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Cheminée

d’Hautel, 1808 : Un mariage fait sous le manteau de la cheminée. Union projetée et arrêtée entre les parens des deux futurs, à l’insu et sans le consentement de ces derniers. Mariage dont l’intérêt des deux familles fait souvent l’unique base.
Faire quelque chose sous la cheminée. C’est-à-dire à la dérobée, furtivement.
Il faut faire une croix à la cheminée. Se dit par plaisanterie d’un paresseux qui a fait plus de diligence qu’à l’ordinaire, et pour marquer la surprise de le revoir si vite ; d’un homme que l’on n’a vu depuis fort long-temps ; et en général de toutes les choses que l’on fait par hasard comme elles devroient toujours être faites.
Il a pris cela sous le manteau de la cheminée. Se dit de celui qui fait quelque récit dénué de fondement, ou qui se permet de faire quelque chose sans qu’on le lui ordonne.

Delvau, 1864 : La nature de la femme, que l’homme se charge de ramoner souvent avec la pine, de peur d’incendie, car elle flambe toujours.

Ramonnez-moy ma cheminée,
Ramonnez-la-moy hault et bas.
Une dame, la matinée,
Ramonnez-moy ma cheminée,
Disoit, de chaleur forcenée
Mon amy, prenons nos esbas,
Ramonnez-moy ma cheminée,
Ramonnez-la moy hault et bas.

(Fleur de poésie)

France, 1907 : Chapeau à haute forme, plus généralement connu sous le nom de chapeau à tuyau de poêle.

Chique (être)

France, 1907 : Être fait avec goût, avec chic.

Chiqué (être)

Delvau, 1866 : Être fait, peint ou dessiné avec goût, avec esprit, avec chic.

Chouette

d’Hautel, 1808 : Malin comme une chouette. Pour dire sans finesse, sans esprit, gauche et dépourvu d’industrie.

Vidocq, 1837 : ad. — Excellent.

Clémens, 1840 : Jolie, belle.

un détenu, 1846 : Quelque chose de bien. Largue chouette, femme qui est bien. Cela est chouette.

Halbert, 1849 : Beau, remarquable.

Delvau, 1866 : adj. Superlatif de Beau, de Bon et de Bien, — dans l’argot des ouvriers. On dit aussi Chouettard et Chouettaud, — sans augmentation de prix.

Rigaud, 1881 : Beau, excellent. Chouette, alors ! — très bien alors ! Femme chouette, belle femme. Repas chouette, bon repas.

Rigaud, 1881 : Malin.

(Le Sublime)

— Faire la chouette, jouer à l’écarté, à l’impériale, seul contre plusieurs adversaires qui prennent les cartes à tour de rôle et qui parient de concert.

La Rue, 1894 : Beau, joli. Jolie prostituée.

Virmaître, 1894 : Superlatif de tout ce qu’il y a de plus beau, le suprème de l’admiration. Chouette (être fait) : être arrêté par les agents. Ce n’est pas chouette : ce n’est pas bien. Elle n’est pas chouette : elle est laide (Argot du peuple).

Rossignol, 1901 : Beau, belle, bien, bon, bonne.

Hayard, 1907 : Beau, bien.

France, 1907 : A aussi la signification de chic.

— Pas étonnant, reprend le pantalon percé, si les gens chouettes deviennent rosses, on fait tout pour les dégoûter de donner.
— Les gens chouettes, répond le titi, t’en connais, toi, des gens chouettes ? Regarde un peu à Saint-Eustache, c’était ouvert dès le matin et on pouvait aller s’y chauffer en sortant d’ici. Ben, maintenant, on nous fout à la porte.

(Guy Tomel, Le Bas du Pavé parisien)

Dans l’aube qui naissait, chétive silhouette,
La « veuve » lui semblait piteuse et pas chouette,
Et cabotin hideux, peut-être à son insu,
Polyte murmurait : « Non, vrai ! si j’avais su… »

(Paul Nagour)

France, 1907 : Joli, agréable.

De cent métiers en mon pouvoir
J’ai choisi le plus chouette :
Adèle faisait le trottoir
Et m’offrait la galette.

(Georges Prud’homme)

Beaujean, assez épris de l’étroite banlieue, n’aimait pas beaucoup la province ; même la grande ceinture paraissait arriérée à son parisianisme aigu. Et il se plaint d’être ainsi relégué, pour son dernier acte, hors de son cadre et de son milieu habituel : « Ce qui m’embête, c’est d’être fauché à Versailles. J’aurais préféré place de la Roquette : au moins, là, on a une chouette galerie et l’on peut reconnaître des copains… »

(Séverine)

J’crach’ pas sur Paris, c’est rien chouette,
Mais comm’ j’ai une âme d’poête,
Tous les dimanch’s j’sors de ma boîte,
Et j’m’en vais, avec ma compagne,
À la campagne !

(Paul Verlaine)

Ce mot s’emploie ironiquement : Nous sommes chouettes ! Nous voilà bien lotis.

— Ah ! la riche idée qu’il a eue, l’idiot, d’introduire des femmes chez nous, des femmes au rabais ! de leur faire faire concurrence aux hommes et d’avilir ainsi le prix du travail… Toutes les souffrances, les larmes, les hontes, les désespoirs, les vices et les crimes de toutes ces pauvres petites s’élèvent contre lui, l’accablent et le maudissent. Quand il aurait si bien pu, en donnant à son personnel mâle plus d’argent en échange de plus de travail, l’encourager à se marier, à ne pas laisser vieillir, se faner et s’avilir toutes ces filles de petits bourgeois et d’ouvriers ! Ah ! le monstre ! Mais ce n’est même pas un bordel qu’il nous a légué, ce misérable, c’est un égorgeoir et un dépotoir ! Ah ! c’est superbe ! chouette, le résultat !

(Albert Cim, Demoiselles à marier)

Être chouette, dans l’argot des voleurs, c’est être pris. Faire une chouette, jouer seul contre deux : terme de billard.

anon., 1907 : Beau, belle.

Crème (être fait)

La Rue, 1894 / France, 1907 : Être pris en flagrant délit.

Cuillère dans la tasse (avoir laissé la)

France, 1907 : Être enceinte, s’être fait remplir l’écuelle.

Démantibuler

d’Hautel, 1808 : Ce meuble est tout démantibulé. C’est-à-dire, est brisé ; est hors d’état de servir.
Avoir la mâchoire toute démantibulée. C’est à-dire, ébranlée ; en fort mauvais état.

Delvau, 1866 : v. a. Briser, disjoindre. Même argot [du peuple]. C’est démandibuler qu’il faudrait dire ; la première application de ce verbe a dû être faite à propos de la mâchoire, qui se désarticule facilement. Se démantibuler. Se séparer, se briser, — au propre et au figuré.

France, 1907 : Briser, disjoindre. « Un vieux tout démantibulé. »

Donner dans le panneau

France, 1907 : S’être laissé tromper ; être victime de machinations.

Aujourd’hui, après que les croque-morts ont emporté sa bière, qu’on l’a enseveli sans escorte, sans roulements de tambours voilés de crêpe, comme un coupable, que ses vieux parents souffrent et se lamentent, le deuil au cœur, et peut-être mourront de cette honte, après avoir poursuivi leur enquête, fouillé les papiers, interrogé les camarades, ceux qui avaient condamné sans pitié s’aperçoivent qu’ils ont peut-être fait fausse route et donné dans de panneau d’un ignoble chantage.

(Mora, Gil Blas)

Faire

d’Hautel, 1808 : Pour tromper, duper, attraper, friponner ; filouter, voler.
Je suis fait. Pour dire attrapé, on m’a trompé.
Faire de l’eau. Pour dire uriner, pisser. Hors de ce cas, c’est un terme de marine qui signifie relâcher en quelqu’endroit pour faire provision d’eau.
Faire de nécessité vertu. Se conformer sans rien dire aux circonstances.
Faire et défaire, c’est toujours travailler. Se dit par ironie à celui qui a mal fait un ouvrage quelconque, et qu’on oblige à le recommencer.
Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit. Signifie qu’il faut savoir gré à celui qui marque du zèle et de l’ardeur dans une affaire, lors même qu’elle vient à ne pas réussir.
Paris ne s’est pas fait en un jour. Signifie qu’il faut du temps à un petit établissement pour devenir considérable ; qu’il faut commencer par de petites affaires avant que d’en faire de grandes.
Allez vous faire faire. Pour allez au diable ; allez vous promener, vous m’impatientez. Ce mot couvre un jurement très-grossier.
Le bon oiseau se fait de lui-même. Signifie qu’un bon sujet fait son sort par lui-même.
Faire et dire sont deux. Signifie qu’il est différent de faire les choses en paroles et de les exécuter.
Il n’en fait qu’à sa tête. Se dit d’un homme entier, opiniâtre, qui se dirige absolument d’après sa volonté.
Qui fait le plus fait le moins. Pour dire qu’un homme qui s’adonne à faire de grandes choses, peut sans contredit exécuter les plus petites.
Faire ses orges. S’enrichir aux dépens des autres s’en donner à bride abattue.
Faire le diable à quatre. Signifie faire des siennes, faire des fredaines ; un bruit qui dégénère en tintamare.
Faire les yeux doux. Regarder avec des yeux tendres et passionnés.
Faire son paquet. S’en aller ; sortir précipitamment d’une maison où l’on étoit engagé.
Faire la vie. Mener une vie honteuse et débauchée.
Il en fait métier et marchandise. Se dit en mauvaise part, pour c’est son habitude ; il n’est pas autrement.
Faire la sauce, et plus communément donner une sauce, etc. Signifie faire de vifs reproches à quelqu’un.
Faire d’une mouche un éléphant. Exagérer un malheur ; faire un grand mystère de peu de chose.
L’occasion fait le larron. C’est-à-dire, que l’occasion suffit souvent pour égarer un honnête homme.
Ce qui est fait n’est pas à faire. Signifie que quand on peut faire une chose sur-le-champ, il ne faut pas la remettre au lendemain.
Allez vous faire paître. Pour allez vous promener.
Les première et seconde personnes du pluriel du présent de l’indicatif de ce verbe sont altérées dans le langage du peuple. À la première personne il dit, par une espèce de syncope, nous fons, au lieu de nous faisons ; et à la seconde, vous faisez, au lieu de vous faites.

Larchey, 1865 : Faire la place, commercialement parlant.

De tous les points de Paris, une fille de joie accourait faire son Palais-Royal.

(Balzac)

Je suis heureux d’avoir pris ce jour-ci pour faire la vallée de l’Oise.

(Id.)

Larchey, 1865 : Nouer une intrigue galante.

Est-ce qu’un homme qui a la main large peut prétendre à faire des femmes ?

(Ed. Lemoine)

Dans une bouche féminine, le mot faire indique de plus une arrière-pensée de lucre. C’est l’amour uni au commerce.

Et toi, ma petite, où donc as-tu volé les boutons de diamant que tu as aux oreilles ? As-tu fait un prince indien ?

(Balzac)

Tu as donc fait ton journaliste ? répondit Florine. — Non, ma chère, je l’aime, répliqua Coralie.

(id.)

Larchey, 1865 : Risquer au jeu.

Nous faisions l’absinthe au piquet à trois.

(Noriac)

Faire dans la quincaillerie, l’épicerie, la banque, etc. ; Faire des affaires dans la quincaillerie, etc.

Larchey, 1865 : Voler.

Nous sommes arrivés à faire les montres avec la plus grande facilité.

(Bertall)

Son fils qui fait le foulard à ses moments perdus.

(Commerson)

Delvau, 1866 : s. m. Façon d’écrire ou de peindre, — dans l’argot des gens de lettres et des artistes.

Delvau, 1866 : v. a. Dépecer un animal, — dans l’argot des bouchers, qui font un veau, comme les vaudevillistes un ours.

Delvau, 1866 : v. a. Visiter tel quartier commerçant, telle ville commerçante, pour y offrir des marchandises, — dans l’argot des commis voyageurs et des petits marchands.

Delvau, 1866 : v. a. Voler, et même Tuer, — dans l’argot des prisons. Faire le foulard. Voler des mouchoirs de poche. Faire des poivrots ou des gavés. Voler des gens ivres. Faire une maison entière. En assassiner tous les habitants sans exception et y voler tout ce qui s’y trouve.

Delvau, 1866 : v. n. Cacare, — dans l’argot à moitié chaste des bourgeois. Faire dans ses bas. Se conduire en enfant, ou comme un vieillard en enfance ; ne plus savoir ce qu’on fait.

Delvau, 1866 : v. n. Jouer, — dans l’argot des bohèmes. Faire son absinthe. Jouer son absinthe contre quelqu’un, afin de la boire sans la payer. On fait de même son dîner, son café, le billard, et le reste.

Delvau, 1866 : v. n. Travailler, être ceci ou cela, — dans l’argot des bourgeois. Faire dans l’épicerie. Être épicier. Faire dans la banque. Travailler chez un banquier.

Rigaud, 1881 : Dérober. — Faire le mouchoir, faire la montre. L’expression date de loin. M. Ch. Nisard l’a relevée dans Apulée.

Vous êtes de ces discrets voleurs, bons pour les filouteries domestiques, qui se glissent dans les taudis des vieilles femmes pour faire quelque méchante loque. (Scutariam facitis)

Rigaud, 1881 : Distribuer les cartes, — dans le jargon des joueurs de whist. — Jouer des consommations, soit aux cartes, soit au billard. Faire le café en vingt points, — dans le jargon des piliers de café.

Rigaud, 1881 : Exploiter, duper. — Faire faire, trahir. Il m’a fait faire, — dans le jargon des voleurs.

Rigaud, 1881 : Faire le commerce de ; être employé dans une branche quelconque du commerce. — Faire les huiles, les cafés, les cotons. Mot à mot : faire le commerce des huiles, des cotons, etc.

Rigaud, 1881 : Guillotiner, — dans le langage de l’exécuteur des hautes-œuvres.

M. Roch (le bourreau de Paris) se sert d’une expression très pittoresque pour définir son opération. Les criminels qu’il exécute, il les fait.

(Imbert.)

Rigaud, 1881 : Parcourir un quartier au point de vue de la clientèle, — dans l’argot des filles. Elles font le Boulevard, le Bois, les Champs-Élysées, comme les placières font la place.

Rigaud, 1881 : Séduire.

La puissante étreinte de la misère qui mordait au sang Valérie, le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot.

(Balzac, La Cousine Bette)

L’artiste qui, la veille, avait voulu faire madame Marneffe.

(Idem)

Faire une femme, c’est mot à mot : faire la conquête d’une femme.

Le temps de faire deux bébés que nous ramènerons souper ; j’ai le sac.

(Jean Rousseau, Paris-Dansant)

Quand une femme dit qu’elle a fait un homme, cela veut dire qu’elle fonde des espérances pécuniaires sur celui qu’elle a séduit, qu’elle a fait une affaire avec un homme. — Les bals publics sont des lieux où les femmes vont faire des hommes, mot à mot : le commerce des hommes.

Rigaud, 1881 : Tuer, — dans le jargon des bouchers : faire un bœuf, tuer un bœuf et le dépecer.

Rigaud, 1881 : Vaincre, terrasser, — dans l’argot des lutteurs.

Il ajouta qu’en se glorifiant d’avoir fait le Crâne-des-Crânes, certains saltimbanques en avaient menti.

(Cladel, Ompdrailles, Le Tombeau des lutteurs.)

Fustier, 1889 : Arrêter. Argot des voleurs. Être fait, être arrêté.

Le lendemain matin, il questionne la Lie-de-Vin… puis il part. Dans l’après-midi il était fait.

(Gil Blas, juin, 1886.)

La Rue, 1894 : Exploiter, duper. Arrêter. Jouer. Trahir. Séduire : faire une femme, faire un homme. Raccrocher. Dérober. Tuer. Vaincre, terrasser. Guillotiner.

Virmaître, 1894 : Les bouchers font un animal à l’abattoir. Faire : tuer, voler. Faire quelqu’un : le lever. Faire : synonyme de fabriquer (Argot du peuple et des voleurs).

France, 1907 : Exploiter.

Elles faisaient les bains de mer et les villes d’eaux, émigrant suivant la saison, comme les bohémiens, comme les hirondelles, des falaises grises de la Manche qu’un gazon plat encapuchonne aux côtes méditerranéennes où la blancheur luit dans l’azur.

(Paul Arène)

France, 1907 : Voler.

Deux filous causent de la future Exposition :
— C’est une bonne affaire pour nous… Ça fournit des occupations…
— Qu’est-ce que tu y faisais en 1869 ?
— Les montres.

(Le Journal)

Il lançait de vastes affaires sur le marché, comme la Caisse d’Algérie, et il ne dédaignait pas de vulgaires filouteries. Ses opérations se trouvèrent ainsi embrasser tous les cercles de la vie de Paris. Il ne dédaignait aucun coup à tenter. Il faisait le million aux riches gogos et le porte-monnaie aux passants.

(Edmond Lepelletier)

Un monsieur, très pressé, court dans la rue.
Un quidam le rejoint, lui frappe sur l’épaule et lui demande impérieusement :
— Où allez-vous ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? répond le monsieur furieux.
— Ça me fait beaucoup… on vient de me voler !
— Et vous m’accusez ?
— Oui.
— C’est trop fort !
— N’essayez pas de m’en imposer.
— Mais fouillez-moi, espèce de crétin !
Le quidam fouille le monsieur, et se retire en présentant de plates excuses.
Quand Le monsieur se fouille à son tour, il s’aperçoit qu’on lui a fait sa montre et son porte-monnaie.

(Gil Blas)

À la correctionnelle :
— Alors, dit familièrement le président au prévenu, vous vous vantez de faire la montre aves une remarquable dextérité ?
— Aussi bien que personne ici !
Puis il ajoute courtoisement :
— Soit dit sans vous offenser.

Faiseur

d’Hautel, 1808 : C’est du bon faiseur. Se dit d’un ouvrage ou d’une chose quelconque faite par main de maître.

Vidocq, 1837 : s. m. — [Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux Faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.]
Lorsqu’après avoir navigué long-temps sur une mer orageuse on est enfin arrivé au port, on éprouve le besoin du repos ; c’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Si tous les hommes ont ici-bas une mission à accomplir, je me suis acquitté de celle qui m’était imposée, et maintenant que je dois une honnête aisance à un travail de tous les jours et de tous les instans, je veux me reposer. Mais avant de rentrer dans l’obscurité, obscurité que des circonstances malheureuses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il me sera sans doute permis d’adresser quelques paroles à ceux qui se sont occupés ou qui s’occupent encore de moi. Je ne suis pas un grand homme ; je ne me suis (style de biographe) illustré ni par mes vertus, ni par mes crimes, et cependant peu de noms sont plus connus que le mien. Je ne me plaindrais pas si les chansonniers qui m’ont chansonné, si les dramaturges qui m’ont mis en pièce, si les romanciers qui ont esquissé mon portrait m’avaient chansonné, mis en pièce, ou esquissé tel que je suis : il faut que tout le monde vive, et, par le temps qui court, les champs de l’imagination sont si arides qu’il doit être permis à tous ceux dont le métier est d’écrire, et qui peuvent à ce métier

Gâter impunément de l’encre et du papier,

de glaner dans la vie réelle ; mais ces Messieurs se sont traînés à la remorque de mes calomniateurs, voilà ce que je blâme et ce qui assurément est blâmable.
La calomnie ne ménage personne, et, plus que tout autre, j’ai servi de but à ses atteintes. Par la nature de l’emploi que j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison de mes relations antérieures, il y avait entre moi et ceux que j’étais chargé de poursuivre, une lutte opiniâtre et continuelle ; beaucoup d’hommes avaient donc un intérêt direct à me nuire, et comme mes adversaires n’étaient pas de ceux qui ne combattent qu’avec des armes courtoises, ils se dirent : « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose. Traînons dans la boue celui qui nous fait la guerre, lorsque cela sera fait nous paraîtrons peut-être moins méprisables. » Je dois le reconnaître, mes adversaires ne réussirent pas complètement. L’on n’estime, au moment où nous sommes arrivés, ni les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à l’esprit moutonnier des habitans de la capitale, le cercle de mes calomniateurs s’est agrandi, les gens désintéressés se sont mis de la partie ; ce qui d’abord n’était qu’un bruit sourd est devenu un crescendo général, et, à l’heure qu’il est, je suis (s’il faut croire ceux qui ne me connaissent pas) un être exceptionnel, une anomalie, un Croquemitaine, tout ce qu’il est possible d’imaginer ; je possède le don des langues et l’anneau de Gygès ; je puis, nouveau Prothée, prendre la forme qui me convient ; je suis le héros de mille contes ridicules. De braves gens qui me connaissaient parfaitement sont venus me raconter mon histoire, dans laquelle presque toujours le plus beau rôle n’était pas le mien. Mon infortune, si infortune il y a, ne me cause pas un bien vif chagrin : je ne suis pas le premier homme qu’un caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
Plus d’une fois cependant, durant le cours de ma carrière, les préjugés sont venus me barrer le chemin ; mais c’est surtout depuis que j’ai fondé l’établissement que je dirige aujourd’hui que j’ai été à même d’apprécier leur funeste influence. Combien d’individus ont perdu des sommes plus ou moins fortes parce que préalablement ils ne sont pas venus me demander quelques conseils ! Et pourquoi ne sont-ils pas venus ? Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes bureaux : Vidocq ! Beaucoup cependant ont franchi le rocher de Leucade, et maintenant ils passent tête levée devant l’huis du pâtissier, aussi n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
Deux faits résultent de ce qui vient d’être dit : je suis calomnié par les fripons, en bien ! je les invite à citer, appuyé de preuves convenables, un acte d’improbité, d’indélicatesse, commis par moi ; qu’ils interrogent leurs souvenirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée, et qu’ils viennent me dire : « Vous avez fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bravade, c’est un défi fait publiquement, à haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne veulent pas que leurs paroles perdent toute leur valeur, ils ne peuvent se dispenser de répondre.
Les ignorans échos ordinaires de ce qu’ils entendent dire ne me ménagent guère. Eh bien ! que ces derniers interrogent ceux qui, depuis plusieurs années, se sont trouvés en relation avec moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient fait cela ils suspendent leur jugement. Je crois ne leur demander que ce que j’ai le droit d’exiger.
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la haine ou seulement le blâme de mes concitoyens ? Je n’ai jamais été l’homme du pouvoir ; je ne me suis jamais mêlé que de police de sûreté ; chargé de veiller à la conservation des intérêts sociaux et à la sécurité publique, on m’a toujours trouvé éveillé à l’heure du danger ; payé par la société, j’ai plus d’une fois risqué ma vie à son service. Après avoir quitté l’administration, j’ai fondé et constamment dirigé un établissement qui a rendu au commerce et à l’industrie d’éminents services. Voilà ce que j’ai fait ! Maintenant, que les hommes honnêtes et éclairés me jugent ; ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire, sont mes pairs.
Il me reste maintenant à parler des Faiseurs, du Bureau de renseignemens, et du projet que je viens soumettre à l’appréciation de Messieurs les commerçans et industriels.
Je ne sais pour quelles raisons les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, comme on voudra les nommer, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue tel individu dont la profession n’est un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune l’or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l’on honni, l’on conspue, l’on vilipende celui qui a dérobé un objet de peu de valeur à l’étalage d’une boutique ; c’est sans doute parce que les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des Martyrs, que l’on agit ainsi ; c’est sans doute aussi parce que, braves gens que nous sommes, nous avons contracté la louable habitude de ne jamais regarder que la surface de ce que nous voyons. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs, sont cependant plus dangereux et plus coupables que tous les autres : plus dangereux, parce qu’ils se cachent pour blesser, et échappent presque toujours aux lois répressives du pays ; plus coupables, parce que la plupart d’entre eux, hommes instruits et doués d’une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu’au travail ce qu’ils demandent à la fraude et à l’indélicatesse.
C’est presque toujours la nécessité qui conduit la main du voleur qui débute dans la carrière ; et, souvent, lorsque cette nécessité n’est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les Faiseurs, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de famille qui ont dissipé follement une fortune péniblement acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie faishionable et aux habitudes de luxe qu’ils avaient contractées. Ils ne se corrigent jamais, par la raison toute simple qu’ils peuvent facilement et presqu’impunément exercer leur pitoyable industrie.
Ils savent si bien cela, que lorsque j’étais encore chef de la police de la sûreté, les grands hommes de la corporation me défiaient souvent de déjouer leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être utile à mes concitoyens, l’envie d’essayer mes forces contre eux a-t-elle été une des raisons qui m’ont déterminé à fonder le bureau de renseignemens.
« C’est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d’un établissement spécial, ayant pour but de lui procurer des renseignemens sur les prétendus négocians, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à l’aide des qualifications de banquiers, négocians et commissionnaires, usurpent la confiance publique, et font journellement des dupes parmi les véritables commerçans.
Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières, élèvent à vingt mille le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu’il y ait quelque exagération dans ce calcul… » Les quelques lignes qui précédent commençaient le prospectus que je publiais lors de l’ouverture de mon établissement, et, comme on le voit, j’étais disposé à taxer d’exagération les écrivains qui élevaient à vingt mille le chiffre des industriels ; mais, maintenant, je suis forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin d’être exagéré, n’est que rigoureusement exact. Oui, vingt mille individus vivent, et vivent bien, aux dépens du commerce et de l’industrie. (Que ceux qui ne pourront ou ne voudront pas me croire, viennent me visiter, il ne me sera pas difficile de les convaincre.) Que l’on me permette donc de recommencer sur cette base nouvelle les calculs de mon prospectus. Nous fixons à 10 francs par jour la dépense de chaque individu, ce qui produit pour vingt mille :

Par jour. . . . . 200,000.
Par mois. . . .6,000,000.
Par an . . . . .70,200,000.

C’est donc un impôt annuel de 70,200,000 fr. que le commerce paie à ces Messieurs (et cette fois, je veux bien ne point parler des commissions qui sont allouées aux entremetteurs d’affaires, de la différence entre le prix d’achat et celui de vente.) L’œuvre de celui qui a diminué d’un tiers au moins ce chiffre énorme est-elle une œuvre sans valeur ? Je laisse aux hommes impartiaux et désintéressés le soin de répondre à cette question.
Je ne dois pas le cacher, mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent bien incertains ; tant de fripons avaient ouvert leur sac devant moi, que je croyais tout savoir : Errare hunanum est ! Pauvre homme que j’étais ! J’ai plus appris depuis trois ans que mon établissement existe, que pendant tout le temps que j’ai dirigé la police de sûreté. S’il voulait s’en donner la peine, le Vidocq d’aujoud’hui pourrait ajouter de nombreux chapitres au livre des Ruses des Escrocs et Filous, et jouer par dessous la jambe celui d’autrefois.
Les succès éclatans qui ont couronné mon entreprise, et m’ont engagé à marcher sans cesse vers le but que je voulais atteindre, malgré les clameurs des envieux et des sots, ont donné naissance à je ne sais combien d’agences, copies informes de ce que j’avais fait : Phare, Tocsin, Éclaireur, Gazette de Renseignemens, etc., etc. Il ne m’appartient pas de juger les intentions des personnes qui ont dirigé, ou qui dirigent encore ces divers établissemens, mais je puis constater ce qui n’est ignoré de personne ; le Phare est allé s’éteindre à Sainte-Pélagie, ses directeurs viennent d’être condamnés à une année d’emprisonnement, comme coupables d’escroquerie. Les affiches qui ont été placées à chaque coin de rue, ont permis à tout le monde d’apprécier à sa juste valeur le personnel des autres établissemens.
Pour qu’un établissement comme le Bureau de Renseignemens soit utile, il faut qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des tiers seraient gravement compromis ; un renseignement fourni trop tard pouvant faire manquer, au négociant qui l’a demandé, une affaire avantageuse. Si les chefs de l’établissement ne possèdent pas toutes les qualités qui constituent l’honnête homme, rien ne leur est plus facile que de s’entendre avec les Faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient que de bons renseignemens. Cela, au reste, s’est déjà fait ; les affiches dont je parlais il n’y a qu’un instant le prouvent.
Pour éviter que de pareils abus ne se renouvellent, pour que les Escrocs ne puissent pas, lorsque je ne serai plus là pour m’opposer à leurs desseins, faire de nouvelles dupes, je donne mon établissement au commerce. Et, que l’on ne croie pas que c’est un présent de peu d’importance : j’ai, par jour, 100 francs au moins de frais à faire, ce qui forme un total annuel de 36,500 francs ; et, cependant, quoique je n’exige de mes abonnés et cliens que des rétributions modérées, basées sur l’importance des affaires qui me sont confiées, il me rapporte quinze à vingt mille francs par année de bénéfice net.
Et, néanmoins, je le répète, je ne demande rien, absolument rien ; je ne vends pas mon baume, je le donne, et cela, pour éviter que les Faiseurs, qui attendent avec impatience l’heure de ma retraite, ne puissent s’entendre avec les directeurs des agences qui seront alors simultanément établies.
Il a certes fallu que les services rendus par moi parlent bien haut, pour que, malgré les obstacles que j’ai dû surmonter, et les préjugés que j’ai eu à vaincre, je puisse, après seulement trois années d’exercice, avoir inscrit, sur mes registres d’abonnement, les noms de près de trois mille négocians recommandables de Paris, des départemens et de l’Étranger. Il n’est venu, cependant, que ceux qui étaient forcés par la plus impérieuse nécessité ; et, je dois en convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à prévenir. Tels qui sont venus m’apprendre qu’ils avaient été dépouillés par tel ou tel Faiseur, dont le nom, depuis long-temps, était écrit sur mes tablettes, n’auraient pas échangé leurs marchandises ou leur argent contre des billets sans valeur, si, préalablement, ils étaient venus puiser des renseignemens à l’agence Vidocq.
Pour atteindre le but que je m’étais proposé, il fallait aussi vaincre cette défiance que des gens si souvent trompés, non-seulement par les Faiseurs, mais encore par ceux qui se proposent comme devant déjouer les ruses de ces derniers, doivent nécessairement avoir. Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai mon entreprise, fait une assez pénible étude de la vie pour ne point me laisser épouvanter par les obstacles ; je savais que la droiture et l’activité doivent, à la longue, ouvrir tous les chemins. Je commençai donc, et mes espérances ne furent pas déçues ; j’ai réussi, du moins en partie.
A l’heure où nous sommes arrivés, je suis assez fort pour défier les Faiseurs les plus adroits et les plus intrépides de parvenir à escroquer un de mes cliens. Mais, le bien général n’a pas encore été fait ; il ne m’a pas été possible de faire seul ce que plusieurs auraient pu facilement faire. Aussi, il y a tout lieu de croire que les résultats seront plus grands et plus sensibles lorsque le Bureau de Renseignemens sera dirigé par le commerce, dont il sera la propriété.
Et cela est facile à concevoir, les préjugés alors n’arrêteront plus personne, et tous les jours on verra s’augmenter le nombre des abonnés ; car, quel est le négociant, quelque minime que soit son commerce, qui ne voudra pas acquérir, moyennant 20 francs par année, la faculté de pouvoir n’opérer qu’avec sécurité. Mais pourra-t-il compter sur cette sécurité qu’il aura payée, peu de chose, il est vrai, mais que, pourtant, il aura le droit d’exiger ? sans nul doute.
Le nombre des abonnés étant plus grand, beaucoup plus de Faiseurs seront démasqués ; car, il n’est pas présumable que les abonnés chercheront à cacher aux administrateurs le nom des individus par lesquels ils auraient été trompés. Tous les renseignemens propres à guider le commerce dans ses opérations, pourront donc être puisés à la même source, sans perte de temps, sans dérangement, ce qui est déjà quelque chose.
Mais on n’aurait pas atteint le but que l’on se propose, si l’on se bornait seulement à mettre dans l’impossibité de nuire les Faiseurs déjà connus, il faut que ceux qui se présenteraient avec un nom vierge encore, mais dont les intentions ne seraient pas pures, soient démasqués avant même d’avoir pu mal faire.
On ne se présente pas habituellement dans une maison pour y demander un crédit plus ou moins étendu, sans indiquer quelques-unes de ses relations. Celui qui veut acquérir la confiance d’un individu, qu’il se réserve de tromper plus tard, tient à ne point paraître tomber du ciel. Eh bien ! la nature de leurs relations donnera la valeur des hommes nouveaux, et ces diagnostics, s’ils trompent, tromperont rarement. Les chevaliers d’industrie, les Faiseurs, les escrocs forment une longue chaîne dont tous les anneaux se tiennent ; celui qui en connaît un, les connaîtra bientôt tous, s’il est doué d’une certaine perspicacité, et si le temps de monter à la source ne lui manque pas. Il ne faut, pour acquérir cette connaissance, que procéder par analogie et avec patience.
Si ma proposition est acceptée, on ne verra plus, à la honte du siècle, des hommes placés sur les premiers degrés de l’échelle sociale, et qui possèdent une fortune indépendante, servir de compères à des escrocs connus, partager les dépouilles opimes d’un malheureux négociant, et se retirer, lorsqu’arrivent les jours d’échéance, derrière un rideau que, jusques à présent, personne encore n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront craindre de voir leur nom cloué au pilori de l’opinion publique, ils se retireront, et les Faiseurs auront perdu leurs premiers élémens de succès.
Les Faiseurs, chassés de Paris, exploiteront les départemens et les pays étrangers ? Mais, rien n’empêche que la correspondance déjà fort étendue du Bureau de Renseignemens ne reçoive encore de l’extension, et que ce qui aura été fait pour Paris ne soit fait pour les départemens et l’Étranger. Cela sera plus difficile, sans doute, mais non pas impossible.
En un mot, j’ai la ferme conviction, et cette conviction est basée sur une expérience de plusieurs années, que le Bureau de Renseignemens établi sur une vaste échelle, et placé sous le patronage d’hommes connus et honorables, est destiné à devenir la sauve-garde du commerce et de l’industrie, et doit anéantir à jamais les sangsues qui pompent sa substance.
Je me chargerai avec plaisir de la première organisation ; et, maintenant que le navire est en pleine mer, qu’il n’y a plus qu’à marcher sur une route tracée, il ne sera pas difficile de trouver des hommes intelligents et très-capables de conduire cette machine dont le mécanisme est peu compliqué. Un comité spécial, composé des plus notables abonnés, pourrait, au besoin, être chargé de surveiller la gestion des administrateurs qui seraient choisis. Envisagée sous le rapport des bénéfices qu’elle peut produire, l’opération que je propose ne perd rien de son importance. C’est ce qu’il me serait facile de prouver par des chiffres, si des chiffres étaient du domaine de ce livre.
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai l’espérance que ma voix ne sera pas étouffée avant de s’être fait entendre ; j’ai trop franchement expliqué mes intentions pour qu’il soit possible de croire que l’intérêt est ici le mobile qui me fait agir.
Je ne me serais pas, il y a quelque temps, exprimé avec autant d’assurance ; mais, maintenant que l’expérience m’a instruit, je puis, je le répète, défier le premier Faiseur venu, de tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je acquis le droit de m’étonner que tout ce qu’il y a en France d’honorables négocians ne soit pas encore abonné.
Depuis que j’exerce, les Faiseurs ont perdu le principal de leurs élémens de succès, c’est-à-dire l’audace qui les caractérisait ; mon nom est devenu pour eux la tête de Méduse, et peut-ètre qu’il suffirait, pour être constamment à l’abri de leurs tentatives et de leurs atteintes, de placer, dans le lieu le plus apparent de son domicile, une plaque à-peu-près semblable à celles des compagnies d’assurances contre l’incendie, sur laquelle on lirait ces mots : Vidocq ! Assurance contre les Faiseurs, seraient écrits en gros caractères.
Cette plaque, j’en ai l’intime conviction, éloignerait les Faiseurs des magasins dans lesquels elle serait placée. Le négociant ne serait plus exposé à se laisser séduire par les manières obséquieuses des Faiseurs ; il ne serait plus obligé de consacrer souvent trois ou quatre heures de son temps à faire inutilement l’article.
Cette plaque, je le répète, éloignerait les Faiseurs. Je ne prétends pas dire, cependant, qu’elle les éloignerait tous ; mais, dans tous les cas, le négociant devrait toujours prendre des renseignemens. Il résulterait donc de l’apposition de cette plaque au moins une économie de temps qui suffirait seule pour indemniser le négociant abonné de la modique somme payée par lui.
Les Faiseurs peuvent être divisés en deux classes : la première n’est composée que des hommes capables de la corporation, qui opèrent en grand ; la seconde se compose de ces pauvres diables que vous avez sans doute remarqués dans l’allée du Palais-Royal qui fait face au café de Foi. Le Palais-Royal est, en effet, le lieu de réunion des Faiseurs du dernier étage. À chaque renouvellement d’année, à l’époque où les arbres revêtent leur parure printanière, on les voit reparaître sur l’horizon, pâles et décharnés, les yeux ternes et vitreux, cassés, quoiques jeunes encore, toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne font que peu ou point d’affaires, leur unique métier est de vendre leur signature à leurs confrères de la haute.
Les Faiseurs de la haute sont les plus dangereux, aussi, je ne m’occuperai que d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y avait à en dire.
Tous les habitans de Paris ont entendu parler de la maison H… et Compagnie, qui fut établie dans le courant de l’année 1834, rue de la Chaussée d’Antin, n° 11. L’établissement de cette maison, qui se chargeait de toutes les opérations possibles, consignations, expéditions, escompte et encaissement, exposition permanente d’objets d’art et d’industrie, causa dans le monde commercial une vive sensation. Jamais entreprise n’avait, disait-on, présenté autant d’éléments de succès. La Société française et américaine publiait un journal, ordonnait des fêtes charmantes, dont M. le marquis de B… faisait les honneurs avec une urbanité tout-à-fait aristocratique. Il n’en fallait pas davantage, le revers de la médaille n’étant pas connu, pour jeter de la poudre aux yeux des plus clairvoyants. H…, comme on l’apprit trop tard, n’était que le prête-nom de R…, Faiseur des plus adroits, précédemment reconnu coupable de banqueroute frauduleuse, et, comme tel, condamné à douze années de travaux forcés.
Après avoir fait un grand nombre de dupes, R… et consorts disparurent, et l’on n’entendit plus parler d’eux.
Peu de temps après la déconfiture de la maison H… et Compagnie, une maison de banque fut établie à Boulogne-sur-Mer, sous la raison sociale Duhaim Père et Compagnie. Des circulaires et des tarifs et conditions de recouvremens furent adressés à tous les banquiers de la France. Quelques-uns s’empressèrent d’accepter les propositions avantageuses de la maison Duhaim Père et Compagnie, et mal leur en advint. Lorsqu’ils furent bien convaincus de leur malheur, ils vinrent me consulter. La contexture des pièces, et l’écriture des billets qu’ils me remirent entre les mains, me suffit pour reconnaître que le prétendu Duhaim père n’était autre que R... Je me mis en campagne, et bientôt un individu qui avait pu se soustraire aux recherches de toutes les polices de France, fut découvert par moi, et mis entre les mains de la justice. L’instruction de son procès se poursuit maintenant à Boulogne-sur-Mer.
R… est, sans contredit, le plus adroit de tous les Faiseurs, ses capacités financières sont incontestables, et cela est si vrai que, nonobstant ses fâcheux antécédens, plusieurs maisons de l’Angleterre, où il avait exercé long-temps, qui désiraient se l’attacher, lui firent, à diverses reprises, des offres très-brillantes. R… est maintenant pour long-temps dans l’impossibilité de nuire, mais il ne faut pas pour cela que les commerçans dorment sur leurs deux oreilles, R… a laissé de dignes émules ; je les nommerais si cela pouvait servir à quelque chose, mais ces Messieurs savent, suivant leurs besoins, changer de nom aussi souvent que de domicile.
Les Faiseurs qui marchent sur les traces de R… procèdent à-peu-près de cette manière :
Ils louent dans un quartier commerçant un vaste local qu’ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défians, leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allans et venans peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne. Des ballots de marchandises, qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde, sont placés de manière à être vus ; souvent aussi des individus chargés de sacoches d’argent viennent verser des fonds à la nouvelle maison de banque. C’est un moyen adroit d’acquérir dans le quartier cette confiance qui ne s’accorde qu’à celui qui possède.
Après quelques jours d’établissement la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation ; c’est principalement aux nouveaux négocians qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux qui n’ont pas encore acquis de l’expérience à leurs dépens seront plus faciles à tromper que tous les autres. Au reste, jamais le nombre des lettres ou circulaires à expédier n’épouvante un de ces banquiers improvisés. On en cite un qui mit le même jour six cent lettres à la poste.
En réponse aux offres de service du Faiseur banquier, on lui adresse des valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en retourne sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers, aussi bien que les premiers, sont payés à l’échéance par des compères apostés dans la ville où ils sont indiqués payables, des noms inconnus acquièrent une certaine valeur dans le monde commercial, ce qui doit faciliter les opérations que le Faiseur prémédite.
Le Faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d’argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondans.
Les Faiseurs ne négligent rien pour acquérir la confiance de leurs correspondans ; ainsi, par exemple, un des effets qu’ils auront mis en circulation ne sera pas payé, et l’on se présentera chez eux pour en opérer le recouvrement, alors ils n’auront peut-être pas de fonds pour faire honneur à ce remboursement imprévu, mais ils donneront un bon sur des banquiers famés qui s’empresseront de payer pour eux, par la raison toute simple que préalablement des fonds auront été déposés chez eux à cet effet.
Lorsque le Faiseur-Banquier a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et en échange il retourne des billets de bricole tirés souvent sur des êtres imaginaires ou sur des individus qui jamais n’ont entendu parler de lui.
L’unique industrie d’autres Faiseurs est d’acheter des marchandises à crédit. Pour ne point trop allonger cet article, j’ai transporté les détails qui les concernent à l’article Philibert.

Halbert, 1849 : Commerçant.

Larchey, 1865 : « On entend par faiseur l’homme qui crée trop, qui tente cent affaires sans en réussir une seule, et rend souvent la confiance publique victime de ses entraînements. En général, le faiseur n’est point un malhonnête homme ; la preuve en est facile à déduire ; c’est un homme de travail, d’activité et d’illusions ; il est plus dangereux que coupable, il se trompe le premier en trompant autrui. » — Léo Lespès. On connaît la pièce de Balzac, mercadet le faiseur. Son succès a été tel, qu’elle a doté le mot faiseur d’un synonyme nouveau. On dit un mercadet. — pour Vidocq, le faiseur n’est qu’un escroc et un chevalier d’industrie. — on dit aussi c’est un faiseur, d’un écrivain qui travaille plus pour son profit que pour sa gloire.

Delvau, 1866 : s. m. Type essentiellement parisien, à double face comme Janus, moitié escroc et moitié brasseur d’affaires, Mercadet en haut et Robert Macaire en bas, justiciable de la police correctionnelle ici et gibier de Clichy là — coquin quand il échoue, et seulement audacieux quand il réussit. Argot des bourgeois.

Rigaud, 1881 : Terme générique servant à qualifier tout commerçant qui brasse toutes sortes d’affaires, qui se jette à tort et à travers dans toutes sortes d’entreprises. — Exploiteur, banquiste raffiné. Le vrai faiseur trompe en général tout le monde ; il fait argent de tout ; un jour il est à la tête du pavage en guttapercha, le lendemain il a obtenu la concession des chemins de fer sous-marins ou celles des mines de pains à cacheter. Les gogos sont les vaches laitières des faiseurs. Dans la finance, ils sont les saltimbanques de la banque. Ils font des affaires comme au besoin ils feraient le mouchoir. Il existe des faiseurs dans tous les métiers qui touchent au commerce, à l’art, à l’industrie, à la finance.

Il a été dernièrement commandé à Lélioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui.

(H. Murger, Lettres)

On a l’exemple de faiseurs parvenus à la fortune, à une très grande fortune : décorés, administrateurs de chemin de fer, députés, plusieurs fois millionnaires. Féroce alors pour ses anciens confrères, le faiseur les traite comme Je sous-officier qui a obtenu l’épaulette traite le soldat, comme traite ses servantes la domestique qui a épousé son maître.

La Rue, 1894 : Exploiteur. Escroc.

Hayard, 1907 : Escroc.

France, 1907 : Chevalier d’industrie, banquiste, brasseur d’affaires plus ou moins louches, Alfred Delvau dit que le faiseur est un type essentiellement parisien ; il est certain que Paris est la ville du monde qui contient le plus de faiseurs. Le mot n’est pas moderne. Le général Rapp, dans ses Mémoires, le met dans la bouche de Napoléon :

Il travaillait avec Berthier. Je lui appris les succès du grand-duc et la déroute de Tauenzien.
— Tauenzien ! reprit Napoléon, un des faiseurs prussiens ! C’était bien la peine de tant pousser à la guerre !

Fifrelin

Delvau, 1866 : s. m. Monnaie imaginaire fabriquée par le peuple et valant pour lui cent fois moins que rien.

La Rue, 1894 : Presque rien. Valeur presque nulle. Signifie aussi soldat.

France, 1907 : Rien ou à peu près. Diminutif de fifre. Valeur presque nulle. « Monnaie imaginaire, dit Delvau, fabriquée par le peuple et valant pour lui cent fois moins que rien. »

Combien de gommeux, après s’être fait rincer dans les cercles jusqu’à leur dernier fifrelin, ne seraient pas enchantés d’être capables d’entrer comme ouvriers chez un cordonnier ou chez un zingueur au lieu d’en être réduits à se brûler la cervelle faute d’être bons à autre chose ?

(Grimsel, Gil Blas)

Gentilhomme de parage

France, 1907 : Fils d’un père noble, pouvant être fait chevalier, tandis que le fils d’une mère noble et d’un père roturier ne pouvait aspirer à la chevalerie, tout en étant gentilhomme.

Gilles (faire)

France, 1907 : S’enfuir précipitamment. Cette expression n’est plus guère usitée que dans le Midi : nous la donnons à titre de curiosité. S’il faut s’en rapporter au Moyen de parvenir, elle viendrait de ce qu’un certain Gilles, seigneur du Languedoc, s’enfuit pour ne pas être contraint à prendre la couronne qu’on lui offrait. On le canonisa pour ce fait.

Mais avant que passer outre, dit de bonhomme Scaliger, pourquoy est-ce que, quand quelqu’un s’en est enfui, on dit « Il a fait Gilles ! » — C’est pour ce que saint Gilles s’enfuit de son pays, et se cacha de peur d’être faít roi.

Je prens, sans balancer, ce que j’avois d’argent
De papiers, de bijoux et d’un soin diligent,
Tous quatre, de Thémis aprehendans les pates,
Sans bruit, nous faisons Gilles avec nos Dieux pénates.

(Nicolas R. de Grandval, Le Vice puni)

Jupin leur fit prendre le saut,
Et contraignit de faire Gille
Le grand Typhon jusqu’en Sicile.

(Scarron, Virgile travesti)

On attribuait à ce saint modeste le pouvoir de guérir les cancers ; aussi désignait-on cette horrible maladie sous le nom de mal Saint-Gilles.

Globe (s’être fait arrondir le)

Rigaud, 1881 : Être enceinte, — dans le jargon des voyous.

On s’a fait arrondir el’globe,
On a sa p’tit’ batte, à ce que je vois…
Eh ! ben, ça prouv’ qu’on est pas de bois.

(La Muse à Bibi, Nocturne)

Grinchir

Ansiaume, 1821 : Voler.

Il ne veut grinchir que dans les entonnes, pour moi niberg.

Bras-de-Fer, 1829 : Voler, prendre.

Vidocq, 1837 : v. a. — Voler. J’ai réuni dans cet article quelques détails sur divers genres de vols. Quelques-uns se commettent encore tous les jours ; d’autres n’ont été commis que par ceux qui les ont inventés.
Grinchir au boulon. Le Grinchissage au Boulon a été inventé, dit-on, par un individu dont les antécedens sont bien connus, et qui a pour la pêche une passion pour le moins aussi grande que celle de certain député juste-milieu. Au reste, si l’individu dont je parle n’est pas l’inventeur du Grinchissage au Boulon, il a du moins excellé dans sa pratique, comme il excella par la suite dans la pratique des vols à la Tire et au Bonjour.
Pour Grinchir au Boulon, il ne s’agit que de passer par l’un des trous pratiqués dans la devanture des boutiques, pour donner passage aux boulons qui servent à les fermer, un fil de fer ou de laiton, terminé par un crochet qui sert à saisir l’extrémité d’une pièce de dentelle qu’on amène ainsi à l’extérieur avec une grande facilité.
Il ne s’agirait, pour se mettre à l’abri de ce genre de vol, que de boucher à l’intérieur l’entrée des boulons par de petites plaques de fer.
Grinchir à la cire. Un ou plusieurs individus se rendent chez un restaurateur, déjeunent ou dînent, et s’emparent d’une ou de plusieurs pièces d’argenterie qu’ils collent sous la table au moyen d’un emplâtre de cire ou de poix. Si le maître de l’établissement s’aperçoit du vol qui vient d’être commis à son préjudice, les coupables n’ont rien à craindre, quand bien même ils seraient fouillés. Il est inutile de dire qu’un compère vient quelques instans après leur départ, enlever les pièces d’argenterie.
Le Grinchissage à la Cire fut inventé, il y a vingt années environ, par une jeune et jolie personne, qui le pratiquait de concert avec sa mère, qui était chargée de venir prendre l’argenterie. Ces deux femmes exercèrent paisiblement pendant deux ans ; mais enfin elles subirent le sort de tous les voleurs : elles furent arrêtées et condamnées. Elles confessèrent, durant l’instruction de leur procès, deux cent trente-six vols de cette nature.
Grinchir à la limonade. Un individu dont la tournure est celle d’un domestique, se présente chez un limonadier, auquel il commande dix, douze, ou même quinze demi-tasses pour Monsieur un tel, qui demeure toujours dans la même rue que le limonadier auquel il s’adresse, mais à l’extrémité opposée. Cela fait, il prend les devans et va se poster sur la porte de livraison dont il a indiqué le numéro, et, lorsqu’il voit venir le garçon, il va au-devant de lui, prend la corbeille qu’il porte, et le prie d’aller chercher de l’eau-de-vie qu’il a oublié de commander. Le garçon, sans défiance, abandonne sa corbeille, et s’empresse d’aller chercher ce qu’on lui demande. Ce n’est que lorsqu’il arrive avec le flacon d’eau-de-vie qu’il apprend, du portier de la maison indiquée, qu’il vient d’être la victime d’un audacieux voleur.
Les traiteurs qui envoient de l’argenterie en ville sont aussi très-souvent victimes des Grinchisseurs à la Limonade. Il ne faudrait cependant, pour éviter leurs pièges, que monter toujours dans les lieux indiqués les objets demandés, et de prendre, auprès du concierge de la maison, des renseignemens minutieux.
Cette dernière précaution surtout ne devrait jamais être négligée. Souvent des intrigans louent un appartement, le font garnir de meubles appartenant à un tapissier. Ils se font ensuite apporter une ou deux fois à dîner par le restaurateur voisin, puis enfin une troisième. Mais alors le nombre des convives est plus considérable, et, pour ne point donner naissance aux soupçons, celui des Grinchisseurs qui joue le rôle de l’Amphytrion a soin de demander un garçon pour aider son domestique à servir les convives. Le dîner fini, le domestique, qui est une des principales chevilles du complot, prépare l’argenterie et disparaît avec elle au moment convenu. Pendant ce temps les maîtres passent au salon pour prendre le café, et y amusent le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns après les autres, trouvé le moyen de s’évader.
Grinchir à la desserte. Le Grinchissage à la Desserte n’est guère pratiqué qu’à Paris. Un individu, vêtu d’un costume de cuisinier, le casque à mèche en tête et le tranche-lard au côté, qui connaît parfaitement la situation de la cuisine et celle de la salle à manger de la maison dans laquelle il veut voler, s’y introduit à l’heure du dîner, et s’il peut arriver dans la salle à manger avant d’avoir été remarqué, il enlève avec dextérité toute l’argenterie que les domestiques ont laissée en évidence, et trouve le moyen de disparaître sans laisser d’autres traces de son passage que le vol qu’il a commis.
Qu’on se figure, s’il est possible, la surprise extrême du maître de logis ; il veut servir le potage et ne trouve point la cuillère, c’est un oubli de la servante ; il la sonne, elle vient, et après bien des pourparlers on trouve le mot de l’énigme.
Ces vols étaient jadis beaucoup plus fréquens qu’aujourd’hui, par la raison toute simple que les plus fameux Grinchisseurs à la Desserte se sont retirés des affaires, et se sont, je crois, amendés ; l’un s’est fait usurier, et l’autre amateur de tableaux.
Grinchir au voisin. Quoique ce vol ne soit pas de création nouvelle, il se commet encore presque tous les jours, et il n’y a pas bien long-temps que la Gazette des Tribunaux entretenait ses lecteurs d’un Grinchissage au Voisin, dont un horloger de la rue Saint-Honoré venait d’être la victime. Un homme vêtu en voisin, c’est-à-dire, suivant la circonstance, enveloppé d’une robe de chambre, ou seulement couvert d’une petite veste, entre chez un horloger et lui demande une montre de prix, qu’il veut, dit-il, donner à sa femme ou à son neveu ; mais, avant d’en faire l’emplette, il désire la montrer à la personne à laquelle elle est destinée. Il prend la montre qu’il a choisie et prie l’horloger de le faire accompagner par quelqu’un auquel il remettra le prix du bijou, si, comme il n’en doute pas, il se détermine à en faire l’acquisition. Il sort, accompagné du commis de l’horloger, et après tout au plus cinq minutes de marche, ils arrivent tous deux devant la porte cochère d’une maison de belle apparence ; le voleur frappe, et la porte est ouverte. « Donnez vous la peine d’entrer, dit-il au commis de l’horloger. — Après-vous, Monsieur, répond celui-ci. — Entrez, je vous en prie, je suis chez moi. — C’est pour vous obéir, » dit enfin le commis qui se détermine à passer le premier ; à peine est-il entré que le voleur tire la porte et se sauve, et lorsque le commis a donné au concierge de la maison dans laquelle il se trouve, les explications propres à justifier sa présence, explications que celui-ci exige avant de se déterminer à tirer le cordon, le voleur est déjà depuis long-temps à l’abri de toute atteinte.
Grinchir aux deux Lourdes. Un individu dont la tournure et les manières indiquent un homme de bonne compagnie, arrive en poste dans une ville, et prend le plus bel appartement du meilleur hôtel ; il est suivi d’un valet de chambre, et aussitôt son arrivée il a fait arrêter un domestique de louage ; ce noble personnage qui mène le train d’un millionnaire, daigne à peine parler aux hôteliers ; il laisse à son valet de chambre le soin de régler et de payer sa dépense ; mais ce dernier, qui n’additionne jamais les mémoires qu’il acquitte, et qui ne prononce jamais le nom de son maître sans ôter son chapeau, remplit de cette commission à la satisfaction générale. Les voies ainsi préparées, l’étranger fait demander un changeur, qui se rend avec empressement à ses ordres, et auquel il montre une certaine quantité de rouleaux qui contiennent des pièces d’or étrangères ; le changeur examine, pèse même les pièces que l’étranger veut échanger contre des pièces de 20 francs ; rien n’y manque, ni le poids, ni le titre ; le prix de change convenu, on prend jour et heure pour terminer. Lorsque le changeur arrive allèché par l’espoir d’un bénéfice considérable, Monsieur le reçoit dans sa chambre à coucher, assis devant un feu brillant, et enveloppé d’une ample robe de chambre ; le changeur exhibe ses pièce d’or ; les comptes faits, le fripon laisse la somme sur une table, et invite le changeur à passer dans son cabinet pour prendre les pièces étrangères qu’il doit recevoir ; durant le trajet de la chambre à coucher au cabinet, l’or du changeur est enlevé par le valet de chambre ; arrivé au cabinet avec le changeur, le noble personnage a oublié la clé de son secrétaire, il s’absente pour aller la chercher, mais au lieu de revenir, il sort par une seconde porte et va rejoindre son valet de chambre.
Ce n’est point toujours à des changeurs que s’adressent les Grinchisseurs aux deux lourdes. C’est ce que prouvera l’anecdote suivante.
Un individu arrive, en 1812 ou 1813, à Hambourg, son domestique ne parle, dans l’hôtel où son maître est descendu, que des millions qu’il possède et du mariage qu’il est sur le point de contracter, mariage qui doit, dit-il, augmenter encore les richesses de cet opulent personnage. La conduite du maître ne dément pas les discours du domestique, il paie exactement, et plus que généreusement ; l’or paraît ne rien lui coûter. Lorsque cet individu crut avoir inspiré une certaine confiance, il fit demander son hôte, et lorsque celui-ci se fut rendu à ses ordres, il lui dit qu’il désirait acheter plusieurs bijoux qu’il destinait à sa future ; mais, que, comme il ne connaissait personne à Hambourg, il le priait de vouloir bien lui indiquer le mieux assorti, le plus honnête des joailliers de la ville. Charmé de cette preuve de confiance, l’hôtelier s’empressa de faire ce que désirait son pensionnaire, et lui indiqua le sieur Abraham Levy. Le fripon alla trouver ce joaillier, et lui commanda pour une valeur de 150,000 fr. de bijoux.
Le jour de la livraison arrivé, le fripon, quoi qu’indisposé, se lève cependant, et vient en négligé recevoir le joaillier dans son salon. Après avoir attentivement examiné les diverses parures, il les dépose dans un des tiroirs d’un magnifique secrétaire à cylindre, qu’il ferme avec beaucoup de soin, mais sur lequel cependant il laisse la clé ; cela fait, il sonne son valet de chambre pour lui demander la clé d’un coffre-fort qui se trouve là. Le domestique ne répond pas, le noble personnage s’impatiente, sonne encore ; le domestique ne donne pas signe de vie ; il sort furieux pour aller chercher lui-même la clé dont il a besoin.
Un quart-d’heure s’est écoulé, et il n’est pas encore revenu. « Il ne revient pas, dit le joaillier au commis dont il est accompagné, cela m’inquiète. » — Cette inquiétude se comprendrait, répond le commis, s’il avait emporté les bijoux avec lui, mais ils sont dans ce secrétaire, nous n’avons donc rien à craindre ; patience, il peut avoir été surpris par un besoin, en allant chercher son domestique. — « Ce que vous dites est vrai, mon cher Bracmann, c’est à tort que je m’alarme, répond Abraham Levy ; mais, cependant, ajoute-t-il en tirant sa montre, voilà trente-cinq minutes qu’il est parti, une aussi longue absence est incompréhensible ; si nous l’appelions ? » Le commis se range à l’avis de son patron, et tous deux appellent monseigneur ; point de réponse. « Mais la clé est restée au secrétaire, dit encore le joaillier, si nous ouvrions ? — Vous n’y pensez pas, M. Abraham, et s’il rentrait et qu’il nous trouvât fouillant dans son secrétaire, cela ferait le plus mauvais effet. » Le joaillier se résigne encore ; mais enfin, n’y pouvant plus tenir, il sonne après trois quarts d’heure d’attente ; les domestiques de l’hôtel arrivent, on cherche le seigneur qu’on ne trouve plus ; enfin, on ouvre le secrétaire. Que le lecteur se représente, si cela est possible, la stupéfaction du pauvre Abraham Levy lorsqu’il vit que le fond du secrétaire et le mur contre lequel il était placé étaient percés, et que ces trous correspondaient derrière la tête d’un lit placé dans une pièce voisine, ce qui avait facilité l’enlèvement des diamans. On courut en vain après les voleurs qui s’étaient esquivés par la seconde porte de l’appartement qu’ils occupaient, et qui étaient déjà loin de Hambourg lorsque le joaillier Abraham Levy s’aperçut qu’il avait été volé. L’un des deux adroits Grinchisseurs aux deux Lourdes dont je viens de parler est actuellement à Paris, où il vit assez paisiblement. Je crois qu’il s’est corrigé.
Quand on échange des pièces d’or, quand on vend des diamans à une personne que l’on ne connaît pas parfaitement, il ne faut pas perdre de vue sa propriété, ni surtout la laisser enfermer.
Les Grinchisseurs aux deux Lourdes escroquent aussi des dentelles de prix. Une adroite voleuse, la nommée Louise Limé, dite la Liégeoise, plus connue sous le nom de la comtesse de Saint-Amont, loua en 1813 ou 1814, l’entresol de la maison sise au coin des rues de Lille et des Saints-Pères. Cet entresol avait deux sorties, l’une sur l’escalier commun, l’autre donnait entrée dans une boutique qui, alors, n’était pas louée. La comtesse de Saint-Amont fit apporter chez elle un nombre de cartons assez grand pour masquer cette seconde entrée. Tout étant ainsi disposé, elle se rendit chez un marchand, auquel elle acheta au comptant pour 36 à 40,000 francs de dentelles. Le lendemain, un commis lui apporte ses emplettes, qu’elle examine avec le plus grand soin ; cela fait, elle prend le carton qui les contient et le place derrière les siens. Un compère, aposté pour cela, l’enlève et s’esquive. Pendant ce temps, la comtesse assise devant un secrétaire compte des écus. Mais, tout-à-coup elle se ravise et dit au commis : « Il est inutile de vous charger, je vais vous payer en billets de banque » Elle remet les écus dans le sac qui les contenait, et passe derrière les cartons. Le commis entend le bruit que fait une clé en tournant dans une serrure ; il croit que c’est la caisse que l’on ouvre. A ce bruit succède un silence de quelques minutes. Le commis suppose que la comtesse compte les billets de banque qu’il va recevoir. Mais enfin, ne la voyant pas revenir, il passe à son tour derrière les cartons, et découvre le pot aux roses. Les recherches de la police, pour découvrir la fausse comtesse de Saint-Amont, furent toutes inutiles ; on n’a jamais pu savoir ce que cette femme était devenue.
Grinchir à Location. On ne saurait prendre, contre les Grinchisseurs à Location, de trop minutieuses précautions, car on peut citer un grand nombre d’assassinats commis par eux. Lacenaire a commencé par Grinchir à Location. Les Grinchisseurs à Location marchent rarement seuls, et, quelquefois, ils se font accompagner par une femme. Ils connaissent toujours le nombre, l’heure de la sortie, des habitans de l’appartement qu’ils veulent visiter. Ils examinent tout avec la plus scrupuleuse attention, et ne paraissent jamais fixés lors d’une première visite, car ils se réservent de voler à une seconde.
Lorsque le moment de procéder est arrivé, l’un d’eux amuse le domestique ou le portier qui les accompagne, tandis que l’autre s’empare de tous les objets à sa convenance. Un Grinchissage à Location réussit presque toujours, grâce à la négligence des serviteurs chargés de montrer aux étrangers l’appartement à louer.
Les Grinchisseurs à Location servent aussi d’éclaireurs aux Cambriolleurs et Caroubleurs. Ils se font indiquer les serrures qui appartiennent au propriétaire, et celles qui appartiennent au locataire ; ils demandent à voir les clés dont ils savent prendre l’empreinte.
Beaucoup de personnes accrochent leurs clés dans la salle à manger, c’est ce qu’elles ne devraient pas faire ; c’est bénévolement fournir aux voleurs le moyen de procéder avec plus de facilité.
Grinchir à la Broquille. Les Grinchisseurs à la Broquille sont, ainsi que les Avale tout cru et les Aumôniers, une variété de Détourneurs ; et, comme eux, ils exploitent les bijoutiers.
Ces derniers donc, s’ils veulent être à l’abri de leurs atteintes, devront avoir les yeux toujours ouverts, et leur montre ou vitrine toujours close ; mais ces précautions, quoique très-essentielles, ne sont que des prolégomènes qui ne doivent pas faire négliger toutes celles dont les evénemens indiqueraient la nécessité. Par exemple : lorsque quelqu’un se présente dans la boutique d’un joaillier pour marchander des bagues ou des épingles, si le marchand ne veut pas courir le risque d’être volé, il ne faut pas qu’il donne à examiner plus de deux bagues à la fois ; si la pratique désire en examiner davantage, il remettra à leur place les premières avant de lui en remettre deux autres ; les baguiers et pelottes devront donc être faits de manière à contenir un nombre déterminé de bagues ou d’épingles.
Malgré l’emploi de toutes ces précautions, le bijoutier peut encore être volé, et voici comme : Un Broquilleur adroit examine du dehors une épingle de prix placée à l’étalage, et il en fait fabriquer une toute semblable par un bijoutier affranchi ; puis après il vient marchander celle qu’il convoite, et comme le prix, quelque modéré qu’il soit, lui paraît toujours trop élevé, il rend au marchand l’épingle qu’il a fait fabriquer, et garde la bonne ; il est inutile de dire que le numéro, la marque, l’étiquette, et jusqu’à la soie qui l’attache, sont parfaitement imités.
D’autres Broquilleurs savent parfaitement contrefaire les anneaux à facettes dont les bijoutiers ont toujours un groupe à la disposition des acheteurs ; l’un d’eux marchande et achète une bague du groupe, dont il sait adroitement faire l’échange ; le bijoutier accroche à sa vitrine un paquet d’anneaux en cuivre, tandis que le voleur s’esquive avec les anneaux d’or.
Souvent encore deux femmes dont la mise est propre, quoiqu’un peu commune, se présentent pour acheter une chaîne, elles sont long-temps à trouver du jaseron dont la grosseur leur convienne, mais lorsqu’elles se sont déterminées elles veulent savoir combien de tours la chaîne devra faire ; pour en prendre la mesure exacte ; l’une d’elles passe plusieurs tours de jazeron autour du col de sa compagne, et avec une petite paire de cisailles, qu’elle tient cachée dans sa main, elle en coupe un morceau plus ou moins long, qui tombe entre la chemisette et le dos. Cela fait, ces femmes conviennent d’en prendre une longueur déterminée, donnent des arrhes et sortent ; elles recommencent plusieurs fois dans la même journée ce vol qu’elles nomment la Détourne à la Cisaille.

un détenu, 1846 : Voler à l’étalage.

Larchey, 1865 : Voler (Vidocq). V. Turbinement, Plan, Douille, Affranchir. — Grinchissage, Vol. V. Parrain.

Delvau, 1866 : v. a. Voler quelque chose. On dit aussi Grincher. Grinchir à la cire. Voler des couverts d’argent par un procédé que décrit Vidocq (p. 205).

Lettres de Jérusalem

Vidocq, 1837 : Les évènemens de notre première révolution ont donné naissance aux Lettres de Jérusalem ainsi qu’aux Vols à la Graisse et à plusieurs autres. De la fin de 1789 à l’an VI de la république, des sommes très-considérables, résultats de Lettres de Jérusalem, sont entrées dans les diverses prisons du département de la Seine, et notamment à Bicêtre. En l’an VI, il arriva dans cette dernière prison, et dans l’espace de deux mois, plus de 15,000 francs.
Voici quelle était la manière de procéder des prisonniers qui voulaient faire un arcat, c’est-à-dire escroquer de l’argent à une personne au moyen d’une Lettre de Jérusalem. Ils se procuraient les adresses de plusieurs habitans des départemens, et, autant que possible, ils choisissaient ceux qui regrettaient l’ancien ordre de choses, et qu’ils croyaient susceptibles de se laisser séduire par l’espoir de faire une opération avantageuse ; on adressait à ces personnes une lettre à-peu-près semblable à celle-ci.

Monsieur,
Poursuivi par les révolutionnaires, M. le vicomte de ***, M. le comte de ***, M. le marquis de ***, (on avait le soin de choisir le nom d’une personne connue et récemment proscrite), au service duquel j’étais en qualité de valet de chambre, prit le parti de se dérober par la fuite à la rage de ses ennemis ; nous nous sauvâmes, mais suivis pour ainsi dire à la piste, nous allions être arrêtés lorsque nous arrivâmes à peu de distance de votre ville ; nous fûmes forcés d’abandonner notre voiture, nos malles, enfin tout notre bagage ; nous pûmes cependant sauver un petit coffre contenant les bijoux de Madame, et 30 000 fr. en or ; mais, dans la crainte d’être arrêtés nantis de ces objets, nous nous rendîmes dans un lieu écarté et non loin de celui où nous avions été forcés de nous arrêter ; après en avoir levé le plan, nous enfouîmes notre trésor, puis ensuite nous nous déguisâmes, nous entrâmes dans votre ville et allâmes loger à l’hôtel de ***. Nous nous informâmes en soupant d’une personnes à laquelle on pût, au besoin, confier des sommes un peu fortes ; nous voulions charger cette personne de déterrer notre argent, et de nous l’envoyer par petites parties au fur et à mesure de nos besoins, mais la destinée en ordonna autrement. Vous connaissez sans doute les circonstances qui accompagnèrent l’arrestation de mon vertueux maître, ainsi que sa triste fin. Plus heureux que lui, il me fut possible de gagner l’Allemagne, mais bientôt assailli par la plus affreuse misère, je me déterminai à rentrer en France. Je fus arrêté et conduit à Paris ; trouvé nanti d’un faux passeport, je fus condamné à la peine des fers, et maintenant, à la suite d’une longue et cruelle maladie, je suis à l’infirmerie de Bicêtre. J’avais eu, avant de rentrer en France, la précaution de cacher le plan en question dans la doublure d’une malle qui, heureusement, est encore en ma possession. Dans la position cruelle où je me trouve, je crois pouvoir, sans mériter le moindre blâme, me servir d’une partie de la somme enfouie près de votre ville. Parmi plusieurs noms que nous avions recueillis, mon maître et moi, à l’hôtel, je choisis le vôtre. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître personnellement, mais la réputation de probité et de bonté dont vous jouissez dans votre ville, m’est un sûr garant que vous voudrez bien vous acquitter de la mission dont je désire vous charger, et que vous vous montrerez digne de la confiance d’un pauvre prisonnier qui n’espère qu’en Dieu et en vous.
Veuillez, Monsieur, me faire savoir si vous acceptez ma proposition. Si j’étais assez heureux pour qu’elle vous convint, je trouverais les moyens de vous faire parvenir le plan, de sorte qu’il ne vous resterait plus qu’a déterrer la cassette ; vous garderiez le contenu entre vos mains ; seulement vous me feriez tenir ce qui me serait nécessaire pour alléger ma malheureuse position.
Je suis, etc.
P. S. Il n’est pas nécessaire de vous dire qu’une affaire semblable à celle que je vous propose doit être faite avec la plus grande discrétion ; ainsi, dans votre réponse, qui devra passer par le greffe de la prison avant de m’être remise, bornez-vous, seulement à me répondre, oui, ou non.

Toutes les Lettres de Jérusalem étaient calquées sur le même modèle, et tous les jours il en sortait, des prisons de la Seine, une très-grande quantité ; sur dix, sur vingt même, une tombait entre les mains d’un individu qui, par bonté d’ame, ou dans l’espoir de s’approprier tout ou partie du trésor, voulait bien se charger de la commission, et qui répondait au prisonnier. (C’est ici le lieu de faire remarquer que ce n’était jamais à celui qui avait monté l’arcat que la réponse était adressée ; un autre prisonnier était chargé de figurer, c’est-à-dire, de représenter, au besoin, le domestique infortuné du comte ou du marquis.)
Lorsque la réponse du Pantre était parvenue à l’Arcasineur, il s’empressait de lui écrire qu’il bénissait le ciel qui avait bien voulu permettre que la première personne à laquelle il s’était adressé, fût assez bonne pour compâtir à ses peines ; il était prêt, disait-il, à lui envoyer le plan qui devait le guider dans ses recherches ; mais pour le moment cela lui était impossible, attendu que, pour subvenir à ses premiers besoins, il avait été forcé de mettre sa malle, et tout ce qu’elle contenait, entre les mains d’un infirmier, en garantie d’une somme de… (la somme était toujours en rapport avec la fortune présumée de l’individu auquel on s’adressait.) Mais pourtant, ajoutait en terminant l’Arcasineur, si vous voulez avoir l’extrême complaisance de m’envoyer la somme due par moi à l’infirmier, je vous enverrai de suite le plan, et toutes les indications qui vous seraient nécessaires. La cupidité exerce un tel empire sur la plupart des hommes, que, presque toujours, le prisonnier recevait la somme qu’il avait demandée ; il arrivait même que, par excès de complaisance ou de précaution, le Sinve l’apportait lui-même, ce qui ne l’empêchait pas de subir le sort du commun des martyrs.
Les Lettres de Jérusalem ne sont pas mortes avec les circonstances qui les avaient fait naître ; tous les jours encore, des arcats sont montés dans les prisons, et l’audace des Arcasineurs est si grande, qu’ils ne craignent pas de s’adresser à des individus qui doivent, par le fait seul de leurs relations antérieures, connaître leurs us et coutumes ; cela est si vrai, qu’un Arcasineur m’adressa, il y a peu de temps, la lettre suivante :

Toulon, le 14 novembre 1835.

Monsieur,
J’ai fait du bien ; qu’il est doux, ce mot ! Ce mot renferme des pages entières, des volumes même. Un bienfait n’est jamais perdu. Quoi ! le bienfaiteur désintéressé a-t-il besoin de récompense ? Non ! Il est trop payé, s’il est humain et généreux, par cette satisfaction qui énivre les ames sensibles après un bienfait.
Telle j’étais, Monsieur, à votre égard, lors de votre évasion de Toulon, et votre nom m’eût été toujours inconnu, sans mon petit-fils, dans les mains duquel se trouvait votre biographie en me faisant le récit de cette aventure, me mit à même de connaître le nom de l’individu auquel je m’étais intéressée. Il me restait cependant le doute que vous ne fussiez tel que je le souhaitais, ce qui aurait pu attirer sur moi la divine réprobation et l’exécration des hommes. Mais l’aveugle confiance que vous eûtes en moi en était un sûr garant ; et je me disais : le coupable endurci n’aime que la nuit, le grand jour l’épouvante. Enfin le ciel même parut me l’attester, quand il vint lui-même à votre secours, et vous offrit, par le moyen de l’enterrement, la voie de salut que vous me demandâtes, et que, par un excès d’humanité, je vous promis. Pourquoi donc, Monsieur, après votre aveu et votre prière : Sauvez-moi, ame sensible, Dieu vous on tiendra bon compte, ne continuâtes-vous pas à me dire : Vous sauvez un malheureux qui n’a pas trempé dans le crime dont il a été accusé, et qui l’a plongé dans l’abîme dont il est si difficile, mais non impossible de se relever ! Cette déclaration aurait redoublé en moi l’intérêt qui me portait à vous aider, et aurait laissé en moi cette sécurité, et cette satisfaction que l’on éprouve à la suite d’un bienfait qui est ignoré de tout le monde. Mais, hélas ! comme les temps sont changés, depuis lors, pour nous ! Vous, en butte alors à la plus cruelle destinée, manquant de tout, obligé à fuir la société des hommes, et moi qui menais une vie paisible, quoique veuve d’un maître marin mort au service du roi Louis XVI, par le moyen d’un modique commerce, et une conscience pure, qui me mettait, ainsi que mes deux demoiselles en bas âge, à l’abri des premiers besoins.
Depuis que cette faible ressource m’a manqué, n’en ayant pas d’autres, je n’ai fait que languir.
Atteinte une des premières par le choléra je croyais toucher à la fin de mes maux, mais le ciel en a disposé autrement. La volonté de Dieu soit faite. Dieu a voulu m’épargner en prolongeant mon existence ; Dieu y pourvoira.
Je souhaite, Monsieur, que Dieu continue à prospérer vos affaires, et que vous soyez toujours le soutien des malheureux.
Agréez, Monsieur, les sentimens de ma considération, avec lesquels je suis,

Votre dévouée servante,
Geneviève Peyron, Ve Diaque.
Rue du Pradel, 19.

Voici en quels termes je répondis à cette lettre ; car, quoique bien convaincu qu’elle n’émanait pas de la personne qui m’avait rendu l’important service de favoriser mon évasion, mais bien de quelque Arcasineur pensionnaire du bagne de Toulon, qui avait appris la circonstance qu’il me rappelait, par mes Mémoires, je ne voulais pas, si contre toute attente mes prévisions étaient fausses, m’exposer à manquer de reconnaissance.
« Je serais mille fois heureux, Madame, si le hasard me faisait retrouver la femme qui m’a si généreusement aidé, à Toulon, lors de mon évasion ; je suis tout prêt à reconnaître, comme je le dois, ce qu’elle a fait pour moi, mais je ne veux point m’exposer à être dupe.
Ce que vous me dites, Madame, me prouve jusqu’à l’évidence que vous n’êtes pas la femme généreuse qui me procura les moyens de sortir de la ville de Toulon, et que vous ne connaissez cette circonstance de ma vie que par la lecture de mes Mémoires. Au reste, si vous êtes réellement la personne en question, vous pouvez aisément m’en donner la preuve, en me rappelant un incident qui m’arriva lorsque j’étais chez vous ; incident que la mémoire la moins locale ne peut avoir oublié ; si vous pouvez faire ce que je vous demande, je suis prêt à vous envoyer 500 fr., et même plus, etc., etc. »
L’Arcasineur ne se tint pas pour battu, et il me répondit en ces termes :

Toulon, le 30 novembre 1815.

Monsieur,
Il sied à la bienséance de répondre à une honnête missive, mais il n’est pas permis d’humilier les personnes.
Née dans une classe médiocre, appartenant à des parens dont l’honneur et la probité ont été les idoles, j’ai su répondre à leur attente, et me mériter, par une conduite toujours exempte de blâme, l’estime publique. Quoique illettrée, la nature m’a douée de ce tact qui tient lieu d’éducation soignée, et qui nous met à même de juger du procédé d’une personne. Mon petit-fils, né dans un siècle plus heureux que le mien, quant à l’instruction, a été choisi par moi pour être l’organe de mes pensées, et l’interprète de mes sentimens.
Oui, monsieur, je l’avouerai sans réserve, la tournure de votre lettre, et vos phrases ont tellement blessé mon amour-propre, que j’en ai été indignée. Vous eussiez beaucoup mieux fait de ne pas répondre que de m’offenser, et réserver votre manière de rédiger pour des ames basses et vénales. Cependant, un seul de vos paragraphes a mérité toute mon attention, et m’a paru être le plus fondé : c’est la crainte d’être trompé. J’ai apprécié vos doutes, et je les ai même admis. Mais, d’ailleurs, m’examinant attentivement, comment admettre en moi de pareilles idées, et supposer en moi un subterfuge, m’écriai-je au fond de l’ame, m’attachant à la ligne au contenu de ma lettre ! Demandait-elle une reconnaissance pécuniaire ? Contenait-elle un emprunt ? Exigeait-elle un sacrifice ? Non ! rien de tout cela. Elle ne contenait que l’épanchement sincère d’une ame sensible en apprenant l’heureux changement de votre sort ; et si la comparaison de nos destinées en différentes époques a été interprétée pour une demande quelconque, je la repousse de toutes mes forces, et hautement je m’écrie : mieux vaut mourir que s’humilier.
Quant à la preuve convaincante que vous me demandez, afin de reconnaître si je suis la personne en question, je répugnerais à la donner, précisément parce qu’elle a pour but la proposition d’une somme, si ce n’était une satisfaction personnelle. Je vous observerai donc que, soit vous, soit un autre individu auquel soit arrivé un pareil accident, vous ne fûtes jamais chez moi, n’ayant pu faire, sans me compromettre ; que le court entretien dans lequel je vous fis espérer les moyens de sortir, eut lieu publiquement, et que la circonstance et l’incident dont vous me parlez, me sont aussi inconnus que le Phénix. Et qu’enfin, n’ayant jamais joué, pendant ma vie, quoique orageuse, que des rôles honorables, je ne commencerai pas à l’hiver de mon âge à démentir mes sentimens.
J’ai l’honneur d’être,
Monsieur

Votre servante,
Genièvre Peyron, Ve Diaque.

Je ne voulus point prendre la peine de répondre à cette seconde missive. J’engage toutes les personnes qui en recevraient de semblables à suivre mon exemple.

Machina (deus ex)

France, 1907 : Littéralement, dieu au moyen d’une machine ; se disait autrefois d’un dieu quelconque que l’on faisait descendre sur la scène au moyen d’une machine, pour amener le dénouement d’une pièce compliquée, dénouement qui n’eût pu être fait naturellement. Maintenant le deus ex machina est le personnage qui vient trancher une situation.

A-t-on besoin d’un maître d’hôtel, d’un pur sang, de meubles curieux et anciens, pense-t-on à donner un bal, à organiser un cotillon, faire jouer la comédie, rêve-t-on, pris de lassitude, de se marier, de faire une fin, il tient le coup sans sourciller, il est le deus ex machina, qui sauve la situation.

(Colombine, Gil Blas)

Poireau (ordre du)

France, 1907 : Ordre du Mérite agricole. Ce nouvel ordre a été créé par M. Maline le 7 juillet 1883. Il fixait à mille le nombre des chevaliers et à 500 celui des officiers, et décidait qu’il ne pourrait être fait plus de 350 nominations de chevaliers par semestre. D’après le décret de création, pour être admis dans l’ordre du Mérite agricole, il faut avoir exercé pendant quinze ans au moins, avec distinction, des fonctions se rattachant à l’agriculture, ou compter au moins quinze ans de pratique agricole.
Un conseil de l’ordre du Mérite agricole est établi près le ministre de l’agriculture.
Il est composé du ministre de l’agriculture, président ; de huit membres de l’ordre nommés par le président de la République et d’un secrétaire à la nomination du ministre.
Les directeurs du ministère de l’agriculture, le chef de la division du secrétariat, de la comptabilité et le chef du cabinet du ministre font partie de droit de ce conseil qui se réunit à la fin de chaque trimestre et aussi souvent que le ministre le juge utile.
Mais devant le nombre toujours croissant des demandes, le chiffre primitif s’est trouvé insuffisant. Il est à remarquer que depuis la République, il y a beaucoup plus de décorations que sous le régime impérial. C’est que l’amour des distinctions, qui nous vient des Gaulois, nos pères, se manifeste autant chez les républicains que chez les monarchistes. Aussi un décret du 18 juin 1887 a-t-il, pour donner de plus larges satisfactions, porté à 3.000 le nombre des chevaliers du Mérite agricole. Ce dernier chiffre a probablement été augmenté depuis. Un décret du 11 mars 1893 a institué un conseil de discipline de l’ordre du Poireau.

Raton

d’Hautel, 1808 : Diminutif de rat. Nom flatteur et caressant que l’on donne à un petit enfant.

Vidocq, 1837 : s. m. — Petit voleur de dix à douze ans que les grands voleurs font entrer le soir dans les boutiques pour voler l’argent du comptoir, ou pour leur ouvrir la porte.
Les marchands devront, lorsque leurs boutiques ou magasins seront définitivement fermés, ordonner une visite scrupuleuse, afin d’acquérir la certitude que personne n’est caché chez eux. Ces visites devront être faites avec le plus grand soin, car les Ratons savent se blottir dans le lieu le moins apparent, et de manière à n’être vus que difficilement.
En 1815, un enfant de huit ans seulement, d’une constitution très-délicate, s’était caché dans une manne qui fut déposée chez un distillateur de la rue Boucher. Lorsque les propriétaires de l’établissement furent couchés, il ouvrit les portes aux nommés Pétroux, Villatte et Dinocourt. Ces voleurs émérites furent assez hardis pour ouvrir la boutique et allumer les quinquets. Ils ne bornèrent pas leurs exploits à cette fanfaronade, ils ne laissèrent absolument rien dans la boutique de l’infortuné distillateur.
Beaucoup de marchands ferment l’entrée de leur boutique par une porte à claire-voie à laquelle est attachée une sonnette qui tinte chaque fois qu’un étranger entre dans la boutique. Des voleurs passent un enfant, bien dressé au métier de Raton, par-dessus cette porte, qui est ordinairement très-basse. L’enfant marche à quatre pattes, se blottit sous le comptoir, et saisit le moment opportun pour enlever le tiroir, qu’il passe à son maître. Si, par hasard, la clé n’est pas au tiroir, il cherche à l’ouvrir, et s’il ne peut y parvenir, il passe à son compagnon, en marchant toujours à quatre pattes, ce qu’il trouve à sa portée et à sa convenance. Des Ratons ont volé ainsi des valeurs considérables à des orfèvres et bijoutiers qui n’avaient pas contracté la bonne habitude de fermer à la clé leurs montres et vitrines.
Comme on a pu le voir au commencement de cet article, des Ratons restent quelquefois cachés dans la boutique jusqu’à ce que tout le monde soit couché, pour ouvrir la porte à d’autres voleurs. Il faut toujours avoir la précaution de fermer toutes les issues de manière à ce qu’on ne puisse ouvrir.

Delvau, 1866 : s. m. Petit voleur.

Virmaître, 1894 : Apprenti voleur qui s’introduit par l’imposte dans une boutique et se cache dans un coin. Quand tout bruit a cessé, il ouvre la porte à son complice (Argot des voleurs).

Rossignol, 1901 : Celui qui commet le vol au radin.

France, 1907 : Jeune voleur ; argot des voleurs. Voir Rat.

Reprise individuelle

France, 1907 : Formule anarchique par laquelle chacun est invité à reprendre sa part de bien sur autrui.

Quatre anarchistes ont encore pratiqué hier la reprise individuelle chez un marchand de vins. Après s’être fait servir par lui un excellent repas, ils lui ont déclaré qu’ils ne le payeraient pas, leurs opinions s’opposant à ce qu’ils enrichissent un bourgeois de leur argent.

(Le Journal)

Surfine, ou sœur de charité

Vidocq, 1837 : Les voleurs donnent ce nom à des voleuses qui procèdent à-peu-près de cette manière :
L’âge de la Sœur de Charité est raisonnable, sa mise décente, même quelque peu monastique, elle fréquente les églises, assiste à toutes les messes, fait l’aumône, fait allumer des cierges, se confesse et communie au besoin ; après avoir quelque temps fréquenté une église et s’y être fait remarquer par sa piété et son exactitude, la Sœur de Charité cause avec les employés de l’église et les prie de lui indiquer quelques nécessiteux dignes d’intérêt, car elle est, dit-elle, chargée de distribuer les aumônes d’une riche veuve ; l’un des employés, soit la loueuse de chaises ou tout autre, lui indique aussitôt quelques pauvres auxquels elle donne immédiatement deux ou trois francs, et elle se retire après avoir pris leur adresse et leur avoir promis des secours plus considérables.
Quelques jours après la Sœur de Charité rend chez un des pauvres qu’elle a assisté, et lui dit qu’elle est heureuse de pouvoir lui annoncer que madame la marquise ou madame la comtesse veut bien prendre sa position en considération, et lui accorder quelques secours ; mais, ajoute-t-elle, madame, qui ne veut point que ses bienfaits servent à satisfaire des passions mauvaises, ne donne jamais d’argent. Vous allez me dire ce qui vous manque, et vous l’obtiendrez en nature ; elle examine alors les effets de son protégé, fouille partout, car elle veut acquérir la certitude qu’on ne simule pas des besoins que l’on n’éprouve point.
Les pauvres honteux possèdent presque toujours, quelques débris de leur fortune passée, qui servent à leur rappeler des temps plus heureux ; pendant qu’elle fouille dans les tiroirs, la Sœur de Charité sait s’emparer adroitement de ces objets ; cela fait, elle fait sortir le pauvre diable pour le mener de suite chez la noble dame qui veut bien s’intéresser à lui, mais avant d’être arrivés à la destination indiquée elle a trouvé le moyen de s’en débarrasser.
Dans le courant de l’année 1814, deux Romamichelles, la mère Caron et la Duchène, dévalisèrent, en procédant ainsi, un grand nombre de malheureux ; elles avaient, à la même époque, commis un vol très-considérable au préjudice du brave curé de Saint-Gervais ; ces deux femmes, découvertes et arrêtées par moi, furent condamnées deux mois après la consommation de ce dernier vol.

Tanner le casaquin, le cuir

France, 1907 : Battre.

On lui avait infligé huit jours de mazarot pour s’être fait tanner le cuir par un gars qu’il ne voulait pas nommer.

(Dubois de Gennes)

Devant les portiers tenons ferme,
Dussions-nous leur tanner le cuir !
Un Français qui doit plus d’un terme,
Nuitamment, doit savoir s’enfuir !

(Jules Jouy)

Se tanner les pognes, applaudir.


Argot classique, le livreTelegram

Dictionnaire d’argot classique