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Attrape-science

Delvau, 1866 : s. m. Apprenti, — dans l’argot des typographes.

Rigaud, 1881 : Apprenti cordonnier. Pour laver la tête à l’apprenti, les ouvriers la lui plongent plus d’une fois dans le baquet de science, le baquet où trempent les cuirs.

Boutmy, 1883 : s. m. Nom ironique par lequel les ouvriers désignent quelquefois un apprenti compositeur. L’attrape-science est l’embryon du typographe ; la métamorphose demande trois à quatre ans pour s’accomplir ; vers seize ou dix-sept ans, la chrysalide est devenue papillon, et le gamin s’est fait ouvrier. À l’atelier, il a une certaine importance : c’est le factotum des compositeurs ; il va chercher le tabac et fait passer clandestinement la chopine ou le litre qui sera bu derrière un rang par quelque compagnon altéré. Il va chez les auteurs porter les épreuves et fait, en général, plus de courses que de pâté. Quand il a le temps, on lui fait ranger les interlignes ou trier quelque vieille fonte ; ou bien encore il est employé à tenir la copie au correcteur en première, besogne pour laquelle il montre d’ordinaire une grande répugnance. Parfois victime des sortes de l’atelier, il en est aussi le complice ou le metteur en œuvre. Il nous revient en mémoire une anecdote dont le héros fut un apprenti. Ses parents habitant dans un faubourg, notre aspirant Gutenberg apportait à l’atelier sa fripe quotidienne, dont faisait souvent partie une belle pomme. Le gaillard, qui était un gourmet, avait soin de la faire cuire en la plaçant sur un coin du poële. Mais plus d’une fois, hélas ! avant d’être cuite, la pomme avait disparu, et notre apprenti faisait retentir les échos de ses plaintes amères : « Ma pomme ! on a chipé ma pomme ! » La chose s’étant renouvelée plus souvent que de raison, l’enfant s’avisa d’un moyen pour découvrir le voleur. Un beau jour, il apporta une maîtresse pomme qu’il mit cuire sur le poêle. Comme le gamin s’y attendait, elle disparut. Au moment où il criait à tue-tête : « On a chipé ma pomme ! » on vit un grand diable cracher avec dégoût ; ses longues moustaches blondes étaient enduites d’un liquide noirâtre et gluant, et il avait la bouche remplie de ce même liquide. C’était le chipeur qui se trouvait pris à une ruse de l’apprenti : celui-ci avait creusé l’intérieur de sa pomme et avait adroitement substitué à la partie enlevée un amalgame de colle de pâte, d’encre d’imprimerie, etc. L’amateur de pommes, devenu la risée de l’atelier, dut abandonner la place, et jamais sans doute il ne s’est frotté depuis à l’attrape-science. Certains apprentis, vrais gamins de Paris, sont pétris de ruses et féconds en ressources. L’un d’eux, pour garder sa banque (car l’attrape-science reçoit une banque qui varie entre 1 franc et 10 francs par quinzaine), employa un moyen très blâmable à coup sûr, mais vraiment audacieux. Il avait eu beau prétendre qu’il ne gagnait rien, inventer chaque semaine de nouveaux trucs, feindre de nouveaux accidents, énumérer les nombreuses espaces fines qu’il avait cassées, les formes qu’il avait mises en pâte, rien n’avait réussi : la mère avait fait la sourde oreille, et refusait de le nourrir plus longtemps s’il ne rapportait son argent à la maison. Comment s’y prendre pour dîner et ne rien donner ? Un jour d’été qu’il passait sur le pont Neuf, une idée lumineuse surgit dans son esprit : il grimpe sur le parapet, puis se laisse choir comme par accident au beau milieu du fleuve, qui se referme sur lui. Les badauds accourent, un bateau se détache de la rive et le gamin est repêché. Comme il ne donne pas signe de vie, on le déshabille, on le frictionne, et, quand il a repris ses sens, on le reconduit chez sa mère, à laquelle il laisse entendre que, de désespoir, il s’est jeté à l’eau. La brave femme ajouta foi au récit de son enfant, et jamais plus ne lui parla de banque. Le drôle avait spéculé sur la tendresse maternelle : il nageait comme un poisson et avait trompé par sa noyade simulée les badauds, ses sauveurs et sa mère. — Nous retrouverons cet attrape-science grandi et moribond à l’article LAPIN. À l’Imprimerie nationale, les apprentis sont désignés sous le nom d’élèves. Il en est de même dans quelques grandes maisons de la ville.

France, 1907 : Apprenti, dans l’argot des typographes.

Bonneteau

Rigaud, 1881 : Toute espèce de jeux de cartes tenus dans les foires, où le public est naturellement dupe. L’antique jeu de bonneteau consiste à faire deviner une carte parmi trois que manie avec une maladresse affectée le bonneteur. On ne devine jamais, grâce à une substitution.

La Rue, 1894 : Jeu de cartes où le public est toujours dupe.

Virmaître, 1894 : Jeu des trois cartes. Ce jeu ou plutôt ce vol s’exécute à Auteuil, Saint-Ouen et dans les wagons de chemin de fer. M. Marcel Schwob, pour arriver à expliquer l’expression de bonneteur dit qu’il faut passer par des intermédiaires : bonnet. bonneteur, lingerie. Bonnet, dans les ateliers, signifie se réunir plusieurs pour former une coterie, résister au patron ou aux autres camarades. Les bonneteurs sont généralement trois pour opérer : le bonneleur qui tient le jeu, l’engayeur qui ponte pour allécher les naïfs, le nonneur qui est en gaffe pour avertir si la rousse dévale. Ce trio forme donc bien un bonnet, et bonneteur en dérive tout naturellement, et il n’est nullement question de lingerie. Bonnet et bonneteur sont deux expressions en circulation depuis plus de cinquante ans ; Vidocq en parle dans ses Voleurs (Argot du peuple).

France, 1907 : Sorte de jeu de cartes dont se servent certains filous pour attraper les naïfs. En voici une description minutieuse dans un arrêt du tribunal de Compiègne.

Le jeu des trois cartes, dit de bonneteau, qui consiste en un pari sur la place occupée par telle ou telle des cartes que le banquier a montrées à découvert et que les joueurs croient pouvoir suivre et désigner à coup sûr, constitue une escroquerie lorsque, par un tour de main pratiqué avec dextérité, le banquier est parvenu à substituer aux deux autres une carte de couleur différente sur laquelle il avait fixé l’attention des compères, et à déjouer ainsi l’attention de celui qui a parié avec lui.
En opérant ainsi, il modifie à sa volonté les conditions de l’aléa qui forme l’essence du jeu, et s’assure à l’avance un gain illicite.

Jouer sur une borne ou sur une petite tablette, le nom est bonneteau. En wagon, on appelle ce même jeu consolation, car c’est généralement en revenant des courses que les bonneteurs cherchent la victime parmi les perdants.

Couturière (jeu de la)

France, 1907 : « Il se joue avec trois dés ou trois coquilles de noix sous lesquelles on feint de placer une boulette de mie de pain. On croit y gagner à coup sûr et on est toujours volé. » (Lorédan Larchey)

Dame du cordon

France, 1907 : Concierge.

Aussi portières et facteurs sont-ils en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en pesant ses mérites, de mettre dans la balance les actes innombrables de patience et de longanimité pratiqués, sa vie durant, à l’égard des dames du cordon.

(J. Hilpert, Le Facteur de la poste aux lettres)

Dégrafée

Hayard, 1907 : Prostituée élégante.

France, 1907 : Jeune personne de mœurs plus que légères.

Chez une de nos dégrafées :
Après déjeuner, le vieux baron de X… ayant trop présumé de ses forces, s’affale tout à coup sur le canapé, pris d’une syncope.
La belle, effrayée, sonne et dit à sa camériste qui accourt :
— Des sels, vite, des sels !
Le vieux, se remettant un peu et entr’ouvrant péniblement un œil :
— Non, du poivre, plutôt !

(Ange Pitou)

Deux dégrafées de haute marque parlent chacune de son seigneur et maître avec une égale désinvolture.
— Il est très gentil le baron, mais il m’embête.
— Comme le comte, alors !
— Dame ! Il est toujours sur mon dos.
— Moi, c’est le contraire !

(Gil Blas)

Faire mouiller la fesse (se)

Delvau, 1864 : Se faire baiser, — parce que dans l’averse de sperme qui tombe tout à coup sur elle, la femme n’a pas le temps d’ouvrir son parapluie et de préserver son ventre et ses fesses de l’inondation.

Par un député ce mac
A fait repasser sa nièce,
Qui s’est fait mouiller la fesse
Pour un bureau de tabac.

(Dumoulin)

Flou

Larchey, 1865 : Douceur, légèreté (fluidus). — C’est un mot de langue romane. V. Roquefort.

Tu as dans le style on ne saurait dire quel moelleux, quelle grâce, quel flou.

(L. Reybaud)

Pris quelquefois adjectivement.

Delvau, 1866 : s. m. Variété de morbidesse, de douceur de touche, de coloris vaporeux, — dans l’argot des artistes. J’aurais volontiers été tenté de croire ce mot moderne et qu’il n’était qu’une onomatopée de l’œil et de l’oreille, si je n’avais pas lu dans François Villon :

Item je donne à Jean Lelou.
Homme de bien et bon marchant,
Pour ce qu’il est linget et flou,
Un beau petit chiennet couchant.

Flou, c’est flo, et flo, c’est faible.
Faire flou.
Dessiner ou peindre sans arrêter suffisamment les contours, en laissant flotter autour des objets une sorte de brume agréable. Se dit aussi à propos de la sculpture ; car Puget ne craignait pas de faire flou.

La Rue, 1894 : Rien. Faire le flou, ne rien trouver.

France, 1907 : Mou, moelleux, vaporeux ; du latin fluidus, l’u se prononçant en latin ou. Vieux mot qu’on trouve dans le testament de François Villon :

Item je donne à Jean Lelou,
Homme de bien et bon marchant,
Pour ce qu’il est linget et flou,
Un beau petit chiennet couchant.

Faire flou, dans l’argot des peintres et des sculpteurs, c’est faire mollement, avoir des contours flottants ou indécis.

— Cette jambe me revient assez, je n’en ai guère connu que deux d’aussi parfaites ; mais comme c’est flou dans l’ensemble ! Elle doit bien être un peu farceuse, la chaste épouse qui vous a posé ça ?

(Clovis Hugues)

Un peintre, si réaliste qu’il soit et quand même il ne serait pas plus ému devant un visage que devant une carotte, à toujours cependant sa façon particulière, spéciale, personnelle, de voir et de sentir la nature. Sans parler des couleurs, qui, à coup sûr, sont différentes pour les yeux de chacun de nous, la forme, non plus, n’est jamais identiquement la même pour tous. Celui-ci voit sec et dur ; celui-là, « flou » et enveloppé. Ajoutons que la part est grande, chez tous les artistes, de la manière, du parti pris, du procédé, de l’habitude, — et chez quelques-uns, chez les plus grands, chez les meilleurs, — de l’idéal. On pourrait presque dire qu’un artiste, quels que soient sa conscience et son amour de la vérité, ne fait jamais que le portrait de son rêve.

(François Coppée)

France, 1907 : Rien. Faire le flou, chercher vainement.

Haricot

d’Hautel, 1808 : L’h de ce mot s’aspire au pluriel ; C’est donc un solécisme que de dire à ce nombre des zaricots, comme si la consonne h n’étoit point aspirée dans ce mot.

Rigaud, 1881 : Pied, — dans le jargon des prisons. Je donne le mot sur l’autorité de M. A. Belot. (Le roi des Grecs.) Pour ma part, je ne l’ai jamais entendu prononcer. À coup sûr ce n’est pas de l’argot de voleur parisien.

France, 1907 : « À la bibliothèque Mazarine, les lecteurs portent de temps immémorial le nom de haricots, parce que le gardien chargé de compter les lecteurs a imaginé de jeter un haricot dans une boîte toutes les fois qu’il voit entrer un nouvel individu. » (Lorédan Larchey, Les Excentricités de la Langue française en 1869).

Lamper

d’Hautel, 1808 : Boire à grands coups, sabler, avaler tout d’un trait les verres de vin.

Delvau, 1866 : v. a. et n. Boire abondamment. On disait, il y a deux siècles : Mettre de l’huile dans la lampe pour emplir un verre de vin.

France, 1907 : Boire à longs traits.

— Il lampa coup sur coup deux verres d’eau-de-vie et, se levant brusquement, se précipita sur moi, laissa tomber sa face empourprée dans ma chevelure, y mit d’ardents baisers, et comme je rejetais cette tendresse trop violente, il s’affala à mes pieds on m’enlaçant la taille.

(Louis de Caters, L’Amour brutal)

Il avait soif d’avoir bavardé tout le jour, toute la soirée, et il s’arrêta devant sa commode, se versa un verre d’eau que, d’un trait, il lampa.

(Paul Bonnetain, Le nommé Perreux)

Il fallut en passer par une tournée générale, et comme j’avais déjà fortement lampé au déjeuner, ma tête était très échauffée en sortant du mastroquet.

(Sutter-Laumann)

Mari malheureux

Delvau, 1864 : Mari, peut-être cossu, — mais à coup sûr, cocu — sans cédille.

Delvau, 1866 : s. m. « Le dernier de Paul de Kock », — dans l’argot pudibond des bourgeois.

Marmite

d’Hautel, 1808 : Il a le nez fait en pied de marmite. Se dit d’un homme qui a le nez large et épaté.
Un écumeur de marmite. Pour dire, un parasite ; un piqueur d’assiette.
La marmite est bonne dans cette maison. Pour dire, qu’on y fait bonne chère.
La marmite est renversée. Signifie que l’on n’a plus son couvert dans une maison.
On dit aussi qu’Une chose fait bouillir la marmite, ou sert à faire bouillir la marmite, quand elle fournit à l’entretien de la maison.

Delvau, 1864 : Putain, — la femelle naturelle du maquereau, à qui elle fournit de quoi manger, boire et rigoler avec ou sans elle.

Tu es un crâne fouteur… et… si tu y consens, ce n’est pas toi qui me donneras de la braise, c’est moi qui serai ta marmite.

(Lemercier de Neuville)

Larchey, 1865 : Fille publique nourrissant un souteneur. — Allusion facile à saisir.

Un souteneur sans sa marmite est un ouvrier sans ouvrage.

(Canler)

Marmite de terre : Prostituée ne gagnant pas d’argent à son souteneur. — La Marmite de fer gagne un peu plus. — La Marmite de Cuivre rapporte beaucoup. — (Dict. d’argot, 1844)

Delvau, 1866 : s. f. Maîtresse, — dans l’argot des souteneurs, qui n’éprouvent aucune répugnance à se faire nourrir par les filles. Marmite de cuivre. Femme qui gagne — et rapporte beaucoup. Marmite de fer. Femme qui rapporte un peu moins. Marmite de terre. Femme qui ne rapporte pas assez, car elle ne rapporte rien.

Rigaud, 1881 : C’est ainsi que les dragons appellent leurs casques. — Je récure la marmite pour la revue de demain.

Rigaud, 1881 : Maîtresse d’un souteneur. Elle fait bouillir la marmite.

Merlin, 1888 : Cuirasse.

La Rue, 1894 : La femme du souteneur. Marmite de terre, qui rapporte peu ; marmite de fer, qui rapporte davantage, marmite de cuivre, qui rapporte beaucoup.

Virmaître, 1894 : D’après M. Lorédan Larchey, c’est une fille publique nourrissant son souteneur. Un souteneur sans sa marmite est un ouvrier sans ouvrage, dit Canler. La marmite de terre est une prostituée qui ne gagne pas de pognon à son souteneur. La marmite de fer commence à être cotée ; elle gagne un peu de galette. La marmite de cuivre, suivant Halbert, c’est une mine d’or. Marmite, d’après Pierre, est une femme qui n’abandonne pas son mari ou son amant en prison et lui porte des secours. Le peuple qui ne cherche ni si haut ni si loin, considère tout tranquillement la femme comme une marmite. Quand elle trompe son mari avec son consentement, elle fait bouillir la marmite. Quand elle fait la noce pour son compte, qu’elle ne rapporte pas, il y a un crêpe sur la marmite (Argot du peuple). N.

Rossignol, 1901 : Fille publique qui nourrit son male et souvent toute sa famille.

Hayard, 1907 : Prostituée qui a un souteneur.

France, 1907 : Maîtresse d’un souteneur ; elle l’entretient, fait bouillir la marmite.

Un souteneur sans sa marmite (sa maîtresse) est un ouvrier sans ouvrage, un employé sans place, un médecin sans malades ; pour lui, tout est là : fortune, bonheur, amour, si ce n’est pas profaner ce dernier mot que de lui donner une acception quelconque à l’égard du souteneur. Or, les contraventions sont nombreuses pour les filles publiques ; la moindre infraction aux règlements de police est punie administrativement d’un emprisonnement plus ou moins long, mais à coup sûr toujours ruineux pour le souteneur qui a les dents au râtelier pendant le temps que sa marmite est à Saint-Lazare.

(Mémoires de Canler)

C’est nous les p’tits marlous qu’on rencont’ su’ les buttes,
Là oùsque le pierrot au printemps fait son nid,
La oùsque dans l’été nous faisons des culbutes,
Avec les p’tit’s marmit’s que l’bon Dieu nous fournit.

(Aristide Bruant)

Un’ marmite,
Un pot quelconqu’ bath ou laid,
Un’ marmite,
Qui n’limite
Pas trop l’fricot, si vous plaît.

(É. Blédort)

On ne saurait trop le répéter, c’est une Gomorrhe épouvantable que Saint-Lazare, et l’on y incarcère, à quelque condition sociale qu’elles appartiennent, toutes les prévenues. De la catin de ruisseau à l’épouse infidèle d’une brute jalouse, toutes les classes s’y peuvent coudouyer ; et dans une même cellule, une adultère du meilleur monde peut connaître ce supplice de tout son être, cette humiliation de toutes ces pudeurs, de toutes ses fiertés, cette atroce sensation de salissure physique et morale, de respirer l’air que respirent et que souillent des marmites de carrefour, d’entendre leurs propos, d’assister à leurs jeux, et quels jeux ! enfin d’être l’objet d’un caprice, d’un « béguin » d’une d’entre elles, et de subir le contact de mains, de lèvres, cherchant ses lèvres, sa gorge, son sexe…

(Léopold Lacour)

Maint’nant elle est chic, à c’que j’crois,
Elle a des bijoux, un’ voiture,
Sur l’boulevard j’la vois parfois :
Sa tête, on dirait d’la peinture,
Le soir, ell’ soupe avec un vieux,
Chez Brébant, où y a tant d’marmites…
P’t’êtr’ bien qu’au fond elle aim’rait mieux
Rev’nir à mes pomm’s de terr’ frites.

(Ch. de Saint-Héaut)

En t’filant la comète eun’ nuit,
Dans l’ombre il aperçut d’vant lui
Eun’ guérite :
Tant pis, qu’i s’dit, j’vas m’engager :
J’pourrai dormir, boire et manger
Sans marmite.

(Aristide Bruant)

anon., 1907 : Femme de mauvaise vie.

Monsieur le bon

France, 1907 : Le premier venu, n’importe qui, celui qui se présente, dans l’argot des filles. Dans celui de la police, c’est l’individu arrêté à coup sûr.

Il y a un mot, dans l’argot des agents, qui, à ce point de vue, est absolument typique :
« Il faut que l’homme soit fait bon », cela veut dire qu’il faut que l’homme soit arrêté dans des conditions telles qu’il ne puisse échapper à la condamnation, qu’il soit « bon » pour la prison, la réclusion, le bagne et même la guillotine.

En argot de police et des malfaiteurs, « faire quelqu’un », cela veut dire l’arrêter. Ainsi, la nuit, quand vous passez sur les boulevards et que vous entendez deux filles qui, en causant entre elles, disent : « Tu sais, une telle a été faite à la porte de l’Américain », cela veut dire : « Une telle a été prise par les agents » ; c’est l’équivalent de la gigolette des cafés-concerts « qui s’est fait chopper dans la rue ».
Bruant, de son côté, a fait une chanson sur Monsieur le bon, l’inculpé que les agents ont fait bon pour les juges.

Cette difficulté de faire bon l’homme dénoncé oblige parfois les agents à suivre pendant quinze jours, trois semaines le voleur qu’ils savent être un professionnel du vol, dont la malhonnêteté ne peut être discutable un instant, mais qu’il faut prendre cependant presque en flagrant délit, pour que, sûrement, les magistrats le condamnent.

(Mémoires de M. Goron)

Alors el’ marle est arrêté,
Et pis on l’emmène à la butte
Ousqu’i’ fait sa dernièr’ culbute,
À la barbe d’la société…
Et pendant que l’bingue i’s’apprête
À poser son doigt su’l’bouton,
L’marle i’ dit en passant sa tête :
V’là Monsienr l’bon !

(Aristide Bruant)

Mufleville

France, 1907 : Une petite ville quelconque où les habitants sont stupides, grossiers, ignorants.

Connaissez-vous Mufleville ? Un lieu charmant. Si j’avais des rentes suffisantes, c’est là que j’irais peut-être finir mes jours.
Trois mille habitants. Je ne dis pas trois mille âmes. Qui de nous peut affirmer qu’il a une âme immortelle ? À coup sûr, pas le tiers des Muflevillois. La plupart d’entre eux étant plutôt faits pour la digestion que pour la pensée. En somme, une petite ville de province comme il y en a tant, où les femmes vont à la messe et où les hommes vont au café…
L’église est du XIe siècle (style roman), et les opinions de M. le curé sont presque de la même époque. Aussi ce vénérable ecclésiastique est-il fort maltraité dans les conversations des bourgeois, au Café du Progrès, aussi bien que dans les entretiens des ouvriers et des cultivateurs, au fond des cabarets et devant le comptoir à petits verres du marchand de tabac. Ce qui n’empêche pourtant pas tout ce monde-là d’envoyer ses enfants au catéchisme et de faire enterrer ses morts avec la croix et la bannière…
Citoyens Français de la troisième République, vous voyez d’ici Mufleville et les lieux circonvoisins. Vous en êtes tous — plus ou moins.

(François Coppée)

Pince-sans-rire

Delvau, 1866 : s. m. Agent de police, — dans l’argot des voleurs.

Delvau, 1866 : s. m. Homme caustique, qui blesse les gens sans avoir l’air d’y toucher, ou qui dit les choses les plus bouffonnes sans se dérider. On dit aussi Monsieur Pince-sans-rire.

Rigaud, 1881 : Agent de police, — dans le jargon des voleurs.

La Rue, 1894 : Agent de police.

France, 1907 : Agent de police, argot les voleurs.

France, 1907 : Personne qui blesse sans avoir l’air d’y toucher.
Cette expression vient d’un vieux jeu de société quelque peu tombé en désuétude, excepté toutefois dans plusieurs provinces, pour les enfants. Il consiste à faire asseoir une personne de la compagnie, tandis qu’une autre prend un chandelier dont le dessous est noirci de suif, ou une soucoupe noircie d’encre ; il y frotte le pouce et l’index à l’insu du patient et le pince en divers endroits du visage en disant à chaque fois : « Je vous pince sans rire. » Mais il arrive que ce visage barbouillé de noir fait toujours rire une des personnes présentes, qui est obligée alors de prendre la place de celui ou de celle qui vient d’être pincée.

Millière m’était antipathique avec son air de pince-sans-rire, sa longue figure osseuse et sa cascade de cheveux grisonnants dont les ondes retombaient sur le collet de l’habit. Il étant peut-être convaincu, bien que son attitude fût un peu indécise, mais à coup sûr il posait pour l’apôtre.

(Sutter-Laumann, Histoire d’un Trente sous)

Rafler

Delvau, 1866 : v. a. Prendre, saisir, chiper.

France, 1907 : Prendre, voler ; du vieux français rifler, voler. Se dit aussi pour faire une rafle.

On allait jeter un grand coup de filet, ceinturer, poisser, rafler tout le gibier marécageux, grues et poissons : chasse à courre et pêche miraculeuse à coup sûr !… Lâchez tout et en avant les mœurs…

(A. Bruant, Les Bas-fonds de Paris)

Ranger des voitures (se)

Rigaud, 1881 : Se retirer du monde des plaisirs. On dit encore : se retirer de la circulation. Cette dernière expression signifie également se marier.

France, 1907 : S’assagir, devenir prudent après ne l’avoir pas été. Même sens qu’acheter une conduite.

C’était à coup sûr une remarquable et très intelligente gaillarde, magistralement experte en son métier de fille galante, et fine mouche d’ailleurs et toutes sortes de choses, que Mlle Gisette, dite autrefois (par les voyous, ses congénères à Belleville) la Gaufre, dite plus tard (par les carabins au quartier Latin) la Ventouse, dite plus tard encore (par ses vis-à-vis à Élysée-Montmartre) la môme Jambe-de-Laine, de son vrai nom Delphine-Esther Giset, ex-trottin, ex-modèle, ex-verseuse de brasserie, ex-étoile de chahut, ci-devant patronne d’un « Plumes et Fleurs » à un entresol de la rue de la Lune, et présentement femme entretenue dans les grands prix, au sac, rangée des voitures, au point d’en avoir une à elle.

(Jean Richepin, Flamboche)

Servir quelqu’un sur les deux toits

France, 1907 : Faciliter une chose, terme tiré de l’ancien jeu de paume.

La salle était bordée de deux plans inclinés superposés, appelés toits. La balle, lancée sur ces plans, devait retomber dans l’arène, ce qui permettait au joueur adverse de l’atteindre et de la renvoyer presque à coup sûr.

Vernissage

France, 1907 : Veille de l’ouverture du Salon où le public n’est admis que par invitation.

L’esthétique des gens du monde et j’ai le regret de ne pas en excepter les femmes, est quelque chose de prodigieusement bouffon. Tout d’abord, je dirai volontiers que cet empressement qu’on met à se ruer au Salon le jour du vernissage (ainsi nommé parce qu’on n’y vernit pas) est loin de témoigner d’un goût réel pour la peinture. Quand on aime vraiment les tableaux, on veut les regarder tranquillement et à l’aise, loin des distractions que nous donne le coudoiement de la foule, loin, surtout, des commentaires imbéciles qu’on entend et qui nous agacent… Le Jour du vernissage, c’est comme un rendez-vous dans un bureau d’ommibus ! Les femmes y viennent faire étalage de toilettes et les hommes montre de chic. On y rencontre des demoiselles dont le fard fait concurrence aux portraits des coloristes les plus chauds. Et, à coup sûr, le Salon, au jour du vernissage, est l’endroit de Paris où il se dit le plus de bêtises, — je n’excepte pas les Assemblées parlementaires !

(Colomba, Gil Blas)

Par les matins de vernissage,
Paris prend un air de gala,
Puisque, selon l’antique usage,
C’est de bon ton de venir là.

(Jacques Rédelsperger)

Vol à l’américaine

France, 1907 : Ce vol, qui s’exerce spécialement sur les gens de campagne et les provinciaux naïfs, consiste à leur confier une valise ou un portefeuille plein de faux billets de banque en garantie desquels ils livrent leurs propres valeurs qu’ils croient bien inférieures celles confiées.

Je retrouvai, parmi les affiliés de la bande Catusse, des voleurs cambrioleurs, des bonneteurs et enfin des spécialistes du vol à l’américaine, ce vol dont parlent si souvent les journaux et qui réussit toujours malgré l’extraordinaire publicité qui lui est faite. Il y a malheureusement à cela une raison, c’est que les praticiens du vol à l’américaine exploitent surtout les sentiments malhonnêtes de la foule, de même que les bonneteurs exploitent la passion du joueur prêt à profiter d’une tricherie pour gagner.
En effet, au jeu des trois cartes dit « bonneteau », celui qui risque son argent croit tricher, puisqu’il a vu passer devant ses yeux, pendant la manipulation des trois cartes, celle qui doit le faire gagner à coup sûr, et qu’il s’imagine ponter sur elle.
Dans ce cas, le volé n’est pas plus honnête que le voleur, et l’extrême habileté des bonneteurs, il faut le dire, est la parfaite connaissance des vices de l’humanité. Il en est de même pour le vol dit à l’américaine.
La victime (la poire, le pante, comme disent les voleurs dans leur argot) se dit qu’après tout, si l’homme qui lui a confié sa cassette ou sa valise ne revient pas la chercher, ça sera une bonne affaire pour lui de la garder.

(Mémoires de M. Goron)


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