu’il faille remanier le paquet, c’est enlever le bourdon (Argot d’imprimerie).

Rossignol, 1901 : Nom donné à un mauvais cheval par les cochers et charretiers. Une fille publique qui ne gagne pas d’argent est aussi un bourdon.

France, 1907 : Prostituée, dans l’argot des voleurs, sans doute à cause des paroles basses qu’elle murmure à l’oreille des passants et qui ressemblent à un bourdonnement. Faute typographique, argot des imprimeurs.

L’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom de bourdons. Les dits bourdons exigent un grand travail pour être replacés, lorsque la feuille est imposée, ou serrée avec des coins de bois dans un cadre de fer.

(Jules Ladimir, Le Compositeur-typographe)

Cabotinage

Delvau, 1866 : s. m. Le stage de comédien, qui doit commencer par être sifflé sur les théâtres de toutes les villes de France, avant d’être applaudi à Paris.

Rigaud, 1881 : Le cabotinage consiste à savoir se passer de talent, à se montrer plus souvent au café que sur les planches, à préférer les petits verres sur le comptoir aux alexandrins des classiques et même à la prose de M. Anicet-Bourgeois.

Le cabotinage est aussi la basse diplomatie des coulisses ; cabotiner c’est faire des affaires théâtrales comme certains courtiers font des affaires de bourse, écouter aux portes d’un comité pendant qu’un confrère lit son drame, et porter au théâtre voisin l’idée de, l’ouvrage qu’on vient de surprendre, mendier ou acheter des tours de faveur, monter une cabale contre un ouvrage, tout cela est du cabotinage.

(Petit dict. des coulisses, 1835.)

France, 1907 : Art perfectionné de la réclame qui devient de plus en plus commun chez les artistes, les plumitifs, et, ô horreur ! les hommes dits d’État.
Cet art s’étend partout, à tel point qu’on accuse même les anarchistes « militants » d’être des cabotins.

Faire du cabotinage quand la tête est en jeu, c’est raide.

France, 1907 : Vie de déceptions, de travail, de hauts et de bas de l’acteur avant qu’il prenne la place dont parlait Edmond Deschaumes, et décroche le ruban de la Légion d’honneur.

Caliguler

Delvau, 1866 : v. a. Ennuyer, — dans l’argot des gens de lettres, qui ont gardé rancune au Caligula d’Alexandre Dumas.

Camellia

Delvau, 1866 : s. m. Femme entretenue, — par allusion à Marie Duplessis, qui a servi de type à Alexandre Dumas fils, pour sa Dame aux Camélias. C’est par conséquent un mot qui date de 1852. Les journalistes qui l’ont employé l’ont écrit tous avec un seul l, — comme Alexandre Dumas fils lui-même, du reste, — sans prendre garde qu’ainsi écrit ce mot devenait une injure de bas étage au lieu d’être une impertinence distinguée : un camellia est une fleur, mais le camélia est un χάμηλος.

Capital

Fustier, 1889 : Vertu, virginité de la femme. Le mot a été créé par M. Alexandre Dumas.

Généralement, c’est une femme dont le capital s’est perdu depuis de longues années.

(Théo-Critt, Nos farces à Saumur)

La Rue, 1894 : Virginité de la femme.

Capital d’une fille

France, 1907 : « Mot qu’Alexandre Dumas fils a employé pour désigner la virginité de la jeune fille, avec la manière de s’en servir et de s’en faire cent mille livres de rentes. Hélas ! qu’il y a de malheureuses qui se le laissent déflorer. »

(Dr Michel Villemont)

Tu possèdes, mignonne, un gentil capital ;
Ne prends pas un caissier pour gérer ta fortune :
Il palperait tes fonds, et, commis déloyal,
Pourrait bien, comme on dit, faire un trou dans la lune.

Champignon (le)

Delvau, 1864 : Le membre viril, à cause de sa forme qui rappelle celle des cryptogames dont les femmes sont si friandes, surtout quand ce sont des champignons de couche.

Si son champignon
Ressemble à son piton.
Quel champignon,
Gnon, gnon,
Qu’il a, Gandon,
Don, don !

(Alexandre Pothey)

Chanteur

Vidocq, 1837 : s. m. — Celui qui fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou l’autorité dans la confidence de sa turpitude. Ce serait une entreprise pour ainsi dire inexécutable que dévoiler tous les chantages, et seulement esquisser la physiologie de tous les Chanteurs. Après avoir parlé des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques, auxquels ils accordent ou refusent des talens suivant que le chiffre de leurs abonnemens est plus ou moins élevé ; ceux qui vous menacent, si vous ne leur donnez pas une certaine somme, d’imprimer dans leur feuille une notice biographique sur vous, votre père, votre mère ou votre sœur, qui vous offrent à un prix raisonnable l’oraison funèbre de celui de vos grands parens qui vient de rendre l’ame ; du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les anniversaires ; du poète qui a des dithyrambes pour toutes les naissances et des élégies pour les les morts, il en resterait encore beaucoup d’autres, Chanteurs par occasion sinon par métier ; et parmi ces derniers il faudrait ranger ceux qui vendent leur silence ou leur témoignage, l’honneur de la femme qu’ils ont séduite, une lettre tombée par hasard entre leurs mains et mille autres encore ; mais comme il n’y a pas de loi qui punisse le fourbe adroit, le calomniateur, le violateur de la foi jurée ; comme tous ceux dont je viens de parler sont de très-honnêtes gens, je ne veux pas m’occuper d’eux.
Les bornes de cet ouvrage ne me permettent de parler que des individus que les articles du Code Pénal atteignent ; si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je me détermine à écrire le recueil des ruses de tous les fripons qui pullulent dans le monde, fripons auxquels le procureur du roi donne la main, et qui sont salués par le commissaire de police, il faudra que je me résolve à écrire un ouvrage plus volumineux que la Biographie des frères Michaud.
Si quelquefois de très-braves gens n’étaient pas les victimes des Chanteurs, on pourrait, sans qu’il en résultât un grand mal, laisser ces derniers exercer paisiblement leur industrie ; car ceux qu’ils exploitent ne valent guère plus qu’eux ; ce sont de ces hommes que les lois du moyen âge, lois impitoyables il est vrai, condamnaient au dernier supplice ; de ces hommes dont toutes les actions, toutes les pensées, sont un outrage aux lois imprescriptibles de la nature ; de ces hommes que l’on est forcé de regarder comme des anomalies, si l’on ne veut pas concevoir une bien triste idée de la pauvre humanité.
Les Chanteurs ont à leur disposition de jeunes garçons doués d’une jolie physionomie, qui s’en vont tourner autour de tel financier, de tel noble personnage, et même de tel magistrat qui ne se rappelle de ses études classiques que les odes d’Anacréon à Bathylle, et les passages des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis ; si le pantre mord à l’hameçon, le Jésus le mène dans un lieu propice, et lorsque le délit est bien constaté, quelquefois même lorsqu’il a déjà reçu un commencement d’exécution, arrive un agent de police d’une taille et d’une corpulence respectable : « Ah ! je vous y prends, dit-il ; suivez-moi chez le commissaire de police. » Le Jésus pleure, le pécheur supplie ; larmes et prières sont inutiles. Le pécheur offre de l’argent, le faux sergent de ville est incorruptible, mais le commissaire de police supposé n’est pas inexorable : tout s’arrange, moyennant finance, et le procès-verbal est jeté au feu.
Ce n’est point toujours de cette manière que procèdent les Chanteurs, c’est quelquefois le frère du jeune homme qui remplace le sergent de ville, et son père qui joue le rôle du commissaire de police ; cette dernière manière de procéder est même la plus usitée.
Beaucoup de gens, bien certains qu’ils avaient affaire à des fripons, ont cependant financé ; s’ils s’étaient plaint, les Chanteurs, il est vrai, auraient été punis, mais la turpitude des plaignans aurait été connue : ils se turent et firent bien.
Un individu bien connu, le sieur L…, exerce depuis très-long-temps, à Paris, le métier de Chanteur, sans que jamais la police ait trouvé l’occasion de lui chercher noise ; ses confrères, admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l’ont surnommé le soprano des Chanteurs. Je ne pense pas cependant qu’il lui manque ce que ne possèdent pas les sopranos de la chapelle sixtine.

Clémens, 1840 : Celui qui fait contribuer les rivettes.

un détenu, 1846 : Voleur pédéraste.

Halbert, 1849 : Voleur spéculant sur la bienfaisance.

Delvau, 1866 : s. m. Homme sans moralité qui prend en main la cause de la morale quand elle est outragée par des gens riches.

Rigaud, 1881 : Misérable gredin qui exerce l’art du chantage. Le prototype du chanteur est celui qui exploite les passions honteuses des émigrés de Gomorrhe, qu’il sait faire financer sous menace de révéler leurs turpitudes. Quelquefois des compères interviennent sous les espèces de faux agents des mœurs. — Le nombre des chanteurs est infini, et le chantage s’exerce sur toutes les classes de la société.

France, 1907 : Individu qui prend en main la cause de la morale quand il croit, qu’il peut en résulter un avantage pour lui. On dit aussi maître chanteur.

Michelet souhaitait un art qui sût toucher et anoblir les simples. Nos ministres m’ont de goût que pour la musique du baron de Reinach. C’est qu’ils confondent le chant et le chantage. Ils tiennent pour le meilleur des musiciens le plus fameux des maîtres chanteurs.

(Maurice Barrés, Le Journal)

Chiffonner

d’Hautel, 1808 : Une figure chiffonnée. Un visage dont les traits, sans être beaux ni réguliers, forment cependant un ensemble agréable.
Cela me chiffonne. Pour cela m’embarrasse, m’inquiète, me tourmente.

Delvau, 1866 : v. a. Contrarier, ennuyer, — dans l’argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Taquiner amoureusement une femme, la pincer amoureusement.

Et lorsqu’ils sontpochards, ils chiffonnent les bonnes

(L. Huart. Ulysse ou les porcs vengés)

La Rue, 1894 : Contrarier.

France, 1907 : Contrarier, ennuyer.

— Si vous ne voulez pas être mon obligée, soyez tranquille, je vous demanderai quelque chose en échange : comme ça, nous serons quittes !
— Quoi donc ? Que me demanderez-vous ?
— De me faire mes heures supplémentaires la semaine prochaine. Je suis de garde et ça me chiffonne.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Agacer, tripoter une femme ou une fille ; littéralement, lui chiffonner les jupes ou essayer de lever sa chemise.

— L’épouser ! L’épouser ! exclama bruyamment le capitaine, en battant du bras ; ce petit torchon… ce laideron, cette grêlée !… Il pensait à chiffonner ça parce que c’est jeune. Un amour d’étape. J’aurais deviné ça du coup… et je l’aurais secoué.

(Alexis Bouvier, La Belle Grêtée)

— Savez-vous comment on peut chiffonner le plus une soubrette au minois chiffonné ?
— En ne la chiffonnant pas.

(Dr Grégoire, Turlutaines)

Claque-dents

La Rue, 1894 : Cabaret du plus bas degré. Prostibulum. Tripot.

France, 1907 : Maison de jeu de bas étage, cercle ou tripot clandestin.

— Voulez-vous donner un coup d’œil au Lincoln, le plus beau claque-dents de Paris, comme qui dirait Le Chabannais des tripots… Les grands tripots sont à couvert… beaucoup de gens importants sont les obligés du patron… et l’on assure même que plus d’un légume de la préfecture a son couvert mis, sans parler d’un crédit ouvert à la caisse, dont on ne parle jamais, dans chaque tripot sérieux…
— Mais alors que faites-vous dont, vous autres agents de la brigade des jeux ? À quoi se borne votre fonction ?
— Nous donnons la chasse aux pauvres diables… nous surveillons et nous déférons aux tribunaux les petits cafés, les crèmeries, les liquoristes où par hasard une partie s’est organisée… Oh ! pour ceux-là, nous sommes impitoyables. Dame ! ils ne se sont pas mis en règle avec la préfecture et n’ont pas les moyens de se payer le luxe d’un sénateur on d’un homme de lettres célèbre comme président…

(Edmond Lepelletier, Les Secrets de Paris)

Et, par là-dessus, des difficultés à son cercle, un convenable claque-dents, fréquenté par des rastaquouères et des grecs, mais bien tenu, et dont, la veille, le commissaire des jeux lui avait fait interdire l’entrée jusqu’à nouvel ordre, sous prétexte qu’il ne jouait pas assez gros. Plus de tripot et pas de position sociale : que devenir ?

(Paul Alexis)

On entend dire tout d’un coup que le chef du cabinet du préfet de police était le protecteur attitré d’un claque-dents de la dernière catégorie. Il était en rapport avez des croupiers de bas étage ; on l’avait vu s’attabler avec eux et traiter, sans la moindre gène, ses petites affaires.

(Hogier-Grison, Les Hommes de proie)

France, 1907 : Maison de prostitution.

Ce qui fit enfin le triomphe de Zola dans la foule, ce ne fut pas assurément la précision d’une analyse impitoyable, non plus que la force d’un style merveilleusement net et brillant. Ce fut la langue verte de certains de ses héros qu’il avait surpris dans l’ignominie des assommoirs et des claque-dents, et qu’il coula tout vifs dans le moule de sa terrible observation.

(Abel Peyrouton, Mot d’Ordre)

Zola va dans les claque-dents, au fond des ateliers, dans les ruelles des faubourgs, il descend dans la nuit des mines, et, des ténèbres de ce monde de misères, de vices, de déchéances, de vertus aussi, il tire les acteurs puissants de son drame.

(Henry Fouquier)

Louise Michel a écrit un volume intitulé Le Claque-dents : « Il y a, dit-elle, le vieux monde, le claque-dents de l’agonie ; Shylock et satyre à la fois, ses dents ébréchées cherchent les chairs vives : ses griffes affolées fouillent, creusent toutes les misères aiguës, c’est le délire de la faim. »

Coller (se)

Delvau, 1864 : S’unir charnellement, au moyen de la « moiteuse colle » que vous savez. — Cette expression, qui s’applique spécialement aux chiens, lesquels, après le coït, se trouvent soudés mutuellement, cul à cul, à la grand-joie des polissons et au grand scandale des bégueules, cette expression est passée dans le langage courant moderne pour désigner l’union illicite d’un homme et d’une femme. Que de gens croyaient ne s’être rencontrés que pour se quitter, qui sont restés collés toute leur vie !

Delvau, 1866 : v. réfl. Se lier trop facilement ; foire commerce d’amitié avec des gens qui n’y sont pas disposés.

Delvau, 1866 : v. réfl. Se placer quelque part et n’en pas bouger.

Rigaud, 1881 : Absorber, avaler.

J’ai pris du Tokai… à six francs la bouteille : je m’en suis collé deux.

(E. Labiche et Ph. Gille, Les Trente millions de Gladiator)

Colle-toi ça dans le fusil.

(V. Hugo)

Rigaud, 1881 : Arriver à vivre en état de concubinage.

France, 1907 : S’unir librement.

Maintenant, ses parents étaient partis loin de Paris, l’épicier ayant mis la clé sous la porte, et Solange vivait maritalement avec Camille. Le lis, en perdant sa pureté, avait en même temps perdu sa position de « première ». Le moyen, en effet, d’aller travailler chaque matin, lorsqu’on s’est collée avec un gaillard faisant de la nuit le jour ?

(Paul Alexis)

Conquête

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse d’une heure ou d’un mois, — dans l’argot des bourgeois, Alexandres pacifiques.

Rigaud, 1881 : Triomphe de l’amour, d’homme à femme. — Triomphe de l’argent, de femme à homme. Faire des conquêtes, séduire un certain nombre de femmes, être aimé du beau sexe, lui plaire.

Consommer son kabyle

Delvau, 1864 : Pédéraster un indigène, — dans l’argot des troupiers d’Afrique.

Quand il consommait son Kabyle,
On entendait sous le gourbi,
Au milieu de la nuit tranquille,
Le succube pousser ce cri…

(Alexandre Pothey)

Corvette

Vidocq, 1837 : s. m. — Jeune sodomite. Terme usité au bagne.

Delvau, 1866 : s. f. L’Héphestion des Alexandres populaciers, — dans l’argot des voleurs.

France, 1907 : Complaisant d’un pédéraste.

Courir la gueuse

Delvau, 1864 : Hanter les bordels et les bals publics, où l’on peut faire une femme nouvelle tous les jours.

Mais j’oublierai cette folle amoureuse,
Tra la la, la la la la la,
Et dès ce soir, je vais courir la gueuse !
Tiens, voilà Carjat !…

(Alexandre Pothey)

France, 1907 : Même sens que courir le guilledou.

Cousine

Delvau, 1864 : Pédéraste passif ; variété de Tante, — les enculés portant presque tous des noms de femme, tels que ceux de : la Rein d’Angleterre, la Grille, la Marseillaise, la Fille à la perruque, la Léontine, la Nantaise, la Folle’, la Fille à la mode, la Pipée, la Bouchère, etc.

Delvau, 1866 : s. f. L’Héphestion des Alexandres de bas étage, — dans l’argot du peuple.

France, 1907 : Sodomite.

Dégoûtation

France, 1907 : Personne ou chose dégoûtante.

En course, l’après-midi, son grand carton sous le bras, ou, le soir, lorsqu’elle remontait vers les pruneaux paternels, elle allumait les regards et électrisait les moelles des vieillards fatigués qui guettent le fruit vert dans les passages. Mais les vieillards fatigués en étaient pour leurs furtifs attouchements et leurs propositions chuchotées. Elle filait comme une comète, avait vite essoufflé les suiveurs. Enfin, chaque soir, à son sixième de la rue de la Goutte-d’Or, en se mettant au lit, séparée par une cloison mince comme une feuille de papier du lit où l’épicier cohabitait avec sa concubine, Solange s’endormait en se disant : « Pouah ! tout ça c’est de la degoûtation… Moi, je le garde pour me marier… »

(Paul Alexis)

Delirium tremens

France, 1907 : Folie furieuse ; latinisme.

L’ivresse est héréditaire dans sa famille : sa mère est morte à Sainte-Anne, à la suite d’un delirium tremens ; son père, après une tentative de suicide, a fini ses jours récemment à l’hôpital ; elle-même est maintenant près de sa fin ; l’alcool accomplit son œuvre néfaste ; bientôt la mort aura raison de ce corps saturé.

(G. Macé, Un Joli monde)

Trouver un rapport quelconque entre la très sublime et très sainte idée du socialisme et ces cas de delirium tremens pour lesquels Chartenton tresse ses camisoles de force et capte tes eaux courantes, ô fleuve séquanien, en ses réservoirs à douches, c’est mériter soi-même ces douches et ces camisoles, car, pas plus que les autres philosophies, le socialisme n’est responsable des idiots ou des canailles qui, au nom de n’importe quelle théorie de progrès ou de réaction, incendient les temples de Delphes ou les bibliothèques d’Alexandrie.

(Émile Bergerat)

Demi-monde

Larchey, 1865 : Une femme demi-monde est celle qu’on appelait en 1841 une femme déchue, — née dans un monde distingué dont elle conserve les manières sans respecter les lois. Le succès d’une pièce de Dumas fils a créé le nouveau mot. On a créé par analogie ceux de meilleur monde, et de quart de monde.

On écrit en toutes lettres que vous régnez sur le demi-monde. — C’est fort désagréable pour moi.

(A. Second)

Delvau, 1866 : s. m. Sphère galante de la société parisienne, dans l’argot de M. Alexandre Dumas fils, qui a fait une pièce là-dessus.

Dondon

d’Hautel, 1808 : Une grosse dondon. Sobriquet injurieux que l’on donne à une servante d’auberge ; à une grosse réjouie ; à une femme grasse et d’un solide embonpoint.

Delvau, 1864 : Femme facile, qui se laisse prendre le cul par le premier venu, et, au besoin, se laisse baiser par lui.

Toinette, fraîche dondon,
Chantait ainsi son martyre.

(Jules Poincloud)

Delvau, 1866 : s. f. Femme chargée d’embonpoint ; servante de cabaret — dans le même argot [du peuple].

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, — dans l’argot dédaigneux des bourgeoises.

France, 1907 : Grosse femme aux forts appas.

C’est la remplaçante, une dondon au grand nez rouge, prétentieuse, endimanchée, et munie d’un vaste panier vide, qu’elle dissimule tout d’abord dans le recoin le plus obscur de l’entrée. Puis elle demande les cabinets, y passe un instant ; entre ensuite à la cuisine, retrousse la jupe de sa vieille robe de soie puce, épingle un torchon sur son large bedon afin de ne pas se salir, et demande à Julie la clef de la cave.

(Paul Alexis, Quelques originaux)

C’estoit une grosse dondon,
Grasse, vigoureuse, bien saine,
Un peu camuse à l’afriquaine,
Mais agréable au dernier point.

(Scarron, Virgile travesti)

Donjuanesque

France, 1907 : Se rapportant à la conduite du fameux séducteur don Juan.

Alexandre Dumas, qui sera toujours un grand moqueur, die aujourd’hui qu’il n’a pas reçu de lettres de « belles inconnues », ces insatiables qui veulent tourmenter tous les esprits, faute d’avoir tourmenté tous les cœurs. Dumas joue ainsi au « donjuanesque » qui ne daigne pas se souvenir de ses victoires féminines d’antan.

(Arsène Houssaye)

Épatant

Delvau, 1866 : adj. Étonnant, extraordinaire.

Rigaud, 1881 : Étonnant. Chic épatant. — Chance épatante. — Nouvelle épatante. — Binette épatante.

Virmaître, 1894 : M. Jean Rigaud, dans son Dictionnaire d’argot moderne (1881) dit à ce propos du mot épater :
— Épater, épate et leurs dérivés viennent du mot épenter, qui signifiait au XVIIIe siècle intimider.
Il y a quelques années, M. Francisque Sarcey écrivait que le vocable appartenait à Edmond About, qu’il avait été dit par Pradeau dans le Savetier et le Financier, pièce représentée en 1877 aux Bouffes Parisiens ; le savant écrivain ajoutait que huit jours après, le « Tout-Paris » répétait ce mot.
Cette expression, n’en déplaise au maître critique et à M. Jean Rigaud, n’appartient ni au XVIIe siècle ni à Edmond About, elle a cinquante quatre ans seulement d’existence. Elle a pris naissance au Café Saint-Louis, rue Saint-Louis, au Marais (aujourd’hui rue de Turenne).
Des ouvriers ciseleurs sur bronze jouaient au billard une partie de doublé. À la la suite d’un bloc fumant, Catelin, une contrebasse du Petit Lazzari, qui avait parié pour un des joueurs et qui perdait par ce coup, se leva furieux, et d’un brusque mouvement fit tomber son verre sur la table de marbre. Le verre se décolla net.
— Tiens, dit Catelin, mon verre est épaté — le verre n’avait plus de pied.
À chaque coup, les joueurs répétaient à l’adversaire : tu es épaté et, quand la partie se termina par un coup merveilleux, un des joueurs dit au vainqueur : — Si nous sommes épatés, tu es épatant.
Catelin, sans le savoir, se servait du mot épaté qui est en usage depuis des siècles dans les verreries, parmi les ouvriers verriers. Ils disent d’un verre sans pied, mis à la refonte pour ce motif, il est épaté.
Épaté
signifie étonnement (Argot de tout le monde). N.

France, 1907 : Étonnant, surprenant, extraordinaire.

Solange ne se donna pourtant pas tout de suite, imposa à Camille une sorte de stage, pas très long d’ailleurs. Quatre soirs de suite la trouvant épatante, pressentant qu’elle était vierge, mais sans s’arrêter à ce « détail », il vint l’attendre à la sortie de l’atelier l’accompagna jusqu’au boulevard Barbès. Puis, après une interruption de deux jours, sans dire gare — interruption qui avança singulièrement ses affaires — il obtint tout, un samedi soir. Solange ne rentra qu’à trois heures du matin.

(Paul Alexis)

Nom de Dieu ! j’suis pas à mon aise,
C’est épatant… j’sais pas c’que j’ai,
Avec ça j’ai la gueul’ mauvaise…
C’est pourtant pas c’que j’ai mangé.

(Aristide Bruant)

Pour être élus, nos r’présentants
Vous font des programm’s épatants
Toute l’année ça se r’nouvelle.
Cette pilule perpétuelle,
Ah ! ah ! ah ! mes chers enfants,
Ils vous la serviront longtemps !

(Henry Naulus)

Et cœtera, pantoufle

France, 1907 : Et un tas de choses qu’on ne peut dire. L’expression se trouve dans le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville, ce qui prouve son ancienneté.

Je m’évertuai à lui prouver que l’amitié entre homme et femme, « la simple amitié sans le reste », n’était qu’un vain mot… que je l’aimais trop, d’ailleurs, et trop complétement, pour lui promettre jamais… et cœtera, pantoufle… enfin, un tas de choses parfaitement inutiles, qu’elle savait au moins aussi bien que moi…

(Paul Alexis)

Faire sa tête

France, 1907 : Même sens que faire sa gueule.

France, 1907 : Se maquiller, en argot théâtral.

L’autre soir, étant monté dans la loge de Baron, aux Variétés, je trouvai l’artiste debout et penché sur une petite glace, en train de faire sa tête.

(Paul Alexis)

Filer

d’Hautel, 1808 : Filer le parfait amour. Rechercher une personne dans le dessein de l’épouser ; l’aimer de bonne foi.
Filer sa corde. Commettre des actions contraires à l’honneur et à la probité.
Filer doux. Devenir souple, se soumettre sans murmurer à des ordres rigoureux.

Raban et Saint-Hilaire, 1829 : Suivre, préparer. Filer une affaire, faire les dispositions d’un vol.

Vidocq, 1837 : v. a. — Aller à la salle.

Clémens, 1840 : Suivre, espionner.

Halbert, 1849 : Suivre un individu.

Larchey, 1865 : Suivre.

Un voleur se charge de filer la personne.

(Vidocq)

Être filé signifie, dans le langage des débiteurs, que le recors vous suit à la piste.

(Montépin)

Dans le même vocabulaire, Être fumé signifie être arrêté.

Delvau, 1866 : v. a. Suivre un malfaiteur, — dans l’argot des agents de police. Suivre un débiteur, — dans l’argot des gardes du commerce.

Delvau, 1866 : v. a. Voler, — dans l’argot des voyous. Filer une pelure. Voler un paletot.

Delvau, 1866 : v. n. Levare ventris onus, — dans le même argot [des faubouriens].

Delvau, 1866 : v. n. S’en aller, s’enfuir, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Faire l’école buissonnière, — dans le jargon des collégiens.

Les élèves de Louis-le-Grand filent, soit aux Ours, (le jardin des Plantes) soit au Luxembourg.

(Albanès, Mystères du collège)

Rigaud, 1881 : Ne pas engager le jeu, — dans le jargon des joueurs de bouillotte. Faire filer, intimider son adversaire qui, alors, n’engage pas le jeu, ou qui paye son premier engagement.

Rigaud, 1881 : Sacrifier à la compagnie Lesage.

Rigaud, 1881 : Suivre à la piste. La police file à pied, en voiture et en chemin de fer.

Virmaître, 1894 : Suivre. Pour organiser une filature, les agents se mettent deux, l’un devant le filé, l’autre derrière, de façon à ce qu’il ne puisse échapper. Il y a des filatures qui sont extrêmement mouvementées, c’est une véritable chasse où toutes les ruses sont mises en œuvre. Le gibier cherche toutes les occasions de se dérober pour éviter le sapement (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Suivre. Pour suivre un malfaiteur, il y a toujours deux agents de la sûreté, l’un suit le filé et l’autre son collègue. Lorsque le premier agent croit avoir été remarqué par le filé, il change de rôle avec son collègue. Un bon agent, qui fait le service dit de la voie publique, avait dans le temps toujours une blouse enroulée autour du corps, en guise de ceinture et une casquette dessous son gilet. Lorsque le premier agent croyait avoir été remarqué, et qu’il prenait la place de son collègue, il mettait tout en marchant sa blouse par-dessus son vêtement et sa casquette ; dans cette tenue, il pouvait reprendre sa place primitive, sans être reconnu. À une époque, j’avais un binocle sur lequel se trouvait collée une toute petite glace sur chaque verre, ce qui me permettait de voir quelqu’un eh lui tournant le dos.

Hayard, 1907 : Suivre.

France, 1907 : Partir, se sauver, échapper aux gendarmes.

Le jeune Crétinard passe ses examens.
— Pourriez-vous me citer, monsieur, lui demande l’examinateur, le nom d’une des femmes les plus fidèles de l’antiquité ?
— ???…
— Voyons, monsieur… Et Pénélope ?
Le jeune Crétinard, ouvrant de grands yeux :
— Pénélope !… Mais on m’a assure qu’elle filait tout le temps !…

(Gil Blas)

À la Bourse.
— Savez-vous la nouvelle ? Rapinard qu’on disait si solide !
— Filé en Belgique.
— Je n’en reviens pas.
— Lui von plus.

On dit aussi filer à l’anglaise pour s’esquiver, s’en aller sans rien dire. Les Anglais nous rendent le compliment en disant dans le même sens : to take a French leave, prendre congé à la française.

Facile à l’emballage, mais féroce, redoutable quand il tient une série. Précipitant les coups de pistolet, — non ! de revolver — puis, le résultat obtenu, et c’est toujours un résultat très sérieux, ramassant à pleines mains les jetons, l’or et les billets pêle-mêle dans la grande sébile, il réalise à la caisse et file à l’anglaise.

(Paul Alexis)

Au restaurant.
— Garçon, je vois sur la carte : Macaroni à l’anglaise ; pourquoi à l’anglaise ?
— Parce qu’il file, monsieur.

Fouinard

Virmaître, 1894 : Individu qui fouine partout, qui fourre son nez dans les affaires des autres. Fouinard date de la pièce de Lesurques ; c’était l’acteur Alexandre qui jouait le rôle de ce personnage (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Celui qui est chercheur, qui sait aussi se faufiler partout.

Hayard, 1907 : Chercheur, curieux.

Froufrouter

France, 1907 : Faire avec ses jupes de bruit soyeux appelée frou-frou.

Aussi l’impression délicieuse, quand sur le gravier du jardin, des robes, de vraies robes glissent, froufroutent, miroitent ! Enfin, peut être le hasard qui est resté le pseudonyme de Dieu qu’on a dit, jettera-t-il à travers cette foule promeneuse quelqu’un de ces types que l’Orient langoureux, et pourtant jaloux âprement, enfouit au plus profond de ses trésors ? Qui sait si, par une grâce inespérée, je ne vais pas voir apparaître soudain quelque front pâle, idéalement, comme un reflet de lune, avec des yeux bruns au pur velours, des yeux de gazelle et d’enfant ?

(Alexandre Hepp)

Fuseaux

d’Hautel, 1808 : Il est monté sur des fuseaux. Se dit en plaisantant d’une personne maigre, et qui a de grandes jambes sans molets.

Delvau, 1866 : s. m. pl. Jambes grêles, — dans l’argot du peuple, qui parle comme a écrit Voltaire.

Rigaud, 1881 : Jambes de femme, minces du bas et fines du haut.

Virmaître, 1894 : Jambes minces comme des baguettes de fusil. Dans le peuple, on dit : Minces du bas, fines du haut. On dit également : Mince d’aiguilles à tricoter (Argot du peuple). N.

Hayard, 1907 : Jambes.

France, 1907 : Jambes maigres.

Une poétesse, oubliée aujourd’hui, Mélanie Waldor, était amoureuse de l’auteur des Trois Mousquetaires, qui la fuyait comme la peste.
Elle ne trouva rien de mieux, pour provoquer un dénouement qui se faisait trop attendre, que de mettre un soir, devant la cheminée, le feu à ses jupons.
Alexandre Dumas se précipite à ses pieds pour éteindre les flammes, et Mélanie de s’écrier :
— Ah ! Hercule aux pieds d’Omphale…
— Oui, répond Alexandre Dumas ; mais je vois les fuseaux et… je file.

Galette

Vidocq, 1837 : s. m. — Homme maladroit, dépourvu d’intelligence.

Larchey, 1865 : Homme nul et plat ; contre-épaulette portée autrefois par les soldats du centre.

Pour revêtir l’uniforme et les galettes de pousse-cailloux.

(La Bédollière)

Aux écoles militaires, une sortie galette est une sortie dont tous les élèves profitent, même ceux qui sont punis.

Delvau, 1866 : s. f. Imbécile, homme sans capacité, sans épaisseur morale. Argot du peuple.

Delvau, 1866 : s. f. Matelas d’hôtel garni.

Rigaud, 1881 : Argent. Boulotter sa galette, manger son argent, — dans le jargon des voyous.

Rigaud, 1881 : Grand, complet, — dans le jargon des Saint-Cyriens.

Rigaud, 1881 : Individu sans intelligence.

Rigaud, 1881 : Mauvais petit matelas aplati comme une galette.

Fustier, 1889 : Petit pain rond et plat qu’on sert dans certains restaurants.

La Rue, 1894 : Matelas. Imbécile. Mauvais soulier. Monnaie.

Virmaître, 1894 : Argent (Argot du peuple). V. Aubert.

Rossignol, 1901 / Hayard, 1907 : Argent.

France, 1907 : Argent.

—Les femmes, ça sert à quelque chose ou ça sert à rien. Si ça sert à rien, fourrez-les dedans, mais ne vous en servez pas. Non ! ces Messieurs veulent bien rigoler ; puis, quand ils ont casqué, qu’ils en ont eu pour leur argent, ils se plaignent… On dirait qu’ils regrettent leur galette. Faudrait peut-être les prendre à l’œil ! Ça serait pas à faire !… Et le commerce donc !

(Oscar Méténier)

Ô sainte Galette dorée
Devant qui l’on est à genoux,
Par toute la terre adorée,
Bonne sainte, priez pour nous !
Telle est votre toute-puissance
Aux yeux avides des mortels,
Que même en pâte on vous encense
Et qu’on vous dresse des autels.

(Jacques Rédelsperger)

Le lendemain de la fête des Rois, un marmot demande à un autre :
Y avait-il un bébé, hier, dans ta galette ?…
L’autre répond :
— Ah ! ouiche, rien du tout, et j’ai même entendu la nuit, papa qui disait à maman : « Avant d’avoir le bébé, faudrait avoir la galette ! »

(Le Charivari)

Embrassons-nous, ma gigolette,
Adieu, sois sage et travaill’ bien,
Tâch’ de gagner un peu d’galette
Pour l’envoyer à ton pauv’ chien ;
Nous r’tourn’rons su’ l’bord de la Seine,
À Meudon, cueillir du lilas,
Après qu’j’aurai fini ma peine
À Mazas.

(Aristide Bruant)

Bouffer la galette de quelqu’un, manger son argent, le ruiner.

Solange avait à elle environ quatre cents francs d’économies couchés sur un livret de la Caisse d’épargne postale ; de son côté, Camille, pour ne pas être en reste, ni accusé un jour de lui avoir bouffée sa galette, s’ingénia, parvint à tirer une carotte de cinq cents francs à sa famille, peu aisée pourtant et souvent déjà tapée dans les grands prix.

(Paul Alexis)

On dit aussi bonne galette.

Angèle se tenait derrière sa porte. Vous la voyez d’ici : des bas à fleurs, un peigne rose, ouvert du haut en bas, sur des chairs écroulées, et qui se gonflait au courant d’air. Une âcre odeur de musc flottait autour de ses aisselles ; ses cheveux étaient rougis par le fer, et la ligne blanche du maquillage, arrêtée à son cou, faisait paraitre sa graisse plus jaune.
— C’est vrai, me dit-elle, mon mignon, que tu veux m’apporter ta bonne galette ?

(Hugues Le Roux)

France, 1907 : Fête, dans l’argot des saint-cyriens. Sortie galette, sortie générale, sortie de fête.

France, 1907 : Homme sans valeur, caractère plat comme une galette.

France, 1907 : Matelas très mince et dur.

France, 1907 : Mauvais acteur.

… Il est donc très avantageux pour le correspondant de traiter avec des galettes semblables, qui, sans cesse à l’affut de nouveaux engagements, sont obligés d’avoir recours à son entremise.

(Charles Friès, Le Correspondant dramatique)

France, 1907 : Mauvais soulier.

France, 1907 : Nom donné par les saint-cyriens à la contre-épaulette de sous-lieutenant. Il y a une chanson intitulée : La Galette, dont voici une strophe qui donnera l’idée du reste.

Notre galette que ton nom
Soit immortel en notre histoire,
Qu’il soit embelli par la gloire
D’une brillante promotion !

On dit aussi : fine galette.
Autrefois les soldats du centre portaient tous des galettes en guise d’épaulettes.

Genou

d’Hautel, 1808 : Il coupe comme les genoux de ma grand’mère. Se dit d’un mauvais couteau qui n’est point affilé, qui n’est point habile à la coupe.
Rompre l’anguille au genou. Se servir de moyens peu convenables pour réussir dans une affaire.

Larchey, 1865 : Tête chauve.

Il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : Crâne à trente ans, genou à quarante.

(Victor Hugo)

Delvau, 1866 : s. m. Crâne affligé de calvitie. Avoir son genou dans le cou. Être chauve.

Rigaud, 1881 : Crâne dénudé. — Homme chauve. — On voit beaucoup de genoux à l’orchestre de la Comédie-Française.

France, 1907 : Crâne chauve. Avoir son genou dans de cou, être dépourvu de cheveux.

Je la connus un peu avant son divorce, et les émotions de cette crise la rendaient plus jolie et plus intéressante. Elle était même courtisée, en même temps par un banquier fort riche, mais vieux, chauve comme un genou, et vraiment laid.

(Paul Alexis)

Bébé joue avec un vieux beau, cassé comme un divan d’hôtel meublé, chauve comme un concombre :
— Oh ! Dis, Monsieur, s’écrie tout à coup Bébé en caressant le crâne du vieux beau, pourquoi n’y mets-tu pas une jarretière ?

Godiche

Delvau, 1866 : s. et adj. Niais, ou seulement timide. On dit aussi Godichon.

France, 1907 : Niais, nigaud, benêt. Corruption de Claude.

Un jour, elle était revenue au Culot, en robe de velours, des bagues à tous les doigts, si joliment astiquée que le village entier avait processionné devant les fenêtres pour la voir ; même le vieux et la vallée, interloqués par ses airs de grande dame, n’avaient su quoi lui offrir à manger. C’est ça qui s’appelait avoir de la chance ! Elle aurait pu en faire autant si elle avait été moins godiche.

(Camille Lemonnier, Happe-Chair)

— Si, au lieu d’avoir fait de mes deux grandes, de mon Adèle comme de ma Victoire, ce que j’en ai fait, de leur avoir mis à toutes les deux le balai et l’aiguille à la main, j’avais été assez godiche pour leur faire étudier un tas de belles choses comme celles qu’on a enseignées aux princesses d’ici, de la pédagogie qu’elles appellent ça, de la géométrie… de l’anatomie, de la… mythologie, je ne sais plus quoi ! je les aurais encore sur les bras.

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

— Si tu crois que c’est amusant d’être là comme une godiche de jeune fille… et de se heurter la cervelle à un tas d’affaires qu’on devine à moitié… et auxquelles on n’ose pas croire tout de même… parce que c’est tellement fort ! tellement fort ! Alors, dans ces moments-là, on pense à ses amies qui sont mariées… on va les trouver ; on les interroge tout doucement, gentiment, comme je le fais… et puis elles, qui savent à présent tout ce qu’on peut savoir et qui en font de toutes les couleurs… puisque ça leur est permis !…

(Henri Lavedan)

…Nous nous sommes regardés profondément… un de ces regards qui déshabillent le corps et fouillent l’âme… Puis, dans ses yeux, un sourire ineffable, car elle s’apercevait que, douze ans après, je la trouvais toujours belle et désirable… Puis, tout à coup, elle devint distraite… Et, à la vue d’un tout jeune homme, à l’air à la fois malin et godiche, qui l’accompagnait, j’ai compris qu’il n’était plus temps de réparer une erreur de ma jeunesse.

(Paul Alexis)

Comme autrefois, l’amour, cachant ses ailes,
Sur son blason met deux cœurs enflammés ;
Comme autrefois, les femmes sont fidèles,
Comme autrefois, les maris sont aimés.
Les amoureux seront toujours godiches ;
Les innocents seront toujours dupés ;
Les daims courront toujours après les biches,
Mais ce sont eux qui seront attrapés.

(La Toile ou mes quat’ sous, Revue de 1859)

Golgother

Delvau, 1866 : v. n. Poser en martyr ; se donner des airs de victime ; faire croire à un Calvaire, à un Golgotha imaginaire. Ce verbe appartient à Alexandre Pothey, graveur et chansonnier — sur bois.

Gourbi

France, 1907 : Maison, butte, baraque. Le mot a été importé d’Afrique dès les premières années de la conquête. Le gourbi proprement dit est la hutte de branchages et de terre sèche qui sert d’habitation aux Kabyles et aux Arabes cultivateurs. Une romance célèbre d’Alexandre Dumas, que chantèrent en tremolo, il y a une quarantaine d’années, tous les ouvriers des faubourgs, contribua à populariser ce mot.

Ils ont pillé les gourbis de nos pères,
Brûlé nos blés, dévasté nos troupeaux ;
Les aigles seuls connaissent nos repères,
Ils sont venus y planter leurs drapeaux.

Les troupes se construisent dans leurs campements des gourbis.

À Biribi c’est là qu’on crève
De soif et d’faim ;
C’est là qu’i’ faut marner sans trêve
Jusqu’à la fin…
Le soir, on pense à la famille
Sous le gourbi…
On pleure encor’ quand on roupille
À Biribi.

(Aristide Bruant)

— Ah ! mon ami, figure-toi un pauvre capitaine de turcos qui, depuis plus d’un an, n’a eu pour reposer ses yeux que des femelles vêtues d’une simple pièce de toile fendue des deux côtés et reliée par une ceinture, un burnous en cotonnade ; dans le cheveux, des tresses en poil de chameau, — et qui, tout à coup, voit débarquer dans son gourbi une femme au teint de lis et de roses, avec des cheveux roux vénitien, un petit nez droit, des dents de chatte, le tout mis en valeur par un costume de voyage d’une élégance exquise…

(Pompon, Gil Blas)

En provençal, gourbi signifie panier.

France, 1907 : Tête. N’avoir plus d’alfa sur le gourbi, être chauve. On dit aussi : n’avoir plus de cresson sur la fontaine.

Guigne

Delvau, 1866 : s. f. Mauvaise chance, — dans l’argot des cochers qui ne veulent pas dire guignon. Porter la guigne. Porter malheur.

Rigaud, 1881 : Guignon. — Guignasse, guignon énorme. — Guignolant, guignolante, désespérant, désespérante.

Rossignol, 1901 : Avoir la guigne est ne pas avoir de réussite. Il est né sous une mauvaise étoile, il a une guigne insensée : tout ce qu’il entreprend ne lui réussit pas.

France, 1907 : Mauvaise chance.

Elle surprit mon regard sur sa robe : — Vous regardez mes frusques ? Ah ! c’est la guigne, voyez-vous, et la guigne ça rend timide ; alors, telle que vous me voyez, je bois pour me donner de l’aplomb.

(Alphonse Allais)

— Allons, mes enfants, il ne faut pas se faire de bile… Ça ne sert à rien d’abord, et puis ça vous flanque la guigne pour l’avenir… Moi le premier, est-ce que vous croyez que je n’ai pas eu mes moments difficiles ?… On les surmonte, parbleu ! et un jour vient où l’on a l’assiette au beurre à son tour…

(Paul Alexis)

On regrette de n’avoir pas
Consommé ce premier repas,
Le cœur plus digne.
Et de notre fleur au trépas
Alphonse s’offre les appas…
Voilà la guigne.
Ils vous disent : « Faisons joujou,
Je te mettrai dans l’acajou… »
On se résigne.
Et bien souvent le sapajou
En est quitte pour un bijou…
Et vient la guigne.

(Blédort)

Guzla

France, 1907 : Sorte de guitare arabe.

Là, dans la rue étroite, grouillante, au seuil des portes basses, sur la chaussée, jusqu’au milieu de la rue, auprès des quinquets fumeux posés sur le pavé, le café lourd de poudre et le tabac de Perse à portée de leur nonchalante main, allongés et recroquevillés sur des tapis, les vieux Turcs en cafetan écoutent, les yeux aux étoiles, de roulement d’un tambourin ou la plainte d’une guzla de Tunis ; et, par les fenêtres ouvertes d’un bouge imbibé d’alcool, dans lequel tempête la joie des matelots du port, s’échappe le cri bizarre, le cri lugubre, dont s’excite, sur une estrade décorée de pavillons et d’oripeaux, la danse du ventre.

(Alexandre Hepp)

Haussmannesque

France, 1907 : Qui ressemble aux constructions du baron Haussmann. La ligne droite, l’alignement jusque dans les toitures ; rien de plus contraire à l’art.

Un simulacre d’Europe, un coin haussmanesque rencontré tout d’un coup dans le laisser-aller imposant des choses. Des chemins tournants et ratissés, des bancs de square, la rocaille et la flore de la nature artificielle, à deux pas de ce que a Nature a répandu de par le monde de plus auguste.

(Alexandre Hepp)

Heure du commandeur

France, 1907 : Moment de la punition après une vie d’excès. Allusion au Festin de pierre, de Molière, où le fantôme d’un commandeur tué par Don Juan vient, sous forme de statue, le punir de ses forfaits.

Pas vieux, vieux, précisément ! Ni perclus, ni usé, ni décrépit. Resté plus vraiment jeune que les jeunes, au point que les femmes, ses conquêtes, ne s’apercevaient nullement qu’il eût baissé. Mais, lui, s’avouait la vérité. Un secret pressentiment, mille signes avant-coureurs, invisibles pour tout autre, l’avertissaient que l’heure du Commandeur était proche.

(Paul Alexis)

Marchand de soupe

Larchey, 1865 : Maître de pension qui spécule sur la nourriture de ses élèves.

Style universitaire ! Les marchands de soupe doivent être bien fiers.

(L. Reybaud)

Delvau, 1866 : s. m. Maître de pension, — dans l’argot des écoliers.

France, 1907 : Chef d’institution.

N’est pas marchand de soupe qui veut. On exige certaines garanties et des connaissances. Le chef d’institution a été nourri sur le giron de l’Université. Il a fait ses humanités ; il est bachelier au moins, officier d’Académie, quelquefois chevalier de la Légion d’honneur. Il a sucé les racines grecques, scandé des vers latins, pleuré avec Virgile sur les amours de Didon :

Pauvre Didon, où t’a réduite
De tels amants le triste sort ?

Il s’est couché, couronné de roses, dans le lit d’ivoire d’Horace, la tête appuyée sur le sein de Lydie ; il a goûté en désir au doux vin de Syracuse, invectivé la vieille courtisane « digne d’avoir pour amants des éléphants noirs » et poussant plus loin ses débauches d’imagination pervertie par les classiques, il a chanté au jeune esclave, dont les belles filles jalousent la bancheur du teint :

Le myrte sied bien à ton front,
Lorsque tu remplis ma coupe,

tout en rêvant aux étranges amours du berger Corydon et du bel Alexis…
Il a débuté par être maître d’études, comme Alphonse Karr, Vallès et Daudet, ou même professeur de septième, et s’il a entrepris le commerce des soupes universitaires, c’est souvent par amour du métier — il en est pour tous les goûts — mais surtout pour atteindre ce météore

Qui vers Colchos guida Jason.

(Hector France, Les Va-nu-pieds de Londres)

Marie-salope

Delvau, 1866 : s. f. Bateau dragueur, — dans l’argot des mariniers de la Seine.

Delvau, 1866 : s. f. Femme de mauvaise vie.

France, 1907 : Bateau dragueur. Se dit aussi pour fille ou femme de mauvaise vie.

La Seine fait vivre bien d’autres gens encore que les marins d’eau douce. Ce sont les lessiveuses qui battent à coups redoublés le linge, que l’eau gonfle. Ce sont les ravageurs de la Seine, ces chiffonniers du fleuve, qui butinent sur les débris tirés de la vase. Ce sont les dragueurs et leurs bruyantes machines qui nettoient le fond, ramassent la boue, et que le peuple surnomme des Marie-salope.

(Paul Alexis)

Mener large (n’en pas)

Delvau, 1866 : Avoir peur, se faire humble et petit, — dans l’argot des faubouriens.

France, 1907 : Être mal à l’aise, avoir des appréhensions ; « serrer les fesses », dit Ch. Virmaître.

— Ah ! fit-elle, tu as meilleure figure ! Et, tiens ! veux-tu savoir ? moi aussi, ça va mieux… Tu n’as rien remarqué, tout à l’heure, dehors ? Je n’en menais pas large. Dieu de Dieu ! qu’on est malheureux et qu’on a du noir, des fois ! On a beau avoir perdu le droit d’être gaie ou triste, ça remue tout de même de penser que v’là encore une année qui s’amène, hein ? et qu’y a rien pour vous dire un mot… Va, je te comprends…

(Alexandre Hepp)

Une fois la fumée dissipée, on verra une vingtaine d’assistants sur le flanc, foudroyés du coup ou n’en menant pas large.

(Paul Alexis, Cri du Peuple)

Moucharabi

France, 1907 : Petite fenêtre des maisons de l’Orient couverte d’un grillage de bois.

Dans cette admirable ville qui vous prend tous les pores, vous ouvre tant de sensations, et qui elle-même s’intitule la Fée aux mille amants, on sent peser sur soi la peine de l’homme seul ; rues où ne passent que quelques ménagères vagues et pressées ; boutiques, — merceries, modes, où derrière le comptoir ou la machine à coudre on n’aperçoit que l’homme au fez imperturbable ; volets mi-clos, moucharabis où l’on n’entrevoit pas même un bout de voile blanc qui tremble ; on est comme amputé de la moitié du genre humain et appauvri de ce qui est en réalité le meilleur de soi…

(Alexandre Hepp)

Moulin à merde

Delvau, 1864 : Se dit d’une vilaine bouche, — comme de la plus mignonne et la plus rosé.

Si vous croyez baiser une belle petite bouche, avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin a merde ; tous les mets les plus délicats : les biscuits, les pâtés, les tourtes, les farcis, les jambons, les perdrix, les faisans, le tout n’est que pour taire de la merde mâchée.

(Lettre de la duchesse d’Orléans à l’Electrice de Hanovre)

Delvau, 1866 : s. m. La bouche, — dans l’argot du peuple. L’expression est horriblement triviale, j’aurais mauvaise grâce à le dissimuler, mais le peuple est excusé de l’employer par certaine note du 1er volume de la Régence, d’Alexandre Dumas.

Rigaud, 1881 : Personne mal embouchée.

Virmaître, 1894 : La bouche. En mangeant, elle travaille pour Richer (Argot du peuple).

Ne touchez pas à la reine

France, 1907 : Ce dicton nous vient d’Espagne, où toucher la reine, ne fût-ce que du petit doigt, était réputé crime de haute trahison. On raconte qu’en 1829 Alexandre Boucher, le Paganini français, musicien du roi d’Espagne, se promenait dans le jardin de Saint-Ildefonse avec Ferdinand VII et sa jeune et belle épouse Marie-Christine. Le bas de le robe de la reine s’accrocha aux épines d’un rosier, et Alexandre Boucher se baissa aussitôt pour la dégager. « Malheureux ! qu’avez-vous fait ? s’écria Ferdinand, en le repoussant vivement… Si Calomarde, mon premier ministre, vous a vu, vous serez condamné à mort. — Très bien, Sire ! répondit le musicien, mais comme le roi m’a touché à l’épaule, je recevrai ma grâce entière. »

Nègre

d’Hautel, 1808 : Traiter quelqu’un comme un nègre. Le traiter d’une manière très-rigoureuse ; le maltraiter.

Virmaître, 1894 : Heure de minuit, à laquelle l’obscurité est la plus profonde (Argot des voleurs).

France, 1907 : « Corruption du mot nec, qui lui-même est une abréviation de nec plus ultra. En parlant d’un objet remarquable, on dit : « C’est le nègre ! » Le mot s’emploie au féminin. On dit : « J’ai la pipe négresse », c’est-à-dire la plus belle pipe et non, comme on pourrait le croire, la pipe la mieux culottée. »

(Albert Lévy et G. Pinet, L’Argot de l’X)

France, 1907 : Dans l’argot littéraire, c’est un débutant de lettres ou un besoigneux qui travaille pour le compte d’un « littérateur arrivé ». Celui-ci l’appelle son secrétaire, secrétaire dont la fonction est d’écrire moyennant un mince salaire des romans-feuilletons qui le patron signe et dont il empoche le profit. Auguste Maquet fut longtemps le nègre d’Alexandre Dumas père. De nos jours, nombre de romanciers populaires dont on adore sinon les œuvres, mais la fécondité, n’obtiennent cette fécondité que grâce à une dizaine de nègres.

Le nègre se tue à ce métier, qui lui assure le pain quotidien, mais qui donne à l’exploiteur des bénéfices considérables ; un feuilleton qui était payé en moyenne vingt mille francs à d’Ennery lui en coûtait à peine cinq cents. Il n’est personne qui ne connaisse cet étrange commerce. Je pourrais citer les nègres qui sont morts, à bout de surmenage…

(Don Juan)

France, 1907 : Domestique pour les dures besognes, souffre-douleur.

À Paris y a des quartiers
Où qu’les p’tiots qu’ont pas d’métiers
I’s s’font pègre ;
Nous, pour pas crever la faim,
À huit ans, chez un biffin
On est nègre…

(Aristide Bruant)

Œil (boucher ou crever l’)

France, 1907 : Cesser de faire crédit.

Elle se fit à tout, aux privations, aux longues flânes à la brasserie, à la soucoupe qu’on ne sait comment régler, à l’incertitude du lendemain, à la chasse au repas, à l’humiliation de se voir boucher l’œil. Du moment que son Camille, « un si bon garçon qui m’a eue sage et que je ne tromperai jamais », aimait ce genre de vue s’y plaisait même comme le poisson dans l’eau, elle arrivait à s’y plaire également et n’aurait pas changé son sort contre un autre. Seulement, voilà ! pour mener une pareille existence, il faut de la santé.

(Paul Alexis)

Panmuflisme, panmufliste

France, 1907 : Le muflisme général, universel. Néologisme.

Dans la platitude de l’heure, dans le conflit panmufliste des intérêts, Morès offrant sa personne et tombant au loin pour une inspiration hardie, vient à souhait établir que ce n’en est point fait des ressorts de la race, et à cet intrépide, pour qui l’effort n’avait de repos que dans un effort nouveau, il faut garder quand même un souvenir.

(Alexandre Hepp)

Paroxiste

Delvau, 1866 : s. m. Écrivain qui, comme Alexandre Dumas, Eugène Sue, Paul Féval et Ponson du Terrail, recule les limites de l’invraisemblance et de l’extravagance dans le roman. Le mot est de Charles Monselet.

Pêche à quinze sous

Delvau, 1866 : s. f. Lorette de premier choix, — dans l’argot des cens de lettres, qui consacrent ainsi le souvenir du demi-Monde d’Alexandre Dumas fils.

Rigaud, 1881 : Pécheresse du dessus du panier… de la prostitution. — Métaphore du cru Dumas fils, tonneau du Demi-Monde.

Je sais bien qu’on n’a encore aujourd’hui qu’une médiocre estime pour le panier des pêches à quinze sous.

(Ed. Texier, Les Choses du temps présent)

N’étaient-elles pas plus sympathiques, ces filles de Paris… que toutes ces drôlesses, pêches à quinze sous de Dumas fils ?

(Maxime Rude)

France, 1907 : Prostituée de premier choix ; la fleur du panier de Vénus.
Cette expression appartient à Alexandre Dumas fils.

C’était à la Comédie-Française, le soir de la reprise du Derni-Monde. On voyait là tout le champ familier des nobles et purs castors et même une jolie variété de pêches à quinze sous.

(Dubut de Laforest)

Petit cadeau

Delvau, 1864 : Les deux sous du garçon des filles, — avec cette différence que les garçons les attendent, et qu’elles les demandent avant de commencer les exercices, car après, l’homme, un peu fatigué, redemanderait plutôt son argent que de redonner la moindre chose.

Dis donc, joli garçon, si tu veux que je sois bien gentille il faut me faire ton petit cadeau… tu sais, le cadeau qu’on fait toujours aux petites dames.

(Lemercier de Neuville)

Je compris qu’un petit cadeau
N’était qu’une vétille ;
Bref, je tombe dans le panneau.
Puis, de fil en aiguille,
Ell’ montre tout son petit jeu.
-Qu’abat la quille à Mayeux…
Qu’abat (bis) la quille ?

(Alex. Marie)

Philatéliste

France, 1907 : Collectionneur ou amateur de timbres-poste.

L’empereur Alexandre III était, on le sait, un philatéliste distingué, et l’on raconte, au sujet de sa collection, une anecdote curieuse.
Un jeune homme du Wisconsin avait consacré ses épargnes à l’achat des timbres nouveaux rappelant le centenaire de la découverte de l’Amérique et les avait fait parvenir au puissant souverain. Le tsar répondit à cet envoi par celui d’une collection complète de timbres russes de toutes les émissions et n’ayant jamais servi.

Pile

d’Hautel, 1808 : N’avoir ni croix ni pile. Être dépourvu, dénué d’argent.

Delvau, 1866 : s. f. Correction méritée ou non, — dans l’argot des faubouriens.

Rigaud, 1881 : Volée de coups de poing et de coups de pied. — Pile sterling, forte pile, tout ce qu’il y a de mieux en fait de pile. — Flanquer une pile que le diable en prendrait les armes, battre avec acharnement.

La Rue, 1894 : Correction, volée de coups. Valeur de 100 francs.

France, 1907 : Cent francs ; allusion au rouleau d’écus.

France, 1907 : Volée de coups. Flanquer une pile à sa femme.

— Après la pose de la première pierre du pont-Alexandre III par le tsar, pose de la première pierre du pont Troïtsky par le président de la République…
— Et l’on peut dire des piles de ces ponts-là que ce sont les seules que deux grandes nations devrait jamais échanger !

(Est républicain)

Pion

d’Hautel, 1808 : Damer le pion à quelqu’un. Lui jouer quelque mauvais tour, le supplanter dans une affaire ; l’emporter sur lui avec une supériorité marquée, le contraindre à céder ; le forcer à s’avouer vaincu.

Halbert, 1849 : Ivre.

Delvau, 1866 : s. m. Maître d’études, — dans l’argot des collégiens, qui le font marcher raide, cet âge étant sans pitié.

Rigaud, 1881 : Ivre ; de pier, boire. Être pion, être gris.

Rigaud, 1881 : Maître d’étude. Le souffre-douleur d’un collège, d’un pensionnat. La plupartdu temps, c’est un pauvre diable de bacho qui pioche un examen en faisant la classe, en menant les élèves à la promenade, en allant les conduire au lycée.

Quelle est l’étymologie du mot pion ? Un collégien nous fait savoir que généralement on le considère comme un diminutif d’espion

(Albanès, Mystères du collège)

La Rue, 1894 : Maître d’études. Être pion, être ivre.

France, 1907 : Ivre ; argot des voleurs, du vieux français pier, boire.

France, 1907 : Maitre d’étude, surveillant.
Nombre de célébrités littéraires ont débuté dans la vie par le métier ingrat de pion. Qu’il suffise de citer Alphonse Daudet, Jules Vallés, Pierre Larousse. Edmond About trace le portrait suivant de ce dernier, pion chez Jauffret, vers 1847 :

J’ai connu des maîtres d’étude bien méritants, un entre autres qui avait pris du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin, sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait vu, une encyclopédie populaire, et on n’en a pas eu le démenti. Il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre. Exegit monumentum.

 

Ces Parisiens me semblent éreintés, malingres, gringalets. Tout cela, faute d’exercices physiques, manque de liberté. On voit de grands collégiens barbus s’en aller en promenade deux par deux, conduits par un maître qu’ils appellent le pion. De grandes filles de vingt ans n’osent sortir sans être accompagnées de leur mère ou de leur servante. C’est à crever de rire ! Quelle différence avec la liberté dont on jouit dans la grande Amérique !

(Hector France, Les Mystères du monde)

Ce qui fait la force de l’enseignement des jésuites, c’est qu’ils n’ont pas de pions. Ceux d’entre eux qui sont chargés de la surveillance des élèves ne sont certes pas les égaux des professeurs intellectuellement parlant, mais ils sont leurs égaux et dans la congrégation et aux yeux du monde.
Il faut que l’enfant ne méprise plus le pion, il faut qu’il l’aime et le respecte.

(Alex. Tisserand, Voltaire)

Vivent les vacances
Denique tandem !
Et les pénitences
Habebunt finem.
Les pions intraitables
Vultu barbaro
S’en iront au diable
Gaudio nostro !

(Vieille chanson de collège)

Par extension, l’on donne le nom de pion aux professeurs et aux normaliens.

Les héros de Mürger nous avaient précédés d’une dizaine d’années dans la vie. Ils exerçaient encore une certaine fascination sur la génération à laquelle j’ai appartenu, car dès mes premiers pas dans le journalisme, je n’eus pas à me louer d’être tombé à bras raccourcis sur la bohème et les attardés qui la chantaient encore.
Une même révolution a emporté et les bohèmes de Mürger, et les pions de l’École. Pions ! c’était le sobriquet dont on nous affublait. Je ne connais pas beaucoup les cénacles de 1897 ; je sais seulement qu’ils ne sont pas tendres pour les Rodolphe, les Millet et les Schaunard et autres habitués du café Momus à qui ils ne ressemblent guère.
J’imagine que nos jeunes universitaires ne doivent pas avoir meilleure idée de nous, qui, au sortir de l’École, bornions nos ambitions à vieillir honorablement dans le professorat, et qui n’avions que deux soucis au monde : piocher ferme et rire dru. C’est l’Université, elle-même, qui nous a poussés dehors, par les épaules, et ne nous a laissé d’autre ressource que la célébrité.

(Francisque Sarcey)

Pisseur de copie

France, 1907 : Écrivain doué d’une déplorable facilité qui inonde la presse de ses élucubrations. Ce que Jules Vallès appelait être atteint de diarrhée littéraire. Certains bas-bleus sont de terribles pisseuses de copie.

Aristote, cet infatigable pisseur de copie qui écrivit de omni re scibili plus d’ouvrages que Sarcey n’a fait de chroniques…

(Grosclaude, Le Journal)

Le mal qui atteint Alexis Bouvier, cet énergique producteur auquel le populaire doit tant d’heures de distraction et de plaisir, quelle réponse aux propos dédaigneux de tous les oisifs de lettres, de tous ceux qui sont vidés sans avoir jamais été emplis ! Ils nous appellent des pisseurs de copie ; vous vous trompez, ô fiers constipés, ce que nous pissons, c’est de la cervelle.

(E. Lepelletier)

Plomb (avoir une carotte dans le)

Virmaître, 1894 : Puer de la bouche. Plomb est une expression déjà ancienne. Théophile Gautier faisant goûter à Alexandre Dumas père de la fine Champagne excessivement rare, celui-ci avala son petit verre d’un seul coup.
— Ah ! dit Théophile Gautier, tu jettes ça dans le plomb (Argot du peuple). N.

Popilius (cercle de)

France, 1907 : Mettre quelqu’un dans le cercle de Popilius, c’est l’obliger à prendre un parti décisif, à se prononcer catégoriquement, à répondre à une question d’une manière positive sans chercher de faux-fuyants. « Antiochus Epiphane, roi de Syrie, faisait le siège d’Alexandrie ; les Romains, alliés des Égyptiens, lui députèrent le consul Popilius. Comme le roi de Syrie ne répondait que d’une manière évasive à sa sommation d’avoir à lever le siège, Popilius traça un cercle autour du roi, en lui défendant d’en sortir avant d’avoir donné une réponse catégorique : paix ou guerre ? Antiochus intimidé se décida sur-le-champ. Il leva le siège. »

Pschutt

Fustier, 1889 : « Le chic est mort, vive le pschutt. » Qu’est-ce que le pschutt ? On ne le sait pas exactement, et c’est ce mystère qui en fait tout le mérite. Le pschutt, c’est le chic ou à peu près. Il y avait trop longtemps qu’on disait : « M. de un tel a du chic. » On a imaginé de dire : « M. de un tel a du pschutt. »

(Gaulois, janvier 1883)

La Rue, 1894 : Élégance ; monde des oisifs élégants, la pschutterie, les pschutteux.

France, 1907 : Le monde élégant.

Qu’est-ce que le pschutt ? On ne le sait pas exactement, et c’est ce mystère qui en fait tout le mérite. Le pschutt, c’est le chic ou à peu près. Il y avait trop longtemps qu’on disait : « Monsieur un tel a du chic » On a imaginé de dire : « Monsieur un tel à du pschutt. »

(Alexandre Hepp, Le Voltaire)

Purée

d’Hautel, 1808 : C’est comme de la purée. Pour exprimer qu’une eau est trouble et bourbeuse.

Vidocq, 1837 : s. m. — Cidre.

Delvau, 1866 : s. f. Cidre, — dans l’argot des voleurs.

Rigaud, 1881 : Cidre. Absinthe. Une purée, un verre d’absinthe.

Rigaud, 1881 : Misère, — dans le jargon des voyous qui, pour en désigner l’étiage, disent tantôt dix de purée et tantôt vingt-cinq de purée. Être dans la purée, être dans la misère.

La Rue, 1894 : Cidre. Absinthe (V. hussarde). Misère.

Virmaître, 1894 : Absinthe. Quand elle est forte, la liqueur épaisse ressemble, en effet, à une purée de pois cassés (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Absinthe carabinée est une purée de pois.

Rossignol, 1901 : Misère.

Tu as des enfants tous les ans, tu seras toujours dans la purée, tu ne peux donc pas t’abstenir ? — Ce sont mes seuls bons moments, car quand le bonheur vient, la misère s’en va.

Hayard, 1907 : Absinthe.

France, 1907 : Misère, gène excessive. Avoir le dix de purée, être réduit à la dernière misère.
Voici, sous forme de commandements de l’Église, les conseils donnés par une dame du quart-de-monde aux jeunes personnes qui se trouvent dans cette pénible situation :

Dans la purée quand tu seras,
Mets ta robe à triple volant,
Et, laissant retomber les bras,
Marche mélancoliquement,
Les chaines d’or tu lorgneras
Et, les hommes de cinquante ans,
D’un doux sourire accueilleras
L’offre d’un rafraîchissement,
Un léger pleur tu verseras
En contant tes égarements.
Bouquets, voiture accepteras
Et plus encor, s’il a des gants.
Mais, surtout tu te garderas
De l’amour d’un étudiant,
Toujours d’avance exigeras
Qu’il fasse tinter son argent,
Sinon, tu le balanceras…
On ne vit pas de l’air du temps.

 

Puis, quand vint la dèche, même la purée et la déveine noire, Solange connut des sensations toutes spéciales, des émotions cuisantes, mais non sans volupté. Devenue bohème elle-même, il lui arriva de diner d’une absinthe et de souper enfin, à 4 heures du matin, d’un sandwich procuré par le hasard.

(Paul Alexis)

France, 1907 : Verre d’absinthe où l’eau se trouve en quantité médiocre. On dit aussi purée de pois.

Quinte, quatorze et le point

Rigaud, 1881 : Gros lot embarrassant gagné à la loterie de Cythère.

France, 1907 : La syphilis en ses formes variées. Tout ce que peut octroyer à un pauvre diable une Vénus malsaine. C’est, comme l’expression précédente, une allusion au jeu du piquet où celui qui fait quinte, quatorze et le point a gagné.

Au restaurant du Sept de pique,
Après s’être bien rincé l’bec,
Les dam’s dir’nt : Pour payer l’piqu’-nique,
Jouons une partie en cinq sec.
Elles se mir’nt à jouer la bataille,
La manill’, l’écarté, l’boston ;
Les rois, en leur prenant la taille,
Leur prenaient aussi l’manillon.
Charl’s disait, fier comme un Romain :
J’prends la fille et j’passe la main ;
Alexandr’, tout en abattant,
Dit : Je tire à cinq, amer enfants.
La reine Pallas s’met à crier :
Y a maldonn’, c’est a r’commencer !
David répond : J’vais pas plus loin,
Car j’ai quinte, quatorze et l’point.

(Les Chansons et Monologues illustrés)

On dit aussi, quand, en dépit des précautions ordinaires, le virus a pénétré : Quinte, quatorze, la capote et le point.

— Mais, mon garçon, vous êtes malade !
— Moi, non, Monsieur le major, répond en balbutiant le troubade.
— Comment, non ? Sacré nom de Dieu ! t’en as eu pour ton argent : Quinte, quatorze, la capote et le point…

Racoleuse

France, 1907 : Prostituée.

Marchandes de sourires, ouvrières en chemises — ou sans — demoiselles dans les draps, pierreuses, rouleuses ou racoleuses, quel que soit le sobriquet qui les dénomme, elles sont évidemment trop nombreuses maintenant pour que leur commerce galant prospère. La concurrence fait rage.

(Alexandre Duchemin, La Nation)

Rechigner

d’Hautel, 1808 : Regimber ; avoir de l’aversion pour quelque chose, y répugner ; le faire avec humeur ; grogner, gronder, murmurer entre ses dents.
Un visage rechigné. Pour dire, un air dur, revêche ; une figure rebutante et refrognée.

France, 1907 : Hésiter ; exécuter une chose de mauvaise grâce.

Un jour, pendant des manœuvres aux environs de Neufchâteau, où il était colonel, le régiment se trouva obligé de traverser à gué une petite rivière. Voyant que les hommes et les officiers avaient l’air de rechigner un peu, le colonel descend de cheval, se place au milieu de la rivière et, dans l’eau jusqu’à la ceinture, il regarde défiler son régiment jusqu’à la dernière compagnie. Le soir, il alla faire un tour au cercle des officiers, et ceux-ci purent remarquer que le colonel, voulant leur donner une leçon, n’avait changé ni sa culotte ni ses bottes.

(Alex. Tisserand, Le Voltaire)

Si bon cheval qui ne bronche

France, 1907 : Il n’est pas de sage qui ne soit sujet à commettre des fautes, puisque d’après les saints livres, le plus vertueux pèche sept fois par jour. Les Anglais ont le même dicton : It is a good horse that never stumbles! On dit aussi dans le même sens : Il n’est si bon charretier qui ne verse. Le saint-père le pape seul a le don d’infaillibilité, ce qu’a péremptoirement démontré Alexandre III, en couchant avec sa fille.

Sic volo, sic jubeo

France, 1907 : Je le veux et je l’ordonne ainsi. Locution latine.

Voltaire a dit que la langue française était une gueuse orgueilleuse. On peut dire, avec plus de raison, que la langue française est une mère arbitraire et despotique, n’écoutant ni raison ni logique, imposant sa loi à ces enfants comme elle l’a reçue de ses ancêtres, sans tenir aucun compte, ni des hommes, ni des lieux, ni des progrès faits par d’autres langues et n’ayant qu’une devise jupitéresque : Sic volo, sic jubeo.

(Alexandre Weill, Étude comparative de la langue française avec les autres langues)

Sodomie, sodomiser

Delvau, 1864 : Enculer une femme — ou un homme.

Sodomise deux coups et deux fois déchargeant,
Il retire du cul deux fois son vit bandant.

(Piron)

Quoi, disent’elles, si les flammes
Sodomites brûlent les âmes,
On ne le fera plus qu’aux garçons.

(Collé)

Peut-être aurait-il trouvé plus à propos de passer pour cocu que pour sodomite.

(Tallemant des Réaux)

Il la quitte alors pour l’engin
D’un franciscain que sodomise
Un prélat…

(B. de Maurice)

Tout Africain est sodomite,
Ainsi l’exige le climat :
On comprend ça.

(Alex. Pothey)

Sub jubice lis est

France, 1907 : Le procès est encore pendant. Formule d’un emploi journalier tirée de l’Art poétique d’Horace. C’est le second hémistiche d’un alexandrin :

Grammatici certant et adhuc sub judice lis est.
(Les grammairiens affirment et le procès est encore pendant.)

Sub parvo, sed meo

France, 1907 : Mon toit est petit, mais il est mien. Locution latine qu’Alfred de Musset a exprimée par cet alexandrin, que peu de nous romanciers modernes auraient le droit de citer :

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Tirer à la ligne

Delvau, 1866 : v. n. Écrire des phrases inutiles, abuser du dialogue pour allonger un article ou un roman payé à tant la ligne, — dans l’argot des gens de lettres, qui n’y tireront jamais avec autant d’art, d’esprit et d’aplomb qu’Alexandre Dumas, le roi du genre.

Rigaud, 1881 : Délayer un article de journal, l’allonger, non plus avec des alinéas et des blancs comme pour le choufliquage, mais avec des épithètes, des synonymes, des périphrases.

France, 1907 : Allonger ses phrases par des mots inutiles ; délayer un dialogue afin d’augmenter le nombre de lignes d’un article, d’une chronique ou d’un roman payé à tant la ligne. Argot des gens de lettres. Alexandre Dumas père excellait dans ce genre de besogne et s’en tirait toujours avec une grande habileté. Depuis, il eut nombre d’imitateurs, sinon en qualité, du moins en quantité. Le roman-feuilleton n’est qu’une suite de tirages à la ligne, et, chose digne de remarque, ce qui n’est pas tiré à la ligne, c’est-à-dire ce qui offre quelques qualités littéraires, le public ordinaire de ces rapsodies ne le lit pas.

L’auditoire est attentif, dès le début ; après quelques répliques piquantes où les protagonistes affirment leur personnalité et dévoilent leur état d’âme, tout le monde sent venir la grande scène dite des révélations : la scène à faire ! Jusqu’ici, toutes les règles de l’art des préparations ont été sagement observées ! Mais le procureur s’est nourri de la moelle des feuilletonistes ; Montépin, Boisgobey n’ont plus de secret pour lui ; il tire à la ligne sans pudeur, fait rebondir la scène avec l’adresse d’un jongleur japonais !

(Le Journal)

Toc

Vidocq, 1837 : s. m. — Cuivre, mauvais bijoux.

un détenu, 1846 : Méchant.

Larchey, 1865 : Cuivre, bijou faux. — Onomatopée. — Allusion à la différence de sonorité qui existe entre une pièce de cuivre et une pièce d’or.

Bagues, boutons de manchette et croix de ma mère en toc, 6 fr. 50.

(Les Cocottes, 1864)

Delvau, 1866 : adj. et s. Laid ; mauvais — en parlant des gens et des choses. Argot des petites dames et des bohèmes. C’est toc. Ce n’est pas spirituel. Femme toc. Qui n’est pas belle.

Delvau, 1866 : s. m. Cuivre, — dans l’argot des faubouriens. Signifie aussi Bijoux faux.

La Rue, 1894 : Cuivre. Bijoux faux. Laid, mauvais. Signifie aussi amusant et absurde.

Virmaître, 1894 : Bijoux de mauvais aloi. Personnage contrefait ; se dit de tout ce qui n’est ni bien ni correct (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Vilain, faux. Quelque chose de vilain est toc. Un objet en faux est en toc.

Hayard, 1907 : Laid, de peu de valeur.

France, 1907 : Absurde, bête, stupide.

La petite Sabinette raconte à sa digne mère que tous les soirs, lorsqu’elle revient de son magasin, un monsieur la suit.
— Et qu’est-ce qu’il te dit, ma fille ?
— Il ne m’a jamais adressé la parole…
— Alors il est rien toc !

(Zadig)

C’est fini ! qué qu’vous voulez faire
D’un gouvernement assez toc
Pour déranger des hommes d’affaire
Et pas mêm’ leur offrir un bock ?

(Écho de Paris)

France, 1907 : Faux ; trompe-l’œil ; argot populaire.

De cette production considérable que reste-t-il aujourd’hui ? Toutes les pièces d’Alexandre Dumas ont disparu l’une après l’autre, en nous laissant l’impression d’un art ridicule et grossier. À la dernière reprise de Henri III à la Comédie-Française, un critique fin et indépendant, M. Jules Lemaître, a fait entendre sur la pièce un mot terrible : C’est du toc, a-t-il dit.

(Henri Becque, Le Théâtre au dix-neuvième siècle)

Il faut que tous les empiriques,
Faux savants, mauvais politiques,
Pantins faits de bric et de broc,
Faiseurs de pilules en toc,
Que le contribuable dore
Sans rien voir — stupide pécore ! —
Comme les autres de là-bas,
À déguerpir ne tardent pas !
Il faut enfin que disparaisse
Tout ce monde de la paresse
Que le public depuis longtemps
Paie à jolis deniers comptants !
Plus de charlatans !

(É. Blédort)

France, 1907 : Laid, affreux.

Je la pris donc, l’autre semaine,
Pour la conduire à l’Opéra,
En disant : — La folie humaine,
Ô mignonne, te distraira —
Mais elle a trouvé fort banales
Nos danses : Tour ça, c’est mastoc,
A-t-elle fait : vos bacchanales
En habit noir, vrai, c’est rien toc.

(Jean Richepin, Les Blasphèmes)

France, 1907 : Ridicule, grotesque.

Il est joliment toc, va ! Quand il la fait à la dignité et qu’il est en chemise.

(Edgar Monteil, Le Monde officiel)

anon., 1907 : Faux, vilain.

Trancher le nœud gordien

France, 1907 : Se tirer brutalement d’un embarras, trancher une difficulté d’une façon violente, inattendue et sans la résoudre. Gordias, roi de Phrygie, père de Midas, l’homme aux oreilles d’âne, avait un char dont le joug était attaché au timon par un nœud d’écorce de cornouiller, si habilement entrelacé, que nul ne pouvait le délier. Char et nœud étaient consacrés à Jupiter et un oracle promettait l’empire de l’Asie à celui qui déferait le nœud. Alexandre s’étant emparé de la capitale de Gordias, voulut voir le fameux chariot et essaya de dénouer le nœud fantastique. Il ne put en venir à bout et, furieux de ses vains efforts, il le trancha d’un coup d’épée : « Il n’importe comme on le dénoue », s’écria-t-il, et l’oracle se trouva accompli.

Tremblerie

France, 1907 : Tremblement.

Quand un malade est pris de fièvres, avec tremblerie, on doit faire une neuvaine à saint Alexis. Le neuvième jour on coupe — sans en perdre un morceau — les ongles des pieds et des mains au fiévreux ; il n’y a plus qu’à les enfouir au pied d’un tremble en récitant des prières consacrées. Par la volonté du saint l’arbre prend le frisson du malade, des feuilles s’agitent, ses branches craquent à se briser…

(Gaston Bussy et Gaston Lèbre, Le Mahatma)

Trifouillard

France, 1907 : Roublard, intrigant ; individu quelconque sans talent ni mérite, faisant partie de la foule, la trifouillée. Argot populaire.

En réalité, nous ne savons plus où donne de la statue. Le plus pauvre carrefour a son grand homme. Cette cité de vie, avec ses marbres et ses bronzés dressés, évoque le Campo Santo de Gênes, et ce n’est pas une des moindres curiosités de ce temps prompt aux démolitions que cette rage d’immortaliser. Je ne la trouve pas en elle-même déplaisante, et ce Panthéon de la rue, cet hommage ainsi rendu à ceux qui nous firent grands, ou seulement de condion moins misérable, n’est pas sans charme pour le passant en qui il provoque l’idée. Par malheur, d’un zèle si vif ce ne sont pas les plus dignes qui profitent d’abord, mais beaucoup de trifouillards.

(Alexandre Hepp)

Truquer

un détenu, 1846 : Vivre d’industrie.

Halbert, 1849 : Commercer.

Delvau, 1866 : v. n. Tromper ; ruser, — dans l’argot des voleurs. Signifie aussi Mendier.

Boutmy, 1883 : v. intr. Avoir recours à des trucs ; tromper. Usité dans d’autres argots.

France, 1907 : Arranger, façonner. Une pièce bien truquée.

On pourrait chercher aussi querelle à Zola sur les inconvénients de son procédé habituel, le trop grand nombre des personnes éparpillant l’attention, la multiplicité des épisodes fatiguant l’intérêt au lieu de l’émoustiller, l’abus du leitmotiv. Et son habitude de tout mettre en action, sans omettre un détail, donne parfois trop d’importance au décor, à l’extériorité des choses. Mais comme tout cela est habilement mené, dosé, et souvent truqué ! Quel tour de main !

(Paul Alexis)

France, 1907 : Donner un coup de tête, en parlant des moutons ; patois du Centre.

Les entame disent à un mouton comme pour le défier : « Truque, cadet ! »

(Comte Jaubert)

France, 1907 : Faire.

Le monde « où l’on barbotte » blague les bottes des sergots (ce qui prive injustement la gendarmerie d’un monopole jusqu’alors respecté) et, pas plus tard que ce matin, j’entendais un blême voyou crier à l’un des nouveaux carabiniers parisiens :
— Tu sais, ma vieille rousse, ce n’est pas avec ces bottes-là que tu m’enverras truquer des chaussons de lisière.

(Maxime Boucheron)

France, 1907 : Tromper, ruser.

Quand on est pas braiseux de naissance,
Pour viv’ faut ben truquer un peu…
Ces gonc’s-là, c’en a t i d’la chance,
Ça mange et ça boit quand ça veut.

(Aristide Bruant)

Zarf

France, 1907 : Tasse ; mot turc.

Par flots, des familles arrivent, les mères, les jeunes filles, et tranquillement assis devant mon zarf de café à la turque, ma canne entre les jambes, les deux paumes et le menton dessus, à plein yeux je regarde s’approcher cette rareté de la rue et de la vie extérieure ici, — des femmes.
Ah ! la volupté de se rafraîchir le regard, d’être comme rapatrié dans la douceur du sexe ! On a beau penser, écrire et dire contre les femmes, ce sont elles qui créent l’atmosphère et font le sourire des choses.

(Alexandre Hepp)


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique